Les Années
Chapitre 1891
Le vent d’automne soufflait sur l’Angleterre. Il arrachait les feuilles des arbres, qui tombaient en voltigeant, tachetées de rouge et de jaune ; ou bien il les envoyait planer, et elles décri-vaient de larges courbes ondoyantes avant de se poser. Dans les villes, au coin des rues, les rafales de vent, ici emportaient un chapeau, là soulevaient un voile très haut au-dessus de la tête d’une femme. L’argent changeait rapidement de mains. Les rues étaient encombrées de monde. Dans les bureaux des alentours de Saint Paul, les commis, devant leurs pupitres en pente, s’interrompaient, la plume en suspens sur la page rayée. Il leur était difficile de se remettre au travail après les vacances. Mar-gate, Eastbourne et Brighton leur avaient bruni et boucané le vi-sage. Moineaux et étourneaux jacassaient d’une voix discor-dante sous les avant-toits de Saint Martin ; ils blanchissaient la tête des statues luisantes qui, un parchemin roulé ou un insigne à la main, se dressaient dans le square du Parlement. Le vent soufflait derrière le ferry-boat, agitait les eaux de la Manche, se-couait les raisins en Provence et forçait le petit pêcheur pares-seux, couché sur le dos dans son bateau, en Méditerranée, à se rouler sur le côté pour s’agripper à une corde.
Mais en Angleterre, dans le Nord, il faisait froid. Kitty, La-dy Lasswade, assise sur la terrasse à côté de son mari et de leur épagneul, s’enveloppa les épaules dans son manteau. Elle regar-dait le sommet de la colline, sur lequel le vieux comte avait fait élever un monument en forme d’éteignoir, afin de guider les ba-teaux en mer. Il y avait de la brume au-dessus des bois. Plus près, sur la terrasse, les dames de pierre tenaient dans leurs urnes des fleurs écarlates. Une mince fumée bleue flottait parmi les dahlias flamboyants, dans les longs massifs qui descendaient jusqu’à la rivière. « On brûle des herbes », dit Kitty à haute voix.
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Elle entendit un coup à la fenêtre et son petit garçon, en robe de chambre rose, sortit en trébuchant, son cheval pommelé à la main.
Dans le Devonshire, où les collines rouges, arrondies, les profondes vallées conservent l’air marin, les feuilles restaient encore, épaisses sur les arbres – trop épaisses, disait Hugh Gibbs, au déjeuner. Trop épaisses pour chasser, et Milly, sa femme, le quitta, le laissant aller à sa réunion. Un panier au bras elle descendit le chemin dallé, bien tenu, avec ce dandine-ment propre aux femmes enceintes. Les poires jaunes pendaient au mur du verger, si gonflées qu’elles soulevaient les feuilles qui les recouvraient. Mais les guêpes s’y mettaient – la peau se fen-dillait. Kitty s’arrêta, la main posée sur un fruit. On entendait un pan, pan, pan dans les bois, au loin. Quelqu’un chassait.
Des voiles de fumée planaient sur les clochers et les dômes de cités universitaires. Ils obstruaient la bouche des gargouilles ou s’accrochaient aux murs pelés et jaunes. Edward, qui faisait d’un pas vif sa promenade matinale, nota odeur, bruits et cou-leur ; preuve de la complexité des impressions. Les poètes com-priment rarement assez. Mais il doit exister un vers grec ou latin qui résume les contrastes, songeait-il, lorsque Mrs. Lathom le croisa et il leva sa casquette.
Dans le palais de justice, les feuilles reposaient, sèches et anguleuses, sur les pavés. Morris, qui, en route vers son étude, se rappelait son enfance, traîna les pieds, faisant s’éparpiller les feuilles dans le ruisseau. Elles n’étaient pas encore piétinées dans les jardins de Kensington, et les enfants qui couraient, broyant les écales sous leurs pas, en puisaient une poignée, puis détalaient avec leurs cerceaux dans le brouillard des allées.
Dans sa course au-dessus des collines, en rase campagne, le vent soufflait, formait de larges cercles d’ombres qui s’effaçaient, tournaient au vert. Mais à Londres les rues rapetis-
– 91 – saient les nuages ; une brume épaisse, dans l’East End, se tas-sait aux abords du fleuve, donnait un son lointain aux cris de l’homme : « Vieille ferraille à vendre, vieille ferraille », et dans les faubourgs, les orgues de Barbarie se taisaient. Au fond de tous les jardins, derrière les maisons, à l’angle des murs cou-verts de lierre, qui protégeaient encore quelques géraniums at-tardés, les feuilles s’empilaient, dévorées par des flammes vo-races. Le vent poussait la fumée dans la rue, dans les fenêtres des salons, ouvertes le matin. Car c’était octobre, la naissance de l’année.
Eleanor était assise à sa table à écrire, son porte-plume à la main. C’est curieux, songeait-elle en touchant du bout de sa plume la touffe de poils rongés d’encre sur le dos du phoque de Martin, que cela ait subsisté toutes ces années. Cet objet solide pourrait leur survivre à tous. Même si elle le jetait, il continue-rait à exister en quelque endroit. Mais elle ne le jetterait pas, car il faisait partie d’autres choses – sa mère par exemple… Eleanor dessina sur son buvard un point avec des traits qui rayonnaient autour. Puis elle leva la tête. On brûlait des herbes dans le jardin du fond ; il y avait une traînée de fumée ; une forte odeur âcre, et les feuilles tombaient. Un orgue de Barbarie, en haut de la rue, jouait Sur le pont d’Avignon ; elle fredonna en mesure. Comment était-ce ? – l’air que chantait Pippy en leur lavant les oreilles avec un morceau de flanelle gluante ?
« Ron, ron, ron, et plon, plon, plon », fit-elle en chanton-nant. La musique s’arrêta. L’orgue s’était éloigné. Eleanor trem-pa sa plume dans l’encrier.
« Trois fois huit, murmura-t-elle, font vingt-quatre. » Et pleine de décision, elle inscrivit un chiffre au bas de la page, ra-massa les petits livres rouges et bleus et les emporta dans le ca-binet de son père.
« Voici la gouvernante ! » fit-il avec bonne humeur lors-qu’elle entra. Il était assis dans son fauteuil de cuir et lisait un journal financier de teinte rose.
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« Voici la gouvernante ! » répéta-t-il, regardant par-dessus ses lunettes. Il devient de plus en plus lent, se disait Eleanor et elle était pressée. Mais ils s’entendaient à merveille ; ils avaient presque des rapports de frère et sœur. Il posa son journal et s’approcha de sa table à écrire.
Je voudrais que tu te dépêches, papa, songeait-elle en exa-minant les gestes réfléchis avec lesquels il ouvrit le tiroir qui contenait son carnet de chèques, je serai en retard.
« Le lait est très cher, fit-il, frappant un coup sur le registre marqué d’une vache dorée.
– Oui. En octobre, ce sont les œufs », dit-elle.
Tandis qu’il remplissait le chèque avec une extrême len-teur, elle parcourut la pièce du regard. Elle aurait ressemblé à un bureau, avec ses dossiers, ses casiers, sans le mors d’un che-val pendu près de la cheminée, et la coupe d’argent que son père avait gagnée au polo. Passera-t-il toute la matinée, assis là à lire les journaux financiers et à s’occuper de ses placements ? se demanda-t-elle. Il s’arrêta d’écrire.
« Et où te sauves-tu à présent ? fit-il avec son petit sourire narquois.
– À une réunion de comité, répondit-elle.
– Une réunion, répéta-t-il, posant sa ferme et lourde signa-ture. Eh bien, montre-toi, ne te laisse pas asseoir dessus, Nell. » Et il inscrivit un chiffre dans le registre.
« Viendras-tu avec moi, papa, cet après-midi ? demanda-t-elle tandis qu’il finissait d’écrire son chiffre. C’est le procès que plaide Morris, tu sais, au palais de justice. »
Il secoua la tête.
« Non, à trois heures je dois être à la Cité.
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– Alors, je te verrai au déjeuner », dit-elle faisant mine de partir. Mais il leva la main. Il avait quelque chose à demander ; cependant il hésitait. Elle s’aperçut que ses traits s’alourdissaient ; on lui voyait de petites veines sur le nez, et il devenait trop rouge, trop pesant.
« Je pensais entrer chez les Digby », finit-il par dire. Il se leva, vint à la fenêtre, et regarda le jardin. Il s’énervait.
« Comme les feuilles tombent, observa-t-il.
– Oui, dit-elle. On brûle des herbes. »
Il s’attarda à contempler un moment la fumée.
« On brûle des herbes », répéta-t-il, puis il s’arrêta.
« C’est l’anniversaire de Maggie, dit-il enfin. Je voudrais lui apporter un petit cadeau. » Il s’interrompit. Elle savait ce que cela signifiait. Il désirait le lui faire acheter.
« Quel objet aimerais-tu ?
– Eh bien, dit-il vaguement, quelque chose de joli ; tu vois bien, quelque chose qu’elle pourrait porter. »
Eleanor réfléchit. Maggie, sa petite cousine, avait-elle sept ou huit ans ?
« Un collier, une broche ? Quelque chose dans ce genre, demanda-t-elle très vite.
– Oui, cela irait », répondit son père. Il s’installa de nou-veau dans son fauteuil : « Quelque chose de joli, qu’elle pourrait porter, tu vois bien. » Il ouvrit son journal et fit un léger signe de tête. « Merci ma fille », dit-il lorsqu’elle s’en alla.
Sur la table du hall, entre le plateau d’argent rempli de cartes de visite – petites ou grandes, au coin corné – et le mor-
– 94 – ceau de peluche violette qui servait au colonel à faire reluire son chapeau haut de forme, se trouvait une enveloppe mince, venue de l’étranger, avec le mot England imprimé en majuscules. Eleanor, qui, très pressée, descendait l’escalier en courant, s’en empara au passage et l’enfourna dans son sac. Puis elle se hâta avec un curieux trottinement. À l’angle de l’avenue, elle s’arrêta et regarda anxieusement l’étendue de la rue. Au milieu de la cir-culation, elle distingua un véhicule rebondi. Dieu soit loué, sa teinte était jaune. Dieu soit loué, elle n’avait pas manqué son omnibus. Elle fit un signe et grimpa sur l’impériale. Elle poussa un soupir de soulagement, lorsqu’elle remonta sur ses genoux le tablier de cuir. La responsabilité passait entre les mains du con-ducteur. Elle se détendit et respira la douce atmosphère de Londres. Elle écouta avec plaisir le sourd grondement de la ville, contempla la rue et se délecta de voir passer les cabs, les four-gons, les voitures, qui tous se dirigeaient vers un endroit donné. Eleanor aimait à revenir en octobre, à se replonger dans l’agitation de la vie une fois l’été fini. Elle avait séjourné dans le Devonshire, chez les Gibbs. Ça tournait très bien, songeait-elle en pensant à Milly avec ses bébés, et à Hugh – elle sourit. Il se promenait sur un grand cheval blanc et dressait de jeunes chiens. Mais il y a trop d’arbres là-bas, trop de vaches et de pe-tites collines au lieu d’une seule de belle taille. Elle n’aimait pas le Devonshire. Elle était ravie de se retrouver à Londres sur l’impériale de l’omnibus jaune, son sac rempli de papiers, au moment où tout reprenait, en octobre. Ils avaient quitté les quartiers chics ; les maisons changeaient d’aspect, les magasins apparaissaient. C’était son monde à elle, elle se sentait ici dans son élément, au milieu des rues encombrées, des essaims de femmes qui entraient et sortaient des magasins, chargées de leurs paniers à provisions. Il y a quelque chose de rituel dans ces allées et venues, songeait Eleanor ; on croirait à des corbeaux qui s’abattent sur un champ, s’envolent et retombent.
Elle aussi allait à ses occupations. Elle tourna sa montre sur son poignet sans la regarder. Après la réunion du comité, Duffus. Après Duffus, Dickson. Ensuite le déjeuner et le palais
– 95 – de justice… Le palais de justice, répéta-t-elle, à deux heures trente. L’omnibus brimbalait le long de Bayswater Road. Les rues devenaient de plus en plus misérables.
Peut-être n’aurais-je pas dû confier cette tâche à Duffus, se dit-elle, songeant à Peter Street où elle avait fait construire des maisons. Il y avait des fentes dans la toiture et une mauvaise odeur dans l’évier. L’omnibus s’arrêta, des gens entraient et sor-taient, puis on se remit en marche. – Cependant il vaut mieux faire travailler un petit entrepreneur qu’une de ces grandes firmes, se dit-elle en regardant l’immense devanture d’un de ces magasins. Comment les boutiques qui se trouvent toujours à cô-té d’eux peuvent-elles subsister ? se demanda-t-elle. Enfin si Duffus… un nouvel arrêt l’interrompit ; elle tourna la tête, puis se leva… Si Duffus croit me tyranniser, se dit-elle en descen-dant, il s’apercevra qu’il fait erreur.
Elle monta rapidement le sentier semé de fraisil qui con-duisait au hangar de fer galvanisé où se tenait la réunion. Elea-nor était en retard. Tout le monde se trouvait là pour la pre-mière réunion depuis les vacances, et on lui sourit. Judd enleva même son cure-dent de sa bouche, en guise d’accueil, ce qui la flatta. Nous voilà de nouveau tous réunis, se dit-elle lorsqu’elle prit sa place et déposa ses papiers sur la table.
Elle songeait à eux, et non à elle-même. Elle n’existait pas, ne comptait pas. Mais eux étaient là, tous : Brocket, Cupnell, Miss Sims, Ramsden, le major Porter et Mrs. Lazenby. Le major en tenait pour l’organisation ; Miss Sims (ancienne ouvrière de minoterie) flairait de la condescendance autour d’elle ; Mrs. Lazenby offrait d’écrire à son cousin, Sir John. Judd, le bouti-quier retiré, la rabroua. Eleanor prit sa place en souriant. Mi-riam Parrish donna lecture de la correspondance. Mais pour-quoi jeûne-t-elle, se demanda Eleanor en l’écoutant, car Miriam Parrish était plus maigre que jamais.
Eleanor examina la pièce pendant la lecture des lettres. Il y avait eu bal, on voyait encore des guirlandes de papier rouge et
– 96 – jaune tendues en travers du plafond. Un portrait colorié de la princesse de Galles la représentait sur un fond d’arceaux de roses jaunes, la poitrine barrée d’un ruban vert d’eau, un chien jaune et grassouillet sur les genoux, et des perles jetées et rete-nues sur les épaules. Son expression était sereine et indiffé-rente. Commentaire singulier de leurs dissensions, ce portrait, songea Eleanor ; objet d’adoration pour les Lazenby, de raillerie pour Miss Sims ; et quelque chose que Judd considérait sourcils arqués, en se curant les dents. Judd ne lui avait-il pas dit que s’il avait eu un fils, il l’aurait envoyé à l’université ?… Mais Eleanor se ressaisit. Le major Porter se tournait vers elle.
« Voyons, Miss Pargiter », disait-il, l’attirant dans le débat – car ils étaient de la même classe sociale – « vous n’avez pas émis votre opinion. »
Elle se secoua, et lui donna cette opinion. Elle en avait une, très nette. Elle s’éclaircit le gosier et commença.
La fumée chassée le long de Peter Street s’était condensée dans l’étroit espace entre les maisons, et formait un beau voile gris. Mais de part et d’autre, les habitations restaient bien vi-sibles. Boîtes d’un jaune-gris, surmontées de tentes d’ardoise, elles étaient toutes identiques, à l’exception de deux, situées à mi-chemin. Rien ne se passait ; quelques enfants jouaient ; deux chats retournaient, du bout des pattes, un objet dans le ruis-seau. Cependant une femme penchée à la fenêtre fouillait du re-gard le moindre recoin de la rue, de-ci de-là, en haut, en bas, pour trouver de quoi se repaître. Ses yeux, aussi rapaces et avides que ceux d’un oiseau de proie, étaient en même temps maussades, endormis, comme s’ils ne trouvaient pas à satisfaire leur faim. Rien ne se passait ; absolument rien. La femme n’en continuait pas moins à promener son regard paresseux et mé-content de-ci de-là dans la rue. Une carriole tourna au coin. La femme la guetta. Le véhicule s’arrêta devant les maisons d’en face qui, avec leur seuil vert et leur porte surmontée d’une
– 97 – plaque ornée d’une fleur de tournesol, différaient un peu des autres. Un petit homme en casquette de tweed descendit et frappa à l’entrée. Une femme enceinte ouvrit. Elle secoua la tête, regarda l’étendue de la rue et referma le battant. L’homme at-tendit. Le cheval patientait, tête baissée, rênes tombantes. Une autre femme parut à la fenêtre. Elle avait plusieurs mentons et sa lèvre inférieure avançait comme un rebord. Les deux femmes se penchaient, observaient l’homme. Il avait les jambes arquées et il fumait. Elles échangèrent une remarque à son sujet. Il mar-chait de long en large, semblait attendre quelqu’un. Il jeta sa ci-garette. Elles le surveillaient. Que ferait-il ? Donnerait-il à man-ger à son cheval ? Mais à ce moment-là une grande femme, en tailleur de tweed gris, parut à l’angle et descendit rapidement la rue ; le petit homme se retourna et toucha sa casquette.
« Je suis en retard, je le regrette », lui cria Eleanor, et Duf-fus toucha sa casquette avec l’aimable sourire qui plaisait tou-jours à Eleanor.
« Ça ne fait rien, Miss Pargiter », fit-il.
Elle espérait bien qu’il ne voyait pas en elle une cliente or-dinaire.
« Nous allons passer la revue », dit-elle. Cet examen lui était fort désagréable, mais il fallait le faire.
Mrs. Toms, la locataire de l’entresol, ouvrit la porte.
Oh ! ciel ! se dit Eleanor en observant l’inclinaison du ta-blier, un autre enfant, après tout ce que je lui ai dit.
Ils parcoururent la petite maison, pièce par pièce, Mrs. Toms et Mrs. Grove suivaient. On découvrait ici une fente, là une tache. Duffus avait un mètre à coulisse dans la main, avec lequel il tapait le plâtre. Le pire, dans tout cela, songeait Elea-nor, laissant la parole à Mrs. Toms, c’est qu’il m’est sympa-
– 98 – thique, je ne peux pas m’en défendre. Cela vient en grande par-tie de son accent gallois. C’est un bandit plein de charme. Il est souple comme une anguille. Mais elle avait beau le savoir, quand il parlait avec ce chantonnement qui rappelait les vallées du pays de Galles… Seulement, il l’avait volée sur toute la ligne. On voyait un trou dans le plâtre à y passer le doigt.
Elle se baissa pour y enfoncer le doigt. « Regardez ça, Mr. Duffus », dit-elle.
Il léchait son crayon. Elle aimait aller chez lui dans son en-trepôt, et le regarder mesurer ses planches et ses briques. Elle aimait les termes techniques, les petits mots secs qu’il em-ployait.
« À présent, montons », dit-elle. Il lui donnait l’impression d’une mouche qui se débat pour se hisser hors d’une soucoupe. C’était tout ou rien avec les entrepreneurs de ce genre. Ils peu-vent se hausser, devenir les Judd de leur époque, envoyer leurs fils à l’université, ou dégringoler, et alors… Il avait une femme et cinq enfants. Eleanor les avait vus qui jouaient avec des bobines dans l’arrière-boutique et elle avait espéré qu’on l’inviterait à entrer…
Mais voici qu’ils atteignaient l’étage supérieur dans lequel Mrs. Potter était alitée. Eleanor frappa et cria d’une voix très forte, enjouée : « Pouvons-nous entrer ? »
Il n’y eut aucune réponse. La vieille était sourde comme un pot. Ils entrèrent. Selon son habitude la vieille femme ne faisait rien, accotée à ses oreillers, dans un coin de son lit.
« J’ai amené Mr. Duffus pour examiner votre plafond », cria Eleanor.
La vieille leva la tête, elle s’épluchait la main à la façon d’un grand singe hirsute. Elle regardait ceux qui venaient d’entrer d’un air farouche, soupçonneux.
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« Le plafond, Mr. Duffus », répétait Eleanor, montrant du doigt une tache jaune au plafond. La maison avait été construite cinq ans auparavant et déjà il aurait fallu tout réparer. Duffus ouvrit la fenêtre et se pencha au-dehors. Mrs. Potter s’accrocha à la main d’Eleanor, comme si elle se figurait qu’on allait lui faire mal.
« Nous sommes venus examiner votre plafond », répéta de nouveau Eleanor, en élevant la voix. Mais ces paroles tom-baient, dépourvues de sens. La vieille femme se perdit en gémis-sements, les mots s’enfilaient les uns aux autres, formaient une psalmodie, moitié plainte, moitié malédiction. Si seulement le Seigneur consentait à la prendre ! Chaque soir, disait-elle, elle l’implorait pour qu’Il la délivrât. Tous ses enfants étaient morts.
« Quand je me réveille le matin…, commença-t-elle.
– Oui, oui, Mrs. Potter », Eleanor, les mains toujours soli-dement emprisonnées, cherchait à la calmer.
« Je prie qu’Il me délivre, poursuivit Mrs. Potter.
– Ça vient des feuilles dans la gouttière, déclara Duffus, en rentrant la tête.
– Et les douleurs… », Mrs. Potter étendit ses mains aussi bosselées et sillonnées de rides profondes que de vieilles racines d’arbre.
« Oui, oui », disait Eleanor, puis s’adressant à Duffus : « Il y a une fissure, ça ne vient pas seulement des feuilles. »
Duffus remit la tête dehors.
« Vous serez plus confortable », cria Eleanor à la vieille qui devenait servile, flatteuse, et lui pressait la main contre ses lèvres.
Duffus rentra sa tête.
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« Avez-vous découvert ce qui est disloqué ? » lui demanda Eleanor d’un ton sec. Il inscrivait quelque chose dans son car-net. Eleanor avait hâte de s’en aller. Mrs. Potter voulait lui faire tâter son épaule. Eleanor la palpa. Sa main restait toujours em-prisonnée. Il y avait des médicaments sur la table ; Miriam Par-rish venait chaque semaine. Pourquoi faisons-nous ça ? se de-mandait Eleanor, le regard posé sur les remèdes pendant que Mrs. Potter continuait à parler. Pourquoi l’obligeons-nous à vivre ? N’y tenant plus, Eleanor retira sa main.
« Au revoir, Mrs. Potter », cria-t-elle ; elle se montrait jo-viale, elle manquait de sincérité. « Nous allons réparer votre plafond », cria-t-elle encore, puis elle ferma la porte. Mrs. Grove prit les devants, d’une marche dandinante pour montrer l’évier dans l’arrière-cuisine. Une mèche jaune pendait derrière ses oreilles sales. Si je devais faire ça tous les jours de ma vie, se di-sait Eleanor descendant à la suite des autres, je deviendrais un paquet d’os, comme Miriam, avec un chapelet. Et à quoi cela sert-il ? se demanda-t-elle en se penchant pour sentir l’évier de l’arrière-cuisine.
« Eh bien, Duffus », dit-elle, l’inspection terminée – Elle lui faisait face, l’odeur d’évier encore dans le nez. « Que comp-tez-vous faire ? »
Sa colère montait ; c’était en grande partie la faute de Duf-fus. Il l’avait escroquée. Mais quand elle le vit devant elle, avec son corps fluet, mal nourri, et ce nœud de cravate remonté au-dessus du col, elle se sentit mal à l’aise.
Il s’agitait, se tortillait. Elle fut sur le point de perdre pa-tience.
« Si vous ne pouvez pas me fournir du bon travail, fit-elle d’une voix cassante, je m’adresserai ailleurs. » Elle avait pris ce ton « fille de colonel », ce ton haute bourgeoisie qu’elle détes-tait. Duffus se renfrognait à vue d’œil, mais elle appuya.
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« Vous devriez avoir honte », lui dit-elle. Elle le sentit im-pressionné. « Bonjour », fit-elle d’un ton bref.
Il s’abstint de lui faire son sourire prévenant ; mais si on ne les bouscule pas, on est méprisée, se dit-elle tandis que Mrs. Toms lui ouvrait la porte et qu’elle remarquait une fois de plus l’inclinaison du tablier. Une foule d’enfants, les yeux ronds, en-touraient le poney de Duffus, mais pas un d’entre eux, observa Eleanor, n’osait lui caresser les naseaux.
Elle était en retard. Elle lança un coup d’œil sur la fleur de tournesol, au milieu de la plaque de terre cuite. Ce symbole de sa sentimentalité de jeune fille la divertit amèrement. Elle avait voulu représenter ainsi les fleurs et les champs au cœur de Londres ; la plaque était fêlée à présent. Eleanor prit son habi-tuel trottinement. Le mouvement lui parut briser la croûte de son malaise, secouer l’emprise de cette main de vieille qu’elle sentait encore sur son épaule. Elle courut, se faufila entre les passants. Des femmes qui effectuaient leurs achats entravaient son chemin. Elle se précipita sur la chaussée, agita la main au milieu des charrettes et des chevaux. Le conducteur l’aperçut, l’entoura de son bras et la hissa. Elle avait pris son omnibus.
Eleanor marcha sur le pied de l’homme assis au coin et s’abattit entre deux femmes âgées. Elle était légèrement essouf-flée ; ses cheveux se défaisaient ; elle était rouge après sa course. Elle lança un regard à ses compagnons de route. Ils semblaient tous bien établis, âgés, avec un air de décision. Pour une raison quelconque elle se croyait toujours la plus jeune, dans un omni-bus. Mais aujourd’hui, depuis qu’elle avait triomphé dans son accrochage avec Judd, elle se sentait une grande personne. La ligne grise des maisons dansait devant ses yeux tandis que l’omnibus brimbalait vers Bayswater Road. Les magasins se changeaient en maisons ordinaires ; il y en avait de grandes et de petites, de publiques et de privées. Et ici, une église élevait son clocher de filigrane. En dessous, il y avait des tuyaux, des
– 102 – fils de fer, des égouts… Ses lèvres remuaient. Elle se parlait à elle-même et marmottait : « Il y a toujours un café, une biblio-thèque et une église. »
L’homme sur le pied duquel elle venait de marcher la dé-tailla, type connu : avec son sac ; philanthrope ; bien nourrie, célibataire, vierge ; froide comme toutes les femmes de sa classe ; ses passions n’ont pas été éveillées ; cependant elle n’est pas sans attraits. Elle rit… Eleanor leva la tête et croisa le regard de l’homme. Elle s’était parlé à elle-même, tout haut, dans l’omnibus. Il fallait perdre cette habitude, attendre l’heure de se laver les dents. L’omnibus s’arrêtait, heureusement. Elle sauta à terre, pressa le pas sur Melrose Place, et se sentit jeune et vigou-reuse. Elle observait tout avec des yeux neufs, après le De-vonshire, et remarqua la longue perspective d’Abercorn Terrace, avec ses nombreuses colonnades. Les maisons ornées de porches et de jardins en façade avaient toutes un aspect émi-nemment respectable ; dans chaque pièce, sur le devant, elle croyait voir le bras d’une femme de chambre passer sur la table, mettant le couvert pour le déjeuner. Dans plusieurs salles à manger, les gens s’asseyaient déjà. On les apercevait par l’entrebâillement en forme de tente que traçaient les rideaux. Eleanor serait en retard chez elle, pour le déjeuner ; elle monta en courant les marches du perron et enfonça sa clef dans la ser-rure. Puis, comme si elle les entendait prononcer, des mots se formèrent dans son esprit : « Quelque chose de joli, qu’elle pourrait porter. » Elle s’arrêta, avec sa clef dans la serrure. L’anniversaire de Maggie, le cadeau de son père, elle l’avait ou-blié et redescendit les marches en hâte. Il lui fallait encore allez chez Lamley.
Mrs. Lamley avait engraissé ces dernières années. Elle mastiquait une bouchée de mouton froid dans son arrière-boutique, lorsqu’elle aperçut Miss Eleanor à travers la porte vi-trée.
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« Bonjour, Miss Eleanor, dit-elle en s’avançant.
– Quelque chose de joli, qu’elle pourrait porter », dit Elea-nor haletante. Elle semble très bien, brunie par ses vacances, songeait Mrs. Lamley.
Eleanor parvint à ajouter : « Pour ma nièce – je veux dire ma cousine – la petite fille de Sir Digby. »
Mrs. Lamley déprécia sa marchandise, trop médiocre.
Il y avait de petits bateaux, des poupées, des montres en or à deux pence ; rien qui fût digne de la fille de Sir Digby. Mais Miss Eleanor était pressée.
« Voilà qui fera l’affaire. » Eleanor indiqua du doigt un car-ton de colliers de perles.
Mrs. Lamley en prit un bleu, pointillé d’or, qui lui parais-sait assez ordinaire. Mais Miss Eleanor était si pressée qu’elle ne voulut même pas attendre qu’on l’enveloppât dans du papier brun.
« Je suis déjà trop en retard, Mrs. Lamley », dit-elle avec un geste plein d’amabilité, en se sauvant.
Elle plaisait beaucoup à Mrs. Lamley, qui la trouvait tou-jours très amicale. Dommage qu’elle ne se marie pas – c’est une grande erreur que de permettre à la cadette de passer avant l’aînée. Il est vrai qu’on doit prendre soin du colonel, qui vieillit, se dit pour finir Mrs. Lamley en retournant à son morceau de mouton, dans l’arrière-boutique.
« Miss Eleanor sera là à l’instant, dit le colonel lorsque Crosby apporta les plats – ne les découvrez pas. » Il attendait, tournant le dos à la cheminée. Oui, je ne vois pas ce qui m’empêcherait, songeait-il les yeux fixés sur le couvercle du plat. Mira revenait en scène ; l’autre type tournait mal, le colo-
– 104 – nel l’avait toujours prédit : Quelle somme devrait-il donner à Mira ? Quel rôle jouer ? L’idée lui était venue de parler de tout cela à Eleanor. Pourquoi pas, après tout ? Elle n’était plus une enfant, et il n’aimait guère cette manière de… de… d’enfermer ces choses dans un tiroir. Mais il éprouvait une certaine gêne à l’idée de les raconter à sa fille.
« La voici », dit-il brusquement à Crosby, qui attendait en silence, derrière lui.
Non, c’est impossible, se dit-il soudain, sans plus d’hésitation, lorsque Eleanor entra. Il ne pourrait jamais lui avouer cela, il le comprit en la voyant. Et, après tout, pensa-t-il, confronté aux joues brillantes, à l’air si tranquille de sa fille, elle a sa vie à vivre. Un spasme de jalousie le parcourut. Elle doit penser à ses propres affaires, se dit-il en s’asseyant.
Elle poussa un collier vers lui, à travers la table.
« Tiens, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il en le regardant, déconcerté.
– Le cadeau de Maggie, papa, dit-elle. Je n’ai pas pu mieux faire… Je crains qu’il ne soit un peu commun.
– C’est parfait, fit-il en lançant un coup d’œil distrait sur le collier. Ça lui plaira », ajouta-t-il.
Il écarta le collier et se mit à découper le poulet.
Eleanor avait très faim. Elle était encore un peu essoufflée, comme si on l’avait fait tourner en rond, se disait-elle. Sur quoi fait-on tourner les choses ? se demanda-t-elle en se servant de sauce au pain – sur un pivot ? La scène avait changé si souvent ce matin-là, et chaque fois il avait fallu s’y rajuster, amener ceci à la surface, enfouir cela. Aussi, maintenant elle n’éprouvait plus rien en dehors de son appétit, elle n’était qu’une mangeuse de poulet, sans pensée. Mais en mangeant, elle prit conscience de son père. Elle aimait l’aspect solide du colonel, sa façon mé-
– 105 – thodique de mâcher son poulet. Qu’avait-il fait de sa matinée ? se demanda-t-elle. Retiré des actions d’une compagnie pour les placer dans une autre ?
Mais voilà qu’il s’animait :
« Comment s’est passée ta réunion ? » lui dit-il. Et elle lui raconta, en l’exagérant, son triomphe sur Judd.
« C’est bien, ça, Nell. Tiens ton bout. Ne te laisse pas mar-cher dessus. » Il était fier d’elle à sa façon, et elle appréciait cette fierté. Elle ne parla pas de Duffus ni des maisons de Rigby. Son père n’éprouvait aucune sympathie pour les gens qui gaspil-lent leur argent, et elle ne touchait jamais un sou d’intérêt. Tout filait en réparations. Elle changea de sujet et en vint à Morris et à son procès au palais de justice. Elle consulta de nouveau sa montre. Sa belle-sœur Celia devait l’attendre à deux heures et demie précises, au palais de justice.
« Il faudra que je me dépêche, dit-elle.
– Oh ! ces avocats savent tirer les choses en longueur, ob-serva le colonel. Qui est le juge ?
– Sanders Curry !
– Alors ça durera jusqu’à la fin du monde. Et à quelle chambre siège-t-il ? »
Eleanor n’en savait rien.
« Crosby, je vous prie… », dit le colonel.
Ayant envoyé Crosby chercher le Times, il l’ouvrit et tourna les grandes pages de ses mains maladroites tandis qu’Eleanor avalait sa tarte. Lorsqu’elle versa le café, il avait trouvé à quelle chambre l’affaire devait se plaider.
« Et toi, papa, tu vas à la Cité ? dit-elle en posant sa tasse.
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– Oui, à une réunion. » Il aimait à se rendre à la Cité, quelle que fût son occupation là-bas.
« Curieux de voir Curry juger l’affaire », dit Eleanor en se levant de table. Ils avaient dîné avec lui peu de temps aupara-vant, dans une grande demeure lugubre, près de Queen’s Gate.
« Te souviens-tu de cette soirée ? Et du chêne ancien ? » ajouta-t-elle. Curry faisait collection de commodes en chêne.
« Des imitations sans doute, dit le colonel. Ne te presse pas. Prends un cab, Nell. Si tu as besoin de monnaie… » Et il fouilla dans sa poche, avec ses doigts mutilés, à la recherche de pièces d’argent. Eleanor le regarda et sentit revenir son impres-sion d’enfant, sa conviction que les poches de son père étaient des mines d’argent sans fond dont on pouvait éternellement ex-traire des demi-couronnes.
« Alors, dit-elle, prenant les pièces, nous nous retrouverons au thé.
– Non », et il lui rappela qu’il passerait chez les Digby. Il prit dans sa grande main velue le collier qui semblait malheu-reusement un peu commun.
« Et il me faudrait une boîte pour le mettre, dit le colonel.
– Crosby, trouvez-nous une boîte pour le collier », dit Eleanor. Et Crosby, rayonnant d’importance, se hâta vers les sous-sols.
« Nous nous verrons donc au dîner, papa. » Cela signifie, songea-t-elle avec soulagement, que je n’aurai pas besoin de rentrer pour le thé.
« Oui, au dîner », répondit-il. Il tenait une allumette en papier qu’il appliqua au bout de son cigare. Il le téta. Une petite bouffée de fumée s’éleva. Eleanor aimait cette odeur, elle s’attarda un instant à la respirer.
– 107 –
« Mes amitiés à tante Eugenie », dit-elle. Et il hocha la tête en tirant une bouffée de son cigare.
C’était un plaisir que de prendre un cab ; on gagnait un quart d’heure. Eleanor se rejeta en arrière avec un petit soupir de contentement lorsque cliquetèrent les battants, au-dessus de ses genoux. Sa tête resta complètement vide un instant. Ainsi rencognée dans la voiture, elle s’abandonna à une sensation de paix, de silence, de repos après l’effort. Elle avançait au trot du cheval, en spectatrice détachée. Sa matinée avait été bousculée, une chose en amenant une autre. À présent, jusqu’au palais de justice, elle n’aurait qu’à rester assise sans rien faire. Le trajet était long, et le cheval, une bête lente à la robe rouge, au poil fourni, maintint son petit trop égal jusqu’au bas de Bayswater Road. Il y avait peu de circulation, les gens étant encore attablés pour le déjeuner. Une douce brume grise emplissait le lointain ; les clochettes tintaient, les maisons passaient. Eleanor cessa de les remarquer et ferma à demi les yeux. Inconsciemment, elle vit sa main s’emparer d’une enveloppe sur la table du hall. Qu’en avait-elle fait ? L’avait-elle dans son sac ? Oui. La lettre y était, cachetée ; une lettre des Indes, de Martin. Elle la lirait en chemin. La lettre était écrite sur du papier très mince, de la pe-tite écriture de son frère. Elle était plus longue que de coutume ; il racontait une aventure avec quelqu’un appelé Renton. Eleanor ne se souvenait pas de ce Renton. Elle commença à lire sa lettre : « Nous sommes partis à l’aube… »
Elle regarda par la vitre. L’encombrement à Marble Arch les arrêta. Des voitures sortaient du parc. Un cheval se cabra, mais le cocher le tenait bien en main.
Elle reprit sa lecture : « Je me suis trouvé seul au milieu de la jungle… »
Mais qu’y faisais-tu donc ? se demanda-t-elle.
– 108 –
Son frère lui apparut, avec ses cheveux roux, son visage rond et cette expression un peu batailleuse qu’elle trouvait in-quiétante. Un jour ou l’autre, il se heurterait à des difficultés ; et c’est ce qui était arrivé sans doute.
Elle lut : « J’avais perdu ma route et le soleil déclinait… »
Le soleil déclinait, répéta Eleanor en regardant Oxford Street, devant elle. Le soleil éclairait les robes dans les devan-tures. La jungle doit être une forêt très épaisse, avec de petits arbres rabougris, vert foncé, songea-t-elle. Mais que s’est-il pas-sé ensuite ? « J’ai pensé qu’il valait mieux rester où j’étais. » Il était donc seul au milieu des petits arbres rabougris, et le soleil déclinait. Elle ne voyait plus aucun détail, dans la rue. Il devait faire froid au coucher du soleil. Elle continua sa lecture ; Martin s’était vu forcé d’allumer un feu. « J’ai cherché dans ma poche, il ne me restait que deux allumettes. La première s’éteignit. » Eleanor eut la vision d’une pile de bois sec et de Martin seul, re-gardant l’allumette s’éteindre. « J’ai allumé l’autre, et par ha-sard, elle a fait son effet. Le papier a brûlé, les morceaux de bois ont pris feu et une flamme s’est élevée. » Eleanor, inquiète, sau-ta ce qui suivait et lut la fin : « Une fois, j’ai cru entendre des voix qui appelaient, mais elles se sont évanouies. »
« Elles se sont évanouies », répéta Eleanor, tout haut.
Il y eut un temps d’arrêt à Chancery Lane. Un agent de po-lice aidait une vieille femme à traverser. Mais la rue était deve-nue une jungle.
« Elles se sont évanouies, dit-elle, et après ? »
« … J’ai grimpé à un arbre… j’ai vu la piste… le soleil se le-vait… On m’avait cru mort. »
Le cab fit halte. Eleanor resta immobile. Elle ne voyait que de petits arbres rabougris et son frère, qui regardait le soleil se lever sur la jungle. Le soleil se levait ; des flammes dansèrent un instant au-dessus de l’énorme masse funèbre du palais de jus-
– 109 – tice. C’est la seconde allumette qui a fait son effet, se dit-elle, lorsqu’elle paya le cocher et entra.
« Ah ! vous voilà ! s’écria une petite femme enveloppée de fourrures, debout près d’une des portes. J’avais renoncé à vous voir, j’étais sur le point d’entrer. » C’était une femme menue, au minois de chat, préoccupée, mais très fière de son mari.
Elles poussèrent les portes à ressort et entrèrent dans la salle où se plaidait le procès. Au début, elle leur parut sombre et bondée. Des hommes en robes et perruques se levaient, s’asseyaient, entraient et sortaient, de même que des oiseaux en troupe se posent çà et là, dans un champ. Ces hommes avaient tous un aspect étrange ; Eleanor n’arriva pas à distinguer Mor-ris. Elle le cherchait des yeux.
« Le voici », murmura Celia.
Un des avocats, placé au premier rang, tourna la tête. C’était Morris, mais quel drôle d’air il avait sous sa perruque jaune ! Son regard passa sur elles, comme s’il ne les voyait pas. Eleanor, de son côté, se garda de lui sourire. L’atmosphère de terne solennité interdisait la moindre manifestation person-nelle. Une impression de cérémonial planait sur l’ensemble. De sa place, Eleanor voyait Morris de profil. Sa perruque faisait ressortir le front carré, le visage semblait encadré, à la façon d’un portrait. Jamais elle n’avait vu son frère autant à son avan-tage, le front, le nez aussi frappants. Elle regarda autour d’elle. Ce n’était que portraits. Tous les avocats avaient ce même as-pect, fortement accentué, ciselé, de portraits du XVIIIe siècle pendus à un mur. Ils continuaient à se lever et s’asseoir, rire et parler… Brusquement la porte s’ouvrit et un huissier réclama le silence pour Sa Seigneurie. Chacun se leva, sans mot dire, et le juge fit son entrée. Il salua et prit sa place sous le lion et la li-corne. Eleanor se sentit parcourue d’un léger frisson de respect mêlé de crainte. C’était bien là le père Curry. Mais quelle trans-
– 110 – formation ! La dernière fois qu’elle l’avait vu il présidait à table. Une longue bande jaune, brodée, serpentait, ondulait au milieu, et Curry avait promené Eleanor tout autour du salon, lui mon-trant ses meubles de vieux chêne, à la lueur d’une bougie. Mais ici, il était terrible, magistral, dans sa robe.
Un avocat s’était levé. Eleanor essaya de suivre ce que di-sait cet homme au grand nez, mais elle trouva difficile de saisir le fil, au point où l’on en était. Elle écoutait cependant. Un autre se leva à son tour – un petit homme à la poitrine en bréchet de poulet, et qui portait un pince-nez. Il donna lecture d’un docu-ment, puis, lui aussi se mit à discuter. Eleanor saisissait par bribes, bien qu’elle ne vît pas en quoi cela se rapportait au pro-cès. Quand Morris parlerait-il ? se demandait-elle. Pas encore, apparemment. Ces avocats savent vraiment tirer les choses en longueur, comme le disait son père. Elle n’aurait pas eu besoin de tant se presser au déjeuner, et un omnibus aurait largement suffi. Elle fixa des yeux Morris qui plaisantait avec son voisin, le rouquin. Son frère se trouvait ici au milieu de camarades, c’était là sa vie. Elle se rappela la passion qu’enfant il avait eue pour le barreau. C’était elle-même qui avait circonvenu son père. Un matin, prenant son courage à deux mains, elle était allée dans son cabinet… Mais voici que très émue, elle vit Morris se lever.
Elle sentit sa belle-sœur se raidir de nervosité et la vit ser-rer fortement son petit sac. Morris paraissait très grand, très blanc et noir, lorsqu’il commença, une main tenant l’encolure de sa robe. Elle reconnaissait si bien ce geste de Morris, lorsqu’il serrait quelque chose et que sa cicatrice blanche ressortait à l’endroit où il s’était coupé en se baignant. Mais l’autre geste lui était inconnu – le bras lancé en avant. Il appartenait à sa vie publique, la vie des tribunaux. Sa voix n’était plus la même non plus, mais de temps en temps, lorsqu’il s’échauffait en parlant, une intonation la faisait sourire, elle retrouvait la voix familière. Alors, elle ne pouvait s’empêcher de se tourner un peu vers sa belle-sœur, comme pour lui dire : « Que ça ressemble à Mor-ris ! » Mais Celia regardait plus loin ; elle dévisageait son mari
– 111 – avec une fixité absolue. Eleanor, elle aussi, s’efforçait de ne pas distraire son esprit des débats. Morris parlait avec une netteté extraordinaire. Il espaçait ses mots à merveille. Brusquement le juge l’interrompit.
« Dois-je comprendre, maître Pargiter, que vous préten-dez… » Il avait un ton d’urbanité redoutable. Et Eleanor frémit en voyant Morris s’arrêter net, courber la tête avec respect lors-que le juge lui parla.
Saura-t-il répondre ? se dit-elle comme s’il s’agissait d’un enfant, et elle s’agita sur son siège dans la crainte de le voir perdre contenance. Mais il avait sa réplique toute prête. Sans hâte, sans trouble, il ouvrit un livre, trouva l’endroit et lut un passage. Sur quoi le père Curry acquiesça d’un signe de tête et inscrivit une note dans le grand livre ouvert devant lui. Eleanor éprouva un soulagement intense.
« Qu’il s’en est bien tiré ! » murmura-t-elle. Sa belle-sœur inclina la tête ; elle serrait encore fortement son sac à main. Eleanor sentit qu’elle pouvait se permettre de se détendre. Elle regarda autour d’elle ; il régnait dans la salle un curieux mé-lange de solennité et de laisser-aller. Les avocats ne cessaient d’entrer et sortir. Ils s’adossaient au mur, et dans la pâle lu-mière qui tombait d’en haut, leurs visages prenaient une teinte de parchemin ; leurs traits semblaient ciselés. On avait allumé le gaz. Eleanor examina le juge qui écoutait, enfoncé dans son grand fauteuil sculpté, sous le lion et la licorne. Il paraissait in-finiment triste et plein de sagesse, comme si les paroles ve-naient depuis des siècles s’abattre sur lui. Il ouvrit ses yeux lourds, plissa le front, et la petite main qui sortit, frêle, de l’énorme manchette, inscrivit quelques mots dans le grand livre. Puis, les yeux à demi fermés, il retomba dans sa veille éternelle sur la lutte des malheureux humains. Les pensées d’Eleanor s’égarèrent ; elle s’appuya au dur montant de bois de son siège et laissa déferler sur elle la vague de l’oubli. Des scènes du matin se dessinèrent, s’imposèrent à elle : Judd au comité ; son père
– 112 – lisant son journal, la vieille s’épluchant la main ; la femme de chambre en train de disposer l’argenterie sur la table, et Martin avec sa deuxième allumette, qu’il faisait brûler dans la jungle…
Eleanor s’agita. L’air était concentré, la lumière terne, et le juge, maintenant que le charme du début s’usait, paraissait irri-table, moins détaché des faiblesses humaines, et elle se souvint, en souriant, combien il était crédule, lorsqu’il s’agissait de chêne ancien, là-bas, dans la hideuse maison de Queen’s Gate. Il lui avait dit : « Voilà ce que j’ai ramassé à Whitby », et ce n’était qu’une copie. Elle avait envie de rire, de changer de place. Elle se leva et dit tout bas :
« Je m’en vais. »
Sa belle-sœur murmura quelques mots, peut-être protes-tait-elle. Mais Eleanor se fraya un chemin, aussi silencieuse-ment que possible, à travers les portes à ressort, et jusque dans la rue.
Elle éprouva un choc, une impression de délivrance en face du brouhaha, de la confusion et de l’espace du Strand. Elle sen-tit tout son être se dilater. Ici il faisait encore jour. La ruée, le mouvement, l’agitation d’une activité disparate se précipitaient vers elle. Quelque chose venait de se rompre, semblait-il, en elle et dans le monde. Elle se sentit libérée, lancée de côté et d’autre, après tant de concentration. Elle erra sur le Strand ; elle prit plaisir à voir la rue, avec sa course effrénée, à examiner les de-vantures ornées de colliers brillants, de sacs de cuir, et la façade blanche des églises, les toits irréguliers, pointus, entortillés dans un lacis de fils métalliques. Au-dessus, un ciel délavé, mais lu-mineux, éblouissait. Le vent la frappait au visage. Eleanor aspi-ra une bouffée d’air frais et humide. Et cet homme, se dit-elle en songeant à la salle sombre, aux visages ciselés, doit rester assis là toute la journée, tous les jours. Elle revit Sanders Curry ap-puyé au dossier de son grand fauteuil, les traits de son visage re-tombant en plis de fer. Tous les jours, toute la journée, songea-
– 113 – t-elle, à discuter des points de droit. Comment Morris peut-il supporter cela ? Mais il a toujours désiré s’inscrire au barreau.
Cabs, fourgons, omnibus passaient en torrent devant elle ; ils semblaient lui projeter de l’air au visage, ils éclaboussaient le trottoir de boue. Les gens se heurtaient, jouaient des coudes, et elle se hâta, accordant son pas au leur. Un fourgon, qui tournait dans une de ces petites rues en pente raide aboutissant au fleuve, l’arrêta. Elle leva la tête et aperçut les nuages qui vo-guaient entre les toits ; nuages sombres gonflés de pluie, nuages errants, insouciants. Elle continua son chemin.
Elle dut s’arrêter encore, à l’entrée de la gare de Charing Cross. Le ciel était vaste à cet endroit. Elle vit une bande d’oiseaux qui volaient haut, qui volaient ensemble le traverser. Elle les regarda disparaître puis se remit en marche. Des gens à pied ou en voiture étaient aspirés comme des pailles autour des arches d’un pont ; elle fut forcée d’attendre. Des cabs chargés de malles empilées défilaient devant elle.
Elle envia les voyageurs. Elle eût aimé partir pour l’étranger, aller en Italie, aux Indes… Puis elle sentit vaguement qu’il se passait quelque chose. Les vendeurs, devant les grilles, distribuaient les journaux avec une rapidité inusitée. Des hommes les arrachaient, les dépliaient et les lisaient en mar-chant. Le mot « mort » ressortait en très grosses lettres noires sur un placard froissé contre les jambes d’un vendeur.
Le vent redressa le placard et Eleanor lut un autre mot : « Parnell ».
« Mort…, répéta-t-elle. Parnell. » Elle eut une minute d’éblouissement. Comment pouvait-il être mort, Parnell ? Elle acheta un journal. On le disait bien.
« Parnell est mort ! » fit-elle tout haut. Elle leva de nou-veau la tête, les yeux tournés vers le ciel. Des nuages fuyaient. Elle regarda la rue. Un homme indiquait la nouvelle avec son
– 114 – index. « Parnell est mort », disait-il. Il exultait. Mais comment est-ce possible ? C’est comme si quelque chose se fanait dans le ciel.
Eleanor se dirigea lentement vers Trafalgar Square ; elle tenait le journal à la main… Soudain, toute la scène se figea. Un homme était lié à une colonne, un lion était lié à l’homme. Ils semblaient immobilisés, unis, comme s’ils ne pourraient plus jamais bouger.
Elle traversa Trafalgar Square. Des oiseaux piaillaient par là sur une note aiguë. Eleanor s’arrêta près de la fontaine et con-templa le grand bassin rempli d’eau. L’eau se ridait, noire, quand le vent l’agitait. À la surface, des branches et une bande de ciel pâle se reflétaient. Quel rêve, murmura-t-elle, quel rêve… mais un passant la bouscula. Elle se retourna. Elle voulait aller chez Delia. Delia avait pris cela tellement à cœur, avec passion. Que disait-elle donc toujours : se sauver de la maison, les aban-donner tous pour la cause, pour cet homme ? Justice, Liberté ? Il lui fallait allez chez Delia. C’était la fin de tous les rêves de sa sœur. Elle se retourna et héla un cab.
Elle se pencha pour voir au-dehors. Les rues qu’on longeait étaient affreusement misérables. Non seulement pauvres, mais vicieuses. Le vice, l’obscénité, la réalité de Londres – tout cela paraissait hideux à la lumière confuse du crépuscule. On allu-mait les lampes. Les porteurs de journaux criaient : « Parnell… Parnell. » Il est mort, se disait-elle, encore consciente de deux univers : l’un coulant en larges étendues au-dessus d’elle, et l’autre circonscrit qui battait le pavé. Mais elle arrivait… Elle le-va la main et arrêta le cab en face d’une petite rangée de bornes, dans une allée. Elle descendit et s’avança dans le square.
Le bruit des voitures ne parvenait qu’assourdi. Un grand calme régnait là. Par cet après-midi d’octobre, avec les feuilles mortes qui tombaient, le vieux square flétri, rempli de brouil-lard, avait un air misérable, et décrépi. Les maisons, louées à des sociétés, servaient de bureaux ; les noms des locataires figu-
– 115 – raient, épinglés aux montants des portes. Tout le voisinage avait quelque chose qui paraissait à Eleanor étranger et sinistre. Elle atteignit l’ancienne porte de l’époque de la reine Anne, surmon-tée de ses lourds sourcils sculptés, et elle appuya sur une son-nette placée au-dessus de cinq ou six autres. Des noms étaient inscrits en face de chacune d’elles, ou simplement marqués par une carte. Personne ne vint. Elle poussa la porte et entra. Elle monta les escaliers de bois à rampe sculptée qui semblaient dé-chus de leur dignité passée. Des carreaux étaient cassés aux fe-nêtres et dans les profondes embrasures se trouvaient des pots de lait avec la facture en dessous. Il y en avait un, mais vide, à la porte de Delia, tout en haut. Sa carte de visite était fixée à un panneau par une punaise. Eleanor frappa et attendit. Rien ne bougea. Elle tourna la poignée, la porte était fermée à clef. Elle resta un moment à écouter. Une étroite fenêtre donnait sur le square. Des ramiers roucoulaient à la cime des arbres. Le bruit des voitures n’était plus qu’un murmure lointain. Eleanor n’entendait que les marchands de journaux qui criaient : mort… mort… mort… Les feuilles tombaient, elle descendit.
Elle flâna dans les rues. Des enfants avaient dessiné des carrés à la craie sur les trottoirs ; des femmes se penchaient aux fenêtres du haut, balayant la rue d’un œil insistant, avide et ren-frogné. Il y avait des chambres à louer pour messieurs seuls ; des cartes portaient la mention : « Appartements meublés », ou bien : « Lit et petit déjeuner ». On pouvait deviner ce qui se pas-sait derrière ces épais rideaux jaunes. Sa sœur vivait dans ces parages, se disait-elle en revenant sur ses pas. Elle doit souvent rentrer seule, le soir, par ce chemin. Eleanor traversa de nou-veau le square, grimpa l’escalier et secoua la porte. Mais elle n’entendit rien et s’attarda à regarder tomber les feuilles. Les marchands de journaux criaient, et les ramiers roucoulaient dans les cimes des arbres. Roucou, roucou-ou… Puis une feuille tomba.
– 116 –
La circulation augmentait à Charing Cross à mesure que l’après-midi s’avançait. Des gens à pied, en voiture étaient aspi-rés à l’entrée de la gare. Les hommes se hâtaient, marchaient à grands pas, comme si leur retard devait mettre en fureur quelque démon qui les attendait là. Malgré cela, ils s’arrêtaient, le temps de saisir un journal au passage. Les nuages, selon qu’ils se séparaient ou se massaient, laissaient briller la lumière ou la voilaient. La boue, tantôt brun foncé, tantôt d’or liquide, était éclaboussée par les roues des voitures et les sabots des chevaux. L’agitation et la clameur générales faisaient taire le piaillement aigu des oiseaux sur les avant-toits. Les cabs défilaient au tin-tement des grelots ; ils défilaient et tintaient sans fin. Enfin, parmi tous les cabs à grelots, l’un d’eux s’avança, dans lequel se trouvait un homme corpulent, au visage rubicond, qui tenait à la main une fleur enveloppée de papier de soie. C’était le colonel.
« Hé ! » cria-t-il devant les grilles. Il leva la main à travers la trappe au sommet du cab, se pencha et attrapa le journal qu’on lui tendait.
« Parnell ! s’écria-t-il, tâtonnant à la recherche de ses lu-nettes. Mort, que diable ! »
Le cab poursuivait sa course. Le colonel relut la nouvelle deux ou trois fois de suite. Parnell est mort, se dit-il, et il retira ses lunettes. Lorsqu’il s’appuya au fond de la voiture, il éprouva un choc qui tenait du soulagement et contenait une note de triomphe. Eh bien, se dit-il, le voilà mort cet aventurier sans scrupules – cet agitateur qui a fait tout le mal, cet homme… Là, un vague malaise qui se rapportait à sa fille l’envahit ; il n’aurait pu le définir, mais il fronça les sourcils. N’importe, Parnell est mort, songea-t-il. Mais comment cela ? Un suicide ? Ce serait étonnant… N’importe, Parnell est mort et cela met fin à tout ce-la. Il tenait le journal froissé d’une main et la fleur, enveloppée de papier de soie, de l’autre, tandis que le cab longeait White Hall… Parnell inspirait cependant le respect, se disait le colonel
– 117 – en passant devant la Chambre des communes, et on ne peut guère en dire autant de beaucoup de ses collègues. Que de bê-tises on a raconté sur ce divorce ! Il se pencha au-dehors. Le cab approchait d’une certaine rue, dans laquelle il avait coutume de s’arrêter et de regarder autour de lui. Il tourna la tête et consi-déra une rue, sur la droite, en songeant : Un homme public ne peut pas se permettre ce genre de choses. Et il hocha la tête, tandis que la voiture continuait son chemin. Et maintenant voi-là qu’elle m’écrit pour me demander de l’argent. L’autre type a mal tourné comme je l’avais prédit. Elle a perdu sa beauté, se dit-il, elle a beaucoup grossi. Enfin il pouvait se payer le luxe de se montrer généreux. Il remit ses lunettes pour lire les nouvelles de la Cité.
La mort de Parnell n’amènerait aucun changement à pré-sent. S’il avait vécu, si le scandale s’était éteint… Il leva la tête. Le cab passait par le chemin le plus long, comme toujours. « À gauche, cria-t-il. À gauche », car le cocher, comme tous les autres, prenait le mauvais tournant.
Dans le sous-sol assez sombre de Browne Street, le domes-tique italien en manches de chemise lisait le journal, lorsque la femme de chambre entra en dansant, un chapeau à la main.
« Regardez ce qu’elle m’a donné ! » s’écria-t-elle. Lady Par-giter lui avait offert un chapeau pour se faire pardonner le dé-sordre du salon. « Je suis pas chic, non ? » demanda-t-elle en se plantant devant le miroir, le grand chapeau italien, qui semblait de verre filé, incliné sur l’oreille. Antonio dut laisser tomber son journal pour la prendre par la taille, par pure galanterie, car elle n’était pas belle et sa coquetterie lui paraissait dérisoire en comparaison de celle des villageoises des collines de Toscane, dont il gardait le souvenir. Mais un cab s’arrêtait en face de la grille du sous-sol ; deux jambes s’immobilisèrent devant les bar-reaux. Antonio dut s’écarter de la femme de chambre, mettre sa veste et monter parce qu’on sonnait à la porte.
– 118 –
Il prend son temps, se dit le colonel, debout sur la marche de l’entrée. Il avait presque surmonté le choc causé par la mort de Parnell, mais il ressentait encore un certain bouleversement, ce qui ne l’empêcha pas d’observer que les briques avaient été rafraîchies et de se demander d’où leur venait l’argent, avec leurs trois fils à élever et deux petites filles. Eugenie, bien sûr, était intelligente ; il eût préféré cependant lui voir remplacer par une femme de chambre ces métèques italiens qui ont toujours l’air d’avaler du macaroni. La porte s’ouvrit enfin et tandis qu’il montait l’escalier, il crut entendre un éclat de rire venu d’en bas, de quelque région lointaine.
En attendant Eugenie, il songea combien il aimait son sa-lon. Un grand désordre y régnait. On avait déballé un objet sur le plancher et une litière de copeaux y était répandue. Les Dig-by, il s’en souvint, revenaient d’Italie. Un miroir était posé sur la table. Sans doute un de ces souvenirs que les gens rapportent d’Italie. Une glace ancienne, couverte de taches. Il se plaça de-vant elle et rajusta sa cravate.
Mais je préfère un miroir dans lequel on peut se voir, se dit-il, en se retournant. Le piano était ouvert, et le thé – il sourit lorsqu’il aperçut comme de coutume une tasse à moitié pleine, puis des branches piquées un peu partout dans le salon ; des feuillages passés jaunes et rouges. Eugenie aimait les fleurs. Il se sentit tout heureux d’avoir pensé à lui apporter son cadeau habituel. Il tenait devant lui la fleur enveloppée de papier de soie. Mais pourquoi la pièce se remplissait-elle de fumée ? Un courant d’air fit entrer une bouffée. Les deux croisées étaient ouvertes dans la salle du fond. La fumée venait du jardin. Brû-lait-on des herbes ? se demanda-t-il. Il alla à la fenêtre et regar-da au-dehors. Elles étaient là, Eugenie et ses deux petites filles, devant un feu de joie. Pendant qu’il les observait, Magdalena, sa préférée, y lança une brassée de feuilles mortes. Elle les jeta en
– 119 – l’air aussi haut que possible, et le feu flamba. Un grand éventail de flammes rouges s’en éleva.
« C’est dangereux ! » cria-t-il.
Eugenie tira les enfants en arrière. Elles dansaient, tout ex-citées. L’autre fillette, Sara, esquiva le bras de sa mère, pour sai-sir une nouvelle brassée de feuilles et les lancer à son tour. Un grand éventail de flammes rouges se déploya. Le domestique italien s’avança à ce moment-là pour annoncer le colonel. Celui-ci frappa à la vitre. Eugenie se retourna et l’aperçut. Elle retint ses filles d’une main et leva l’autre en signe d’accueil.
« Restez où vous êtes, s’écria-t-elle, nous venons. » Un nuage de fumée vola tout droit sur lui, et lui fit pleurer les yeux. Il quitta la fenêtre et vint s’asseoir dans le fauteuil, à côté du ca-napé. La minute d’après Eugenie entrait, se hâtant vers lui, les deux mains tendues. Il les saisit.
« Nous faisons un feu de joie », dit-elle. Ses yeux brillaient, ses cheveux retombaient en tire-bouchonnant. « Voilà pourquoi je suis si ébouriffée » ; et elle porta la main à sa tête. Elle était désordonnée, mais extrêmement belle malgré cela, songeait-il. Une grande femme, superbe, qui prenait de l’embonpoint – il s’en aperçut en lui serrant la main. Mais cela lui allait. Il admi-rait beaucoup plus ce type que celui des jolies Anglaises blondes et blanches. La chair se moulait sur elle comme de la chaude cire jaune. Elle avait de grands yeux sombres d’étrangère et son nez, une ligne un peu sinueuse. Le colonel lui tendit son camé-lia, cadeau habituel. Elle poussa une légère exclamation en reti-rant la fleur de son enveloppe de papier de soie, et s’assit.
« Que c’est gentil à vous », dit-elle. Un instant elle tint le camélia devant elle, puis avec un geste qu’il lui connaissait, elle plaça la fleur entre ses lèvres. Ses mouvements le charmaient comme toujours.
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« C’est un feu de joie pour fêter l’anniversaire ? » deman-da-t-il… « Non, non, non, il protesta, je ne veux pas de thé. »
Elle avait pris sa tasse et buvait le thé froid qu’elle y avait laissé. En la contemplant, un souvenir d’Orient lui revint en mémoire. C’est ainsi que dans les pays chauds, les femmes s’assoient, sur leur seuil, au soleil. Mais pour l’instant il faisait très froid, avec la fenêtre ouverte et les bouffées de fumée qui entraient. Il avait gardé son journal à la main et le mit sur la table.
« Vous avez vu la nouvelle ? » demanda-t-il.
Elle posa sa tasse et ses grands yeux sombres s’élargirent un peu. Ils semblaient contenir d’immenses réserves d’émotion. Comme il ne parlait pas tout de suite, elle leva la main pour marquer son attente.
« Parnell, dit Abel, brièvement. Il est mort.
– Mort ! » Eugenie lui fit écho. Elle laissa retomber sa main, d’un geste dramatique.
« Oui, à Brighton, hier.
– Parnell est mort, répéta-t-elle.
– Il paraît », répondit le colonel. Il se sentait toujours plus terre à terre en face de l’émotion d’Eugenie, qui lui plaisait ce-pendant. Elle prit le journal.
« La pauvre ! s’écria-t-elle tandis que le journal glissait à terre.
– La pauvre ? » répéta-t-il. Les yeux d’Eugenie étaient pleins de larmes. Il se sentait perplexe. Voulait-elle parler de Kitty O’Shea ? Il n’y avait pas songé.
« Elle a ruiné sa carrière, dit-il avec un léger grognement.
– Ah ! mais comme elle a dû l’aimer », murmura-t-elle.
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Eugenie se passa la main sur les yeux. Le colonel garda un instant le silence. L’émotion d’Eugenie lui semblait exagérée en l’occurrence, mais elle était sincère et il la trouvait sympathique.
« Oui, fit-il, un peu raide… je pense bien. » Eugenie reprit sa fleur et la tint un moment entre ses doigts. Elle avait d’étranges distractions de temps à autre, cependant il se sentait toujours à l’aise avec elle. Il se détendait physiquement, se trou-vait libéré d’une entrave en sa présence.
« Comme les gens souffrent !… murmura-t-elle, les yeux posés sur la fleur. Comme ils souffrent, Abel ! » Elle se retourna pour le dévisager.
Une grande rafale de fumée entra, venant de l’autre pièce.
« Vous ne redoutez pas le courant d’air ? » demanda-t-il, les yeux sur la fenêtre. Elle ne répondit pas aussitôt ; elle faisait tourner la fleur. Puis elle se ranima et sourit :
« Oui, oui, fermez-la », dit-elle avec un geste de la main. Il se leva et ferma la fenêtre. Lorsqu’il revint, Eugenie s’était levée et, debout devant la glace, arrangeait ses cheveux.
« Nous avons fait un feu de joie, pour l’anniversaire de Maggie », murmura-t-elle. – Elle se regardait dans la glace véni-tienne couverte de taches. « C’est pourquoi, pourquoi », elle lis-sa ses cheveux et fixa le camélia à sa robe, « je suis si… »
Elle pencha un peu la tête de côté, comme pour juger de l’effet de la fleur sur sa robe. Le colonel s’assit et attendit. Il jeta un coup d’œil sur son journal.
« Ils ont l’air de vouloir étouffer les choses, fit-il.
– Cela ne signifie pas que… », commençait à dire Eugenie lorsque la porte s’ouvrit et les enfants entrèrent. Maggie, l’aînée, vint la première, puis l’autre petite fille, Sara, qui s’attardait derrière elle.
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« Ah ! ah ! les voici », s’écria le colonel. Il se retourna. Il aimait beaucoup les enfants. « Bonne fête, Maggie. » Il fouilla dans sa poche, à la recherche du collier que Crosby avait enve-loppé dans une boîte en carton. Maggie vint à lui pour prendre le paquet. Ses cheveux étaient brossés et elle avait une robe propre, empesée. Elle défit le carton, et tint le collier bleu et or pendu au bout de son doigt. Le colonel se demanda un instant s’il plaisait à la fillette. Le bijou paraissait un peu voyant, lors-qu’il oscilla, accroché à sa main. Elle ne disait rien. Sa mère se hâta de remédier au silence de l’enfant.
« Que c’est ravissant, Maggie ! Tout à fait ravissant ! »
Maggie, les perles à la main, ne disait toujours rien.
« Remercie oncle Abel du beau collier, lui glissa sa mère.
– Merci du collier, oncle Abel », dit Maggie aussitôt, d’une voix nette, mais le colonel sentit la morsure d’un doute. La dé-ception lui causa un serrement de cœur disproportionné. Néanmoins Eugenie attacha le collier au cou de l’enfant, puis elle appela la cadette, qui les observait cachée par un fauteuil.
« Viens, Sara, dit la mère. Viens dire bonjour. »
Elle étendait la main pour attirer la fillette, mais aussi, Abel le devina, pour masquer la légère déformation qui le rendait toujours mal à l’aise. On avait laissé tomber la petite fille quand elle était bébé ; elle en gardait une épaule un peu plus haute que l’autre et cela répugnait à Abel. Il ne supportait pas la moindre infirmité chez un enfant. L’humeur de la petite n’en était cepen-dant pas altérée. Elle s’approcha de lui en sautillant, tourna sur un pied, et l’embrassa légèrement sur la joue. Puis elle tira la robe de sa sœur et toutes les deux se sauvèrent en riant dans la pièce à côté.
« Elles vont admirer votre beau cadeau, Abel, déclara Eu-genie. Comme vous les gâtez ! Et moi aussi, ajouta-t-elle un doigt posé sur le camélia épinglé à sa poitrine.
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– J’espère qu’il lui a plu ? » demanda-t-il. Eugenie ne ré-pondit pas. Elle avait repris sa tasse de thé froid et buvait à pe-tites gorgées, avec une indolence toute méridionale.
« Et maintenant, fit-elle en se rejetant confortablement en arrière, racontez-moi toutes vos nouvelles. »
Le colonel lui aussi se carra dans son fauteuil. Il réfléchit un instant. Quelles nouvelles avait-il à donner ? Il ne lui en ve-nait aucune à l’esprit, pour l’instant. Et il aimait toujours à pro-duire son petit effet sur Eugenie ; elle donnait du brillant aux choses. Pendant qu’il cherchait elle commença :
« Nous avons fait un séjour merveilleux à Venise. J’avais emmené les enfants. Voilà pourquoi nous sommes toutes si brunes. Nos chambres étaient, non pas sur le Grand Canal – je l’ai en horreur – mais juste un peu plus loin. Deux semaines de soleil éblouissant, et des teintes », elle hésita, « merveilleuses ! s’écria-t-elle. Merveilleuses ! » Elle lança la main en avant. Elle avait des gestes extraordinairement expressifs. Voilà comment elle met les choses en valeur, songea-t-il, mais elle lui plaisait en cela.
Il n’avait pas été à Venise depuis des années.
« Avez-vous trouvé des gens agréables ? demanda-t-il.
– Pas une âme, répondit-elle. Pas une âme, si ce n’est une terrible miss… une de ces femmes qui vous font honte de votre pays, ajouta-t-elle énergiquement.
– Je les connais, fit-il avec un petit ricanement.
– Mais quand nous revenions du Lido, le soir, continua-t-elle, avec les nuages au-dessus de nous et l’eau au-dessous – nous avions un balcon sur lequel nous nous installions. » Elle s’interrompit.
« Digby s’y trouvait-il avec vous ?
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– Non, le pauvre. Il a pris ses vacances avant, au mois d’août. Il a chassé en Écosse, chez les Lasswade. C’est excellent pour lui, vous savez. » Voilà qu’elle arrange encore les choses, songea-t-il.
Mais elle reprenait :
« À présent parlez-moi de la famille : Martin, Eleanor, Hugh et Milly, Morris et… » Elle hésita, il pensa qu’elle avait oublié le nom de la femme de Morris.
« Celia », fit-il. Il se tut. Il voulait lui parler de Mira, mais au lieu de cela il l’entretint de sa famille : Hugh et Milly ; Morris et Celia, et Edward.
« Ils ont l’air d’en faire grand cas, à Oxford », dit-il d’un ton rude. Il était très fier d’Edward.
« Et Delia ? » demanda Eugenie. Elle lança un coup d’œil au journal, et le colonel perdit aussitôt toute affabilité. Il prit un air sombre et terrible. Il ressemble à un vieux taureau, avec sa tête baissée, pensa Eugenie.
« Ça la ramènera peut-être au bon sens », dit-il sévère-ment. Ils gardèrent un instant le silence. Des éclats de rire mon-taient du jardin.
« Oh ! ces enfants ! » s’écria-t-elle. Elle se leva pour aller vers la fenêtre. Le colonel l’y suivit. Les enfants s’étaient de nouveau glissées au-dehors. Le feu de joie brûlait avec violence. Un clair pilier de flammes s’élevait au milieu du jardin. Les fil-lettes riaient et criaient en dansant tout autour. Un vieux bon-homme à l’aspect minable qui avait un peu l’air d’un groom dé-chu se tenait à côté, un râteau à la main. Eugenie ouvrit vive-ment la fenêtre et leur cria d’être prudentes. Mais elles conti-nuèrent à danser. Le colonel se pencha lui aussi ; elles ressem-blaient à des créatures sauvages avec leurs cheveux qui volaient. Il eût aimé descendre, sauter le feu de joie, mais il était trop
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« Bravo ! s’écria-t-il, bravo ! » Il applaudit.
« Les petits démons », fit Eugenie. Le colonel s’aperçut qu’elle était aussi excitée que ses enfants. Elle se penchait hors de la fenêtre et criait au vieux qui tenait le râteau :
« Faites-le flamber ! Faites-le flamber ! »
Mais le vieux ratissait le feu, éparpillait les morceaux de bois. Les flammes étaient retombées.
Le vieux repoussa les enfants.
« Eh bien, voilà qui est fini », déclara Eugenie avec un sou-pir. Elle se retourna. Quelqu’un venait d’entrer.
« Oh ! Digby, je ne t’avais pas entendu ! » s’écria-t-elle. Digby était derrière eux, sa serviette sous le bras.
« Tiens, bonjour, Digby ! dit Abel en lui serrant la main.
– D’où vient toute cette fumée ? » demanda Digby, regar-dant autour de lui.
Il a un peu vieilli, songea Abel. Digby restait debout, sa re-dingote à moitié déboutonnée. Sa veste était un peu élimée ; il avait une mèche de cheveux blancs. Un très bel homme cepen-dant ; auprès de lui le colonel se sentait volumineux, malmené par le temps, rude. Et il était un peu honteux de s’être laissé surprendre penché à la fenêtre, applaudissant. Digby paraît plus âgé que moi, songea-t-il lorsqu’ils se trouvèrent côte à côte, ce-pendant il a cinq ans de moins. Il s’est distingué dans sa sphère, le haut du panier, chevalier et tout le reste. Mais je suis plus riche que lui, se dit-il, se le rappelant avec satisfaction, car il avait toujours été le raté des deux.
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« Tu as l’air fatigué, Digby ! » s’écria Eugenie. Elle s’assit et se tourna vers Abel en ajoutant : « Il aurait besoin de prendre de vraies vacances. Je voudrais que vous l’en persuadiez. » Digby enleva un fil blanc qui s’était collé à son pantalon. Il toussa légè-rement. La pièce était remplie de fumée.
« D’où vient toute cette fumée ? demanda-t-il à sa femme.
– Nous avons eu un feu de joie pour l’anniversaire de Mag-gie, répondit-elle, comme si elle s’en excusait.
– Ah oui », dit-il. Abel se sentait irrité ; Maggie était sa pré-férée ; son père aurait dû se rappeler son anniversaire.
Eugenie se retourna de nouveau vers Abel : « Oui, il laisse tous les autres prendre leurs vacances, mais lui n’en a jamais. Et puis, quand il a fait une grande journée de travail au bureau, il rentre avec sa serviette pleine de paperasses… » Elle montra du doigt le sac de cuir.
« Tu ne devrais pas travailler après dîner, dit Abel – c’est une mauvaise habitude. » Il trouvait Digby un peu pâle.
Digby écarta d’un geste cette sollicitude féminine.
« Tu as vu la nouvelle ? demanda-t-il à son frère en indi-quant le journal.
– Oui. Que diable ! » répondit Abel. Il aimait parler poli-tique avec son frère, bien qu’il ressentît un peu ses airs d’initié, comme si Digby se retenait toujours d’en dire trop long. Et puis, ce qu’il tait, on l’apprend toujours le lendemain par les jour-naux, songea-t-il. Mais ils parlaient toujours politique. Eugenie, étendue dans son coin, les laissait discuter sans jamais les inter-rompre. Mais au bout d’un moment, cette fois, elle se leva pour ramasser les débris tombés de la caisse. Digby se tut et la suivit des yeux. Il regarda le miroir. Elle posa sa main sur le cadre.
« Te plaît-il ? demanda-t-elle.
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– Oui, il est joli, répondit Digby, mais sa voix contenait une note critique.
– C’est pour ma chambre, tout simplement », fit-elle très vite. Digby la considérait, tandis qu’elle empilait les bouts de papier dans la caisse.
« Rappelle-toi, dit-il, que nous dînons ce soir chez les Cha-tham.
– Je le sais. » Elle se toucha les cheveux. « Il faudra que je m’arrange un peu. »
Qui sont les Chatham ? se demandait Abel. De gros bon-nets, des mandarins, songeait-il avec un certain mépris. Les Digby fréquentaient beaucoup ce monde-là. Il prit ces re-marques pour une invite à s’en aller. Lui et Digby s’étaient dit tout ce qu’ils avaient à se dire. Cependant il espérait encore s’entretenir avec Eugenie, en particulier.
S’avisant tout à coup d’une autre question, il relança la conversation : « À propos de cette affaire d’Afrique… », fit-il, mais les enfants l’interrompirent ; elles venaient dire bonsoir. Maggie avait son collier ; il lui parut très joli, ou bien était-ce elle qui l’était ? Mais leurs robes étaient chiffonnées, leurs robes propres, bleu et rose, elles les avaient salies avec ces feuilles de Londres, noires de suie, qu’elles avaient saisies à pleins bras.
« Petites canailles barbouillées, fit Abel en souriant.
– Pourquoi mettez-vous vos plus jolies robes pour jouer dans le jardin ? » demanda Sir Digby, lorsqu’il embrassa Mag-gie. Il le disait en manière de plaisanterie, mais on sentait un blâme dans sa voix. Maggie ne répondit pas. Elle gardait ses yeux fixés sur le camélia que sa mère portait à son corsage. Elle s’approcha et continua à le regarder.
« Et toi ?… un vrai ramoneur ! fit Sir Digby montrant Sara du doigt.
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– C’est l’anniversaire de Maggie », et Eugenie étendit son bras comme pour protéger l’enfant.
« Raison de plus, il me semble, poursuivit Sir Digby en examinant ses filles, pour euh… pour euh… corriger vos habi-tudes. » Il bredouillait. Il cherchait à donner une tournure plai-sante à ses paroles, mais il n’arrivait qu’à se montrer maladroit et légèrement pompeux, selon son habitude lorsqu’il s’adressait aux enfants.
Sara se tourna vers son père et parut l’étudier.
« Pour euh… pour euh… corriger vos habitudes », répéta-t-elle, conservant très exactement le rythme de ces mots, vidés de toute signification, ce qui produisit un effet assez comique. Le colonel se mit à rire, mais il vit que Digby était vexé, qu’il se bornait à donner une petite tape sur la tête de Sara quand elle vint lui dire bonsoir, tandis qu’il embrassa Maggie lorsqu’elle passa devant lui.
La serrant contre lui, il demanda : « As-tu eu une bonne journée de fête ? » Abel en prit prétexte pour se retirer.
Eugenie protesta quand il lui tendit la main : « Inutile de vous en aller si tôt », dit-elle.
Elle semblait vouloir le retenir. Que désirait-elle au fond ? Le voir partir, ou bien rester ? Ses yeux, ses grands yeux sombres avaient une expression ambiguë.
« Mais vous dînez en ville, observa le colonel.
– Oui », répondit-elle, laissant tomber la main d’Abel, et comme elle n’ajoutait rien, il pensa qu’il n’avait plus qu’à s’en aller.
« Je trouverai mon chemin tout seul », dit-il en sortant du salon.
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Il descendit lentement l’escalier. Il se sentait déprimé et déçu. Il ne l’avait pas vue seule ; il ne lui avait rien dit. Peut-être ne se confierait-il jamais à personne. Après tout, songea-t-il en descendant les marches d’un pas lourd, lentement, ça ne re-garde que moi, c’est mon affaire. Il faut boire dans son propre verre, se dit-il en prenant son chapeau. Il promena son regard autour de lui.
Oui… La maison est pleine de jolies choses. Il regarda va-guement le grand fauteuil écarlate à griffes dorées, qui se trou-vait dans le hall. Il enviait à Digby sa maison, sa femme, ses en-fants. Il se sentait vieillir. Ses enfants à lui, tous élevés, l’avaient quitté. Il s’arrêta sur le seuil, jeta un regard sur la rue. Il faisait complètement noir ; les réverbères étaient allumés. L’automne tirait à sa fin et lorsqu’il remonta la rue sombre et éventée, se-mée de gouttes de pluie, une bouffée de fumée lui arriva en pleine figure ; et les feuilles tombaient.
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