Les Années

Virginia Woolf · Chapitre 9 sur 11

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Les Années

Chapitre 1917

 

Une nuit d’hiver très froide, tellement silencieuse que l’air semblait congelé, s’étendait sur l’Angleterre ; il n’y avait pas de lune, ce qui donnait à l’espace glacé l’immobilité d’une couche de cristal. Étangs et mares étaient gelés ; les flaques formaient comme des yeux de verre sur les routes ; et, le long des trottoirs, le givre se tassait en bosses glissantes. L’obscurité se pressait contre les vitres ; les villes se fondaient dans la campagne. Au-cune lumière ne brillait, sauf lorsqu’un rayon de projecteur fouillait le ciel, et se fixait çà et là, comme pour interroger quelque nuage floconneux.

Eleanor s’arrêta dans la rue noire, devant la station du mé-tro.

Si la Tamise est là, se dit-elle, Westminster doit se trouver par ici. L’omnibus qui l’avait amenée avait déjà disparu avec ses passagers silencieux, cadavériques sous la lueur bleue. Elle se retourna.

Elle dînait chez René et Maggie, qui habitaient l’une de ces petites rues obscures à l’ombre de l’abbaye. Eleanor s’avança, l’extrémité de la rue se distinguait à peine. Les réverbères étaient enveloppés de bleu. Eleanor alluma sa lampe électrique au coin d’une rue, pour en lire le nom. Elle l’alluma encore pour éclairer, ici un mur de brique, là une sombre touffe de lierre. Enfin le numéro 30, celui qu’elle cherchait, apparut. Elle frappa et sonna en même temps, car la nuit semblait assourdir les sons en obscurcissant la vue. Le silence pesa sur elle tandis qu’elle at-tendait. Puis la porte s’ouvrit et une voix d’homme dit : « En-trez ! »

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Il referma la porte derrière lui, très vite, comme pour em-prisonner la lumière. Lorsqu’on venait de la rue, cela semblait étrange de trouver une voiture d’enfant dans le hall, des para-pluies à leur place, un tapis, des tableaux : le tout en était comme intensifié.

« Entrez ! » dit encore René. Il la conduisit dans le salon éblouissant de clarté. Un homme s’y trouvait debout. Eleanor s’en étonna, car elle s’attendait à trouver ses cousins seuls. C’était un inconnu.

Ils se regardèrent un instant, puis René dit : « Vous con-naissez Nicolas… » Il prononça indistinctement le nom de fa-mille, un nom interminable qu’elle ne put saisir. C’est un étran-ger, pensa-t-elle. Il n’a rien d’un Anglais. Il lui serra la main, en s’inclinant, avec des manières d’un autre pays et il continua à parler, comme s’il était au milieu d’une phrase qu’il désirait terminer… « Nous parlions de Napoléon », fit-il en se tournant vers Eleanor.

« Je vois bien », dit-elle sans savoir de quoi on parlait. Elle devait arriver au milieu d’une discussion. Il s’agissait de Napo-léon, c’est tout ce qu’elle put comprendre, tant que dura la con-versation. Elle enleva son manteau et le posa. Ils s’arrêtèrent de parler.

« Je vais prévenir Maggie », dit René, et il les quitta brus-quement.

« Vous parliez de Napoléon ? » demanda Eleanor. Elle con-sidéra l’homme dont le nom de famille lui avait échappé. Il était très brun, avec une tête ronde et des yeux noirs. Elle ne savait pas si elle le trouvait sympathique ou non.

Je les ai interrompus, songeait-elle, et je n’ai rien à leur dire. Elle se sentait ahurie, gelée. Elle étendit les mains au-dessus du feu. C’était un vrai feu. Les bûches flambaient. La

 

– 288 – flamme léchait les raies luisantes de coaltar. Chez elle, il ne lui restait qu’un faible ruisselet de gaz.

« Napoléon », dit-elle en se chauffant les mains. Mais elle parlait machinalement.

« Nous considérions la psychologie des grands hommes, à la lueur de la science moderne », dit-il avec un léger rire. Elea-nor eût préféré une discussion plus à sa portée.

« C’est très intéressant, observa-t-elle timidement.

– Oui…, sans doute, si nous y connaissions quelque chose.

– Si nous y connaissions quelque chose… », répéta-t-elle. Elle se sentait complètement engourdie. Non seulement ses mains, mais son cerveau.

« La psychologie des grands hommes…, dit-elle ne voulant pas passer pour une imbécile – vous discutiez donc de cela ?

– Nous disions… » Il s’interrompit. Elle devina qu’il trou-vait difficile de résumer leurs propos – car ils avaient dû lon-guement discuter, à en juger par les journaux répandus, les bouts de cigarettes sur la table.

« Je disais, poursuivit-il, que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, gens ordinaires, en ce cas comment pouvons-nous instituer des religions, des lois qui… », il se servait de ses mains à la manière des gens qui ont de la difficulté à employer une langue, « qui…

– Qui conviennent, qui conviennent », dit-elle, lui soufflant un mot plus simple, elle en était sûre, que celui trop choisi, qu’il aurait employé, comme le font toujours les étrangers.

« Qui conviennent… » Il répéta plusieurs fois le mot comme s’il était reconnaissant à Eleanor de son aide.

 

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« … qui conviennent », fit-elle encore sans savoir où il vou-lait en venir. Puis, brusquement, tandis qu’elle se penchait pour se chauffer les mains au feu, des mots flottèrent ensemble dans son cerveau et composèrent une phrase intelligible. Il avait dû dire ceci : « Nous ne pouvons pas instituer des lois et des reli-gions qui conviennent, parce que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes. »

« C’est drôle que vous m’ayez dit cela, fit-elle en souriant, car je l’ai souvent pensé moi-même.

– Pourquoi est-ce drôle ? Nous pensons tous les mêmes choses ; seulement nous ne les exprimons pas.

– Ce soir dans l’omnibus, je songeais à cette guerre…, dit-elle. Moi, je n’éprouve pas cela, mais il y a des gens qui… » Elle s’interrompit, il parut perplexe ; sans doute l’avait-elle mal compris ; et elle-même ne s’était pas clairement expliquée.

« Je veux dire, reprit-elle, que dans l’omnibus je pen-sais… »

Mais à ce moment René entra.

Il portait un plateau chargé de verres et de bouteilles.

« C’est une grande chose, observa Nicolas, que d’être le fils d’un négociant en vins. »

On eût dit un exemple de grammaire.

Le fils d’un négociant en vins, se répéta Eleanor, considé-rant les joues rouges, les yeux noirs et le grand nez de son cou-sin. L’autre invité doit être russe, se dit-elle. Russe, Polonais, Juif ? – Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’il faisait, de ce qu’il était.

Elle but. Le vin lui fit l’effet d’une caresse sur une vertèbre.

 

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Maggie fit son entrée : « Bonsoir », dit-elle sans prêter at-tention au salut de l’étranger, comme si elle le connaissait trop bien pour le lui rendre.

« Ces journaux ! » Elle protestait en voyant le sol jonché. « Ces journaux, ces journaux ! » Il y en avait partout à terre.

« Nous dînons au sous-sol, ajouta-t-elle, en se tournant vers Eleanor, parce que nous n’avons pas de domestiques. » Elle précéda ses invités dans l’escalier raide.

« Mais Magdalena, dit Nicolas, lorsqu’ils se trouvèrent ré-unis dans la petite salle au plafond bas où le dîner était servi, Sara m’avait promis : nous nous retrouverons demain soir chez Maggie… et elle n’est pas là. »

Il resta debout, les autres étaient assis.

« Elle viendra bien, fit Maggie.

– Je vais l’appeler au téléphone, dit Nicolas, qui sortit.

– N’est-ce pas beaucoup plus agréable, fit Eleanor en pre-nant son assiette, de se passer de domestique…

– Nous avons une femme pour laver la vaisselle, dit Mag-gie.

– Et nous sommes extrêmement sales », ajouta René.

Il souleva une fourchette, en examina les dents.

« Celle-ci est propre, par hasard », dit-il ; et il la reposa.

Nicolas revint dans la salle, il paraissait troublé. « Elle n’est pas chez elle, dit-il à Maggie, je n’ai pas obtenu de réponse.

– Sans doute est-elle en chemin, fit Maggie, ou aura-t-elle oublié… »

 

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Elle lui tendit sa soupe. Mais il regarda son assiette sans bouger. Des rides lui venaient au front, et il ne cherchait même pas à dissimuler son inquiétude. Il n’avait aucun souci de ce qu’on pouvait penser de lui. « Là, s’écria-t-il tout à coup, les in-terrompant au milieu de leur conversation, elle arrive. » Il posa sa cuiller et attendit. Quelqu’un descendait lentement les marches raides.

La porte s’ouvrit et Sara parut. Elle avait les traits pincés par le froid… Ses joues étaient pâles par endroits, rouges à d’autres, et elle clignait des yeux, comme si elle était encore tout étourdie de sa course le long des rues voilées de bleu. Elle tendit la main à Nicolas, qui la baisa. Mais Eleanor remarqua l’absence de bague de fiançailles.

« Oui, nous sommes sales, dit Maggie, regardant sa sœur en toilette d’après-midi ; et même en lambeaux », ajouta-t-elle, car un fil d’or pendait de sa manche, lorsqu’elle servit la soupe.

Eleanor avait les yeux posés sur la robe d’argent tissée d’or. « Et moi qui la trouvais si belle… Où l’as-tu prise ?

– Elle vient de Constantinople, d’un Turc, répondit Maggie.

– Un Turc enturbanné et fantastique », murmura Sara, et elle caressa la manche en prenant son assiette. Elle semblait en-core transie.

« Et ces assiettes, dit Eleanor, le regard posé sur les oiseaux d’un pourpre violacé. Est-ce que je ne les connais pas ?

– À la maison, dit Maggie, dans la vitrine du salon. Je trou-vais absurde de les conserver au fond de cette vitrine.

– Nous en cassons une par semaine, dit René.

– Elles dureront le temps de la guerre », fit Maggie.

À ce mot de guerre, Eleanor vit une expression étrange passer sur le visage de René, comme s’il revêtait un masque. De

– 292 – même que tous les Français, il tient passionnément à son pays, songea-t-elle. Mais avec des contradictions. Elle s’en aperçut en le regardant. Il était silencieux, d’un silence qu’elle trouva op-pressant, car il contenait quelque chose de formidable.

« Et pourquoi êtes-vous si en retard ? » demanda Nicolas, tourné vers Sara. Il lui parlait avec douceur, d’un air de re-proche, comme à une enfant. Il lui versa un verre de vin.

Prends garde, faillit dire Eleanor à Sara, le vin monte à la tête. Elle-même n’en avait pas bu depuis des mois. Elle se sen-tait déjà un peu dans le vague, la tête légère. La lumière venant après l’obscurité, la conversation après le silence, la guerre, peut-être, qui supprime les barrières.

Mais Sara buvait. Puis des paroles éclatèrent :

« À cause de ce sacré imbécile.

– Un sacré imbécile, qui donc ? demanda Maggie.

– Le neveu d’Eleanor, dit Sara. North. Le neveu d’Eleanor, North. » Elle tendit son verre dans la direction d’Eleanor, comme si elle s’adressait à elle. « North… » Puis elle sourit. « J’étais seule, assise, j’ai entendu la sonnette, je me suis dit : C’est la blanchisseuse. Des pas montaient l’escalier. North est apparu. North. » Sara porta la main à sa tête en manière de sa-lut. « Il avait cet air-là… “Pourquoi diable ?” ai-je demandé. “Je pars demain pour le front”, m’a-t-il dit en claquant les talons. “Je suis lieutenant du…”, je ne sais plus… régiment royal d’attrapeurs de rats ou quelque chose de ce genre. Et il a posé sa casquette sur le buste de notre grand-père. Et je lui ai versé du thé. “Combien de morceaux de sucre réclame un lieutenant des régiments royaux des attrapeurs de rats ?” ai-je demandé. “Un. Deux. Trois. Quatre ?” »

Sara laissa tomber des boulettes de pain sur la table. Et chaque fois son amertume en parut accentuée. Elle semblait vieillie, usée et amère, malgré son rire.

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« Qui est North ? » demanda Nicolas. Il prononçait ce nom comme s’il s’agissait d’un des points cardinaux.

« Mon neveu, dit Eleanor. Le fils de mon frère Morris.

– Il restait assis, poursuivit Sara, dans son uniforme cou-leur de boue, sa badine entre les jambes, ses oreilles ressor-taient de chaque côté de sa stupide figure rose, et à tout ce que je disais, il répondait : “Bien, bien, bien.” J’ai fini par prendre le tisonnier et les pincettes », et Sara leva son couteau et sa four-chette, « et j’ai joué. God save the King, Happy and Glorious, Long to reign over us… »

Elle tenait son couteau et sa fourchette comme on tient une arme.

Je regrette ce départ, songeait Eleanor. Une image se dres-sa devant ses yeux, celle d’un gentil joueur de cricket, fumant un cigare sur une terrasse. Je regrette… Et une autre vision se des-sina. Elle-même était assise sur cette terrasse, mais le soleil se couchait, une femme de chambre sortait de la maison et disait : « Les soldats gardent la voie, baïonnette au canon. » Voilà comment elle avait appris qu’on était en guerre, trois ans aupa-ravant. Et elle s’était dit, en posant sa tasse à café sur une petite table : Pas si je peux l’empêcher ! Submergée par un absurde mais violent désir de protéger les collines, elle les avait contem-plées de l’autre côté de la prairie… À présent elle regardait l’étranger, en face d’elle.

Il disait à Sara : « Vous avez tellement de préjugés ; vous êtes étroite, injuste. Pleine de préjugés », répéta-t-il en lui frap-pant la main avec son doigt.

Il disait tout haut ce qu’Eleanor pensait.

« Oui ; n’est-ce pas naturel… Peut-on laisser les Allemands envahir l’Angleterre, sans rien faire ? » commença-t-elle à dire en regardant René.

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Elle regretta d’avoir parlé. Ces mots n’étaient pas ceux dont elle avait voulu se servir. René avait une expression doulou-reuse, ou bien était-ce de la colère ?

« Moi ? dit-il, je les aide à faire des bombes. »

Maggie se tenait derrière lui. Elle avait apporté la viande. « Découpe », dit-elle. Il regarda d’un œil fixe le rôti qu’elle avait placé devant lui. Il prit le couteau et se mit à découper machina-lement.

Maggie lui rappela :

« La part de Nurse » ; et il prépara une autre portion.

« Oui ! » fit Eleanor, tandis que Maggie emportait l’assiette.

Eleanor se sentait embarrassée. Elle ne savait plus que dire et continua sans réfléchir. « Terminons-en le plus vite possible et après… » Elle regarda René. Sans répondre il se détourna. Il écoutait ce que disaient les autres, comme pour se protéger, s’empêcher de parler lui-même.

« Balivernes, tas de balivernes… Ne répétez pas ces sacrées balivernes… En réalité, vous ne disiez rien d’autre », répéta Ni-colas. Il avait de grandes mains soignées, aux ongles coupés très court. Eleanor les remarqua. Il pourrait être médecin, songea-t-elle.

« Qu’est-ce que c’est que des balivernes ? » demanda-t-elle en se tournant vers René. Elle ne connaissait pas ce mot.

« Ça se dit poppy-cock en Amérique, répondit René. Il est américain », ajouta-t-il, avec un signe de tête vers l’étranger.

Nicolas se retourna :

« Non, je suis polonais.

– Sa mère était princesse », fit Maggie d’un air taquin.

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C’est ce qui explique le cachet qui pend à sa chaîne de montre, songea Eleanor. Il portait un large cachet ancien.

« Parfaitement, dit-il avec sérieux. Une des familles les plus nobles de Pologne. Mais mon père était un homme ordi-naire – un homme du commun. Vous devriez avoir plus de maî-trise sur vous-même, ajouta-t-il en se tournant vers Sara.

– En effet, dit Sara dans un soupir. Mais North a secoué les rênes et m’a dit : “Adieu à tout jamais, à tout jamais !” » Elle tendit la main et se versa un autre verre de vin.

« Ne buvez plus, dit Nicolas, éloignant la bouteille. Sara s’est vue, expliqua-t-il, debout sur une tour, agitant un mou-choir blanc à un chevalier en armes.

– Et la lune se levait sur une lande sombre », murmura Sa-ra, la main sur le moulin à poivre.

Le moulin à poivre est une lande sombre, songea Eleanor en le regardant. Un peu de flou entourait les objets. C’est le vin ; c’est la guerre. Les choses semblaient dépouillées de leur peau, libérées de quelque surface dure ; le fauteuil doré qu’elle con-templait lui parut poreux, et comme s’il irradiait une sorte de chaleur, de lumière, tandis qu’elle le regardait.

« Je me rappelle ce fauteuil, dit-elle à Maggie. Et votre mère… »

Mais elle se représentait toujours Eugenie en mouvement, jamais assise, et elle ajouta : « … quand elle dansait.

– Elle dansait… », répéta Sara. Elle se mit à tapoter la table avec sa fourchette, en fredonnant :

« Je dansais quand j’étais jeune. Tous les hommes m’aimaient quand j’étais jeune… Roses et seringas tombaient en grappes quand j’étais jeune… Te souviens-tu, Maggie ? » Elle regarda sa sœur comme si toutes deux se rappelaient une même chose.

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Maggie acquiesça de la tête. « Dans notre chambre. Une valse, dit-elle.

– Une valse… », répéta Eleanor. Sara tapotait un rythme de valse sur la table. Eleanor fredonna en mesure : « Tara-ta tata-ta tara… »

Un bruit creux, prolongé, une lamentation au-dehors.

Eleanor protesta, comme à une fausse note. Le bruit re-commença.

« Une sirène sur l’eau, dans le brouillard », dit-elle. Mais en prononçant ces mots elle comprit ce qu’il en était.

La sirène se lamenta de nouveau.

« Les Allemands ! dit René. Ces sacrés Allemands ! » Il po-sa son couteau et sa fourchette avec un geste exagéré d’ennui.

« Une autre attaque aérienne », dit Maggie. Elle se leva et sortit de la pièce. René la suivit.

« Les Allemands… », dit Eleanor lorsque la porte se refer-ma. Il lui semblait qu’un sinistre fâcheux venait d’interrompre une conversation intéressante. Elle avait examiné le fauteuil rouge. Les couleurs se fanaient à mesure qu’elle le regardait ; il semblait perdre de son éclat, comme si une lumière, en dessous, venait de s’éteindre.

Un bruit de roues filant à toute allure dans la rue leur par-vint. Tout mouvement parut se précipiter. Des pas résonnèrent sur le trottoir, Eleanor se leva et écarta légèrement les rideaux. Le sous-sol était en contrebas du trottoir, de sorte qu’elle ne voyait que les jambes ou les jupes des gens quand ils passaient devant la grille. Deux hommes défilèrent très vite ; puis une vieille femme, avec sa jupe qui se balançait de côté et d’autre.

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« Ne faudrait-il pas leur demander d’entrer ? » dit-elle en se retournant, mais lorsqu’elle regarda de nouveau, la vieille femme avait disparu. Les hommes aussi. La rue se trouvait complètement déserte et, en face, les rideaux étaient herméti-quement clos. Elle ferma les leurs avec soin et regarda la table qui semblait encerclée d’un anneau de lumière brillante avec sa porcelaine si gaie et sa lampe.

Eleanor se rassit. « Redoutez-vous les attaques aériennes ? lui demanda Nicolas, la dévisageant avec son air inquisiteur. Les gens diffèrent beaucoup sur ce point.

– Pas le moins du monde », répondit-elle. Elle aurait émietté un morceau de pain pour lui prouver son indifférence, mais comme elle n’avait pas peur le geste lui parut inutile.

« On a si peu de chances d’être atteint soi-même, ajouta-t-elle. Mais que disions-nous ? »

Il lui semblait qu’on venait de parler d’un sujet extrême-ment intéressant, mais elle n’arrivait pas à se le rappeler. Ils restèrent un instant silencieux, puis des pas traînèrent dans l’escalier.

« Les enfants… », fit Sara. Le bruit sourd d’un canon loin-tain leur parvint.

René entra :

« Apportez vos assiettes, dit-il. Là-dedans. » Il les conduisit dans une grande cave. Avec sa voûte semblable à celle d’une crypte et ses murs de pierre, elle avait l’air humide et un relent d’église. On y mettait le vin et le charbon. La lumière, au milieu, brillait sur du charbon en tas qui luisait et les bouteilles étaient couchées sur le côté, dans leur paillon, le long d’une étagère de pierre. Une odeur de moisi se dégageait, odeur de vin, de paille et d’humidité. La cave était froide, après la salle à manger. Sara apporta des couvre-pieds et des robes de chambre qu’elle était montée chercher. Eleanor s’enveloppa avec plaisir dans une

– 298 – robe de chambre bleue et s’assit, son assiette sur les genoux. Il faisait froid.

« Et maintenant ? » dit Sara, tenant sa cuiller en l’air.

Ils avaient tous l’air d’attendre un événement. Maggie ap-porta un plum-pudding.

« Autant finir de dîner », dit-elle. Mais elle s’exprimait d’une façon trop raisonnable. Elle s’inquiète pour les enfants, pensa Eleanor. Ils étaient dans la cuisine. Elle les avait vus en passant.

« Dorment-ils ?

– Oui. Mais si les canons… », commença-t-elle en servant le pudding. Une deuxième bombe éclata. Le bruit était nette-ment plus fort.

« La ligne de défense est dépassée », observa Nicolas.

Ils entamèrent leur pudding.

Un nouveau coup. Le boum ! contenait une sorte d’aboiement.

« Hampstead », dit Nicolas. Il tira sa montre. Le silence était profond. Rien ne se passa. Eleanor contemplait les blocs de pierre, en voûte au-dessus de leur tête. Elle remarqua une toile d’araignée dans un coin. Une nouvelle bombe éclata. Un appel d’air l’accompagna. C’était juste au-dessus d’eux cette fois-ci.

« Les quais », fit Nicolas. Maggie posa son assiette et alla dans la cuisine.

Le silence était profond. Rien ne se produisit. Nicolas exa-minait sa montre comme s’il réglait le tir. Il y a quelque chose de curieux dans sa personne, se dit Eleanor. Médecine, prê-trise ? Un gros cachet pendait à sa chaîne de montre. En face de lui, la caisse était numérotée 1397. Eleanor remarquait tout. Les

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Allemands devaient passer au-dessus de leurs têtes maintenant. Elle sentait une lourdeur lui peser sur le sommet du crâne. Un, deux, trois, quatre, elle compta, les yeux levés sur la pierre vert-de-gris. Il y eut un craquement violent, comme un éclair fendant le ciel. La toile d’araignée oscilla.

« Sur nous », fit Nicolas, levant la tête. Ils regardèrent tous en l’air. À chaque instant, une bombe pouvait tomber. Il y eut un silence de mort, et au milieu de ce silence on entendit Mag-gie dans la cuisine.

Elle parlait d’une voix calme, rassurante. « Ce n’est rien. Tournez-vous et dormez. »

Eleanor compta. Un, deux, trois, quatre. La toile d’araignée se balançait. Cette pierre pourrait tomber, se dit-elle, fixant une certaine pierre des yeux. Puis une bombe éclata de nouveau, le bruit était plus faible, plus éloigné.

« C’est fini », dit Nicolas. Il referma sa montre avec un cli-quetis. Tous se retournèrent, s’agitèrent sur leurs sièges durs comme s’ils avaient des crampes.

Maggie entra.

« Enfin, c’est passé, dit-elle. Il s’est réveillé un instant, puis s’est rendormi, mais le bébé n’a pas bronché », murmura-t-elle à René. Puis elle s’assit et prit l’assiette que son mari lui tendit.

« À présent, finissons notre pudding, fit-elle de sa voix or-dinaire.

– À présent nous allons prendre un peu de vin », déclara René. Il examina une bouteille, puis une autre, et finalement en choisit une troisième qu’il essuya avec le bord de sa robe de chambre. Il mit la bouteille sur une caisse autour de laquelle ils s’assirent en cercle.

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« Ça n’a pas fait grand mal, n’est-ce pas ? dit Sara, qui ba-lançait sa chaise en arrière et tendait son verre.

– Ah ! mais nous avons eu peur, dit Nicolas. Regardez comme nous sommes pâles, tous. »

Ils se regardèrent. Drapés dans leurs couvre-pieds et leurs robes de chambre, contre les murs d’un gris-vert, ils avaient tous une mine blafarde, verdâtre.

« Cela vient un peu de l’éclairage, observa Maggie. Eleanor ressemble à une abbesse. »

La robe de chambre bleu foncé, qui cachait les ornements absurdes, velours et dentelle, de son corsage l’embellissait. Son visage de femme mûre était ridé comme un vieux gant que les mouvements de la main ont plissé en une multitude de lignes fines.

« Ai-je l’air désordonné ? demanda-t-elle, tapotant ses che-veux.

– Non, n’y touche pas, dit Maggie.

– De quoi parlions-nous donc avant l’attaque ? » demanda Eleanor.

Elle eut de nouveau l’impression qu’ils avaient été inter-rompus au moment de dire quelque chose de très important. La cassure était totale ; personne ne se souvenait de ce qui avait précédé.

« En tout cas, c’est passé, dit Sara. Alors trinquons : Au monde nouveau ! » s’écria-t-elle. Et elle leva son verre avec un beau geste. Ils éprouvaient tous le besoin de parler et de rire.

« Au monde nouveau ! » crièrent-ils en chœur, en levant leurs verres pour les entrechoquer.

 

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Les cinq verres remplis d’un liquide jaune se joignirent en un seul bouquet.

« Au monde nouveau ! » crièrent-ils en buvant. À travers le cristal on voyait onduler le liquide jaune.

« Maintenant, un discours. Nicolas, un discours, un dis-cours ! » fit Sara en posant bruyamment son verre sur la caisse.

Nicolas commença avec un geste d’orateur : « Mesdames, messieurs… »

René l’interrompit : « Nous ne voulons pas de discours. »

Eleanor se sentit déçue. L’idée d’un discours lui plaisait. Mais Nicolas parut prendre l’interruption avec bonne humeur. Il souriait et hochait la tête.

René repoussa la caisse.

« Montons là-haut, dit-il.

– Et quittons cette cave, fit Sara en étirant les bras – cette caverne de boue et de fumier… »

Maggie les interrompit : « Écoutez ! Elle leva la main. Je crois que le canon recommence… »

Tous tendirent l’oreille. On tirait à une grande distance. On aurait cru entendre un bruit de vagues qui se brisent sur une plage lointaine.

« Ils se contentent de tuer quelques personnes ailleurs, dé-clara René d’un ton farouche, en décochant un coup de pied à la caisse de bois.

– Mais pensons à autre chose », fit Eleanor.

Nicolas se tourna vers elle en particulier : « Quelles bêtises, quelles bêtises René nous raconte-t-il ? Ce ne sont que des en-

– 302 – fants qui tirent des pétards dans le jardin du fond », marmotta-t-il en aidant Eleanor à retirer sa robe de chambre.

Puis ils remontèrent tous.

Eleanor entra dans le salon. Elle ne se le rappelait pas aussi grand, mais il était très vaste, gai et confortable. Des journaux jonchaient le plancher, le feu flambait, il faisait chaud. Elle se sentait très fatiguée et se laissa tomber dans un fauteuil. Sara et Nicolas étaient restés en arrière. Les autres aidaient la nurse à monter les enfants. Eleanor se rejeta en arrière dans son fau-teuil. Tout semblait redevenu naturel, tranquille. Une impres-sion de calme immense s’empara d’elle, comme si un nouveau laps de temps venait de lui être accordé. Cependant la présence de la mort lui avait retiré quelque chose de personnel, elle se sentait, comment dire… elle hésitait, à la recherche d’un mot qui pût convenir… immunisée ? Était-ce bien cela ? « Immunisée », répéta-t-elle, en regardant un tableau sans le voir. C’était un paysage qui représentait une colline, un village du midi de la France ou d’Italie. Il y avait des oliviers et des toits blancs grou-pés sur le flanc de la montagne. « Immunisée », répéta-t-elle en regardant le tableau.

On entendait des pas légers au-dessus. Maggie et René sans doute remettaient leurs enfants au lit. Il y eut un petit cri comme le pépiement endormi d’un oiseau au nid. Cela parais-sait très intime et paisible, après le bombardement.

Elle se redressa :

« Ont-ils eu peur ? demanda-t-elle. Les enfants ?

– Non, dit Maggie, ils dormaient.

– Mais ils ont rêvé », ajouta Sara.

Elle approcha un fauteuil. Personne ne parlait. Tout était tranquille. Les cloches de Westminster qui devaient sonner

– 303 – l’heure à grand fracas se taisaient. Maggie prit le tisonnier pour en frapper les blocs de bois. Une volée d’étincelles monta dans la cheminée, une gerbe d’yeux d’or.

« Comme cela me rappelle… », Eleanor s’interrompit.

« Quoi donc ? demanda Nicolas.

– Mon enfance. »

Elle pensait à Morris et à elle-même avec la vieille Pippy, mais personne n’aurait compris. Il y eut un silence. Soudain les notes limpides et flûtées d’un clairon retentirent au-dessous, dans la rue.

« Qu’est-ce que c’est ? » Maggie sursauta ; elle regarda à la fenêtre et se leva à demi.

« Les clairons », dit René, la retenant.

Ils sonnèrent encore sous la fenêtre, puis plus loin dans l’autre rue. Presque aussitôt on se remit à entendre les klaxons, les roulements précipités des autos, comme si la circulation se trouvait délivrée ; l’habituelle vie nocturne de Londres repre-nait.

« C’est fini », dit Maggie. Elle s’appuya en arrière et parut un moment très lasse, puis elle attira à elle son panier à ouvrage et se mit à repriser une chaussette.

« Je suis heureuse d’être en vie, dit Eleanor. Est-ce mal, René ? » Elle voulait le faire parler. Il semblait amasser de for-midables réserves d’émotion impossibles à exprimer, et ne ré-pondit pas. Appuyé sur le coude il fumait un cigare, les yeux sur les flammes.

« J’ai passé ma soirée assis dans une cave de charbon pen-dant que des gens essayaient de se tuer au-dessus de ma tête », fit-il brusquement. Puis il se saisit d’un journal.

– 304 –

« René, René, René », fit Nicolas, comme s’il réprimandait un enfant qui s’est mal conduit. René continua à lire. Le bruit précipité des roues, celui des klaxons, se perdaient en un son unique et continu.

René lisait, Maggie reprisait et le silence régnait dans le sa-lon. Eleanor suivait des yeux les flammes qui couraient le long des traînées de coaltar, s’élevaient et retombaient.

« À quoi pensez-vous, Eleanor ? » demanda Nicolas.

Il m’appelle Eleanor, se dit-elle. C’est bien.

« Au monde nouveau… Croyez-vous que nous allons nous améliorer ?

– Mais oui, mais oui. » Il hocha la tête.

Il parlait doucement comme s’il craignait d’éveiller René qui lisait, Maggie qui reprisait, ou bien Sara étendue dans son fauteuil à moitié endormie. Ils semblaient s’entretenir en tête à tête.

« Comment…, dit-elle. Comment pouvons-nous nous per-fectionner, vivre plus… », elle baissa la voix comme si elle crai-gnait d’éveiller les dormeurs…, « vivre plus naturellement… mieux… Comment le pouvons-nous ?

– Ce n’est qu’une question… »

Nicolas se tut, se rapprocha d’Eleanor.

« L’âme…, reprit-il, pour s’interrompre encore.

– Oui, l’âme ? fit Eleanor, en guise d’encouragement.

– L’âme, l’être entier… » Nicolas arrondit les mains, parut enclore un cercle. « Elle veut s’amplifier, s’aventurer pour for-mer de nouvelles combinaisons ?

– Oui, oui… »

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Eleanor cherchait à lui persuader qu’il trouvait les mots justes.

« Tandis que maintenant », il se ramassa sur lui-même, rapprocha ses pieds l’un de l’autre et prit l’air d’une vieille dame qui a peur des souris, « tandis que maintenant, voici comment nous vivons, vissés, en un petit nœud bien serré.

– Un nœud ? Oui, c’est ça.

– Chacun dans sa petite case, chacun avec sa foi, ou ses livres saints, chacun avec son feu, sa femme…

– Qui raccommode des chaussettes », interrompit Maggie.

Eleanor sursauta. Elle avait cru entrevoir l’avenir, mais on écoutait. Ils n’étaient plus seuls.

René jeta son journal. « Quel tissu de bêtises ! » déclara-t-il.

Cela se rapportait-il au journal ou à leur conversation ? Eleanor l’ignorait. Mais parler en tête à tête était impossible.

« Pourquoi les achetez-vous ? demanda-t-elle en montrant les journaux.

– Pour allumer le feu. »

Maggie se mit à rire et posa sa chaussette. « Ma reprise est finie ! » s’écria-t-elle.

De nouveau, ils restèrent assis en silence, à contempler le feu. Eleanor aurait aimé entendre cet homme qu’elle appelait maintenant Nicolas continuer la conversation. Quand ce monde nouveau viendra-t-il ? Quand serons-nous libres ? Quand vi-vrons-nous dangereusement, entièrement, et non comme des infirmes dans une cave ? Nicolas semblait avoir libéré un côté de sa nature. Elle ne se sentait pas seulement confrontée à un nouveau laps de temps, mais à une nouvelle force inconnue, qui

– 306 – naissait en elle. Elle observa la cigarette qui montait et descen-dait dans la main de Nicolas. Puis Maggie prit le tisonnier, frap-pa le bois et envoya encore une pluie d’étincelles aux yeux rouges voler dans la cheminée. Nous serons libres, libres, son-gea Eleanor.

« Et à quoi avez-vous pensé tout ce temps ? » demanda Ni-colas, posant la main sur le genou de Sara. Elle eut un petit sur-saut. « Avez-vous dormi ? ajouta-t-il.

– J’ai entendu ce que vous disiez.

– Quoi donc ?

– L’âme qui s’envole comme les étincelles dans la chemi-née. »

Les étincelles volaient dans la cheminée.

« Pas si mal ! » fit Nicolas.

Sara se mit à rire : « Les gens racontent toujours la même chose ! »

Elle se redressa et se secoua. « Voilà Maggie… qui ne dit rien. René affirme : “C’est un tissu de bêtises !” Eleanor ajoute : “C’est ce que je pensais…”, et Nicolas », elle lui tapota le genou, « Nicolas, qui devrait être en prison, déclare : “Oh ! mes amis, améliorons notre âme…”

– Qui devrait être en prison ? répéta Eleanor en le regar-dant.

– Parce qu’il aime, dit Sara… » Elle s’arrêta. « Parce qu’il aime l’autre sexe, comprenez-vous ? » Elle dit cela légèrement avec un geste de la main qui rappelait celui de sa mère.

L’espace d’une seconde un frisson de répugnance aiguë ef-fleura Eleanor, tel un couteau lui tailladant la peau. Puis elle s’aperçut que rien d’essentiel n’avait été touché. Le frisson pas-

– 307 – sa. Que restait-il en dessous… Quoi donc ? Elle regarda Nicolas. Il l’examinait.

« Est-ce que je vous déplais, à cause de cela ? fit-il en hési-tant.

– Pas le moins du monde. Jamais de la vie ! » s’écria-t-elle spontanément. Toute la soirée elle avait éprouvé différentes im-pressions à son sujet, senti ceci ou cela, mais à présent tout se fondait en un sentiment unique de sympathie. « Pas le moins du monde », répéta-t-elle.

Il fit un léger salut ; elle le lui rendit. La pendule de la che-minée sonna. René bâilla. Il était tard. Eleanor se leva, elle écar-ta les rideaux et regarda au-dehors. Les fenêtres des maisons restaient encore voilées. La froide nuit d’hiver était presque noire. On aurait cru plonger le regard au cœur d’une pierre pré-cieuse, bleu foncé. Çà et là une étoile perçait le bleu. Eleanor éprouva une sensation d’immensité, de paix, comme si quelque chose venait d’être parachevé.

« Voulez-vous que j’aille vous chercher un cab ? demanda René.

– Non merci, j’irai à pied. J’adore marcher dans Londres.

– Nous vous accompagnons, dit Nicolas. Venez Sara. »

Sara, étendue dans son fauteuil, balançait son pied.

« Mais je ne veux pas, dit-elle, je veux rester, parler, je veux chanter une hymne d’action de grâces… de bénédiction…

– Voilà votre chapeau, votre sac, fit Nicolas en les lui ten-dant. – Allons venez. » Et la prenant par l’épaule, il la poussa hors du salon. « Venez ! »

Eleanor alla dire bonsoir à Maggie.

 

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« J’aimerais rester, moi aussi, dit-elle. Il y a tant de sujets dont je voudrais parler.

– Mais moi, je veux aller me coucher », déclara René. De-bout, il étira les bras au-dessus de sa tête en bâillant.

Maggie se leva.

« Et tu vas y aller », lui dit-elle dans un rire.

« Ne descendez pas », dit Eleanor lorsqu’il lui ouvrit la porte. Mais il insista. Il est à la fois très poli et très impoli, son-gea-t-elle en le suivant dans l’escalier. Un homme qui sent très vivement des choses différentes, et toutes à la fois…, se dit-elle. Mais on était dans le hall avec Nicolas et Sara.

« Cessez de vous moquer de moi, disait Nicolas en enfilant son manteau.

– Et vous, cessez de me faire la leçon », répondit-elle en ouvrant la porte d’entrée.

René sourit à Eleanor. Ils se trouvaient à côté de la voiture d’enfant.

« Ils font leur éducation mutuelle », dit-il.

Voilà l’homme que j’aurais voulu épouser, se dit Eleanor avec une brusque certitude en sortant dans l’air glacé. Elle n’avait encore jamais eu cette impression. Mais il a vingt ans de moins que moi et il a épousé ma cousine. Un instant elle en vou-lut au temps écoulé, aux accidents de la vie qui l’avaient entraî-née loin de tout cela. Elle revit Maggie et René à côté du feu. Un heureux mariage, se dit-elle, je l’ai toujours senti. Un heureux mariage. Elle leva la tête en suivant sa cousine dans la petite rue sombre. Un large éventail qui ressemblait à une voile de moulin à vent balaya lentement le ciel et parut s’emparer de ce qu’elle éprouvait, l’exprimer largement, simplement, dans une autre langue, avec une voix différente. Puis le faisceau de lumière

– 309 – s’immobilisa, pour permettre d’examiner une tache floconneuse dans le ciel, un point suspect.

L’attaque aérienne ! se dit-elle. J’avais oublié !

Ses compagnons s’arrêtèrent au moment de traverser la rue.

« J’avais oublié l’attaque aérienne », leur dit-elle, étonnée ; cependant c’était bien vrai.

Ils se trouvaient dans Victoria Street. La rue s’incurvait de-vant eux plus large et sombre que de coutume. De petites formes se hâtaient le long du trottoir. On les voyait apparaître un instant sous un réverbère, puis elles se fondaient de nouveau dans l’obscurité.

« Croyez-vous qu’on puisse compter sur un autobus ? » demanda Eleanor.

Ils regardèrent autour d’eux. La rue était vide.

« Je vais attendre ici, dit Eleanor.

– Alors moi, je m’en vais, fit brusquement Sara. Bonsoir ! »

Elle agita la main et s’éloigna. Eleanor qui ne doutait pas que Nicolas suivrait Sara répéta :

« Je vais attendre ici. »

Mais Sara avait déjà disparu et Nicolas ne bougeait pas. Eleanor l’observa. Était-il fâché ? Malheureux ? Elle n’en savait rien. Une grosse masse surgit des ténèbres. Les phares étaient voilés de peinture bleue, et à l’intérieur des gens silencieux s’entassaient. Ils semblaient cadavériques, irréels dans cette lumière bleuâtre. Eleanor serra la main de Nicolas. « Bonsoir », dit-elle, puis elle se retourna et le vit sur le trottoir, le chapeau encore à la main. Il paraissait très grand, imposant et solitaire, tandis que les projecteurs balayaient le ciel.

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L’autobus se mit en marche. Eleanor regardait fixement, dans le coin, un vieillard qui mangeait le contenu d’un sac de papier. Il leva la tête et s’aperçut qu’elle le dévisageait.

« Vous voulez voir ce que j’ai pour mon souper, Ma’ame ? » dit-il, arquant un sourcil au-dessus de ses yeux sans âge, hu-mides et narquois. Il lui montra une grosse tranche de pain avec un peu de viande froide ou de saucisse.

 

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