Les Années

Virginia Woolf · Chapitre 4 sur 11

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Les Années

Chapitre 1908

 

C’était en mars et le vent soufflait. Mais on ne pouvait pas dire qu’il « soufflait » ; il raclait, flagellait. Il était si cruel, si malséant ! Il ne se contentait pas de blêmir les visages ni de rougir les nez, il retroussait brutalement les jupes, exposait de grosses jambes, obligeait les pantalons à révéler des tibias de squelette. Il ne contenait aucun moelleux, aucun fruit. C’était ce balancement de faux qui détruit, complaisamment stérile ; non celui qui coupe utilement le blé. D’une rafale, il éteignait les couleurs – même celles d’un Rembrandt de la National Gallery ou d’un rubis dans une devanture de Bond Street. Une rafale, et ils disparaissaient. Si ce vent avait un lieu de naissance, c’était dans l’île des Chiens, parmi les boîtes de fer-blanc gisant près d’une souillon de l’asile, sur les remblais d’une ville polluée. Il lançait en l’air des feuilles pourries, prolongeait leur existence avilie ; il les dédaignait, les raillait, mais n’avait rien pour rem-placer ce qu’il dédaignait et raillait, et les feuilles retombaient. Le vent infécond, improductif hurlait sa joie de détruire, son pouvoir d’arracher l’écorce, de tuer la fleur, et de montrer l’os à nu ; il pâlissait les fenêtres, chassait les vieux habitués des clubs au plus profond des alcôves à l’odeur de cuir, et il obligeait les vieilles dames aux joues parcheminées à s’installer, sans y voir, sans joie, parmi les pompons et les têtières au crochet de leurs chambres à coucher et de leurs cuisines. Donnant triomphale-ment libre cours à ses caprices, il vidait les rues, faisait fuir la chair devant lui, et revenait taper contre un camion à ordures, en face du magasin de l’Army and Navy ; il éparpillait le long du trottoir une jonchée d’enveloppes, de brins de cheveux tordus, de papiers tachés de sang, de traînées jaunes, barbouillés de ca-ractères d’imprimerie et il les envoyait plâtrer jambes, réver-bères, boîtes aux lettres, et se replier frénétiquement contre les grilles des sous-sols.

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Matty Stiles, la gardienne, tapie dans le sous-sol de la mai-son de Browne Street, leva les yeux. Un bruissement de pous-sière courait le long du trottoir. La poussière passait sous les portes, à travers les cadres des fenêtres, elle volait sur les com-modes et les dressoirs. Mais Matty Stiles ne s’en souciait guère. Elle était de celles qui n’ont pas de chance. Elle avait espéré que cette place serait de tout repos, qu’elle la garderait au moins jusqu’à la fin de l’été. La dame était morte, le monsieur aussi ; elle avait obtenu l’emploi par l’entremise de son fils, le police-man. La maison avec son sous-sol ne se louerait certainement pas avant Noël. C’est ce qu’on lui avait affirmé : elle n’aurait qu’à faire visiter les personnes qui se présenteraient de la part de l’agent. Et elle insistait toujours sur l’humidité du sous-sol. – « Voyez cette tache au plafond. » La tache y était en effet, mais ça n’avait pas empêché l’individu revenant de Chine de s’enticher de la maison. Il la trouvait à son goût, avait-il dit. Il travaillait à la Cité. Matty Stiles était de celles qui n’ont pas de chance. Après trois mois, il lui fallait s’en aller, loger chez son fils à Pimlico.

Une sonnette retentit. « Il peut sonner, sonner, sonner », grommela-t-elle. Elle n’ouvrirait plus la porte. Il était là, debout sur le seuil. Elle apercevait une paire de jambes contre la grille du sous-sol. Il peut sonner tant qu’il veut. La maison est ven-due. Ne voit-il pas l’avis sur la pancarte ? Ne sait-il pas lire ? N’a-t-il pas d’yeux ? Elle se tassa plus près du feu, qui était cou-vert de cendres pâles. Les jambes là-bas, sur le seuil, étaient vi-sibles entre la cage des serins et le linge sale qu’elle aurait dû la-ver. Mais ce vent réveillait sa douleur à l’épaule, très cruelle-ment. Qu’il sonnât à démolir la maison, elle s’en moquait bien.

Martin était debout sur le seuil.

 

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Une bande de papier rouge vif, collée en travers sur la pan-carte de l’agence, portait « vendu ».

« Déjà ! » se dit Martin. Il avait fait un léger détour afin de voir la maison de Browne Street, et déjà elle était vendue. La mort de Digby ne remontait qu’à trois mois, et celle d’Eugenie à moins d’un an. Martin s’attarda un moment à considérer les fe-nêtres noires, maintenant encrassées de poussière. La maison était une demeure de style, construite dans le courant du XVIIIe siècle. Eugenie s’en montrait fière. Et moi, j’aimais y aller, son-gea-t-il. Aujourd’hui, un vieux journal traînait sur la marche de l’escalier, des brins de paille se trouvaient pris dans la grille et, comme il n’y avait pas de persiennes, Martin put plonger les yeux à l’intérieur de la pièce vide. En bas, derrière les barreaux d’une cage, dans le sous-sol, une femme l’observait. Inutile de sonner. Il se détourna. L’impression d’une chose qui s’éteint s’empara de lui, lorsqu’il descendit la rue.

C’est une fin affreuse, sordide, se dit-il. J’aimais y aller. Mais, s’appesantir sur les pensées pénibles lui était désagréable. À quoi bon ?

Il tourna l’angle de la rue et fredonna : « La fille du roi d’Espagne m’a rendu visite… »

Combien de temps cette vieille Crosby va-t-elle me faire at-tendre ? se disait Martin. Il se tenait devant la porte d’Abercorn Terrace et appuyait sur la sonnette. Le vent était très froid.

Il examina la façade beige de la grande maison de famille, sans doute commode, mais insignifiante du point de vue archi-tectural ; son père et sa sœur l’habitaient encore. Crosby prend ses aises, à présent, songea-t-il. Le vent le faisait frissonner, mais la porte s’ouvrit et Crosby apparut.

« Bonjour, Crosby », dit-il.

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Elle lui sourit, si épanouie à sa vue qu’elle exposait sa dent d’or. Il avait toujours été son préféré, disait-on, et cette pensée lui plaisait aujourd’hui.

« Comment va cette santé ? » demanda-t-il en lui tendant son chapeau.

Elle était toujours la même, mais plus ratatinée, minuscule, avec des yeux plus proéminents que jamais.

« Et ces rhumatismes ? » fit-il pendant qu’elle l’aidait à re-tirer son pardessus. Elle eut un large rire muet. Il se sentait amical ; il était heureux de la retrouver, sans grand changement. « Et Miss Eleanor ? » demanda-t-il, ouvrant la porte du salon. La pièce était vide. Eleanor ne s’y trouvait pas, mais un livre sur la table indiquait sa présence récente. Rien n’avait été modifié. Il prit plaisir à le constater. Il se tint devant le feu et regarda le portrait de sa mère. Au cours de ces dernières années ce tableau avait cessé de représenter sa mère ; il était devenu une œuvre d’art. Mais il était encrassé.

Autrefois, se disait Martin, il y avait une fleur dans l’herbe. À présent, dans le coin sombre qu’il examinait on ne voyait plus qu’une couche de peinture brune et sale. Et que lisait Eleanor ? Il prit le livre appuyé contre la théière. Du Renan. Pourquoi Re-nan ? se demanda-t-il, et il se mit à lire en attendant sa sœur.

Crosby ouvrit la porte du cabinet de travail.

« Mr. Martin est là, Miss », dit-elle. Eleanor se retourna. Debout à côté du fauteuil de son père, les mains pleines de longues coupures de journaux, elle paraissait terminer une lec-ture à haute voix. Le colonel avait un jeu d’échecs devant lui, les pions étaient disposés pour une partie, mais le vieillard s’appuyait à son fauteuil avec une expression léthargique plutôt morose.

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Il indiqua les coupures d’un geste de son pouce. « Enlève-les…, mets-les de côté », dit-il. C’est un signe de vieillesse, son-gea Eleanor, que de vouloir conserver ces papiers. Il devenait inerte et pesant, depuis son attaque, des veines rouges striaient son nez et ses joues. Elle aussi se sentait vieille, lourde et morne.

« Mr. Martin est ici, répéta Crosby.

– Martin est venu », dit Eleanor. Son père ne parut pas l’entendre. Il restait immobile, la tête penchée sur sa poitrine. « Martin, lui dit encore sa fille, Martin… »

Avait-il envie de le voir ou non ? Elle attendait comme si elle espérait qu’une pensée paresseuse monterait à la surface. Il finit par pousser un léger grognement, mais elle ne sut com-ment l’interpréter.

« Je t’enverrai Martin après le thé », dit-elle, patientant encore un peu. Il se ranima et arrangea gauchement les pions. Il a encore du courage, se dit-elle fièrement. Il insiste pour faire les choses lui-même.

Eleanor trouva Martin dans le salon, en face du portrait placide et souriant de leur mère. Il avait un volume à la main.

« Pourquoi Renan ? » lui dit-il lorsqu’elle entra. Il ferma le livre et embrassa sa sœur. « Pourquoi Renan ? » répéta-t-il. Elle rougit légèrement. Elle éprouvait une gêne à ce qu’il eût trouvé ce livre ouvert. Elle s’assit et posa les coupures de journaux sur la table à thé.

« Comment va papa ? » demanda-t-il. Il constata qu’elle avait un peu perdu son teint florissant et qu’une mèche blanche se voyait dans ses cheveux.

 

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« Assez morose, répondit-elle, le regard baissé sur les cou-pures. Je me demande, ajouta-t-elle, qui écrit ce genre d’articles ?

– Quoi donc ? » fit Martin. Il prit une des bandes froissées et se mit à lire : « “… un serviteur public extraordinairement ca-pable… un homme aux curiosités si vastes…” Oh ! Digby, des notices mortuaires. Je suis passé devant la maison aujourd’hui, elle est vendue.

– Déjà ? s’écria Eleanor.

– Elle était fermée et avait un air lamentable. Une vieille femme sordide se tenait dans le sous-sol. »

Eleanor retira une de ses épingles à cheveux, et effilocha la mèche sous la bouilloire. Martin l’observa un moment sans rien dire, puis il ajouta :

« J’aimais y aller. J’aimais bien Eugenie. »

Eleanor hésita.

« Oui…, fit-elle d’un air de doute, car elle ne s’était jamais sentie à l’aise avec Eugenie. Elle avait tendance à l’exagération, dit-elle.

– Bien entendu. » Martin riait, se rappelant quelque sou-venir. « Elle avait moins le sens de la vérité que… » Mais il s’interrompit. « Ça ne sert absolument à rien, Nell », dit-il, irrité de lui voir tripoter la mèche.

Elle protesta : « Je t’assure que cela finit par bouillir. »

Elle s’arrêta et tendit la main pour atteindre la boîte à thé. Elle mesura et compta : un, deux, trois, quatre.

Il remarqua qu’elle se servait encore de la jolie boîte an-cienne en argent avec le couvercle à coulisse. Il la regarda mesu-

– 154 – rer le thé méthodiquement – un, deux, trois, quatre. Il gardait le silence ; puis tout à coup il observa :

« Ça nous est impossible de dire un mensonge, devrait-il sauver notre âme. »

Qu’est-ce qui lui fait dire ça ? se demanda Eleanor, puis elle ajouta tout haut :

« Quand j’étais avec eux en Italie… »

Mais à ce moment-là, Crosby entra ; elle apportait un plat. Elle laissa la porte ouverte à demi et un chien s’introduisit à sa suite.

« Je veux dire », ajouta Eleanor, mais elle ne put s’expliquer, avec Crosby qui se démenait dans la pièce.

« Il serait temps que Miss Eleanor en ait une neuve », dit Martin, montrant du doigt la vieille bouilloire de cuivre avec son dessin de roses faiblement incrusté qu’il avait toujours détestée.

Eleanor continuait à enfoncer son épingle dans la mèche. « Crosby, observa-t-elle, n’en tient pas pour les nouvelles inven-tions, Crosby ne se hasarde jamais dans le métro. N’est-ce pas, Crosby ? »

Crosby rit, la bouche fendue. On lui parlait toujours à la troisième personne, parce qu’elle se bornait à rire, sans ré-pondre. Le chien renifla le plat qu’elle venait de poser. « Crosby laisse cet animal devenir beaucoup trop gras, fit Martin, mon-trant le chien du doigt.

– C’est ce que je ne cesse de lui dire.

– Si j’étais vous, Crosby, je réduirais ses repas et je l’emmènerais chaque matin faire une course rapide autour du parc. » Crosby ouvrit la bouche toute grande.

 

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Elle protesta. Son indignation devant cette rudesse l’obligeait à parler : « Oh ! Mr. Martin ! » s’écria-t-elle.

Lorsqu’elle sortit du salon, le chien la suivit.

« Crosby est toujours la même », déclara Martin.

Eleanor avait soulevé le couvercle de la bouilloire et regar-dait au fond. Aucune bulle ne se formait sur l’eau.

« Au diable cette machine », dit Martin. Il prit une des coupures de journaux et l’enroula pour en faire une allumette.

« Non, non, papa veut qu’on les garde, pourtant cela ne ressemble pas à Digby, dit Eleanor en posant sa main sur les no-tices. Pas le moins du monde.

– Alors comment était-il ? » demanda Martin.

Eleanor hésita. Elle revit nettement son oncle. Il tenait son chapeau haut de forme d’une main et lui mettait l’autre sur l’épaule quand ils s’arrêtaient tous deux devant un tableau. Mais comment le décrire ?

« Il m’emmenait à la National Gallery, dit-elle.

– Très cultivé, bien entendu, fit Martin. Diablement snob, par exemple.

– Très superficiellement.

– Et il critiquait sans cesse Eugenie pour des riens.

– Pense un peu à ce que devait être la vie avec elle. Ses gestes… » Et Eleanor lança sa main en avant, mais pas à la ma-nière dont Eugenie lançait la sienne, songea Martin.

« Je l’aimais bien, dit-il, j’aimais aller chez eux. » Il revit le salon en désordre, le piano ouvert, la fenêtre ouverte, le vent qui soufflait dans les rideaux, et sa tante qui s’avançait les bras ou-verts en disant : « Quel plaisir, Martin ! Quel plaisir ! » Qu’avait

– 156 – bien pu être sa vie privée, il se le demandait – ses aventures amoureuses ? Elle avait dû en avoir – visiblement, visiblement.

« N’y a-t-il pas eu une histoire, à propos d’une lettre ? » Il voulait ajouter : une intrigue avec quelqu’un. Mais il lui était plus difficile de parler ouvertement avec sa sœur qu’avec les autres femmes, parce qu’elle le traitait encore en petit garçon. Eleanor a-t-elle jamais été amoureuse ? se demanda-t-il en la regardant.

« Il y a eu une histoire en effet », répondit Eleanor, puis elle s’interrompit. La sonnerie électrique retentissait violem-ment.

« C’est papa. » Eleanor se leva à demi.

« Reste, dit Martin. J’y vais. » Il se leva. « Je lui ai promis une partie d’échecs.

– Merci, Martin. Ça lui fera plaisir », répondit Eleanor. Elle se sentit soulagée lorsqu’il sortit de la pièce et qu’elle se retrou-va seule.

Elle s’appuya au dossier de son fauteuil. Quelle chose ter-rible que la vieillesse, se disait-elle. Cette amputation de toutes vos facultés, une par une, et qui laisse au centre un peu de vie, qui vous laisse – elle ramena d’un geste les coupures de jour-naux – une partie d’échecs, une promenade en voiture dans le parc et une visite du vieux général Arbuthnot, le soir.

Il vaut mieux mourir, comme Eugenie et Digby, dans la force de l’âge, avec ses facultés intactes. Mais cela ne ressemble pas à Digby, se dit-elle, les yeux posés sur les notices. « Un homme d’une singulièrement belle prestance… qui chassait, pê-chait et jouait au golf. » Non, il était tout autre. Un curieux petit homme, délicat de santé, sensible, qui aimait les titres, les ta-bleaux, et qui était souvent déprimé, sans doute à cause de

– 157 – l’exubérance de sa femme, pensait Eleanor. Elle repoussa les papiers et reprit son livre. C’est drôle à quel point deux per-sonnes peuvent avoir sur une autre un jugement différent. Mar-tin avait affectionné Eugenie et elle Digby. Elle se mit à lire.

Elle avait toujours désiré savoir ce qui a trait à la chrétienté – ses débuts, sa signification à l’origine. Dieu est amour, le royaume de Dieu est en nous, que veulent dire des phrases de ce genre ? se demanda-t-elle en feuilletant le livre. Ce sont de très belles phrases. Mais qui les a prononcées – et quand ? Le bec de la bouilloire lui envoya un mince jet de vapeur, et elle le dépla-ça. Le vent secouait les fenêtres dans la pièce du fond et cour-bait les petits arbustes encore sans feuilles. Eleanor songeait : Ce sont les paroles qu’un homme a prononcées sous un figuier, sur une colline. Et un autre homme les a transcrites. Mais sup-posons que ce soit aussi faux que ce qu’on dit ici sur Digby ? – et elle tapa les papiers avec sa cuiller. Et moi, je suis là, se dit-elle, les yeux fixés sur la vitrine hollandaise, dans ce salon, et je re-çois une petite étincelle des paroles prononcées il y a tant d’années. Elle m’arrive (la porcelaine bleue prenait un ton bla-fard) par-dessus toutes ces montagnes, tous ces océans… Elea-nor trouva l’endroit où elle en était restée et se mit à lire.

Un bruit dans le hall l’interrompit. Quelqu’un entrait. Elle écouta. Non, c’était le vent. Un vent effrayant. Il pesait sur la maison, l’étreignait fortement, puis l’abandonnait à elle-même. En haut, une porte battit. Une fenêtre devait être ouverte dans la pièce au-dessus. Un store tapait. Il était difficile de fixer son esprit sur Renan. Elle l’aimait cependant. Elle lisait le français sans difficulté, bien entendu, ainsi que l’italien et un peu d’allemand. Mais que de lacunes immenses, de vides, dans ses connaissances ! se disait-elle en s’adossant à son fauteuil. Qu’elle était ignorante. Par exemple, cette tasse – elle la tint de-vant elle. De quoi est-elle faite ? d’atomes ? Et que sont les atomes, comment adhèrent-ils les uns aux autres ? La surface dure et unie de la porcelaine avec son motif de fleurs rouges lui apparut soudain comme un merveilleux mystère. Un autre son

– 158 – lui parvint du hall. C’était le vent, mais il y avait aussi une voix. Celle de Martin, sans doute. Avec qui causait-il ? Elle écouta, mais le vent empêchait les mots de lui parvenir. Et pourquoi, se demanda-t-elle, a-t-il dit : « Ça nous est impossible de faire un mensonge, devrait-il sauver notre âme » ? Peut-être pensait-il à lui-même ; on s’aperçoit toujours quand les gens parlent d’eux, au son de leur voix. Peut-être se justifiait-il d’avoir quitté l’armée. Il a montré du courage en cela. Mais n’est-ce pas drôle, se dit-elle, en écoutant, qu’il soit en même temps si dandy ? Il portait un costume neuf à rayures blanches, et il avait rasé sa moustache. Il n’aurait jamais dû être militaire, il était bien trop querelleur… La conversation continuait. Eleanor ne comprenait pas ce qui se disait, mais l’idée lui vint, en entendant la voix de Martin, qu’il avait dû avoir beaucoup d’aventures amoureuses. Le son de sa voix, tandis qu’elle prêtait l’oreille à travers la porte, le lui indiquait clairement, il avait eu beaucoup d’aventures amoureuses, c’était clair. Mais avec qui ? Et pour-quoi les hommes y ajoutent-ils une telle importance ?

« Tiens, bonjour Rose, s’écria-t-elle, étonnée de voir entrer sa sœur avec Martin. Je te croyais dans le Northumberland !

– Tu me croyais dans le Northumberland ! » Rose l’embrassa en riant. « Mais pourquoi cela ? Je t’avais dit le 18.

– Ne sommes-nous pas le 11, aujourd’hui ? fit Eleanor.

– Tu ne retardes que d’une semaine, Nell, dit Martin.

– Alors, j’ai dû dater toutes mes lettres de travers », s’écria Eleanor. Elle lança un coup d’œil inquiet vers sa table à écrire. Le phoque, avec sa touffe de poils rongés, avait disparu.

« Du thé, Rose ? demanda-t-elle.

– Non, c’est un bain qu’il me faut », dit Rose. Elle jeta au loin son chapeau, et se passa les doigts dans les cheveux.

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« Tu parais aller très bien, dit Eleanor, frappée de la beauté de sa sœur, malgré l’égratignure qu’elle avait au menton.

– Une vraie beauté, n’est-ce pas ? » dit Martin en se mo-quant.

Rose releva la tête, un peu à la manière d’un cheval. Ils se disputent toujours, songeait Eleanor – Martin et Rose. Rose était belle en effet, mais Eleanor aurait voulu la voir mieux ha-billée. Son costume tailleur était en étoffe verte, poilue, garni de boutons de cuir, et elle portait un sac luisant. Elle venait de pré-sider des réunions dans le Nord.

« Je veux un bain, répéta Rose – je suis sale. Et qu’est-ce que c’est que tout ça ? demanda-t-elle montrant du doigt les coupures de journaux sur la table. Oh ! oncle Digby », fit-elle, indifférente, et elle les repoussa. Il était mort depuis quelques mois et les papiers étaient déjà jaunis, les bords se retournaient.

« Martin dit que la maison a été vendue.

– Vraiment ? » fit Rose, sans y ajouter d’intérêt. Elle cassa un morceau de gâteau et le mangea. « Le dîner en pâtira, mais je n’ai pas eu le temps de déjeuner. »

Martin la taquina : « Quelle femme d’action ! dit-il.

– Et les réunions ? demanda Eleanor.

– Oui, que se passe-t-il dans le Nord ? » ajouta Martin.

Ils se mirent à discuter politique. Rose avait parlé dans une réunion pour une élection partielle. On lui avait lancé une pierre, elle porta la main à son menton. Mais elle était ravie de la séance.

« Je crois que je leur ai donné de quoi réfléchir », dit-elle, prenant un autre morceau de gâteau.

 

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Elle aurait dû être le militaire, songea Eleanor, Rose res-semblait exactement au portrait du vieil oncle Pargiter, du ré-giment de cavalerie Pargiter. Martin, à présent qu’il avait rasé sa moustache et qu’on voyait ses lèvres, aurait dû être… Quoi donc ? Peut-être un architecte, se dit-elle. Il est tellement… Elle leva la tête. Il grêlait. Des verges blanches coupaient la fenêtre, dans la pièce du fond. Une forte rafale de vent ploya les petits arbustes dont le vert pâlit. Une fenêtre battit en haut, dans la chambre de sa mère. Je devrais monter la fermer, se dit Elea-nor. La pluie doit entrer.

« Eleanor, dit Rose, Eleanor », répéta-t-elle.

Eleanor sursauta.

« Eleanor est soucieuse, dit Martin.

– Non, pas du tout. De quoi parliez-vous ?

– Je voulais te demander, dit Rose, si tu te rappelais cette histoire, quand on a cassé le microscope ? Eh bien, j’ai rencon-tré ce garçon… cet horrible garçon à face de furet, Erridge, là-haut, dans le Nord.

– Il n’avait rien d’horrible », dit Martin.

Rose insista : « Mais si, un horrible petit hypocrite. Il a pré-tendu que j’avais cassé le microscope, alors que c’était lui… Tu te souviens du drame que ça a fait ? » Elle se tourna vers Elea-nor.

« J’ai oublié celui-là, il y en a eu tellement !

– C’était un des pires, fit Martin.

– Pour ça oui », dit Rose. Elle pinça les lèvres. Un souvenir parut lui revenir à la mémoire, et elle regarda Martin. « Et après, quand c’était fini, tu es monté dans la nursery et tu m’as demandé d’aller avec toi chercher des insectes d’eau dans le Round Pond. T’en souviens-tu ? »

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Elle s’interrompit. Cette aventure a un côté étrange, se dit Eleanor, car la voix de sa sœur avait une intensité particulière.

« Et tu as dit, poursuivit Rose : “Je te le demanderai trois fois, et si tu ne réponds pas à la troisième, j’irai seul.” Alors j’ai juré : je l’y laisserai aller seul. » Ses yeux bleus flamboyaient.

« Je te vois encore, dit Martin. Avec ta robe rose et un cou-teau à la main.

– Et tu es parti », reprit Rose – elle parlait avec une cu-rieuse véhémence –, « je me suis précipitée dans la salle de bains, où je me suis fait cette coupure. » Elle montra son poi-gnet. Eleanor vit une mince cicatrice blanche au-dessus de la jointure du poignet.

Quand a-t-elle fait ça ? se demanda Eleanor. Elle ne s’en souvenait plus. Rose s’était enfermée dans la salle de bains avec un couteau et s’était coupé le poignet. Elle-même n’en avait rien su. Elle considéra la marque blanche. Cela avait dû saigner.

« Oh ! Rose a toujours été une incendiaire », déclara Mar-tin. – Il se leva. « Elle a toujours eu un caractère du diable », ajouta-t-il. Il resta un moment debout, promenant son regard autour du salon, encombré de pièces de mobilier hideuses ; il s’en serait débarrassé à la place d’Eleanor s’il avait dû habiter là. Mais peut-être ces choses-là lui étaient-elles indifférentes.

« Tu es invité à dîner ? » dit Eleanor. Il dînait chaque soir hors de chez lui. Elle eût aimé lui demander chez qui il allait ce soir-là.

Il inclina la tête sans répondre. Il voit toutes sortes de gens que je ne connais pas, se dit-elle, et il n’a aucune envie d’en par-ler. Il s’était retourné vers la cheminée.

« Ce tableau a besoin d’être nettoyé. » Il indiquait du doigt le portrait de leur mère tout en le considérant d’un œil critique.

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« C’est un joli tableau, ajouta-t-il. Mais n’y avait-il pas une fleur dans l’herbe ? »

Eleanor leva les yeux. Cela faisait des années qu’elle ne l’avait pas vraiment regardé.

« Tu crois ? dit-elle.

– Oui, une petite fleur bleue, répondit Martin. Je m’en sou-viens, dans mon enfance… »

Il se détourna. Un souvenir d’enfance le submergea quand son regard tomba sur Rose, assise près de la table à thé, le poing toujours fermé. Il la revoyait, le dos contre la porte de la salle d’étude, très rouge, les lèvres pincées, comme à présent. Elle avait voulu obtenir quelque chose de lui, mais il avait fait une boulette de papier qu’il lui avait lancée à la figure.

« Quelle vie affreuse, que celle des enfants, dit-il avec un geste de la main dans sa direction, tandis qu’il traversait le sa-lon. N’est-ce pas, Rose ?

– Oui, répondit-elle. Et ils ne peuvent le dire à personne. »

Le vent s’enfla soudain en rafale. On entendit un bruit de verre cassé.

« La serre de Miss Pym, dit Martin, s’arrêtant, la main sur le loquet de la porte.

– Miss Pym ? Elle est morte depuis vingt ans ! »

 

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