Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 5 sur 8 · partie 1/11

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Les bienveillantes

Air

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

Partie III

 

Le Reichsführer, entouré d'une nuée silencieuse d'officiers et flanqué de Rudolf Brandt, fit son apparition vers trois heures de l'après-midi, peu après notre retour au Schloss. Brandt me remarqua et me fit un petit signe de tête; il portait déjà ses nouveaux galons, mais ne me laissa pas le temps de le féliciter lorsque je m'approchai: «Après le discours du Reichsführer, nous partons pour Cracovie. Vous viendrez avec nous». – «Bien, Herr Standartenführer». Himmler s'était assis au premier rang, à côté de Bormann. On nous servit d'abord un discours de Dönitz, qui justifia la cessation temporaire de la guerre sous-marine, tout en espérant qu'elle reprendrait bientôt; de Milch, qui espérait que les nouvelles tactiques de la Luftwaffe mettraient bientôt fin aux raids terroristes sur nos villes; et de Schepmann, le nouveau chef d'état-major de la S A, qui n'espérait rien que j'aie retenu. Vers cinq heures et demie, le Reichsführer monta à la tribune. Des drapeaux rouge sang et les casques noirs de la garde d'honneur encadraient, sur cette haute estrade, sa petite silhouette; les hauts tubes des microphones cachaient presque son visage; la lumière de la salle jouait sur ses lunettes. L'amplification donnait une tonalité fortement métallique à sa voix. Des réactions de l'assistance, j'ai déjà parlé; je regrettais, me trouvant au fond de la salle, de devoir contempler les nuques plutôt que les visages. Malgré ma frayeur et ma surprise, je pourrais ajouter que certaines de ses paroles, personnellement, m'ont touché, notamment celles qui portaient sur l'effet de cette décision sur ceux chargés de l'exécuter, du danger qu'ils encouraient dans leur esprit de devenir cruels et indifférents et de ne plus respecter la vie humaine, ou de s'amollir et de succomber à la faiblesse et aux dépressions nerveuses – oui, cette voie atrocement étroite entre Charybde et Scylla, je la connaissais bien, ces paroles auraient pu m'être adressées, et dans une certaine mesure, en toute modestie, elles l'étaient, à moi et à ceux qui comme moi étaient affligés de cette épouvantable responsabilité, par notre Reichsführer qui comprenait bien ce que nous endurions. Non pas qu'il se laissât aller à la moindre sentimentalité; comme il le dit si brutalement, vers la fin du discours: Beaucoup vont pleurer, mais cela ne fait rien; il y a beaucoup de pleurs déjà, paroles, à mon oreille, d'un souffle shakespearien, mais peut-être était-ce dans l'autre discours, celui que j'ai lu plus tard, je ne suis pas sûr, peu importe. Après le discours, il devait être dix-neuf heures, le Reichsleiter Bormann nous convia à un buffet dans une salle voisine. Les dignitaires, surtout les Gauleiter les plus âgés, prirent le bar d'assaut; comme je devais voyager avec le Reichsführer, je m'abstins de boire. Je le vis dans un coin, debout devant Mandelbrod, avec Bormann, Goebbels et Leland; il tournait le dos à la salle et ne prêtait pas la moindre attention à l'effet qu'avaient produit ses paroles. Les Gauleiter buvaient coup sur coup et discutaient à voix basse; de temps en temps l'un d'entre eux aboyait une platitude; ses collègues hochaient solennellement la tête et buvaient encore. Je dois avouer que j'étais, pour ma part, malgré l'effet du discours, plus préoccupé par la petite scène de midi: je sentais clairement que Mandelbrod était en train de me placer, mais comment et par rapport à qui, je ne le voyais pas encore; j'en savais trop peu sur ses relations avec le Reichsführer, ou avec Speer d'ailleurs, pour en juger, et cela m'inquiétait, je sentais que ces enjeux me dépassaient. Je me demandais si Hilde, ou Hedwig, aurait pu m'éclairer; en même temps je savais très bien que, même au lit, elles ne m'auraient rien dit que Mandelbrod ne souhaitât pas que je sache. Et Speer? Pendant longtemps, j'avais cru me souvenir, mais sans y réfléchir, que lui aussi discutait avec le Reichsführer lors de cette collation. Puis un jour, il y a quelque temps, dans un livre, j'ai appris que depuis des années il nie énergiquement avoir été là, qu'il affirme être parti à l'heure du déjeuner avec Rohland, et ne pas avoir assisté au discours du Reichsführer. Tout ce que je peux en dire, c'est que c'est possible: pour ma part, après notre échange à la réception de midi, je n'ai plus fait spécialement attention à lui, j'étais plutôt concentré sur le Dr. Mandelbrod et sur le Reichsführer, et puis, il y avait vraiment beaucoup de monde; pourtant, je pensais l'avoir vu le soir, et lui-même a décrit la beuverie effrénée des Gauleiter, à la fin de laquelle, d'après son propre livre, plusieurs d'entre eux durent être portés au train spécial, à ce moment-là j'étais déjà parti avec le Reichsführer, cela je ne l'ai donc pas vu moi-même, mais lui le décrit comme s'il avait été là, c'est donc difficile à dire, et de toute façon c'est une argutie un peu vaine: qu'il eût ou non entendu ce jour-là les paroles du Reichsführer, le Reichsminister Speer savait, comme tout le monde; à tout le moins, à cette époque-là, il en savait assez pour savoir qu'il valait mieux ne pas en savoir plus, pour citer un historien, et je puis affirmer qu'un peu plus tard, lorsque je l'ai mieux connu, il savait tout, y compris pour les femmes et les enfants qu'après tout on n'aurait pas pu stocker sans qu'il le sache, même s'il n'en parlait jamais, c'est vrai, et même s'il n'était pas au courant de tous les détails techniques, qui ne concernaient pas son domaine de compétence spécifique, après tout. Je ne nie pas qu'il aurait sans doute préféré ne pas savoir; le Gauleiter von Schirach, que je vis ce soir-là affalé sur une chaise, la cravate défaite et le col ouvert, buvant cognac sur cognac, aurait certainement préféré ne pas savoir non plus, et beaucoup d'autres avec lui, soit que le courage de leurs convictions leur ait manqué, soit qu'ils aient craint déjà les représailles des Alliés, mais il faut ajouter que ces hommes-là, les Gauleiter, ont peu fait pour l'effort de guerre, et l'ont même gêné dans certains cas, alors que Speer, tous les spécialistes maintenant l'affirment, a donné au moins deux ans de plus à l'Allemagne nationale-socialiste, plus que quiconque il a contribué à prolonger l'affaire, et il l'aurait prolongée encore s'il l'avait pu, et certainement il voulait la victoire, il s'est démené comme un beau diable pour la victoire, la victoire de cette Allemagne nationale-socialiste qui détruisait les Juifs, femmes et enfants compris, et les Tsiganes aussi et beaucoup d'autres par ailleurs, et c'est pourquoi je me permets de trouver un tant soit peu indécents, malgré l'immense respect que j'ai pour ce qu'il a accompli en tant que ministre, ses regrets si publiquement affichés après la guerre, regrets qui lui ont sauvé la peau, certes, alors qu'il ne méritait ni plus ni moins la vie que d'autres, Sauckel par exemple, ou Jodl, et qui l'ont ensuite obligé, pour maintenir la pose, à des contorsions de plus en plus baroques, alors qu'il aurait été si simple, surtout après avoir purgé sa peine, de dire: Oui, je savais, et alors? Comme l'a si bien énoncé mon camarade Eichmann, à Jérusalem, avec toute la simplicité directe des hommes simples «Les regrets, c'est bon pour les enfants».

 

Je quittai la réception vers vingt heures, sur ordre de Brandt, sans avoir pu saluer le Dr. Mandelbrod absorbé par ses discussions. Avec plusieurs autres officiers, on me conduisit à l'hôtel Posen pour que je prenne mes affaires, puis à la gare où nous attendait le train spécial du Reichsführer. De nouveau, je disposais d'une cabine privée, mais de dimensions bien plus modestes que dans le wagon du Dr. Mandelbrod, avec une couchette exiguë. Ce train, baptisé Heinrich, était extra ordinairement bien conçu: à l'avant se trouvaient, outre les wagons blindés personnels du Reichsführer, des wagons aménagés en bureaux et en centre de communications mobile, le tout protégé par des plates-formes équipées de pièces antiaériennes; la Reichsführung-SS entière, si nécessaire, pouvait travailler en déplacement. Je ne vis pas monter le Reichsführer; quelque temps après notre arrivée, le train s'ébranla cette fois, il y avait une vitre à ma cabine, je pouvais éteindre la lumière et, assis dans le noir, contempler la nuit, une belle et claire nuit d'automne, illuminée par les étoiles et un croissant de lune qui versait une fine lueur métallique sur le pauvre paysage de Pologne. De Posen à Cracovie, il y a environ 400 kilomètres; avec les nombreux arrêts imposés par les alertes ou les encombrements, l'arrivée se fit bien après l'aube; déjà réveillé, assis sur ma couchette, je regardais doucement rosir les plaines grises et les champs de patates. À la gare de Cracovie, une garde d'honneur nous attendait, General-Gouverneur en tête, avec tapis rouge et fanfare; de loin, je vis Frank, entouré de jeunes Polonaises en costume national portant des paniers de fleurs de serre, lancer au Reichsführer un salut allemand qui fit presque craquer les coutures de son uniforme, puis échanger avec lui quelques paroles animées avant de s'engouffrer dans une énorme berline. On nous attribua des chambres dans un hôtel au pied du Wawel; je me baignai, me rasai soigneusement, et envoyai un de mes uniformes au lavage. Puis je me dirigeai, en flânant par les belles vieilles rues ensoleillées de Cracovie, vers les bureaux du HSSPF, d'où j'envoyai un télex à Berlin, pour prendre des nouvelles de l'état d'avancement de mon projet. À la mi-journée, je participai au déjeuner officiel en tant que membre de la délégation du Reichsführer; j'étais assis à une table avec plusieurs officiers de la S S et de la Wehrmacht, ainsi que des fonctionnaires mineurs du General-Gouvernement; à la table de tête, Bierkamp côtoyait le Reichsführer et le General-Gouverneur, mais je n'eus aucune occasion d'aller le saluer. La discussion porta surtout sur Lublin, les hommes de Frank nous confirmaient la rumeur qui, au GG, voulait que Globocnik ait sauté pour ses homériques malversations: selon une version, le Reichsführer aurait même souhaité le faire arrêter et juger, pour l'exemple, mais Globocnik avait prudemment accumulé un grand nombre de documents compromettants, et s'en était servi pour se négocier une retraite presque dorée sur sa côte natale. Après les agapes il y avait des discours, mais je n'attendis pas et retournai en ville faire mon rapport à Brandt, qui s'était installé chez le HSSPF. Il n'y avait pas grand-chose à dire: à part le D III, qui avait tout de suite dit oui, nous attendions toujours l'avis des autres départements ainsi que du RSHA. Brandt me chargea d'accélérer les choses dès mon retour: le Reichsführer voulait que le projet soit prêt pour le milieu du mois.

 

Pour la réception du soir, Frank n'avait pas lésiné sur les moyens. Une garde d'honneur, épées à la main, uniformes ruisselant de galons dorés, formait une haie en diagonale de la grande cour du Wawel; dans l'escalier, d'autres soldats présentaient les armes toutes les trois marches; à l'entrée de la salle de bal, Frank lui-même, en uniforme SA et flanqué de sa femme, une matrone aux chairs blanches débordant d'une monstrueuse confection en velours vert, accueillait ses invités. Le Wawel brillait de tous ses feux: depuis la ville on le voyait resplendir au sommet de sa falaise; des guirlandes d'ampoules électriques décoraient les hautes colonnades entourant la cour, des soldats, postés derrière la haie d'honneur, tenaient à la main des flambeaux; et si l'on sortait de la salle de bal pour se promener par les loggias, la cour paraissait comme cerclée d'anneaux flamboyants, un puits de lumière au fond duquel rugissaient doucement les rangées parallèles de torches; de l'autre côté du palais, depuis l'immense balcon accroché à son flanc, la ville, sous les pieds des invités, s'étalait noire et silencieuse. Sur une estrade, au fond de la salle principale, un orchestre jouait des valses viennoises; les hommes en poste au G G avaient amené leurs femmes, quelques couples dansaient, les autres buvaient, riaient, piochaient des hors-d'œuvre sur les tables surchargées, ou, comme moi, étudiaient la foule. À part quelques collègues de la délégation du Reichsführer, je connaissais peu de monde.

 

Je détaillai le plafond à caissons, en bois précieux de toutes les couleurs, avec une tête sculptée et peinte sertie dans chaque compartiment, des soldats barbus, des bourgeois à chapeau, des courtisans emplumés, des femmes coquettes, toutes contemplant à la verticale, impassibles, ces étranges envahisseurs que nous étions. Par-delà l'escalier principal, Frank avait fait ouvrir d'autres salles, chacune avec un buffet, des fauteuils, des divans, pour ceux qui souhaitaient se reposer ou rester tranquilles. De grands et beaux tapis anciens rompaient les perspectives harmonieuses du dallage à losanges noir et blanc, assourdissant les pas qui, ailleurs, résonnaient sur le marbre. Deux gardes casqués, l'épée tirée et dressée devant leur nez comme des horse-guards anglais, flanquaient chaque porte menant d'une salle à l'autre. Un verre de vin à la main, j'errai à travers ces pièces, admirant les frises, les plafonds, les tableaux; les Polonais, hélas, avaient emporté au début de la guerre les fameuses tapisseries flamandes de Sigismond Auguste: on les disait en Angleterre, ou même au Canada, et Frank avait souvent dénoncé ce qu'il considérait comme un pillage du patrimoine culturel polonais. Lassé, je me joignis enfin à un groupe d'officiers S S qui bavardaient au sujet de la chute de Naples et des exploits de Skorzeny. Je les écoutais distraitement, car un bruit curieux était venu capturer mon attention, une sorte de frottement rythmique. Cela se rapprochait, je regardai autour de moi; je sentis un choc contre ma botte et baissai les yeux: une automobile à pédales multicolore, conduite par un bel enfant blond, venait de me heurter. L'enfant me regardait avec un air sévère, sans rien dire, ses petites mains potelées agrippées au volant; il devait avoir quatre ou cinq ans, et portait un joli petit costume pied-de-poule. Je souris, mais il ne disait toujours rien. Alors je compris et m'écartai avec une courbette; toujours muet, il se remit à pédaler furieusement, filant vers une pièce voisine et disparaissant entre les gardes caryatides. Quelques minutes plus tard je l'entendis revenir: il fonçait tout droit, sans faire attention aux gens, qui devaient s'écarter sur son chemin. Arrivé à la hauteur du buffet, il s'arrêta et s'extirpa de son véhicule pour aller prendre un morceau de gâteau; mais son petit bras était trop court, il avait beau se hisser sur la pointe des pieds, il ne pouvait rien atteindre. Je le rejoignis et lui demandai: «Lequel veux-tu?» Toujours muet, il désigna du doigt une Sacher Torte. «Est-ce que tu parles allemand?» lui demandai-je. Il prit un air indigné: «Bien sûr que je parle allemand!» – «Alors on a dû t'apprendre à dire bitte». II secoua la tête: «Moi, je n'ai pas besoin de dire bitte!» – «Et pourquoi cela?» – «Parce que mon papa, c'est le roi de Pologne, et tout le monde ici doit lui obéir!» Je hochai la tête: «Ça, c'est très bien. Mais tu dois apprendre à reconnaître les uniformes. Moi, je ne sers pas ton père, je sers le Reichsführer-SS. Donc, si tu veux du gâteau, tu dois me dire bitte». L'enfant, les lèvres pincées, hésitait; il ne devait pas avoir l'habitude d'une telle résistance. Finalement il céda: «Je peux avoir le gâteau, bitte?» Je pris un morceau de Torte et le lui tendis. Tandis qu'il mangeait, se barbouillant de chocolat le pourtour de la bouche, il examinait mon uniforme. Puis il tendit un doigt vers ma Croix de Fer: «Vous êtes un héros?» – «En quelque sorte, oui». – «Vous avez fait la guerre?» – «Oui». – «Mon papa il commande, mais il ne fait pas la guerre». – «Je sais. Tu habites ici tout le temps?» Il fit signe que oui. «Et ça te plaît d'habiter dans un château?» Il haussa les épaules: «Ça va. Mais il n'y a pas d'autres enfants». – «Tu as des frères et des sœurs, quand même?» Il hocha la tête: «Oui. Mais je ne joue pas avec eux». -»Pourquoi?» – «Sais pas. C'est comme ça». Je voulais lui demander son nom, mais un grand remue-ménage se fit à l'entrée de la salle: une foule se dirigeait vers nous, Frank et le Reichsführer en tête. «Ah, te voilà! s'exclama Frank à l'intention du petit. Viens, viens avec nous. Vous aussi, Sturmbannführer». Frank prit son fils dans ses bras et m'indiqua la voiture: «Vous pourriez la porter?» Je soulevai la voiture et les suivis. La foule traversa toutes les salles et se massa devant une porte que Frank se fit ouvrir. Puis il s'effaça pour laisser passer Himmler: «Après vous, mon cher Reichsführer. Entrez, entrez». Il posa son fils et le poussa devant lui, hésita, me chercha des yeux, puis me chuchota: «Vous n'avez qu'à laisser ça dans un coin. Nous la reprendrons après». Je les suivis dans la salle et allai déposer la voiture. Au centre de la pièce se trouvait une grande table avec quelque chose dessus, sous un drap noir. Frank, le Reichsführer à ses côtés, attendait les autres invités et les disposait autour de la table, qui mesurait au moins trois mètres sur quatre. Le petit, de nouveau, se tenait contre la table, dressé sur la pointe des pieds, mais il arrivait à peine à la hauteur du plateau. Frank regarda autour de lui, me vit un peu en retrait, et m'appela: «Excusez-moi, Sturmbannführer. Vous êtes déjà amis, je vois. Cela vous gênerait de le porter pour qu'il puisse voir?» Je me baissai et pris l'enfant dans mes bras; Frank me fit une place près de lui et, tandis que les derniers convives entraient, il se passait les bouts pointus de ses doigts dans les cheveux et tripotait une de ses médailles; il semblait à peine se contenir d'impatience. Lorsque tout le monde fut là, Frank se tourna vers Himmler et déclara d'une voix solennelle: «Mon cher Reichsführer, ce que vous allez maintenant voir est une idée qui occupe mes heures perdues depuis un certain temps. C'est un projet qui, je l'espère, illustrera après la guerre la ville de Cracovie, capitale du General-Gouvernement de Pologne, et en fera une attraction pour toute l'Allemagne. Je compte, lorsqu'il sera réalisé, le dédier au Führer pour son anniversaire. Mais puisque vous nous faites le plaisir de nous rendre visite, je ne veux pas le garder secret plus longtemps». Son visage bouffi, aux traits faibles et charnels, brillait de plaisir; le Reichsführer, les mains croisées dans le dos, le contemplait à travers son pince-nez d'un air mi-sarcastique, mi-ennuyé. Moi, j'espérais surtout qu'il se dépêcherait: l'enfant commençait à me peser. Frank fit un signe et quelques soldats tirèrent le drap, révélant une large maquette architecturale, une sorte de parc, avec des arbres et des chemins en courbe, tracés entre des maisons de styles différents, entourées d'enclos. Tandis que Frank se rengorgeait, Himmler scrutait la maquette. «Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il enfin. On dirait un zoo». – «Presque, mon cher Reichsführer, gloussa Frank, les pouces passés dans les poches de sa tunique. C'est, pour parler comme les Viennois, un Menschengarten, un jardin anthropologique que je souhaite établir ici, à Cracovie». Il fit un geste large au-dessus de la maquette. «Vous vous souvenez, mon cher Reichsführer, dans notre jeunesse, avant la guerre, de ces Volherschauen de Hagenbeck? Avec des familles de Samoas, de Lapons, de Soudanais? Il en était passé une à Munich, mon père m'y a emmené; vous avez dû la voir aussi. Et puis il y en avait à Hambourg, à Francfort, à Bâle, cela avait un grand succès». Le Reichsführer se frottait le menton: «Oui, oui, je me souviens. C'étaient des expositions ambulantes, n'est-ce pas?» – «Oui. Mais celle-ci sera permanente, comme un zoo. Et ce ne sera pas un amusement public, mon cher Reichsführer, mais un outil pédagogique et scientifique. Nous réunirons des spécimens de tous les peuples disparus ou en voie de disparition en Europe, pour en préserver ainsi une trace vivante. Les écoliers allemands viendront en autocar s'instruire ici! Regardez, regardez.» Il désigna une des maisons: elle était à moitié ouverte, en coupe; à l'intérieur, on voyait de petites figurines assises autour d'une table, avec un chandelier à neuf branches. «Pour le Juif, par exemple, j'ai choisi celui de Galicie comme le plus représentatif des Ostjuden. La maison est typique de leur habitat crasseux; bien entendu, il faudra régulièrement désinfecter, et soumettre les spécimens au contrôle médical, pour éviter de contaminer les visiteurs. Pour ces Juifs, j'en veux des pieux, de très pieux, on leur donnera un Talmud et les visiteurs pourront les voir marmonner leurs prières, ou regarder la femme préparer des aliments casher. Ici, ce sont des paysans polonais de Mazurie; là, des kolkhoziens bolchevisés; là, des Ruthènes, et là-bas, des Ukrainiens, voyez, avec les chemises brodées. Ce grand bâtiment, là, abritera un institut de recherches anthropologiques; je doterai moi-même une chaire; des savants pourront venir y étudier, sur place, ces peuples autrefois si nombreux. Ce sera pour eux une occasion unique». -»Fascinant, murmura le Reichsführer. Et les visiteurs ordinaires?» – «Ils pourront se promener librement autour des enclos, regarder les spécimens travailler dans les jardins, battre les tapis, étendre le linge. Puis il y aura des visites guidées et commentées des maisons, ce qui leur permettra d'observer l'habitat et les coutumes». – «Et comment maintiendrez-vous l'institution dans la durée? Car vos spécimens vont vieillir, certains mourront». – «C'est justement là, mon cher Reichsführer, que j'aurais besoin de votre appui. Pour chaque peuple, il nous faudrait en fait quelques dizaines de spécimens. Ils se marieront entre eux et se reproduiront. Une seule famille à la fois sera exposée; les autres serviront à les remplacer s'ils tombent malades, à procréer, à enseigner aux enfants les coutumes, les prières et le reste. J'envisageais qu'ils soient gardés à proximité dans un camp, sous surveillance SS». – «Si le Führer l'autorisait, ce serait possible. Mais nous devrons en discuter. Il n'est pas sûr qu'il soit souhaitable de préserver certaines races de l'extinction, même ainsi. Cela pourrait être dangereux». – «Bien entendu, toutes les précautions seront prises. À mon avis, une telle institution se révélera précieuse et irremplaçable pour la science. Comment voulez-vous que les générations futures comprennent l'ampleur de notre œuvre, si elles ne peuvent avoir aucune idée des conditions qui régnaient avant?» – «Vous avez certainement raison, mon cher Frank. C'est une très belle idée. Et comment songez-vous à financer ce… Völkerschauplatz?» – «Sur une base commerciale. Seul l'institut de recherches bénéficiera de subsides. Pour le jardin lui-même, nous créerons une A G pour lever des capitaux par souscription. Une fois l'investissement initial amorti, les entrées couvriront les frais d'entretien. Je me suis documenté sur les expositions de Hagenbeck: elles dégageaient des bénéfices considérables. Le Jardin d'acclimatation, à Paris, perdait régulièrement de l'argent jusqu'à ce que son directeur, en 1877, organise des expositions ethnologiques de Nubiens et d'Esquimaux. La première année, ils ont eu un million d'entrées payantes. Ça a continué jusqu'à la Grande Guerre». Le Reichsführer hochait la tête: «Belle idée». Il examinait de près la maquette; Frank lui signalait de temps en temps un détail. Le petit garçon s'était mis à gigoter et je l'avais posé à terre: il remonta dans son auto à pédales et fila par la porte. Les convives sortaient aussi. Dans une des salles, je retrouvai Bierkamp, toujours mielleux, avec qui je discutai un peu. Ensuite, je sortis fumer sous la colonnade, admirant la splendeur baroque des illuminations, et de cette garde martiale et barbare qui semblait inventée pour mettre en valeur les formes gracieuses du palais.

 

«Bonsoir, fit une voix à mes côtés. C'est impressionnant, n'est-ce pas?» Je me retournai et reconnus Osnabrugge, cet aimable ingénieur des Ponts et Chaussées que j'avais rencontré à Kiev. «Bonsoir! Quelle bonne surprise.» – «Ah, il en a coulé, de l'eau, sous les ponts détruits du Dniepr». Il tenait à la main un verre de vin rouge et nous trinquâmes à nos retrouvailles. «Alors, demanda-t-il, qu'est-ce qui vous amène au Frank-Reich?» – «J'accompagne le Reichsführer. Et vous?» Son bon visage ovale prit un air à la fois malicieux et affairé: «Secret d'État!» Il plissa les yeux et sourit: «Mais à vous, je peux le dire: je suis en mission pour l'OKH. Je prépare des programmes de démolition des ponts des districts de Lublin et de la Galicie». Je le regardai, interloqué: «Mais pour quelle diable de raison?» – «En cas d'avancée soviétique, voyons». – «Mais les bolcheviques sont sur le Dniepr!» Il frotta son nez camus; son crâne, je remarquai, s'était fortement dégarni. «Ils l'ont passé aujourd'hui, dit-il enfin. Ils ont aussi pris Nevel». – «Quand même, c'est encore loin. On les arrêtera bien avant. Vous ne trouvez pas que vos préparatifs ont un côté défaitiste?» «Pas du tout: c'est de la prévoyance. Qualité encore prisée par les militaires, je vous le signale. Moi, de toute façon, je fais ce qu'on me dit. J'ai fait la même chose à Smolensk au printemps et en Biélorussie pendant l'été». – «Et en quoi consiste un programme de démolition de ponts, si vous pouvez me l'expliquer?» Il prit un air attristé: «Oh, ce n'est pas bien compliqué. Les ingénieurs locaux font une étude pour chaque pont à démolir; je les revois, les approuve, et après on calcule le volume d'explosifs nécessaire pour l'ensemble du district, le nombre de détonateurs, etc., puis on décide où et comment les stocker, sur place; enfin, on définit des phases qui ensuite permettront aux commandants locaux de savoir précisément quand ils doivent poser les charges, quand ils doivent installer les détonateurs, et à quelles conditions ils peuvent appuyer sur le bouton. Un plan, quoi. Ça évite, en cas d'imprévu, de devoir laisser des ponts à l'ennemi parce qu'on n'a pas sous la main de quoi les faire sauter». – «Et vous n'en avez toujours pas construit?» – «Hélas, non! Ma mission en Ukraine a été ma perte: mon rapport sur les démolitions soviétiques a tellement plu à l'ingénieur en chef de l'OKHG Sud qu'il l'a fait suivre à l'OKH. J'ai été rappelé à Berlin et promu responsable au département des Démolitions pour les ponts uniquement, il y a d'autres sections qui s'occupent des usines, des voies ferrées, des routes; les aérodromes, c'est la Luftwaffe, mais de temps en temps on fait des conférences communes. Bref, depuis, je ne fais plus que ça. Tous les ponts du Manytch et du bas Don, c'est moi. Le Donets, la Desna, l'Oka, c'est moi aussi. J'en ai déjà fait sauter des centaines. C'est à pleurer. Ma femme est contente, parce que je prends du grade» – il tapota ses épaulettes: effectivement, il avait été promu plusieurs fois depuis Kiev – «mais à moi ça me fend le cœur. Chaque fois, j'ai l'impression d'assassiner un enfant». – «Vous ne devriez pas le prendre comme ça, Herr Oberst. Après tout, ce sont encore des ponts soviétiques». – «Oui, mais si ça continue, un jour ce seront des ponts allemands». Je souris: «Ça, c'est réellement du défaitisme». – «Excusez-moi. Parfois je suis envahi par le découragement.

 

Même quand j'étais petit, j'aimais construire, alors que tous mes camarades de classe ne voulaient que casser». – «Il n'y a pas de justice. Venez, allons remplir nos verres». Dans la grande salle, l'orchestre jouait du Liszt et quelques couples dansaient encore. Frank occupait un coin de table avec Himmler et son Staatsekretär Bühler, ils discutaient avec animation et buvaient du café et du cognac; même le Reichsführer, qui fumait un gros cigare, avait, contrairement à son habitude, un verre plein devant lui. Frank se portait en avant, son regard humide déjà embué par l'alcool; Himmler fronçait les sourcils avec un air pincé: il devait désapprouver la musique. Je trinquai de nouveau avec Osnabrugge tandis que le morceau s'achevait. Lorsque l'orchestre s'arrêta, Frank, son verre de cognac à la main, se leva. Regardant Himmler, il déclara d'une voix forte mais trop aiguë: «Mon cher Reichsführer vous devez connaître ce vieux quatrain populaire: Clarum regnum Polonorum / Est cœlwn Nobiliorum / Paradisum Judeorum / Et infernum Rusticorum. Les nobles ont voilà longtemps disparu, et grâce à nos efforts, les Juifs aussi; la paysannerie, à l'avenir, ne fera que s'enrichir et nous bénira; et la Pologne sera le Ciel et le Paradis du peuple allemand, Cœlum et Paradisum Germanorium». Son latin hésitant fit pouffer une femme qui se tenait là; Frau Frank, vautrée non loin de son mari comme une idole hindoue, la fusilla du regard. Impassible, ses yeux froids et inscrutables derrière son petit pince-nez, le Reichsführer leva son verre et y trempa ses lèvres. Frank contourna la table, traversa la salle, et sauta d'un pas presque leste sur l'estrade. Le pianiste se redressa d'un bond et s'effaça; Frank se glissa à sa place et, avec une inspiration profonde, secoua ses longues mains blanches et potelées au-dessus du clavier, puis se mit à jouer un Nocturne de Chopin. Le Reichsführer soupira; il cillait rapidement et tira avec force sur son cigare qui menaçait de s'éteindre. Osnabrugge se pencha vers moi: «À mon avis, le General-Gouverneur fait exprès de taquiner votre Reichsführer. Vous ne croyez pas?» – «Ce serait un peu enfantin, non?» – «Il est vexé. On dit qu'il a encore essayé de démissionner le mois dernier, et que le Führer a de nouveau refusé». – «Si j'ai bien compris, il ne contrôle pas grand-chose, ici». – «D'après mes collègues de la Wehrmacht, rien du tout. La Pologne est un Frankreich ohne Reich. Ou ohne Frank plutôt». – «En somme, un petit prince plutôt qu'un roi». Cela dit, à part le choix du morceau – quitte à jouer Chopin, il y a quand même mieux que les Nocturnes -, Frank jouait plutôt bien, mais sans doute avec trop d'emphase. Je regardai sa femme, dont les épaules et la poitrine, grasses et cramoisies, luisaient de sueur dans le décolleté de sa robe: ses petits yeux, renfoncés dans son visage, brillaient de fierté. Le garçon, lui, semblait avoir disparu, je n'entendais plus le roulement obsédant de sa voiture à pédales depuis quelque temps. Il se faisait tard, des invités prenaient congé; Brandt s'était rapproché du Reichsführer et, contemplant calmement la scène de son visage attentif d'oiseau, se tenait à sa disposition. Je griffonnai sur un calepin mes numéros de téléphone arrachai la feuille, et la donnai à Osnabrugge. «Tenez. Si vous êtes à Berlin, appelez-moi, nous irons boire un verre». – «Vous partez?» J'indiquai Himmler du menton et Osnabrugge haussa les sourcils: «Ah. Bonsoir, alors. C'était un plaisir de vous revoir». Sur la scène, Frank concluait son morceau en dodelinant de la tête. Je fis une moue: même pour Chopin, cela n'allait pas, le General-Gouverneur abusait vraiment du legato.

 

Le Reichsführer repartait le lendemain matin. Dans le Warthegau, une pluie d'automne avait détrempé les champs retournés, laissant des flaques de la taille de petits étangs, ternes et comme ayant absorbé toute lumière sous le ciel immuable. Les bois de pins, qui me semblaient toujours cacher des actes affreux et obscurs, noircissaient ce paysage boueux, fuyant; seuls, çà et là, rares en ces contrées, des bouleaux couronnés de flammes dressaient encore une dernière protestation contre la venue de l'hiver. À Berlin, il pleuvait, les gens se hâtaient dans leurs vêtements mouillés; sur les trottoirs crevés par les bombes, l'eau formait parfois des étendues infranchissables, les piétons devaient rebrousser chemin et prendre une autre rue. Dès le jour suivant je montai à Oranienburg pousser mon affaire. J'étais convaincu que ce serait le Sturmbannführer Burger, le nouvel Amtchef du D IV, qui me donnerait le plus de mal; mais Bürger, après m'avoir écouté quelques minutes, déclara simplement: «Si c'est financé, ça m'est égal», et ordonna à son adjudant de me rédiger une lettre de soutien. Maurer, en revanche, me fit beaucoup de difficultés. Loin d'être content du progrès que représentait mon projet pour l'Arbeitseinsatz, il estimait qu'il n'allait pas assez loin, et me déclara franchement qu'en l'approuvant il avait peur de fermer la porte à toute amélioration future. Pendant plus d'une heure j'usai sur lui tous mes arguments, lui expliquant que sans l'accord du RSHA on ne pourrait rien faire, et que le RSHA ne soutiendrait pas un projet trop généreux, de peur de favoriser les Juifs et les autres ennemis dangereux. Mais sur ce sujet il était particulièrement difficile de s'entendre avec lui: il s'embrouillait, il n'arrêtait pas de répéter que justement, pour les Juifs, à Auschwitz, les chiffres ne collaient pas, que d'après les statistiques à peine 10 % d'entre eux travaillaient, où passaient donc les autres? Ce n'était quand même pas possible que tant d'entre eux soient inaptes au travail. Il envoyait à ce sujet lettre sur lettre à Höss, mais ce dernier répondait vaguement, ou pas du tout. Il cherchait visiblement une explication, mais je jugeai que ce n'était pas mon rôle de lui en fournir; je me contentai de lui suggérer qu'une inspection sur place clarifierait peut-être les choses. Mais Maurer n'avait pas le temps de mener des inspections. Je finis par lui arracher un consentement limité: il ne s'opposerait pas à la classification, mais demanderait de son côté que les échelles soient augmentées. De retour à Berlin, je rendis compte à Brandt Je lui indiquai que d'après mes informations le RSHA devait approuver le projet, même si je n'en avais pas encore confirmation écrite. Il m'ordonna de lui transmettre le rapport, avec copie à Pohl; le Reichsführer prendrait une décision finale ultérieurement, mais cela servirait entre-temps de base de travail. Quant à moi, il me demanda de prendre connaissance des rapports SD sur les travailleurs étrangers, et de commencer à réfléchir à cette question aussi. C'était le jour de mon anniversaire: mon trentième. J'avais, comme à Kiev, invité Thomas à dîner, je ne souhaitais voir personne d'autre. À vrai dire, j'avais à Berlin beaucoup de connaissances, des anciens camarades d'université ou du SD, mais personne à part lui que je considérais comme un ami. Depuis ma convalescence je m'étais résolument isolé; plongé dans mon travail, je n'avais, à part des relations professionnelles, presque aucune vie sociale, et aucune vie affective ou sexuelle. Je n'en ressentais d'ailleurs aucun besoin; et lorsque je songeais à mes excès de Paris, cela me mettait mal à l'aise, je ne souhaitais pas retomber dans ces aventures troubles de sitôt. Je ne pensais pas à ma sœur, ni d'ailleurs à ma défunte mère; du moins, je ne me souviens pas d'y avoir beaucoup pensé. Peut-être qu'après l'affreux choc de ma blessure (bien qu'elle fût pleinement guérie, elle me terrifiait chaque fois que j'y pensais, m'ôtait tous mes moyens, comme si j'étais fait de verre, de cristal, et risquais de voler en éclats au moindre heurt) et les ébranlements du printemps, mon esprit aspirait à un calme monotone, et rejetait tout ce qui aurait pu le troubler. Or ce soir-là -j'étais arrivé au rendez-vous en avance, pour avoir le temps de réfléchir un peu, et je buvais un cognac au bar -je songeais de nouveau à ma sœur: c'était après tout son trentième anniversaire à elle aussi. Où pouvait-elle bien le fêter: en Suisse, dans un sanatorium plein d'étrangers? dans son obscure demeure de Poméranie? Cela faisait bien longtemps que nous n'avions pas célébré notre anniversaire ensemble. J'essayai de me remémorer la dernière fois: ce devait être dans notre enfance, à Antibes, mais à mon grand désarroi, j'avais beau me concentrer, j'étais incapable de m'en souvenir, de revoir la scène. Je pouvais calculer la date: logiquement, c'était en 1926, puisqu'en 1927 nous étions déjà au collège; nous avions donc treize ans, j'aurais dû pouvoir m'en souvenir, mais impossible, je ne voyais rien. Peut-être y avait-il des photographies de cette fête dans les cartons ou les boîtes du grenier à Antibes? Je regrettais de ne pas les avoir mieux fouillés. Plus je réfléchissais à ce détail somme toute idiot, plus les carences de ma mémoire me désolaient. Heureusement, Thomas arriva pour me tirer de mon spleen. Je l'ai sans doute dit, mais je peux le répéter: ce que j'aimais chez Thomas, c'était son optimisme spontané, sa vitalité, son intelligence, son cynisme tranquille; ses commérages, son bavardage piqué de sous-entendus me réjouissaient toujours, car il me semblait avec lui pénétrer les dessous de la vie, cachés aux regards profanes qui ne voient que les actions évidentes des hommes, mais comme retournés au soleil par sa connaissance des connections dissimulées, des liaisons secrètes, des discussions à portes closes. Il pouvait déduire un réalignement des forces politiques du simple fait d'une rencontre, même s'il ne savait pas ce qui s'était dit; et s'il se trompait parfois, son avidité à recueillir de nouvelles informations lui permettait de corriger continuellement les constructions hasardeuses qu'il échafaudait de la sorte. En même temps il n'avait aucune fantaisie, et j'avais toujours pensé, malgré sa capacité à brosser un tableau complexe en quelques lignes, qu'il aurait fait un piètre romancier: dans ses raisonnements et ses intuitions, son pôle Nord restait toujours l'intérêt personnel; et si, en s'y tenant, il se trompait rarement, il était incapable d'envisager une autre motivation aux actes et aux paroles des hommes. Sa passion – en cela le contraire de Voss (et je me rappelais mon anniversaire précédent, et regrettais cette amitié si brève) – sa passion n'était pas une passion de la connaissance pure, de la connaissance pour elle-même, mais uniquement de la connaissance pratique, pourvoyeuse d'outils pour l'action. Ce soir-là, il me parla beaucoup de Schellenberg, mais d'une manière curieusement allusive, comme si je devais comprendre par moi-même: Schellenberg avait des doutes, Schellenberg réfléchissait à des alternatives, mais sur quoi portaient ces doutes, en quoi consistaient ces alternatives, il ne voulait pas le dire. Je connaissais un peu Schellenberg, mais je ne peux pas dire que je l'appréciais. Au RSHA, il avait une position un peu à part, grâce surtout, je pense, à sa relation privilégiée avec le Reichsführer. Pour moi, je ne le considérais pas comme un véritable national-socialiste, mais plutôt comme un technicien du pouvoir, séduit par le pouvoir en soi et non par son objet. En me relisant je me rends compte que, d'après mes propos, vous pouvez penser la même chose de Thomas; mais Thomas, c'était différent; même s'il avait une sainte horreur des discussions théoriques et idéologiques – ce qui expliquait, par exemple, son aversion pour Ohlendorf – et même s'il prenait toujours grand soin de veiller à son avenir personnel, ses moindres actions étaient comme guidées par un national-socialisme instinctif. Schellenberg, lui, était une girouette, et je n'avais aucun mal à l'imaginer travaillant pour le Secret Service britannique ou l'OSS, ce qui dans le cas de Thomas était impensable. Schellenberg avait l'habitude de traiter les gens qu'il n'aimait pas de putes, et ce terme lui convenait bien, et, à y réfléchir, c'est vrai que les insultes que les gens préfèrent, qui leur viennent le plus spontanément aux lèvres, révèlent en fin de compte souvent leurs propres défauts cachés, car ils haïssent naturellement ce à quoi ils ressemblent le plus. Cette idée ne me quitta pas de la soirée et de retour chez moi, tard dans la nuit, un peu gris peut-être, je pris sur une étagère une anthologie des discours du Führer qui appartenait à Frau Gutknecht et me mis à feuilleter, cherchant les passages les plus virulents, surtout sur les Juifs, et en les lisant je me demandais si, en vociférant: Les Juifs manquent de capacités et de créativité dans tous les domaines de la vie sauf un: mentir et tricher, ou bien Le bâtiment entier du Juif s'effondrera si on refuse de le suivre, ou encore Ce sont des menteurs, des faussaires, des fourbes. Ils ne sont arrivés là où ils sont que grâce à la naïveté de ceux qui les entourent, ou encore Nous pouvons vivre sans le Juif. Mais lui-même ne peut vivre sans nous, le Führer, sans le savoir, il ne se décrivait pas lui-même. Or cet homme ne parlait jamais en son propre nom, les accidents de sa personnalité comptaient peu: son rôle était presque celui d'un foyer optique, il captait et concentrait la volonté du Volk pour la diriger sur un point, toujours le plus juste. Ainsi, s'il parlait là de lui-même, ne parlait-il pas de nous tous? Mais cela, c'est seulement maintenant que je peux le dire. Au cours du dîner, Thomas m'avait encore une fois reproché mon insociabilité et mes horaires impossibles: «Je sais bien que chacun doit donner son maximum, mais tu vas te ruiner la santé, à force. Et puis l'Allemagne, veux-tu que je te dise, ne perdra pas la guerre si tu prends tes soirées et tes dimanches. On en a encore pour un moment, trouve ton rythme, sinon tu vas t'effondrer. D'ailleurs regarde, tu prends même du ventre». C'était vrai: je ne grossissais pas, mais mes abdominaux se relâchaient «Viens au moins faire du sport, insistait Thomas. Deux fois par semaine, je fais de l'escrime, et le dimanche je vais à la piscine. Tu verras, ça te fera du bien». Comme toujours, il avait raison. Je repris vite goût à l'escrime, que j'avais un peu pratiquée à l'université; je me mis au sabre, j'aimais bien le côté vif et nerveux de cette arme. Ce qui me plaisait, dans ce sport, c'était que, malgré son agressivité, ce n'est pas un sport de brute: tout autant que les réflexes et la souplesse qu'exige le maniement de l'arme comptent le travail mental avant la passe, l'anticipation intuitive des mouvements de l'autre, le calcul rapide des réponses possibles, jeu d'échecs physique où l'on doit prévoir plusieurs coups, car, une fois la partie engagée, on n'a plus le temps de réfléchir, et l'on peut souvent dire que la passe est gagnée ou perdue avant même de débuter, selon que l'on ait vu juste ou non, les bottes elles-mêmes ne venant que confirmer ou démentir le calcul. Nous tirions dans la salle d'armes du RS H A, au Prinz-Albrecht-Palais; mais pour la natation nous fréquentions une piscine publique, à Kreuzberg, plutôt que celle de la Gestapo: d'abord, point capital pour Thomas, il y avait là des femmes (autres que les sempiternelles secrétaires); ensuite, elle était plus grande et, après avoir nagé, on pouvait aller s'asseoir, en peignoir, à des tables en bois sur un large balcon, à l'étage, et boire de la bière fraîche en contemplant les nageurs dont les cris de joie et les écla-boussements résonnaient à travers la vaste salle. La première fois que j'y allai, j'eus un choc violent qui me jeta, pour le reste de la journée, dans une angoisse pénible. Nous nous déshabillions au vestiaire: je regardai Thomas et constatai qu'une large cicatrice fourchue lui barrait le ventre. «Où est-ce que tu as eu ça?» m'exclamai-je. Thomas me regarda, interloqué: «Eh bien, à Stalingrad. Tu ne te souviens pas? Tu étais là». Un souvenir, oui, j'en avais un, et je l'ai écrit avec les autres, mais je l'avais rangé au fond de ma tête, au grenier des hallucinations et des rêves; maintenant, cette cicatrice venait tout bouleverser, j'avais subitement l'impression de ne plus pouvoir être sûr de rien. Je fixais toujours le ventre de Thomas; il se frappa les abdominaux du plat de la main, en souriant à pleines dents: «Ça va, ne t'en fais pas, ça s'est bien remis. Et puis les filles, ça les rend folles, ça doit les exciter». Il ferma un œil et pointa un doigt vers ma tête, le pouce relevé, comme un enfant qui joue au cow-boy: «Pan!» Je sentis presque le coup sur mon front, mon angoisse grandissait comme une chose grise et flasque et sans limites, un corps monstrueux qui occupait l'espace restreint des vestiaires et m'empêchait de bouger, Gulliver terrifié coincé dans une maison de Lilliputiens. «Ne fais pas cette tête-là, s'écriait joyeusement Thomas, viens nager!» L'eau, chauffée mais néanmoins un peu fraîche, me fit du bien; fatigué après quelques longueurs – je m'étais décidément laissé aller -, je m'allongeai sur une chaise longue tandis que Thomas s'ébattait, se laissant en beuglant enfoncer la tête sous l'eau par des jeunes femmes pleines d'entrain. Je regardais ces gens qui se dépensaient, s'amusaient, prenaient plaisir à leurs propres forces; je m'en sentais bien loin. Les corps, même les plus beaux, ne me paniquaient plus, comme quelques mois auparavant ceux des danseurs du ballet; ils me laissaient indifférent, tant ceux des garçons que des filles. Je pouvais admirer avec détachement le jeu des muscles sous les peaux blanches, la courbe d'une hanche, le ruissellement de l'eau sur une nuque: l'Apollon en bronze rongé de Paris m'avait bien plus excité que toute cette jeune musculature insolente, qui se déployait avec insouciance, comme en se moquant des chairs flasques et jaunies des quelques vieillards qui fréquentaient ce lieu. Mon attention fut attirée par une jeune femme qui tranchait sur les autres par son calme; alors que ses amies couraient ou s'ébrouaient autour de Thomas, elle restait immobile, les deux bras repliés sur le rebord de la piscine, le corps flottant dans l'eau, et la tête, ovale sous un élégant bonnet de caoutchouc noir, appuyée sur les avant-bras, ses grands yeux sombres tranquillement dirigés sur moi. Je ne pouvais juger si elle me regardait vraiment; sans bouger, elle paraissait contempler avec plaisir tout ce qui se trouvait dans son champ de vision; au bout d'un long moment, elle leva les bras et se laissa lentement couler. J'attendis qu'elle remonte, mais les secondes passaient; enfin, elle réapparut à l'autre extrémité de la piscine, qu'elle avait traversée sous l'eau, aussi calmement que j'avais autrefois traversé la Volga. Je me laissai aller dans la chaise longue et fermai les yeux, me concentrant sur la sensation de l'eau chlorée qui s'évaporait lentement sur ma peau. Mon angoisse, ce jour-là, fut lente à relâcher son étreinte asphyxiante. Le dimanche suivant, je retournai néanmoins avec Thomas à la piscine.

 

Entre-temps, j'avais de nouveau été convoqué par le Reichsführer. Il me demanda de lui expliquer comment nous étions arrivés à nos résultats; je me lançai dans une explication détaillée, car il y avait là des points techniques peu aisés à synthétiser; il me laissa parler, l'air froid et peu avenant, et quand j'eus fini il me demanda sèchement: «Et le Reichsicherheitshauptamt?» – «Leur spécialiste est en principe d'accord, mon Reichsführer. Il attend toujours la confirmation du Gruppenführer Müller». – «Il faut faire attention, Sturmbannführer, très attention», martela-t-il de sa voix la plus doctorale. Une nouvelle révolte juive, je le savais, venait d'avoir lieu dans le GG, à Sobibor cette fois; de nouveau, des S S avaient été tués, et malgré une immense battue une partie des évadés n'avaient pu être repris; or, il s'agissait de Geheimnisträger, témoins des opérations d'extermination: s'ils parvenaient à rejoindre les partisans du Pripet, il y avait de bonnes chances qu'ils soient ensuite récupérés par les bolcheviques. Je comprenais l'inquiétude du Reichsführer, mais il fallait qu'il se décide. «Vous avez je crois rencontré le Reichsminister Speer?» dit-il subitement. – «Oui, mon Reichsführer. J'ai été présenté par le Dr. Mandelbrod». – «Vous lui avez parlé de votre projet?» – «Je ne suis pas entré dans les détails, mon Reichsführer. Mais il sait que nous travaillons pour améliorer l'état de santé des Häftlinge». – «Et qu'en dit-il?» – «Il en paraissait satisfait, mon Reichsführer». Il feuilleta quelques papiers sur son bureau: «Le Dr. Mandelbrod m'a écrit une lettre. Il me dit que le Reichsminister Speer a paru vous apprécier. Est-ce que c'est vrai?» – «Je ne sais pas, mon Reichsführer». – «Le Dr. Mandelbrod et Herr Leland veulent à tout prix que je me rapproche de Speer. En principe, ce n'est pas une mauvaise idée, car nous avons des intérêts en commun. Tout le monde pense toujours que Speer et moi sommes en conflit. Mais ce n'est pas ça du tout. Déjà, en 1937, j'ai créé la Dest et établi des camps spécialement pour lui, pour lui fournir les matériaux de construction, les briques et le granité pour la nouvelle capitale qu'il allait bâtir pour le Führer. À cette époque-là, l'Allemagne entière ne pouvait lui fournir que 4 % de ses besoins en granité. Il était très satisfait de mon aide et ravi de coopérer. Mais, bien entendu, il faut se méfier de lui. Ce n'est pas un idéaliste et il ne comprend pas la SS. J'ai voulu en faire un de mes Gruppenführer et il a refusé. L'année dernière, il s'est permis de critiquer notre organisation du travail auprès du Führer: il voulait obtenir la juridiction sur nos camps. Aujourd'hui encore, il rêve d'un droit de regard sur notre fonctionnement interne. Néanmoins, il reste important de coopérer avec lui. Vous avez consulté son ministère, pour la préparation de votre projet?» – «Oui, mon Reichsführer. Un de leurs fonctionnaires est venu nous faire une présentation». Le Reichsführer hocha lentement la tête: «Bien, bien»… Puis il sembla se décider: «Nous n'avons pas trop de temps à perdre. Je dirai à Pohl que j'approuve le projet. Vous, envoyez-en un double au Reichsminister Speer, directement, avec une note personnelle signée par vous lui rappelant votre rencontre et lui signalant que le projet sera appliqué. Et envoyez bien entendu une copie au Dr. Mandelbrod». – «Zu Befehl, mon Reichsführer. Et pour les travailleurs étrangers, que voulez-vous que je fasse?» – «Pour le moment, rien. Étudiez la question, sous l'angle de la nutrition et de la productivité, mais tenez-vous-en là. Nous verrons comment les choses évoluent. Et si Speer ou un de ses associés reprennent contact avec vous, informez Brandt et réagissez favorablement».

 

Je suivis à la lettre les instructions du Reichsführer. Je ne sais pas ce que Pohl fit de notre projet, que j'avais pourtant si amoureusement conçu: quelques jours plus tard, vers la fin du mois, il envoyait un nouvel ordre à tous les KL, leur enjoignant de diminuer la mortalité et la morbidité de 10 %, mais sans la moindre instruction concrète; à ma connaissance, les rations d'Isenbeck ne furent jamais appliquées. Je reçus néanmoins une lettre très flatteuse de Speer, qui se félicitait de l'adoption du projet, preuve concrète de notre nouvelle coopération récemment inaugurée. Il finissait ainsi: J'espère avoir l'occasion de vous revoir bientôt pour discuter de ces problèmes. Vôtre, Speer. Je fis suivre cette lettre à Brandt. Début novembre, j'en reçus une seconde: le Gauleiter du Westmark avait écrit à Speer pour exiger que cinq cents travailleurs juifs livrés par la S S à une usine d'armement en Lorraine soient retirés sur-le-champ: Par mes soins, la Lorraine est Judenfrei et le restera, écrivait le Gauleiter. Speer me demandait de transmettre cette lettre à l'instance compétente pour régler le problème. Je consultai Brandt; quelques jours plus tard, il m'envoyait une note interne, me demandant de répondre moi-même au Gauleiter au nom du Reichsführer, et négativement. Ton: sec, écrivait Brandt. Je m'en donnai à cœur joie: Cher camarade du parti Bürckel!

 

Votre demande est inopportune et ne peut être acceptée. En cette heure difficile pour l'Allemagne, le Reichsführer est conscient du besoin d'utiliser au maximum la force de travail des ennemis de notre Nation. Les décisions d'affectation des travailleurs sont prises en consultation avec le RMfRuK, seule instance compétente aujourd'hui pour traiter cette question. L'interdiction actuellement en vigueur d'employer des travailleurs détenus juifs ne concernant que l'Altreich et l'Autriche, je ne peux me défaire de l'impression que votre requête découle surtout de votre désir d'assurer que vous soyez consulté dans le cadre du règlement global de la question juive. Heil Hitler! Vôtre, etc.

 

1 J'en envoyai une copie à Speer, qui me fit remercier. Petit a petit, cela se répéta: Speer me faisait transmettre des demandes et des requêtes irritantes, et j'y répondais au nom du Reichsführer; pour des cas plus compliqués, j'en référais au SD, en passant par des connaissances plutôt que par la voie officielle, pour accélérer les choses. Je revis ainsi Ohlendorf, qui m'invita à dîner, et m'infligea une longue tirade contre le système d'autogestion de l'industrie mis en place par Speer, qu'il considérait comme une simple usurpation des pouvoirs de l'État par des capitalistes sans la moindre responsabilité envers la communauté. Si le Reichsführer l'approuvait, selon lui, c'était qu'il ne comprenait rien à l'économie, et qu'en outre il était influencé par Pohl, lui-même un pur capitaliste obsédé par l'expansion de son empire industriel S S. À vrai dire, moi non plus je ne comprenais pas grand-chose à l'économie, ni d'ailleurs aux raisonnements féroces d'Ohlendorf en ce domaine. Mais c'était toujours un plaisir que de l'écouter: sa franchise et son honnêteté intellectuelle rafraîchissaient comme un verre d'eau froide, et il avait raison de souligner que la guerre avait causé ou accentué de nombreuses dérives; après, il faudrait réformer les structures de l'État en profondeur. Je commençais à reprendre goût à la vie en dehors du travail: peut-être les effets bénéfiques du sport, peut-être autre chose, je ne sais pas. Un jour, je me rendis compte que Frau Gutknecht m'était depuis longtemps insupportable; le lendemain, je me mis à la recherche d'un autre appartement. Ce fut un peu compliqué, mais enfin Thomas m'aida à trouver quelque chose: un petit meublé pour célibataire, au dernier étage d'un immeuble de construction récente. Il appartenait à un Hauptsturmführer qui venait de se marier et partait en poste en Norvège. Je m'entendis vite avec lui sur un loyer raisonnable, et en un après-midi, avec l'aide de Piontek, et sous le feu des piailleries et des implorations de Frau Gutknecht, j'y transportai mes quelques affaires. Cet appartement n'était pas bien grand: deux pièces carrées séparées par une double porte, une petite cuisine et une salle de bains; mais il y avait un balcon, et comme le salon faisait l'angle de l'immeuble, les fenêtres s'ouvraient sur deux côtés; le balcon donnait sur un petit parc, je pouvais regarder les enfants jouer, et puis c'était tranquille, je n'étais pas dérangé par les bruits de voiture; de mes fenêtres, j'avais une belle vue sur un paysage de toits, un enchevêtrement de formes réconfortant, constamment changeant avec le temps et la lumière. Les jours où il faisait beau, l'appartement était illuminé du matin au soir: le dimanche, je voyais le soleil se lever de ma chambre, et se coucher du salon. Pour l'éclaircir encore plus, je fis avec la permission du propriétaire arracher les vieux papiers peints fanés et peindre les murs en blanc; à Berlin, c'était peu habituel, mais j'avais connu de tels appartements à Paris, et cela me plaisait, avec le parquet c'était presque ascétique, cela correspondait à mon état d'esprit: fumant tranquillement dans mon divan, je me demandais bien pourquoi je n'avais pas songé à déménager plus tôt Le matin, je me levais de bonne heure, avant le lever du soleil, en cette saison, je mangeais quelques tartines et buvais du vrai café noir; Thomas s'en faisait envoyer de Hollande par une connaissance, et il m'en revendait une partie. Pour aller au travail je prenais le tramway. J'aimais voir défiler les rues, contempler les visages de mes voisins à la lumière du jour, tristes, fermés, indifférents, fatigués, mais aussi parfois étonnamment heureux, et si vous y faites attention, vous savez qu'il est rare de voir un visage heureux dans la rue ou dans un tramway, mais lorsque cela arrivait, j'en étais heureux aussi, je sentais que je rejoignais la communauté des hommes, ces gens pour lesquels je travaillais mais dont j'avais été tant séparé. Plusieurs jours de suite, dans le tramway, je remarquai une belle femme blonde qui prenait la même ligne que moi. Elle avait un visage tranquille et grave, dont je notai d'abord la bouche, surtout la lèvre supérieure, deux ailes musclées et agressives. Sentant mon regard, elle m'avait regardé: sous des sourcils en arche haute et fine, elle avait les yeux foncés, presque noirs, asymétriques et assyriens (mais sans doute cette dernière comparaison m'est-elle simplement venue à l'esprit par assonance). Debout, elle se tenait à une courroie, et me fixait avec un regard calme, sérieux. J'avais l'impression de l'avoir déjà aperçue quelque part, à tout le moins son regard, mais je ne pouvais me rappeler où. Le lendemain, elle m'adressa la parole: «Bonjour. Vous ne vous souvenez pas de moi, ajouta-t-elle, mais nous nous sommes déjà vus. À la piscine». Il s'agissait de la jeune femme appuyée sur le rebord du bassin. Je ne la voyais pas tous les jours; lorsque je la voyais, je la saluais aimablement, et elle souriait, doucement Le soir, je sortais plus souvent: j'allais dîner avec Hohenegg, que je présentai à Thomas, je revoyais d'anciens camarades d'université, je me laissais inviter à des soupers et des petites fêtes où je buvais et bavardais avec plaisir, sans horreur, sans angoisse. C'était la vie normale, la vie de tous les jours, et après tout, cela aussi valait la peine d'être vécu.

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