Les Années
Le temps présent
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
C’était un soir d’été ; le soleil se couchait. Le ciel, encore bleu, se teintait d’or, comme voilé d’une mince gaze, et ici et là dans l’immensité d’or bleuté, un îlot de nuage reposait en sus-pens. En pleins champs, les arbres se dressaient majestueuse-ment caparaçonnés de leurs innombrables feuilles dorées. Bre-bis et vaches, d’un blanc de perle, ou tachetées, gisaient à terre et mâchonnaient en avançant à travers les herbes à demi trans-parentes. Tout était encerclé de lumière. Une vapeur rouge et or s’élevait de la poussière des chemins. Les petites villas elles-mêmes, en bordure des grandes routes, devenaient poreuses, incandescentes de clarté et, dans les jardins des chalets, les fleurs mauves et roses, ainsi que des robes de percale, brillaient, veinées, comme éclairées du dedans. Les visages des gens, de-bout sur leurs seuils, ou cheminant le long des trottoirs, pre-naient cette même teinte rouge lorsqu’ils faisaient face au soleil qui déclinait lentement.
Eleanor sortit de son appartement et ferma la porte. Son visage s’illumina du rougeoiement du soleil qui s’abaissait sur Londres, et pendant un instant elle resta éblouie, à contempler, au-dessous, les toits et les clochers. Des gens causaient dans son salon ; elle aurait voulu dire quelques mots à son neveu, en tête à tête. Elle avait à peine vu North, le fils de son frère Morris, de-puis son retour d’Afrique. Tant de visiteurs étaient venus cet après-midi : Miriam Parrish, Ralph Pickersgill ; Antony Wedd ; sa nièce Peggy, la doctoresse, et par là-dessus, cet homme si causeur, son ami Nicolas Pomjalovsky, qu’ils appelaient Brown, pour faire plus court. Elle avait à peine pu dire un mot en parti-culier à North. Un instant, ils se tinrent dans le carré de soleil qui frappait les dalles de l’entrée. Des voix résonnaient de l’intérieur. Elle posa la main sur l’épaule de son neveu.
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« C’est si bon de te revoir, dit-elle, et tu n’as pas changé… »
Elle l’observa. Elle retrouvait des traces du jeune joueur de cricket dans l’homme massif, bronzé, un peu grisonnant sur les tempes. « Nous ne te laisserons pas repartir dans cette horrible ferme », ajouta-t-elle en descendant quelques marches avec lui.
Il sourit : « Vous non plus, vous n’avez pas changé », fit-il.
Elle semblait pleine de vigueur. Elle revenait des Indes. Sa figure était tannée par le soleil. Avec ses cheveux blancs et ses joues brunes elle ne montrait pas son âge. Elle devait cependant avoir plus de soixante-dix ans, se disait North. Ils descendirent bras dessus, bras dessous les six volées d’escaliers, mais elle in-sistait pour l’accompagner jusqu’en bas, le voir partir.
« Fais attention, North, lui dit-elle, lorsqu’ils atteignirent le hall. Conduire à Londres, ce n’est pas comme en Afrique. »
La petite auto de sport attendait au-dehors. Un homme passa devant la porte, à la lumière tardive et cria : « Raccom-modeur de vieilles chaises et de paniers. »
North secoua la tête. Sa voix se perdit, étouffée par celle de l’homme. Il considéra un tableau de bois sur le mur du hall. Des noms s’y trouvaient inscrits. Le soin avec lequel on indiquait ceux des locataires entrés ou sortis l’amusa après son séjour en Afrique. La voix de l’homme qui criait : « Raccommodeur de vieilles chaises et de paniers », s’éteignit lentement.
North se retourna : « Eh bien, adieu, Eleanor, fit-il. Nous nous reverrons plus tard. » Il monta dans son auto.
« Ah ! North ! » s’écria-t-elle, se rappelant brusquement une chose qu’elle voulait lui dire. Mais il avait appuyé sur le démarreur, il ne l’entendit pas. Il fit un geste d’adieu – elle se tenait sur le perron, cheveux au vent. L’auto partit avec une sac-cade. North vit Eleanor lui faire encore un signe de la main lorsqu’il tourna à l’angle de la rue.
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Elle est toujours la même, pensa-t-il ; plus fantasque peut-être. Malgré son salon plein de monde – la petite pièce était bondée – elle avait tenu à lui montrer son nouvel appareil à douches. « Tu appuies sur ce bouton, et regarde… » L’eau s’était déversée en innombrables aiguilles. Il avait éclaté de rire et s’était assis avec Eleanor sur le rebord de la baignoire.
Mais derrière lui les autos cornaient sans arrêt. Elles cor-naient et cornaient. Qu’y a-t-il ? se demanda North. Brusque-ment il s’aperçut que ces appels lui étaient destinés. Le feu avait changé, était passé au vert ; et lui bloquait la voie. Il démarra avec une violente secousse. Il n’avait pas encore maîtrisé l’art de conduire à Londres.
Le bruit lui semblait assourdissant et la rapidité avec la-quelle les gens conduisaient le terrifiait. Mais après l’Afrique, c’était stimulant. Les magasins aussi sont merveilleux, se dit-il en passant entre des rangées de vitrines. Au bord du trottoir il y avait des charrettes de fruits et de fleurs. Partout de l’abondance, un foisonnement… Voilà qu’un feu passait encore au rouge ; il s’arrêta.
Il regarda autour de lui. Il se trouvait dans Oxford Street. Une foule circulait sur les trottoirs, les gens jouaient des coudes, se pressaient en masse aux vitrines encore éclairées. Après l’Afrique, tant de gaieté, de couleur et de variété lui paraissaient invraisemblables. À la vue d’une bande de soierie qui flottait, transparente, il songea que depuis des années il s’était accou-tumé aux matières premières, cuir et toisons de laine ; ici il se trouvait en face de l’objet façonné. Une valise en cuir jaune gar-nie de flacons d’argent attira ses regards. Mais la lumière verte reparut ; il démarra brusquement.
Il n’était revenu que depuis huit jours, et tout s’agitait pêle-mêle dans son esprit. Il lui semblait qu’il ne s’arrêtait jamais de parler, de serrer les mains, de dire bonjour. Les gens surgis-saient de partout ; son père, sa sœur. De vieux messieurs se le-vaient de leurs fauteuils pour lui demander : « Vous souvenez-
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Par exemple, ce soir, chez Eleanor, un homme à l’accent étranger pressait du citron dans son thé. « Un des dentistes de Nell », avait dit sa sœur, Peggy, avec une moue. Ils ont tous leur voie tracée, leurs phrases toutes faites. Mais Peggy parlait de l’homme silencieux assis sur le canapé. North songeait à l’autre, celui qui pressait le citron dans son thé. « Nous l’appelons Brown », murmura-t-elle. Pourquoi Brown, s’il est étranger ? se demanda-t-il. En tout cas chacun ici voit la solitude et la sauva-gerie sous un jour romanesque. « J’aurais voulu vous imiter », lui avait dit un petit bonhomme appelé Pickersgill. Une re-marque de ce Brown l’avait intéressé cependant : « Si nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, comment pouvons-nous connaître les autres ? » La discussion porta sur les dictateurs, Napoléon et la psychologie des grands hommes. Mais le feu ap-paraissait. « Vas-y ! » North démarra en flèche. Et cette dame aux boucles d’oreilles qui s’était extasiée sur les beautés de la nature !
North jeta un coup d’œil sur le nom de la rue, à gauche. Il dînait chez Sara et il n’avait pas la moindre idée de la façon d’y arriver. Il se rappelait seulement ce qu’avait dit la voix au télé-phone : « Viens dîner chez moi, Milton Street, 52. Mon nom est sur la porte. » C’était près de la tour de la Prison. Mais cet homme – Brown – difficile de le situer du premier coup. Il par-lait en écartant les doigts, avec la volubilité de quelqu’un qui fi-nirait par devenir un raseur. Et Eleanor errait, une tasse à la main, décrivant son appareil à douches. North aurait préféré qu’on s’en tienne à un seul et même sujet. Discuter l’intéressait
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– mais une discussion sérieuse, de questions abstraites : « La solitude est-elle bienfaisante ; la société mauvaise ? » Alors son attention se trouvait captivée ; mais on sautait d’une chose à l’autre. Quand le gros bonhomme avait déclaré : « Nous ne pou-vons pas infliger de plus grande torture que celle de l’internement solitaire », la vieille femme maigre, aux cheveux frisottés, avait aussitôt ajouté la main sur son cœur, de sa petite voix flûtée : « Cela devrait être aboli ! » Elle visitait sans doute les prisons.
Où suis-je, que diable ! se demanda North, levant les yeux sur l’inscription au coin de la rue. Quelqu’un avait tracé sur le mur un cercle à la craie, coupé d’une ligne brisée. North regarda la longue perspective de la rue. Porte après porte, fenêtre après fenêtre, se répétaient sur un plan identique. Une lueur orange baignait tout cela, car le soleil se couchait dans la poussière de Londres. Tout était imprégné d’une chaude buée jaune. Des charrettes à bras remplies de fleurs et de fruits s’alignaient le long du trottoir. Le soleil dorait les fruits, rehaussait confusé-ment les fleurs ; il y avait des roses, des œillets, et même des lis. Il se demanda s’il ne s’arrêterait pas pour acheter un bouquet à Sally. Mais les autos cornaient derrière lui et il continua. Un bouquet, songeait-il, qu’on tient à la main, atténue la gaucherie de l’arrivée et des formules habituelles : « Quel plaisir de vous voir… Vous avez engraissé. » Et ainsi de suite. On trouve les gens si changés après une pareille absence, et North n’avait en-tendu la voix de Sara qu’au téléphone. Il n’était pas certain que ce serait la bonne rue, mais il obliqua sans hâte pour s’y enga-ger, s’arrêta, repartit et s’aperçut qu’il était bien dans Milton Street, une rue sombre, aux vieilles maisons divisées en appar-tements après avoir connu de meilleurs jours.
« Les numéros impairs de ce côté, les pairs de celui-ci. » La rue était bloquée par des camions. Il corna, s’arrêta, corna de nouveau. Un homme s’avança pour prendre par la bride le che-val qui tirait une charrette de charbon, et l’animal se remit len-tement en marche. Le numéro 52 se trouvait un peu plus haut.
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North ralentit et stoppa devant la porte. Une voix venait d’en face, celle d’une chanteuse qui montait la gamme.
North resta un instant assis dans l’auto. Une femme traver-sait la chaussée avec une cruche sous le bras. « Quelle rue basse, sale et sordide… » Il arrêta le moteur, descendit, et examina les noms inscrits aux portes. Ces noms étaient placés les uns au-dessus des autres ; tantôt imprimés sur une carte de visite, tan-tôt gravés sur du cuivre : Foster ; Abrahamson ; Roberts ; celui de S. Pargiter venait presque en dernier, poinçonné sur une bande d’aluminium. Il appuya sur l’une des nombreuses son-nettes. Personne ne vint. La femme continuait à chanter la gamme, posément, de plus en plus haut. On se sent poussé dans un sens ou dans l’autre, suivant son humeur, songea-t-il. Autre-fois il avait écrit des poésies et, pendant qu’il attendait, l’envie le prit de recommencer. Il appuya deux ou trois fois fortement sur le bouton. On ne répondit pas. Alors il poussa la porte, elle était ouverte. Une drôle d’odeur de légumes qui cuisaient se répan-dait dans le hall, assombri par le papier brun et graisseux des murs. Il monta l’escalier de ce qui avait dû être autrefois la de-meure d’un monsieur très bien. La rampe était sculptée, mais un vernis jaune, bon marché, recouvrait le bois. North montait lentement. Il s’arrêta sur le palier, incertain, ne sachant à quelle porte frapper. Depuis son retour, il se trouvait sans cesse devant les entrées de maisons inconnues. Il en gardait l’impression de n’être personne et de se trouver n’importe où. De l’autre côté de la rue venait la voix de la chanteuse qui montait la gamme note par note comme s’il s’agissait des marches d’un escalier. Arrivée à la dernière elle s’y attardait langoureusement, paresseuse-ment, lançant sa voix qui n’était qu’un pur son. Puis North en-tendit un rire dans l’appartement.
C’est Sara, se dit-il. Mais quelqu’un était avec elle. Il se sen-tit contrarié. Il espérait la trouver seule. On parlait, mais per-sonne ne répondit lorsqu’il frappa. Il ouvrit la porte très douce-ment et entra.
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« Oui, oui, oui », faisait Sara, qui, à genoux, parlait au télé-phone. Elle leva la main et lui sourit, mais sans baisser le bras, comme pour montrer que le bruit qu’il venait de faire l’empêchait d’écouter.
« Quoi donc ? disait-elle au téléphone. Je n’entends pas. » North se taisait et regardait les silhouettes de ses grands-parents sur la cheminée. Cela manquait de fleurs. Il regretta de n’en avoir pas apporté. Il écouta ce qu’elle disait, chercha à en rassembler les morceaux.
« Oui, à présent ça va… Vous avez raison. Quelqu’un vient d’entrer… Qui cela ? North, mon cousin d’Afrique… »
Ça c’est moi, « mon cousin d’Afrique », c’est mon étiquette.
« Vous l’avez rencontré ? Vraiment ? » disait-elle. Il y eut un temps d’arrêt. « Vous en êtes certain ? » Elle se retourna pour le regarder. North se sentit mal à l’aise. On devait parler de lui.
« Au revoir », dit-elle. Elle raccrocha.
« Il prétend qu’il t’a rencontré ce soir, fit-elle en allant vers North pour lui serrer la main. Il t’a trouvé sympathique, ajouta-t-elle en souriant.
– Qui est-ce ? » Il se sentait maladroit, et il n’avait pas de fleurs à offrir.
« Quelqu’un que tu as vu chez Eleanor, dit-elle.
– Un étranger ?
– Oui, appelé Brown. » Elle approcha un siège.
Il s’assit dans le fauteuil qu’elle lui offrait et elle se pelo-tonna en face, un pied ramené sous elle. Il se rappela cette atti-tude. Ses souvenirs de Sara lui revenaient par bribes, d’abord la voix, puis la pose, mais de l’inconnu subsistait.
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« Tu n’as pas changé », dit-il. Il parlait du visage. Une fi-gure sans beauté change rarement. Ce sont les belles qui se flé-trissent. Sara ne paraissait ni jeune ni vieille, mais sa mise manquait d’élégance, et la pièce, avec son vase de plumets dans le coin, était en désordre. Un salon d’hôtel meublé, rangé à la hâte, se dit-il.
« Et toi ? » fit-elle en le considérant. Elle semblait rassem-bler deux images de son cousin ; sans doute celle du téléphone et celle qui lui apparaissait dans le fauteuil. Ou bien en existait-il une autre ? Cette façon de connaître les gens à demi, d’être à moitié connu soi-même, cette sensation de l’œil qui se pose sur la chair, comme une mouche qui rampe, c’est bien désagréable, se dit-il, mais impossible à éviter après tant d’années. Les tables étaient encombrées. Il gardait son chapeau à la main, il hésitait. Sara lui sourit, pendant qu’il restait assis tenant son chapeau avec des doigts mal assurés.
« Quel est le jeune Français dans le tableau ? Celui qui a le haut-de-forme ? demanda-t-elle.
– Quel tableau ?
– Celui dans lequel l’homme a l’air si embarrassé, avec son chapeau à la main », fit-elle.
North posa le sien sur la table, mais il s’y prit mal. Un livre tomba à terre.
« Excuse-moi », dit-il.
Il avait toujours été maladroit ; et Sara avait sans doute voulu mettre en lumière son manque d’aisance en le comparant au personnage perplexe du tableau.
« Ce n’est pas ici que je suis venu la dernière fois ?
Il reconnut un fauteuil – un fauteuil avec des griffes do-rées, et l’habituel piano s’y trouvait.
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« Non, j’habitais de l’autre côté de la Tamise quand tu es venu me dire adieu. »
Il s’en souvenait. Il était allé la voir, la veille de son départ pour la guerre ; il avait posé sa casquette sur le buste de leur grand-père, le faisant disparaître. Et Sara s’était moquée de lui.
« Combien de morceaux de sucre réclame un lieutenant du régiment royal des attrapeurs de rats ? » avait-elle demandé en persiflant. Il la revoyait encore, elle laissait tomber le sucre dans sa tasse. Ils s’étaient disputés, et il l’avait laissée. Le soir de l’attaque aérienne… Il se rappelait la nuit sombre, les projec-teurs, qui lentement balayaient le ciel ; leurs rayons s’arrêtaient ici et là pour permettre d’examiner un point floconneux ; des fragments de projectiles tombaient et les gens s’enfuyaient le long des rues vides et voilées de bleu. Il était allé dîner à Ken-sington avec sa famille, dire adieu à sa mère qu’il ne devait ja-mais revoir.
Il fut interrompu dans ses réflexions par la chanteuse, de l’autre côté de la rue : Ah-h-h, Oh-h-h, Ah-h-h, Oh-h-h. Elle montait la gamme et la redescendait languissamment.
« Est-ce qu’elle recommence ça tous les soirs ? » demanda-t-il. Sara fit un signe de tête affirmatif. Dans l’air plein de bour-donnements, les notes résonnaient lentes et sensuelles. La chanteuse semblait avoir d’interminables loisirs, elle se reposait sur chaque marche.
Aucun signe n’annonçait le dîner, si ce n’est un simple compotier de fruits sur la nappe bon marché de l’hôtel meublé, déjà jaunie par des taches de sauce.
« Pourquoi choisis-tu toujours les bouges… », disait-il, car les enfants criaient dans la rue, mais la porte s’ouvrit et une bonne entra avec une poignée de couteaux et de fourchettes. Le type classique de l’endroit, songea North, avec les mains rouges et un de ces bonnets pimpants que ces filles se plaquent sur les
– 324 – cheveux quand les locataires reçoivent. Ils se sentaient obligés de parler en sa présence. « Je suis allé voir Eleanor, dit-il. C’est là que j’ai rencontré ton ami Brown… »
La jeune fille faisait beaucoup de bruit pour mettre le cou-vert avec les couteaux et les fourchettes qu’elle tenait en paquet dans sa main.
« Oh ! Eleanor… Eleanor… », dit Sara, occupée à regarder la domestique qui avait des gestes maladroits et qui respirait très fort.
« Eleanor revient des Indes », dit-il. Lui aussi observait la bonne qui posait une bouteille de vin parmi la vaisselle com-mune de l’hôtel meublé.
« Eleanor gambade autour du monde, murmura Sally.
– Et elle reçoit tout un tas de vieux encroûtés, bizarres », ajouta-t-il en songeant à ce petit homme aux farouches yeux bleus qui regrettait de n’avoir pas été en Afrique, et à cette femme aux perles, et aux cheveux frisottés, qui, apparemment, visitait les prisons.
« Et ce type, ton ami… », reprit-il.
La fille quitta la pièce, mais en laissant la porte ouverte, ce qui signifiait qu’elle allait revenir. Sara termina la phrase de North :
« … Nicolas, qu’on appelle Brown. Et de quoi avez-vous parlé ? » demanda-t-elle encore, après un court silence.
Il chercha à s’en souvenir.
« De Napoléon, de la psychologie des grands hommes ; et on a observé : si nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, comment connaîtrions-nous les autres… »
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Il se tut, trouvant difficile de se rappeler exactement ce qui s’était dit une heure auparavant.
Sara écarta la main et se toucha un doigt, imitant le geste de Brown… « Et alors comment pouvons-nous faire des lois, avoir une religion qui convient, qui convient quand nous sommes dans l’ignorance ?
– Oui, oui ! » s’écria-t-il. Elle copiait exactement la ma-nière d’être, le léger accent étranger, et jusqu’à la répétition des mots « qui convient », comme si l’homme avait des doutes sur leur signification.
Sara continua : « “Et pouvons-nous nous améliorer ?” a dit Eleanor, assise sur le bord du canapé.
– De la baignoire, rectifia-t-il, en riant. Je vois que tu as dé-jà subi cette conversation. » Il s’en était bien douté. Ils avaient déjà tous débattu la question. Il reprit son récit : « Et puis, nous nous sommes mis à discuter… », mais la bonne entra brusque-ment. Cette fois-ci elle tenait des assiettes à bord bleu, bon mar-ché ; North termina sa phrase « … Qu’est-ce qui est préférable, vie sociale ou isolement ? »
Sara ne quittait pas des yeux la table. « Et qu’as-tu dit ? Toi qui es resté seul au milieu de tes moutons ? »
Elle posait cette question de l’air distrait de quelqu’un qui examine ce qui se passe, tout en pensant à autre chose. La bonne sortit de la pièce et Sara s’interrompit, car on jouait du trombone en bas, dans la rue, pendant que la chanteuse conti-nuait à étudier ses gammes. On eût dit deux personnes qui s’efforçaient d’exprimer, en même temps, des vues tout à fait différentes sur le monde en général. La voix s’élevait, le trom-bone se lamentait. North et Sara se mirent à rire, puis Sara con-tinua :
« … Assis sur la véranda, à regarder les étoiles. »
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Il leva la tête. Était-ce une citation ? Il se rappela la pre-mière lettre qu’il lui avait écrite sur sa véranda. « Oui, fit-il – à regarder les étoiles.
– Assis sur la véranda, au milieu du silence », ajouta-t-elle.
Un camion passa devant la fenêtre, et on n’entendit que lui pour l’instant. Lorsqu’il s’éloigna, avec un bruit de ferraille, Sara reprit comme si elle faisait allusion à une autre phrase de ses lettres. « Et alors… Alors tu as sellé un cheval et tu es parti au galop. »
Elle se leva d’un bond et, pour la première fois, il aperçut son visage en pleine lumière. Elle avait une traînée noire sur le nez.
« Sais-tu, dit-il, que tu as le nez barbouillé ? »
Elle se toucha la joue du mauvais côté.
« Pas ce côté, l’autre. »
Elle sortit de la pièce sans se regarder dans la glace. D’où on peut déduire, se dit-il, comme s’il écrivait un roman, que Miss Sara Pargiter n’a jamais attiré l’amour des hommes. Ou bien est-ce faux ? Il l’ignorait. Ces images rapides que l’on a des gens laissent beaucoup à désirer, ces petites images en surface que l’on se fait, comme une mouche qui se promène sur un vi-sage et tâtonne : là c’est le nez, là le front.
North s’avança vers la fenêtre. Le soleil devait se coucher, car les briques de la maison du coin rougissaient, prenaient une teinte rose jaunâtre. Une ou deux hautes fenêtres prenaient une patine dorée. La fille était là de nouveau. Sa présence dérangeait North ; de même que le brouhaha de Londres continuait à l’indisposer. Sur le fond morne des bruits du trafic, roues qui tournent et freins qui grincent, ressortaient, tout proche, le cri d’une femme effrayée pour son enfant, l’appel monotone des
– 327 – vendeurs de légumes et, au loin, le son d’un orgue de Barbarie, qui s’arrêtait ; puis reprenait.
North songea : J’écrivais à Sara, le soir, quand j’étais jeune et que je me sentais seul. Il se regarda dans la glace. Il aperçut son visage hâlé, ses larges pommettes et ses petits yeux bruns.
La bonne avait été aspirée dans les basses régions. La porte restait ouverte. Rien ne semblait se passer. Il attendit ; il se sen-tait un intrus. Après tant d’années, songeait-il, on retrouve les uns unis par couples, les autres se sont installés, s’occupent de leurs propres affaires. On tombe sur quelqu’un qui téléphone, se rappelle une conversation, sort de la pièce, vous laisse seul. Il prit un livre et lut une phrase :
« Une ombre, semblable à un ange aux cheveux de lu-mière… »
L’instant d’après, Sara entra. Mais il devait y avoir des dif-ficultés. La porte était ouverte, le couvert mis, et rien n’arrivait. Ils attendaient tous les deux le dos à la cheminée.
« Que cela doit sembler étrange, reprit-elle, de revenir après tant d’années. On se figure tomber des nuages, en avion. » Elle montra la table du doigt comme si c’était le champ où il avait atterri.
« J’arrive en pays inconnu. »
Il se pencha et toucha un couteau sur la table.
« Et tu trouves des gens qui parlent.
– Qui parlent sans arrêt, d’argent et de politique », ajouta-t-il en donnant un coup de pied impatient au garde-feu avec son talon.
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La bonne entra d’un air important, sans doute parce qu’elle apportait un plat recouvert d’un large couvercle en métal. Elle le souleva avec ostentation. Un gigot reposait en dessous. « Met-tons-nous à table, dit Sara.
– J’ai faim », répondit North.
Ils s’assirent. Sara s’empara du couteau à découper et fit une longue incision au rôti. Un mince filet de jus rouge en sortit. Le gigot n’était pas cuit. Sara le considéra.
« Le mouton ne doit pas être comme ça. Le bœuf, mais pas le mouton. »
Ils regardaient le jus rouge tomber dans le plat. « Faut-il le renvoyer, dit-elle, ou le manger ?
– Mangeons-le. J’en ai vu de pire.
– En Afrique ? » demanda-t-elle en ôtant les couvercles des légumiers. L’un d’eux contenait une masse de chou aplati, na-geant dans une eau verte, et l’autre des pommes de terre jaunes qui semblaient dures.
« … en Afrique, au fond des déserts d’Afrique, dit-elle en servant les choux. Dans cette ferme où personne ne venait, du-rant des mois, et où tu restais sur la véranda à écouter…
– Les moutons », fit-il. Il coupait sa viande en lamelles. Elle était dure.
« Et rien ne brisait le silence, continua-t-elle, en prenant des pommes de terre, sauf la chute d’un arbre, ou d’un rocher qui se détachait d’une montagne lointaine. »
Elle regarda son cousin, comme pour vérifier les phrases qu’elle empruntait aux lettres qu’il lui avait écrites.
« Oui. C’était très silencieux.
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– Et très chaud, ajouta-t-elle. Brûlant ; à midi un vieux va-gabond a frappé à ta porte… ? »
Il acquiesça d’un signe de tête. Il se revoyait, jeune homme, et très solitaire.
« Et puis… » Mais un énorme camion descendit la rue à grand fracas. Des objets résonnèrent sur la table. Les murs et le plancher parurent trembler. Sara sépara deux verres qui s’entrechoquaient. Le camion s’éloigna. Ils entendirent le gron-dement dans le lointain.
« Et les oiseaux, reprit Sara, les rossignols qui chantaient au clair de lune ? »
North se sentit mal à l’aise en évoquant cette vision.
« J’ai écrit un tas de bêtises ! s’écria-t-il. Tu aurais dû dé-chirer ces lettres !
– Mais non : elles étaient admirables ces lettres ! merveil-leuses ! » s’écria-t-elle, levant son verre. Un dé à coudre la gri-sait, il s’en souvint. Elle avait les yeux brillants, les joues rouges.
« Et tu as pris un jour de congé, continua-t-elle, tu as été à la ville la plus proche, secoué le long d’une route blanche dans une charrette sans ressorts.
– À cent kilomètres de là, dit-il.
– Et tu es allé dans un bar, tu y as rencontré un homme qui venait du… ranch voisin. »
Elle hésita, elle craignait de se tromper sur ce mot. North la rassura :
« Un ranch, oui, c’est cela. Je suis allé à la ville, et j’ai pris un verre au bar…
– Et ensuite ? » demanda-t-elle.
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Il se mit à rire. Il n’avait pas tout raconté, et il se tut.
« Ensuite tu as cessé d’écrire, dit-elle en posant son verre.
– Quand j’ai oublié comment tu étais, dit-il en la regardant. Et toi non plus, tu n’as plus écrit.
– Moi non plus. »
Le trombone avait changé de place, il vint se lamenter, lu-gubre, sous la fenêtre. Le son mélancolique, comme celui d’un chien qui, tête levée, hurle à la lune, monta jusqu’à eux. Sara agita sa fourchette en mesure.
« Nos cœurs pleins de larmes, nos lèvres pleines de rires, nous montions l’escalier… » Sara laissait traîner les mots pour suivre la plainte du trombone, « … nous montions l’es…ca…li…er. » Mais au même instant le trombone changea de mesure et commença une gigue. Et elle répéta sur cette nouvelle cadence : « Lui à son chagrin, moi à la joie, lui à la joie, moi à mon chagrin, nous montions l’es…ca…li…er. »
Elle posa son verre.
« Une autre tranche de gigot ?
– Non merci », fit-il en regardant le rôti filandreux, d’un aspect désagréable, qui saignait dans le plat. L’assiette ornée d’un dessin de feuilles de saule était tachée de traînées rouges. Sara tendit le bras pour sonner. Elle sonna encore, une deu-xième fois. Personne ne vint.
« Tes sonnettes ne marchent pas », dit-il.
Elle sourit : « Non. Les sonnettes ne sonnent pas et les ro-binets ne coulent pas. » Elle frappa le plancher du pied. Ils at-tendirent. Personne ne vint. Le trombone se lamentait au-dehors.
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« Mais tu m’as écrit une lettre, dit-il ; une lettre cruelle, pleine de colère. »
Il la regarda. Elle retroussait la lèvre, comme un cheval qui se prépare à mordre. Il reconnaissait aussi cette expression.
« Quand cela ? dit-elle.
– Le soir où tu revenais du Strand. »
À ce moment, la bonne apporta un pudding très orné, demi transparent, rose, et garni de petits tas de crème.
« Je me souviens », Sara enfonça sa cuiller dans la gelée tremblotante, « c’était une nuit d’automne, tranquille, les lu-mières brillaient et les gens arpentaient le trottoir, avec des guirlandes dans les mains. »
Il hocha la tête :
« Oui, c’est bien cela.
– Et je me suis dit : C’est l’enfer. Nous sommes damnés. »
Il hocha encore la tête. Sara le servit de pudding.
« Et moi, fit-il en prenant son assiette, je me trouvais par-mi les damnés. » Il enfonça sa cuiller dans la masse frisson-nante qu’elle venait de lui donner. « Lâche, hypocrite, avec ta badine à la main et ta casquette sur la tête… »
Il semblait citer des phrases d’une lettre qu’elle lui avait écrite. Il s’interrompit, et Sara lui sourit.
« Mais quel est le mot… le mot dont je me suis servi ? »
Elle cherchait à se le rappeler.
« Balivernes », lui dit-il.
Elle acquiesça d’un signe et poursuivit, la cuiller en sus-pens : « Je suis allée sur le pont et je me suis arrêtée dans une
– 332 – de ces petites alcôves, de ces niches, ou ce que tu voudras, dé-coupées au-dessus de l’eau. Je me suis penchée. » Elle regarda son assiette.
« Quand tu habitais de l’autre côté de la Tamise…, dit-il pour l’encourager.
– Je suis restée à regarder, la tête baissée. »
Les yeux fixés sur le verre qu’elle tenait à la main, elle ajou-ta : « L’eau qui coule, qui court, l’eau qui ride les lumières, le clair de lune, la lueur des étoiles… » Elle but une gorgée et ne dit plus rien.
« Alors, l’auto est arrivée…, lui souffla North.
– Oui, la Rolls-Royce, qui s’arrêta sous le réverbère. Ils étaient assis…
– Deux personnes, dit-il.
– Oui, deux personnes. L’homme, un aristocrate anglais en habit, le nez fort, fumait un cigare. La femme était à côté de lui, en manteau garni de fourrure, et elle profita de l’arrêt sous la lampe pour lever la main », Sara leva également la sienne, « et faire reluire cette pelle, sa bouche. »
Elle avala le contenu de sa cuiller.
« Et la péroraison ? » demanda-t-il.
Elle secoua la tête.
Ils se turent. North avait fini son pudding. Il tira son étui à cigarettes. Sauf des fruits piqués dans un compotier – pommes et bananes – il n’y avait rien de plus à manger.
« Nous étions absurdes dans notre jeunesse, Sal, dit-il en allumant sa cigarette. Nous faisions de la littérature…
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– À l’aube, quand les moineaux chantent », dit-elle attirant à elle le compotier.
Elle prit une banane, et parut dépouiller un gant de peau douce. Il pela une pomme. La peau reposait en boucle sur son assiette, enroulée comme celle d’un serpent, se dit-il, et la pe-lure de la banane ressemblait à un doigt de gant, fendu du haut en bas.
La rue était tranquille. La chanteuse se taisait. Le joueur de trombone s’était éloigné. On avait passé l’heure de l’agitation, pour tomber dans le calme. North regardait Sara mordiller sa banane.
Une fois, le 4 juin, il se rappela qu’elle avait mis sa jupe sens devant derrière. Elle-même était un peu de travers à cette époque, et ils en avaient ri, Peggy et lui. Il se demanda pourquoi elle ne se mariait pas. Il balaya les pelures de côté, sur son as-siette.
« Que fait ce type, demanda-t-il – celui qui lance les mains en avant ?
– Comme ceci ? »
Elle écarta les siennes.
« Oui… », dit-il avec un signe de tête.
C’était bien cet homme-là, un de ces étrangers volubiles qui ont une théorie sur tout. Cependant North l’avait trouvé sympa-thique ; un effluve, un bourdonnement montait de sa personne ; la mobilité de ses traits souples était amusante. Il avait le front bombé, de bons yeux ; et il était chauve.
« Que fait-il ? répéta North.
– Il parle de l’âme », répondit Sara en souriant.
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North de nouveau se sentit un intrus. Que de conversations avaient dû être échangées entre ces deux, quelle intimité.
« De l’âme. » Sara prit une cigarette et l’alluma. « Il donne des conférences. Dix shillings, six pence pour une place au pre-mier rang. » Elle souffla une bouffée de fumée. « Il y en a d’autres, debout, pour une demi-couronne, mais on entend moins bien. On n’attrape qu’une partie de la leçon du profes-seur, du Maître. »
Elle se mit à rire.
Elle persiflait, semblait insinuer qu’il s’agissait d’un charla-tan. Cependant Peggy prétendait que Sara et l’étranger étaient très intimes. Après leur rencontre chez Eleanor, North avait gardé de lui une vision qui se déplaça légèrement comme une bulle d’air sur laquelle on souffle.
« Je croyais que c’était un de tes amis, dit-il.
– Nicolas ? s’écria-t-elle. Je l’aime ! »
Elle avait les yeux brillants, et fixait le moulin à sel d’un re-gard transporté qui, une fois de plus, intrigua North.
« Tu l’aimes… », dit-il.
La sonnerie du téléphone l’interrompit.
« C’est lui, s’écria-t-elle avec une extrême irritation. C’est lui ! C’est Nicolas ! »
La sonnerie reprit.
« Je n’y suis pas », dit Sara.
Le téléphone continuait à sonner et Sara à répéter : « Je n’y suis pas ! Je n’y suis pas ! » Elle se refusait à répondre. North, incapable de supporter plus longtemps le mordant de sa voix et celui de la sonnerie, se leva. Il y eut un léger silence lorsqu’il prit le récepteur.
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« Réponds que je n’y suis pas, dit Sara.
– Allô », dit-il.
Pendant le temps d’arrêt qui suivit il regarda Sara assise sur le bord de son fauteuil, et qui balançait son pied de haut en bas. Puis une voix se fit entendre. Il répondit : « C’est North. Je dîne chez Sara… Oui. Je le lui rappellerai… » Il regarda de nou-veau sa cousine et ajouta : « Elle est assise au bord de son fau-teuil avec une traînée noire sur la figure et elle balance son pied de haut en bas. »
Eleanor tenait le récepteur. Elle sourit, et après l’avoir re-placé, elle resta un moment debout, souriant toujours, puis elle se tourna vers Peggy, sa nièce qui dînait avec elle.
« North dîne chez Sara », fit-elle, réjouie à l’idée du petit tableau que lui suggérait le téléphone, celui de deux personnes à l’autre bout de Londres, et dont l’une, assise au bord de son fau-teuil, avait une traînée noire sur la figure.
« Il dîne chez Sara », répéta-t-elle. Mais sa nièce se conten-ta de répondre avec indifférence : « Oh ! vraiment ? » car au-cune image ne se présentait à elle, et elle s’était sentie légère-ment irritée lorsque, au milieu de leur conversation, sa tante avait déclaré en se levant tout à coup : « Je vais recommander à Sara de ne pas oublier qu’elle est invitée. »
Eleanor revint s’asseoir.
« Nous disions… », commença-t-elle, mais Peggy deman-dait en même temps :
« Tu l’as fait nettoyer ? »
Pendant que sa tante téléphonait, elle avait examiné le por-trait de sa grand-mère au-dessus de la table à écrire.
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« Oui. » Eleanor lança un coup d’œil derrière elle. « Oui, vois-tu la fleur tombée sur le gazon ? »
Elle se retourna et considéra le tableau. La figure, la robe, le panier à fleurs, brillaient et se fondaient doucement l’un dans l’autre, comme si la peinture n’était qu’une couche unie, émail-lée. Une fleur – une brindille bleue – reposait dans l’herbe.
« La saleté la cachait, dit Eleanor. Mais j’en avais gardé le souvenir, du temps de mon enfance. Ça me fait songer, si tu veux un homme très bien pour nettoyer les tableaux… »
Peggy l’interrompit :
« Est-ce ressemblant ? »
On lui avait dit qu’elle rappelait sa grand-mère, et ça ne lui plaisait pas. Elle aurait voulu être brune avec un nez aquilin, mais elle avait des yeux bleus et une figure ronde, comme sa grand-mère.
« J’ai l’adresse quelque part, poursuivit Eleanor.
– Ne t’en inquiète pas », fit Peggy agacée par l’habitude de sa tante de se perdre en détails inutiles. Elle avançait en âge, ce-la devait venir de là : l’âge qui desserre les vis, qui fait tinter et brimbaler tout l’appareil du cerveau.
« Est-ce ressemblant ? demanda encore une fois Peggy.
– Pas d’après mes souvenirs, dit Eleanor en lançant un autre coup d’œil au portrait. Peut-être quand j’étais enfant – non, pas même alors. Je trouve curieux de penser que ce qu’on trouvait laid à cette époque-là, les cheveux rouges, par exemple, on l’admire aujourd’hui. Alors je me demande, ajouta-t-elle, ti-rant des bouffées de sa cigarette, ce qui est vraiment joli ?
– Oui, dit Peggy, nous parlions de cela. »
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Car lorsque Eleanor, subitement, s’était mis en tête de rap-peler à Sara la soirée en perspective, elles s’entretenaient toutes deux de sa jeunesse, des changements survenus : une chose pa-raît bonne à cette génération, une autre à la prochaine. Peggy aimait amener sa tante à parler du passé ; c’était un sujet pai-sible, plein de sécurité.
« Existe-t-il un critère, crois-tu ? demanda-t-elle, s’efforçant de ramener Eleanor à ce qu’elles disaient tout à l’heure.
– Je me le demande, répondit-elle, l’esprit ailleurs. Que c’est ennuyeux ! s’écria-t-elle, soudain. Je voulais te poser une question, puis j’ai pensé à la soirée de Delia, North m’a fait rire avec ce portrait de Sally assise au bord de son fauteuil avec une traînée noire sur le nez, et ça m’est sorti de l’esprit. » Elle se-coua la tête. « Connais-tu cette impression, lorsqu’on a été sur le point de dire une chose, et qu’on a été interrompue, ça vous reste collé », elle se frappa le front, « et rien ne passe plus. J’y renonce, fit-elle en arpentant le salon, j’y renonce. » Elle secoua la tête. « Je vais me préparer. Si tu veux demander un taxi ? »
Elle alla dans sa chambre, et, bientôt, on entendit un bruit d’eau courante.
Peggy alluma une autre cigarette. Si Eleanor allait faire sa toilette, comme cela semblait probable d’après les bruits qui ve-naient de la chambre à coucher, il était inutile de se presser pour le taxi. Peggy examina les lettres posées sur la cheminée. L’adresse d’une des enveloppes ressortait : « Mon repos. Wim-bledon. » Un des dentistes d’Eleanor, se dit Peggy. Celui, peut-être, avec lequel elle botanise sur Wimbledon Common. Un homme charmant ; Eleanor l’avait décrit. « Il prétend que pas une dent ne ressemble à une autre, et il connaît les plantes… » C’était très difficile d’obtenir qu’elle s’en tienne au sujet de son enfance.
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Peggy alla au téléphone et donna le numéro. Il y eut un temps d’arrêt. Pendant cette attente elle regarda ses mains qui tenaient le récepteur ; des mains capables, aux ongles pareils à des coquillages, polis, mais sans aucun vernis ; un compromis, se dit-elle, entre la science et… Mais une voix réclama : « Votre numéro, s’il vous plaît ? » ; et elle le donna.
Elle reprit son attente. Et tandis qu’elle s’asseyait à la place d’Eleanor, elle entrevit l’image qui avait frappé sa tante : Sally assise au bord de son fauteuil avec une traînée noire sur la fi-gure. Quelle folle ! se dit-elle avec amertume, et un frisson cou-rut le long de sa cuisse. Pourquoi cette amertume ? car elle se vantait de sa sincérité – elle était médecin – et elle connaissait la signification de ce frisson. Enviait-elle sa cousine parce qu’elle la savait heureuse, ou bien était-ce le cri d’une pruderie ancestrale qui désapprouvait ce genre d’amitié avec des hommes qui n’aiment pas les femmes ? Elle regarda le portrait de sa grand-mère, comme pour lui demander son avis. Mais la grand-mère avait acquis l’immunité de l’œuvre d’art et, assise, elle souriait à ses roses, indifférente au bien et au mal.
« Allô ! » cria une voix rude qui évoquait une vision de hangar et de sciure de bois. Peggy donna l’adresse et raccrocha le récepteur. Eleanor entra à ce moment-là, drapée dans un burnous arabe d’un rouge cuivré, avec un voile d’argent sur ses cheveux.
« Crois-tu qu’un de ces jours nous pourrons voir ce qu’il y a à l’autre bout du téléphone ? » demanda Peggy en se levant. Elle admirait les cheveux d’Eleanor, sa plus grande beauté, et ses yeux sombres lavés d’argent. Vieille prophétesse, superbe, drôle d’oiseau, elle était vénérable et comique à la fois. Les voyages l’avaient hâlée, ce qui faisait ressortir la blancheur de ses che-veux.
« Qu’est-ce que tu dis ? »
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Eleanor n’avait pas entendu la remarque au sujet du télé-phone. Peggy ne la répéta pas. Elles attendirent le taxi, devant la fenêtre, l’une à côté de l’autre, sans parler. Elles regardaient au-dehors parce qu’il y avait une pause à remplir, et que la vue de la fenêtre si haut placée dominant les toits, les squares, des coins de jardins et jusqu’à la ligne bleue des collines était comme une autre voix qui parlait pour combler le silence. Le so-leil se couchait. Un nuage s’enroulait, semblable à une plume rouge, posée sur le bleu. Peggy se pencha. C’était drôle de voir les taxis contourner l’angle des rues, passer dans l’une, des-cendre l’autre sans entendre aucun bruit. On croyait voir, étalé devant soi, en contrebas, un fragment de la carte de Londres. La journée d’été s’évanouissait, les lumières apparaissaient, d’une teinte de primevère, séparées les unes des autres, car les lueurs du couchant restaient encore en suspens dans l’air.
Eleanor montra du doigt le ciel.
« C’est là que j’ai vu le premier avion – là, entre ces chemi-nées. » On apercevait dans le lointain de hautes cheminées d’usine, et un grand édifice – était-ce la cathédrale de West-minster ? – chevauchant les toits, par là-bas.
« J’étais ici et je regardais au-dehors, ce devait être aussitôt après mon installation dans cet appartement, un jour d’été. J’ai vu un point noir dans le ciel, et j’ai dit à la personne qui se trou-vait là, Miriam Parrish – oui ce devait être Miriam, car elle m’avait aidée à emménager – à propos j’espère que Delia a son-gé à l’inviter… »
C’est de la vieillesse, songea Peggy, de passer ainsi d’une chose à l’autre.
« Tu disais à Miriam… ?
– J’ai dit : est-ce un oiseau ? Non, je ne crois pas. C’est trop gros. Cependant ça avance, et subitement, j’ai pensé : C’est un aéroplane. Et c’était vrai. Tu te souviens, ils avaient survolé la
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Manche peu de temps auparavant. J’étais avec vous dans le Dorset quand j’ai lu cela dans le journal. Alors quelqu’un, ton père je crois, a dit : “Le monde ne sera plus jamais le même à présent.”
– Oh ! vraiment ! »
Peggy se mit à rire. Elle se faisait une spécialité d’enlever à ses aînés leur foi en la science, en partie parce que leur crédulité l’amusait, mais aussi parce que, chaque jour, l’ignorance des médecins la frappait. Elle était sur le point de répondre que les avions n’avaient pas changé l’existence du monde à ce degré, lorsque Eleanor soupira.
« Oh ! Seigneur ! » murmura-t-elle, en s’éloignant de la fe-nêtre.
C’est l’âge, se dit encore Peggy. Un souffle quelconque ve-nait d’ouvrir une porte, une parmi des millions, dans la vie d’Eleanor, longue de plus de soixante-dix ans, et une pensée pé-nible en était sortie. Eleanor la dissimula aussitôt avec l’humble générosité, la pénible humilité des vieillards. S’étant approchée de sa table à écrire elle se mit à tripoter des papiers.
« Qu’y a-t-il donc, Nell ?… commença Peggy.
– Rien, rien », répondit Eleanor. Elle avait regardé le ciel, et ce ciel-là était plein d’images. Elle le contemplait si souvent, et chaque fois une de ces images lui apparaissait. À présent, comme elle venait de parler à North, ce fut la guerre qui lui re-vint à l’esprit. Elle se souvint d’être restée à observer les projec-teurs un soir, à son retour chez elle après une attaque aérienne. Elle avait dîné à Westminster avec René et Maggie. Ils s’étaient installés dans une cave et Nicolas – qu’elle voyait pour la pre-mière fois – avait prétendu que la guerre n’était d’aucune im-portance.
« Nous sommes des enfants qui tirent des pétards dans le jardin du fond. »
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Elle se rappela cette phrase et qu’ils avaient bu au monde nouveau assis autour d’une caisse de bois. « Au monde nou-veau ! Au monde nouveau ! » s’était écriée Sally, tambourinant avec sa cuiller sur la caisse. Eleanor se remit à sa table, déchira une lettre et la jeta.
« Oui, dit-elle, fouillant parmi ses papiers à la recherche de quelque chose, oui… je ne m’y connais guère en avions. Je ne suis jamais montée dedans, mais je saurais me passer des autos. J’ai été presque renversée, te l’ai-je dit ? dans Brompton Road. C’était ma faute. Je ne regardais pas… Et la T. S. F. Quelle chose insupportable !… Les gens au-dessous la font marcher après dé-jeuner. Mais en même temps… l’eau chaude, la lumière élec-trique et ces nouveaux… » Elle s’interrompit. « Ah ! voilà ! »
Elle fondit sur le papier qu’elle cherchait partout.
« Si Edward est là ce soir, fais-m’y penser… Je mets un nœud à mon mouchoir… »
Elle ouvrit son sac, en sortit un mouchoir de soie et le noua solennellement.
« Fais-moi penser à lui parler du fils de Runcorn. »
On sonnait.
« Le taxi », dit-elle.
Elle promena les yeux autour d’elle pour s’assurer qu’elle n’avait rien oublié. Elle s’arrêta net, le regard attiré par le jour-nal du soir, gisant à terre avec sa grosse manchette et sa photo-graphie brumeuse. Elle le ramassa.
« Quelle tête ! » s’écria-t-elle étendant le journal sur la table.
Autant que Peggy put en juger, car elle était myope, c’était l’habituelle reproduction assez trouble d’un gros homme qui gesticulait.
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« Crapule ! cria subitement Eleanor, brute ! » Elle déchira le journal avec un grand geste, puis le lança par terre. Peggy se sentit choquée. Un petit frisson lui passa sur la peau quand le papier se fendit. Le mot « crapule » sur les lèvres de sa tante la scandalisa.
L’instant d’après elle s’en amusa ; mais la première impres-sion avait été nette. Car lorsque Eleanor, qui surveillait toujours ses paroles, prononçait les mots « crapule » et « brute », ils prenaient une signification autrement forte que ceux qu’elle-même et ses amies employaient. Et ce geste… déchirer le jour-nal… Quelle drôle de clique ils forment tous, songea-t-elle en suivant dans l’escalier Eleanor dont le manteau, d’un rouge cuivre, traînait de marche en marche. C’est ainsi que Peggy avait vu son père froisser le Times et trembler de rage dans son fau-teuil, à cause d’un article. Bizarre, vraiment !
Et cette façon de le déchirer, se dit-elle avec un petit rire. Elle brandit son bras comme l’avait fait Eleanor. La silhouette de sa tante semblait encore raidie d’indignation. Ce serait simple et satisfaisant d’être ainsi, se disait Peggy, tout en des-cendant l’escalier à la suite d’Eleanor. Le gland du burnous frappait les marches. Elles descendaient plutôt lentement.
Voyez ma tante, par exemple, se disait Peggy. Elle arran-geait la scène et se figurait la discuter avec un de ses amis, à l’hôpital. Voyez ma tante qui habite seule dans une sorte d’appartement d’ouvrier au sixième étage… Eleanor s’arrêta.