Les bienveillantes
Menuet (en Rondeaux)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
VI
Ce fut Thomas, vous n'en serez pas surpris, qui m'apporta le pli. J'étais descendu écouter les nouvelles au bar de l'hôtel, en compagnie de quelques officiers de la Wehrmacht. Ce devait être vers le milieu de mai: à Tunis, nos troupes avaient effectué un raccourcissement volontaire du front selon le plan préétabli; à Varsovie, la liquidation des bandes terroristes se poursuivait sans obstacles. Les officiers qui m'entouraient écoutaient d'un air morne, en silence; seul un Hauptmann manchot ricana bruyamment aux termes freiwillige Frontverkürzung et planmässig, mais il s'interrompit en croisant mon regard angoissé; comme lui et les autres aussi, j'en savais assez pour interpréter ces euphémismes: les Juifs soulevés du ghetto résistaient à nos meilleures troupes depuis plusieurs semaines, et la Tunisie était perdue. Je cherchai des yeux le garçon pour commander un autre cognac. Thomas entra. Il traversa la salle d'un pas martial, me lança cérémonieusement un salut allemand en claquant des talons, puis me prit par le bras et me tira vers une alcôve; là, il se coula sur la banquette en jetant négligemment sa casquette sur la table et en brandissant une enveloppe qu'il tenait délicatement entre deux doigts gantés. «Sais-tu ce qu'il y a dedans?» demanda-t-il en fronçant les sourcils. Je fis signe que non. L'enveloppe, je le voyais, portait l'en-tête du Persönlicher Stab des Reichsführer-SS. «Moi, je sais», continua-t-il sur le même ton. Son visage s'éclaircit: «Félicitations, cher ami. Tu caches bien ton jeu. J'ai toujours su que tu étais plus dégourdi que tu en avais l'air». Il tenait toujours le pli. «Prends, prends». Je le pris, le décachetai, et en tirai une feuille, un ordre de me présenter à la première occasion à l'Obersturmbannftihrer Dr. Rudolf Brandt, adjudant personnel du Reichsführer-SS. «C'est une convocation», dis-je assez stupidement. -
«Oui, c'est une convocation». – «Et qu'est-ce que ça veut dire?» – «Ça veut dire que ton ami Mandelbrod a le bras long. Tu es affecté à l'état-major personnel du Reichsführer, mon vieux. On va fêter ça?» Faire la fête, je n'en avais pas grande envie, mais je me laissai entraîner. Thomas passa la nuit à me payer des whiskys américains et à disserter avec enthousiasme sur l'obstination des Juifs de Varsovie. «Tu te rends compte? Des Juifs!» Quant à ma nouvelle affectation, il semblait penser que j'avais réussi un coup de maître; moi, je n'avais aucune idée de ce dont il s'agissait. Le lendemain matin, je me présentai à la SS-Haus, sise Prinz-Albrechtstrasse juste à côté de la Staatspolizei, dans un ancien grand hôtel converti en bureaux. L'Obersturmbannführer Brandt, un petit homme voûté, à l'aspect incolore et méticuleux, le visage caché derrière de grandes lunettes rondes cerclées d'écaille noire, me reçut tout de suite: il me semblait l'avoir vu à Hohenlychen, lorsque le Reichsführer m'avait décoré sur mon lit d'hôpital. Il me mit au courant, par quelques phrases lapidaires et précises, de ce qu'on attendait de moi. «Le passage du système des camps de concentration d'une finalité purement correctrice à une fonction de provision de force de travail, entamé voilà plus d'un an, ne s'accomplit pas sans heurts». Ce problème concernait à la fois les rapports entre la S S et les intervenants extérieurs, et les rapports internes au sein de la S S elle-même. Le Reichsführer souhaitait pouvoir comprendre plus précisément la source des tensions afin de les réduire et ainsi maximiser la capacité productive de ce réservoir humain considérable. Il avait en conséquence décidé de nommer un officier déjà expérimenté comme son délégué personnel pour l'Arbeitseinsatz («opération» ou «organisation du travail») «Après étude des dossiers et sur réception de plusieurs recommandations, vous avez été désigné. Le Reichsführer fait pleinement confiance à votre capacité de mener à bien cette tâche qui exigera une grande force d'analyse, un sens de la diplomatie, et un esprit d'initiative S S tel que celui dont vous avez fait preuve en Russie». Les bureaux S S concernés recevraient l'ordre de coopérer avec moi; mais ce serait à moi de m'assurer que cette coopération se passerait pour le mieux «Toutes vos questions ainsi que vos rapports, acheva Brandt, devront m'être adressés. Le Reichsführer ne vous verra que lorsqu'il estimera cela nécessaire. Il vous recevra aujourd'hui pour vous expliquer ce qu'il attend de vous». J'avais écouté sans ciller; je ne comprenais pas de quoi il parlait, mais jugeai plus politique de garder pour le moment mes questions pour moi. Brandt me demanda de patienter au rez-de-chaussée, dans un salon; j'y trouvai des revues, avec du thé et des gâteaux. Je me lassai vite de feuilleter des vieux numéros du Schwarze Korps dans la lumière tamisée de cette salle; malheureusement, on ne pouvait pas fumer dans le bâtiment, le Reichsführer l'avait interdit à cause de l'odeur, et on ne pouvait pas non plus sortir fumer dans la rue, au cas où l'on serait convoqué. On vint me chercher vers la fin de l'après-midi. Dans l'antichambre, Brandt me donna ses dernières recommandations: «Ne faites pas de commentaires, ne posez pas de questions, ne parlez que si lui vous en pose». Puis il m'introduisit. Heinrich Himmler était assis derrière son bureau; j'avançai d'un pas militaire, suivi de Brandt qui me présenta; je saluai et Brandt, après avoir tendu un dossier au Reichsführer, se retira. Himmler me fit signe de m'asseoir et consulta le dossier. Son visage paraissait étrangement vague, sans couleur, sa petite moustache et son pince-nez ne faisaient que souligner le caractère fuyant de ses traits. Il me regarda avec un petit sourire amical; lorsqu'il levait la tête, la lumière, reflétée sur les verres de son pince-nez, les rendait opaques, cachant ses yeux derrière deux miroirs ronds: «Vous avez l'air en meilleure forme que la dernière fois que je vous ai vu, Sturmbannführer». J'étais fort étonné qu'il s'en souvienne; peut-être y avait-il une note dans le dossier. Il continua: «Vous êtes pleinement remis de votre blessure? C'est bien». Il feuilleta quelques pages. «Votre mère est française, je vois?» Cela me semblait une question et je tentai une réponse: «Née en Allemagne, mon Reichsführer. En Alsace». – «Oui, mais française quand même». Il releva la tête et cette fois le pince-nez ne refléta pas la lumière, révélant des petits yeux trop rapprochés, au regard étonnamment doux. «Vous savez, je n'accepte en principe jamais d'hommes qui ont du sang étranger dans mon état-major. C'est comme la roulette russe: trop risqué. On ne sait jamais ce qui va se manifester, même chez de très bons officiers. Mais le Dr. Mandelbrod m'a convaincu de faire une exception. C'est un homme très sage, dont je respecte le jugement». Il marqua une pause. «J'avais envisagé un autre candidat pour le poste. Le Sturmbannführer Gerlach. Malheureusement il a été tué il y a un mois. À Hambourg, lors d'un bombardement anglais. Il ne s'est pas mis à l'abri à temps et il a reçu un pot de fleurs sur la tête. Des bégonias, je crois. Ou des tulipes. Il est mort sur le coup. Ces Anglais sont des monstres. Bombarder des civils, comme cela, sans discrimination. Après la victoire nous devrons organiser des procès pour crimes de guerre. Les responsables de ces atrocités devront en répondre». Il se tut et se replongea dans mon dossier. «Vous allez avoir trente ans et vous n'êtes pas marié, dit-il en redressant la tête. Pourquoi?» Son ton était sévère, professoral. Je rougis: «Je n'en ai pas encore eu l'occasion, mon Reichsführer. J'ai fini mes études juste avant la guerre». – «Vous devriez sérieusement y songer, Sturmbannführer. Votre sang est valable. Si vous êtes tué lors de cette guerre, il ne doit pas être perdu pour l'Allemagne». Mes paroles montèrent toutes seules à mes lèvres: «Mon Reichsführer, je vous demande de m'excuser, mais mon approche spirituelle de mon engagement national-socialiste et de mon service à la S S ne me permet pas d'envisager le mariage tant que mon Volk n'a pas maîtrisé les périls qui le menacent L'affection pour une femme ne peut qu'affaiblir un homme. Je dois me donner tout entier et ne pourrai partager ma dévotion avant la victoire finale,» Himmler écoutait en scrutant mon visage; ses yeux s'étaient légèrement écarquillés. «Sturmbannführer, malgré votre sang étranger, vos qualités germaniques et nationales-socialistes sont impressionnantes. Je ne sais si je peux accepter votre raisonnement: je continue à penser que le devoir de tout S S-Mann est de continuer la race. Mais je vais réfléchir à vos paroles». – «Merci, mon Reichsführer». – «L'Obersturmbannführer Brandt vous a-t-il expliqué votre travail?» – «Dans les grandes lignes, mon Reichsführer». – «Je n'ai pas grand-chose à ajouter. Surtout, usez de délicatesse. Je ne souhaite pas provoquer de conflits inutiles». – «Oui, mon Reichsführer». – «Vos rapports sont très bons. Vous avez un excellent esprit de synthèse reposant sur une Weltanschauung éprouvée. C'est ce qui m'a décidé à vous choisir. Mais attention! Je veux des solutions pratiques, pas des jérémiades». – «Oui, mon Reichsführer,» – «Le Dr. Mandelbrod vous demandera certainement de lui faire parvenir des doubles de vos rapports. Je ne m'y oppose pas. Bon courage, Sturmbannführer. Vous pouvez disposer». Je me levai, saluai et me préparai à sortir. Soudain Himmler m'interpella de sa petite voix sèche: «Sturmbannführer!» – «Oui, mon Reichsführer?» Il hésita: «Pas de fausse sentimentalité, hein?» Je restai rigide, au garde-à-vous: «Bien sûr que non, mon Reichsführer». Je saluai de nouveau et sortis. Brandt, dans l'antichambre, me lança un regard inquisiteur: «Ça s'est bien passé?» – «Je crois que oui, Herr Obersturmbannführer». – «Le Reichsführer a lu avec grand intérêt votre rapport sur les problèmes de nutrition de nos soldats à Stalingrad». – «Je m'étonne que ce rapport soit parvenu jusqu'à lui». – «Le Reichsführer s'intéresse à beaucoup de choses. Le Gruppenführer Ohlendorf et les autres Amtchefs lui transmettent souvent des rapports intéressants». Brandt me donna de la part du Reichsführer un livre intitulé Le meurtre rituel juif, de Helmut Schramm. «Le Reichsführer en a fait imprimer pour tous les officiers S S ayant au moins grade de Standartenführer. Mais il a aussi demandé qu'il soit distribué aux officiers subalternes concernés par la question juive. Vous verrez, c'est très intéressant». Je le remerciai: un livre de plus à lire, moi qui ne lisais presque plus. Brandt me conseilla de prendre quelques jours pour m'installer: «Vous n'arriverez à rien de bon si vos affaires personnelles ne sont pas en ordre. Ensuite, revenez me voir». Il m'apparut vite que le plus délicat serait la question du logement: je ne pouvais pas rester indéfiniment à l'hôtel. L'Obersturmbannführer du S S-Personal Hauptamt me proposa deux options: un logement S S pour officiers célibataires, fort peu cher, avec repas compris; ou une chambre chez l'habitant, pour laquelle je devrais payer un loyer. Thomas, lui, logeait dans un appartement de trois pièces, spacieux et très confortable, avec de hauts plafonds et des meubles anciens de prix. Vu la grave crise du logement à Berlin – les gens qui disposaient d'une pièce vide étaient en principe obligés de prendre un locataire-, c'était un appartement luxueux, surtout pour un Obersturmbannführer célibataire; un Gruppenführer marié, avec des enfants, ne l'aurait pas refusé. Il m'expliqua en riant comment il l'avait obtenu: «Ce n'est pourtant pas compliqué. Si tu veux, je peux t'aider à en trouver un, peut-être pas aussi grand, mais avec deux pièces au moins». Grâce à une connaissance travaillant à la Generalbauinspektion de Berlin, il s'était fait attribuer par mesure spéciale un appartement juif, libéré en vue de la reconstruction de la ville. «Le seul problème, c'est que c'était à condition que je paye la rénovation, environ 500 reichsmarks. Je ne les avais pas, mais j'ai réussi à me les faire allouer par Berger à titre de secours exceptionnel». Renversé sur le canapé, il promena un regard satisfait autour de lui: «Pas mal, non?» – «Et la voiture?» demandai-je en riant. Thomas possédait aussi un petit cabriolet, dans lequel il adorait sortir et passait parfois me prendre le soir. «Ça, mon vieux, c'est une autre histoire que je te raconterai un autre jour. Je t'ai bien dit, à Stalingrad, que si on s'en sortait, ce serait la belle vie. Il n'y a pas de raison de se priver». Je réfléchis à sa proposition, mais me décidai enfin pour un meublé chez l'habitant. Habiter dans un immeuble pour S S, je n'y tenais pas, je souhaitais pouvoir choisir qui je fréquentais en dehors du travail; et l'idée de rester seul, de vivre en ma propre compagnie, me faisait à vrai dire un peu peur. Des logeurs, ce serait au moins une présence humaine, je ferais préparer mes repas, il y aurait du bruit dans le couloir. Je déposai donc une demande en précisant que je voulais deux pièces et qu'il devait y avoir une femme pour la cuisine et le ménage. On me proposa quelque chose à Mitte, chez une veuve, à six stations d'U-Bahn de la Prinz-Albrechtstrasse, sans changement, et à un prix raisonnable; j'acceptai sans même le visiter et l'on me donna une lettre. Frau Gutknecht, une grosse femme rougeaude ayant dépassé la soixantaine, aux seins volumineux et aux cheveux teints, me détailla d'un long regard roublard en m'ouvrant: «Alors, c'est vous l'officier?» me lança-t-elle avec un épais accent berlinois. Je franchis le seuil et lui serrai la main: elle empestait le parfum bon marché. Elle recula dans le long couloir et m'indiqua les portes: «Ici, c'est chez moi; là, c'est à vous. Voici la clef. Bien sûr, j'en ai une aussi». Elle ouvrit et me fit visiter: des meubles de fabrique remplis de bibelots, un papier peint jauni et gondolé, une odeur de renfermé. Après le salon se trouvait la chambre à coucher, isolée du reste de l'appartement.
«La cuisine et les toilettes sont au fond. L'eau chaude est rationnée, alors pas de bains». Au mur pendaient deux portraits encadrés de noir; un homme d'une trentaine d'années, avec une petite moustache de fonctionnaire, et un jeune gars blond, solide, en uniforme de la Wehrmacht. «C'est votre mari?» demandai-je respectueusement Une grimace déforma son visage: «Oui Et mon fils Franz, mon petit Franzi. Il est tombé le premier jour de la campagne de France. Son Feldwebel m'a écrit qu'il est mort en héros, pour sauver un camarade, mais il a pas eu de médaille. Il voulait venger son papa, mon Bubi, là, qui est mort gazé à Verdun». – «Toutes mes condoléances». – «Oh, pour Bubi, je me suis habituée, vous savez. Mais mon petit Franzi me manque encore». Elle me coula un regard calculateur. «Dommage que je n'aie pas de fille. Vous auriez pu l'épouser. Ça m'aurait plu, un gendre officier. Mon Bubi était Unterfeldwebel et mon Franzi encore Gefreiter». – «En effet, répondis-je poliment, c'est dommage». J'indiquai les bibelots: «Est-ce que je pourrais vous demander d'enlever tout ça? J'aurais besoin de place, pour mes affaires». Elle prit un air indigné: «Et où est-ce que vous voulez que je les mette? Chez moi, il y a encore moins de place. Et puis c'est joli. Vous n'aurez qu'à les pousser un peu. Mais attention, hein! Qui casse paye». Elle indiqua les portraits: «Si vous voulez, je peux reprendre ça. Je ne voudrais pas vous affliger de mon deuil». – «Ce n'est pas important», dis-je. – «Bon, alors je les laisse. C'était la pièce préférée de Bubi». Nous nous mîmes d'accord pour les repas et je lui donnai une partie de mes tickets de rationnement. Je m'installai le mieux possible; de toute façon, je n'avais pas beaucoup d'effets. En tassant les bibelots et les mauvais romans d'avant l'autre guerre, je parvins à dégager quelques étagères où je plaçai mes propres livres, que je fis venir de la cave où je les avais entreposés avant de partir pour la Russie. Cela me fit plaisir de les déballer et de les feuilleter, même si nombre d'entre eux avaient été abîmés par l'humidité. Je rangeai à leur côté l'édition de Nietzsche que m'avait offerte Thomas et que je n'avais jamais ouverte, les trois Burroughs rapportés de France et le Blanchot, dont j'avais abandonné la lecture; les Stendhal que j'avais emportés en Russie y étaient restés, tout comme ses propres journaux de 1812 et un peu de la même manière, au fond. Je regrettais de ne pas avoir songé à les remplacer lors de mon passage à Paris, mais il y aurait toujours une occasion, si je vivais encore. L'opuscule sur le meurtre rituel me mit dans l'embarras: alors que je pouvais facilement classer le Festgabe avec mes livres d'économie et de science politique, ce livre-là avait un peu de mal à trouver sa place. Je le glissai enfin avec les livres d'histoire, entre von Treitschke et Gustav Kossinna. Ces livres et mes vêtements, voilà tout ce que je possédais, hormis un gramophone et quelques disques; le kindjal de Naltchik, hélas, était aussi resté à Stalingrad. Lorsque j'eus tout rangé, je mis des arias de Mozart, me renversai dans un fauteuil et allumai une cigarette. Frau Gutknecht entra sans frapper et se fâcha tout de suite: «Vous n'allez pas fumer ic i! Ça va faire puer les rideaux». Je me relevai et tirai les pans de ma tunique: «Frau Gutknecht. Je vous prierai de bien vouloir frapper, et d'attendre ma réponse avant d'entrer». Elle vira au cramoisi: «Excusez-moi, Herr Offizier! Mais je suis chez moi, non? Et puis, sauf votre respect, je pourrais être votre mère. Qu'est-ce que ça vous fait, si j'entre? Vous n'avez pas l'intention de faire monter des filles, quand même? C'est une maison respectable, ici, une maison de bonne famille». Je décidai qu'il était urgent de mettre les choses au clair: «Frau Gutknecht, je loue vos deux chambres; donc ce n'est plus chez vous mais chez moi. Je n'ai aucune intention de faire monter des filles, comme vous le dites, mais je tiens à ma vie privée. Si cet arrangement ne vous convient pas, je reprendrai mes affaires et mon loyer et partirai. Est-ce que vous comprenez?» Elle se calma: «Le prenez pas comme ça, Herr Offizier… J'ai pas l'habitude, c'est tout. Vous pouvez même fumer si vous voulez. Seulement, vous pourriez ouvrir les fenêtres»… Elle regarda mes livres: «Je vois que vous êtes cultivé»… Je l'interrompis: «Frau Gutknecht. Si vous n'avez rien d'autre à me demander, je vous serais reconnaissant de me laisser». – «Oh oui, pardon, oui». Elle ressortit et je fermai derrière elle, laissant la clef dans la serrure.
Je réglai mes papiers avec le service du personnel et retournai voir Brandt. Il m'avait fait libérer un des petits bureaux clairs aménagés dans les combles de l'ancien hôtel. J'avais à ma disposition une antichambre avec un téléphone et un cabinet de travail pourvu d'un divan; une jeune secrétaire, Fräulein Praxa; et les services d'un planton, qui desservait trois bureaux, et d'une équipe de dactylos disponibles pour tout l'étage. Mon chauffeur se nommait Piontek, un Volksdeutscher de Haute-Silésie qui me servirait aussi d'ordonnance durant mes déplacements; le véhicule était à ma disposition, mais le Reichsführer insistait pour que tout déplacement d'ordre personnel soit comptabilisé à part, et le coût de l'essence prélevé sur mon salaire. Je trouvais tout cela presque extravagant. «Ce n'est rien. Il faut avoir les moyens de travailler correctement», me rassura Brandt avec un petit sourire. Je ne pus rencontrer le chef du Persönlicher Stab, l'Obergruppenführer Wolff; il se remettait d'une grave maladie, et Brandt assumait de fait toutes ses fonctions depuis des mois. Il me donna quelques précisions supplémentaires sur ce que l'on attendait de moi. «D'abord, il importe que vous vous familiarisiez avec le système et ses problèmes. Tous les rapports adressés au Reichsführer à ce sujet sont archivés ic i: faites-les-vous monter et parcourez-les. Voici une liste des officiers S S à la tête des différents départements concernés par votre mandat. Prenez rendez-vous et allez discuter avec eux, ils vous attendent et vous parleront franchement. Lorsque vous aurez obtenu une vue d'ensemble convenable, vous partirez faire une tournée d'inspection». Je consultai la liste: il s'agissait surtout d'officiers du Wirtschafts-Verwaltungshauptamt (le bureau central S S pour l'Économie et l'Administration) et du RSHA. «L'Inspection des camps a été rattachée au WVHA, n'est-ce pas?» demandai-je. – «Oui, répondit Brandt, il y a un peu plus d'un an. Voyez votre liste, c'est l'Amtsgruppe D, maintenant. On vous a mis le Brigadeführer Glücks, le chef de la direction, son adjoint l'Obersturmbannführer Liebehenschei qui entre nous vous sera sans doute plus utile que son supérieur, et quelques chefs de départements. Mais les camps ne sont qu'une facette du problème; il y a aussi les entreprises SS. L'Obergruppenführer Pohl, qui dirige le WVHA, vous recevra pour vous en parler. Bien entendu, si vous voulez rencontrer d'autres officiers pour approfondir certains points, ne vous gênez pas: mais voyez ceux-là d'abord. Au RSHA, l'Obersturmbannführer Eichmann vous expliquera le système des transports spéciaux, et il vous présentera aussi l'état d'avancement de la résolution de la question juive et ses perspectives futures». – «Je peux vous poser une question, Herr Obersturmbannführer?» – «Je vous en prie». – «Si je vous comprends bien, je peux avoir accès à tous les documents concernant la solution définitive de la question juive?» – «En ce que la résolution du problème juif affecte directement la question du déploiement maximal de la main-d'œuvre, oui. Mais je tiens à préciser que ceci fera de vous, et à un degré de loin supérieur à vos fonctions en Russie, un Geheimnisträger, un porteur de secrets. Il vous est strictement interdit d'en discuter avec qui que ce soit hors du service, y compris les fonctionnaires des ministères et du Parti avec qui vous serez en contact. Le Reichsführer ne permet qu'une sentence pour toute violation de cette règle: la peine de mort». Il désigna de nouveau la feuille qu'il m'avait donnée: «Vous pouvez parler librement avec tous les officiers de cette liste; pour leurs subordonnés, renseignez-vous d'abord». – «Bien». -»Pour vos rapports, le Reichsführer a fait édicter des Sprachregelungen, des règles de langage. Prenez-en connaissance et conformez-vous-y strictement. Tout rapport non conforme vous sera renvoyé». – «Zu Befehl, Herr Obersturmbannführer».
Je me plongeai dans le travail comme dans un bain revigorant, une des sources sulfureuses de Piatigorsk. Des journées durant, assis sur le petit canapé de mon bureau, je dévorais rapports, correspondances, ordres, tables d'organisation, fumant de temps en temps une cigarette discrète à ma fenêtre. Fräulein Praxa, une Sudète un peu écervelée qui aurait visiblement préféré passer ses journées à papoter au téléphone, devait constamment monter et descendre des archives, et se plaignait que ses chevilles gonflaient «Merci, lui disais-je sans la regarder lorsqu'elle entrait dans ma pièce avec une nouvelle liasse. Posez ça là, prenez ceux-là, j'ai fini, vous pouvez les remporter». Elle soupirait et repartait en essayant de faire le plus de bruit possible. Frau Gutknecht s'était rapidement révélée une cuisinière exécrable, connaissant tout au plus trois plats, tous avec du chou, et qu'elle ratait souvent; le soir, je pris ainsi l'habitude de renvoyer Fräulein Praxa, de descendre au mess avaler un morceau, et de travailler encore dans mon bureau, tard la nuit, ne rentrant que pour dormir. Pour ne pas retenir Piontek, je prenais l'U-Bahn; à ces heures-là, la ligne C était presque vide, et j'avais du plaisir à observer les rares passagers, leurs visages fripés, fatigués, cela me sortait un peu de moi-même et de mon travail. Plusieurs fois, je me trouvai dans un wagon avec le même homme, un fonctionnaire qui comme moi devait travailler tard; lui ne me remarquait jamais, car il était toujours plongé dans un livre. Or cet homme, autrement si peu remarquable, lisait d'une manière remarquable: tandis que ses yeux parcouraient les lignes, ses lèvres bougeaient comme s'il prononçait les mots, mais sans un son que je puisse entendre, pas même un chuchotement; et je ressentais alors quelque chose de l'étonnement d'Augustin, lorsqu'il aperçut pour la première fois Jérôme en train de lire en silence, uniquement avec les yeux, lui le provincial qui ne savait pas qu'une telle chose était possible, qui ne savait que lire à voix haute, en s'écoutant. Au cours de mes lectures, je tombai sur le rapport rendu fin mars au Reichsführer par le Dr. Korherr, ce statisticien maussade qui contestait nos chiffres: les siens, je dois l'avouer, m'épouvantèrent. Au terme d'un argumentaire statistique difficile à suivre pour un non-spécialiste, il concluait qu'en date du 31 décembre 1942 1873549 Juifs, hors Russie et Serbie, étaient morts, avaient été «transportés vers l'Est», ou s'étaient vu «écluses à travers des camps» (durchgeschleust, terme curieux imposé, je m'imagine, par les Sprachregelungen du Reichsführer). En tout, estimait-il en conclusion, l'influence allemande, depuis la Prise du Pouvoir, avait réduit la population juive d'Europe de quatre millions, chiffre incluant, si je comprenais bien, l'émigration d'avant-guerre. Même après ce que j'avais pu voir en Russie, c'était impressionnant: on avait depuis longtemps dépassé le niveau artisanal des Einsatzgruppen. À travers toute une série d'ordres et d'instructions, je pus aussi me faire une idée de la difficile adaptation de l'Inspection des camps aux exigences de la guerre totale. Alors que la formation même du WVHA et son absorption de l'IKL, censés signaler et mettre en œuvre un passage à la production de guerre maximale, datait de mars 1942, des mesures sérieuses pour réduire la mortalité des détenus et améliorer leur rendement n'avaient été promulguées qu'en octobre; en décembre encore, Glücks, le chef de l'IKL, ordonnait aux médecins des Konzentrationslager d'améliorer les conditions sanitaires, de faire baisser la mortalité, et d'augmenter la productivité, mais encore une fois sans préciser de mesures concrètes. D'après les statistiques du D II que je consultais, la mortalité, exprimée en pourcentages mensuels, avait fortement baissé: le taux global pour l'ensemble des KL était passé de 10 % de pertes en décembre à 2,8 % en avril. Mais cette baisse restait toute relative, car la population des camps ne cessait de croître; les chiffres des pertes nettes, eux, n'évoluaient pas. Un rapport semi-annuel du D II indiquait que de juillet à décembre 1942 57503 détenus sur 96 770, soit 60 % du total, étaient morts; or, depuis janvier, les pertes continuaient à tourner autour de six ou sept mille par mois. Aucune des mesures entreprises ne semblait capable de les réduire. En outre, certains camps paraissaient nettement pires que d'autres; le taux de mortalité en mars à Auschwitz, un KL de Haute-Silésie dont j'entendais alors parler pour la première fois, avait été de 15,4 %. Je commençais à voir où voulait en venir le Reichsführer. Néanmoins je me sentais très peu sûr de moi. Était-ce la conséquence des événements récents, ou tout simplement mon manque inné d'instinct bureaucratique? Toujours est-il que, ayant réussi à glaner dans les documents une idée d'ensemble du problème, je décidai, avant de monter à Oranienburg où siégeaient les gens de Pl KL, de consulter Thomas. J'aimais bien Thomas, mais jamais je ne lui aurais parlé de mes problèmes personnels; toutefois pour mes doutes professionnels, il était le meilleur confident que je connusse. Il m'avait une fois exposé de manière lumineuse le principe de fonctionnement du système (ce devait être en 1939, ou peut-être même fin 1938, lors des conflits internes qui avaient secoué le mouvement après la Kristallnacht): «Que les ordres restent toujours vagues, c'est normal, c'est même délibéré, et cela découle de la logique même du Führerprinzip. C'est au destinataire de reconnaître les intentions du distributeur et d'agir en conséquence. Ceux qui insistent pour avoir des ordres clairs ou qui veulent des mesures législatives n'ont pas compris que c'est la volonté du chef et non ses ordres qui comptent, et que c'est au receveur d'ordres de savoir déchiffrer et même anticiper cette volonté. Celui qui sait agir ainsi est un excellent national-socialiste, et on ne viendra jamais lui reprocher son excès de zèle, même s'il commet des erreurs; les autres, ce sont ceux qui, comme dit le Führer, ont peur de sauter par-dessus leur propre ombre». Cela, je l'avais compris; mais je comprenais aussi que je manquais de talent pour pénétrer les façades, deviner les enjeux cachés; or, ce talent-là, Thomas justement le possédait au plus haut point, et voilà pourquoi il roulait en cabriolet de sport tandis que je rentrais en U-Bahn. Je le retrouvai au Neva Grill, un des bons restaurants qu'il aimait fréquenter. Il me parla avec un amusement cynique du moral de la population, tel qu'il transparaissait dans les rapports confidentiels d'Ohlendorf, dont il recevait copie: «Il est remarquable à quel point les gens sont bien informés des prétendus secrets, le programme d'euthanasie, la destruction des Juifs, les camps de Pologne, le gaz, tout. Toi, en Russie, tu n'avais jamais entendu parler des KL de Lublin ou de Silésie, mais le moindre chauffeur de tramway de Berlin ou de Düsseldorf sait qu'on y brûle des détenus. Et malgré le matraquage de la propagande de Goebbels, les gens restent capables de se former des opinions. Les radios étrangères ne sont pas la seule explication, car beaucoup de gens, quand même, ont peur de les écouter. Non, toute l'Allemagne, aujourd'hui, est un vaste tissu de rumeurs, une toile d'araignée qui s'étend à tous les territoires sous notre contrôle, le front russe, les Balkans, la France. Les informations circulent à une vitesse folle. Et les plus malins sont capables de recouper ces informations pour parfois arriver à des conclusions étonnamment précises. Tu sais ce qu'on a fait, récemment? On a lancé une rumeur à Berlin, une vraie fausse rumeur, basée sur des informations authentiques mais déformées, pour étudier en combien de temps et par quel moyen elle se transmettait On l'a relevée à Munich, à Vienne, à Königsberg et à Hambourg en vingt-quatre heures, à Linz, Breslau, Lübeck et Iéna en quarante-huit. Je suis tenté d'essayer la même chose à partir de l'Ukraine, pour voir. Mais ce qui est encourageant, c'est que malgré tout les gens continuent à soutenir le Parti et les autorités, ils ont toujours foi en notre Führer et croient à l'Endsieg. Ce qui démontre quoi? Qu'à peine dix ans après la Prise du Pouvoir, l'esprit national-socialiste est devenu la vérité de la vie quotidienne du Volk. Il a pénétré dans les moindres recoins. Et donc même si nous perdons la guerre, il survivra». – «Parlons plutôt de la façon de gagner la guerre, veux-tu?» Tout en mangeant, je lui exposai les instructions que j'avais reçues et l'état général de la situation tel que je le comprenais. Il m'écoutait en buvant du vin et en découpant son rumsteck, grillé à la perfection, le cœur de la viande rose et juteux. Il acheva son plat et se resservit du vin avant de répondre. «Tu as décroché un poste très intéressant, mais je ne te l'envie pas. J'ai l'impression qu'on t'a balancé dans un panier de crabes, et que si tu ne fais pas gaffe tu vas te faire bouffer les fesses. Qu'est-ce que tu sais de la situation politique? Intérieure, je veux dire». Je finissais aussi de manger: «Je ne sais pas grand-chose de la situation politique intérieure». – «Eh bien tu devrais. Elle a radicalement évolué depuis le début de la guerre. Primo, le Reichsmarschall est out, définitivement à mon avis. Entre l'échec de la Luftwaffe contre les bombardements, sa corruption homérique, et son usage immodéré des stupéfiants, plus personne ne fait attention à lui: il fait de la figuration, on le sort du placard quand il faut quelqu'un pour parler à la place du Führer. Le cher Dr. Goebbels, malgré ses vaillants efforts après Stalingrad, est sur la touche. L'étoile montante, aujourd'hui, c'est Speer. Quand le Führer l'a nommé, tout le monde lui donnait six mois; depuis, il a triplé notre production d'armement, et le Führer lui accorde tout ce qu'il demande. De plus, ce petit architecte dont on se moquait s'est révélé un politicien remarquable, et il s'est ménagé de solides appuis: Milch, qui gère le ministère de l'Aviation pour Gering, et Fromm, le patron de l'Ersatzheer. Quel est l'intérêt de Fromm? Fromm doit fournir des hommes à la Wehrmacht; donc, chaque travailleur allemand remplacé par un travailleur étranger ou un détenu est un soldat de plus pour Fromm. Speer, lui, ne réfléchit qu'aux moyens d'augmenter la production, et Milch fait de même pour la Luftwaffe. Tous ne demandent qu'une chose: des hommes, des hommes, des hommes. Et c'est là que le Reichsführer a un problème. Bien sûr, personne ne peut critiquer le programme Endlösung en lui-même: c'est un ordre direct du Führer, et donc les ministères peuvent juste chipoter sur les marges, en jouant sur la diversion d'une partie des Juifs pour le travail. Mais depuis que Thierack a accepté de vider ses prisons au profit des KL, ceux-ci en sont venus à représenter un vivier de main-d'œuvre non négligeable. Ça n'est rien, bien sûr, à côté des travailleurs étrangers, mais c'est quand même quelque chose. Or le Reichsführer est très jaloux de l'autonomie de la SS, et justement, Speer empiète là-dessus. Quand le Reichsführer a voulu que les industries viennent s'implanter dans les KL, Speer est allé voir le Führer et presto! ce sont les détenus qui sont partis aux usines. Tu vois le problème: le Reichsführer sent qu'il est en position de faiblesse et doit donner des gages à Speer, montrer qu'il fait preuve de bonne volonté. Bien sûr, s'il parvient réellement à reverser plus de main-d'œuvre à l'industrie, tout le monde est content. Mais c'est là, à mon avis, qu'intervient le problème interne: la S S, tu vois, c'est comme le Reich en petit, ça tire un peu de tous les côtés. Tu prends l'exemple du RSHA: Heydrich était un génie, une force de la nature et un national-socialiste admirable; mais je suis convaincu que le Reichsführer a été secrètement soulagé de sa mort. Déjà, l'envoyer à Prague, c'était brillant: Heydrich a pris ça comme une promotion, mais il voyait bien qu'il était un peu obligé de lâcher prise sur le RSHA, simplement parce qu'il n'était plus à Berlin. Sa tendance à l'autonomisation était très forte, c'est pour ça que le Reichsführer n'a pas voulu le remplacer. Et là, ce sont les Amtchefs qui ont commencé à partir chacun de son côté. Alors le Reichsführer a nommé Kaltenbrunner pour les contrôler, en espérant que Kaltenbrunner, qui est une bête achevée, resterait contrôlable, lui. Mais tu vas voir que ça va recommencer: c'est la fonction qui l'exige, plus que l'homme. Et c'est la même chose pour tous les autres départements et divisions. L'IKL est particulièrement riche en alte Kämpfer: là, même le Reichsführer doit prendre des pincettes». – «Si je comprends bien, le Reichsführer veut faire avancer des réformes sans trop agiter l'IKL?» – «Ou alors il se moque des réformes, mais veut s'en servir comme instrument pour serrer la vis aux récalcitrants. Et en même temps, il doit démontrer à Speer qu'il coopère avec lui, mais sans lui donner la possibilité de toucher à la S S ou de rogner sur ses privilèges». – «Effectivement, c'est délicat» – «Ah! Brandt te l'a bien dit: analyse et diplomatie». – «Il a dit initiative, aussi». – «Certainement! Si tu trouves des solutions, même à des problèmes qu'on ne t'a pas directement soumis, mais qui répondent aux intérêts vitaux du Reichsführer, ta carrière est faite. Mais si tu commences à faire du romantisme bureaucratique et à vouloir tout chambouler, tu vas très vite te retrouver substitut dans une SD-Stelle pouilleuse au fond de la Galicie. Alors gare: si tu me refais le même coup qu'en France, je m'en voudrai de t'avoir sorti de Stalingrad. Rester vivant, ça se mérite». Cet avertissement à la fois moqueur et redoutable fut péniblement souligné par une brève lettre que je reçus de ma sœur. Comme je m'en doutais, elle était partie pour Antibes dès notre conversation téléphonique: Max, la police parlait d'un psychopathe ou d'un voleur ou même d'un règlement de comptes. En fait ils ne savent rien. Ils m'ont dit qu'ils enquêtaient sur les affaires d'Aristide. C'était odieux. Ils m'ont posé toutes sortes de questions sur la famille: je leur ai parlé de toi, mais je ne sais pas pourquoi, je me suis gardée de leur dire que tu étais là. Je ne sais pas à quoi je pensais mais j'avais peur de t'attirer des ennuis. Et puis à quoi bon? Je suis partie tout de suite après l'enterrement. Je voulais que tu sois là et en même temps j'aurais eu horreur que tu sois là. C'était triste et pauvre et affreux. Ils ont été enterrés ensemble au cimetière municipal. À part moi et un policier venu voir qui assistait aux funérailles il n'y avait que quelques vieux amis d'Aristide et un curé. Je suis repartie tout de suite après. Je ne sais pas quoi t'écrire d'autre. Je suis affreusement triste. Prends garde à toi. Des jumeaux, elle ne soufflait mot: après sa réaction violente, au téléphone, je trouvais cela étonnant Ce qui était encore plus étonnant pour moi, était mon propre manque de réaction: cette lettre effrayée et endeuillée me faisait l'effet d'une feuille jaunie d'automne, détachée et morte avant même d'avoir touché le sol. Quelques minutes après l'avoir lue, je songeais de nouveau à des problèmes de travail. Les questions qui, une poignée de semaines auparavant encore, me rongeaient et me laissaient sans repos, se présentaient maintenant à moi comme une rangée de portes closes et muettes; la pensée de ma sœur, une fournaise éteinte et sentant la cendre froide, et la pensée de ma mère, une tombe tranquille négligée depuis longtemps. Cette étrange apathie s'étendait à tous les autres aspects de ma vie: les tracasseries de ma logeuse me laissaient indifférent, le désir sexuel semblait un vieux souvenir abstrait, l'angoisse de l'avenir un luxe frivole et vain. C'est d'ailleurs un peu l'état dans lequel je me trouve aujourd'hui, et je m'y trouve bien. Le travail seul occupait mes pensées. Je méditais les conseils de Thomas: il me paraissait avoir encore plus raison que lui-même ne le savait. Vers la fin du mois, le Tiergarten fleurissait, les arbres couvraient la ville encore grise de leur verdure insolente, j'allai visiter les bureaux de l'Amtsgruppe D, l'ancien IKL, à Oranienburg près du KL Sachsenhausen: des longs bâtiments blancs et propres, des allées tirées au cordeau, des plates-bandes méticuleusement retournées et sarclées par des détenus bien nourris en uniforme propre, des officiers dynamiques, affairés, motivés. J'y fus reçu avec courtoisie par le Brigadeführer Glücks. Glücks parlait beaucoup et vite et ce flot de paroles floues présentait un contraste marquant avec l'aura d'efficacité qui caractérisait son royaume. Il manquait entièrement de vue d'ensemble, et s'attardait longuement et obstinément à des détails administratifs sans intérêt, me citant au hasard des statistiques, souvent fausses, que je notais par politesse. À chaque question un peu précise, il répondait invariablement:. «Oh, vous feriez mieux de voir ça chez Liebehenschel». Avec cela, cordial, me versant du cognac français et me servant des gâteaux secs. «Préparés par ma femme. Malgré les restrictions, elle sait se débrouiller, c'est une fée». Il souhaitait clairement se débarrasser de moi le plus vite possible, sans prendre pour autant le risque d'offenser le Reichsführer, afin de retourner à sa torpeur et à ses petits gâteaux. Je décidai d'abréger; dès que je marquai une pause, il appela son adjudant et me versa un dernier cognac: «À la santé de notre cher Reichsführer». J'y trempai mes lèvres, posai le verre, le saluai, et suivis mon guide. «Vous verrez, me lança encore Glücks alors que je passais sa porte, Liebehenschel pourra répondre à toutes vos questions». Im avait raison et son adjoint, un petit homme à la mine triste et fatiguée qui dirigeait aussi le Bureau central de l'Amtsgruppe D, me fit un exposé concis, lucide et réaliste de la situation et de l'état d'avancement des réformes entreprises. Je savais déjà que la plupart des ordres émis sous la signature de Glücks se trouvaient en fait préparés par Liebehenschel: c'était peu surprenant. Pour Liebehenschel, une bonne partie des problèmes venaient des Kommandanten: «L'imagination leur fait défaut et ils ne savent pas comment appliquer nos ordres. Dès qu'on a un Kommandant un peu motivé, la situation change entièrement. Mais nous manquons cruellement de personnel et il n'y a aucune perspective pour remplacer ces cadres». – «Et les structures médicales ne parviennent pas à pallier les déficiences?» – «Vous verrez le Dr. Lolling après moi, vous comprendrez.» En effet, si l'heure que je passai avec le Standartenführer Dr. Lolling ne m'apprit pas grand-chose sur les problèmes des unités médicales des KL, elle me permit au moins, malgré mon agacement, de comprendre pourquoi ces unités ne pouvaient que se résoudre à fonctionner de manière autonome. Âgé, les yeux mouillés, l'esprit confus et embrouillé, Lolling, dont le département chapeautait toutes les structures sanitaires des camps, non seulement était alcoolique mais, d'après la rumeur ouverte, puisait quotidiennement dans ses stocks de morphine. Je ne comprenais pas comment un tel homme pouvait rester à la SS, encore moins y occuper un poste à responsabilité. Sans doute bénéficiait-il de protections dans le Parti. Je lui soutirai néanmoins une pile de rapports fort utiles: Lolling, à défaut de mieux et pour masquer son incompétence, passait son temps à commander des rapports à ses subordonnés; ce n'étaient pas tous des hommes comme lui, il y avait là de la matière substantielle. Restait Maurer, le créateur et le chef de l'Arbeitseinsatz, désignée dans la table d'organisation du WVHA comme département D II. À vrai dire, j'aurais pu me passer des autres visites, même de celle à Liebehenschel. Le Standartenführer Gerhard Maurer, un homme encore jeune, sans diplômes mais doté d'une solide expérience professionnelle en comptabilité et en gestion, avait été tiré de l'obscurité d'un bureau de l'ancienne administration S S par Oswald Pohl et s'était rapidement distingué par ses capacités administratives, son esprit d'initiative et sa compréhension aiguë des réalités bureaucratiques. Pohl, lorsqu'il avait repris l'IKL sous son aile, lui avait demandé de monter le D II afin de centraliser et de rationaliser l'exploitation de la main-d'œuvre des camps. Je devais le revoir plusieurs fois, par la suite, et correspondre avec lui régulièrement, toujours avec la même satisfaction. Il représentait un peu pour moi un certain idéal du national-socialiste qui, s'il doit être un homme à Weltanschauung, doit aussi être un homme à résultats. Or les résultats concrets et mesurables formaient la vie même de Maurer. S'il n'avait pas lui-même inventé toutes les mesures mises en place par l'Arbeitseinsatz, il avait créé de toutes pièces l'impressionnant système de collecte de données statistiques qui quadrillait maintenant l'ensemble des camps du WVHA. Ce système, il me l'expliqua avec patience, me détaillant les formulaires standardisés et préimprimés que chaque camp était tenu de remplir et de renvoyer, me signalant les chiffres les plus importants et la bonne manière de les interpréter: considérés ainsi, ces chiffres devenaient plus lisibles qu'un rapport narratif; comparables entre eux et donc véhiculant énormément d'informations, ils permettaient à Maurer de suivre avec précision, sans quitter son bureau, le degré de mise en œuvre de ses ordres et leur succès. Ces données lui permettaient de me confirmer le diagnostic de Liebehenschel. Il me fit un discours sévère sur l'attitude réactionnaire du corps des Kommandanten,
«formés à la méthode Eicke», compétents en ce qui concernait les anciennes fonctions répressives et policières, mais dans l'ensemble bornés et ineptes, incapables d'intégrer des techniques de gestion modernes, adaptées aux nouvelles exigences: «Ces hommes ne sont pas mauvais, mais ils sont dépassés par ce qu'on leur demande maintenant». Maurer lui-même ne visait qu'un but: extraire le maximum de capacité de travail des KL. Il ne me servit pas de cognac mais lorsque je pris congé il me serra chaleureusement la main: «Je suis ravi que le Reichsführer se penche enfin de plus près sur ces problèmes. Mon bureau est à votre disposition, Sturmbannführer, vous pourrez toujours compter sur moi». Je retournai à Berlin et pris rendez-vous avec ma vieille connaissance Adolf Eichmann. Il vint m'accueillir en personne dans le vaste hall d'entrée de son département, dans la Kurfürstenstrasse, marchant à petits pas dans ses lourdes bottes de cavalier sur les dalles de marbre cirées, et me félicitant avec chaleur pour ma promotion. «Vous aussi, le félicitai-je à mon tour, vous avez été promu. À Kiev, vous étiez encore Sturmbannführer». – «Oui, fit-il avec satisfaction, c'est vrai, mais vous, entre-temps, vous avez pris deux galons… Venez, venez». Malgré son grade supérieur, je le trouvai curieusement empressé, affable; peut-être le fait que je vienne de la part du Reichsführer l'impressionnait-il. Dans son bureau, il s'affala jambes croisées sur sa chaise, posa négligemment sa casquette sur une pile de dossiers, ôta ses grosses lunettes, et se mit à les nettoyer avec un mouchoir tout en appelant à la cantonade sa secrétaire: «Frau Werlmann! Du café, s'il vous plaît». J'observai ce manège avec amusement: Eichmann avait pris de l'assurance, depuis Kiev. Il leva ses lunettes vers la fenêtre, les inspecta méticuleusement, les frotta encore, les rechaussa. Il tira une boîte de sous un classeur et m'offrit une cigarette hollandaise. Briquet à la main, il gesticula vers ma poitrine: «Vous avez reçu beaucoup de décorations, je vous félicite encore. Ça, c'est l'avantage d'être au front. Ici, à l'arrière, nous n'avons aucune occasion de recevoir des décorations. Mon Amtchef m'a fait donner la Croix de Fer mais c'était vraiment pour que j'aie quelque chose. Je m'étais porté volontaire pour les Einsatzgruppen, vous le saviez? Mais C. (c'était ainsi que Heydrich, voulant se donner une touche anglaise, se faisait appeler par ses fidèles) m'a ordonné de rester. Vous m'êtes indispensable, il m'a dit. Zu Befehl, j'ai dit, de toute façon je n'avais pas le choix». – «Pourtant, vous avez une bonne position. Votre Referat est un des plus importants de la Staatspolizei». – «Oui, mais pour l'avancement, je suis absolument bloqué. Un Referat doit être dirigé par un Regierungsrat ou un Oberregierungsrat ou un grade S S équivalent. Donc en principe, à ce poste, je ne peux pas aller au-delà d'Obersturmbannführer. Je me suis plaint à mon Amtchef: il m'a répondu que je méritais d'être promu, mais qu'il ne voulait pas créer de problèmes avec ses autres chefs de service». Il eut une moue pincée qui déforma ses lèvres. Son front dégarni luisait sous la lumière du plafonnier, allumé malgré le jour. Une secrétaire d'un certain âge entra avec un plateau et deux tasses fumantes, qu'elle posa devant nous. «Lait? Sucre?» s'enquit Eichmann. Je fis signe que non et humai la tasse • c'était du vrai café. Tandis que je soufflais dessus Eichmann me demanda à brûle-pourpoint: «Vous avez été décoré pour l'Einsatzaktion?» Ses jérémiades commençaient à m'agacer; je voulais en venir au but de ma visite.
«Non, répondis-je. J'ai été en poste à Stalingrad, après». Le visage d'Eichmann s'assombrit et il ôta ses lunettes d'un geste sec. «Ach so, fit-il en se redressant. Vous étiez à Stalingrad. Mon frère Helmut a été tué là-bas». – «J'en suis désolé. Toutes mes condoléances. C'était votre frère aîné?» – «Non, le cadet. Il avait trente-trois ans. Notre mère ne s'en est toujours pas remise. Il est tombé en héros, en faisant son devoir pour l'Allemagne. Je regrette, ajouta-t-il cérémonieusement, de ne pas avoir eu cette chance moi-même». Je saisis l'ouverture: «Oui, mais l'Allemagne vous demande d'autres sacrifices». Il remit ses lunettes et but un peu de café. Puis il écrasa sa cigarette dans un cendrier: «Vous avez raison. Un soldat ne choisit pas son poste. Qu'est-ce que je puis faire pour vous, alors? Si j'ai bien compris la lettre de l'Obersturmbannführer Brandt, vous êtes chargé d'étudier l'Arbeitseinsatz, c'est ça? Je ne vois pas trop ce que ça a à voir avec mes services». Je tirai quelques feuillets de ma serviette en simili-cuir. (J'éprouvais un sentiment désagréable chaque fois que je manipulais cette serviette, mais je n'avais rien pu trouver d'autre, à cause des restrictions. J'avais demandé conseil à Thomas, mais il m'avait ri au nez: «Moi, je voulais un ensemble de bureau en cuir, tu vois, avec un serre-documents et un porte-stylos. J'ai écrit à un ami, à Kiev, un type qui était au groupe et qui est resté chez le BdS, pour lui demander s'il pouvait me faire faire ça. Il m'a répondu que depuis qu'on avait éliminé tous les Juifs, on ne pouvait même plus faire ressemeler une paire de bottes, en Ukraine.») Eichmann m'observait en fronçant les sourcils.
«Les Juifs dont vous vous occupez sont aujourd'hui un des principaux viviers dans lequel l'Arbeitseinsatz peut puiser pour renouveler ses effectifs, expliquai-je. À part eux, il n'y a vraiment plus que des travailleurs étrangers condamnés pour petits délits et les déportés politiques des pays sous notre contrôle. Toutes les autres sources possibles, les prisonniers de guerre ou les criminels transférés par le ministère de la Justice, sont dans l'ensemble épuisées. Ce que je souhaiterais, c'est avoir une vue d'ensemble du fonctionnement de vos opérations et surtout de vos perspectives d'avenir». Tandis qu'il m'écoutait, un tic curieux déformait le coin gauche de sa bouche; j'avais l'impression qu'il mâchait sa langue. Il se renversa de nouveau sur sa chaise, ses longues mains veineuses réunies en triangle, les index tendus: «Bien, bien. Je vais vous expliquer. Comme vous le savez, dans chaque pays concerné par la Endlösung, il y a un représentant de mon Referat, subordonné soit au BdS si c'est un pays occupé, soit à l'attaché de police de l'ambassade si c'est un pays allié. Je vous précise tout de suite que l'URSS n'entre pas dans mon domaine; quant à mon représentant dans le General-Gouvernement, il a un rôle tout à fait mineur». – «Comment cela se fait-il?» – «La question juive, dans le GG, est de la responsabilité du SSPF de Lublin, le Gruppenführer Globocnik, qui rend compte directement au Reichsführer. La Staatspolizei n'est donc pas concernée, dans l'ensemble». Il pinça les lèvres: «Sauf quelques exceptions qui doivent encore être réglées, le Reich lui-même peut être considéré judenrein. Quant aux autres pays, tout dépend du degré de compréhension envers la résolution de la question juive qui est montré par les autorités nationales. À cause de cela, chaque pays pose en quelque sorte un cas particulier que je peux vous expliquer». Dès qu'il commençait à parler de son travail, remarquai-je, son mélange déjà curieux d'accent autrichien et d'argot berlinois se compliquait d'une syntaxe bureaucratique particulièrement embrouillée. Il parlait posément et clairement, en cherchant ses mots, mais j'avais parfois du mal à suivre ses phrases. Lui-même semblait s'y perdre un peu. «Prenez le cas de la France, où nous avons si l'on peut dire pu commencer à travailler l'été dernier une fois que les autorités françaises eurent, guidées par notre spécialiste et aussi par les conseils et désirs de l'Auswärtiges Amt, euh, si vous voulez, accepté de coopérer et surtout quand la Reichsbahn a consenti à nous fournir le transport nécessaire. Nous avons ainsi pu commencer, et au début cela a même été un succès car les Français montraient beaucoup de compréhension, et puis grâce à l'assistance de la police française, sans laquelle nous n'aurions rien pu faire, bien sûr, car nous n'avons pas les ressources, et le Militärbefehlshaber n'allait certainement pas les fournir, donc l'aide de la police française était un élément vital car c'est eux qui arrêtaient les Juifs et nous les transféraient, et d'ailleurs même ils faisaient du zèle, car nous n'avions officiellement demandé que les Juifs de plus de seize ans – pour commencer bien entendu – mais eux ne voulaient pas garder les enfants sans leurs parents, ce qu'on peut comprendre, et donc ils nous les donnaient tous, même des orphelins – bref on a vite compris qu'en fait ils ne nous livraient que leurs Juifs étrangers, j'ai même dû annuler un transport de Bordeaux parce qu'on n'en trouvait pas assez pour le remplir, de ces Juifs étrangers, un vrai scandale, car en ce qui concernait leurs propres Juifs, ceux qui étaient donc citoyens français, je veux dire, depuis longue date, eh bien là, vous voyez, c'était non. Ils ne voulaient pas et il n'y avait rien à faire. D'après l'Auswärtiges Amt c'est le maréchal Pétain lui-même qui faisait obstacle, et on avait beau lui expliquer, ça ne servait à rien. Alors après novembre, bien sûr, la situation a complètement changé, parce que nous n'étions plus forcément liés par tous ces accords et par les lois françaises, mais même là, c'est ce que je vous ai dit, il y avait le problème de la police française, qui ne voulait plus coopérer, je ne veux pas me plaindre de Herr Bousquet, mais lui aussi il avait ses ordres, et quand même ce n'était pas possible d'envoyer la police allemande frapper aux portes, donc, de fait, en France, ça n'avance plus. En plus, beaucoup de Juifs sont passés en secteur italien, et ça c'est vraiment un problème, car les Italiens, eux, n'ont aucune compréhension, et on a le même problème partout, en Grèce et en Croatie, où ce sont eux qui sont responsables, là, ils protègent les Juifs, et pas seulement les leurs mais tous. Et c'est un vrai problème et qui dépasse complètement mes compétences et d'ailleurs je crois savoir qu'il a été discuté au plus haut niveau, le plus haut qui soit, et Mussolini aurait répondu qu'il s'en occuperait, mais visiblement ce n'est pas une priorité, n'est-ce pas, et aux étages inférieurs, ceux avec lesquels nous traitons, là, c'est carrément de l'obstruction bureaucratique, des manœuvres dilatoires et je m'y connais, ils ne disent jamais non mais c'est comme des sables mouvants et il ne se passe rien. Voilà où on en est avec les Italiens». – «Et les autres pays?» demandai-je. Eichmann se leva, mit sa casquette, et me fit signe de le suivre: «Venez. Je vais vous montrer». Je le suivis jusqu'à un autre bureau. Ses jambes, je le remarquais pour la première fois, étaient arquées comme celles d'un cavalier. «Vous faites du cheval, Herr Obersturmbannführer?» Il eut de nouveau une moue: «Dans ma jeunesse. Maintenant je n'ai plus trop l'occasion». Il frappa à une porte et entra. Quelques officiers se levèrent et le saluèrent; il leur rendit leur salut, traversa la pièce, frappa à une autre porte, et entra. Au fond de la pièce, derrière un bureau, se trouvait un Sturmbannführer; il y avait aussi là une secrétaire et un officier subalterne. Tous se levèrent à notre entrée; le Sturmbannführer, une belle bête blonde, grand et musclé, sanglé dans un uniforme coupé sur mesure, leva le bras en émettant un «Heil!» martial. Nous lui rendîmes son salut avant de nous approcher. Eichmann me présenta puis se tourna vers moi: «Le Sturmbannführer Günther est mon substitut permanent». Günther me contempla d'un air taciturne et demanda à Eichmann: «Que puis-je faire pour vous, Herr Obersturmbannführer?» -»Je suis désolé de vous déranger, Günther. Je voulais lui montrer votre tableau». Günther s'écarta de son bureau sans un mot. Derrière lui, au mur, s'affichait un large graphique en plusieurs couleurs. «Vous voyez, m'expliqua Eichmann, c'est organisé par pays et mis à jour chaque mois. À gauche, vous avez les objectifs, et ensuite les totaux cumulés de réalisation de l'objectif. Vous voyez d'un coup d'œil qu'on approche du but en Hollande, 50 % en Belgique, mais qu'en Hongrie, en Roumanie, ou en Bulgarie on reste proches de zéro. En Bulgarie, on en a eu quelques milliers, mais c'est trompeur: ils nous ont laissé évacuer ceux des territoires qu'ils ont occupés en 1941, en Thrace et en Macédoine, mais on ne peut pas toucher à ceux de la Vieille Bulgarie. On le leur a redemandé officiellement il y a quelques mois, en mars je crois, il y a eu une démarche du A A, mais ils ont encore refusé. Comme c'est une question de souveraineté chacun veut des garanties que son voisin fera la même chose, c'est-à-dire que les Bulgares veulent que ce soient les Roumains qui commencent, et les Roumains les Hongrois, et les Hongrois les Bulgares ou quelque chose comme ça. Remarquez, depuis Varsovie, on a au moins pu leur expliquer le danger que ça représente, d'avoir tant de Juifs chez soi, c'est un foyer à partisans, et là, je crois que ça les a impressionnés. Mais nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. En Grèce, on a commencé en mars, j'ai un Sonderkommando là-bas, à Thessalonique en ce moment, et vous voyez que ça va assez vite, c'est déjà quasiment fini. Après il nous restera la Crète et Rhodes, pas un problème, mais pour la zone italienne, Athènes et le reste, je vous ai déjà expliqué. Ensuite, bien entendu, il y a tous les problèmes techniques associés, ce ne sont pas que des problèmes diplomatiques, ce serait trop facile, non, et donc surtout le problème du transport, c'est-à-dire du matériel roulant et donc de l'affectation des wagons et aussi, comment dire, du temps sur les voies même si on a les wagons. Ça arrive par exemple, on négocie un accord avec un gouvernement, on a les Juifs en main, et hop, Transportsperre, tout bloqué parce qu'il y a une offensive à l'Est ou quelque chose et on ne peut plus rien passer en Pologne. Donc par contre quand c'est calme on met les bouchées doubles. En Hollande ou en France, on centralise tout sur des camps de transit, et on écoule petit à petit, quand il y a du transport et aussi selon la capacité de réception qui est aussi limitée. Pour Thessalonique, par contre, il a été décidé de tout faire d'un coup, un deux trois et quatre et voilà. En fait, depuis février, on a vraiment beaucoup de travail, le transport est disponible et j'ai reçu l'ordre d'accélérer les choses. Le Reichsführer veut que ce soit fini cette année et puis qu'on n'en parle plus.» – «Et c'est réalisable?» -