Les bienveillantes
Courante
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Ma première nuit à Stalingrad, je m'en souviens encore, je fis de nouveau un rêve de métro. C'était une station à plusieurs niveaux, mais qui communiquaient entre eux, un labyrinthe démesuré de poutres d'acier, de passerelles, d'abruptes échelles métalliques, d'escaliers en spirale. Les trains arrivaient aux plates-formes et les quittaient dans un fracas assourdissant. Je n'avais pas de ticket et j'étais angoissé à l'idée d'être contrôlé. Je descendis de quelques niveaux et me glissai dans un train qui sortit de la station puis bascula presque verticalement sur les rails, en piqué; en bas, il freina, inversa sa direction et, repassant la plate forme sans s'arrêter, plongea dans l'autre sens, dans un vaste abîme de lumière et de bruit féroce. Au réveil, je me sentais vidé, je dus faire un immense effort sur moi-même pour me rincer le visage et me raser. Ma peau me grattait; j'espérais que je n'allais pas attraper des poux. Je passai quelques heures à étudier une carte de la ville et des dossiers; Thomas m'aidait à m'orienter: «Les Russes tiennent encore une mince bande le long du fleuve. Ils étaient encerclés, surtout lorsque le fleuve charriait de la glace et n'était pas tout à fait gelé; maintenant, ils ont beau avoir le dos à la rivière, ce sont eux qui nous encerclent. Ici, au-dessus, c'est la place Rouge; le mois dernier, on a réussi, un peu plus bas, là, à couper leur front en deux, et donc on a un pied sur la Volga, ici au niveau de leur- ancienne aire de débarquement. Si on avait des munitions on pourrait presque leur interdire le ravitaillement, mais on ne peut quasiment tirer qu'en cas d'attaque, et ils passent comme ils veulent, même le jour, sur des routes de glace. Toute leur logistique, leurs hôpitaux, leur artillerie sont de l'autre côté. De temps en temps on leur envoie quelques Stukas, mais c'est juste pour les taquiner. Près d'ici, ils se sont accrochés à quelques pâtés de maisons le long de la rivière, puis ils occupent toute la grande raffinerie, jusqu'au pied de la colline 102, qui est un ancien kourgane tatar qu'on a pris et reperdu des dizaines de fois. C'est la 100e Jägerdivision qui tient ce secteur, des Autrichiens, avec un régiment croate d'ailleurs. Derrière la raffinerie, il y a des falaises qui donnent sur le fleuve, et les Russes ont toute une infrastructure là-dedans, intouchable aussi puisque nos obus passent par-dessus. On a essayé de les liquider en faisant sauter des réservoirs à pétrole, mais ils ont tout reconstruit dès que les feux se sont éteints. Après, ils tiennent aussi une bonne partie de l'usine chimique Lazur, avec toute la zone qu'on appelle la «raquette de tennis», à cause de la forme des voies. Plus au nord, la plupart des usines sont à nous, sauf un secteur de la fonderie Octobre rouge. À partir de là on est sur la rivière, jusqu'à Spartakovka, à la limite nord du Kessel. La ville même est tenue par le LF corps du général Seydlitz; mais le secteur des usines appartient au XIe corps. Au sud, c'est la même chose: les Rouges tiennent juste une bande, une centaine de mètres de largeur. C'est cette centaine de mètres qu'on n'a jamais pu réduire. La ville est plus ou moins divisée en deux par le ravin de la Tsaritsa; on y a hérité d'une belle infrastructure creusée dans les falaises, c'est devenu notre hôpital principal. Derrière la gare, il y a un Stalag, géré par la Wehrmacht; nous, on a un petit KL au kolkhoze Vertiashii, pour les civils qu'on arrête et qu'on n'exécute pas tout de suite. Quoi d'autre? Il y a des bordels dans les caves, mais tu les trouveras tout seul, si ça t'intéresse.
Ivan les connaît bien. Cela dit, les filles sont plutôt pouilleuses». – «En parlant de poux»… – «Ah ça, il faudra t'habituer. Regarde». Il dégrafa sa tunique, passa sa main en dessous, fouilla, et la ramena: elle était remplie de petites bestioles grises qu'il jeta sur le poêle où elles se mirent à grésiller Thomas continuait tranquillement: «On a d'énormes problèmes de carburant. Schmidt, le chef d'état-major, celui qui a remplacé Heim, tu te souviens?, Schmidt contrôle toutes les réserves, même les nôtres, et il les dispense au compte-gouttes. De toute façon, tu verras: Schmidt contrôle tout, ici. Paulus n'est plus qu'une marionnette. Le résultat, c'est que les déplacements en véhicule sont verboten. Entre la colline 102 et la gare du Sud, on fait tout à pied; pour aller plus loin, il faut faire du stop avec la Wehrmacht. Ils ont des liaisons plus ou moins régulières entre les secteurs.» Il y avait encore beaucoup à absorber, mais Thomas était patient. En milieu de matinée, on apprit que Tatsinskaïa était tombée à l'aube; la Luftwaffe avait attendu que les chars russes soient en bord de piste pour évacuer, et avait perdu 72 appareils, presque dix pour cent de leur flotte de transport. Thomas m'avait montré les chiffres du ravitaillement: ils étaient catastrophiques. Le samedi précédent, le 19 décembre, 154 avions avaient pu se poser avec 289 tonnes; mais il y avait aussi des journées à 15 ou 20 tonnes; l'AOK 6, au début, avait exigé 700 tonnes par jour au minimum, et Gering en avait promis 500. «Celui-là, commenta sèchement Môritz lors de la conférence où il annonça la nouvelle de la perte de Tatsinskaïa à ses officiers, un régime de quelques semaines dans le Kessel lui ferait du bien.» La Luftwaffe prévoyait de se réinstaller à Salsk, à 300 kilomètres du Kessel, la limite d'autonomie des Ju-52. Cela promettait un Noël joyeux. Vers la fin de la matinée, après une soupe et quelques biscuits secs, je me dis: Allons, il serait temps de commencer à travailler. Mais par quoi? Le moral des troupes? Pourquoi pas, le moral des troupes. Je concevais fort bien qu'il ne devait pas être bon, mais il m'incombait de vérifier mes opinions. Étudier le moral des soldats de la Wehrmacht, cela signifiait sortir; je ne pensais pas que Möritz souhaitait un rapport sur le moral de nos Askaris ukrainiens, seuls soldats que j'eusse à portée de main. L'idée de quitter la sécurité toute provisoire du bunker m'angoissait, mais il le fallait bien. Et puis, je devais quand même voir cette ville. Peut-être aussi que je m'habituerais et que cela irait mieux. Au moment d'enfiler ma tenue, j'hésitai; je me décidai pour le côté gris, mais vis à la moue d'Ivan que j'avais fait une erreur. «Aujourd'hui, il neige. Mets le blanc». Je ne relevai pas le tutoiement incongru et retournai me changer. Je pris aussi, Thomas avait insisté là-dessus, un casque: «Tu verras, c'est très utile». Ivan me tendit un pistolet-mitrailleur; je contemplai dubitativement l'engin, peu sûr de savoir m'en servir, mais le passai quand même à mon épaule. Dehors, un vent violent continuait à souffler, charriant de grosses volutes de flocons: de l'entrée de l'Univermag, on ne voyait même pas la fontaine aux enfants.
Après la moiteur étouffante du bunker, l'air froid et vif me revigorait. «Kouda?» demanda Ivan. Je n'en avais aucune idée. «Chez les Croates», dis-je au hasard; Thomas, le matin, m'avait en effet parlé de Croates. «C'est loin?» Ivan poussa un grognement et prit sur la droite, par une longue rue qui semblait monter vers la gare. La ville paraissait relativement calme; de temps en temps, une détonation assourdie résonnait à travers la neige, même cela me rendait nerveux; je n'hésitai pas à imiter Ivan, qui marchait en longeant les immeubles, je me collai aux murs. Je me sentais effroyablement nu, vulnérable, comme un crabe sorti de sa carapace; je me rendais compte d'une manière aiguë que, depuis dix-huit mois que j'étais en Russie, c'était la première fois que je me trouvais véritablement au feu; et une angoisse pénible alourdissait mes membres et engourdissait mes pensées. J'ai parlé plus haut de la peur: ce que je ressentais là, je ne l'appellerai pas de la peur, en tout cas pas une peur franche et consciente, c'était une gêne presque physique, comme une démangeaison qu'on ne peut pas gratter, concentrée sur les parties aveugles du corps, la nuque, le dos, les fesses. Pour tenter de me distraire, je regardais les immeubles de l'autre côté de la rue. Plusieurs façades s'étaient effondrées, révélant l'intérieur des appartements, une série de dioramas de la vie ordinaire, saupoudrés de neige et parfois insolites: au troisième étage, un vélo suspendu au mur, au quatrième, du papier peint à fleurs, un miroir intact, et une reproduction encadrée de la hautaine Inconnue en bleu de Kramskoï, au cinquième, un divan vert avec un cadavre couché dessus, sa main féminine pendant dans le vide. Un obus, frappant le toit d'un immeuble, rompit cette illusion de paisibilité: je me recroquevillai et compris pourquoi Thomas avait insisté pour le casque: je reçus une pluie de débris, des fragments de tuiles et de briques. Lorsque je relevai la tête je vis qu'Ivan ne s'était même pas penché, il avait juste couvert ses yeux de la main. «Viens, dit-il, ce n'est rien». Je calculai la direction de la rivière et du front et compris que les immeubles que nous longions nous protégeaient en partie: les obus, pour tomber dans cette rue, devaient passer par-dessus les toits, il y avait peu de chances pour qu'ils éclatent au sol. Mais cette pensée me rassurait médiocrement. La rue débouchait sur des entrepôts et des installations ferroviaires en ruine; Ivan, devant moi, traversa au trot la longue place, et pénétra dans un des entrepôts par une porte en fer enroulée sur elle-même comme le couvercle d'une boîte de sardines. J'hésitai, puis le suivis. À l'intérieur, je me faufilai à travers des montagnes de caisses depuis longtemps pillées, contournai une partie du toit effondré, et ressortis à l'air libre par un trou ménagé dans un mur en briques, d'où partaient de nombreuses traces de pas dans la neige. La piste longeait les murs des entrepôts; sur le talus, en surplomb, s'étendaient les rames de wagons de marchandises que j'avais aperçues la veille depuis le pont, leurs parois criblées d'impacts de balles et d'obus et couvertes de graffitis en russe et en allemand, allant du comique à l'obscène. Une excellente caricature en couleurs montrait Staline et Hitler forniquant tandis que Roosevelt et Churchill se branlaient autour d'eux: mais je n'arrivais pas à déterminer qui l'avait peinte, l'un des nôtres ou l'un des leurs, ce qui la rendait de peu d'utilité pour mon rapport. Un peu plus loin, une patrouille venant en sens inverse nous croisa sans un mot, sans un salut. Les hommes avaient le visage hâve, jaune, mangé par la barbe, ils gardaient leurs poings fourrés dans leurs poches, et traînaient des bottes emballées de haillons ou empaquetées dans d'énormes galoches en paille tressée, fort encombrantes. Ils s'évanouirent derrière nous dans la neige. Çà et là, dans un wagon ou sur la voie, se détachait un cadavre gelé, de nationalité indistincte. On n'entendait plus d'explosions et tout paraissait calme. Puis devant nous cela reprit: des détonations, des coups de feu ou de rafales de mitrailleuses. Nous avions dépassé les derniers entrepôts et traversé une autre zone d'habitation: le paysage s'ouvrait sur un terrain enneigé dominé, sur la gauche, par un énorme mamelon rond comme un petit volcan, son sommet crachotant à intervalles la fumée noire des explosions. «Mamaev Kourgan», indiqua Ivan avant de bifurquer sur la gauche et d'entrer dans un immeuble.
Quelques soldats se tenaient assis dans des pièces vides, adossés au mur, les genoux remontés contre la poitrine. Ils nous regardaient avec des yeux vides. Ivan me fit traverser plusieurs bâtiments, en passant par des cours intérieures ou des ruelles; puis, nous nous étions sans doute un peu éloignés des lignes, il continua par une rue. Les immeubles ici étaient bas, deux étages tout au plus, peut-être des dortoirs ouvriers; venaient ensuite des maisons écrasées, effondrées, chamboulées, néanmoins plus reconnaissables que celles que j'avais vues à l'entrée de la ville. De temps à autre un mouvement, un bruit indiquait que certaines de ces ruines étaient encore habitées. Le vent sifflait toujours; j'entendais maintenant le fracas des détonations sur le kourgane qui se profilait à notre droite, derrière les maisons. Ivan m'entraînait dans des jardinets, reconnaissables sous la neige aux débris de palissades ou de clôtures. L'endroit avait l'air désert, mais le chemin que nous suivions était fréquenté, les pas des hommes avaient déblayé la neige. Puis il plongeait dans une balka, descendant par le flanc. Le kourgane disparut de ma vue; au fond, le vent soufflait moins fort, la neige tombait doucement, et soudain les choses s'animèrent, deux Feldgendarmes nous barraient la route, derrière eux des soldats allaient et venaient. Je présentai mes papiers aux Feldgendarmes qui me saluèrent et s'écartèrent pour nous laisser passer; et je vis alors que le flanc est de la balka, adossé au kourgane et au front, était criblé de bunkers, des boyaux noirs étayés par des poutres ou des planches d'où dépassaient de petites cheminées fumantes faites de boîtes de conserve collées les unes aux autres. Les hommes entraient et sortaient à genoux de cette cité troglodyte, souvent en marche arrière. Au fond du ravin, sur un billot de bois, deux soldats équarrissaient à coups de hache un cheval gelé; les morceaux, tranchés au hasard, étaient jetés dans une marmite où chauffait de l'eau. Après une vingtaine de minutes le chemin s'embranchait à une autre balka qui abritait des bunkers semblables; des tranchées rudimentaires, par intervalles, montaient vers le kourgane que nous contournions; de loin en loin, un char enterré jusqu'à la tourelle servait de pièce d'artillerie fixe. Des obus russes tombaient parfois autour de ces ravines, projetant d'immenses gerbes de neige, je les entendais siffler, un son strident, lancinant qui me nouait les tripes; je devais à chaque fois résister à l'impulsion de me jeter au sol, et je me forçai à prendre exemple sur Ivan, qui les ignorait souverainement. Au bout d'un certain temps je parvins à reprendre confiance: je me laissai envahir par le sentiment que tout ceci était un vaste jeu d'enfants, un terrain d'aventure formidable comme on en rêve à huit ans, avec des bruitages, des effets, des passages mystérieux, et j'en riais presque de plaisir, pris que j'étais dans cette idée qui me ramenait à mes jeux les plus anciens, lorsque Ivan plongea sur moi sans crier gare et me plaqua au sol. Une détonation assourdissante déchira le monde, c'était si proche que je sentis l'air claquer sur mes tympans, et une pluie de neige et de terre mêlées s'abattit sur nous.
Je tentai de me recroqueviller, mais déjà Ivan me tirait par l'épaule et me relevait: à une trentaine de mètres, une fumée noire s'élevait paresseusement du sol de la balka, la poussière soulevée venait lentement se déposer sur la neige; une acre odeur de cordite emplissait l'air. Mon cœur battait la chamade, je sentais une lourdeur si intense dans mes cuisses que cela en était douloureux, je voulais me rasseoir, comme une masse. Mais Ivan ne semblait pas prendre cela au sérieux; il brossait son uniforme de la main avec un air appliqué. Puis il me fit tourner le dos et me brossa vigoureusement cette partie-là tandis que je frottais mes manches. Nous reprenions notre chemin. Je commençais à trouver cette escapade idiote: que venais-je faire là, après tout? Je semblais avoir du mal à saisir que je n'étais plus à Piatigorsk. Notre route émergeait des balki: là commençait un long plateau vide, sauvage, dominé par l'arrière du kourgane. La fréquence des détonations au sommet, que je savais occupé par nos troupes, me fascinait: comment était-il possible que des hommes restent là, à subir cette pluie de feu et de métal? J'en étais éloigné d'un ou deux kilomètres, et cela me faisait peur. Notre chemin serpentait entre des monticules de neige que le vent, çà et là, avait effrités pour révéler un canon dressé au ciel, la porte tordue d'un camion, les roues d'une voiture renversée. Devant nous on rejoignait la voie ferrée, vide cette fois, et qui disparaissait au loin dans la steppe. Elle venait de derrière le kourgane et je fus saisi de la peur irrationnelle de voir surgir le long des rails une colonne de T-34. Puis un autre ravin éventrait le plateau et je dévalai son flanc à la suite d'Ivan, comme si je plongeais dans la tiède sécurité d'une maison d'enfance. Là aussi il y avait des bunkers, des soldats transis et effrayés. J'aurais pu m'arrêter n'importe où, parler aux hommes et puis rentrer, mais je suivais docilement Ivan, comme s'il savait ce que je devais faire. Enfin nous émergeâmes de cette longue balka: de nouveau s'étendait une zone résidentielle; mais les maisons étaient rasées, brûlées jusqu'au sol, même les cheminées s'étaient effondrées. Le matériel détruit encombrait les ruelles, des chars, des véhicules d'assaut, des pièces d'artillerie soviétiques, les nôtres aussi. Des carcasses de chevaux gisaient dans des positions absurdes, parfois empêtrées dans les attelages de charrettes volatilisées comme des fétus; sous la neige, on distinguait encore les cadavres, eux aussi souvent surpris dans de curieuses contorsions, figés par le froid jusqu'au dégel prochain. De temps à autre une patrouille nous croisait; il y avait aussi des points de contrôle, où des Feld-gendarmes un peu mieux lotis que les soldats épluchaient nos papiers avant de nous laisser passer au secteur suivant. Ivan s'engagea dans une rue plus large; une femme venait vers nous, engoncée dans deux manteaux et un foulard, un petit sac presque vide sur son épaule. Je regardai son visage: impossible de dire si elle avait vingt ans ou cinquante. Plus loin, un pont effondré jonchait le lit d'un profond ravin; à l'est, vers la rivière, un autre pont, très haut, étonnamment intact, surplombait l'embouchure de ce même ravin. Il fallait descendre en s'accrochant aux débris puis, contournant ou escaladant les pans de béton fracassé, remonter de l'autre côté. Un poste de Feldgendarmes se tenait dans un abri formé par un coin du tablier écroulé. «Khorvati? leur demanda Ivan. Les Croates?» Le Feldgendarme nous renseigna; ce n'était plus très loin. On entrait dans un autre quartier résidentiel: partout, on apercevait d'anciens emplacements de tir, il y avait des panneaux rouges: ACHTUNG! MINEN, des restes de barbelés, des tranchées à moitié comblées par la neige entre les immeubles; c'avait été à une époque un secteur du front. Ivan me mena par une série de ruelles, se collant de nouveau aux murs; à un angle, il me fit un signe de la main: «Tu veux voir qui?» J'avais du mal à m'habituer à son tutoiement. «Je ne sais pas. Un officier». – «Attends». Il entra dans une bâtisse, un peu plus loin, d'où il ressortit avec un soldat qui lui indiqua quelque chose dans la rue. Il me fit signe et je le rejoignis. Ivan leva le bras en direction de la rivière, d'où venait le bruit ponctuel des mortiers et des mitrailleuses: «Là, Krasnyi Oktiabr. Russki!» Nous avions fait du chemin: nous nous trouvions près d'une des dernières usines en partie tenues par les Soviétiques, au-delà du kourgane et de la «raquette de tennis». Les bâtiments devaient avoir été les logements collectifs des ouvriers. Arrivé à l'une de ces baraques, Ivan monta les trois marches du perron et échangea quelques mots avec un soldat de garde. Le soldat me salua, et j'entrai dans le couloir. Chaque pièce, sombre, aux fenêtres bouchées tant bien que mal par des planches, des briques empilées sans mortier et des couvertures, abritait un groupe de soldats. La plupart dormaient, serrés les uns contre les autres, parfois à plusieurs sous une couverture. Les haleines formaient des petits nuages de condensation. Il régnait une odeur épouvantable, une puanteur faite de toutes les sécrétions du corps humain, où dominaient l'urine et l'odeur douceâtre de la diarrhée. Dans une longue pièce, sans doute l'ancien réfectoire, plusieurs hommes se tassaient autour d'un poêle. Ivan m'indiqua un officier assis sur un petit banc; comme les autres, il arborait, au bras de son feldgrau allemand, un damier rouge et blanc. Plusieurs de ces hommes connaissaient Ivan: ils engagèrent la conversation dans une sorte de sabir fait d'ukrainien et de croate, lardé des mots les plus grossiers (pitchka, pizda, pizdets, cela se dit dans toutes les langues slaves et on l'apprend très vite). Je me dirigeai vers l'officier qui se leva pour me saluer. «Vous parlez l'allemand?» lui demandai-je après avoir claqué des talons et levé mon bras. – «Oui, oui». Il me regardait avec curiosité " il est vrai que mon nouvel uniforme ne portait aucun signe distinctif. Je me présentai. Derrière lui, au mur, on avait fixé de pauvres décorations de Noël: des guirlandes en papier journal autour d'un arbre dessiné au charbon à même le mur, des étoiles découpées dans du fer-blanc, et d'autres produits de l'ingéniosité des soldats. Il y avait aussi un grand et beau dessin de la crèche: mais plutôt que dans une étable, la scène était représentée dans une maison détruite, au milieu de ruines calcinées. Je m'assis avec l'officier. C'était un jeune Oberleutnant, il commandait une des compagnies de cette unité croate, le 369e régiment d'infanterie: une partie de ses hommes montaient la garde sur un secteur du front, devant l'usine Octobre rouge; les autres se reposaient ici. Les Russes, depuis quelques jours, restaient relativement calmes; de temps à autre, ils tiraient des coups de mortier, mais les Croates sentaient bien que c'était pour les agacer. Ils avaient aussi installé des haut-parleurs en face des tranchées et passaient à longueur de journée de la musique triste, ou bien gaie, entrecoupée de propagande encourageant les soldats à déserter ou à se rendre. «Les hommes ne font pas trop attention à la propagande, parce qu'ils l'ont fait enregistrer par un Serbe; mais la musique les déprime profondément». Je lui demandai ce qu'il en était des tentatives de désertion. Il répondit assez vaguement: «Ça arrive… mais on fait tout pour les empêcher». Il fut beaucoup plus prolixe au sujet de la fête de Noël qu'ils préparaient; le commandant de la division, un Autrichien, leur avait promis une ration supplémentaire; lui-même avait réussi à préserver une bouteille de lozavitsa, distillée par son père, qu'il comptait partager avec ses hommes. Mais, plus que tout, il voulait des nouvelles de von Manstein. «Il arrive, alors?» L'échec de l'offensive de Hoth n'avait bien entendu pas été annoncée aux troupes, et ce fut à mon tour d'être vague: «Tenez-vous prêt», répondis-je lamentablement. Ce jeune officier avait dû être un homme élégant et sympathique; maintenant, il semblait aussi pathétique qu'un chien battu. Il parlait lentement, choisissant ses mots avec soin, comme s'il pensait au ralenti. Nous discutâmes encore un peu des problèmes de ravitaillement, puis je me levai pour partir. De nouveau, je me demandais ce que je foutais là: que pouvait m'apprendre cet officier isolé de tout que je n'eusse pas déjà lu dans un rapport? Certes, je voyais par moi-même la misère des hommes, leur fatigue, leur désarroi, mais cela aussi, je le savais déjà. J'avais vaguement songé, en venant, à une discussion sur l'engagement politique des soldats croates aux côtés de l'Allemagne, sur l'idéologie oustachie: je comprenais maintenant que cela n'avait aucun sens; c'était pire que futile, et cet Oberleutnant n'aurait sans doute pas su quoi répondre, il n'y avait plus de place dans sa tête que pour la nourriture, sa maison, sa famille, la captivité ou sa mort prochaine. J'étais tout à coup fatigué et dégoûté, je me sentais hypocrite, idiot «Joyeux Noël», me dit l'officier en me serrant la main avec un sourire. Quelques-uns de ses hommes me regardaient, sans la moindre lueur de curiosité. «Joyeux Noël à vous», me forçai-je à répondre. Je récupérai Ivan et ressortis, respirant avidement l'air froid. «Et maintenant?» demanda Ivan. Je réfléchis: si j'étais venu jusqu'ici, me dis-je, je devrais au moins aller voir un des avant-postes. «On peut aller jusqu'au front?» Ivan haussa les épaules: «Si tu veux, chef. Mais il faut demander à l'officier». Je retournai dans la grande salle: l'officier n'avait pas bougé, il regardait toujours le poêle d'un air absent «Oberleutnant? Je pourrais inspecter une de vos positions avancées?» – «Si vous voulez». Il appela un de ses hommes et lui donna un ordre en croate. Puis il me dit: «C'est le Hauptfeldwebel Nisic. Il vous guidera». J'eus soudain l'idée de lui offrir une cigarette: son visage s'illumina et il allongea lentement la main pour en prendre une. Je secouai le paquet: «Prenez-en plusieurs». – «Merci, merci. Joyeux Noël encore,» J'en offris aussi une au Hauptfeldwebel qui me dit «Hvala» et la rangea avec précaution dans un étui. Je regardai encore une fois le jeune officier: il tenait toujours ses trois cigarettes à la main, le visage rayonnant comme celui d'un enfant. Dans combien de temps, me demandai-je, serai-je comme lui? Cette pensée me donnait envie de pleurer. Je ressortis avec le Hauptfeldwebel qui nous mena d'abord par la rue, puis par des cours et à l'intérieur d'un entrepôt Nous devions être sur le territoire de l'usine; je n'avais pas vu de mur, mais tout était si chamboulé, bouleversé, souvent on ne reconnaissait rien. Le sol de l'entrepôt était sillonné par une tranchée dans laquelle le Hauptfeldwebel nous fit descendre. Le mur, en face, était constellé de trous, la lumière et la neige se déversaient avec une clarté glauque dans ce grand espace vide; de petites tranchées auxiliaires partaient de la tranchée centrale pour rejoindre les angles de l'entrepôt; elle n'étaient pas droites et je n'y voyais personne.
Nous passâmes en file sous le mur de l'entrepôt: la tranchée traversait une cour et disparaissait dans les ruines d'un bâtiment administratif en brique rouge, Nisic et Ivan marchaient baissés, pour rester sous le niveau de la tranchée, et je les imitai attentivement. Devant nous, tout était étrangement silencieux; plus loin, sur la droite, on entendait des rafales brèves, des coups de feu. L'intérieur du bâtiment administratif était sombre et puait encore plus que la maison où les soldats dormaient. «Voilà», dit calmement Nisic. Nous nous trouvions dans une cave, la seule lueur provenait de petits soupiraux ou de trous dans la brique. Un homme surgit de l'obscurité et parla à Nisic en croate. «Ils ont eu un accrochage. Des Russes voulaient s'infiltrer. Ils en ont tué quelques-uns», traduisit Nisic en un allemand assez épais. Il m'expliqua posément leur dispositif: où était le mortier, où était la Spandau, où se trouvaient les petites mitrailleuses, quel champ de tir cela couvrait, où étaient les angles morts. Cela ne m'intéressait pas mais je le laissai parler; de toute façon, je ne savais pas vraiment ce qui m'intéressait. «Et leur propagande?» demandai-je. Nisic parla au soldat: «Après le combat ils ont arrêté». Nous restâmes un moment silencieux. «Je peux voir leurs lignes?» demandai-je enfin, sans doute pour me donner l'impression d'être venu pour quelque chose. – «Suivez-moi». Je traversai le sous-sol et gravis un escalier jonché de plâtre et de fragments de brique. Ivan, pistolet-mitrailleur sous le bras, fermait la marche. À l'étage, un corridor nous mena jusqu'à une pièce, au fond. Toutes les fenêtres étaient obstruées par des briques et des planches, mais la lumière filtrait par des milliers de trous. Dans la dernière pièce, deux soldats se trouvaient adossés au mur avec une Spandau. Nisic me désigna un trou entouré de sacs de sable maintenus par des planches. «Vous pouvez regarder par là. Mais pas trop longtemps. Leurs snipers sont très forts. C'est des femmes, il paraît». Je m'agenouillai près du trou puis tendis lentement la tête; la fente était étroite, je ne voyais qu'un paysage de ruines informes, presque abstrait. C'est alors que j'entendis le cri, sur la gauche: un long hurlement rauque, qui s'interrompit brusquement. Puis le cri reprit. Il n'y avait aucun autre bruit et je l'entendis très distinctement. Cela venait d'un homme jeune, et c'étaient de longs cris perçants, effroyablement creux; il devait, me dis-je, être blessé au ventre. Je me penchai et regardai de biais: j'apercevais sa tête et une partie de son torse. Il criait jusqu'à n'avoir plus de souffle, s'arrêtait pour inspirer, puis recommençait Sans savoir le russe, je comprenais ce qu'il criait: «Marna! Marna!» C'était insupportable. «Qu'est-ce que c'est?» demandai-je stupidement à Nisic. – «C'est un des types de tout à l'heure». – «Vous ne pourriez pas l'achever?» Nisic me fixait avec un regard dur, plein de mépris: «On n'a pas de munitions à gaspiller», lâcha-t-il enfin. Je m'assis contre le mur, comme les soldats. Ivan s'était appuyé au montant de la porte. Personne ne parlait. Dehors, le gamin hurlait toujours: «Marna! la ne khatchu! la ne khatchu! Marna! la khatchu domoï!» et d'autres mots que je ne pouvais pas tous distinguer. Je relevai mes genoux et les entourai de mes bras. Nisic, accroupi, continuait à me regarder. Je voulais me couvrir les oreilles, mais son regard de plomb me pétrifiait. Les cris du gamin me vrillaient la cervelle, une truelle fouillant dans une boue épaisse et gluante, pleine de vers et d'une vie immonde. Et moi, me demandai-je, est-ce que j'implorerai ma mère, le moment venu? Pourtant, l'idée de cette femme m'emplissait de haine et de dégoût. Cela faisait des années que je ne l'avais pas vue, et je ne voulais pas la voir; l'idée d'invoquer son nom, son aide, me semblait inconcevable. Néanmoins, je devais me douter que derrière cette mère-là il y en avait une autre, la mère de l'enfant que j'avais été avant que quelque chose ne se soit irrémédiablement brisé. Moi aussi, sans doute, je me tordrai et hurlerai pour cette mère-là. Et si ce n'était pas pour elle, ce serait pour son ventre, celui d'avant la lumière, la malsaine, la sordide, la malade lumière du jour. «Vous n'auriez pas dû venir ici, dit brutalement Nisic. Ça ne sert à rien. Et c'est dangereux. Il arrive souvent des accidents». Il me fixait avec un regard ouvertement mauvais. Il tenait son pistolet-mitrailleur par la crosse, doigt sur la détente. Je regardai Ivan: il tenait son arme de la même manière, pointée en direction de Nisic et des deux soldats. Nisic suivit mon regard, examina l'arme d'Ivan, son visage, et cracha par terre: «Vous feriez mieux de rentrer». Une détonation sèche me fit sursauter, une petite explosion, sans doute une grenade. Les cris cessèrent un moment, puis reprirent, monotones, lancinants. Je me relevai: «Oui. De toute façon je dois regagner le centre. Il se fait tard». Ivan s'écarta pour nous laisser passer et nous emboîta le pas, sans quitter des yeux les deux soldats, jusqu'à ce qu'il soit dans le corridor. Nous repartîmes par la même tranchée, sans un mot; à la maison où logeait la compagnie, Nisic me quitta sans me saluer. Il ne neigeait plus et le ciel se dégageait, je voyais la lune, blanche et gonflée dans le ciel qui s'assombrissait rapidement. «On peut rentrer de nuit?» demandai-je à Ivan. – «Oui. C'est même plus court. Une heure et demie». On devait pouvoir prendre des raccourcis. Je me sentais vide, vieux, pas à ma place. Le Hauptfeldwebel, au fond, avait eu raison.
En marchant, la pensée de ma mère me revint avec violence, se bousculant, se cognant dans ma tête comme une femme ivre. Depuis longtemps, je n'avais pas eu de telles pensées. Lorsque j'en avais parlé à Partenau, en Crimée, j'en étais resté au niveau des faits, de ceux qui comptent le moins. Là, c'était un autre ordre de pensées, amères, haineuses, teintées de honte. Quand cela avait-il commencé? Dès ma naissance? Se pouvait-il que je ne lui eusse jamais pardonné le fait de ma naissance, ce droit d'une arrogance insensée qu'elle s'était arrogé de me mettre au monde? Fait étrange, je m'étais révélé mortellement allergique au lait de son sein; comme elle-même me l'avait raconté bien plus tard, avec frivolité, je n'avais eu droit qu'à des biberons, et je voyais téter ma sœur jumelle avec un regard plein d'amertume. Pourtant, dans ma petite enfance, j'avais dû l'aimer, comme tous les enfants aiment leur mère. Je me souviens encore de l'odeur tendre et femelle de sa salle de bains, qui me plongeait dans un ravissement engourdi, comme un retour au ventre perdu: ce devait être, si j'y réfléchis, un mélange de la vapeur humide du bain, de parfums, de savons, peut-être aussi de l'odeur de son sexe et peut-être aussi de celle de sa merde; même lorsqu'elle ne me laissait pas entrer dans le bain avec elle, je ne me lassais pas de rester assis sur la cuvette, près d'elle, avec béatitude. Puis tout avait changé. Mais quand, précisément, et pourquoi? Je ne l'avais pas tout de suite blâmée pour la disparition de mon père: cette idée-là ne s'est imposée que plus tard, lorsqu'elle se prostitua à ce Moreau. Or même avant de le rencontrer, elle avait commencé à se comporter d'une manière qui me mettait hors de moi. Était-ce le départ de mon père? C'est difficile à dire, mais la peine semblait parfois la rendre folle. Un soir, à Kiel, elle était entrée toute seule dans un café pour prolétaires, près des docks, et elle s'était enivrée, entourée d'étrangers, de dockers, de marins. Il est même possible qu'elle se soit assise sur une table et qu'elle ait remonté sa jupe, exposant son sexe. Quoi qu'il en soit, les choses dégénérèrent scandaleusement et la bourgeoise fut jetée à la rue, où elle tomba dans une flaque. Un policier la ramena à la maison, trempée, débraillée, sa robe souillée; je crus que je mourrais de honte. Petit comme je l'étais – je devais avoir dix ans – je voulais la battre, et elle n'aurait même pas été en état de se défendre, mais ma sœur intervint: «Aie pitié d'elle. Elle est triste. Elle ne mérite pas ta colère». Je mis longtemps à me calmer. Mais même à ce moment-là je ne devais pas la haïr, pas encore, j'étais seulement humilié. La haine dut venir plus tard, lorsqu'elle oublia son mari et sacrifia ses enfants pour se donner à un étranger. Cela ne se fit bien sûr pas en un jour, il y eut plusieurs étapes sur ce chemin. Moreau, comme je l'ai dit, n'était pas un homme mauvais, et au début il fit de grands efforts pour se faire accepter par nous; mais c'était un type borné, prisonnier de ses grossières conceptions bourgeoises et libérales, esclave de son désir pour ma mère, qui se révéla vite plus mâle que lui; ainsi, il se fit volontairement le complice de ses errements. Il y avait eu cette grande catastrophe, après laquelle j'avais été envoyé au collège; il y eut aussi des conflits plus traditionnels, comme celui qui éclata alors que je finissais le lycée. J'allais passer mon bachot, il fallait prendre une décision pour la suite; je voulais étudier la philosophie et la littérature, mais ma mère refusa net: «Il te faut une profession. Crois-tu que nous vivrons toujours de la bonté des autres? Après, tu pourras faire ce que tu veux». Et Moreau se moquait: «Quoi? Instituteur dans une bourgade perdue pendant dix ans? Écrivaillon à deux sous, crève-la-faim? Tu n'es pas Rousseau, mon petit, reviens sur terre».
Dieu comme je les ai haïs. «Tu dois entrer dans la carrière, disait Moreau. Après, si tu veux écrire des poèmes à tes heures, c'est ton affaire. Mais au moins tu gagneras de quoi nourrir ta famille». Cela dura plus d'une semaine; m'enfuir n'aurait servi à rien, j'aurais été rattrapé, comme lorsque j'avais essayé de fuguer. Il fallut céder. Tous deux se décidèrent pour me faire entrer à l'École libre des sciences politiques, d'où j'aurais pu accéder à l'un des grands corps de l'État: le Conseil d'État, la Cour des comptes, l'Inspection générale des finances. Je serais un commis de l'État, un mandarin: un membre, espéraient-ils, de l'élite. «Ce sera difficile, m'expliquait Moreau, il te faudra plancher ferme»; mais il avait des relations à Paris, il m'aiderait. Ah, les choses ne se sont pas passées comme ils le souhaitaient: les mandarins de France, maintenant, servaient mon pays; et moi, j'avais échoué ici, dans les ruines glacées de Stalingrad, sans doute pour y finir. Ma sœur, elle, eut plus de chance: c'était une fille, et ce qu'elle faisait comptait moins; ce ne serait que des touches de finition, pour l'agrément de son futur mari. On la laissa librement aller à Zurich étudier la psychologie avec un certain Dr. Karl Jung, assez connu depuis. Le plus atroce avait déjà eu lieu. Autour du printemps 1929, j'étais encore au collège, je reçus une lettre de ma mère. Elle m'annonçait que, comme il n'y avait jamais eu aucune nouvelle de lui, et comme ses demandes répétées auprès de plusieurs consulats allemands n'avaient rien donné, elle avait déposé une requête pour que mon père soit légalement déclaré mort. Sept années s'étaient écoulées depuis sa disparition, la cour avait rendu le jugement qu'elle souhaitait; maintenant, elle allait épouser Moreau, un homme bon et généreux, qui était comme un père pour nous. Cette lettre odieuse me précipita dans un paroxysme de rage. Je lui dépêchai une lettre pleine d'insultes violentes: Mon père, écrivais-je, n'était pas mort, et le profond désir qu'ils en avaient tous deux ne suffirait pas à le tuer. Si elle voulait se vendre à un infâme petit commerçant français, libre à elle; quant à moi, je considérerais leur mariage comme illégitime et bigame. J'espérais au moins qu'il ne chercheraient pas à m'infliger un bâtard que je ne pourrais que détester. Ma mère, sagement, ne répondit pas à cette philippique. Cet été-là, je m'arrangeai pour me faire inviter par les parents d'un ami riche, et ne mis pas les pieds à Antibes. Ils se marièrent en août; je déchirai le carton et le jetai aux W-C; les vacances scolaires suivantes, je m'obstinai encore à ne pas rentrer; enfin ils réussirent à me faire revenir, mais cela est déjà une autre histoire. En attendant, ma haine était là, entière, éclose, une chose pleine et presque savoureuse en moi, un bûcher attendant une allumette. Mais je ne savais me venger que de manière basse et honteuse: j'avais gardé une photo de ma mère; je me branlais ou suçais mes amants devant elle et les faisais éjaculer dessus. Je faisais pire. Dans la grande maison de Moreau, je me livrais à des jeux erotiques baroques, fantastiquement élaborés. Inspirés par les romans martiens de Burroughs (l'auteur du Tarzan de mon enfance), que je dévorais avec la même passion que les classiques grecs, je m'enfermais dans la grande salle de bains du haut, faisant couler l'eau pour ne pas attirer l'attention, et créais des mises en scène extravagantes de mon monde imaginaire. Capturé par une armée d'hommes verts à quatre bras de Barsoom, j'étais mis à nu, lié et mené devant une superbe princesse martienne à la peau de cuivre, hautaine et impassible sur son trône. Là, me servant d'une ceinture pour les liens en cuir et avec un balai ou une bouteille fiché dans mon anus, je me tordais sur le carrelage froid tandis qu'une demi-douzaine de ses gardes du corps massifs et muets me violaient à tour de rôle devant elle. Mais les balais ou les bouteilles, cela pouvait faire mal: je cherchai quelque chose de plus adéquat. Moreau adorait les grosses saucisses allemandes; la nuit, j'en prenais une dans le réfrigérateur, la roulais entre mes mains pour la réchauffer, la lubrifiais avec de l'huile d'olive; après, je la lavais avec soin, la séchais et la remettais là où je l'avais trouvée. Le lendemain je regardais Moreau et ma mère la découper et la manger avec délice, et je refusais ma portion avec un sourire, prétextant le manque d'appétit, ravi de rester le ventre vide pour les regarder manger. Il est vrai que cela se passait avant leur mariage, quand je fréquentais encore régulièrement leur maison. Leur union n'était donc pas seule en cause. Mais ce n'était que de misérables, de tristes vengeances d'enfant impuissant. Plus tard, à ma majorité, je me détournai d'eux, partis pour l'Allemagne et cessai de répondre aux lettres de ma mère. Or l'histoire, sourdement, se poursuivait, et il suffisait d'un rien, du cri d'un agonisant, pour que tout resurgisse en bloc, car cela avait toujours été, cela venait d'ailleurs, d'un monde qui n'était pas celui des hommes et du travail de tous les jours, un monde habituellement clos mais dont la guerre, elle, pouvait subitement jeter ouvertes toutes les portes, libérant en un cri rauque et inarticulé de sauvage sa béance, un marécage pestilentiel, renversant l'ordre établi, les coutumes et les lois, forçant les hommes à se tuer les uns les autres, les replaçant sous le joug dont ils s'étaient si péniblement affranchis, le poids de ce qu'il y avait avant Nous suivions de nouveau les rails le long des wagons abandonnés: perdu dans mes pensées, j'avais à peine noté le long contournement du kourgane. La neige dure, qui crissait sous mes bottes, prenait des teintes bleutées sous la lune blafarde qui avait éclairé notre chemin. Un autre quart d'heure nous suffit pour regagner l'Univermag; je me sentais à peine fatigué, revigoré par la marche. Ivan me salua négligemment et partit rejoindre ses compatriotes, emportant mon pistolet-mitrailleur. Dans la grande salle des opérations, sous l'énorme lustre récupéré dans un théâtre, les officiers de la Stadtkommandantur buvaient et chantaient en chœur O du fröhliche et Stille Nacht, heilige Nacht, L'un d'eux me tendit un verre de vin rouge; je le vidai d'une lampée, bien que ce fût du bon vin de France. Dans le couloir, je croisai Moritz, qui me regarda d'un air interloqué: «Vous êtes sorti?» – «Oui, Herr Kommissar. Je suis allé reconnaître une partie de nos positions, pour me faire une idée de la ville». Son visage s'assombrit: «N'allez pas vous risquer inutilement J'ai eu un mal de chien à vous avoir, si vous vous faites tuer tout de suite, je ne pourrai jamais vous remplacer». -»Zu Befehl, Herr Kommissar». Je le saluai et allai me changer. Un peu plus tard, Moritz offrit un pot à ses officiers, avec deux bouteilles de cognac soigneusement tenues en réserve; il m'y présenta à mes nouveaux collègues, Leibbrandt, Dreyer, Vopel, le chargé du renseignement, le Hauptsturmführer von Ahlfen, Herzog, Zumpe. Zumpe et Vopel, l'Untersturmführer que j'avais rencontré la veille, travaillaient avec Thomas. Il y avait aussi Weidner, le Gestapoleiter de la ville (Thomas, lui, était Leiter IV pour l'ensemble du Kessel, et donc le supérieur de Weidner). Nous bûmes au Führer et à l'Endsieg et nous nous souhaitâmes un joyeux Noël; cela restait sobre et cordial, je préférais nettement cela aux effusions sentimentales ou religieuses des militaires. Thomas et moi, par curiosité, allâmes assister à la messe de minuit qui fut célébrée dans la grande salle. Le prêtre et le pasteur d'une des divisions officiaient à tour de rôle, dans un parfait esprit œcuménique, et les croyants des deux confessions priaient ensemble. Le général von Seydlitz-Kurbach, qui commandait le LP corps, se trouvait là avec plusieurs généraux de division et leurs chefs d'état-major; Thomas me désigna Sanne, qui commandait la 100e Jägerdivision, Korfes, von Hartmann. Quelques-uns de nos Ukrainiens priaient aussi: c'étaient, m'expliqua Thomas, des uniates de Galicie, qui fêtent la Noël en même temps que nous, à la différence de leurs cousins orthodoxes. Je les examinai, mais ne reconnus pas Ivan parmi eux. Après la messe, nous retournâmes boire du cognac; puis, subitement épuisé, j'allai me coucher. Je rêvai de nouveau de métros: cette fois, deux voies parallèles se côtoyaient entre des quais brillamment éclairés, puis se rejoignaient plus loin dans le tunnel, après une séparation marquée par de gros piliers ronds en béton; mais cet aiguillage ne marchait pas et une équipe de femmes en uniforme orange, dont une négresse, travaillaient fiévreusement pour le réparer tandis que le train, bondé de voyageurs, quittait déjà la station.
Je me mis enfin à la tâche d'une manière plus structurée et rigoureuse. Le matin de Noël, un violent blizzard mit fin aux espoirs d'un ravitaillement spécial; en même temps, les Russes lançaient un assaut sur le secteur Nord-Est et aussi en direction des usines, nous reprenant quelques kilomètres de terrain et tuant plus de mille deux cents des nôtres. Les Croates, notai-je dans un rapport, avaient été violemment éprouvés, et le Hauptfeldwebel Nisic figurait sur la liste des tués. Carpe diem! J'espérais qu'il avait au moins eu le temps de fumer sa cigarette. Moi, je digérais des rapports et en écrivais d'autres. La Noël ne semblait pas trop jouer sur le moral des hommes: la plupart, d'après les rapports ou les lettres ouvertes par les censeurs, gardaient intacte leur foi dans le Führer et la victoire; néanmoins on exécutait tous les jours des déserteurs ou des hommes coupables d'automutilations. Certaines des divisions fusillaient leurs propres condamnés; d'autres nous les livraient; cela se passait dans une cour, derrière la Gestapostelle. On nous livrait aussi des civils pris par la Feldgendarmerie en train de piller, ou soupçonnés de passer des messages aux Russes. Quelques jours après Noël, je croisai dans un couloir deux gamins sales et morveux que les Ukrainiens emmenaient fusiller après interrogatoire: ils ciraient les bottes des officiers des divers PC et notaient mentalement des détails; la nuit, ils se faufilaient par un égout pour aller informer les Soviétiques. Sur l'un d'eux, on avait trouvé une médaille russe cachée: il affirmait avoir été décoré, mais peut-être l'avait-il simplement volée ou prise à un mort. Ils devaient avoir douze ou treize ans, mais on leur en aurait donné moins de dix, et tandis que Zumpe, qui allait commander le peloton, m'expliquait l'affaire, ils me fixaient tous les deux avec de grands yeux, comme si j'allais les sauver. Cela me mit en rage: Que me voulez-vous? avais-je envie de leur crier. Vous allez mourir, et alors? Moi aussi, je vais sans doute mourir ici, tout le monde ici va mourir. C'est le tarif syndical. Je mis quelques minutes à me calmer; plus tard, Zumpe me raconta qu'ils avaient pleuré mais quand même aussi crié: «Vive Staline!» et «Urra pobiéda!» avant d'être abattus. «C'est censé être une histoire édifiante?» lui lançai-je; il s'en alla un peu déconfit. Je commençais à rencontrer certains de mes soi-disant informateurs, que m'amenaient Ivan ou un autre Ukrainien, ou qui venaient tout seuls. Ces femmes et ces hommes étaient dans un état lamentable, puants, couverts de crasse et de poux; des poux, j'en avais déjà, mais l'odeur de ces gens me donnait la nausée. Ils me paraissaient bien plus des mendiants que des agents: les informations qu'ils me fournissaient étaient invariablement mutiles ou invérifiables; en échange, je devais leur donner un oignon ou une patate gelée que je gardais à cet effet dans un coffre, une véritable caisse noire en devise locale. Je n'avais aucune idée de la façon de traiter les rumeurs contradictoires qu'ils me rapportaient; l'Abwehr, si je les avais transmises, se serait moquée de nous; je finis par établir un format intitulé Informations diverses, sans confirmation, que je faisais passer tous les deux jours à Moritz.