Les bienveillantes
Courante
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Partie II
Alors je pris le train à Minvody et je m'acheminai péniblement vers le nord. Le trafic était très perturbé, je dus changer plusieurs fois de convoi. Dans les salles d'attente crasseuses, des centaines de soldats attendaient, debout ou affalés sur leur paquetage, qu'on leur serve de la soupe ou un peu d'ersatz avant de les embarquer pour l'inconnu. On me cédait un coin de banc et j'y restais, végétatif, jusqu'à ce qu'un chef de gare harassé vienne me secouer. À Salsk, enfin, on me mit dans un train qui montait de Rostov avec des hommes et du matériel pour l'armée Hoth. Ces unités hétéroclites avaient été formées à la hâte, un peu n'importe comment, avec des permissionnaires interceptés tout le long du chemin du Reich, jusqu'à Lublin et même Posen, puis réexpédiés en Russie, des appelés hors d'âge à l'entraînement accéléré puis écourté, des convalescents ramassés dans les lazarets, des isolés de la 6e armée retrouvés hors du Kessel après la débâcle. Peu d'entre eux semblaient se faire une idée de la gravité de la situation; et ce n'était pas étonnant, les communiqués militaires restaient obstinément muets à ce sujet, faisant tout au plus état d'activité dans le secteur de Stalingrad. Je ne parlai pas avec ces hommes, je rangeai mon paquetage et me calai dans l'angle d'un compartiment, replié en moi-même, étudiant distraitement les grandes formes végétales, ramifiées et précises, déposées sur la vitre par le givre. Je ne voulais pas penser, mais des pensées affluaient, amères, pleines de pitié pour moi-même. Bierkamp, rageait en moi une petite voix intérieure, aurait mieux fait de me placer d'office devant un peloton, c'aurait été plus humain, plutôt que de me tenir des discours hypocrites sur la valeur éducative d'un encerclement en plein hiver russe. Grâce à Dieu, en geignait une autre, j'ai au moins ma pelisse et mes bottes. J'avais très sincèrement du mal à concevoir la valeur éducative de morceaux de métal brûlants projetés à travers ma chair. Quand on fusillait un Juif ou un bolchevique, ça n'avait aucune valeur éducative, ça les tuait, c'est tout, bien que nous eussions beaucoup de jolis euphémismes pour cela aussi. Les Soviétiques, eux, lorsqu'ils voulaient punir quelqu'un, l'envoyaient à un Chtrafbat où l'espérance de vie dépassait rarement quelques semaines: méthode brutale, mais franche, comme en général tout ce qu'ils faisaient C'était là d'ailleurs, je trouvais, un de leurs grands avantages sur nous (à part leurs divisions et leurs chars en apparence innombrables): au moins, chez eux, on savait sur quel pied danser. Les rails étaient encombrés, nous passions des heures à attendre sur des voies de dégagement, selon d'indéchiffrables règles de priorité fixées par des instances mystérieuses et distantes. Parfois, je me forçais à sortir respirer l'air mordant et secouer mes jambes: au-delà du train, il n'y avait rien, une vaste étendue blanche, vide, balayée par le vent, nettoyée de toute vie. Sous mes pas, la neige, dure et sèche, craquait comme une croûte; le vent, lorsque je lui faisais face, me gerçait les joues; alors je lui tournais le dos et regardais la steppe, le train aux vitres blanches de givre, les rares autres hommes poussés dehors comme moi par leur ennui ou leurs diarrhées. Des envies insensées me prenaient: me coucher sur la neige, roulé en boule dans ma pelisse, et rester là lorsque le train repartirait, caché déjà sous une fine couche blanche, un cocon que je m'imaginais doux, tiède, tendre, comme ce ventre d'où j'avais été un jour si cruellement expulsé. Ces montées de spleen m'effrayaient; lorsque je parvenais à me ressaisir, je me demandais d'où cela pouvait bien venir. Ce n'était pourtant pas dans mes habitudes. La peur, peut-être, me disais-je enfin. Très bien, la peur, mais alors la peur de quoi? La mort, je pensais l'avoir apprivoisée en moi, et pas seulement depuis les hécatombes de l'Ukraine, mais depuis longtemps déjà. Peut-être était-ce là une illusion, un rideau tiré par mon esprit sur le sale instinct animal qui, lui, restait tapi? C'était possible, certes. Mais peut-être aussi était-ce l'idée de l'enfermement: rentrer vivant dans cette vaste prison à ciel ouvert, comme dans un exil sans retour. J'avais voulu servir, j'avais accompli, pour ma Nation et mon peuple et au nom de ce service, des choses pénibles, affreuses, contraires à moi-même; et voilà que l'on m'exilait de moi-même et de la vie commune pour m'envoyer rejoindre ceux déjà morts, les abandonnés. L'offensive de Hoth? Stalingrad n'était pas Demiansk, et déjà avant le 19 novembre nous étions à bout, de souffle et de forces, nous avions atteint les limites les plus reculées, nous, si puissants, qui ne croyions que commencer. Staline, cet Ossète rusé, avait usé avec nous des tactiques de ses ancêtres scythes: la retraite sans fin, toujours plus loin à l'intérieur des terres, le petit jeu comme l'appelait Hérodote, l'infernale poursuite; jouant, usant du vide. Quand les Perses donnèrent les premiers signes d'épuisement et d'abattement, les Scythes imaginèrent un moyen de leur redonner quelque courage et de leur faire boire ainsi la coupe jusqu'à la lie. Ils sacrifiaient volontairement quelques troupeaux qu'ils laissaient errer en évidence et sur lesquels les Perses se jetaient avec avidité. Ils retrouvaient ainsi un peu d'optimisme. Darius tomba plusieurs fois dans ce piège, mais se trouva finalement acculé à la famine. C'est alors (raconte Hérodote) que les Scythes envoient à Darius leur mystérieux message sous forme d'offrande: un oiseau, un rat, une grenouille, et cinq flèches. Or, pour nous, pas d'offrande, pas de message, mais: la mort, la destruction, la fin de l'espoir. Tout cela, se peut-il que je l'aie alors pensé? De telles idées ne me seraient-elles pas plutôt venues bien plus tard, lorsque la fin approchait, ou quand tout était déjà fini? C'est possible, mais il est aussi possible que je l'aie déjà pensé entre Salsk et Kotelnikovo, car les preuves étaient là, il suffisait d'ouvrir les yeux pour les voir, et ma tristesse avait peut-être déjà commencé à m'ouvrir les yeux. C'est difficile à juger, comme d'un rêve qui ne laisse le matin que des traces vagues et aigres, comme des dessins cryptiques que, tel un enfant, je traçais de l'ongle dans le givre des vitres du train.
À Kotelnikovo, aire de départ de l'offensive de Hoth, on déchargeait un train devant le nôtre, il fallut attendre plusieurs heures pour débarquer. C'était une petite gare de campagne en briques rongées, avec quelques quais en mauvais béton entre les voies; de part et d'autre, les wagons, frappés de l'emblème allemand, portaient des marquages tchèques, français, belges, danois, norvégiens: pour accumuler le matériel comme les hommes, on raclait maintenant les confins de l'Europe. Je me tenais appuyé à la portière ouverte de mon wagon, je fumais et contemplais l'agitation confuse de la gare. Il y avait là des militaires allemands de toutes les armes, des Polizei russes ou ukrainiens portant des brassards à croix gammée et des vieux fusils, des Hiw i aux traits creusés, des paysannes rouges de froid venues vendre ou échanger quelques pauvres légumes marinés ou une poule étique. Les Allemands portaient manteaux ou pelisses; les Russes, des vestes molletonnées, la plupart en lambeaux, d'où s'échappaient des touffes de paille ou des feuilles de journaux; et cette foule bigarrée conversait, chahutait, se bousculait au niveau de mes bottes, en de grands remous saccadés. Juste sous moi, deux grands soldats tristes se tenaient par le bras; un peu plus bas, un Russe hâve, sale, tremblant, vêtu seulement d'une mince veste en tissu, avançait le long du quai avec un accordéon entre les mains: il approchait des groupes de soldats ou de Polizei, qui l'envoyaient promener d'un mot brutal ou d'une chiquenaude, ou au mieux lui tournaient le dos. Lorsqu'il arriva à ma hauteur je tirai un petit billet de ma poche et le lui tendis. Je pensais qu'il continuerait son chemin, mais il resta là et me demanda, dans un mélange de russe et de mauvais allemand: «Tu veux quoi? Une populaire, une traditionnelle, ou une cosaque?» Je ne comprenais pas de quoi il parlait et haussai les épaules: «Comme tu voudras». Il considéra cela un instant et entonna une chanson cosaque que je connaissais pour l'avoir souvent entendue en Ukraine, celle dont le refrain va si gaiement O, i ty Galia, Galia molodaïa… et qui narre l'atroce histoire d'une jeune fille ravie par les Cosaques, ligotée par ses longues tresses blondes à un sapin, et brûlée vive. Et c'était magnifique. L'homme chantait, le visage levé vers moi: ses yeux, d'un bleu évanoui, brillaient doucement à travers l'alcool et la crasse; ses joues, mangées par une barbe roussâtre, tremblotaient; et sa voix de basse éraillée par le mauvais tabac et la boisson montait claire et pure et ferme et il chantait couplet après couplet, comme s'il ne devait jamais s'arrêter. Sous ses doigts les touches de son accordéon cliquetaient. Sur le quai, l'agitation avait cessé, les gens le regardaient et écoutaient, un peu étonnés, même ceux qui quelques instants plus tôt l'avaient traité avec dureté, saisis par la beauté simple et incongrue de cette chanson. De l'autre côté, trois grosses kolkhoziennes venaient à la queue-leu-leu, comme trois oies grasses sur un chemin de village, avec un grand triangle blanc levé devant le visage, un châle en laine tricoté. L'accordéoniste bloquait leur chemin et elles se coulèrent autour de lui comme un remous de mer contourne un rocher, tandis qu'il pivotait légèrement dans l'autre sens sans interrompre sa chanson, puis elles continuaient le long du train et la foule brassait et écoutait le musicien; derrière moi, dans le tambour, plusieurs soldats étaient sortis des compartiments pour l'écouter. Cela semblait ne pas finir, après chaque couplet il en attaquait un autre, et l'on ne voulait pas que cela finisse. Enfin cela finit et sans même attendre qu'on lui offre encore de l'argent il continua son chemin vers le wagon suivant, et sous mes bottes les gens se dispersaient ou reprenaient leurs activités ou leur attente. Enfin vint notre tour de descendre. Sur le quai, des Feldgendarmes examinaient les documents et aiguillaient les hommes vers les différents points de rassemblement. On m'envoya à un bureau de la gare où un commis harassé me regarda d'un air éteint: «Stalingrad? Je n'en ai aucune idée. Ici, c'est l'armée Hoth». – «On m'a dit de venir ici et que je serais transféré à l'un des aérodromes». – «Les aérodromes, c'est de l'autre côté du Don. Allez voir au QG». Un autre Feldgendarme me fit monter dans un camion à destination de l'AOK. Là, je trouvai enfin un officier des opérations quelque peu renseigné: «Les vols pour Stalingrad partent de Tatsinskaïa. Mais normalement, les officiers qui doivent rejoindre la 6e armée y vont de Novotcherkassk, où se trouve le QG du groupe d'armées Don. Nous, on a une liaison avec Tatsinskaïa tous les trois jours peut-être. Je ne comprends pas pourquoi on vous a envoyé ici. Enfin, on va essayer de vous trouver quelque chose». Il m'installa dans une chambrée avec plusieurs lits doubles. Il réapparut quelques heures plus tard. «C'est bon. Tatsinskaïa vous envoie un Storch. Venez». Un chauffeur me conduisit hors du bourg jusqu'à une piste improvisée dans la neige. J'attendis encore dans une hutte chauffée par un poêle, à boire de l'ersatz avec quelques sous-officiers de la Luftwaffe. L'idée du pont aérien avec Stalingrad les déprimait profondément: «On perd cinq à dix appareils par jour, et à Stalingrad, il paraît, ils crèvent de faim. Si le général Hoth n'arrive pas à percer, ils sont foutus». – «Si j'étais vous, ajouta amicalement un autre, je serais pas si pressé de les rejoindre». – «Vous pourriez pas vous perdre un peu?» renchérit le premier. Puis le petit Feiseler Storch atterrit en tanguant. Le pilote ne prit même pas la peine de couper le moteur, il exécuta un demi-tour en bout de piste et vint se placer en position de départ. Un des hommes de la Luftwaffe m'aida à porter mon paquetage. «Au moins, vous êtes chaudement habillé», me cria-t-il pardessus le vrombissement de l'hélice. Je me hissai à bord et m'installai derrière le pilote. «Merci d'être venu!» lui criai-je. – «Pas de quoi, répondit-il en hurlant pour être entendu. On a l'habitude de faire le taxi». Il décolla avant même que j'aie réussi à me sangler et obliqua vers le nord. Le soir tombait mais le ciel était dégagé et pour la première fois je voyais la terre depuis les airs. Une surface plane, blanche, uniforme montait jusqu'à l'horizon; de loin en loin, une piste striait pathétiquement l'étendue, tirée au cordeau. Les balki apparaissaient comme de longs trous d'ombre nichés sous la lumière couchante qui rasait la steppe. Aux carrefours des pistes surgissaient des traces de villages, déjà à moitié engloutis, les maisons sans toits emplies de neige. Puis ce fut le Don, un énorme serpent blanc lové dans la blancheur de la steppe, rendu visible par ses bords bleutés et l'ombre des collines surplombant la rive droite. Le soleil, au fond, se posait sur l'horizon comme une boule rouge et gonflée, mais ce rouge ne colorait rien, la neige restait blanche et bleue. Depuis le décollage, le Storch volait droit, assez bas, posément, un bourdon tranquille; brusquement il bascula vers la gauche et piqua et sous moi c'étaient des rangées de gros porteurs de part et d'autre et déjà les roues touchaient le sol et le Storch rebondissait sur la neige durcie et roulait se ranger vers le fond de l'aérodrome. Le pilote coupa le moteur et m'indiqua un bâtiment long et bas: «C'est là-bas. On vous attend». Je le remerciai et marchai rapidement avec mon paquetage vers une porte illuminée par une ampoule suspendue. Sur la piste, un Junker venait atterrir lourdement. Avec la tombée du jour la température chutait vite, le froid me frappait au visage comme une gifle et me brûlait les poumons. À l'intérieur, un sous-officier m'invita à poser mon paquetage et me mena à une salle d'opérations bourdonnante comme une ruche. Un Oberleutnant de la Luftwaffe me salua et vérifia mes papiers. «Malheureusement, dit-il enfin, les vols pour ce soir sont déjà chargés. Je peux vous placer sur un vol du matin. Il y a un autre passager qui attend aussi». – «Vous volez de nuit?» Il me regarda d'un air interloqué: «Bien entendu. Pourquoi?» Je secouai la tête. Il me fit mener avec mes affaires à un dortoir installé dans un autre bâtiment: «Essayez de dormir», me dit-il en prenant congé. Le dortoir était vide, mais un autre paquetage reposait sur un lit.
«C'est l'officier qui part avec vous, indiqua le Spiess qui m'accompagnait. Il doit être au mess. Vous voulez manger, Herr Hauptsturmführer?» Je le suivis dans une autre salle, avec quelques tables et des bancs éclairés par une ampoule jaunâtre, où mangeaient en parlant à voix basse des pilotes et du personnel de sol Hohenegg était assis seul au coin d'une table; il partit d'un grand rire en me voyant:
«Mon cher Hauptsturmführer! Qu'est-ce que vous avez encore pu faire comme bêtise?» Je rosis de plaisir, et allai chercher une assiette de grosse soupe aux pois, du pain et une tasse d'ersatz avant de m'asseoir en face de lui. «Ça n'est quand même pas votre duel manqué qui me vaut le plaisir de votre compagnie? demanda-t-il encore de sa voix enjouée et agréable. Je ne me le pardonnerais pas». – «Pourquoi dites-vous cela?» Il prit un air à la fois gêné et amusé: «Je dois vous avouer que c'est moi qui ai dénoncé votre plan». – «Vous!» Je ne savais pas si je devais éclater de colère ou de rire. Hohenegg avait l'air d'un gamin pris en faute. «Oui. D'abord, laissez-moi vous dire que c'était vraiment une idée idiote, du romantisme allemand déplacé. Et puis, rappelez-vous, ils voulaient nous tendre une embuscade. Je n'avais aucune intention d'aller me faire massacrer avec vous». – «Docteur, vous êtes un homme de peu de foi. Ensemble, nous aurions déjoué leur piège». Je lui expliquai brièvement mes démêlés avec Bierkamp, Prill et Turek. «Vous ne devriez pas vous plaindre, en conclut-il. Je suis sûr que ce sera une expérience très intéressante». – «C'est ce que m'a fait valoir mon Oberführer. Mais je ne suis pas convaincu». – «C'est donc que vous manquez encore de philosophie. Je vous croyais fait autrement». – «J'ai peut-être changé. Et vous, docteur? Qu'est-ce qui vous amène ici?» – «Un bureaucrate médical en Allemagne a décidé qu'on devait profiter de l'occasion pour étudier les effets de la malnutrition sur nos soldats. L'AOK 6 pensait que ce n'est pas la peine, mais l'OKH a insisté. On m'a donc demandé de me charger de cette fascinante étude. J'avoue que malgré les circonstances cela excite ma curiosité». Je braquai ma cuiller vers son ventre rond: «Espérons que vous ne deviendrez pas un sujet d'étude pour vous-même». – «Hauptsturmführer, vous devenez grossier. Attendez d'avoir mon âge pour rire. Au fait, comment va notre jeune ami linguiste?» Je le regardai posément: «Il est mort». Son visage s'assombrit: «Ah. J'en suis bien désolé». – «Moi aussi». J'achevai ma soupe et bus le thé. C'était infect et amer, mais cela désaltérait. J'allumai une cigarette. «Je regrette votre riesling, docteur», dis-je en souriant. – «J'ai encore une bouteille de cognac, répondit-il. Mais gardons-la. Nous la boirons ensemble dans le Kessel». – «Ne dites jamais, docteur: Demain je ferai ceci ou cela, sans ajouter: Si Dieu le veut». Il secoua la tête: «Vous avez raté votre vocation, Hauptsturmführer. Allons nous coucher». Un sous-officier me tira de mon mauvais sommeil vers six heures. Le mess était froid et presque vide, je ne goûtai pas l'amertume du thé, mais me concentrai pour absorber sa chaleur, les deux mains autour de la tasse en fer-blanc. Ensuite, on nous guida avec nos affaires jusqu'à un hangar glacial où l'on nous fit attendre longtemps, à battre la semelle au milieu de machines graisseuses et de caisses de pièces de rechange. Mon haleine formait une lourde buée devant mon visage, suspendue dans l'air moite. Enfin le pilote vint se présenter: «On achève le plein et on y va, expliqua-t-il. Malheureusement, je n'ai pas de parachutes pour vous». – «Ça sert à quelque chose?» demandai-je. Il rit: «Théoriquement, si on se fait abattre par la chasse soviétique, on pourrait avoir le temps de sauter. En pratique, ça n'arrive jamais». Il nous mena à un petit camion qui nous conduisit à un Junker-52 parqué en bout de piste. Durant la nuit le ciel s'était couvert; à l'est, la masse cotonneuse s'éclaircissait Quelques hommes finissaient de charger des petites caisses dans l'appareil, le pilote nous fit monter et nous montra comment nous attacher sur une étroite banquette. Un mécanicien trapu vint s'asseoir en face de nous; il nous décocha un sourire ironique, puis ne fit plus attention à nous. Des éclats de friture et de voix provenaient de la radio. Le pilote repassa dans la carlingue pour aller vérifier quelque chose au fond, grimpant par-dessus la pile de caisses et de sacs amarrés par un solide filet «Vous faites bien de partir aujourd'hui, nous lança-t-il en repassant Les Rouges sont presque à Skassirskaïa, juste au nord. On va bientôt fermer boutique». – «Vous allez évacuer l'aérodrome?» demandai-je. Il fit une moue et retourna à son poste. «Vous connaissez nos traditions, Hauptsturmführer, commenta Hohenegg. Nous n'évacuons que lorsque tout le monde s'est fait tuer». Un par un, les moteurs toussaient et démarraient Un vrombissement aigu emplit la carlingue; tout vibrait, la banquette sous moi, la paroi derrière mon dos; une clef à molette oubliée sur le plancher tressaillait Lentement, l'avion se mit à rouler vers la piste, tourna, prit de la vitesse; la queue se souleva; puis toute la masse s'arracha du sol. Nos sacs, qui n'avaient pas été fixés, glissèrent vers l'arrière; Hohenegg se rabattit sur moi. Je regardai par le hublot: nous étions perdus dans le brouillard et les nuages, j'apercevais à peine le moteur. Les vibrations pénétraient mon corps de manière désagréable. Puis l'avion sortit de la couche de nuages et le ciel était d'un bleu métallique et le soleil naissant étendait sa lumière froide sur l'immense paysage de nuages, vallonné de balki comme la steppe. L'air était mordant, la paroi de la carlingue glacée, je m'enveloppai dans ma pelisse et me recroquevillai Hohenegg semblait dormir, les mains dans les poches, la tête penchée en avant; les vibrations et les tressautements de l'avion me dérangeaient, je ne pouvais l'imiter. Enfin l'avion se mit à descendre; il glissa sur le sommet des nuages, plongea, et de nouveau tout fut gris et sombre. À travers le bourdonnement monotone des hélices je crus entendre une détonation sourde, mais je ne pouvais pas en être sûr. Quelques minutes plus tard, le pilote hurla depuis la cabine: «Pitomnik!» Je secouai Hohenegg qui se réveilla sans surprise, et essuyai la buée sur le hublot Nous venions de passer sous les nuages et la steppe blanche, presque informe, s'étalait sous l'aile. Devant, tout était bouleversé: des cratères bruns maculaient la neige en de grandes taches sales; des amas de ferraille gisaient enchevêtrés, saupoudrés de blanc L'avion descendait rapidement mais je ne voyais toujours pas de piste. Puis il toucha brutalement le sol, rebondit, se posa. Le mécanicien défaisait déjà son harnais: «Vite, vite!» criait-il. J'entendis une explosion et une gerbe de neige vint frapper le hublot et la paroi de la carlingue. Fébrile, je me détachai. L'avion s'était arrêté un peu de travers et le mécanicien ouvrait la porte et jetait l'échelle. Le pilote n'avait pas coupé les moteurs. Le mécanicien prit nos sacs, les lança sans façon par l'ouverture, puis nous fit vigoureusement signe de descendre. Un vent sifflant, chargé d'une neige fine et dure, me frappa au visage. Des hommes emmitouflés s'affairaient autour de l'avion, posaient des cales, ouvraient la soute. Je glissai le long de l'échelle et récupérai mon paquetage. Un Feldgendarme armé d'un pistolet-mitrailleur me salua et me fit signe de le suivre; je lui criai: «Attendez, attendez!» Hohenegg descendait à son tour. Un obus éclata dans la neige à quelques dizaines de mètres, mais personne ne semblait y faire attention. Au bord de la piste s'élevait un talus de neige déblayée; un groupe d'hommes y attendait, gardé par plusieurs Feldgendarmes armés, leurs sinistres plaques métalliques suspendues pardessus leur manteaux. Hohenegg et moi, derrière notre escorte, approchions; de plus près, je voyais que la plupart de ces hommes étaient bandés ou tenaient des béquilles de fortune; deux d'entre eux reposaient sur des brancards; tous avaient le carton des blessés épinglé bien visiblement à leurs capotes. Sur un signal ils se ruèrent vers l'avion. Derrière, c'était la cohue: des Feldgendarmes bloquaient une ouverture dans des barbelés, au-delà desquels se poussait une masse d'hommes hagards qui hurlaient, suppliaient, agitaient des membres bandés, se pressaient contre les Feldgendarmes qui eux aussi hurlaient et braquaient leurs pistolets-mitrailleurs. Une nouvelle détonation, plus proche, fit pleuvoir de la neige; des blessés s'étaient jetés au sol, mais les Feldgendarmes restaient impavides; derrière nous, on criait, quelques-uns des hommes qui déchargeaient l'avion semblaient avoir été frappés, ils gisaient au sol et d'autres les tiraient de côté, les blessés admis se bousculaient pour monter l'échelle, d'autres hommes encore achevaient de décharger l'avion en jetant sacs et caisses au sol. Le Feldgendarme qui nous accompagnait tira une brève rafale en l'air puis plongea dans la foule hystérique et implorante en frappant avec ses coudes; je le suivis tant bien que mal, entraînant Hohenegg derrière moi. Au-delà se trouvaient des rangées de tentes couvertes de givre, les ouvertures brunes de bunkers; plus loin, des camions radio étaient garés en groupe serré, au milieu d'une forêt de mâts, d'antennes, de fils; au bout de la piste commençait un vaste dépotoir de carcasses, des avions éventrés ou saucissonnés, des camions brûlés, des chars, des machines fracassées entassées les unes sur les autres, à moitié cachées sous la neige. Plusieurs officiers s'avançaient vers nous; nous échangeâmes des saluts. Deux médecins militaires accueillaient Hohenegg mon interlocuteur était un jeune Leutnant de l'Abwehr qui se présenta et me souhaita la bienvenue: «Je dois m'occuper de vous et vous trouver un véhicule pour vous emmener en ville». Hohenegg s'éloignait. «Docteur!» Je lui serrai la main. «Nous nous reverrons certainement, me dit-il gentiment Le Kessel n'est pas si grand. Quand vous serez triste, venez me trouver et nous boirons mon cognac». Je fis un geste large de la main: «À mon avis, docteur, votre cognac ne va pas durer longtemps». Je suivis le Leutnant Près des tentes je remarquai une série de grands tas saupoudrés de neige. De loin en loin, à travers l'aire de l'aérodrome, retentissait une détonation sourde. Déjà le Junker qui nous avait amenés repartait lentement vers le bout de la piste. Je m'arrêtai pour le regarder décoller et le Leutnant regarda avec moi. Le vent soufflait assez fort, il fallait cligner des yeux pour ne pas être aveuglé par la neige fine soulevée de la surface du sol. Arrivé en position, l'avion pivota et sans marquer la moindre pause accéléra. Il fit une embardée, une autre, dangereusement proche du talus neigeux; puis les roues quittèrent le sol et il monta en gémissant, oscillant par grands à-coups, avant de disparaître dans la masse opaque des nuages. Je regardai de nouveau le tas enneigé à côté de moi et vis qu'il était formé de cadavres, entassés comme des cordeaux de bois, leurs visages gelés d'une couleur de bronze un peu verdi, piqueté de barbes drues, avec des cristaux de neige aux commissures des lèvres, dans les narines, les orbites. Il devait y en avoir des centaines. Je demandai au Leutnant: «Vous ne les enterrez pas?» Il frappa du pied: «Comment voulez-vous les enterrer? Le sol est comme du fer. On n'a pas d'explosifs à gaspiller. On ne peut même pas creuser de tranchées». Nous marchions; là où le trafic avait formé des chemins, le sol était poli, glissant, il valait mieux marcher à côté, dans les congères. Le Leutnant me menait vers une longue ligne basse, couverte de neige. Je pensais qu'il s'agissait de bunkers mais lorsque je me rapprochai je constatai que c'était en fait des wagons à moitié enterrés, aux parois et aux toits recouverts de sacs de sable, avec des marches creusées à même le sol menant aux portières. Le Leutnant me fit entrer; à l'intérieur, des officiers s'affairaient dans le couloir, les compartiments avaient été transformés en bureaux; des ampoules faibles répandaient une lumière sale et jaunâtre, et on devait entretenir un poêle quelque part, car il ne faisait pas si froid. Le Leutnant m'invita à m'asseoir dans un compartiment après avoir débarrassé la banquette des papiers qui l'encombraient. Je remarquai des décorations de Noël, grossièrement découpées dans du papier colorié, et suspendues à la vitre derrière laquelle s'entassaient la terre et la neige et les sacs de sable gelés. «Voulez-vous du thé? demanda le Leutnant. Je ne peux rien vous offrir d'autre». J'acceptai et il ressortit. J'ôtai ma chapka et défis ma pelisse, puis me rabattis sur la banquette. Le Leutnant revint avec deux tasses d'ersatz et m'en tendit une; il but la sienne debout dans l'entrée du compartiment. «Vous n'avez pas de chance, fit-il timidement, d'être envoyé ic i comme ça juste avant Noël». Je haussai les épaules et soufflai sur mon thé brûlant: «Moi, vous savez, la Noël, ça m'est un peu égal». – «Pour nous, ici, c'est très important». Il fit un geste de la main vers les décorations. «Les hommes y tiennent beaucoup. J'espère que les Rouges nous laisseront en paix. Mais il ne faut pas y compter». Je trouvais cela curieux: Hoth, en principe, avançait pour faire sa jonction; il me semblait que les officiers auraient dû être en train de préparer leur retraite plutôt que la Noël. Le Leutnant regardait sa montre: «Les déplacements sont strictement limités et on ne peut pas vous amener en ville tout de suite. Il y aura une liaison cet après-midi». – «Très bien. Vous savez où je dois aller?» Il eut l'air surpris: «À la Kommandantur de la ville, j'imagine. Tous les officiers de la S P sont là-bas». – «Je dois me présenter au Feldpolizeikommissar Moritz». – «Oui, c'est ça». Il hésita: «Reposez-vous. Je viendrai vous chercher». Il me quitta. Un peu plus tard, un autre officier entra, me salua distraitement et se mit à taper avec vigueur sur une machine à écrire. Je sortis dans le couloir mais il y avait trop de passage. Je commençais à avoir faim, on ne m'avait rien proposé, et je ne voulais pas demander. Je sortis fumer une cigarette à l'extérieur, là on entendait le ronflement des avions, les détonations plus ou moins espacées, puis je retournai attendre dans le cliquètement monotone de la machine à écrire.
Le Leutnant réapparut au milieu de l'après-midi. J'étais affamé. Il indiqua mon paquetage et dit: «La liaison va partir». Je le suivis jusqu'à une Opel munie de chaînes et conduite, étrangement, par un officier. «Bonne chance», fit le Leutnant en me saluant. – «Joyeux Noël», répondis-je. Il fallut s'entasser à cinq dans cette voiture; avec nos manteaux, il y avait à peine la place et j'avais le sentiment d'étouffer. Je posai ma tête contre la vitre froide et soufflai dessus pour la désembuer. La voiture démarra et partit en cahotant. La piste, balisée par des panneaux tactiques cloués à des pieux, des planches et même des jambes de cheval congelées, plantées sabot en l'air, glissait, et malgré les chaînes l'Opel dérapait souvent dans les virages; la plupart du temps, l'officier la redressait adroitement, mais il arrivait qu'elle s'enfonce dans les congères et alors il fallait sortir et pousser pour la dégager. Pitomnik, je le savais, se trouvait vers le centre du Kessel, mais la liaison ne se rendait pas directement à Stalingrad, elle suivait une route capricieuse, s'arrêtant à divers PC; chaque fois, des officiers quittaient la voiture, d'autres prenaient leur place; le vent s'était encore levé et cela devenait une tempête de neige: nous avancions lentement, comme à tâtons. Enfin apparurent les premières ruines, des cheminées en brique, des moignons de murs dressés le long de la route. Entre deux bourrasques j'aperçus un panneau: STALINGRAD – ENTRÉE INTERDITE -DANGER DE MORT. Je me tournai vers mon voisin: «C'est une blague?» Il me regarda d'un air éteint: «Non. Pourquoi?» La route descendait, en serpentant, une sorte de falaise; en bas commençaient les ruines de la ville: de grands immeubles crevés, brûlés, aux fenêtres béantes et aveugles. La chaussée était jonchée de débris, parfois hâtivement déblayés pour que des véhicules puissent se faufiler. Les trous d'obus cachés par la neige infligeaient des chocs brutaux aux amortisseurs. De part et d'autre défilait un chaos de carcasses de voitures, de camions, de chars, allemands et russes mêlés, parfois même encastrés les uns dans les autres. Çà et là on croisait une patrouille, ou, à ma surprise, des civils en haillons, surtout des femmes, portant des seaux ou des sacs. L'Opel passait dans un tintement de chaînes un long pont, réparé avec des éléments préfabriqués du génie, au-dessus d'une voie ferrée: en dessous s'étendaient des centaines de wagons immobiles, couverts de neige, intacts ou bien écrasés par les explosions. Après le silence de la steppe, seulement traversé par le bruit du moteur, des chaînes et du vent, régnait ic i un vacarme constant, des détonations plus ou moins étouffées, le jappement sec des PAK, le crépitement des mitrailleuses. Après le pont, la voiture tourna à gauche, longeant la voie ferrée et les trains de marchandises abandonnés. À notre droite se profilait un long parc nu, sans un arbre; au-delà, encore des immeubles en ruine, noirs, muets, leurs façades effondrées dans la rue, ou bien dressées contre le ciel comme un décor. La route contournait la gare, une grande bâtisse d'époque tsariste, autrefois sans doute jaune et blanche; sur la place, devant, s'amoncelait une confusion de véhicules brûlés, déchiquetés par des impacts directs, formes tordues à peine adoucies par la neige. La voiture s'engagea dans une longue avenue diagonale: le bruit des tirs s'intensifiait, devant, j'apercevais des bouffées de fumée noire, mais je n'avais pas la moindre idée de l'endroit où pouvait se trouver la ligne de front. L'avenue débouchait sur une immense place vide, encombrée de débris, entourant une sorte de parc délimité par des lampadaires. L'officier gara la voiture devant un grand immeuble avec, à l'angle, un péristyle en demi-cercle aux colonnes fracassées par les tirs, surmonté de grandes baies carrées vides et noires et tout en haut un drapeau à croix gammée, pendant mollement à une perche. «Vous êtes arrivé», me dit-il en allumant une cigarette. Je m'extirpai du véhicule, ouvris le coffre et en tirai mon paquetage. Quelques soldats armés de pistolets-mitrailleurs se tenaient sous le péristyle mais n'avançaient pas. Dès que j'eus refermé le coffre, l'Opel redémarra, exécuta un rapide demi-tour et remonta l'avenue en direction de la gare, dans un tintement bruyant de chaînes. Je regardai la place désolée: au centre, une ronde d'enfants en pierre ou en plâtre, sans doute les restes d'une fontaine, semblait narguer les ruines tout autour. Lorsque j'avançai vers le péristyle les soldats me saluèrent mais me barrèrent le chemin; je vis avec étonnement qu'ils portaient tous le brassard blanc des Hiwi. L'un d'entre eux me demanda en mauvais allemand mes papiers et je lui tendis mon livret de paie. Il l'examina, me le rendit avec un salut, et donna un ordre bref, en ukrainien, à l'un de ses camarades. Celui-ci me fit signe de le suivre. Je gravis les marches entre les colonnes, le verre et le stuc brisés crissant sous mes bottes, et pénétrai dans l'immeuble sombre par une large ouverture sans portes. Juste au-delà s'alignaient une rangée de mannequins en plastique rose vêtus de vêtements les plus divers: des robes de femme, des bleus de travail, des costumes croisés; les figures, certaines au crâne fracassé par des impacts de balles, souriaient encore niaisement, les mains levées ou braquées en une gestuelle juvénile et désordonnée. Derrière, dans l'obscurité, se dressaient des rayons encore pleins d'objets ménagers, des vitrines fracassées ou renversées, des comptoirs couverts de plâtre et de débris, des présentoirs de robes à pois ou de soutiens-gorge. Je suivis le jeune Ukrainien à travers les allées de ce magasin fantôme jusqu'à un escalier gardé par deux autres Hiw i; sur ordre de mon escorte, ils s'écartèrent pour me laisser passer. Il me guida jusqu'à un sous-sol éclairé par la lumière jaune et diffuse d'ampoules sous-alimentées: des couloirs, des pièces grouillant d'officiers et de soldats de la Wehrmacht, revêtus d'uniformes les plus disparates, manteaux réglementaires, vestes grises molletonnées, capotes russes avec des insignes allemands. Plus on avançait, plus l'air devenait chaud, moite, lourd, je transpirais abondamment sous ma pelisse. Nous descendîmes encore, puis traversâmes une grande et haute salle d'opérations illuminée par un lustre surchargé de verrerie, avec des meubles de style Louis XVI et des verres en cristal éparpillés entre les cartes et les dossiers; une aria de Mozart émanait en grésillant d'un gramophone remontable posé sur deux caisses de vin français. Les officiers travaillaient en pantalons de sport, en pantoufles et même en shorts; personne ne faisait attention à moi. Au-delà de la salle s'ouvrait un autre couloir et je vis enfin un uniforme S S: l'Ukrainien me laissa là et un Untersturmführer me mena à Moritz. Le Feldpolizeikommissar, un bouledogue trapu à lunettes cerclées, portant pour tout uniforme un pantalon à bretelles et un maillot de corps taché, m'accueillit assez sèchement: «Ce n'est pas trop tôt. Ça va faire trois semaines que je demande quelqu'un. Enfin, Heil Hitler». Une lourde bague en argent brillait à sa main tendue presque au niveau de l'ampoule suspendue au-dessus de sa tête massive. Je le reconnaissais vaguement: à Kiev, le Kommando coopérait avec la Feldpolizei secrète, j'avais dû le croiser dans un couloir. «J'ai reçu l'ordre d'affectation il y a seulement quatre jours, Herr Kommissar. C'était impossible de venir plus vite». – «Je ne vous blâme pas. C'est ces foutus bureaucrates. Asseyez-vous». J'ôtai ma pelisse et ma chapka, les posai sur mon paquetage, et cherchai une place dans le bureau encombré.
«Comme vous le savez, je ne suis pas un officier S S, et mon groupe de la Geheime Feldpolizei est sous contrôle de l'AOK. Mais en tant que Kriminalrat de la Kripo, j'ai sous ma responsabilité toutes les structures de police du Kessel. C'est un arrangement un peu délicat, mais on s'entend bien. Le travail exécutif, c'est les Feldgendarmes qui s'en occupent, ou bien mes Ukrainiens. J'en avais huit cents en tout, mais bon, il y a eu des pertes. Ils sont répartis entre les deux Kommandanturens, celle-ci et une autre au sud de la Tsaritsa. Vous êtes le seul officier SD du Kessel, donc vos tâches seront assez variées. Mon Leiter IV vous expliquera ça en détail. Il s'occupera aussi de vos problèmes d'intendance. C'est un S S-Sturmbannführer, donc, à moins d'une urgence, vous lui rendrez compte de tout et il me fera un résumé. Bon courage».
Pelisse et paquetage sous le bras, je ressortis dans le couloir et retrouvai l'Untersturmfùhrer: «Le Leiter IV, s'il vous plaît?» – «Par ici». Je le suivis jusqu'à une petite pièce encombrée de bureaux, de papiers, de caisses, de dossiers, avec des bougies plantées sur toutes les surfaces libres. Un officier releva la tête: c'était Thomas. «Eh bien, lança-t-il gaiement, ce n'est pas trop tôt». Il se leva, contourna la table et me serra chaleureusement la main. Je le regardais, je ne disais rien. Puis je dis: «Mais qu'est-ce que tu fais là?» Il écarta les bras; comme à son habitude, il était impeccablement mis, rasé de frais, les cheveux peignés avec de la brillantine, la tunique fermée jusqu'au cou, avec toutes ses décorations. «Je me suis porté volontaire, mon cher. Qu'est-ce que tu nous apportes à manger?» J'écarquillai les yeux:
«À manger? Rien, pourquoi?» Son visage eut une expression d'horreur: «Tu viens de l'extérieur de Stalingrad et tu n'apportes rien à manger? Tu devrais avoir honte. On ne t'a pas expliqué la situation, ici?» Je me mordillais la lèvre, je ne parvenais pas à voir s'il plaisantait: «À vrai dire, je n'y ai pas pensé. Je me suis dit que la S S aurait ce qu'il faut». Il se rassit brusquement et sa voix se fit railleuse:
«Trouve-toi une caisse de libre. La S S, tu devrais le comprendre, ne contrôle ni les avions, ni ce qu'ils apportent. On reçoit tout de l'A OK, et ils nous distribuent nos rations au tarif syndical, c'est-à-dire en ce moment»…
– il fouilla sur son bureau et en tira un papier – «… deux cents grammes de viande, généralement de cheval, par homme et par jour, deux cents grammes de pain, et vingt grammes de margarine ou de matière grasse. Inutile de te dire, continua-t-il en posant la feuille, que ça ne nourrit pas son homme». – «Tu n'as pas l'air de t'en porter trop mal», lui fis-je remarquer. – «Oui, heureusement, certains sont plus prévoyants que toi. Et puis nos petits Ukrainiens sont assez débrouillards, surtout si on ne leur pose pas trop de questions». Je tirai des cigarettes de la poche de ma vareuse et en allumai une. «Au moins, fis-je, j'ai apporté de quoi fumer».
– «Ah! Tu vois que tu n'es pas si benêt. Alors, il paraît que tu as eu des ennuis avec Bierkamp?» – «En quelque sorte, oui. Un malentendu». Thomas se pencha un peu en avant et agita un doigt: «Max, cela fait déjà des années que je te dis de soigner tes relations. Un jour, ça finira mal». Je fis un geste vague en direction de la porte: «On dirait que ça a déjà mal fini. Et puis je te ferai remarquer que toi aussi, tu es ici». – «Ici? C'est très bien, ici, à part le rata. Après, ça sera promotions, décorations, e tutti quanti. Nous serons de véritables héros et pourrons parader dans les meilleurs salons avec nos médailles. On en oubliera même tes petites histoires». – «Tu sembles omettre un détail: entre toi et tes salons, il y a quelques armées soviétiques. Der Manstein kommt, mais il n'est pas encore arrivé». Thomas fit une moue méprisante: «Tu es comme toujours défaitiste. En plus, tu es mal informé: der Manstein ne vient plus; il a donné l'ordre à Hoth de se replier il y a déjà plusieurs heures. Avec le front italien qui s'effondre, on a besoin de lui ailleurs. Sinon c'est Rostov qu'on va perdre. De toute façon, même s'il était arrivé jusqu'à nous, il n'y aurait pas eu d'ordre d'évacuation. Et sans ordres, Paulus n'aurait jamais bougé. Toute cette histoire de Hoth, si tu veux mon avis, c'était pour les chalands. Pour que Manstein puisse se donner bonne conscience. Et le Führer aussi d'ailleurs.
Tout ça pour te dire que je n'ai jamais compté sur Hoth. Donne-moi une cigarette». Je lui en tendis une et la lui allumai. Il exhala longuement et se renversa sur sa chaise: «Les hommes indispensables, les spécialistes seront évacués juste avant la fin. Moritz est sur la liste, moi aussi, bien sûr. Bien entendu, certains devront rester jusqu'au bout pour tenir la boutique. Ça, ça s'appelle pas de chance. C'est comme pour nos Ukrainiens: ils sont foutus et ils le savent Ça les rend méchants et ils se vengent par avance,» -»Tu peux te faire tuer avant Ou même en partant: j'ai vu que pas mal d'avions y restent». Il eut un sourire énorme: «Ça, mon cher, ce sont les risques du métier. On peut aussi se faire écraser par une voiture en traversant la Prinz-Albrechtstrasse,» – «Je suis heureux de voir que tu ne perds rien de ton cynisme». – «Mon cher Max, je t'ai expliqué cent fois que le national-socialisme est une jungle, qui fonctionne selon des principes strictement darwiniens. C'est la survie du plus fort ou du plus rusé. Mais ça, tu ne veux jamais le comprendre,» – «Disons que j'ai une autre vision des choses». – «Oui, et regarde le résultat: tu te retrouves à Stalingrad». – «Et toi, tu as vraiment demandé à venir?» – «C'était avant l'encerclement, bien sûr. Les choses ne semblaient pas aller trop mal au début. Et puis au groupe, ça stagnait. Je n'avais aucune envie de me retrouver KdS dans un trou paumé d'Ukraine. Stalingrad offrait des possibilités intéressantes. Et si je tire mon épingle du jeu, ça en aura valu la peine. Sinon»… – il riait à pleines dents – «c'est la vie», conclut-il en français. – «Ton optimisme est admirable. Et moi, quelles sont mes perspectives d'avenir?» – «Toi? Ça risque d'être un peu plus compliqué. Si on t'a envoyé ici, c'est qu'on ne te considère pas indispensable: tu en conviendras volontiers avec moi. Alors pour une place sur les listes d'évacuation, je verrai ce que je peux faire, mais je ne garantis rien. Sinon, tu peux toujours attraper une Heimatschuss. Là, on peut s'arranger pour te faire sortir en priorité. Mais attention! Pas de blessure trop grave; on ne rapatrie que ceux qui peuvent être retapés pour servir encore. À ce sujet, on commence à avoir une sacrée expérience des blessures auto-infligées. Tu devrais voir ce que les types inventent, c'est parfois très ingénieux. Depuis la fin novembre, on fusille plus des nôtres que de Russes. Pour encourager les autres, comme disait Voltaire de l'amiral Byng». – «Tu ne serais quand même pas en train de me suggérer»… Thomas agita les mains: «Mais non, mais non! Ne sois pas si susceptible. Je disais ça juste comme ça. As-tu mangé?» Je n'y avais plus songé depuis mon arrivée en ville; mon estomac grogna. Thomas rit. «À vrai dire, pas depuis ce matin. À Pitomnik, ils ne m'ont rien proposé». – «Le sens de l'hospitalité se perd. Viens, on va ranger tes affaires. Je t'ai fait mettre dans ma chambre, pour te surveiller de près».
Nourri, je me sentais mieux. Tandis que j'avalais une espèce de bouillon dans lequel flottaient de vagues lambeaux de viande, Thomas m'avait expliqué l'essentiel de mes fonctions: recueillir bruits, rumeurs et Latrinenparolen et rendre compte du moral des soldats; lutter contre la propagande défaitiste russe; et entretenir quelques informateurs, des civils, souvent des enfants, qui se glissaient d'une ligne à l'autre. «C'est un peu à double tranchant, disait-il, parce qu'ils fournissent autant d'informations aux Russes qu'ils nous en rapportent. Et puis souvent ils mentent. Mais parfois c'est utile». Dans la chambre, une pièce étroite meublée d'un lit superposé en métal et d'une caisse à munitions vide avec une bassine en émail et un miroir fêlé pour se raser, il m'avait apporté un uniforme d'hiver réversible, produit typique du génie allemand, blanc d'un côté, feldgrau de l'autre. «Prends ça pour tes sorties, me dit-il. Ta pelisse, c'est bien pour la steppe; en ville c'est beaucoup trop encombrant». – «On peut se promener?» – «Tu seras bien obligé. Mais je vais te donner un guide». Il me mena à une salle de garde où des auxiliaires ukrainiens jouaient aux cartes en buvant du thé. «Ivan Vassilievitch!» Trois d'entre eux levèrent la tête; Thomas en désigna un, qui sortit nous rejoindre dans le couloir. «Voilà Ivan. C'est un de mes meilleurs. Il s'occupera de toi». Il se tourna vers lui et lui expliqua quelque chose en russe. Ivan, un jeune gars blond un peu fluet, aux pommettes saillantes, l'écoutait attentivement. Thomas se retourna vers moi: «Ivan n'est pas un as de la discipline, mais il connaît la ville dans ses moindres recoins et il est très fiable. Ne sors jamais sans lui et dehors, fais tout ce qu'il te dit, même si tu ne vois pas pourquoi. Il parle un peu allemand, vous pourrez vous comprendre. Capisce? Je lui ai dis qu'il était dorénavant ton garde du corps personnel et qu'il répondait de ta vie sur sa tête». Ivan me salua et retourna dans la salle. Je me sentais épuisé. «Allez, va dormir, dit Thomas. Demain soir, on fête Noël».