Les bienveillantes
Sarabande
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Pourquoi tout était-il si blanc? La steppe n'avait pas été si blanche. Je reposais dans une étendue de blancheur. Peut-être avait-il neigé, peut-être gisais-je comme un soldat abattu, un étendard couché dans la neige. En tout cas, je n'avais pas froid. À vrai dire, difficile d'en juger, je me sentais entièrement détaché de mon corps. De loin, j'essayai d'identifier une sensation concrète: dans ma bouche, un goût de boue. Mais cette bouche flottait là, sans même une mâchoire pour la soutenir. Quant à ma poitrine, elle semblait écrasée sous plusieurs tonnes de pierre; je les cherchai des yeux, mais les apercevoir, impossible. Décidément, me dis-je, me voilà bien dispersé. Oh, mon pauvre corps. Je voulais me blottir dessus, comme on se blottit sur un enfant chéri, la nuit, dans le froid. En ces contrées blanches, sans fin, une boule de feu tournoyait, me crevait le regard. Mais ses flammes étrangement ne donnaient aucune chaleur à la blancheur. Impossible de la fixer, impossible de s'en détourner aussi, elle me poursuivait de sa présence désagréable. La panique me dominait; et si je ne retrouvais jamais mes pieds, comment alors la maîtriser? Que tout cela était difficile. Combien de temps passai-je ainsi? Je ne saurais le dire, une année gravidique au moins. Cela me donnait du temps pour observer les choses et c'est ainsi que lentement je constatai que tout ce blanc n'était pas uniforme; il y avait des gradations, aucune sans doute n'aurait mérité l'appellation de gris pâle, mais des variations quand même; pour les décrire, il aurait fallu un nouveau vocabulaire, aussi subtil et précis que celui des Inuits, pour décrire les états de la glace. Ce devait aussi être une question de texture; mais ma vue, sur ce point, semblait aussi peu sensible que mes doigts inertes. De lointains grondements me parvenaient. Je résolus de m'accrocher à un détail, une discontinuité du blanc, jusqu'à ce qu'il se livre à moi. Je consacrai encore au moins un siècle ou deux à cet effort immense, mais enfin je compris de quoi il retournait: c'était un angle droit. Allez, encore un effort. En étendant cet angle, je finis par en découvrir un autre, puis un autre encore; ainsi, eurêka, c'était d'un cadre qu'il s'agissait, maintenant cela allait plus vite, je découvrais d'autres cadres, mais tous ces cadres étaient blancs, et hors les cadres c'était blanc, et à l'intérieur des cadres aussi: peu d'espoir, désespérai-je, que j'en vienne à bout de sitôt. Sans doute fallait-il procéder par hypothèses. Serait-ce de l'art moderne? Mais ces cadres réguliers étaient parfois brouillés par d'autres formes, blanches également mais floues, molles. Ah, quel labeur d'interprétation, quel travail sans fin. Mais mon obstination me livrait continuellement de nouveaux résultats: la surface blanche qui s'étendait au loin était en fait striée, vallonnée, une steppe peut-être vue d'avion (mais pas d'un dirigeable, cela n'avait pas le même aspect). Quel succès! Je n'étais pas peu fier de moi. Encore un dernier effort, me semblait-il, et je viendrais à bout de ces mystères. Mais une catastrophe imprévue mit brutalement fin à mes recherches: la boule de feu mourut, et je fus plongé dans l'obscurité, une ténèbre épaisse, asphyxiante. Se débattre était vain; je hurlais, mais aucun son ne sortait de mes poumons écrasés. Je savais que je n'étais pas mort, car la mort elle-même ne pouvait être aussi noire; c'était bien pire que la mort, un cloaque, un marécage opaque; et l'éternité ne semblait qu'un instant en regard du temps que j'y passais. Enfin, la sentence fut levée: lentement, la noirceur sans fin du monde se défit. Et avec le retour magique de la lumière, je voyais les choses plus clairement; alors, nouvel Adam, la capacité de nommer les choses me fut rendue (ou peut-être simplement donnée): le mur, la croisée, le ciel laiteux derrière les vitres. Je contemplai ce spectacle extraordinaire avec émerveillement; puis je détaillai tout ce que mon regard pouvait rencontrer: la porte, la poignée de la porte, la faible ampoule sous son abat-jour, le pied du lit, les draps, des mains veinées, sans doute les miennes. La porte s'ouvrit et une femme apparut, vêtue de blanc; mais avec elle une couleur fit irruption dans ce monde, une forme rouge, vive comme le sang sur la neige, et cela m'affligea au-delà de toute mesure, et j'éclatai en sanglots. «Pourquoi pleurez-vous?» dit-elle d'une voix mélodieuse, et ses doigts pâles et frais me caressèrent la joue. Peu à peu je me calmai. Elle dit encore quelque chose que je ne distinguai pas; je la sentis manipuler mon corps; terrifié, je fermai les yeux, ce qui me donna enfin une mesure de pouvoir sur ce blanc aveuglant. Plus tard, un homme d'âge mûr apparut à son tour, ce devait être ce qu'on appelle entrer, donc, un homme d'âge mur, aux cheveux blancs, entra à son tour: «Ah, vous êtes donc réveillé!» s'écria-t-il sur un ton enjoué. Pourquoi disait-il cela? Cela faisait une éternité que je veillais; le sommeil, j'en avais oublié jusqu'au nom. Mais peut-être lui et moi ne pensions-nous pas à la même chose. Il s'assit près de moi, me retroussa sans ménagement la paupière, me ficha une lumière dans l'oeil: «Très bien, très bien», répétait-il, satisfait de son tour cruel. Enfin il partit aussi.
Je mis quelque temps encore à relier ces impressions fragmentaires et à comprendre que j'étais tombé aux mains de représentants de la profession médicale. Je dus prendre patience et apprendre à me laisser triturer: non seulement les femmes, des infirmières, prenaient avec mon corps des libertés inouïes, mais les médecins, hommes graves et sérieux, aux voix paternelles, entraient à tout moment, entourés d'une nuée de jeunes gens, tous en blouses, et, me soulevant sans vergogne, ils me déplaçaient la tête et discouraient sur mon compte, comme s'il se fût agi d'un mannequin. Je trouvais cela fort peu aimable, mais ne pouvais protester: l'articulation des sons, à l'instar d'autres facultés, me faisait encore défaut. Mais le jour où je pus enfin traiter distinctement un de ces messieurs de cochon, il ne se fâcha pas; au contraire, il sourit et applaudit: «Bravo hravo». Encouragé, je m'enhardis et repris lors des visites suivantes: «Ordure, salope, puant, Juif, enculé». Les médecins hochaient gravement la tête, les jeunes gens prenaient des notes sur des feuillets posé sur des planchettes; enfin, une infirmière me fit des remontrances «Vous pourriez être plus poli, quand même». – «Oui, c'est vrai, vous avez raison. Dois-je vous appeler meine Dame?» Elle agita une jolie petite main nue devant mes yeux: «Mein Fräulein», répondit-elle légèrement, et elle s'éclipsa. Pour une jeune fille, cette infirmière avait une poigne ferme et habile: lorsque je devais me soulager, elle me retournait, m'assistait, puis me torchait avec une efficacité réfléchie, les gestes sûrs et plaisants, libres de tout dégoût, d'une mère qui nettoie son enfant; comme si, elle peut-être encore vierge, elle avait fait ça toute sa vie. J'y prenais sans doute du plaisir, et me complaisais à lui demander ce service. Elle ou d'autres me nourrissaient aussi, me glissant des cuillerées de bouillon entre les lèvres; j'aurais préféré un bifteck saignant, mais n'osais en demander, ce n'était pas après tout un hôtel, mais, je l'avais enfin compris, un hôpital: et être un patient, c'est cela aussi, le mot veut dire précisément ce qu'il veut dire. Ainsi, sans doute, j'avais eu un accident de santé, dans des circonstances qui m'échappaient encore; et à en croire la fraîcheur des draps et le calme, la propreté des lieux, je ne devais plus me trouver à Stalingrad; ou alors les choses avaient bien changé. Effectivement, je me trouvais non plus à Stalingrad, mais, comme je l'appris enfin, à Hohenlychen, au nord de Berlin, à l'hôpital de la Croix-Rouge allemande. Comment j'étais arrivé là, nul ne pouvait me le dire; j'avais été livré dans un fourgon, on leur avait dit de s'occuper de moi, ils ne posaient pas de questions, ils s'occupaient de moi, et moi, je n'avais pas à poser de questions non plus, je devais me remettre sur pied.
Un jour, il y eut un brouhaha: la porte s'ouvrit, ma petite chambre s'emplit de monde, la plupart, cette fois, non pas en blanc mais en noir. Le plus petit d'entre eux, je le reconnus après un effort, ma mémoire me revenait tout à fait: c'était le Reichsführer-SS, Heinrich Himmler. Il était entouré d'autres officiers S S; à ses côtés se tenait un géant que je ne connaissais pas, au visage chevalin comme taillé à la serpe et barré de cicatrices. Himmler se planta auprès de moi et prononça une brève allocution de sa voix nasillarde et professorale; de l'autre côté du lit, des hommes photographiaient et filmaient la scène- Je compris peu de choses aux propos du Reichsführer: des termes isolés barbotaient à la surface de ses paroles, officier héroïque, honneur de la SS, rapports lucides, courageux, mais cela ne formait certes pas une narration où j'aurais pu me reconnaître, j'avais du mal à m'appliquer ces mots; et pourtant, le sens de la scène était clair, c'était bien de moi qu'on parlait, c'était à cause de moi que tous ces officiers et ces dignitaires rutilants se trouvaient réunis dans cette chambrette exiguë. Dans la foule, au fond, je reconnus Thomas; il me fit un geste amical, mais je ne pouvais hélas pas lui parler. Son discours terminé, le Reichsführer se tourna vers un officier aux lunettes rondes, assez grandes, à montures noires, qui lui tendit quelque chose d'un air empressé; puis il se pencha vers moi, et je vis avec une panique croissante se rapprocher son pince-nez, sa petite moustache grotesque, ses doigts gras et courts aux ongles sales; il voulait me poser quelque chose sur la poitrine, j'aperçus une épingle, j'étais terrifié à l'idée qu'il me pique; puis son visage descendit encore plus bas, il ne faisait absolument pas attention à mon angoisse, son haleine de verveine m'étouffait, et il me déposa un baiser humide sur le visage. Il se redressa et lança son bras en l'air en braillant; toute l'audience l'imitait, et mon lit était entouré d'une forêt de bras dressés, noirs, blancs, bruns; timidement, pour ne pas me faire remarquer, je levai aussi mon bras; cela eut son effet, car tout le monde se retourna et se pressa vers la porte; la foule s'écoula rapidement, et je restai seul, épuisé, incapable d'ôter cette curieuse chose froide qui pesait sur ma poitrine.
Je pouvais maintenant faire quelques pas, si l'on me soutenait; c'était pratique, cela me permettait d'aller aux W-C. Mon corps, si je me concentrais, recommençait à obéir à mes ordres, d'abord rétif, puis avec plus de docilité; seule la main gauche continuait à se tenir à l'écart du concert général; je pouvais en agiter les doigts, mais en aucun cas ils n'acceptaient de se fermer, de former un poing. Dans un miroir, je regardai pour la première fois mon visage: à vrai dire, je n'y reconnaissais rien, je ne voyais pas comment cet assemblage de traits si divers tenait ensemble, et plus je les considérais, plus ils me devenaient étrangers. Les bandes blanches qui entouraient mon crâne l'empêchaient au moins d'éclater, c'était déjà quelque chose et même de considérable, mais cela ne faisait pas avancer mes spéculations, ce visage ressemblait à une collection de pièces bien ajustées, mais provenant de puzzles différents. Enfin, un médecin vint me dire que j'allais partir: j'étais guéri, m'expliqua-t-il, ils ne pouvaient plus rien faire pour moi, on allait m'envoyer ailleurs reprendre des forces. Guéri! Quel mot étonnant, je ne savais même pas que j'avais été blessé. En fait, j'avais eu la tête traversée par une balle. Par un hasard moins rare qu'on ne le pense, m'expliqua-t-on patiemment, j'avais non seulement survécu, mais n'en garderais aucune séquelle; la raideur de ma main gauche, un léger trouble neurologique, persisterait encore quelque temps, mais disparaîtrait aussi. Cette précise information scientifique m'emplit de stupeur: ainsi, ces sensations inhabituelles et mystérieuses avaient donc une cause, explicable et rationnelle; or, même avec un effort, je ne parvenais pas à les rapporter à cette explication, elle me semblait creuse, controuvée; si la raison c'était cela, moi aussi, tel Luther, j'aurais voulu la traiter de Hure, de putain; et en effet, obéissant aux ordres calmes et patients des médecins, la raison relevait pour moi sa jupe, révélant qu'en dessous il n'y avait rien. D'elle, j'aurais pu dire la même chose que de ma pauvre tête un trou est un trou est un trou. L'idée qu'un trou puisse aussi être un tout ne me serait pas venue à l'esprit. Les bandages ôtés, je pus constater par moi-même qu'il n'y avait là presque rien à voir: sur mon front, une toute petite cicatrice ronde, juste au-dessus de l'œil droit; à l'arrière du crâne, à peine visible m'assurait-on, une bosse; entre les deux, mes cheveux qui repoussaient cachaient déjà les traces de l'opération que j'avais subie. Mais, à en croire ces médecins si sûrs de leur science, un trou me traversait la tête, un étroit corridor circulaire, un ouits fabuleux, fermé, inaccessible à la pensée, et si cela était vrai alors plus rien n'était pareil, comment aurait-ce pu l'être? Ma pensée du monde devait maintenant se réorganiser autour de ce trou. Mais tout ce que je pouvais dire de concret était: Je me suis réveillé, et plus rien ne sera jamais pareil. Tandis que je réfléchissais à cette impressionnante question, on vint me chercher et on me déposa sur un brancard dans un véhicule hospitalier; une des infirmières avait gentiment glissé dans ma poche l'écrin avec ma médaille, celle que m'avait donnée le Reichsführer. On m'amena en Poméranie, sur l'île d'Usedom près de Swinemünde; là, au bord de la mer, il y avait une maison de repos de la S S, une belle et spacieuse demeure; ma chambre, très claire, donnait sur la mer, et le jour, poussé en chaise roulante par une infirmière, je pouvais venir me placer devant une grande baie vitrée et contempler les eaux lourdes et grises de la Baltique, le jeu strident des mouettes, le sable froid, mouillé de la plage, tacheté de galets. Les couloirs et les salles communes étaient régulièrement lavés au phénol, et j'aimais cette odeur acre et équivoque, qui me rappelait avec âpreté les déchéances si savoureuses de mon adolescence les longues mains, presque bleues à force d'être translucides, des infirmières, des filles du Nord blondes et délicates, sentaient aussi le phénol, et les convalescents, entre eux, les appelaient les Karbol Mäuschen. Ces odeurs et ces sensations fortes me donnaient des érections, surprenantes tellement elles semblaient détachées de moi-même; l'infirmière qui me lavait en souriait et les épongeait avec la même indifférence que le reste; parfois, elles duraient, avec une patience résignée; j'aurais été incapable de me soulager. Qu'il y ait le jour était devenu pour moi une chose inattendue, folle, impossible à déchiffrer; un corps, c'était encore bien trop complexe pour moi, il fallait prendre les choses petit à petit.
J'aimais bien la vie réglée sur cette belle île froide et nue, toute de gris, de jaunes et de bleus pâles; il y avait là juste assez d'aspérités à quoi se raccrocher, pour ne pas être emporté par le vent, mais pas trop, on ne risquait pas de s'y écorcher. Thomas vint me voir; il m'apportait des cadeaux, une bouteille de cognac français et une belle édition reliée de Nietzsche; or, je n'avais pas le droit de boire, et lire, j'en aurais été bien incapable, le sens fuyait, l'alphabet se moquait de moi; je le remerciai et serrai ses cadeaux dans une commode. L'insigne de col de son bel uniforme noir portait maintenant, en sus des quatre losanges brodés en fil argenté, deux barres, et un chevron ornait le centre de ses épaulettes: il avait été promu S S-Obersturmbannführer, et moi aussi, m'informa-t-il, j'avais été promu, le Reichsführer me l'avait expliqué lors de la remise de médaille, mais je n'avais pas retenu ce détail. J'étais maintenant un héros allemand, le Schwarz Korps avait publié un article sur moi; ma décoration, que je n'avais jamais regardée, c'était la Croix de Fer, 1re classe (du coup j'avais aussi reçu la 2e classe, rétroactivement). Je n'avais aucune idée de ce que j'avais bien pu faire pour mériter cela, mais Thomas, gai et volubile, se répandait déjà en informations et commérages: Schellenberg avait enfin pris la place de Jost à la tête de l'Amt VI, Best s'était fait virer de France par la Wehrmacht mais le Führer l'avait nommé plénipotentiaire au Danemark; et le Reichsführer s'était finalement décidé à nommer un remplaçant à Heydrich, l'Obergruppenführer Kaltenbrunner, le grand ogre balafré que j'avais aperçu à ses côtés dans ma chambre. Le nom ne me disait presque rien, je savais qu'il avait été HSSPF-Danube et qu'on le considérait généralement comme un homme insignifiant; Thomas, lui, se montrait ravi du choix, Kaltenbrunner était presque son «pays», parlait le même dialecte que lui, et l'avait déjà invité à dîner. Lui-même s'était vu nommer Gruppenleiter adjoint du IV A, sous Panzinger, le substitut de Müller. Ces détails éveillaient à vrai dire fort peu d'intérêt en moi, mais j'avais réappris à être poli, et je le félicitai, car il avait l'air très content, et de son sort, et de sa personne. Il me narra avec beaucoup d'humour les funérailles grandioses de la 6e armée; officiellement, tout le monde, de Paulus au dernier Gefreiter, avait résisté jusqu'à la mort; en fait, seul un général, Hartmann, avait été tué au feu, et un seul (Stempel) avait jugé bon de se suicider; les vingt-deux autres, dont Paulus, avaient fini aux mains des Soviétiques. «Ils vont les retourner comme des gants, dit allègrement Thomas. Tu vas voir». Pendant trois jours, toutes les radios du Reich avaient suspendu leurs émissions pour passer de la musique funèbre. «Le pire, c'était Bruckner. La septième. Sans arrêt. Impossible d'y échapper. J'ai cru devenir fou». Il me raconta encore, mais presque en passant, comment j'étais arrivé là: j'écoutai son récit avec attention, et je puis donc le rapporter, mais moins encore que le reste je ne pouvais le raccorder à rien, cela restait un récit, véridique à n'en pas douter, mais un récit néanmoins, guère plus qu'une suite de phrases agencées selon un ordre mystérieux et arbitraire, régies par une logique qui avait peu à voir avec celle qui me permettait, à moi, de respirer l'air salé de la Baltique, de sentir lorsqu'on me sortait le vent sur mon visage, d'amener des cuillerées de soupe du bol à ma bouche, puis d'ouvrir mon anus lorsque le moment venait d'en évacuer les déchets. Selon ce récit, auquel je ne modifie rien, je me serais éloigné du voisinage de Thomas et des autres, en direction des lignes russes, d'une zone exposée, sans prêter la moindre attention à leurs cris; avant qu'ils puissent me rattraper, il y avait eu un coup de feu, un seul, et j'étais tombé comme une masse. Ivan s'était courageusement exposé pour tirer mon corps à l'abri, il avait aussi essuyé un coup de feu, mais la balle avait traversé sa manche sans le toucher. Moi – et en ceci la version de Thomas recoupait les explications du médecin de Hohenlychen -, le coup m'avait frappé à la tête; mais, à la surprise de ceux qui se pressaient autour de moi, je respirais encore. On m'avait porté à un point de secours; là, le médecin déclara qu'il ne pouvait rien faire, mais puisque je m'obstinais à respirer, il me dirigea sur Goumrak, où se trouvait le meilleur bloc chirurgical du Kessel. Thomas avait réquisitionné un véhicule et m'y porta lui-même, puis, estimant avoir fait tout le possible, il me laissa. Le soir même il avait reçu ses ordres de départ. Mais le lendemain Goumrak, piste principale depuis la chute de Pitomnik, devait aussi évacuer devant l'avancée russe. Il monta donc à Stalingradski, d'où partaient encore quelques avions; tandis qu'il attendait, par désœuvrement, il visita l'hôpital de fortune installé sous des tentes et me trouva là, inconscient, la tête bandée, mais respirant toujours comme un soufflet de forge. Un infirmier, pour une cigarette, lui raconta qu'on m'avait opéré à Goumrak, il ne savait pas trop, il y avait eu une altercation, et puis un peu plus tard le chirurgien avait été tué par un obus de mortier tombé sur le bloc, mais moi j'étais toujours vivant, et en tant qu'officier j'avais droit à des égards; à l'évacuation, on m'avait placé dans un véhicule et amené ici. Thomas avait voulu me faire mettre dans son avion, mais les Feldgendarmes refusèrent, car les contours rouges de mon étiquette VERWUNDETE signifiaient «Intransportable». «Je ne pouvais pas attendre, parce que mon avion partait. Et puis ça a recommencé à canarder. Alors j'ai trouvé un type bien esquinté mais avec une étiquette ordinaire et je l'ai échangée contre la tienne. De toute façon, il ne s'en serait pas sorti. Puis je t'ai laissé avec les blessés au bord de la piste et je suis parti. Ils t'ont chargé sur l'avion suivant, un des tout derniers. Tu aurais dû voir leurs visages, à Mélitopol, lorsque je suis arrivé. Personne ne voulait me serrer la main, ils avaient trop peur des poux. Sauf Manstein, lui il serrait la main à tout le monde. À part moi il n'y avait presque que des officiers des panzers. Ce n'est pas étonnant, vu que c'est Hube qui dressait les listes pour Milch. On ne peut faire confiance à personne». Je me laissai aller sur les coussins et fermai les yeux. «À part nous, qui d'autre s'en est sorti?» – «À part nous? Seulement Weidner, tu te souviens? de la Gestapostelle. Moritz a aussi reçu des ordres, mais on n'a jamais retrouvé sa trace. On n'est même pas sûrs qu'il ait pu partir». – «Et le petit, là? Ton collègue, celui qui s'était pris un éclat et qui était si content?» – «Vopel? Il a été évacué avant même que tu sois blessé, mais son Heinkel s'est fait descendre au décollage par un Sturmovik». – «Et Ivan?» Il produisit un porte-cigarette en argent: «Je peux fumer? Oui? Ivan? Eh bien, il est resté, bien sûr. Tu ne crois quand même pas qu'on allait donner la place d'un Allemand à un Ukrainien?» – «Je ne sais pas. Lui aussi, il se battait pour nous». Il tira sur sa cigarette et dit en souriant: «Tu fais de l'idéalisme déplacé. Je vois que ton coup dans la tête ne t'a pas arrangé. Tu devrais t'estimer heureux d'être vivant» Heureux d'être vivant? Cela me semblait aussi incongru que d'être né.
Tous les jours, de nouveaux blessés affluaient: ils arrivaient de Koursk, de Rostov, de Kharkov, reprises une à une par les Soviétiques, de Kasserine aussi; et quelques mots échangés avec les derniers venus en disaient bien plus long que les communiqués militaires. Ces communiqués, qu'on nous passait dans les salles communes sur de petits haut-parleurs, étaient introduits par l'ouverture de la cantate de Bach Eine Feste Burg ist unser Gott; or la Wehrmacht se servait de l'arrangement de Wilhelm Friedmann, le fils dissolu de Johann Sebastian, qui avait ajouté trois trompettes et une timbale à l'orchestration épurée de son père; prétexte amplement suffisant, selon moi, pour fuir la salle à chaque reprise, évitant ainsi de me saouler du flot d'euphémismes lénifiants, qui durait parfois vingt bonnes minutes. Je n'étais pas le seul à manifester une certaine aversion pour ces communiqués; une infirmière que je retrouvais souvent, à ces moments-là, ostensiblement occupée sur une terrasse, m'expliqua un jour que la plupart des Allemands avaient appris l'encerclement de la 6e armée en même temps que sa destruction, ce qui avait peu fait pour tempérer le choc moral. Il n'avait pas été sans conséquences pour la vie de la Volksgemeinschaft; les gens parlaient et critiquaient, ouvertement; un semblant de révolte estudiantine s'était même déclaré à Munich. Cela, bien entendu, je ne l'avais appris ni à la radio, ni par les infirmières, ni par les patients, mais par Thomas, maintenant bien placé pour être informé de ce type d'événement. On avait distribué des tracts subversifs, peint des slogans défaitistes sur les murs; la Gestapo avait dû intervenir vigoureusement, et l'on avait déjà condamné et exécuté les meneurs, pour la plupart de jeunes égarés. Parmi les conséquences annexes de la catastrophe pouvait également se compter, hélas, le retour fracassant sur le devant de la scène politique du Dr. Goebbels: sa déclaration de guerre totale, au Sportspalast, nous avait été intégralement retransmise à la radio, sans possibilité d'y échapper; dans une maison de repos de la SS, on prenait malheureusement ce genre de chose au sérieux.
Les beaux Waffen-SS qui remplissaient les chambrées se trouvaient pour la plupart en piteux état: souvent, il leur manquait des morceaux de bras ou de jambes, voire une mâchoire, l'ambiance n'était pas toujours très gaie. Mais je notais avec intérêt que presque tous, en dépit de ce que pouvaient suggérer la plus banale considération des faits ou l'étude d'une carte, gardaient entière leur foi en l'Endsieg et leur vénération du Führer. Ce n'était pas le cas de tout le monde, certains, en Allemagne, commençaient lucidement, à partir des faits et des cartes, à tirer objectivement des conclusions; j'en avais discuté avec Thomas; et il m'avait même laissé entendre qu'il y en avait, comme Schellenberg, pour réfléchir aux conséquences logiques de leurs conclusions, et pour songer à agir sur ces bases. De tout cela, bien entendu, je ne discutais pas avec mes camarades de malheur: les démoraliser encore plus, leur ôter à la légère ce qui faisait le fond de leurs vies meurtries, cela n'aurait eu aucun sens. Je reprenais des forces: je pouvais maintenant m'habiller, marcher seul sur la plage, dans le vent et le cri rauque des mouettes; ma main gauche commençait enfin à m'obéir. Vers la fin du mois (tout ceci se passait en février 1943), le médecin-chef de l'établissement, après m'avoir examiné, me demanda si je me sentais capable de partir avec tout ce qui arrivait, ils manquaient de place, et je pourrais tout aussi bien achever ma convalescence en famille. Je lui expliquai aimablement que retourner dans ma famille n'était pas à l'ordre du jour, mais que s'il le souhaitait, je partirais, j'irais en ville, à l'hôtel. Les papiers qu'il me délivra me donnaient trois mois de congé. Ainsi, je pris le train et me transportai à Berlin. Là, je louai une chambre dans un bon hôtel, l'Eden, dans la Budapesterstrasse: une suite spacieuse, avec un salon, une chambre à coucher, et une belle salle de bain carrelée; l'eau chaude, ici, n'était pas rationnée, et tous les jours je me coulais dans la baignoire, j'en ressortais une heure plus tard avec la peau rouge vif, et m'effondrais nu sur mon lit, le cœur battant la chamade. Il y avait aussi une porte-fenêtre et un étroit balcon donnant sur le Zoo: le matin, en me levant et en buvant mon thé, je regardais les gardiens faire leurs rondes et nourrir les bêtes, j'y prenais un grand plaisir. Bien sûr, tout cela coûtait assez cher; mais j'avais touché d'un coup ma solde accumulée depuis vingt et un mois; avec les primes, cela faisait une somme coquette, je pouvais bien m'amuser à dépenser un peu. Je commandai ainsi chez le tailleur de Thomas un magnifique uniforme noir, sur lequel je fis coudre mes nouveaux galons de Sturmbannführer et fixai mes médailles (en sus de la Croix de Fer et de ma Croix du Service de guerre, j'avais reçu des médailles mineures: pour ma blessure, pour la campagne d'hiver 41-42, avec un peu de retard, et une médaille du NSDAP qu'on donnait à peu près à n'importe qui); moi qui n'aime pas trop les uniformes, je devais reconnaître que j'avais fière allure, et c'était une joie d'aller ainsi flâner en ville, la casquette un peu de travers, les gants négligemment tenus à la main; à me voir, qui aurait songé que je n'étais au fond qu'un bureaucrate? La ville, depuis mon départ, avait quelque peu changé d'aspect. Partout les mesures prises contre les raids aériens des Anglais la défiguraient: une énorme tente de cirque, faite de filets camouflés avec des bouts de tissu et des branches de sapin, recouvrait la Charlottenburgstrasse depuis la porte de Brandebourg jusqu'au fond du Tiergarten, obscurcissant l'avenue même en plein jour; la colonne de la Victoire avait perdu sa feuille d'or en faveur d'une affreuse peinture brune et de filets; sur l'Adolf-Hitler Platz et encore ailleurs, on avait édifié des immeubles factices, vastes décors de théâtre sous lesquels circulaient les autos et les tramways; et une construction fantastique dominait le Zoo près de mon hôtel, comme tirée d'un rêve d'angoisse, un immense fortin médiéval en béton, hérissé de canons censés protéger humains et animaux des Luftmörder britanniques: je n'étais pas peu curieux de voir cette monstruosité à l'œuvre. Mais il faut reconnaître que les attaques, à cette époque, pour autant qu'elles terrifiaient la population, avaient peu de chose à voir avec ce qui viendrait plus tard. Presque tous les bons restaurants avaient été fermés pour cause de mobilisation totale; Gering avait bien tenté de protéger Horcher, son établissement favori, et avait fait poster une garde, mais Goebbels, en sa qualité de Gauleiter de Berlin, avait organisé une manifestation spontanée de la colère du peuple, au cours de laquelle on avait brisé toutes les fenêtres; et Göring avait dû plier. Thomas et moi ne fûmes pas les seuls à ricaner de cet incident: à défaut d'un régime «Stalingrad», un peu d'abstinence ne ferait pas de mal au Reichsmarschall. Thomas, heureusement, connaissait des clubs privés, exemptés des nouvelles régulations: on pouvait s'y gaver de homard ou d'huîtres, qui coûtaient cher mais n'étaient pas rationnés, et y boire du vin de Champagne, strictement contrôlé en France même, mais pas en Allemagne; le poisson, malheureusement, restait introuvable, tout comme la bière. Ces endroits faisaient parfois montre d'un esprit curieux, vu l'ambiance générale au Fer à Cheval Doré, il y avait une hôtesse noire, et les clientes pouvaient monter à cheval sur une petite piste de cirque, pour exposer leurs jambes; au Jockey Club, l'orchestre jouait de la musique américaine; on ne pouvait pas danser, mais le bar restait décoré de portraits photographiques de stars de Hollywood, et même de Leslie Howard. Je me rendis rapidement compte que la gaieté qui m'avait saisi en arrivant à Berlin restait plaquée en surface; dessous, cela se fragilisait, effroyablement, je me sentais fait d'une substance friable, qui se désagrégeait au moindre souffle. Partout où je portais mon regard, le spectacle de la vie ordinaire, la foule dans les tramways ou le S-Bahn, le rire d'une femme élégante, le froissement satisfait d'un journal, me heurtaient comme le contact avec une lamelle de verre tranchante. J'avais le sentiment que le trou dans mon front s'était ouvert sur un troisième œil, un œil pinéal, non tourné vers le soleil, capable de contempler la lumière aveuglante du soleil, mais dirigé vers les ténèbres, doué du pouvoir de regarder le visage nu de la mort, et de le saisir, ce visage, derrière chaque visage de chair, sous les sourires, à travers les peaux les plus blanches et les plus saines, les yeux les plus rieurs. Le désastre était déjà là et ils ne s'en rendaient pas compte, car le désastre, c'est l'idée même du désastre à venir, qui ruine tout bien avant l'échéance. Au fond, me répétai-je avec une vaine amertume, il n'y a que les neuf premiers mois où l'on est tranquille, et après l'archange à l'épée de feu vous chasse à tout jamais par la porte marquée Lasciate ogni speranza, et l'on ne voudrait plus qu'une chose, revenir en arrière, alors que le temps continue à vous pousser impitoyablement en avant et qu'au bout il n'y a rien, strictement rien. Ces pensées, elles n'avaient rien d'original, elles étaient à la portée du moindre soldat perdu dans les neiges de l'Est, qui sait, lui, en écoutant le silence, que la mort est proche, et qui perçoit la valeur infinie de chaque inspiration, de chaque battement de cœur, de l'odeur froide et cassante de l'air, du miracle de la lumière du jour. Mais la distance depuis le front est comme une couche de graisse morale, et à regarder ces gens satisfaits j'en avais parfois le souffle court, je voulais crier. J'allai chez le coiffeur: là, soudain, devant le miroir, incongrue, la peur. C'était une pièce blanche, propre, stérile, moderne, un salon discrètement cher; un ou deux clients occupaient les autres chaises. Le coiffeur m'avait affublé d'une longue blouse noire, et sous cette robe mon cœur battait la chamade, mes entrailles sombraient dans un froid humide, la panique noyait mon corps entier, le bout de mes doigts picotait. Je regardai mon visage: il était calme, mais derrière ce calme la peur avait tout effacé. Je fermai les yeux: snip, snip, faisaient dans mon oreille les petits ciseaux patients du coiffeur. En rentrant, j'eus cette pensée: Oui, continue à te répéter que tout ira bien, on ne sait jamais, tu finiras peut-être par te convaincre. Mais je n'arrivais pas à me convaincre, je vacillais. Pourtant, je n'avais aucun symptôme physique, comme ceux que j'avais connus en Ukraine ou à Stalingrad: je n'étais pas pris de nausées, je ne vomissais pas, ma digestion restait parfaitement réglée. Simplement, dans la rue, j'avais l'impression de marcher sur du verre prêt, à tout moment, à éclater sous mes pieds. Vivre demandait une attention soutenue aux choses, qui m'épuisait Dans une des petites rues tranquilles près du Landwehrkanal, je trouvai, sur le rebord d'une fenêtre, au rez-de-chaussée, un long gant de femme en satin bleu. Sans réfléchir je le pris et continuai à marcher. Je voulus l'essayer; bien sûr, il était trop petit, mais la texture du satin m'excitait. J'imaginai la main qui devait porter ce gant: cette pensée me troubla. Je n'allais pas le garder; seulement voilà, pour m'en débarrasser, il me fallait une autre fenêtre, avec un petit rail en fer forgé autour du rebord, et de préférence dans un immeuble ancien; or, dans cette rue, il n'y avait que des échoppes, aux devantures muettes et closes. Enfin, juste avant mon hôtel, je trouvai la fenêtre qui convenait. Les volets étaient tirés; je déposai doucement le gant au milieu du rebord, telle une offrande. Deux jours plus tard les volets restaient toujours fermés, et le gant demeurait là, signe opaque, discret, qui cherchait certainement à me dire quelque chose, mais quoi? Thomas devait commencer à deviner mon état d'esprit, car passé les premiers jours je ne l'appelais plus, je ne sortais plus dîner avec lui; à vrai dire, je préférais errer dans la ville, ou bien contempler de mon balcon les lions, les girafes et les éléphants du Zoo, ou encore flotter dans ma luxueuse baignoire, gaspillant l'eau chaude sans la moindre honte. Dans le louable souci de me distraire, Thomas me demanda de sortir avec une jeune femme, une secrétaire du Führer qui passait sa permission à Berlin et y connaissait peu de monde; par politesse, je ne voulus pas refuser. Je l'emmenai dîner à l'hôtel Kempinski: même si les plats y étaient affublés de noms patriotiques idiots, la cuisine restait excellente, et à la vue de mes médailles on ne m'y tracassait pas trop avec les histoires de rationnement. La jeune fille, qui se nommait Grete V., se rua avec avidité sur les huîtres, les faisant glisser l'une après l'autre entre ses rangées de dents: à Rastenburg, apparemment, on mangeait médiocrement. «Et encore! s'exclamait-elle. Heureusement, on n'est pas obligés de manger la même chose que le Führer». Tandis que je lui resservais du vin, elle me raconta que Zeitzler, le nouveau chef d'état-major de l'OKH, scandalisé par les mensonges grossiers de Göring concernant le ravitaillement aérien du Kessel, avait ouvertement commencé en décembre à se faire servir, au casino, la même ration que les soldats de la 6e armée. Il avait rapidement perdu du poids et le Führer avait dû l'obliger à cesser ces démonstrations maladives; en revanche, on avait interdit le Champagne et le cognac. Tandis qu'elle parlait, je l'observais: son apparence était peu ordinaire. Elle avait la mâchoire forte, très longue; son visage cherchait la normalité mais semblait masquer un désir lourd, secret, qui sourdait par la biffure sanglante de son rouge à lèvres. Ses mains étaient très animées, ses doigts rougis par une mauvaise circulation; elle avait des articulations d'oiseau, fines, osseuses, aiguës; des marques étranges lui coupaient le poignet gauche, comme une trace de bracelets ou de cordelettes. Je la trouvais élégante et animée, mais voilée par une fausseté niuette. Comme le vin la rendait volubile, je la fis parler de l'intimité du Führer, qu'elle décrivit avec un manque surprenant de pudeur: chaque soir, il discourait durant des heures, et ses monologues étaient si répétitifs, si ennuyeux, si stériles, que les secrétaires, les assistants et les adjudants avaient établi un système de rotation pour l'écouter; ceux dont c'était le tour ne se couchaient qu'à l'aube. «Bien entendu, ajouta-t-elle, c'est un génie, le sauveur de l'Allemagne. Mais cette guerre l'épuise». Le soir, vers cinq heures, après les conférences mais avant le dîner, les films et le thé nocturne, il y avait un café pour les secrétaires; là, entouré uniquement de femmes, il était bien plus cordial – avant Stalingrad du moins-, il plaisantait, taquinait les filles, et l'on ne parlait pas politique. «Est-ce qu'il flirte avec vous?» demandai-je avec amusement. Elle prit un air sérieux: «Oh, non, jamais!» Elle m'interrogea sur Stalingrad; je lui en donnai une description féroce et grinçante, qui la fit d'abord rire aux larmes, mais ensuite la mit si mal à l'aise qu'elle coupa court. Je la raccompagnai à son hôtel, près de la Anhalter Banhof; elle m'invita à monter prendre un verre, mais je refusai gracieusement; ma courtoisie avait des limites. Dès que je la quittai, je fus envahi par un sentiment fébrile, inquiet: à quoi cela me servait-il de perdre ainsi mon temps? Que pouvaient me faire, à moi, les commérages et les ragots de couloir sur notre Führer? Quel intérêt de me pavaner ainsi devant une greluche peinturlurée, qui n'attendait de moi, au fond, qu'une chose? Mieux valait être tranquille. Mais même à mon hôtel, pourtant de première classe, la tranquillité me fuyait: à l'étage du dessous se tenait une fête bruyante, et la musique, les cris, les rires montaient par le plancher et me prenaient à la gorge. Couché sur mon lit dans l'obscurité, je songeais aux hommes de la 6e armée: cette soirée dont je parle se déroulait début mars, cela faisait plus d'un mois que les dernières unités s'étaient rendues; les survivants, pourris de vermine et de fièvre, devaient se trouver en route pour la Sibérie ou le Kazakhstan, là, en ce même moment où je respirais si péniblement l'air nocturne de Berlin, et pour eux, pas de musique, pas de rires, des cris d'un tout autre genre. Et il n'y avait pas qu'eux, c'était partout, le monde entier se tordait de douleur, et tout cela, ce n'était pas pour que les gens s'amusent, pas tout de suite en tout cas, il faudrait attendre un peu, un temps décent devait s'écouler. Une angoisse fétide, méchante, montait et m'étouffait. Je me levai, fouillai dans le tiroir du bureau, en tirai mon pistolet de service, vérifiai qu'il était chargé, le remis en place. Je regardai ma montre: deux heures du matin. J'enfilai ma veste d'uniforme (je ne m'étais pas déshabillé) et descendis sans la boutonner. À la réception, je demandai le téléphone et appelai Thomas à l'appartement qu'il louait: «Désolé de te déranger si tard». – «Non, ce n'est rien. Qu'y a-t-il?» Je lui expliquai mes poussées homicides. À ma surprise, il ne réagit pas ironiquement, mais me dit très sérieusement: «C'est normal. Ces gens sont des salauds, des profiteurs. Mais si tu tires dans le tas, tu auras quand même des ennuis». – «Que suggères-tu, alors?» – «Va leur parler. S'ils ne se calment pas, on avisera. J'appellerai des amis». – «Bien, je vais y aller.» Je raccrochai et remontai à l'étage en dessous du mien; je trouvai facilement la bonne porte et frappai. Une belle grande femme en tenue de soirée un peu négligée m'ouvrit, les yeux brillants. «Oui?» Derrière elle, la musique rugissait, j'entendais des tintements de verres, des rires affolés. «C'est votre chambre?» demandai-je, le cœur battant. – «Non. Attendez». Elle se retourna: «Dicky! Dicky! Un officier te demande». Un homme en veston, un peu ivre, vint vers la porte; la femme nous regardait sans cacher sa curiosité. «Oui, Herr Sturmbannführer? fit-il. Que puis-je pour vous?» Sa voix affectée, cordiale, presque brouillée traduisait l'aristocrate de vieille souche. Je m'inclinai légèrement et débitai d'un ton le plus neutre possible: «J'habite la chambre au-dessus de la vôtre. Je reviens de Stalingrad où j'ai été grièvement blessé et où presque tous mes camarades sont morts. Vos festivités me dérangent. J'ai voulu descendre vous tuer, mais j'ai téléphoné à un ami, qui m'a conseillé de venir vous parler d'abord. Alors, voilà, je suis venu vous parler. Il vaudrait mieux pour nous tous que je n'aie pas à redescendre». L'homme avait blêmi: «Non, non»… Il se retourna: «Gofi! Coupe la musique! Coupe!» Il me regarda. «Excusez-nous. Nous allons arrêter tout de suite». – «Merci». Alors que je remontais, vaguement satisfait, je l'entendis crier: «Tout le monde dehors! C'est fini. Dégagez!» J'avais touché un nerf, et ce n'était pas une question de peur: lui aussi, subitement, il avait compris, et il avait eu honte. Dans ma chambre, tout était tranquille maintenant; les seuls bruits étaient le passage occasionnel d'une voiture, le barrissement d'un éléphant insomniaque. Pourtant, je ne me calmais pas: mon action m'apparaissait comme une mise en scène, mue par un sentiment vrai et obscur, mais ensuite faussée, déviée en une rage de parade, conventionnelle. Mais là justement se situait le problème: à m'observer ainsi, en permanence, avec ce regard extérieur, cette caméra critique, comment pouvais-je prononcer la moindre parole vraie, faire le moindre geste vrai? Tout ce que je faisais devenait un spectacle pour moi-même; ma réflexion elle-même n'était qu'une autre façon de me mirer, pauvre Narcisse qui faisais continuellement le beau pour moi-même, mais qui n'en étais pas dupe. L'impasse dans laquelle je m'étais enfoncé depuis la fin de mon enfance, c'était cela: il n'y avait eu qu'Una, avant, pour me tirer hors de moi-même, me faire m'oublier un peu, et depuis que je l'avais perdue, je ne cessais de me regarder avec un regard qui se confondait en pensée avec le sien mais restait, sans échappatoire aucune, le mien. Sans toi, je ne suis pas moi: et cela, c'était la terreur pure, mortelle, sans rapport aucun avec les terreurs délicieuses de l'enfance, un arrêt sans appel, sans jugement aussi. Ce fut aussi durant ces premières journées de mars 1943 que le Dr. Mandelbrod m'invita à prendre le thé.
Je connaissais Mandelbrod et son associé, Herr Leland, depuis un certain temps. Autrefois, après la Grande Guerre – et peut-être même avant, mais je n'ai aucun moyen de le vérifier -, mon père avait travaillé pour eux (il semblerait que mon oncle leur ait aussi servi d'agent à l'occasion). Leurs rapports, d'après ce que j'avais peu à peu compris, dépassaient la simple relation d'employeur à employé: après la disparition de mon père, le Dr. Mandelbrod et Herr Leland avaient assisté ma mère dans ses recherches, et l'avaient peut-être aussi soutenue financièrement, mais c'est moins sûr. Et ils avaient continué à jouer un rôle dans ma vie; en 1934, lorsque je préparais ma rupture avec ma mère, pour venir en Allemagne, je pris contact avec Mandelbrod, qui était depuis longtemps déjà une figure respectée au sein du Mouvement; il m'encouragea, m'offrit son aide; c'est lui aussi qui m'a poussé – mais pour l'Allemagne, maintenant, non plus pour la France – à poursuivre mes études, et qui organisa mon inscription à Kiel ainsi qu'à la SS. Malgré son nom à consonance juive, c'était, comme le ministre Rosenberg, un pur Allemand de vieille souche prussienne, avec peut-être une goutte de sang slave; Herr Leland, lui, était d'origine britannique, mais ses convictions germanophiles l'avaient poussé à renier son pays natal bien avant ma naissance. C'étaient des industriels, mais leur position exacte serait malaisée à définir. Ils siégeaient dans plusieurs conseils d'administration, notamment celui d'IG Farben, et participaient financièrement à d'autres entreprises encore, sans que leurs noms restent associés à l'une d'elles en particulier; on les disait très influents dans le secteur chimique (ils siégeaient tous deux au Reichsgruppe pour l'industrie chimique) et aussi dans le secteur des métaux. En outre, ils étaient proches du Parti depuis le Kampfzeit, et avaient contribué à le financer à ses débuts; d'après Thomas, avec qui j'en avais une fois discuté avant la guerre, ils détenaient des postes à la chancellerie du Führer, mais sans être tout à fait subordonnés à Philipp Bouhler; et ils avaient leurs entrées auprès des plus hautes sphères de la chancellerie du Parti. Enfin, le Reichsführer-SS en avait fait des S S-Gruppenführer honoraires, et des membres du Freundeskreis Himmler; mais Thomas, mystérieusement, affirmait que cela ne donnait à la S S aucune influence sur eux, et que si influence il y avait, c'était plutôt dans l'autre sens. Il s'était montré très impressionné lorsque je lui appris mes relations avec eux, et visiblement il m'enviait même un peu d'avoir de tels protecteurs. Pourtant, leur intérêt pour ma carrière avait varié selon les époques lorsque je m'étais pour ainsi dire retrouvé sur une voie de garage, après mon rapport de 1939, j'avais cherché à les voir; mais c'était une période mouvementée, j'avais mis plusieurs mois à obtenir une réponse, et ce ne fut qu'au moment de l'invasion de la France qu'ils m'invitèrent à dîner: Herr Leland, à son habitude, était resté plutôt taciturne, et le Dr. Mandelbrod se préoccupait surtout de la situation politique; mon travail n'avait pas été évoqué, et je n'avais pas osé aborder le sujet moi-même. Je ne les avais pas revus depuis. L'invitation de Mandelbrod me prit donc au dépourvu: que pouvait-il me vouloir? Pour l'occasion je mis mon uniforme neuf et toutes mes décorations. Leurs bureaux particuliers occupaient les deux derniers étages d'un bel immeuble sur Unter den Linden, à côté de l'Académie des sciences et du siège du Reichsvereinigung Kohle, l'Association pour le charbon où ils jouaient d'ailleurs aussi un rôle. L'entrée ne portait aucune plaque. Dans le hall, mes papiers furent vérifiés par une jeune femme aux longs cheveux châtains tirés en arrière, qui portait des vêtements anthracite sans insignes, mais taillés comme un uniforme, avec une culotte d'homme et des bottes plutôt qu'une jupe. Satisfaite, elle m'escorta jusqu'à un ascenseur privé, qu'elle actionna avec une clef suspendue à son cou par une longue chaînette, et m'accompagna jusqu'au dernier étage, sans un mot. Je n'étais jamais venu ici: dans les années 30, ils avaient une autre adresse, et de toute façon je les rencontrais la plupart du temps au restaurant ou dans l'un des grands hôtels. L'ascenseur s'ouvrit sur une large salle de réception meublée en bois et en cuir sombre, sertis d'éléments décoratifs en étain poli et en verre opaque, élégants et discrets. La femme qui m'escortait me laissa là; une autre, vêtue à l'identique, me prit mon manteau et alla l'accrocher dans une penderie. Elle me pria aussi de lui remettre mon arme de service, et, la tenant avec un naturel étonnant dans ses beaux doigts soigneusement manucurés, elle la rangea dans un tiroir qu'elle ferma à clef. On ne me fit pas patienter et elle m'introduisit par une double porte capitonnée. Le Dr. Mandelbrod m'attendait au fond d'une immense pièce, derrière un large bureau en acajou aux reflets rougeâtres, dos à une longue baie vitrée elle aussi opaque, qui laissait filtrer une lumière pâle, laiteuse. Il me paraissait encore plus obèse qu'à notre dernière rencontre. Plusieurs chats flânaient sur les tapis ou dormaient sur les meubles en cuir et sur son bureau. Il m'indiqua de ses doigts boudinés un canapé disposé sur la gauche devant une table basse: «Bonjour, bonjour. Assieds-toi, j'arrive». Je n'avais jamais pu comprendre comment une voix si belle et si mélodieuse pouvait émaner de tant de couches de graisse; cela me surprenait toujours. Casquette sous le bras, je traversai la pièce et pris place sur le siège, déplaçant un chat mi-blanc, mi-tigré, qui ne m'en tint pas rigueur mais se glissa sous la table pour aller se réinstaller ailleurs. J'examinai la pièce: tous les murs étaient capitonnés de cuir, et à part des éléments stylistiques comme ceux de l'antichambre il n'y avait aucune décoration, pas de tableaux ni de photographies, pas même un portrait du Führer. La surface de la table basse par contre était composée d'une superbe marqueterie, un labyrinthe complexe en bois précieux, protégé par une épaisse plaque de verre. Seuls les poils de chats collés aux meubles et aux tapis déparaient ce décor discret, feutré. Il régnait une odeur vaguement désagréable. Un des chats se frotta contre mes bottes en ronronnant, la queue dressée; je tentai de le chasser du bout du pied, mais il n'y prêtait pas attention. Mandelbrod, entre-temps, avait dû appuyer sur un bouton caché: une porte presque invisible s'ouvrit dans le mur à la droite de son bureau et une autre femme entra, vêtue comme les deux premières, mais avec des cheveux tout à fait blonds. Elle passa derrière Mandelbrod, le tira en arrière, le fit pivoter, et le poussa le long de son bureau dans ma direction. Je me levai. Mandelbrod avait en effet grossi; alors qu'auparavant il circulait dans une chaise roulante ordinaire, il était maintenant installé dans un vaste fauteuil circulaire monté sur une petite plate-forme, comme une énorme idole orientale, élé-phantesque, impavide. La femme poussait cet appareil massif sans aucun effort visible, sans doute en actionnant et contrôlant un système électrique. Elle vint le placer devant la table basse que je contournai pour lui serrer la main; il m'effleura à peine le bout des doigts tandis que la femme repartait par où elle était venue. «Assieds-toi, je t'en prie», murmura-t-il de sa belle voix. Il était vêtu d'un épais costume de laine brune; sa cravate disparaissait sous un plastron de chair qui lui pendait du cou. Un bruit grossier se fit entendre sous lui et une odeur épouvantable monta jusqu'à moi; je fis un effort pour rester impassible. En même temps un chat lui sautait sur les genoux et il éternua, puis se mit à le caresser, avant d'éternuer encore: chaque éternuement venait comme une petite explosion qui faisait sursauter le chat. «Je suis allergique à ces pauvres créatures, renifla-t-il, mais je les aime trop». La femme réapparut avec un plateau: elle vint jusqu'à nous d'un pas égal et assuré, disposa un service à thé sur la table basse, fixa une tablette à l'accoudoir du fauteuil de Mandelbrod, nous versa deux tasses et disparut à nouveau, tout cela aussi discrètement, aussi silencieusement que les chats. «Il y a du sucre et du lait, dit Mandelbrod. Sers-toi. Moi, je n'en prends pas». Il me scruta quelques instants: une lueur malicieuse pétillait dans ses petits yeux presque noyés au fond des plis de graisse. «Tu as changé, déclara-t-il. L'Est t'a fait du bien. Tu as mûri. Ton père aurait été fier». Ces paroles me touchèrent au vif: «Vous croyez?»
«Certainement. Tu as fait un travail remarquable: le Reichsführer lui-même a pris note de tes rapports. Il nous a montré l'album que tu as préparé à Kiev: ton chef a voulu se donner tout le crédit, mais nous savions que l'idée venait de toi. De toute façon c'était une bagatelle. Mais les rapports que tu as rédigés, surtout ces derniers mois, étaient excellents. À mon avis, tu as un avenir brillant devant toi». Il se tut et me contempla: «Comment va ta blessure?» demanda-t-il enfin. -»Bien, Herr Doktor. C'est guéri, il faut juste que je me repose encore un peu». – «Et après?» – «Je reprendrai le service, bien sûr». «Et que comptes-tu faire?» – «Je ne sais pas, au juste. Cela dépendra de ce qu'on me propose». – «Il ne dépend que de toi de te faire proposer ce que tu veux. Si tu fais le bon choix, les portes s'ouvriront, je te l'assure». – «À quoi songez-vous, Herr Doktor?» Lentement, il souleva sa tasse de thé, souffla dessus, et but bruyamment. Je bus aussi un peu. «En Russie, je crois savoir que tu t'es surtout occupé de la question juive, n'est-ce pas?» – «Oui, Herr Doktor, fis-je, légèrement gêné. Mais pas seulement de ça,» Mandelbrod continuait déjà de sa voix égale et mélodieuse: «De la position où tu te trouvais, tu ne pouvais certainement pas apprécier l'ampleur ni du problème, ni de la solution qui y est apportée. Tu as sans doute entendu des rumeurs: elles sont vraies. Depuis la fin de 1941, cette solution a été étendue à tous les pays d'Europe, dans la mesure du possible. Le programme est opérationnel depuis le printemps de l'année dernière. On a déjà enregistré des succès considérables, mais il est loin d'être achevé. Il y a de la place, là, pour des hommes énergiques et dévoués comme toi». Je me sentis rougir: «Je vous remercie pour votre confiance, Herr Doktor. Mais je dois vous le dire: cet aspect de mon travail, je l'ai trouvé extrêmement difficile, au-delà de mes forces. Je souhaiterais maintenant me concentrer sur quelque chose qui corresponde mieux à mes talents et à mes connaissances, comme le droit constitutionnel ou même les relations juridiques avec les autres pays européens. La construction de la nouvelle Europe est un champ qui m'attire beaucoup». Durant ma tirade, Mandelbrod avait achevé son thé; l'amazone blonde avait réapparu et traversé la pièce, lui avait versé une autre tasse, et était repartie. Mandelbrod but à nouveau. «Je comprends tes hésitations, dit-il enfin. Pourquoi se charger des tâches pénibles, s'il y en a d'autres pour le faire? C'est l'esprit du temps. Durant l'autre guerre, c'était différent. Plus une tâche était difficile ou dangereuse, plus il y avait d'hommes à se presser pour l'accomplir. Ton père, par exemple, considérait que la difficulté en elle-même était une raison de faire une chose, et de la faire à la perfection. Ton grand-père était un homme de la même trempe. De nos jours, malgré tous les efforts du Führer, les Allemands sombrent dans la mollesse, l'indécision, le compromis». Je ressentis l'insulte indirecte comme une gifle; mais autre chose dans ce qu'il avait dit m'importait davantage: «Excusez-moi, Herr Doktor. J'ai cru comprendre que vous avez connu mon grand-père?» Mandelbrod posa sa tasse: «Bien sûr. Lui aussi a travaillé avec nous, à nos débuts. Un homme étonnant». Il tendit sa main gonflée vers son bureau. «Va voir, là». J'obéis. «Tu vois le porte-document en maroquin? Apporte-le-moi». Je revins près de lui et le lui remis. Il le posa sur ses genoux, l'ouvrit, et en tira une photographie qu'il me tendit «Regarde». C'était une vieille photo en sépia, un peu jaunie: trois figures côte à côte, sur un fond d'arbres tropicaux. La femme, au milieu, avait un petit visage poupin, encore marqué par les rondeurs de l'adolescence; les deux hommes portaient des costumes clairs d'été: celui de gauche, aux traits étroits et un peu flous et au front barré par une mèche, portait aussi une cravate; le col de l'homme de droite était ouvert sous un visage angulaire, comme gravé dans de la pierre précieuse; même une paire de lunettes teintées ne parvenait pas à cacher l'intensité joyeuse et cruelle de ses yeux. «Lequel est mon grand-père?» demandai-je, fasciné, angoissé aussi. Mandelbrod me désigna l'homme à la cravate. Je l'examinai à nouveau: au contraire de l'autre homme, il avait des yeux secrets, transparents presque. «Et la femme?» demandai-je encore, devinant déjà. – «Ta grand-mère. Elle s'appelait Eva. Une femme superbe, magnifique». Je ne connaissais en vérité ni l'un ni l'autre: ma grand-mère était morte bien avant ma naissance, et les rares visites à mon grand-père, lorsque j'étais tout petit, ne m'avaient laissé aucun souvenir. Il était mort peu de temps après la disparition de mon père. «Et qui donc est l'autre homme?» Mandelbrod me regarda avec un sourire séraphique. «Tu ne devines pas?» Je le regardai: «Ce n'est pas possible!» m'exclamai-je. Il ne se départit pas de son sourire: