Les Années
Chapitre 1907
L’été régnait en plein, avec ses nuits brûlantes. Le clair de lune frappait l’eau, la rendait blanche, insondable, qu’elle fût profonde ou non. Mais il revêtait les objets solides d’un enduit brillant, d’une couche argentée, si bien que les feuilles elles-mêmes, sur les routes de campagne, semblaient vernies. Tout le long de ces routes silencieuses qui conduisent à Londres, des charrettes avançaient laborieusement, rênes de fer rigides dans des mains de fer, car légumes, fruits et fleurs voyagent lente-ment. Très haut, dans des mannes rondes, choux, cerises et œil-lets s’entassent. On croirait voir des caravanes chargées des biens d’une tribu qui émigre à la recherche de l’eau, forcée par ses ennemis à trouver de nouveaux pâturages. Les charrettes avancent laborieusement le long de cette route-ci, de cette route-là, se maintenant très près du bord. Les chevaux, fussent-ils aveugles, auraient pu du moins entendre le lointain bour-donnement de Londres, et les conducteurs, à moitié endormis, aperçoivent cependant, malgré leurs yeux mi-clos, la gaze de feu d’une cité qui brûle éternellement. À l’aube, dans Covent Gar-den, les fardeaux sont déposés ; tables, tréteaux et pavés, en-combrés de choux, de cerises et d’œillets, semblent ornés de vo-lants tombés de quelque céleste blanchisserie.
Toutes les fenêtres étaient ouvertes. La musique jouait. Derrière les rideaux cramoisis, devenus à demi transparents et qui s’écartaient parfois, largement soulevés, résonnait l’éternelle valse Après le bal, après la danse, tel un serpent qui mange sa queue, car le cercle était complet, de Hammersmith à Shore-ditch. Des trombones la répétaient mainte et mainte fois devant les cafés, les garçons de course la sifflaient, les orchestres la re-prenaient dans les maisons particulières où l’on dansait. Les gens s’asseyaient à de petites tables, dans l’auberge romantique
– 131 – de Wapping, qui surplombait le fleuve, entre des entrepôts de bois où sont amarrés des chalands ; et puis ici aussi, à Mayfair. Chaque table a sa lampe, son abat-jour de soie rouge bien ten-du, et les fleurs qui ont sucé, à midi, l’humidité du sol, se déten-dent et développent leurs pétales dans les vases. Chaque table a sa pyramide de fraises, sa caille pâle et grasse. Après les Indes et l’Afrique, Martin trouvait excitant de bavarder avec une jeune fille aux épaules nues et avec une femme d’un éclat chatoyant, la chevelure parée d’ailes vertes de scarabée, que les amoureuses caresses de la valse masquaient ou dissimulaient à demi. Et quelle importance ont les paroles ? Car elle regardait par-dessus son épaule, elle l’écoutait à peine, tandis qu’un monsieur décoré entrait et qu’une dame en noir avec des diamants lui faisait signe de venir la rejoindre dans un coin à part.
À mesure que la nuit passait, une tendre lueur bleue se ré-pandait sur les charrettes du marché qui continuaient à peiner en frôlant le trottoir. Elles passèrent devant Westminster, de-vant les horloges jaunes et rondes, les cafés, et les statues qui, dans l’aube naissante, tenaient avec tant de raideur leur insigne ou leur parchemin roulé. Les balayeurs suivaient, inondaient les pavés, faisaient disparaître les bouts de cigarettes, les morceaux de papier d’argent, les pelures d’oranges, tous les résidus de la journée. Les charrettes avançaient laborieusement et les cabs roulaient, infatigables, sur les vulgaires pavés de Kensington et sous les feux étincelants de Mayfair, emportant des dames aux hautes coiffures et des messieurs en habit le long des rues sèches, martelées, qui semblaient plaquées d’argent.
« Regardez », dit Eugenie, tandis que le cab passait en trot-tant sur le pont, dans le crépuscule d’été : « N’est-ce pas ravis-sant ? »
Elle agita la main, désigna l’eau, car ils traversaient la Ser-pentine. Mais l’exclamation d’Eugenie n’était qu’un aparté. Elle écoutait ce que disait son mari. Leur fille, Magdalena, les ac-compagnait et elle regarda du côté qu’indiquait sa mère. La Ser-
– 132 – pentine était rouge au soleil couchant. Les groupes d’arbres, aux lignes sculptées, ne laissaient plus voir les détails, et le petit pont, à l’architecture fantomatique, blanc à son extrémité, ache-vait le tableau. Les lueurs – celles du soleil et de la lumière arti-ficielle – se confondaient étrangement.
« … bien entendu, ça a mis le gouvernement dans l’embarras, disait Sir Digby, mais c’est ce qu’il voulait.
– Oui… ce jeune homme se fera un nom », répondit Lady Pargiter.
Le cab traversa le pont, et passa à l’ombre des arbres. Il sortit ensuite du parc et se joignit à la longue file de voitures qui s’écoulait vers Marble Arch et emmenait au théâtre ou à des dî-ners des gens en vêtements de soirée. La lumière artificielle augmentait, devenait de plus en plus jaune. Eugenie se pencha et rectifia un détail à la robe de sa fille. Maggie leva la tête. Elle croyait ses parents encore occupés de politique.
« Voilà », dit la mère, arrangeant une fleur au corsage de sa fille. Elle pencha la tête de côté et regarda Maggie avec approba-tion. Puis, brusquement, elle éclata de rire et lança sa main en avant. « Sais-tu, dit-elle, ce qui m’a mise tellement en retard. C’est Sally, ce lutin… »
Mais son mari l’interrompit. Il venait de voir une pendule au cadran lumineux.
« Nous serons en retard, dit-il.
– Oh ! huit heures et quart, cela signifie huit heures et de-mie », déclara Eugenie, tandis qu’ils obliquaient dans une rue latérale.
Tout était silencieux dans la maison de Browne Street. Un rayon de réverbère tombait par l’imposte et éclairait capricieu-sement le plateau de verres sur la table du hall, un chapeau haut
– 133 – de forme et un fauteuil à pattes dorées. Ce fauteuil vide, qui semblait attendre, avec un air de cérémonie, comme s’il reposait sur le parquet craquelé de quelque antichambre italienne. Mais tout était silencieux. Antonio, le domestique, dormait ; Mollie, la femme de chambre, dormait ; en bas, au sous-sol, une porte battait – à part cela, tout était silencieux.
Sally dans sa chambre, tout en haut de la maison, se re-tourna sur le côté et tendit l’oreille, de toutes ses forces. Elle crut entendre le claquement de la porte d’entrée. Une explosion de musique de danse résonnait à travers la fenêtre ouverte et ef-façait les autres bruits.
Elle s’assit dans son lit et regarda par la fente du store. Dans l’interstice elle apercevait une tranche de ciel, des toits, les arbres du jardin, et les dos des maisons d’en face, plantées en longue rangée ; l’une d’elles était brillamment éclairée, et des hautes portes-fenêtres ouvertes, venaient des airs de danse. On valsait. À travers le store, Sally vit tournoyer des ombres. Il était impossible de lire, impossible de dormir. La musique commen-çait, puis les éclats de voix suivaient, ensuite les gens descen-daient au jardin, bavardaient, et la musique reprenait.
C’était une chaude nuit d’été et malgré l’heure tardive, le monde entier semblait palpiter de vie. Le flot des voitures ren-dait un son lointain, mais continu.
Un livre brun, fané, reposait sur le lit de Sally comme si elle venait de lire. Mais il était impossible de lire, impossible de dormir. Elle s’appuya aux oreillers, les mains derrière la tête.
« Et il dit, murmura-t-elle, que le monde n’est que… » Elle s’arrêta. Que disait-il donc ? « Rien que pensée. » N’était-ce pas cela ? Elle se le demandait comme si elle l’avait déjà oublié. Eh bien, puisqu’il lui était impossible de lire ou de dormir, elle se laisserait aller, elle ne serait que pensée. C’est plus facile d’agir
– 134 – que de réfléchir. Les jambes, le corps, les mains, toute sa per-sonne devait rester passivement étendue afin de prendre part à cet universel processus de pensée qui, à en croire ce livre, était la vie du monde. Elle étira ses membres. Où commence la pen-sée ?
Dans les pieds ? se demanda-t-elle. Ils étaient là, faisant saillie sous le simple drap. Ils semblaient séparés, très loin. Elle ferma les yeux. Puis quelque chose en elle se durcit. Il est im-possible de mettre la pensée en action. Elle devint une chose, une racine enfoncée en terre ; les veines parcouraient la masse froide, l’arbre poussait des branches, les branches avaient des feuilles.
… Le soleil brille à travers les feuilles, se dit-elle agitant son doigt. Elle ouvrit les yeux pour confirmer sa vision, et aperçut l’arbre véritable qui se dressait dans le jardin. Loin d’être tache-té de soleil, il ne lui restait pas la moindre feuille. Sally eut un instant l’impression d’un démenti, car l’arbre était noir, d’un noir de mort.
Elle s’appuya du coude au rebord de la fenêtre et regarda l’arbre. Un bruit d’applaudissements monta, confus, de la salle de bal. La musique s’était tue. Les gens descendaient l’escalier de fer et venaient au jardin, dessiné par les lumières bleues et jaunes qui garnissaient le mur. Les voix devenaient plus fortes. Les gens continuaient d’affluer. Le carré de verdure entouré de points lumineux était couvert des formes pâles et ondoyantes de femmes en robe de bal, mêlées à celles, très droites, blanc et noir, d’hommes en costume de soirée. Sally regardait les pro-meneurs aller et venir. Ils causaient et riaient, mais ils étaient trop éloignés, leurs paroles ne parvenaient pas jusqu’à elle. Par-fois un mot, un éclat de rire dominaient, puis on n’entendait plus qu’un bavardage indistinct. Dans le jardin de la maison, tout était vide et silencieux. Un chat se glissa le long de la crête du mur. Il s’arrêta, puis continua son chemin, comme poussé
– 135 – vers une expédition secrète. La musique de danse éclata de nou-veau.
« Encore, et encore », s’écriait Sally impatientée. L’air chargé du curieux parfum, si sec, de la terre de Londres lui souf-flait au visage et gonflait le store. Étendue à plat sur son lit, elle vit la lune qui lui parut prodigieusement haut dans le ciel par rapport à elle. De légères vapeurs passaient devant. Puis elles s’écartèrent, et Sally aperçut des motifs ciselés sur le disque blanc. Qu’était-ce, se demanda-t-elle, des montagnes ? des val-lées ? Et si ce sont des vallées, se dit-elle en fermant à demi les yeux, alors il y a des arbres blancs, des creux de glace, et des rossignols, deux rossignols qui s’appellent l’un l’autre, s’appellent et se répondent à travers les vallées. L’air de la valse s’empara des mots « s’appellent et se répondent » et les projeta au-dehors, mais à force de les répéter toujours sur le même rythme, la musique les rendit vulgaires, les détruisit. Cette mu-sique de danse se mêlait à tout. Aguichante au début, elle deve-nait ennuyeuse et finalement intolérable. Et il n’était encore qu’une heure moins vingt.
Sally retroussa la lèvre comme un cheval qui se prépare à mordre. Le petit livre brun était dénué d’intérêt. Elle leva la main au-dessus de sa tête et prit un volume, sans le voir, sur l’étagère, parmi les autres, vieux et abîmés. Elle l’ouvrit au ha-sard, son attention prise par un couple qui s’attardait, assis au jardin, alors que tout le monde était rentré. Elle se demandait ce qu’ils pouvaient bien se dire. Un objet brillait dans l’herbe. La forme blanc et noir, semblait-il, se pencha pour le ramasser.
« Et tout en le ramassant, murmura-t-elle les yeux fixés au-dehors, il dit à la dame qui se trouve à côté de lui : “Voyez, Miss Smith, ce que j’ai trouvé dans l’herbe – un fragment de mon cœur, de mon cœur brisé. Je l’ai trouvé dans l’herbe, je le porte sur ma poitrine.” » Elle fredonna les mots, sur le rythme de la valse mélancolique : « Mon cœur brisé ; ce verre brisé, car
– 136 – l’amour… » Elle s’interrompit et abaissa les yeux sur son livre. Sur la page de garde était écrit :
« À Sara Pargiter, son cousin, Edward Pargiter. »
Puis elle reprit « … car l’amour est ce qu’il y a de meil-leur. »
Elle regarda le titre.
« L’Antigone de Sophocle, traduction en vers d’Edward Pargiter. »
Elle lança encore un coup d’œil vers la fenêtre. Les deux danseurs avaient changé de place. Ils remontaient ensemble l’escalier de fer. Elle les suivit des yeux. Ils entrèrent dans la salle de bal. « Et si au milieu d’une danse, murmura-t-elle, elle se saisit de la chose, la regarde et demande : “Qu’est-ce que c’est ?” et ne trouve qu’un morceau de verre brisé… » Sally en revint à son livre.
Elle lut : « L’Antigone de Sophocle », le livre était flambant neuf. Il craqua lorsqu’elle l’ouvrit pour la première fois.
Elle relut : « L’Antigone de Sophocle, traduction en vers d’Edward Pargiter. » Edward le lui avait donné à Oxford, par un chaud après-midi, pendant lequel ils s’étaient traînés à travers chapelles et bibliothèques. « Traînés et lamentés, fredonna-t-elle en tournant les pages, et il m’a dit, lorsqu’il s’est levé de son fauteuil bas, en se passant les doigts dans les cheveux : “Ma jeu-nesse perdue” », elle lança un coup d’œil vers la fenêtre, « “ma jeunesse perdue.” » La valse atteignit son point culminant de mélancolie, d’intensité. Sally fredonna en mesure : « Il prit dans sa main ce verre brisé, ce cœur flétri, il m’a dit… » Ici la mu-sique se tut. On entendit un bruit d’applaudissements, puis les danseurs redescendirent en foule au jardin.
Sally sauta des pages. D’abord, elle lut un vers ou deux, au hasard, et de l’accumulation des mots glanés ici ou là, surgirent
– 137 – des scènes rapides, imprécises, à mesure qu’elle feuilletait le livre. Le corps d’un homme assassiné gisait sans sépulture, comme un tronc d’arbre, comme une statue, un pied dressé, raidi. Des vautours se rassemblaient. Ils s’abattirent sur le sable argenté. Tanguant et titubant, les oiseaux à la tête trop lourde avançaient d’une démarche maladroite : avec un flottement de leur cou gris, ils sautaient sur ce tas, là-bas – Sally tapota sa couverture en lisant –, vite, vite, vite à coups de bec répétés ils piquaient la chair corrompue. Oui. Sally lança un coup d’œil sur l’arbre du jardin. Le corps non enseveli de l’homme assassiné gisait, étendu sur le sable. Alors, dans un nuage jaune, qui donc apparut en tourbillon ? Sally tourna vivement la page. Anti-gone ? Elle arrivait, surgissant en tourbillonnant du nuage de poussière, à l’endroit où les vautours se dandinaient, et elle lan-ça du sable blanc sur le pied noirci. Puis voyez ! D’autres nuages, des nuages sombres. Des cavaliers sautent à terre, Anti-gone est capturée, on lui attache les poignets avec des lanières d’écorces et on l’emporte ainsi ligotée – où cela ?
Un éclat de rire monta du jardin. Sally leva la tête. Où l’emportent-ils ? se demanda-t-elle. Le jardin était plein de monde. Elle n’entendait pas ce qu’on disait. Les silhouettes al-laient et venaient.
« Devant l’estimable cour de justice du dictateur respec-té ? » murmura-t-elle, saisissant un mot ou deux au hasard, car ses yeux restaient fixés sur le jardin. L’homme s’appelait Créon. Il enterra Antigone. Par une nuit de clair de lune. Les feuilles de cactus étaient d’argent rigide. L’homme au pagne frappa trois coups sur la brique, avec son maillet. Enterrée vivante ! La tombe était un monticule de briques. Elle avait tout juste la place de s’étendre, toute droite, dans une sépulture de briques. Et voilà la fin, se dit Sally. Elle bâilla et ferma le livre.
Elle se glissa sous les draps tièdes et lisses et tira un cous-sin sur ses oreilles. Le drap et l’unique couverture se collaient doucement à son corps. Au pied du lit un large espace de mate-
– 138 – las demeurait frais. Les échos de la musique de danse s’atténuèrent. Le corps de Sally s’affaissa brusquement, puis toucha terre. Une aile sombre balaya son esprit, y laissa un vide, un espace blanc. Tout – la musique, les voix s’étirèrent et s’estompèrent. Le livre glissa sur le plancher. Elle dormait.
« C’est une nuit ravissante », dit la jeune fille qui montait l’escalier de fer avec son danseur. Elle posa la main sur la balus-trade qui lui parut très froide. Elle leva la tête. Une bande de lumière jaune encerclait la lune et semblait l’entourer comme d’un rire. Le danseur leva la tête, lui aussi, puis il monta une marche sans répondre, parce qu’il était timide.
« Irez-vous au match, demain ? dit-il d’un air guindé, car ils se connaissaient à peine.
– Si mon frère se trouve libre assez tôt pour m’emmener », répondit-elle, montant une autre marche. Puis lorsqu’ils entrè-rent dans la salle de bal, il lui fit un petit salut et la quitta. Sa partenaire l’attendait.
La lune était débarrassée des nuages. Elle reposait dans un espace nu, comme si sa lumière avait consumé la brume épaisse des nuages, et laissé un dallage parfaitement net, un terrain de danse pour les divertissements. Un moment les diaprures iri-sées du ciel demeurèrent intactes, puis une bouffée de vent souffla et un nuage traversa la lune.
Il y avait du bruit dans la chambre. Sara se retourna.
« Qui est là ? » murmura-t-elle. Elle s’assit et se frotta les yeux.
C’était sa sœur qui restait sur le seuil, hésitante : « Tu dors ? demanda-t-elle tout bas.
– 139 –
– Non », répondit Sara. Elle se frotta les yeux. « Je suis ré-veillée », dit-elle en les ouvrant.
Maggie traversa la chambre et s’assit au pied du lit. Le store volait au-dehors, les draps avaient glissé. Un instant elle se sentit tout étourdie. Après la salle de bal ce désordre frappait. Il y avait un verre avec une brosse à dents sur la table de toilette, un essuie-mains en bouchon sur le porte-serviettes, et un livre par terre. Elle se baissa pour le ramasser au moment où la mu-sique éclata, montant de la rue. Maggie retint le store. Les femmes en robes claires, les hommes en noir et blanc montaient en foule l’escalier de fer et entraient dans la salle de bal. Des bribes de conversation, des rires traversaient le jardin.
« Est-ce qu’il y a un bal ? demanda Maggie.
– Oui, au bas de la rue », répondit Sara.
Maggie regarda au-dehors. À cette distance, la musique prenait un son romanesque, mystérieux, et les couleurs se fon-daient les unes dans les autres, n’étaient ni roses, ni blanches, ni bleues.
Maggie s’étira et détacha la fleur qu’elle portait et qui pen-dait, ses pétales blancs tachés de marques noires. Elle se tourna de nouveau vers la fenêtre. Il y avait un très étrange mélange de lumières. Une feuille semblait vert sombre ; une autre était d’un blanc cru. Les rameaux s’entrecroisaient à des niveaux diffé-rents. Sally se mit à rire.
« Quelqu’un t’a-t-il donné un morceau de verre, demanda-t-elle, en te disant : “Miss Pargiter… mon cœur brisé” ?
– Non, pourquoi cela ? » répondit Maggie. Sa fleur glissa de ses genoux à terre.
« Je réfléchissais, dit Sara. Ces gens dans le jardin… » Elle agita la main vers la fenêtre. Les deux sœurs gardèrent le silence
– 140 – un instant. Elles écoutaient la musique de danse. Au bout d’un moment, Sara demanda :
« Qui avais-tu à côté de toi ?
– Un homme galonné d’or.
– Galonné d’or ? » répéta Sara.
Maggie se tut. Elle s’habituait à la pièce, elle voyait moins le contraste entre son désordre et l’éclat de la salle de bal. Elle enviait sa sœur d’être au lit, à côté de la fenêtre ouverte, avec la brise qui soufflait. Elle finit par répondre :
« Parce qu’il était en grande tenue pour la soirée. » Son at-tention fut attirée par le mouvement d’une branche, balancée de haut en bas, à cette brise légère. Elle souleva le store. La fenêtre fut entièrement dévoilée. On apercevait tout le ciel, les maisons et les arbres du jardin.
« C’est la lune », dit-elle. La lune blanchissait les feuilles. Elles la contemplèrent, brillante comme une pièce d’argent, par-faitement polie, coupante et dure.
« Mais s’ils ne disent pas : “Oh ! mon cœur brisé”, demanda Sara, que racontent les jeunes gens dans les soirées ? »
D’une pichenette, Maggie se débarrassa d’une moucheture blanche, laissée sur son bras par ses gants.
« Les uns disent ceci, et les autres cela », fit-elle en se le-vant.
Elle prit le petit livre brun qui reposait sur la couverture et arrangea le lit. Sara lui retira le volume des mains.
« Ce type, fit-elle frappant la vilaine reliure brune, prétend que le monde n’est que pensée, Maggie.
– 141 –
– Vraiment », dit Maggie en posant le livre sur la table de toilette. Elle savait que sa sœur s’ingéniait à la retenir là pour bavarder.
« Crois-tu que ce soit vrai ? demanda Sara.
– C’est possible. » Maggie avait l’esprit ailleurs. Elle étendit la main pour fermer le rideau. « Il prétend que l’homme n’est que pensée ? » répéta-t-elle, tenant le rideau écarté.
Une idée de ce genre lui était venue lorsque le cab traver-sait la Serpentine mais sa mère l’avait interrompue. Elle s’était demandé : Suis-je ceci ou cela ? Mon moi est-il un ou divisé ? – quelque chose d’approchant. Elle se retourna.
« Et alors que fait-on des arbres et des couleurs ? dit-elle.
– Des arbres et des couleurs ? répéta Sara.
– Les arbres existeraient-ils si on ne les voyait pas ? fit Maggie. Qu’est-ce que le moi ?… Moi ? » Elle s’arrêta, ne sa-chant plus ce qu’elle disait – des absurdités.
« Oui, reprenait Sara, qu’est-ce que le moi ? » Elle retenait sa sœur solidement par la jupe, soit qu’elle cherchât à l’empêcher de s’éloigner, soit qu’elle voulût discuter la question.
« Qu’est-ce que le moi ? » dit-elle encore.
On entendit un frou-frou derrière la porte et leur mère en-tra.
« Oh ! mes chères petites ! s’écria-t-elle, pas même cou-chées, encore à bavarder. »
Elle traversa la chambre, radieuse, étincelante, comme si elle était encore sous l’influence de la soirée. Sur son décolleté et ses bras, des bijoux lançaient des feux. Elle était extraordinai-rement belle. Elle promena son regard autour de la pièce.
– 142 –
« Et la fleur est par terre et tout est en désordre », dit-elle, ramassant la fleur que Maggie avait laissée tomber et la portant à ses lèvres.
« Parce que je lisais, maman, que j’attendais », dit Sara. Elle lui prit la main et lui caressa le bras. Elle imitait absolu-ment sa mère. Cela fit sourire Maggie. Elles étaient l’opposé l’une de l’autre – Lady Pargiter si somptueuse, Sally si angu-leuse. Mais Sally a obtenu ce qu’elle désirait, se dit Maggie, lorsque Lady Pargiter se laissa attirer sur le lit. L’invitation avait été parfaite.
Lady Pargiter protesta : « Il faut que tu dormes, Sal ; qu’a dit le médecin ? S’étendre bien droite, rester tranquille. » Et elle repoussa sa fille sur l’oreiller.
« Je suis étendue bien droite et tranquille. Maintenant, dit Sara les yeux levés vers sa mère – raconte-moi la soirée. »
Maggie se tenait debout à la fenêtre. Elle regardait les couples descendre l’escalier de fer.
Bientôt le jardin fut envahi de formes rose pâle et blanches qui allaient et venaient. Elle entendait vaguement derrière elle sa mère et Sara s’entretenir de la soirée.
« C’était une très jolie soirée », disait sa mère.
Maggie, par la fenêtre, vit le carré du jardin se couvrir de couleurs nuancées, qui semblaient déferler les unes sur les autres jusqu’au moment où, atteignant l’angle sur lequel tom-bait la lumière de la maison, elles se changèrent brusquement en dames et messieurs en grande tenue de soirée. Maggie en-tendit Sara dire :
« Pas de couteaux à poisson ? »
Elle se retourna pour demander :
« Quel était mon voisin de table ?
– 143 –
– Sir Matthew Mayhew, répondit Lady Pargiter.
– Qui est Sir Matthew Mayhew ?
– Un des hommes des plus distingués, Maggie », fit sa mère, avec un geste de la main.
Sara lui fit écho : « Un homme des plus distingués.
– Mais il l’est vraiment », dit Lady Pargiter. Et elle sourit à sa fille qu’elle aimait, à cause de son épaule peut-être. « C’était un grand honneur de l’avoir à côté de toi, Maggie. Un grand honneur », répéta-t-elle, sur un ton de reproche. Elle s’interrompit, comme si elle revoyait une petite scène. Elle leva la tête et reprit : « Et alors, quand Mary Palmer m’a demandé : “Quelle est donc votre fille ?” j’ai aperçu Maggie à des lieues, à l’autre bout de la salle parlant à Martin qu’elle peut rencontrer tous les jours de sa vie dans un omnibus. »
Elle appuyait sur les mots, si bien qu’ils semblaient s’élever et retomber. Elle accentuait le rythme en tapotant des doigts le bras nu de Sally.
Maggie protesta : « Mais je ne vois pas Martin tous les jours. Je ne l’ai pas vu depuis son retour d’Afrique. »
Lady Pargiter l’interrompit :
« Mais tu ne vas pas aux soirées, ma chère Maggie, pour causer avec tes cousins. Tu y vas pour… »
La musique de danse éclata avec fracas. Les premiers ac-cords furent pleins d’une énergie frénétique, comme s’ils appe-laient impérieusement les danseurs. Lady Pargiter s’arrêta au milieu de sa phrase. Elle soupira. Toute sa personne parut se faire indolente et suave. Ses lourdes paupières s’abaissèrent un peu sur ses grands yeux sombres. Elle balança lentement la tête au rythme de la musique.
– 144 –
« Qu’est-ce qu’ils jouent ? » murmura-t-elle. Elle fredonna l’air, battit la mesure avec sa main. « J’ai dansé ça dans ma jeu-nesse.
– Danse-le à présent, maman », dit Sara.
Maggie insista :
« Oui, maman, montre-nous comment tu dansais.
– Mais sans danseur… ? » Lady Pargiter se défendit.
Maggie repoussa son fauteuil.
« Imagine un danseur, dit Sara.
– Eh bien, fit Lady Pargiter en se levant, c’était un peu comme ça. » Elle s’arrêta, fit bouffer sa jupe d’une main et ar-rondit l’autre, celle qui tenait la fleur. Elle tournoya dans l’espace que Maggie avait débarrassé. Elle se mouvait avec une extrême majesté. Tous ses membres semblaient s’incurver et ondoyer suivant la cadence et la courbe de la musique qui ré-sonnait de plus en plus fort à mesure qu’elle dansait. Elle se mouvait en cercle autour des sièges et des tables, puis quand la musique se tut, elle s’écria : « Voilà ! » Son corps sembla se re-plier sur lui-même, se refermer, lorsqu’elle soupira : Voilà ! et s’effondra tout d’une pièce sur le bord du lit.
« C’est merveilleux ! dit Maggie qui posait sur sa mère des yeux remplis d’admiration.
– C’est absurde. » Lady Pargiter riait, un peu haletante. « Je suis beaucoup trop vieille pour danser à présent, mais quand j’avais votre âge… » Elle s’arrêta essoufflée.
« Tu sortais de la maison, tu allais en dansant sur la ter-rasse et tu découvrais un petit billet caché dans ton bouquet…, dit Sara, caressant le bras de sa mère. Raconte-nous cette his-toire, maman.
– 145 –
– Pas ce soir, répondit Lady Pargiter. Écoutez, voici l’horloge qui sonne ! »
L’abbaye était toute proche et le bruit des coups scandant l’heure remplit la chambre d’un son moelleux et tumultueux à la fois, semblable à un afflux de doux soupirs précipités les uns sur les autres, mais qui masqueraient quelque chose de dur. Lady Pargiter compta. Il était très tard.
« Je vous raconterai la véritable histoire un de ces jours, dit-elle en se penchant pour embrasser sa fille.
– Tout de suite, tout de suite, criait Sara, la retenant de force.
– Non, pas maintenant – pas maintenant ! » Lady Pargiter riait. Elle retira sa main. « Voici papa qui m’appelle. »
Elles entendirent un bruit de pas dans le couloir au-dehors, puis la voix de Sir Digby, à la porte.
« Eugenie ! Il est très tard, Eugenie, disait-il.
– Je viens ! s’écria-t-elle. Je viens. »
Sara attrapa la traîne de sa mère.
« Tu ne nous as pas dit l’histoire du bouquet, maman.
– Eugenie », répéta Sir Digby. – Le ton était péremptoire. « As-tu fermé ?…
– Oui, oui, oui. Je vous raconterai la véritable histoire une autre fois », dit Eugenie en se libérant de l’étreinte de sa fille. Elle les embrassa bien vite toutes les deux et sortit de la chambre.
« Elle ne nous la racontera pas », dit Maggie, ramassant ses gants. Ses paroles semblaient un peu amères.
– 146 –
Elles écoutèrent les voix dans le couloir. Celle de leur père avait un accent chagrin, revêche ; il récriminait.
« Il pirouette de long en large, à cheval sur son sabre », dit Sara, tandis qu’elle frappait rageusement ses oreillers.
Les voix s’éloignèrent, descendirent l’escalier.
« De qui était le billet, crois-tu ? » demanda Maggie. Elle s’interrompit, regarda sa sœur qui s’enfonçait dans l’oreiller.
« Le billet ! Quel billet ? demanda Sara. Oh ! celui du bou-quet. Je ne m’en souviens plus. » Elle bâilla.
Maggie ferma la fenêtre et tira le rideau, mais elle laissa un petit intervalle de jour.
« Ferme bien, dit Sara d’un ton irrité. Bouche ce tinta-marre. »
Elle se pelotonna, le dos à la fenêtre. Ayant ramené contre sa tête un coin de son oreiller, pour s’isoler de la musique de danse qui continuait à jouer, elle enfouit son visage dans le creux. Elle ressemblait à une chrysalide, ainsi enveloppée dans les plis raides et blancs de la toile. Le bout de son nez restait seul visible. Au fond du lit, sa hanche et son pied ressortaient, recouverts uniquement par le drap. Elle poussa un profond soupir, presque un ronflement. Elle dormait déjà.
Maggie longea le couloir. Elle vit des lumières dans le hall, au-dessous, et s’arrêta pour se pencher sur la rampe. Toutes les lampes étaient allumées. On pouvait voir le grand fauteuil ita-lien aux griffes dorées. Sa mère y avait jeté sa sortie de bal qui retombait en doux plis d’or sur le tissu écarlate. On voyait aussi sur la table un plateau avec du whisky et un siphon d’eau de Seltz. Puis Maggie entendit ses parents qui remontaient l’escalier de service. Ils venaient du sous-sol. On avait cambriolé dans leur rue et sa mère avait promis de faire mettre une nou-
– 147 – velle serrure à la porte de la cuisine, mais elle avait oublié. Mag-gie entendait son père qui observait :
« … ils la feraient fondre. Nous ne la reverrions jamais. »
Maggie remonta quelques marches.
« Je suis désolée, Digby, disait Eugenie, lorsqu’ils se re-trouvèrent dans le hall. Je ferai un nœud à mon mouchoir ; j’irai aussitôt après le petit déjeuner, demain matin. Oui, fit-elle en prenant son manteau sur son bras, j’irai moi-même, je dirai : “J’en ai assez de vos excuses, Mr. Toye. Non, Mr. Toye, vous m’avez trompée une fois de trop. Et après tant d’années !” »
Il y eut un silence. Maggie entendit le giclement de l’eau de Seltz dans un verre, le tintement du cristal, puis les lumières s’éteignirent.
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