Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
La nonante et deusiesme nouvelle, d’une bourgeoise mariée qui estoit amoureuse d’ung chanoine, laquelle, pour plus couvertement aller vers le dit chanoine, s’accointa d’une sienne voisine; et de la noise et debat qui entre elles sourdit pour l’amour du mestier dont elles estoient, comme vous orrez cy après.
La nonante et troisiesme nouvelle, d’une gente femme mariée qui faignoit à son mary d’aler en pelerinaige pour soy trouver avec le clerc de la ville, son amoureux, avec lequel son mary la trouva; et de la manière qu’il tint quant ensemble les vit faire le mestier que vous savez.
La nonante et quatriesme nouvelle, d’ung curé qui portoit courte robe comme font ces galans à marier; pour laquelle cause il fut cité devant son juge ordinaire, et de la sentence qui en fut donnée; aussi la deffense qui lui fut faicte, et des autres tromperies qu’il fist après, comme vous orrez plus à plain.
La nonante et cinquiesme nouvelle, d’ung moyne qui faignit estre trèsfort malade et en dangier de mort, pour parvenir à l’amour d’une sienne voisine, par la manière qui cy après s’ensuit.
La nonante et sisiesme nouvelle, d’ung simple et riche curé de villaige, qui par sa simplesse avoit enterré son chien ou cymetière; pour laquelle cause il fut cité par devant son evesque; et comme il bailla la somme de cinquante escuz d’or au dit evesque; et de ce que l’evesque luy en dit, comme pourrés ouyr cy dessoubz.
La nonante et septiesme nouvelle, par monseigneur de Launoy, d’une assemblée de bons compaignons faisant bonne chère à la taverne et buvans d’autant et d’autel, dont l’un d’iceulx se combatit à sa femme, quant en son hostel fut retourné, comme vous orrez.
La nonante et huitiesme nouvelle, par l’acteur, d’un chevalier des marches de France, lequel avoit de sa femme une fille, belle damoiselle eagée de xv à xvij ans ou environ; mais, pour ce que son père la vouloit marier à ung ancien chevalier, elle s’en alla avec ung aultre jeune chevalier, son serviteur en amours, en tout bien et honneur. Et comment, par merveilleuse fortune, ilz finirent tous deux piteusement, comme vous orrez.
La nonante et nefviesme nouvelle, par Philipe de Loan, d’un evesque d’Espaigne qui par defaulte de poisson mengea deux perdriz en ung vendredi; et comment il dist à ses gens qu’il les avoit convertiz par parolles de char en poisson, comme cy dessous vous sera recordé.
La centiesme et derrenière de ces nouvelles, par l’acteur, d’un riche marchant de la cité de Jennes, qui se maria à une belle et jeune fille, laquelle, pour la longue absence de son mary, et par son mesme advertissement, manda quérir ung sage clerc pour la secourir de ce dont elle avoit mestier; et de la response qu’il luy donna, comme cy après pourrez ouyr.
[Décoration]
LA PREMIÈRE NOUVELLE.
En la ville de Valenciennnes eut naguères ung notable bourgois, en son temps receveur de Haynau, lequel entre les autres fut renommé de large et discrète prudence, et entre ses loables vertuz celle de liberalité ne fut pas la maindre, car par icelle vint en la grace des princes, seigneurs et aultres gens de tous estaz. En ceste eureuse felicité Fortune le maintint et soustint jusques en la fin de ses jours. Devant et après que la mort l’eust destaché de la chayne qui à mariage l’accouploit, le bon bourgois cause de ceste histoire n’estoit point si mal logé en la dicte ville que ung bien grand maistre ne se tenist pour content et honoré d’avoir ung tel logis. Et entre les desirez et loez edifices, sa maison descouvroit sur pluseurs rues; et de fait avoit une petite posterne vis à vis de laquelle demouroit ung bon compaignon qui trèsbelle femme et gente avoit et encores en meilleur point. Et, comme il est de coustume, les yeulx d’elle, archiers du cueur, descochèrent tant de flèches en la personne dudit bourgois que sans prochain remède son cas n’estoit pas maindre que mortel. Pour laquelle chose seurement obvier, trouva par pluseurs et subtiles fassons que le bon compaignon, mary de ladicte gouge, fut son amy trèsprivé et familier; et tant que pou de disners, de souppers, de bancquetz, de baings d’estuves, et aultres telz passetemps, en son hostel et ailleurs, ne feissent jamais sans sa compaignie. Et à ceste occasion se tenoit nostre compaignon bien fier et encores autant eureux. Quand nostre bourgois, plus subtil que ung regnard, eust gaigné la grace du compaignon, bien pou se soucya de parvenir à l’amour de sa femme; et en pou de jours tant et si trèsbien laboura que la vaillant femme fut contente d’oyr et entendre son cas. Et, pour y bailler remède convenable, ne restoit mais que temps et lieu; et fut à ce menée qu’elle luy promist que, tantost que son mary iroit quelque part dehors pour sejourner une nuit, elle incontinent l’en advertiroit. A chef de peche, ce desiré jour fut assigné, et dist le compaignon à sa femme qu’il s’en alloit à ung chasteau loingtain de Valenciennes environ trois lieues, et la chargea de bien se tenir à l’ostel et garder la maison, pource que ses affaires ne povoient souffrir que celle nuyt il retournast. S’elle en fut bien joyeuse, sans en faire semblant en paroles, en manière, ne aultrement, il ne le fault jà demander. Il n’avoit pas cheminé une lieue quand le bourgois sceut ceste adventure de pieça desirée. Il fist tantost tirer les baings, chauffer les estuves, faire pastez, tartres et ypocras, et le surplus des biens de Dieu, si largement que l’appareil sembloit ung droit desroy. Quand vint sur le soir, la posterne fut desserrée, et celle qui pour la nuit le guet y devoit saillit dedans; et Dieu scet s’elle ne fut pas trèsdoulcement receue. Je passe en bref, et espère plus qu’ilz ne firent pluseurs devises d’entre ceulx qui n’avoient pas eue ceste eureuse journée à leur première volunté. Après ce que en la chambre furent descenduz, tantost se boutèrent ou baing, devant lequel le beau soupper fut en haste couvert et servy. Et Dieu scet qu’on y beut d’autant et souvent et largement. Des vins et viandes parler ne seroient que redittes; et, pour trousser le compte court, faulte n’y avoit que du trop. En ce trèsglorieux estat se passa la pluspart de ceste doulce et courte nuyt: baisiers donnez, baisiers renduz, tant et si longuement que chacun ne desiroit que le lit. Tandiz que ceste grande chière se faisoit, et veez cy jà retourné de son voyage bon mary, non querant ceste sa bonne adventure, qui heurte bien fort à l’huys de la chambre. Et, pour la compaignie qui y estoit, l’entrée du prinsault luy fut refusée jusques ad ce qu’il nommast son parain. Adonc il se nomma hault et cler, et bien l’entendirent et cogneurent sa bonne femme et le bourgois. Elle fut tant fort esserrée à la voix de son mary que à pou que son loyal cueur ne failloit; et ne savoit jà plus sa contenance, si le bon bourgois et ses gens ne l’eussent reconfortée. Le bon bourgoys, tout asseuré, et de son fait trèsadvisé, la fist bien à haste coucher, et au plus près d’elle se bouta, et luy chargea bien qu’elle se joignist près de luy et caichast le visage qu’on n’en puisse rien appercevoir. Et, cela fait au plus bref qu’on peut, sans soy trop haster, il commenda ouvrir la porte. Et le bon compaignon sault dedans la chambre, pensant en soy que aucun mistère y avoit, qui devant l’huys l’avoit retenu. Et, quand il vit la table chargée de vins et de grandes viandes, ensemble le beau baing très bien paré, et le bourgois en très beau lit encourtiné avec sa secunde personne, Dieu scet s’il parla hault et blasonna bien les armes de son bon voisin. Or l’appelle ribauld, après loudier, après putier, après yvroigne; et tant bien le baptise que tous ceulx de la chambre et luy avec s’en rioient bien fort. Mais sa femme à ceste heure n’avoit pas ce loisir, tant estoient ses lèvres empeschées de se joindre près de son amy nouvel. «Ha! dist-il, maistre houllier, vous m’avez bien celée ceste bonne chére; mais, par ma foy, si je n’ay esté à la grande feste, si fault-il bien qu’on me monstre l’espousée.» Et à cest cop, tenant la chandelle en sa main, se tire près du lit; et jà se vouloit avancer de hausser la couverture soubz laquelle faisoit grand penitence en silence sa très parfecte et bonne femme, quand le bourgois et ses gens l’en gardèrent; dont il ne se contentoit pas, mais à force, malgré chascun, toujours avoit la main au lit. Mais il ne fut pas maistre lors, ne creu de faire son vouloir, et pour cause. Mais ung appoinctement trèsgracieux et bien nouveau au fort le contenta, qui fut tel: le bourgois fut content que luy monstrast à descouvert le derrière de sa femme, les rains et les cuisses, qui blanches et grosses estoient, et le surplus bel et honeste, sans rien decouvrir ne veoir du visage. Le bon compagnon, tousjours la chandelle en sa main, fut assez longuement sans dire mot. Et, quand il parla, ce fut en loant beaucop la trèsgrande beaulté de ceste sa femme; et afferma par ung bien grand serment que jamais n’avoit veu chose si trèsbien ressembler le cul de sa femme; et, s’il ne fust bien seur qu’elle fust à son hostel à ceste heure, il diroit que c’est elle! Elle fut tantost recouverte, et il se tire arrière, assez pensif; mais Dieu scet si on luy disoit bien, puis l’un, puis l’aultre, que c’estoit de luy mal cogneu, et à sa femme pou d’honneur porté, et que c’estoit bien aultre chose, comme cy après il pourra veoir. Pour refaire les yeulx abusez de ce pouvre martir, le bourgois commenda qu’on le feist seoir à la table, où il reprint nouvelle ymaginacion par boire et menger largement du demourant du soupper de ceulx qui entretant ou lit se devisoient à son grand prejudice. L’eure vint de partir, et donna la bonne nuyt au bourgois et à sa compaignie; et pria moult qu’on le boutast hors de leans par la posterne, pour plustost trouver sa maison. Mais le bourgois lui respondit qu’il ne saroit à ceste heure trouver la clef; pensoit aussi que la serure fust tant enrouillée qu’on ne la pourroit ouvrir, pour ce que nulle foiz ou pou souvent s’ouvroit. Il fut au fort content de saillir par la porte de devant et d’aller le grand tour à sa maison; et, tantdiz que les gens du bourgois le conduisoient vers la porte, tenant le boc en l’eaue pour deviser, la bonne femme fut vistement mise sur piez, et en pou d’heure habillée et lassée de sa cotte simple, son corset en son bras, et venue à la posterne; ne fist que ung sault en sa maison, où elle attendoit son mary, qui le long tour venoit, trésadvisée de son fait et de ses manières qu’elle devoit tenir. Véez cy nostre homme, voyant encores la lumière en sa maison, hurte à l’huys assez rudement. Et sa bonne femme, qui mesnageoit par léans, en sa main tenant ung ramon, demande ce qu’elle bien scet: «Qui est-ce là?» Et il respond: «C’est vostre mary.—Mon mary! dist-elle: mon mary n’est-ce pas; il n’est pas en la ville.» Et il hurte de rechef et dit: «Ouvrez, ouvrez, je suis vostre mary.—Je cognois bien mon mary, dit-elle; ce n’est pas sa coustume de soy enclorre si tard, quand il seroit en la ville; allez ailleurs, vous n’estes pas bien arrivé; ce n’est point séans qu’on doit hurter à ceste heure.» Et il hurte pour la tierce, et l’appella par son nom, une foiz, deux foiz. Et adonc fist-elle aucunement semblant de le cognoistre, en demandant dont il venoit à ceste heure. Et pour response ne bailloit aultre que: «Ouvrez, ouvrez!»—«Ouvrez, dit-elle, encores n’y estes-vous pas, meschant houllier? Par la force sainte Marie, j’aymeroie mieulx vous veoir noyer que séans vous bouter. Alez coucher en mal repos dont vous venez.» Et lors bon mary de se courroucer; et fiert tant qu’il peut de son pié contre la porte, et semble qu’il doit tout abatre, et menace sa femme de la tant batre que c’est rage, dont elle n’a guères grand paour; mais au fort, pour abaisser la noise et à son aise mieulx dire sa volunté, elle ouvrit l’huys, et, à l’entrée qu’il fist, Dieu scet s’il fut servy d’une chére bien rechignée, et d’un agu et bien enflambé visage. Et, quand la langue d’elle eut povoir sur le cueur trèsfort chargé d’ire et de courroux, par semblant les parolles qu’elle descocha ne furent pas mains trenchans que rasoirs de Guingant bien affillez. Et entre aultres choses fort luy reproucha qu’il avoit par malice conclu ceste faincte allée pour l’esprouver, et que c’estoit fait d’un lasche et recreant courage d’homme, indigne d’estre allyé à si preude femme comme elle. Le bon compaignon, jà soit ce qu’il fust fort courroucé et mal meu par avant, toutesfoiz, pour ce qu’il voit son tort à l’oeil et le rebours de sa pensée, refraint son ire, et le courroux qu’en son cueur avoit conceu, quand à sa porte tant hurtoit, fut tout à coup en courtois parler converty. Car il dit pour son excuse, et pour sa femme contenter, qu’il estoit retourné de son chemin pource qu’il avoit oublyé la lettre principale touchant le fait de son voyage. Sans faire semblant de le croire, elle recommence sa grande legende dorée, luy mettant sus qu’il venoit de la taverne et des estuves et des lieux deshonnestes et dissoluz, et qu’il se gouvernoit mal en homme de bien, maudisant l’eure qu’oncques elle eut son accointance, ensemble et sa trèsmaudicte allyance. Le pouvre désolé, cognoissant son cas, voyant sa bonne femme trop plus qu’il ne voulsist troublée, helas! et à sa cause, ne savoit que dire. Si se prend à meiser, et, à chef de sa meditacion, se tire près d’elle, plorant, ses genoulz tout en bas sur la terre, et dist les beaulx motz qui s’ensuyvent: «Ma trèschère compaigne et trèsloyale espouse, je vous requier et prie, ostez de vostre cueur tout courroux que avez vers moy conceu, et me pardonnez au surplus ce que je vous puis avoir meffait. Je cognois mon tort, je cognois mon cas, et viens naguères d’une place où l’on faisoit bonne chère. Si vous ose bien dire que cognoistre vous y cuidoye, dont j’estoye trèsdesplaisant. Et pour ce que à tort et sans cause, je le confesse, vous avoie suspessonnée d’estre aultre que bonne, dont me repens amerement, je vous supplie et de rechef que tout aultre passé courroux, et cest icy, vous obliez, vostre grace me soit donnée, et me pardonnez ma folie.» Le maltalant de nostre bonne gouge, voyant son mary en bon ploy et à son droit, ne se monstra meshuy si aspry ne si venimeux: «Comment, dist-elle, villain putier, si vous venez de vos trèsinhonestes lieux et infames, est-il dit pourtant que vous devez oser penser ne en quelque fasson croire que vostre preude femme les daignast regarder?—Nenny, par Dieu; helas! ce sçay-je bien, m’amye; n’en parlez plus, pour Dieu», dist le bon homme. Et de plus belle vers elle s’incline, faisant la requeste pieça trop dicte. Elle, jasoit qu’encores marrye et enragée de ceste suspicion, voyant la parfecte contrition du bon homme, cessa son dire, et petit à petit son troublé cueur se remist à nature, et pardonna, combien que à grand regret, après cent mille seremens et autant de promesses, à celuy qui tant l’avoit grevé. Et par ce point à mains de crainte et de regret se passa maintesfois depuis ladicte posterne, sans ce que l’embusche fust jamais descouverte à celuy à quy plus touchoit. Et ce souffise quant à la première histoire.
LA SECUNDE NOUVELLE,
PAR MONSEIGNEUR.
En la maistresse ville d’Angleterre, nommée Londres, assez hantée et congneue de pluseurs gens, n’a pas long temps demouroit ung riche et puissant homme qui marchant et bourgois estoit, qui entre ses riches bagues et tresors innombrables s’esjoissoit plus enrichy d’une belle fille que Dieu luy avoit envoyée que du bien grand surplus de sa chevance, car de bonté, beaulté, et genteté, passoit toutes les filles d’elle plus eagées. Et ou temps que ce très eureux bruyt et vertueuse renommée d’elle sourdoit, en son quinziesme an ou environ, Dieu scet si pluseurs gens de bien desiroient et pourchassoient sa grace par plusieurs et toutes fassons en amours acoustumées, qui n’estoit pas ung plaisir petit au père et à la mère d’elle. Et à ceste occasion de plus en plus croissoit en eulz l’ardent et paternel amour que à leur trèsbelle et trèsamée fille portoient. Advint toutesfois, ou car Dieu le permist, ou car Fortune le voult et commenda, envieuse et mal contente de la prosperité de celle belle fille, ou de ses parens, ou de tous deux ensemble, ou espoir par une secrète cause et raison naturelle, dont je laisse l’inquisition aux philosophes et medicins, qu’elle cheut en une desplaisante et dangereuse maladie que communement l’on appelle broches. La doulce maison fut trèslargement troublée, quand en la garenne que plus chère tenoient lesdictz parens, avoient osé lascher les levriers et limiers à ce desplaisant mal, et que plus est, toucher sa proye en dangereux et dommageable lieu. La pouvre fille, de ce grand mal toute affolée, ne scet sa contenance que de plourer et souspirer. Sa trèsdolente mère est si trèsfort troublée que d’elle il n’est rien plus desplaisant; et son trèsennuyé père destort ses mains, ses cheveux detire, pour la grand rage de ce nouvel courroux. Que vous diray-je? toute la grand triumphe qui en cest hostel souloit comblement abunder est par ce cas abatue et ternye, et en amère et subite tristece à la male heure converty. Or viennent les parens, amys et voisins de ce dolent hostel visiter et conforter la compaignie; mais pou ou rien y prouffite, car de plus en plus est aggressée et opprimée la pouvre fille de ce mal. Or vient une matrone qui moult et trop enquiert de ceste maladie; et fait virer et revirer puis çà, puis là, la trèsdolente paciente, à trèsgrand regret, Dieu le scet, et puis la medecine de cent mille fassons d’herbes; mais riens; plus vient avant et plus empire; c’est force que les medicins de la ville et d’environ soient mandez, et que la pouvre fille descouvre son trèspiteux cas. Or sont venuz maistre Pierre, maistre Jehan, maistre cy, maistre là, tant de phisiciens que vous vouldrez, qui veullent veoir la paciente ensemble, et les parties du corps à descouvert où ce maudit mal de broches s’estoit, helas! longuement embusché. Ceste pouvre fille, autant prinse et esbahie que si à la mort fust adjugée, ne se vouloit accorder nullement qu’on la meist en fasson que son mal fust apperceu, mesmes amoit plus cher morir que ung tel secret fust à nul homme decelé. Ceste obstinée volunté ne dura pas gramment, quand père et mère vindrent, qui pluseurs remonstrances luy firent, comme de dire qu’elle pourroit estre cause de sa mort, qui n’est pas ung petit peché, et pluseurs aultres mistères trop longs à racompter. Finablement, trop plus pour à père et à mère obéir que pour crainte de sa mort vaincue, la pouvre fille se laissa ferrer; et fut mise sur une cousche, les dens dessoubz, et son corps tant et si trèsavant descouvert que les medicins virent apertement le grant meschef qui fort la tormentoit. Ilz ordonnèrent son regime, font faire aux apothicaires clistères, pouldres, oignemens, et le surplus que bon leur sembla; et elle prend et fait tout ce qu’on voult pour recouvrer santé. Mais rien n’y vault, car il n’est tour ne engin que les dictz medecins sachent pour alleger quelque pou de ce destresseux mal, ne en leurs livres n’ont veu ne accoustumé, que si trèsfort la pouvre fille empire avecques l’ennuy qu’elle s’en donne que autant semble morte que vive. En ceste aspre doleur et langueur forte se passèrent mains jours. Et comme le père et la mère, parens et voisins s’enqueroient par tout pour l’allegence de la fille, fut rencontré ung ancien cordelier qui borgne estoit, et en son temps avoit veu moult de choses, et de sa principale science se mesloit fort de medicine, dont sa presence fut plus agreable aux parens de la paciente, laquel, helas! à tant de regret que dessus, regarda tout à son beau loisir, et se fist fort de la garir. Pensez qu’il fut trèsvoluntiers oy, et tant que la dolente assemblée, qui de lyesse pieça bannye estoit, fut à ce point quelque pou consolée, esperant l’effect sortir tel que à sa parolle le touchoit. Il part de léans, et prend jour à demain de retourner pourveu et garny de medicine si trèsvertueuse qu’elle en pou d’heure effacera la grand douleur et le martire qui debrise et gaste la pouvre paciente. La nuyt fut beaucop longue, attendant ce jour desiré; neantmains passèrent tant d’heures à quelque peine que ce fust, que nostre bon cordelier fut acquitté de sa promesse par soy rendre devers la paciente à l’heure assignée. S’il fut bien doulcement et autretant joyeusement receu, pensez que oy. Et quand vint l’heure qu’il voult besoigner et la paciente mediciner, on la print comme autrefois, et sur la cousche tout au plus bel qu’on peut fut à bouchons couschée, et son derrière descouvert assez avant, lequel fut incontinent par matrones d’ung beau blanc drap de linge garny, tapissé et armé; et à l’endroit du secret mal fut fait ung beau pertus, par le quel damp cordelier le povoit apertement choisir. Il regarde ce mal puis d’un costé, puis d’aultre; maintenant le touche d’un doy tant doulcement, une aultre foiz y souffle la pouldre dont mediciner la vouloit; or regarde le tuyau dont il voult souffler ladicte pouldre par dessus et dedans le mal; ore retourne arrière et jette l’oeil de rechef sur ce dit mal, et ne se peut saouler de assez regarder. A chef de peche, il prend sa pouldre à la main gauche, mise en ung beau petit vaisseau plat, et de l’aultre son tuyau que emplir vouloir de la dicte pouldre, et comme il regardoit trèsententivement et de trèsprès par ce pertus et à l’environ le destresseux mal de la pouvre fille, si ne se peut elle contenir, voyant l’estrange fasson de regarder à tout ung oeil de nostre cordelier, que force de rire ne la surprint, qu’elle cuida longuement retenir; mais si mal, helas! luy advint, que ce ris à force retenu fut converty en ung sonnet dont le vent retourna si très à point la pouldre que la pluspart il fist voler contre le visage et sur l’oeil de ce bon cordelier, lequel sentent ceste doleur, habandonna tantost et vaissel et tuyau; et à peu qu’il ne cheut à la renverse, tant fut fort effrayé. Et quand il reut son sang, il met tout à haste la main à son oeil, soy plaignant durement, disant qu’il estoit homme deffait et en dangier de perdre ung bon oeil qu’il avoit. Il ne mentit pas, car en pou de jours la pouldre, qui corrosive estoit, luy gasta et mengea l’oeil, et par ce point aveugle fut et demoura. Si se fist guider et mener ung jour jusques à l’ostel où il conquist ce beau butin; et firent tant ses guides qu’ilz parlèrent au maistre de léans, auquel il remonstra son piteux cas, priant et requerant, ainsi que droit le porte, qu’il luy baille et assigne, ainsi que à son estat appartient, sa vie honnorablement. Le bourgois luy respondit que de ceste son adventure beaucop luy desplaisoit, combien que en rien il n’en soit cause, n’en quelque fasson que ce soit chargé ne s’en ient. Trop bien est il content pour pitié et aumosne luy faire quelque gracieuse aide d’argent, pource qu’il avoit entrepris de garir sa fille, ce qu’il n’a pas fait; car à luy ne veult en riens estre tenu; luy veult bailler autant en somme que s’il eust sa fille en santé rendue, non pas, comme dit est, qu’il soit tenu de ce faire. Damp cordelier, non content de ceste offre, demande qu’il luy assigne sa vie, remonstrant tout premier comme la fille l’avoit aveuglé en sa presence et d’aultres pluseurs, et à ceste occasion estoit privé de la digne et trèssaincte consecracion du precieux corps de Jhésus, du saint service de l’Eglise, et de la glorieuse inquisicion des docteurs que escript ilz ont sur la saincte Escripture; et par ce point de predicacion plus ne povoit servir le peuple, qui estoit sa totale destruction, car mendiant estoit, et non fondé sinon sur aumosnes, que plus conquester il ne povoit. Quelque chose qu’il allègue ne remonstre, il ne peut finer d’aultre response que ceste presente. Si se tira par devers la justice du parlement du dit Londres, devant lequel fut baillé jour à nostre homme dessus dit. Et quand vint l’heure de plaider sa cause par ung bon advocat bien informé de ce qu’il devoit dire, Dieu scet que pluseurs se rendirent au consistoire pour oyr ce nouvel procès, qui beaucop pleut aux seigneurs du dit parlement, tant pour la nouvelleté du cas que pour les allegations et argumens des parties devant eulz debatans, qui non accoustumées mais plaisantes estoient. Ce procès tant plaisant et nouveau, affin qu’il fust de pluseurs gens congneu, fut en suspens tenu et maintenu assez et longuement; non pas que à son tour de rolle ne fust bien renvoyé et mis en jeu, mais le juger fut differé jusques à la fasson de cestes. Et par ce point celle qui auparavant par sa beauté, bonté et genteté congneue estoit de pluseurs gens, devint notoire à tout le monde par ce mauldit mal de broches, dont en la fin fut garie, ainsi que puis me fut compté.
LA TROYSIESME NOUVELLE,
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
En la duché de Bourgoigne eut naguères ung gentil chevalier dont l’ystoire presente passe le nom, qui maryé estoit à une belle et gente dame. Et assez près du chasteau où le dit chevalier faisoit residence demouroit ung musnier, pareillement à une belle, gente et jeune femme marié. Advint une fois entre les aultres que comme le chevalier, pour passer temps et prendre son esbatement, se pourmenast à l’environ de son hostel et du long de la rivière sur laquelle estoient assis lesdictz hostel et molin du dit musnier, qui à ce coup n’estoit pas à l’ostel, mais à Dijon ou à Beaune, il perceut et choisit la femme du dit musnier portant deux cruches et retournant de la rivière de quérir de l’eaue. Si s’avança vers elle et doulcement la salua; et elle, comme sage et bien aprinse, luy fist honneur et la reverence comme il appartenoit. Nostre chevalier, voyant ceste musnière trèsbelle et en bon point, mais de sens assez escharsement hourdée, s’approucha de bonnes et luy dist: «Certes, m’amye, j’apperçoy bien que vous estes malade et en grand péril.» Et à ces parolles la musnière s’approucha et dist: «Helas! monseigneur, et que me fault il?—Vrayement, m’amye, j’apperçoy bien que si vous cheminez guères avant, que vostre devant est en trèsgrand dangier de cheoir; et vous ose bien dire que vous ne le porterez guères longuement qu’il ne vous chiège, tant m’y cognois-je.» La simple musnière, oyant les parolles de monseigneur, devint très ebahie et courroucée, ebahie comment monseigneur povoit savoir ne veoir ce meschef advenir, et courroucée d’oyr la perte du meilleur membre de son corps; et dont elle se servoit le mieulx, et son mary aussi. Si respondit: «Helas! monseigneur, et que dictes vous et à quoy congnoissez vous que mon devant est en dangier de cheoir? Il me semble qu’il tient tant bien.—Dya, m’amye, respondit monseigneur, suffise vous à tant, et soiez seure que je vous dy la verité, et ne seriez pas la première à qui le cas est advenu.—Helas! dist-elle, monseigneur, or suis je bien femme deffaicte, deshonorée et perdue; et que dira mon mary, nostre Dame! quand il saura ce meschef? Il ne tiendra plus comte de moi.—Ne vous desconfortez que bien à point, m’amye, dist monseigneur; encores n’est pas le cas advenu: aussi il y a de beaulx remèdes.» Quand la jeune musnière oyt qu’on trouveroit bien remède en son fait, le sang luy commence à revenir; et, ainsi qu’elle scet, prie à monseigneur, pour Dieu! que de sa grace luy veille enseigner qu’elle doit faire pour garder ce pouvre devant de cheoir. Monseigneur, qui trèscourtois et gracieux estoit, mesmement tousjours vers les dames, luy dist: «M’amye, pource que vous estes belle fille et bonne, et que j’ayme bien vostre mary, il me prend pitié et compassion de vostre fait; si vous enseigneray comment vous garderez vostre devant.—Helas! monseigneur, je vous en mercy, et certes vous ferez une euvre bien meritoire, car autant me vauldroit non estre que de vivre sans mon devant. Et que doy je dont faire, monseigneur?—M’amye, dist-il, affin de garder vostre devant de cheoir, le remède si est que plus tost et souvent que pourrez le facez recoigner.—Recoigner, monseigneur? et qui le saroit faire? A qui me fauldroit il parler pour bien faire ceste besoigne?—Je vous diray, m’amye, respondit monseigneur, pource que je vous ay advertye de vostre meschef, qui trèsprochain et gref estoit, et aussi du remède necessaire pour obvier aux inconveniens qui sourdre pourroient à l’occasion de vostre cas, dont je suis seur que bon gré m’en saurez, je suis content, affin de plus en plus nourrir amour entre nous deux, vous recoigner vostre devant, et le vous rendrai en tel et si trèsbon estat que par tout le pourrez seurement porter, sans avoir crainte ne doubte que jamais il vous puisse cheoir; et de ce me fais je bien fort.» Si nostre musnière fut bien joyeuse, il ne le fault pas dire ne demander, qui mettoit trèsgrand peine du peu de sens qu’elle avoit de souffisaument mercier monseigneur. Si marchèrent tant, monseigneur et elle, qu’ilz vindrent au molin, où ilz ne furent guères sans mettre la main à l’euvre, car monseigneur, par sa courtoisie, d’un oustil qu’il avoit recoigna en peu d’heure troys ou quatre foiz le devant de nostre musnière, qui trèslyée et joyeuse en fut. Et après que l’euvre fut ployé, et de devises ung millier, et jour assigné d’encores ouvrer à ce devant, monseigneur part, et tout le beau pas s’en retourna à son hostel. Au jour nommé se rendit monseigneur vers la musnière, et, en la fasson que dessus, le mieulx qu’il peut il s’employa à recoigner ce devant; et tant et si bien y ouvra, par continuacion de temps, que ce devant fut trèstout asseuré et tenoit trèsferme et bien. Pendent le temps que nostre chevalier recoignoit et chevilloit le devant de ceste musnière, le musnier retourna de sa marchandise et fist grand chère, et aussi fist sa femme. Et comme ilz eurent devisé de leurs affaires et besoignes, la trèssage musnière va dire à son mary: «Par ma foy, sire, nous sommes bien tenuz à monseigneur de ceste ville.—Voire, m’amye, dist le musnier, en quelle fasson?—C’est bien raison que le vous dye, affin que le sachez remercier, car vous y estes bien tenu. Il est vray que tantdiz qu’avez esté dehors, monseigneur passoit par devant nostre maison une foiz que à tout deux cruches alloye à la rivière; il me salua, si feis je luy, et comme je marchoie, il apperceut, ne sçay comment, que mon devant ne tenoit comme rien, et qu’il estoit en trop grand adventure de cheoir; et le me dist de sa grace, dont je fus si trèsesbahie, voire, par Dieu! autant courroucée que si tout le monde fust mort. Le bon seigneur, qui me veoit en ce point lamenter, en eut trèsgrand pitié; et de fait il m’enseigna ung bon remède pour me garder de ce mauldit dangier. Et encores me fist il bien plus, ce qu’il n’eust pas fait à une aultre, car le remède dont il m’advertit, qui estoit de faire recoigner et recheviller mon devant, affin de le garder de cheoir, lui mesmes le mist à execucion; qui luy fut trèsgrand peine et en sua pluseurs foiz, pource que mon cas requeroit d’estre souvent visité. Que vous diray je plus? il s’en est tant bien acquitté que jamais ne luy saurions desservir. Par ma foy, il m’a tel jour de ceste sepmaine recoigné les trois, les quatre fois, ung aultre deux, ung aultre trois; il ne m’a jamais laissée tant que j’aye esté toute garie; et si m’a mise en tel estat que mon devant tient à ceste heure aussi bien et fermement que celui de femme de nostre ville.» Le musnier, oyant cette adventure, ne fist pas semblant par dehors tel que dedans son cueur portoit, mais, comme s’il fust bien joyeux, dist à sa femme: «Or çà, m’amye, je suis bien joyeux que monseigneur nous a fait ce plaisir, et se Dieu plaist, quand il sera possible, je feray autant pour luy. Mais toutes foiz, pource que vostre cas n’estoit pas bien honeste, gardez vous bien d’en rien dire à personne, et aussi, puis que vous estes bien garie, il n’est jà mestier que vous traveillez plus monseigneur.—Vous n’avez garde, dist la musnière, que j’en sonne jamais ung mot, car aussi le me deffendit bien monseigneur.» Nostre musnier, qui estoit gentil compaignon, ramentevoit souvent en sa teste la courtoisie que monseigneur luy avoit faicte, et se conduisit si bien et si sagement que oncques mon dit seigneur ne se perceut qu’il se doubtast de la tromperie qu’il luy avoit faicte, et cuidoit en soy mesmes qu’il n’en sceust rien. Mais, helas! si faisoit, et n’avoit ailleurs son cueur, son estude, ne tous ses pensers, que à se venger de luy, s’il savoit, en fasson telle ou semblable qu’il deceust sa femme. Et tant fist par son engin, qui point oyseux n’estoit, qu’il advisa une manière par laquelle bien luy sembloit, s’il en povoit venir à chef, que monseigneur raroit beurre pour oeufs. A chef de peche, pour aucuns affaires qui survindrent à monseigneur, il monta à cheval et print de madame congé bien pour ung moys, dont nostre musnier ne fut pas moyennement joyeux. Ung jour entre les aultres, madame eut volunté de se baigner, et fist tirer le baing et chauffer les estuves en son hostel à part, ce que nostre musnier sceut trèsbien, pource qu’il estoit assez familier léans; si s’advisa de prendre ung beau brochet qu’il avoit en sa fosse, et vint au chasteau pour le presenter à madame. Aucunes femmes de madame vouloient prendre le brochet, et de par le musnier en faire present à madame; mais le musnier trèsbien les en garda, et dist qu’il le voloit luy mesme à madame presenter, ou vraiement qu’il le remporteroit. Au fort, pource qu’il estoit comme de léans et joyeux homme, madame le fist venir, qui dedans son baing estoit. Le gracieux musnier fist son present, dont madame le mercya, et le fist porter en la cuisine et mectre à point pour le soupper. En entretant que madame au musnier devisoit, il apperceut sur le bout de la cuve ung trèsbeau dyamant et gros qu’elle avoit osté de son doy, doubtant de l’eaue le gaster. Si le crocqua si simplement qu’il ne fut de ame apperceu; et quand il vit son point, il donna la bonne nuyt à madame et à sa compaignie, et s’en retourne à son molin, pensant au surplus de son affaire. Madame, qui faisoit grand chère avecques ses femmes, voyant qu’il estoit desjà bien tard et heure de soupper, abandonna le baing et en son lit se bouta. Et comme elle regardoit ses braz et ses mains, elle ne vit point son dyamant; si appella ses femmes et leur demande ce dyamant, et à laquelle elle l’avoit baillé. Chacune dist: «Ce ne fut pas à moy.—Ne à moy.—Ne à moy aussi.» On cherche hault et bas, dedans la cuve, sur la cuve, et partout; mais rien n’y vault, on ne le peut trouver. La queste de ce dyamant dura longuement, sans qu’on en sceust oyr nouvelle, dont madame se donnoit bien mauvais temps, pource qu’il estoit meschantement perdu et en sa chambre. Et aussi monseigneur luy donna le jour de ses espousailles, si l’en tenoit beaucop plus cher. On n’en savoit qui mescroire, ne à qui le demander, dont grand dueil sourd par léans. L’une des femmes s’advisa et dist: «Ame n’est céans entré que nous qui y sommes et le musnier; si me sembleroit bon qu’il fust mandé.» On le mande, et il y vint. Madame, si trèscourroucée et si desplaisante que plus ne povoit, demanda au musnier s’il n’avoit pas veu son dyamant. Et il, autant asseuré en bourdes que ung aultre à dire vérité, s’excusa trèshaultement, mesmes osa bien dire à madame s’elle le tenoit pour larron; à quoy elle respondit doulcement: «Certes, musnier, nenny; aussi ce ne seroit pas larrecin si vous aviez par esbatement mon dyamant emporté.—Madame, dist le musnier, je vous promectz par ma foy que de vostre dyamant ne sçay je nouvelles.» Adonc fut la compaignie bien simple, et madame specialement, qui en est si trèsdesplaisante qu’elle ne scet sa contenance que de gecter larmes à grande abundance, tant a regret de ceste verge. La triste compaignie se met au conseil pour savoir qu’il est de faire. L’une dit qu’il fault qu’il soit en la chambre, l’aultre dit qu’elle a serché par tout, et que impossible est qu’il y soit qu’on ne le trouvast, attendu que c’est une chose qui à ceste heure bien se monstre. Le musnier demande à madame s’elle l’avoit à l’entrée du baing, et elle dit que si. «S’il est ainsi, certainement, madame, veue la grande diligence qu’on a faicte de le querir sans en savoir nouvelle, la chose est bien estrange. Toutesfoiz, il me semble que s’il y avoit homme en ceste ville qui sceust donner conseil pour le retrouver, que je seroye celuy; et, pource que je ne vouldroye pas que ma science fust descouverte ne cogneue de pluseurs, il seroit expedient que je parlasse à vous à part.—A cela ne tiendra pas», dist madame. Si fist partir la compaignie, et au partir que firent les femmes dirent dame Jehanne, dame Ysabeau et Katherine: «Helas! musnier, que vous serez bon homme si vous faictes revenir ce dyamant.—Je ne m’en fays pas fort, dist le musnier; mais j’ose bien dire, s’il est possible de jamais le trouver, que j’en apprendray la manière.» Quand il se vit à part avec madame, il luy dist qu’il se doubtoit trèsfort et pensoit certainement, puisque à l’arriver au baing elle avoit son dyamant, qu’il ne fust sailly de son doy et cheut en l’eaue, et dedans son corps se bouté, attendu qu’il n’y avoit ame qui le voulsist retenir. Et la diligence faicte pour le trouver, si fist madame monter sur son lit, ce qu’elle eust voluntiers refusé si ce ne fust pour mieulx faire. Et après ce qu’il l’eut assez avant descouverte, fist comme manière de regarder çà et là, et dist: «Seurement, madame, le dyamant est entré en vostre corps.—Et dictes vous, musnier, que l’avez appercéu?—Oy, vrayement.—Helas! dit-elle, et comment le pourra l’on tirer?—Trèsbien, madame; je ne doubte pas que je n’en vienne bien à chef, s’il vous plaist.—Ainsi m’ayde Dieu, il n’est chose que je ne face pour le ravoir, dist madame; or vous avancez, beau musnier.» Madame, encores sur le lit couschée, fut mise par le musnier tout en telle fasson que monseigneur mettoit sa femme quand il luy recoignoit son devant, et d’un tel oustil fit il la tente pour querir et pescher le dyamant. Après les reposées de la première et deuxiesme queste que le musnier fist du dyamant, madame demande s’il l’avoit point senty. Et il dist que oy, dont elle fut bien joyeuse, et luy pria qu’il peschast encores tant qu’il l’eust trouvé. Pour abreger, tant fist le bon musnier qu’il rendit à madame son trèsbeau dyamant, dont trèsgrand joye vint par léans; et n’eut jamais musnier tant d’honneur ne d’avancement que madame et ses femmes luy donnèrent. Ce bon musnier, en la trèsbonne grace de madame après la trèsdesirée conclusion de sa haulte entreprinse, part de léans, et vint en sa maison sans soy vanter à sa femme de sa nouvelle adventure, dont il estoit plus joyeux que s’il eust tout le monde gaigné. La Dieu mercy, petit de temps après, monseigneur revint en sa maison, où il fut doulcement receu et de madame humblement bienvenu, laquelle, après pluseurs devises qui au lit se font, luy compta la trèsmerveilleuse adventure de son dyamant, et comment il fut de son corps par le musnier repesché; et, pour abregier, tout du long luy compta le procès, la fasson et la manière que tint le dit musnier en la queste du dit dyamant, dont il n’eut guères grand joye, mais se pensa que le musnier luy avoit baillée belle. A la première fois qu’il rencontra le bon musnier, il le salua haultement et dist: «Dieu gard, Dieu gard ce bon pescheur de dyamant!» A quoy le bon musnier respondit: «Dieu gard, Dieu gard ce recoigneur de cons!—Par nostre Dame! tu dis vray, dist le seigneur; tays toy de moy et si ferai-je de toy.» Le musnier fut content, et jamais plus n’en parla; non fist le seigneur, que je sache.
LA QUARTE NOUVELLE,
PAR MONSEIGNEUR.
Le roy estant naguères en sa ville de Tours, ung gentil compaignon escossois, archier de son corps et de sa grand garde, s’enamoura trèsfort d’une trèsbelle et gente damoiselle mariée et mercière, et, quand il sceut trouver temps et lieu, le mains mal qu’il peut compta son trèsgracieux et piteux cas, auquel ne fut pas bien respondu à son avantage, dont il n’estoit pas trop content ne joyeux. Neantmains, car il avoit la chose fort au cueur, ne laissa pas sa poursuite, ainçois de plus en plus et trèsaigrement pourchassa tant que la damoiselle, le voulant enchasser et donner le total congié, luy dist qu’elle advertiroit son mary du pourchaz deshoneste et damnable qu’il s’efforçoit d’eschever, ce qu’elle fist tout au long. Le mary, bon et sage, preu et vaillant, comme après vous sera compté, se courroussa amerement encontre l’Escossois qui deshonorer le vouloit et sa trèsbonne femme aussi; et, pour bien se venger de luy et à son aise et sans reprinse, commenda à sa femme que s’il retournoit plus à sa queste, qu’elle luy baillast et assignast jour, et, s’il estoit si fol que d’y comparoir, le blasme qu’il luy pourchassoit luy seroit cher vendu. La bonne femme, pour obéir au bon plaisir de son mary, dist que si feroit elle. Il ne demoura guères que le pouvre Escossois amoureux fist tant de tours qu’il vit en place nostre mercière, qui fut par luy humblement saluée, et de rechef d’amours si doulcement priée que les requestes du par avant devoient bien estre enterinées par la conclusion de ceste piteuse et derrenière; qui le oyoit, jamais femme ne fut plus loyalement obéye ne servye qu’elle seroit, si de sa grace vouloit passer sa trèshumble et raisonnable requeste. La belle mercière, recordant de la leczon que son mary luy bailla, voyant aussi l’heure propice, entre aultres devises et pluseurs excusations servans à son propos, bailla journée à l’Escossois au lendemain au soir de comparoir personnellement en sa chambre, pour en ce lieu luy dire plus celéement le surplus de son intencion et le grand bien qu’il luy vouloit. Pensez qu’elle fut haultement merciée, doulcement escoutée, et de bon cueur obéye de celuy qui, après ces nouvelles bonnes, laissa sa dame le plus joyeux que jamais il avoit. Quand le mary vint à l’ostel, il fut servy de prinsault comme l’Escossois fut léans, des parolles et grandes offres qu’il fist; et en conclusion, qui mieulx vault, comment il se rendra demain au soir devers elle en sa chambre. «Or le laissez venir, dist le mary; il ne fist jamais si folle entreprise, que je luy cuide monstrer avant qu’il parte, voire et son grant tort faire confesser, pour estre exemple aux aultres folz oultrecuidez et enragez comme luy.» Le soir du lendemain approucha, très désiré du pouvre Escossois amoreux pour venir et joir de sa dame, trèsdésiré du bon mercier pour accomplir la trèscriminale vengence qu’il veult executer en la personne de celuy qui veult estre son lieutenant; trèsredoubté aussi de la bonne femme, qui, pour obéir à son mary, attend de veoir ung grand hutin. Au fort, chascun s’appreste: le mercier se fait armer d’un grand, lourd et vieil harnois, prend sa salade, ses ganteletz, et en sa main une grand hache. Or est il bien en point, Dieu le set, et semble bien que aultres fois il ait veu hutin. Comme ung champion venu sur les rencs de bonne heure et attendant son ennemy, en lieu de pavillon se va mectre derrière ung tapis en la ruelle de son lit, et si trèsbien se caicha qu’il ne povoit estre apperceu. L’amoureux malade, sentent l’heure trèsdesirée, se met au chemin devers l’ostel à la mercière; mais il n’oblya pas sa grande, forte et bonne espée à deux mains. Et comme il fut venu léans, la dame monte en sa chambre sans faire effroy, et il la suyt tout doulcement. Et quand il s’est trouvé léans, il demande à sa dame si en sa chambre y avoit aultre qu’elle. A quoy elle respondit assez laschement et estrangement, et comme non trop asseurée, que non. «Dictes verité, dist l’Escossois; vostre mary n’y est il pas?—Nenny, dist-elle.—Or le laissez venir; par sainct Trignan! s’il y vient, je luy fendray la teste jusques aux dens; voire par Dieu! s’il estoient trois, j’en seray bien maistre hardiment.» Et après ces criminelles parolles, vous tire hors du fourreau sa grande et bonne espée, et si la fait brandir trois ou quatre foiz, et auprès de luy sur le lit la cousche, et ce fait, vistement baiser et accoler, et le surplus qu’après s’ensuyt tout à son bel aise et loisir acheva, sans ce que le pouvre coux de la ruelle s’osast oncques monstrer, mais si grand paour avoit qu’à pou qu’il ne mouroit. Nostre Escossois, après ceste haulte adventure, prend de sa dame congé jusques une aultre fois, et la mercye comme il scet de sa grand courtoisie, et se met au chemin et descend les degrez de la chambre. Quand le vaillant homme d’armes sceut l’Escossois enseur de luy, ainsi effrayé qu’il estoit, sans à peine savoir parler, sault de son pavillon, et commence à tenser sa femme de ce qu’elle avoit souffert le plaisir de l’archier. Et elle luy respondit que c’estoit sa coulpe et sa faulte, et chargié luy avoit luy bailler jour. «Je ne vous commenday pas, dist-il, de luy laisser faire sa volunté.—Comment, dit-elle, le povois je refuser, voyant sa grand espée, dont il m’eust tuée en cas de refus?» Et à cest cop veez cy bon Escossois qui retourne et monte arrière les degrez de la chambre, et sault dedans et dit tout hault: «Qu’est cecy!» Et bon homme de se sauver, et dessoubz le lit se boute pour estre plus seurement, beaucop plus esbahy que par avant. La dame fut reprinse et de rechef par l’amoureux enferrée trèsbien et à loysir, en la fasson que dessus, tousjours l’espée au près de luy. Après ceste rencharge et pluseurs aultres devises entre l’Escossois et la dame, l’heure vint de partir, si luy donna bonne nuyt et picque et s’en va. Le pouvre martir estant soubz le lit, à peu s’il s’osoit tirer de là, doubtant le retourner de son adversaire, ou, pour mieulx dire, son compaignon. A chef de pièce, il print courage, et, ou l’ayde de sa femme, la Dieu mercy, il fut remis sur piez. S’il avoit bien tansé et villannée sa femme auparavant, encores recommença il plus dure légende; car elle avoit consenty après sa defense le deshonneur de luy et d’elle. «Helas! dit-elle, et où est la femme tant asseurée qui osast dedire ung homme ainsi eschauffé et enragé que cestuy est, quand vous, qui estes armé, embastonné, et si vaillant que c’est rage, à qui il a trop plus meffait que à moy, ne l’avez osé assaillir ne moy defendre?—Ce n’est pas response, dist-il, dame; si vous n’eussiez voulu, jamais ne fust venu à ses attainctes. Vous estes mauvaise et desloyale.—Mais vous, dit-elle, lasche, meschant, et reprouché homme, par qui je suis deshonorée, car pour vous obéir j’assignay le mauldit jour à l’Escossois, et oncques n’avez eu tant de courage que d’entreprendre la defence de celle où gist tout vostre bien et honneur. Et ne pensez pas, j’eusse trop mieulx amé la mort que d’avoir de moy mesmes consenty ne accordé ce meschef. Et Dieu scet le dueil que j’en porte et en porteray tant que je vivré, quand celuy de qui je doy avoir et tout secours attendre, en sa presence et par son advis m’a bien souffert deshonorer!» Il fait assez à croire et penser qu’elle ne souffrit pas la volunté de l’Escossois pour plaisir qu’elle y prensist, mais elle fut ad ce contraincte et forcée par non resister, laissant la resistence en la proesse de son mary, qui s’en estoit très bien chargé. Chacun d’eulx cessa son dire et sa querelle après pluseurs argumens et repliques d’une costé et d’aultre; mais en son tort evident fut le mary conclu, qui demoura trompé de l’Escossois en la fasson et manière que avez oy.
LA CINQUIESME NOUVELLE,
PAR PHILIPE DE LOAN.
Monseigneur Talebot, à qui Dieu pardoint, capitaine anglois si preux, si vaillant, et aux armes si eureux, comme chacun scet, fist en sa vie deux jugemens dignes d’estre recitez et en audience et memoire perpétuelle amenez; et, affin que aussi en soit fait d’iceulx jugemens en brefs motz ma première nouvelle, ou renc des aultres la cinquiesme, j’en fourniray et diray ainsi. Pendant le temps que la mauldicte et pestilencieuse guerre de France et d’Angleterre regnoit, et qui encores n’a prins fin, comme souvent advient, ung François, homme d’armes, fut à ung aultre Anglois prisonnier; et puis qu’il se fut mis à finance, soubz le saufconduit de monseigneur Talebot, devers son capitaine s’en retournoit pour faire finance de sa renson, et à son maistre l’envoyer ou la porter. Et comme il estoit en chemin, fut par un Anglois sur les champs rencontré, lequel, le voyant François, tantost luy demande dont il venoit et où il alloit. L’aultre respondit la verité. «Et où est vostre saufconduit? dist l’Anglois.—Et il n’est pas loing», dit le François. Lors tire une petite boyte pendant à sa couroye, où son saufconduit estoit, et à l’Anglois le tendit, qui d’un bout à l’aultre le leut; et, comme il est de coustume de mettre en toutes lettres de saufconduit: Reservé tout vray habillement de guerre, l’Anglois note sur ces motz, et voit encores les aguilletes à armer pendans au pourpoint du François. Si va juger en soy mesmes qu’il avoit enfraint son saufconduit, et que aguillettes sont vray habillement de guerre, et luy dit: «Amy, je vous fays prisonnier, car vous avez rompu vostre saufconduit.—Par ma foy, non ay, dist le François, sauve vostre grace; vous voiez en quel estat je suis.—Nenny, nenny, dist l’Angloys, par sainct Jehan! vostre saufconduit est rompu. Rendez vous, ou je vous tueray.» Le pouvre François, qui n’avoit que son paige et qui estoit tout nu et de ses armes desgarny, voyant l’autre armé et de trois ou quatre archiers acompaigné pour le deffaire, à luy se rendit. L’Anglois le mena en une place assez près de là et en prison le bouta. Le François, voyant ce party, tout son estat à grand haste au capitaine manda; lequel, oyant le cas de son homme, fut à merveilles esbahy; si fist tantost escripre lettres à monseigneur Talebot, et par ung hérault les envoya, bien enditté et informé de la matière que l’homme d’armes prisonnier avoit au long au capitaine rescript, c’est assavoir comment ung tel de ses gens avoit prins ung tel des siens soubz son saufconduit. Le dit hérault, bien informé et aprins qu’il devoit dire et faire de son maistre, partit, et à monseigneur Talebot ses lettres presenta. Il les lysit, et par ung sien secretaire en audience, devant pluseurs chevaliers et escuiers et aultres de sa rote, de rechef les feist relire. Si devez savoir que tantost il monta sur son chevalet, car il avoit la teste chaude et fumeuse, et n’estoit point bien content quand on faisoit aultre chose que à point, et par especial en matière de guerre, et d’enfraindre son saufconduyt, il enrageoit tout vif. Pour abreger le compte, il fist venir devant luy l’Anglois et le François, et dist au François qu’il deist son cas. Il dist comment il avoit esté prisonnier d’ung tel de ses gens et s’estoit mis à finance. «Et soubz vostre saufconduit, monseigneur, je m’en aloye devers ceulx de nostre party pour querir ma renson. J’ay encontré ce gentil homme cy, aussi de voz gens; il m’a demandé où je alloye, et se j’avoie saufconduyt. Je luy dys que oy et luy monstre, et, quand il l’eut leu, il me dist que je l’avoye rompu, et je luy respondy que non avoie et qu’il ne le saroit monstrer. Bref, je ne peuz estre oy, et me fut force, si je ne me vouloye laisser tuer en la place, de me rendre. Et ne sçay cause nulle par quoi il me doive avoir retenu; si vous en demande justice.» Monseigneur Talebot, oyant le Françoys, n’estoit pas bien à son aise; néantmains, quand il eut dit, il dist à l’Anglois: «Que respons-tu à cecy?—Monseigneur, dist-il, il est bien vray, comme il a dit, que l’encontray et voulu veoir son saufconduit, lequel de bout en bout et tout au long je leyz, et perceu tantost qu’il l’avoit enfraint et rompu, et autrement je ne l’eusse arresté.—Comment le rompit-il? dist monseigneur Talebot; dy tost.—Monseigneur, pource que en son saufconduit a et avoit «reservé tout vray habillement de guerre»; et il avoit et a encores ses aguillettes à armes, qui sont ung habillement de guerre, car sans elles on ne se peut armer.—Voire, dist monseigneur Talebot, si aguillettes sont donc vray habillement de guerre? Et ne scez-tu aultre chose par quoy il puisse avoir enfraint son saufconduyt?—Vrayement, monseigneur, nenny, respond l’Angloys.—Voyre, villain, de par vostre dyable! dist monseigneur Talebot, avez vous retenu ung gentilhomme sur mon saufconduyt pour ses aguillettes? Par saint George, je vous feray monstrer si ce sont habillemens de guerre.» Alors, tout eschaufé et de courroux trèsfort esmeu, vint au François, et de son porpoint print deux aguillettes et à l’Angloys les bailla, et au François une bonne espée d’armes fist en la main livrer, et puis la belle et bonne sienne du fourreau tira, et à l’Anglois va dire: «Defendez vous de cest habillement de guerre que vous dictes, se vous savez.» Et puis dist au François: «Frappez sur ce villain qui vous a retenu sans cause et sans raison; on verra comment il se defendra de vostre habillement de guerre. Si vous l’espergnez, je frapperay sur vostre teste, par saint George!» Alors le François, voulsist ou non, fut contraint de ferir sur l’Anglois de l’espée toute nue qu’il tenoit, et le pouvre Angloys s’en couroit par la chambre le plus qu’il pouvoit, et Talebot après, qui tousjours faisoit ferir par le François sur l’aultre, et luy disoit: «Defendez vous, villain, de vostre habillement de guerre.» A la verité, l’Anglois fut tant batu que presque jusques à la mort, et crya mercy à Talebot et au Françoys, qui par ce moien fut delivré, et de sa renson par monseigneur Talebot acquitté, et, avecques ce, son cheval et son harnoys et tout son bagaige que au jour de sa prinse avoit luy fist rendre et bailler. Veez là le premier jugement que fist le bon seigneur Talebot. Reste à compter l’aultre, qui fut tel: Il sceut que l’un de ses gens avoit desrobé en une eglise le ciboire où l’on met corpus Domini, et à bons deniers contens l’avoit vendu, je n’en sçay pas la juste somme; mais il estoit bel et grand et d’argent doré, et trèsgentement esmaillé. Monseigneur Talebot, quoy qu’il fust terrible et cruel, et en la guerre très criminel, si avoit il en grand reverence tousjours l’eglise, et ne voloit que nul en nesun moustier le feu boutast ne desrobast; et où il savoir qu’on le feist, il en faisoit merveilleuse discipline de ceulx qui, en ce faisant, son commendement trespassoient. Or fist il devant luy mener, et vint celuy qui ce ciboire avoit en l’eglise robé. Et quand il le vit, Dieu scet quelle chère il luy fist! Il le voloit à toute force tuer, se n’eussent esté ceulx qui entour luy estoient, qui tant luy prièrent que la vie luy fut sauvée. Mais néantmains si le vouloit-il punir et luy dist: «Traistre ribauld, comment avez-vous osé rober l’eglise oultre mon commendement et ma defense?—Ha! monseigneur, pour Dieu, mercy! dist le pouvre larron; je vous crye mercy; jamais ne m’adviendra.—Venez avant, villain», dist-il. Et l’aultre, aussi voluntiers qu’on va au guet, devers monseigneur s’avance. Et monseigneur Talebot, de son poing, qui estoit gros et lourd, de charger sur la teste de ce bon pelerin, et luy disoit: «Ha! larron, avez-vous desrobé l’eglise!» Et l’autre de crier: «Monseigneur, je vous crye mercy; jamais ne le feray.—Le ferez-vous?—Nenny, monseigneur.—Or, jurez donc que jamais en eglise, quelle qu’elle soit, n’entrerez. Jurez, villain.—Et bien! monseigneur», dist l’aultre. Et lors luy fist jurer que jamais en eglise pié ne mettroit, dont tous ceulx qui là estoient eurent grand ris, quoy qu’ilz eussent pitié du larron, pource que monseigneur Talebot luy defendoit l’eglise à tousjours, et luy faisoit jurer de non jamais y entrer. Et croiez qu’il cuidoit bien faire et à bonne intencion lui faisoit. Ainsi avez oy les deux jugemens de monseigneur Talebot.