Les bienveillantes
Courante
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Thomas, qui semblait tout à fait remis de son accident, me grondait amicalement, mais je n'y prêtais aucune attention. Pour le taquiner, quand je sortais le nez de mon Sophocle, je lui citais Joseph de Maistre: Qu'est-ce qu'une bataille perdue? C'est une bataille qu'on croit avoir perdue. Thomas, ravi, fit peindre une pancarte avec ces mots qui fut affichée dans notre couloir: il reçut, paraît-il, les félicitations de Moritz, et le nouveau slogan remonta jusqu'au général Schmidt qui voulut l'adopter comme devise pour l'armée; mais Paulus, rapporta-t-on, s'y opposa. Ni Thomas ni moi, d'un commun accord, ne parlions plus d'évacuation; pourtant, tout le monde savait que ce n'était qu'une question de jours, et les heureux élus de la Wehrmacht partaient déjà. Je sombrais dans une indifférence sordide; seule la hantise du typhus me secouait de temps à autre et, non content de scruter mes yeux et mes lèvres, je me déshabillais pour chercher des taches noires sur mon torse. Les diarrhées, je n'y pensais même plus, au contraire, accroupi dans les latrines puantes, je retrouvais une certaine tranquillité, et j'aurais bien aimé, comme lorsque j'étais enfant, m'y enfermer des heures pour lire, mais il n'y avait pas de lumière, ni de porte, et je devais me contenter d'une cigarette, une de mes dernières. Ma fièvre, presque permanente maintenant, était devenue comme un cocon chaud dans lequel je pouvais me recroqueviller, et je jouissais follement de ma crasse, de ma sueur, de ma peau desséchée, de mes yeux rongés. Je ne me rasais plus depuis des jours et une fine barbe rousse contribuait à mon voluptueux sentiment de saleté et de négligence. Mon oreille malade suppurait, résonnait par moments comme une cloche ou une sirène assourdie; parfois, je n'entendais rien du tout. La chute de Pitomnik avait été suivie d'une accalmie de quelques jours; puis, vers le 20 janvier, l'écrasement méthodique du Kessel reprit (pour ces dates, je cite les livres, non pas mon souvenir, car le calendrier était devenu pour moi une notion abstraite, souvenir fugace d'un monde révolu). La température, après le bref réchauffement du début de l'année, avait catastrophiquement chuté, il devait faire -25° ou -30°. Les maigres feux allumés dans des fûts de pétrole vides ne suffisaient pas pour réchauffer les blessés; même en ville, les soldats devaient s'entourer la verge de tissu pour pisser, une loque puante, précieusement gardée en poche; et d'autres profitaient de ces occasions pour tendre leurs mains gonflées d'engelures sous le jet tiède. Tous ces détails m'étaient rapportés par les mécanismes somnambuliques de l'armée; tout aussi somnambuliquement, je lisais et classais ces rapports, après leur avoir attribué un numéro de dossier; mais cela faisait un certain temps déjà que je n'en rédigeais plus moi-même. Lorsque Moritz voulait des informations, je raflais au hasard quelques rapports de l'Abwehr et les lui apportais; peut-être Thomas lui avait-il expliqué que j'étais malade, il me regardait étrangement mais ne disait rien. Thomas, pour parler encore de lui, ne m'avait jamais rendu mon écharpe, et lorsque je sortais prendre l'air j'avais froid au cou: mais je sortais, la puanteur touffue des bâtiments devenait insupportable. La guérison rapide de Thomas m'intriguait: il avait déjà l'air tout à fait bien portant, et lorsque je lui demandais, en haussant les sourcils de manière significative et en regardant son ventre: «Alors, ça va?», il prenait un air interloqué et répondait: «Oui, ça va très bien, pourquoi ça n'irait pas?» Moi, mes plaies et mes fièvres ne guérissaient pas, j'aurais bien voulu connaître son secret. Un de ces jours-là, le 20 ou le 21 sans doute, je sortis fumer dans la rue et peu après Thomas me rejoignit. Le ciel était clair, dégagé, le froid coupant, le soleil, fusant de partout à travers les ouvertures béantes des façades, se reflétait sur la neige sèche, éclatait, éblouissait, et là où il ne pouvait passer projetait des ombres d'acier. «Tu entends?» demanda Thomas, mais mon oreille folle sonnait, je n'entendais rien. «Viens». Il me tira par la manche. Nous contournâmes le bâtiment et découvrîmes un spectacle insolite: deux ou trois Landser, emmitouflés dans des capotes ou des couvertures, se tenaient près d'un piano droit au milieu de la ruelle. Un soldat, perché sur une petite chaise, jouait, et les autres paraissaient l'écouter attentivement, mais moi, je n'entendais rien, c'était curieux, et cela m'attristait: moi aussi, j'aurais voulu écouter cette musique, je pensais y avoir droit autant que n'importe qui. Quelques Ukrainiens se dirigeaient vers nous; je reconnus Ivan, qui me fit un petit signe de la main. Mon oreille me démangeait affreusement, je n'entendais plus rien: même les paroles de Thomas, juste à côté de moi, ne me parvenaient plus que comme un gargouillis indistinct. J'avais l'horrible et angoissante impression de vivre un film muet. Exaspéré, j'arrachai mon bandage et enfonçai mon petit doigt dans le conduit; quelque chose céda, un flot de pus jaillit sur ma main et coula sur le col de ma pelisse. Cela me soulagea un peu mais je n'entendais toujours presque rien; le piano, si je tournais mon oreille dans sa direction, semblait émettre un bruit d'eau; l'autre oreille ne fonctionnait pas mieux; déçu, je me détournai et m'éloignai lentement. La lumière du soleil était vraiment splendide, elle ciselait chaque détail des façades dentelées. Derrière moi, je crus percevoir de l'agitation: je me retournai, Thomas et Ivan me faisaient de grands signes, les autres me regardaient. Je ne savais pas ce qu'ils voulaient, mais j'avais honte de me faire remarquer ainsi, je leur fis un petit signe amical et continuai à marcher. Je leur jetai encore un coup d'œil: Ivan courait vers moi, mais je fus distrait par un léger heurt sur mon front: un morceau de gravier, peut-être, ou un insecte, car lorsque je me tâtai, une petite goutte de sang perlait sur mon doigt. Je l'essuyai et continuai mon chemin vers la Volga, qui devait se trouver de ce côté. C'était un secteur où je savais que nos forces tenaient la berge; or je ne l'avais toujours pas vue, cette fameuse Volga, et je m'engageai résolument dans cette direction, pour la contempler au moins une fois avant de quitter cette ville. Les rues se devinaient entre un chamboulement de ruines tranquilles et désertes, illuminées par le soleil froid de janvier, c'était très calme et je trouvais cela extraordinairement agréable; s'il y avait des tirs, je ne les entendais pas. L'air glacial me revigorait. Le pus ne coulait plus de mon oreille, ce qui me laissait espérer que le foyer d'infection était définitivement percé; je me sentais dispos et plein de forces. Après les derniers immeubles, dressés au sommet des falaises qui surplombent la grande rivière, une voie ferrée passait, à l'abandon, les rails déjà mordus par la rouille. Au-delà s'étendait la surface blanche du fleuve pris dans la glace, puis au-delà encore l'autre rive, celle que nous n'avions jamais atteinte, entièrement plate et blanche aussi et comme vide de toute vie. Autour de moi, il n'y avait personne, je ne voyais pas de tranchées ni de positions, les lignes devaient se trouver plus haut. Enhardi, je dévalai l'abrupt talus sablonneux et me retrouvai au bord du fleuve. Avec hésitation d'abord, puis plus confiant, je posai un pied sur la glace saupoudrée de neige, puis un autre: je marchais sur la Volga, et cela me rendait heureux comme un enfant. Les flocons soulevés de la glace par un léger vent dansaient au soleil, un petit jeu follet autour de mes pieds. Devant moi, un trou sombre s'ouvrait dans la glace, assez large, sans doute percé par un obus de gros calibre tombé court; au fond du trou, l'eau coulait rapidement, presque verte sous le soleil, fraîche, attirante; je me penchai et y trempai la main, elle ne semblait pas froide: la recueillant à deux mains, je me rinçai le visage, l'oreille, la nuque, puis bus à plusieurs reprises. J'ôtai ma pelisse, la pliai soigneusement, la posai avec ma casquette sur la glace, puis, inspirant profondément, je plongeai. L'eau était claire et accueillante, d'une tiédeur maternelle. Le courant rapide créait des tourbillons qui me déportèrent rapidement sous la glace. Toutes sortes de choses passaient près de moi, que je distinguais nettement dans cette eau verte des chevaux dont le courant mouvait les pattes comme s'ils galopaient, de gros poissons presque plats mangeurs de déchets, des cadavres russes au visage gonflé, enlacés dans leurs curieuses capes brunes, des morceaux de vêtements et d'uniformes, des étendards troués flottant sur leurs hampes, une roue de chariot qui, sans doute trempée dans du pétrole, flambait encore en tournoyant sous l'eau. Un corps me heurta, puis continua son chemin; celui-ci portait un uniforme allemand; tandis qu'il s'éloignait j'aperçus son visage et ses boucles blondes dansantes, c'était Voss, souriant. Je tentai de le rattraper mais un remous nous sépara davantage et, lorsque j'eus rétabli ma position, il avait disparu. Au-dessus de moi, la glace formait un écran opaque, mais l'air durait dans mes poumons, je ne m'inquiétais pas et continuai à nager, passant des barges coulées remplies de beaux jeunes hommes assis en rang, l'arme encore à la main, de petits poissons se faufilant dans leurs chevelures agitées par le courant. Puis lentement devant moi l'eau s'éclaira, des colonnes de lumière verte plongeaient depuis des trous dans la glace, devenaient une forêt puis se fondaient les unes dans les autres au fur et à mesure que les blocs de glace s'espaçaient. Je remontai enfin reprendre mon souffle. Un petit iceberg me heurta, je replongeai, me redressai en brassant, remontai à nouveau. Ici, la rivière ne charriait presque pas de glace. En amont, à ma gauche, une navette russe dérivait dans le courant, couchée sur le flanc, brûlant doucement. Malgré le soleil, il tombait quelques gros flocons de neige lumineux, qui s'évanouissaient dès qu'ils touchaient l'eau. Pagayant des mains, je me retournai: la ville, étendue tout le long de la berge, disparaissait derrière un épais rideau de fumée noire. Au-dessus de ma tête, des goélands tournoyaient en criaillant, me jetaient des coups d'œil intrigués, ou peut-être calculateurs, puis partaient se poser sur un bloc de glace; la mer pourtant était encore loin; seraient-ils remontés depuis Astrakhan? Des moineaux aussi virevoltaient et frôlaient la surface de l'eau. Je me mis à nager posément vers la rive gauche. Enfin je pris pied et émergeai de l'eau. La grève, sur cette rive-là, était faite d'un sable fin qui montait doucement, formant des petites dunes; au-delà, tout était plat. Logiquement j'aurais dû me trouver au niveau de la Krasnaïa Sloboda, mais je ne voyais rien, pas d'artillerie rangée, pas de tranchées, pas de village, pas de soldats, personne. Quelques arbres mesquins décoraient le sommet des dunes ou s'inclinaient vers la Volga qui coulait derrière moi avec vigueur; quelque part, une linotte chantait; une couleuvre se faufila entre mes pieds et disparut dans le sable. J'escaladai les dunes et regardai: devant moi s'étalait une steppe presque nue, une terre couleur de cendre légèrement saupoudrée de neige, avec çà et là une herbe brune, rase, drue, et quelques touffes d'armoise; au sud, une rangée de peupliers barrait l'horizon, bordant sans doute un canal d'irrigation; il n'y avait rien d'autre à voir. Je fouillai dans la poche de ma vareuse et en tirai mon paquet de cigarettes, mais elles étaient trempées. Mes vêtements mouillés me collaient à la peau, mais je n'avais pas froid, l'air était doux et clément. Je ressentis alors un accès de fatigue, sans doute les effets de la nage: je tombai à genoux et piochai des doigts dans la terre sèche, encore prise par l'hiver. Je finis enfin par en dégager quelques mottes que j'enfonçai avidement dans ma bouche. Cela avait un goût un peu acre, minéral, mais en se mêlant à ma salive cette terre dégageait des sensations presque végétales, une vie fibreuse, néanmoins décevante; j'aurais voulu qu'elle soit molle, chaude et grasse, qu'elle fonde dans ma bouche, et que je puisse m'y enfoncer de mon corps entier, m'y couler comme dans une tombe. Au Caucase, les peuples montagnards ont une curieuse façon de creuser les tombes: ils pratiquent d'abord une fosse verticale, profonde de deux mètres; ensuite, au fond, ils ouvrent sur tout un côté une niche au ciel oblique; le mort, sans cercueil, enroulé dans un linceul blanc, est déposé sur le flanc dans ce renfoncement, le visage tourné vers La Mecque; puis l'on mure l'alcôve avec des briques, ou des planches si la famille est pauvre, et ensuite on remplit la fosse, la terre excédentaire formant un monticule oblong; or le mort ne repose pas sous ce monticule, mais juste à côté. Voilà, m'étais-je dit lorsqu'on m'avait décrit cette coutume, une tombe qui me conviendrait, au moins l'horreur froide de la chose est claire, et puis ça doit être plus confortable, plus intime peut-être. Mais ici il n'y avait personne pour m'aider à creuser et je n'avais aucun outil, pas même un couteau: alors je me mis à marcher, plus ou moins en direction du levant. C'était une vaste plaine où nul ne se trouvait, ni vivant sur la terre, ni mort sous la terre; et je marchais longtemps sous un ciel sans teint, de manière que je ne pouvais pas juger de l'heure (ma montre, réglée comme toutes celles de la Wehrmacht sur l'heure de Berlin, n'avait pas résisté au bain et marquait un éternel midi moins treize). Ici et là poussait un coquelicot rouge vif, seules taches de couleur dans ce morne paysage; mais lorsque j'essayai d'en cueillir un, il vira au gris et s'effrita en une légère bouffée de cendres. Enfin, au loin, j'aperçus des formes. En me rapprochant je constatai qu'il s'agissait d'un long dirigeable blanc, qui flottait au-dessus d'un grand kourgane. Plusieurs figures se promenaient sur les flancs du tumulus: trois d'entre elles se détachèrent du groupe et vinrent vers moi. Lorsqu'elles furent assez proches je vis qu'elles étaient vêtues de blouses blanches par-dessus des complets, avec de hauts faux cols un peu démodés et des cravates noires; l'une d'entre elles portait de surcroît un chapeau melon. «Guten Tag, meine Herren», fis-je poliment lorsqu'elles furent devant moi. – «Bonjour, monsieur», répondit en français celui qui portait un chapeau. Il me demanda ce que je faisais là et, répondant dans la même langue, je le lui expliquai du mieux que je pus. Les deux autres hochaient la tête. Lorsque j'eus achevé mon récit, l'homme au chapeau dit: «Dans ce cas, vous devez venir avec nous; le docteur voudra vous parler». – «Si vous le souhaitez. Qui est ce docteur?» – «Le Dr. Sardine, le chef de notre expédition». Ils me menèrent au pied du kourgane; trois gros câbles ancraient le dirigeable, un zeppelin qui oscillait lentement dans la brise à plus d'une cinquantaine de mètres au-dessus de nos têtes, sa longue masse ovale portant une nacelle métallique à deux étages. Un autre câble, plus fin, semblait fournir une liaison téléphonique un des hommes parla brièvement dans un combiné posé sur une table pliante. Sur le kourgane, les autres bonshommes creusaient, sondaient, mesuraient Je levai de nouveau la tête: une sorte de panier descendait lentement de la nacelle, tanguant largement sous l'effet du vent. Lorsqu'il arriva près du sol deux hommes s'en saisirent et le guidèrent. Ce grand panier était fait de montants ronds et d'osier tressé; l'homme au chapeau melon ouvrit une portière et me fit signe d'y prendre place; puis il se joignit à moi et referma. Le câble commença à remonter et avec un lourd sursaut le panier s'arracha du sol; lesté par notre poids, il tanguait moins, mais cela me donnait quand même un peu le mal de mer et je m'agrippai au rebord; mon chaperon, lui, tenait la main posée sur son chapeau. Je regardai la steppe: aussi loin que je pouvais voir, pas un arbre, pas une maison, tout juste, à l'horizon, une sorte de bosse, sans doute un autre kourgane.
Le panier entrait par une trappe dans une salle de la nacelle; de là, mon accompagnateur me fit monter par un escalier en spirale, puis descendre un long corridor. Tout, ici, était en aluminium, en étain, en laiton, en bois dur et bien poli: une fort belle machine, en vérité. Arrivé à une porte capitonnée, l'homme sonna à un petit bouton. La porte s'ouvrit, il me fit signe d'entrer, et ne me suivit pas.
C'était une grande pièce, bordée par une banquette et une longue baie vitrée, et meublée d'étagères, avec au centre une longue table recouverte d'un bric-à-brac invraisemblable: livres, cartes, globes, animaux empaillés, maquettes de véhicules fantastiques, instruments d'astronomie, d'optique, de navigation. Un chat blanc aux yeux vairons se faufilait silencieusement entre ces objets. Un petit homme, lui aussi en blouse blanche, se tenait recroquevillé sur une chaise à l'extrémité de la table; à mon entrée il se retourna en faisant pivoter son siège Ses cheveux, striés de gris et peignés en arrière, avaient un aspect sale et filandreux; une paire de lunettes à grosse monture les retenait, posée sur le sommet du front. Son visage un peu affaissé était mal rasé et revêtait une expression hargneuse, désagréable.
«Entrez! Entrez»…, grinça-t-il d'une voix éraillée. Il indiqua la longue banquette: «Asseyez-vous». Je contournai la table et m'assis en croisant les jambes. Il postillonnait en parlant; des restes de repas maculaient sa blouse. «Vous êtes bien jeune!»… s'exclamait-il. Je tournai légèrement la tête et contemplai la steppe nue par la baie, puis regardai de nouveau l'homme. «Je suis le Hauptsturmführer Dr. Maximilien Aue, à votre service», fis-je enfin en inclinant poliment la tête. – «Ah! croassa-t-il, un docteur! un docteur! Docteur en quoi?» – «En droit, monsieur». – «Un avocat!» Il bondit de sa chaise. «Un avocat! Engeance hideuse… maudite! Vous êtes pires que les Juifs! Pires que les banksters! Pires que les royalistes!»… – «Je ne suis pas avocat, monsieur. Je suis juriste, expert en droit constitutionnel, et officier de la Schutzstaffel». Il se calma subitement et se rassit en un bond: ses jambes, trop courtes pour sa chaise, pendaient à quelques centimètres du sol. «C'est à peine mieux»… Il réfléchit. «Moi aussi je suis docteur. Mais… en choses utiles. Sardine, je suis Sardine, le Dr. Sardine». – «Enchanté, docteur». – «Moi pas encore. Que faites-vous ici?» – «Dans votre aéronef? Vos collègues m'ont invité à y monter». – «Invité… invité… un grand mot. Je veux dire ic i, dans cette région». – «Eh bien, je marchais». – «Vous marchiez… soit! Mais dans quel but?» – «Je marchais au hasard. À vrai dire je me suis un peu perdu». Il se pencha avec un air méfiant, agrippant de ses deux mains les accoudoirs de sa chaise: «En êtes-vous bien sûr?… N'aviez-vous pas un but précis?!» – «Je dois vous avouer que non». Mais il marmonnait toujours: «Avouez, avouez… ne cherchez-vous pas quelque chose… n'êtes-vous pas justement… sur ma trace! envoyé par mes concurrents jaloux!»… Il s'excitait tout seul.
«Comment donc justement nous avez-vous trouvés?» – «Votre appareil se voit de loin, dans cette plaine». Mais il ne démordait pas: «N'êtes-vous pas un affidé de Finkelstein…! de Krasschild! Ces youtres envieux… gonflés de leur propre importance… des outres! des nains! des cireurs de bottes! des falsificateurs de diplômes et de résultats»… – «Permettez-moi de vous faire remarquer, docteur, que vous ne devez pas souvent lire les journaux. Sinon vous sauriez qu'un Allemand, et à plus forte raison un officier S S, se met rarement au service de Juifs. Je ne connais pas les messieurs dont vous parlez, mais si je les rencontrais, il serait plutôt de mon devoir de les arrêter». «Oui… oui…, fit-il en se frottant la lèvre inférieure, cela se peut, en effet…» Il fouilla dans la poche de sa blouse et en tira une petite bourse en cuir; avec des doigts jaunis par la nicotine, il y pécha une pincée de tabac et se mit à rouler une cigarette. Comme il ne semblait pas disposé à m'en offrir, je repris mon propre paquet: il avait séché, et en roulant et en tassant un peu une de mes cigarettes, je pus en faire quelque chose de convenable. Mes allumettes, par contre, étaient gâchées; je regardai la table, mais n'en vis pas d'autres au milieu du fouillis. «Avez-vous du feu, docteur?» demandai-je. – «Un instant, jeune homme, un instant»… Il acheva de rouler sa cigarette, prit sur la table un assez gros cube en étain, introduisit sa cigarette dans un trou, et appuya sur un petit bouton. Puis il attendit Au bout de quelques minutes que je trouvai assez longues, un petit ping se fit entendre; il retira la cigarette, dont l'extrémité rougeoyait, et aspira de petites bouffées: «Ingénieux, non?» – «Très. Mais un peu lent, peut-être». – «C'est la résistance qui met du temps à chauffer. Donnez-moi votre cigarette». Je la lui tendis et il répéta l'opération tout en crachotant de la fumée par petits coups; cette fois-ci, le ping résonna un peu plus vite. «C'est mon seul vice…, marmottait-il, le seul! Tout le reste… fini! L'alcool… un poison…
Quant aux fornications… Toutes ces femelles avides! peinturlurées! syphilitiques! prêtes à sucer le génie d'un homme… à lui circoncire l'âme!… Sans parler du danger de la procréation… omniprésent… Quoi qu'on fasse, on n'y échappe pas, elles se débrouillent toujours… une abomination! Hideurs entétonnées! frétillantes! coquettes marranes, qui attendent de porter le coup de grâce! Le rut permanent! Les odeurs! à longueur d'année! Un homme de science doit savoir tourner le dos à tout cela. Se bâtir une carapace d'indifférence… de volonté… Noli me längere». En fumant, il laissait tomber ses cendres au sol, comme je ne voyais pas de cendrier, je faisais de même. Le chat blanc se frottait la nuque contre un sextant. Brusquement, Sardine rabattit ses lunettes devant ses yeux et se pencha pour me scruter: «Vous aussi, vous cherchez le bout du monde?» – «Pardon?» – «Le bout du monde! Le bout du monde! Ne faites pas l'innocent. Quoi d'autre aurait pu vous amener ici?» – «Je ne sais pas de quoi vous voulez parler, docteur». Il eut un rictus, bondit de sa chaise, contourna la table, saisit un objet et me le lança à la tête. Je l'attrapai de justesse. C'était un cône, monté sur un support, peint comme un globe avec les continents déroulés dessus; la base plate était grise et portait la mention: TERRA INCOGNITA. «Ne me dites pas que vous n'avez jamais vu cela?» Sardine avait regagné sa place et se roulait une autre cigarette. «Jamais, docteur, répondis-je. Qu'est-ce que c'est?» – «C'est la Terre! Abruti! Hypocrite! Faux-derche!» – «Je suis vraiment désolé, docteur. À l'école, on m'a enseigné que la Terre était ronde». Il émit un grognement féroce: «Sornettes! Balivernes!… Théories médiévales… éculées… Superstition! Voilà!» hurla-t-il en désignant de sa cigarette le cône que je tenais toujours, «Voilà! Voilà la vérité. Et je vais le prouver! En ce moment, nous nous dirigeons vers le Bord». En effet, je remarquais que la cabine vibrait doucement. Je regardai par la baie: le dirigeable avait levé l'ancre et prenait lentement de l'altitude. «Et quand nous y arriverons, demandai-je précautionneusement, votre appareil passera par-dessus?» – «Ne faites pas l'imbécile! L'ignare. Vous êtes un homme instruit, dites-vous… Réfléchissez! Il va sans dire qu'au-delà du Bord, il n'y a pas de champ gravitationnel. Sinon, cela ferait longtemps que l'évidence aurait été prouvée!» – «Mais alors comment comptez-vous faire?»… – «C'est là tout mon génie, répliqua-t-il malicieusement. Cet appareil en cache un autre». Il se leva et vint s'asseoir à mes côtés. «Je vais vous le dire. De toute façon vous allez rester avec nous. Vous, l'Incrédule, vous serez le Témoin. Au Bord du monde, nous nous poserons, nous dégonflerons le ballon, là, au-dessus, qui sera replié et rangé dans un compartiment prévu à cet effet. En dessous, il y a des\pattes dépliables, articulées, huit en tout, qui se terminent par de fortes pinces». En parlant, il mimait les pinces avec ses doigts. «Ces pinces peuvent s'agripper à n'importe quel sol. Ainsi, nous passerons le Grand Bord à la manière d'un insecte, d'une araignée. Mais nous le passerons! Je ne suis pas peu fier… Vous imaginez-vous?! Les difficultés… en temps de guerre… pour construire un engin pareil?… Les tractations avec l'occupant? Avec ces ânes bâtés de Vichy, saoulés à l'eau minérale? Avec les factions… Toute cette soupe d'alphabet, peuplée de crétins, microcéphales, arrivistes? Et même avec les Juifs! Oui, monsieur l'officier allemand, les Juifs aussi!
Un homme de science ne peut pas avoir de scrupules… Il doit être prêt à pactiser avec le diable s'il le faut». Une sirène résonna quelque part à l'intérieur du vaisseau, l'interrompant. Il se redressa: «Je dois y aller. Attendez-moi ici». À la porte, il se retourna: «Ne touchez à rien!» Seul, je me levai aussi et fis quelques pas. Je tendis les doigts pour caresser le chat aux yeux vairons, mais il se hérissa et siffla en découvrant les dents. Je regardai encore les objets entassés sur la longue table, en tripotai un ou deux, feuilletai un livre, puis allai m'agenouiller sur la banquette et contemplai la steppe. Une rivière la traversait, serpentant doucement, miroitant au soleil. Je crus distinguer un objet sur l'eau. Au fond de la salle, une longue-vue en étain, montée sur trépied, se dressait devant la baie vitrée. J'y collai un œil, tournai la molette pour faire la mise au point, et cherchai la rivière; lorsque je l'eus localisée, je suivis son cours pour trouver l'objet. C'était une barque avec des figures. J'ajustai encore la distance focale. Une jeune femme nue était assise au centre de la barque, des fleurs dans les cheveux; devant et derrière elle, deux affreuses créatures, à forme humaine et nues elles aussi, pagayaient. La femme avait de longs cheveux noirs. Le cœur soudain battant, je tentai de discerner son visage, mais j'avais du mal à distinguer ses traits. Peu à peu, cette certitude se fit jour en moi: c'était Una, ma sœur. Où donc allait-elle? D'autres canots suivaient le sien, couverts de fleurs, cela ressemblait à une procession nuptiale. Il fallait que je la rejoigne. Mais comment? Je me ruai hors de la cabine, dévalai l'escalier en spirale dans la pièce au panier, il y avait un homme. «Le docteur? haletai-je. Où est-il? Je dois le voir». Il me fit signe de le suivre et me mena vers l'avant du vaisseau, m'introduisant dans la cabine de contrôle où, devant une vaste baie circulaire, des hommes en blouses blanches s'affairaient. Sardine trônait sur un fauteuil surélevé devant un tableau de commandes. «Que voulez-vous?» demanda-t-il abruptement en me voyant. – «Docteur… je dois descendre. C'est une question de vie ou de mort». – «Impossible! cria-t-il d'une voix stridente. Impossible! Je comprends tout. Vous êtes un espion! Un affidé!» Il se tourna vers celui qui m'avait amené là. «Arrêtez-le! Mettez-le aux fers!» L'homme me posa la main sur le bras; sans réfléchir, je lui décochai un uppercut au menton et bondis vers la porte. Plusieurs hommes se ruèrent sur moi, mais la porte était trop étroite pour qu'ils puissent tous passer, cela les retarda. Je remontai l'escalier en spirale en prenant les marches trois par trois et me postai au sommet: lorsque la première tête apparut derrière moi, couronnée d'un chapeau melon, je lui assenai un coup de pied qui propulsa l'homme en arrière; il dégringola les marches, entraînant ses collègues à sa suite dans un énorme fracas. J'entendais hurler Sardine. J'ouvrais des portes au hasard: c'étaient des cabines, une salle de cartes, un réfectoire. Au fond du couloir je tombai sur un cagibi avec une échelle qui montait; la trappe à son sommet devait s'ouvrir sur l'intérieur de la coque, pour les réparations; il y avait là des placards métalliques, je les ouvris, ils contenaient des parachutes. Mes poursuivants se rapprochaient; j'en enfilai un et commençai à grimper. La trappe s'ouvrait facilement: au-dessus, une immense cage cylindrique en toile cirée tendue sur des arceaux s'élevait à travers le corps du dirigeable. Une lumière diffuse traversait le tissu, il y avait aussi des ampoules fixées à intervalles; par des hublots en caoutchouc transparent, on distinguait les formes molles des ballonnets à hydrogène. J'entamai l'ascension. Le puits, maintenu en place par de solides armatures, faisait bien quelques douzaines de mètres, et je m'essoufflai vite. Je risquai un coup d'œil sous mes pieds: le premier chapeau melon apparaissait par la trappe, suivi du corps de l'homme. Je vis qu'il brandissait un pistolet et repris mon ascension. Il ne tira pas, sans doute craignait-il de percer les ballonnets. D'autres hommes le suivaient; ils montaient aussi lentement que moi. Tous les quatre mètres un palier ouvert coupait le puits, pour permettre de se reposer, mais je ne pouvais pas m'arrêter, je continuai à monter, barreau après barreau, pantelant Je ne levais pas les yeux et il me semblait que cette échelle démesurée ne finirait jamais. Enfin ma tête cogna contre la trappe au sommet Sous moi résonnaient les bruits métalliques des hommes qui montaient Je tournai la manivelle de l'écoutille, la repoussai, et sortis la tête: un vent froid me frappa au visage. J'étais au sommet de la carène du dirigeable, une grande surface courbe, assez rigide, semblait-il. Je me hissai dehors et me mis debout; hélas, pas moyen de fermer la trappe de l'extérieur. Avec le vent et les vibrations de l'aéronef mon équilibre était assez instable. Je me dirigeai en titubant vers la queue tout en vérifiant les fixations du parachute. Une tête apparut à la trappe et je me mis à courir; la surface de la coque était légèrement élastique et rebondissait sous mes pieds; un coup de feu résonna et une balle siffla à côté de mon oreille; je trébuchai, roulai, mais plutôt que d'essayer de me retenir je me laissai emporter. J'entendis un autre coup de feu. La pente devenait de plus en plus raide, je glissais rapidement, essayant de placer mes pieds en avant, puis cela devint presque vertical et je chutai dans le vide comme un pantin désarticulé, agitant mes bras et mes jambes dans le vent. La steppe brune et grise montait vers moi comme un mur. Je n'avais jamais sauté en parachute mais je savais qu'il fallait tirer sur une corde; avec un effort, je ramenai mes bras près de mon corps, trouvai la manette, et tirai; le choc fut si brusque que je me fis mal à la nuque. Je descendais maintenant bien plus lentement, pieds vers le bas; j'attrapai les suspentes et levai la tête; la corolle blanche du parachute emplissait le ciel, me masquant le dirigeable. Je cherchai des yeux la rivière: elle semblait se trouver à quelques kilomètres. Le cortège de barques brillait au soleil et je calculai mentalement le chemin à prendre pour pouvoir le rejoindre. Le sol approchait et je tendis mes jambes jointes, un peu inquiet. Puis je ressentis un choc violent qui me traversa tout le corps, je basculai, me fis traîner par le parachute emporté par le vent, enfin je parvins à me rétablir puis à me relever. Je défis les sangles et laissai là le parachute, qui bouffait au vent et roulait sur le sol terreux. Je regardai le ciel: le dirigeable s'éloignait impassiblement. Je pris mes repères et me mis à trotter vers la rivière. Le dirigeable disparut. La steppe me paraissait monter imperceptiblement: je fatiguais, mais je me forçai à continuer. Mes pieds trébuchaient sur les mottes d'herbe sèche. Haletant, j'arrivai à la rivière; mais je me trouvais, je le vis seulement alors, au sommet d'une haute falaise abrupte qui la dominait d'environ une vingtaine de mètres; en bas, l'eau coulait avec des remous rapides; impossible de sauter, impossible aussi d'escalader cette falaise. Il m'aurait fallu atterrir sur l'autre rive: là, la berge presque plate descendait doucement jusqu'à l'eau. À ma gauche, en amont, je voyais arriver la procession des barques. Des musiciens parés de guirlandes, qui suivaient la gondole sculptée portant ma sœur, jouaient une musique stridente et solennelle sur des flûtes, des instruments à cordes et des tambours. Je distinguais nettement ma sœur, hautaine entre les deux créatures qui ramaient; elle se tenait assise en tailleur et ses longs cheveux noirs tombaient sur ses seins. Je mis mes mains en porte-voix et hurlai son nom, à plusieurs reprises. Elle leva la tête et me regarda, mais sans changer d'expression ni rien dire, son regard rivé au mien tandis que la barque passait lentement; je criais son nom comme un fou, mais elle ne réagissait pas; enfin elle se détourna. La procession s'éloignait lentement vers l'aval tandis que je restais là, effondré. Alors je voulus me lancer à sa poursuite; mais à ce moment des crampes virulentes me saisirent à l'estomac; fébrilement, je défis mon pantalon et m'accroupis; or, plutôt que de la merde, ce furent des abeilles, des araignées et des scorpions vivants qui jaillirent de mon anus. Cela brûlait atrocement, mais il fallait bien les évacuer; je poussais, les araignées et les scorpions se dispersaient en courant, les abeilles s'envolaient, je devais serrer la mâchoire pour ne pas hurler de douleur.
J'entendis quelque chose et tournai la tête: deux jeunes garçons, des jumeaux identiques, me regardaient en silence. D'où diable étaient-ils donc sortis? Je me redressai et me reculottai; mais déjà ils avaient fait demi-tour et s'en allaient. Je bondis derrière eux en les hélant. Mais je ne pouvais les rattraper. Je les poursuivis longtemps.
Dans la steppe, il y avait encore un kourgane. Les deux garçons l'escaladèrent puis descendirent de l'autre côté. Je fis le tour en courant, mais ils avaient disparu. «Où êtes-vous, garçons?» criai-je. Je me rendis compte que, même du sommet du kourgane, j'avais perdu de vue la rivière; la grisaille du ciel cachait le soleil, je ne savais comment m'orienter; ainsi, je m'étais laissé distraire comme un idiot! Il fallait retrouver ces garçons. Je refis le tour du kourgane et découvris une dépression: je la palpai et une porte apparut. Je frappai, elle s'ouvrit et j'entrai; un long couloir s'étendait devant moi, avec, au fond, une autre porte. Je frappai encore et elle s'ouvrit de même. Il y avait là une vaste salle, très haute, éclairée par des lampes à huile: de l'extérieur, pourtant, le kourgane ne m'avait pas semblé si grand. À l'arrière de la salle se dressait comme un dais couvert de tapis et de coussins, avec un nain ventripotent qui jouait à un jeu; debout à côté se tenait un homme long et maigre, avec un triangle noir sur un œil; une vieille femme ratatinée, en foulard, touillait dans un immense chaudron décoré, suspendu au plafond dans un coin. Des deux enfants il n'y avait aucune trace. «Bonjour, fis-je avec politesse. Vous n'auriez pas vu deux garçons? Des jumeaux», précisai-je. – «Ah! s'écria le nain, un visiteur! Sais-tu jouer au nardil» Je m'approchai du dais et vis qu'il jouait au trictrac, en faisant jouer sa main droite contre sa main gauche: chacune à tour de rôle roulait les dés puis avançait des pièces, rouges ou blanches. «En fait, dis-je, je cherche ma sœur. Une très belle jeune femme aux cheveux noirs. On l'emmenait dans une barque». Le nain, sans cesser de jouer, regarda le borgne, puis se retourna vers moi: «Cette fille, on l'amène ici. Nous allons l'épouser, mon frère et moi. J'espère qu'elle est aussi belle qu'on le dit». Il eut une grimace lubrique et enfonça prestement une main dans son pantalon. «Si tu es son frère, alors nous allons être beaux-frères. Assieds-toi et bois du thé». Je pris place sur un coussin, jambes croisées, face au jeu; la vieille m'apporta un bol de bon thé chaud, du vrai thé et non pas de l'ersatz, que je bus avec plaisir. «Je préférerais que vous ne l'épousiez pas», dis-je enfin. Le nain continuait à faire jouer une main contre l'autre. «Si tu ne veux pas que nous l'épousions, joue avec moi. Personne ne veut jouer avec moi». – «Pourquoi cela?» – «C'est à cause de mes conditions». – «Et quelles sont vos conditions? demandai-je aimablement. Dites-les-moi, je ne les connais pas». – «Si je gagne, je te tue, si je perds, je te tue». – «Bon, ça ne fait rien, jouons». Je regardais comment il jouait: cela ne ressemblait pas au trictrac que je connaissais. Au début de la partie, les pièces, au lieu d'être disposées par colonnes de deux, trois et cinq, étaient toutes placées aux extrémités de la planche; et au cours de la partie, elles ne pouvaient pas être mangées, mais bloquaient la place qu'elles occupaient «Ce ne sont pas les règles du trictrac, ça», fis-je remarquer. – «Dis voir, garçon, tu n'es plus à Munich, ici». – «Je ne suis pas de Munich». – «Berlin, alors. Nous jouons au nardu» Je regardais encore: le principe ne semblait pas difficile à saisir, mais il devait y avoir des subtilités. «Bon, jouons, alors». En effet, c'était plus compliqué que cela en avait l'air, mais je compris vite et gagnai la partie. Le nain se leva, sortit un long couteau et dit: «Bon, je vais te tuer». – «Calmez-vous. Si j'avais perdu, vous auriez pu me tuer, mais j'ai gagné, donc pourquoi me tueriez-vous?» Il réfléchit et se rassit: «Tu as raison. Rejouons». Cette fois-ci, ce fut le nain qui gagna «Que dis-tu maintenant? Je vais te tuer». – «Bon, je ne dis plus rien, j'ai perdu, tuez-moi. Mais ne pensez-vous pas que nous devrions d'abord jouer une troisième partie pour nous départager?» – «Tu as raison». Nous jouâmes encore une fois et je gagnai. «Maintenant, dis-je, vous devez me rendre ma sœur». Le nain se leva d'un bond, me tourna le dos, se pencha et me lâcha un énorme pet au visage, «Ah, mais c'est immonde!» m'exclamai-je. Le nain faisait une série de bonds sur place et lâchait un pet à chaque saut en chantonnant: «Je suis un Dieu, fais ce que veux, je suis un Dieu, fais ce que veux. Maintenant, ajouta-t-il en s'interrompant, je vais te tuer». – «Décidément, il n'y a rien à faire avec vous, vous êtes trop mal élevé». Je me levai, fis demi-tour et sortis. Au loin, je voyais apparaître un grand nuage de poussière. Je montai sur le kourgane pour mieux voir: c'étaient des cavaliers. Ils s'approchèrent, se divisèrent en deux files et vinrent se ranger, face à face, de part et d'autre de l'entrée du kourgane pour former comme une longue allée. J'apercevais clairement les plus proches; les chevaux paraissaient comme montés sur roues. En regardant de plus près, je vis qu'on les avait empalés à l'avant et à l'arrière sur de grosses poutres qui reposaient sur un socle muni de roues; les pattes pendaient librement; et les cavaliers aussi étaient empalés, je voyais la pointe des pieux dépasser de leurs têtes ou de leurs bouches: du travail plutôt bâclé, à vrai dire. Chaque chariot ou assemblage était poussé par quelques esclaves nus qui lorsqu'ils l'eurent mis en position allèrent s'asseoir en groupe un peu plus loin. Je dévisageai les cavaliers empalés et crus reconnaître les Ukrainiens de Moritz. Eux aussi étaient donc arrivés jusqu'ici, et avaient subi le sort qui les attendait? Mais peut-être était-ce une fausse impression. Le grand borgne maigre m'avait rejoint. «Ce n'est pas convenable, le tançai-je, de dire que, perdant ou gagnant, vous tuerez tous ceux qui jouent avec vous». – «Tu as raison. C'est que nous ne recevons pas beaucoup d'hôtes. Mais je ferai cesser cette pratique à mon frère». Un léger vent s'était de nouveau levé et balayait la poussière soulevée par les chars.
«Qu'est-ce que c'est?» demandai-je en les indiquant. – «C'est la garde d'honneur. Pour notre mariage». – «Oui, mais j'ai gagné deux parties sur trois. Vous allez donc me rendre ma sœur». L'homme me dévisageait tristement de son œil unique: «Tu ne pourras jamais reprendre ta sœur». Une angoisse mauvaise me montait à la gorge. «Pourquoi?» m'écriai-je. -»Ce n'est pas convenable», répondit-il. Au loin, je voyais approcher des figures à pied qui soulevaient beaucoup de poussière, vite déportée par le vent. Ma sœur marchait au milieu, toujours nue, escortée par les deux affreuses créatures et les musiciens. «Est-il convenable qu'elle marche comme ça, nue, devant tous?» demandai-je rageusement. Son œil unique ne me quittait pas: «Pourquoi pas? Ce n'est plus une vierge, après tout. Pourtant, nous la prenons quand même». Je voulus descendre du kourgane pour la rejoindre mais les deux jumeaux, qui avaient réapparu, me barraient le chemin. Je cherchai à les contourner mais ils se déplaçaient pour m'en empêcher. Pris de colère, je levai la main sur eux. «Ne les frappe pas!» aboya le borgne. Je me retournai vers lui, hors de moi: «Que me sont-ils donc?» lançai-je avec fureur. Il ne répondit rien. Au fond de l'allée, entre les rangs de cavaliers empaillés sur leurs montures, ma sœur avançait d'un pas égal.
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