Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
LA XXIe NOUVELLE.
PAR PHILIPE DE LOAN.
Sur les mètes de Normandie siet une bonne et grosse abbaye de dames, dont l’abbesse, qui belle et jeune et en bon point estoit, naguères se acoucha malade. Ses bonnes soeurs devotes et charitables tantost la vindrent visiter, en la confortant et administrant à leur povoir de tout ce qu’elles sentoient que bon luy fut. Et quand elles parceurent qu’elle ne se disposoit à garison, elles ordonnèrent que l’une d’elles yroit à Rouen porter son urine, et compteroit son cas à ung medicin de grand renommée. Pour faire ceste ambaxade, à lendemain l’une d’elles se mist au chemin; et fit tant qu’el se trouva devers le dit medicin, auquel, après qu’il eut visité l’urine de madame l’abbaesse, elle compta tout au long la fasson et manière de sa maladie, comme de son dormir, d’aller à chambre, de boire et de menger. Le sage medicin, vrayement du cas de madame informé tant par son urine comme par la relacion de la religieuse, voulut ordonner le regime. Et, jasoit qu’il eust de coustume à plusieurs de leur bailler par escript, il se fya bien de tant à la religieuse que de bouche luy dirait: «Belle seur, dit-il, pour recouvrer la santé de madame l’abbesse, il est mestier et de necessité qu’el ait compagnie d’homme; et bref aultrement elle se trouvera en pou d’espace si adicte et de mal souprinse que la mort luy sera derrain remède.» Qui fut bien esbahye d’oyr si trèsdures nouvelles, ce fut nostre religieuse, qui alla dire: «Helas! maistre Jehan, ne voiez vous aultre fasson pour la recouvrance de la santé de madame?—Certes nenny, dit-il, il n’en y a point d’aultre, et si veil bien que vous sachez qu’il se fault avancer de faire ce que j’ay dit: car si la maladie, par faulte d’ayde, peut prendre son temps n’y viendra.» La bonne religieuse à pou s’elle osa disner à son aise, tant avoit haste de nuncier à madame ces nouvelles. Et à l’ayde de sa bonne hacquenée, et du grant desir qu’el a d’estre à l’ostel, s’avança si bien que madame l’abbesse fut trèstoute esbahie de si tost la reveoir. «Que dit le medicin, belle seur? ce dist-elle; ay je garde de mort?—Vous serez tantost en bon point, si Dieu plaist, Madame, dist la religieuse messagière; faictes bonne chère et prenez cueur.—Et ne m’a le medicin point ordonné de regime, dit madame?—Si a, dit-elle.» Lors luy va dire tout au long comment le medicin avoit veu son urine, et les demandes qu’il fist de son eage, de son mengier, de son dormir, etc. «Et puis pour conclusion il dit et ordonne qu’il fault que vous aiez compaignie charnelle avecque homme, ou bref aultrement vous estes morte: car à vostre maladie n’a point d’aultre remède.—Compaignie d’homme! dit madame; j’ayme plus cher morir mille foiz, s’il m’estoit possible.» Et lors va dire: «Puis que mon mal est incurable et mortel si je n’y pourvoy de tel remède, loé soit Dieu, je prens la mort en gré. Appellez moy bien tost tout mon couvent.» Le tymbre fut sonné, si vindrent tantost devers madame trestoutes ses bonnes religieuses. Et quand elles furent en la chambre, madame, qui avoit encore toute la langue à commandement, quelque mal qu’elle eust, commença une grande et longue harengue devant ses seurs, remonstrant le fait et estat de son eglise, en quel point elle la trouva et en quel estat elle est aujourduy; et vint descendre ses parolles à parler de sa maladie, qui estoit mortelle et incurable, comme elle bien sentoit et congnoissoit, et au jugement aussi d’ung tel medicin elle s’arrestoit, qui morte l’avoit jugée. «Et pour tant, mes bonnes soeurs, je vous recommende nostre eglise, et en voz plus devotes prières ma pouvre ame…» Et, à ces parolles, larmes en grand abundance saillirent de ses yeux, qui furent accompaignées d’aultres sans nombre, sourdans de la fontaine du cueur de son bon couvent. Ceste plorerie dura assés longuement, et fut là longtemps le mesnaige sans parler. A chef de pièce, madame la prieure, qui bonne et sage estoit, print la parole pour tout le couvent et dist: «Madame, de vostre maladie, ce scet Dieu, à qui nul ne peut riens celer, il nous desplaist beaucop, et n’y a celle de nous qui ne se vouldroit emploier autant que possible est et seroit à personne vivant à la recouvrance de vostre santé. Si vous prions toutes ensemble que vous ne nous espergnez en rien qui soit des biens de vostre eglise, car mieulx nous vauldroit, et plus cher l’aymerions, de perdre la plus part de noz biens temporelz que le prouffit espirituel que vostre presence nous donne.—Ma bonne seur, dist madame, je n’ay pas tant deservy que vous m’offrez, mais je vous en mercie tant que je puis, en vous advisant et priant derechef que vous pensez comme je vous ay dit aux afferes de nostre eglise, qui me touchent près du cueur, Dieu le scet, en acompaignant aux prières que ferez ma pouvre ame, qui grant mestier en a.—Helas! Madame, dist la prieure, et n’est-il possible par bon gouvernement et soigneuse medicine que vous puissez repasser?—Nenny, certes, ma bonne seur, dit-elle. Il me fault mettre ou reng des trespassés, car je ne vaulx guères mieulx, quelque langage qu’encores je pronunce.» Adonc saillit avant la religieuse qui porta son urine à Rouen, et dist: «Madame, il y a bon remède, s’il vous plaisoit.—Créez qu’il ne me plaist pas, dit-elle; véez cy seur Jehanne qui revient de Roen, et a monstré mon urine et compté mon cas à ung tel medicin, qui m’a jugée morte, voire si je ne me vouloye abandonner à aucun homme et estre en sa compagnie. Et par ce point esperoit-il, comme il trouvoit par ses livres, que je n’aroye garde de mort; mais, s’ainsi ne le faysoie, il n’y a point de ressource en moy. Et quant à moy j’en loe Dieu, qui me daigne appeller ainçois que j’aye fait plus de pechez; à luy me rens, et à la mort je presente mon corps, vienne quand elle veult.—Comment, Madame, dist l’enfermière, vous estes de vous mesmes homicide! Il est en vous de vous garir et sauver, et ne vous fault que tendre la main et requerre ayde, vous la trouverez preste; ce n’est pas bien fait, et vous ose bien dire que vostre ame ne partiroit point seurement si en cet estat vous moriez.—Ha! belle seur, dist madame, quantesfoiz avez-vous oy prescher que mieulx vauldroit à une personne s’abandonner à la mort que commettre ung seul peché mortel! Et vous savez que je ne puis ma mort fuyr n’esloignier sans faire et commettre peché mortel! Et qui bien autant au cueur me touche, s’en ce faisant ma vie esloigneroie, ne viveroys-je pas deshonorée et à tousjours mès reprochée, et diroit-on: Veez la dame, etc…? Mesmes vous toutes, quelque conseil que me donnez, m’en ariez en irreverence et en mains d’amour. Et vous sembleroit, et à bonne cause, que indigne seroie d’entre vous presider et gouverner.—Ne dictes et ne pensez jamais cela, dit madame la tresorière; il n’est chose qu’on ne doye entreprandre pour eschever la mort. Et ne dit pas nostre bon père saint Augustin qu’il ne loist à personne de soy oster la vie ne tollir ung sien membre? Et ne yrez directement encontre sa sentence si vous laissez à escient ce qui vous peut de mort garder?—Elle dit bien, dit le couvent en general. Madame, pour Dieu, obeissez au medicin, et ne soiez en vostre opinion si ahurtée qu’en la soustenant vous perdrez corps et ame, et laissez vostre pouvre couvent, qui tant vous ayme, desolé et despourveu de pastoure.—Mes bonnes seurs, dit madame, j’ayme mieulx à la mort voluntairement tendre les mains, soubmettre mon col et honorablement l’embrasser, que par la fuyr je vive deshonorée. Et ne diroit on pas: Veez la dame qui fist ainsi et ainsi?—Ne vous chaille, Madame, qu’on dye; vous ne serez jà reprouchée de gens de bien.—Si seroie, si seroie, dit madame.» Le couvent se alla esmouvoir, et firent les bonnes religieuses entre elles ung consistoire dont la conclusion s’ensuyt; et porta les parolles d’icelle la prieure: «Madame, veez cy vostre desolé couvent si trèsdesplaisant que jamais maison ne fut si desolée ni troublée qu’el est, dont vous estes cause; et créez, si vous estes si mal conseillée de vous abandonner à la mort que fuyr vous povez, vous occirez, j’en suis bien seure. Et, affin que vous l’entendez que nous vous aimons de bonne et loyale amour, nous sommes contentes et avons conclu et meurement deliberé, toutes ensemble generalement, que, s’il vous plaist, en sauvant vostre vie et nous, avoir compaignie secretement d’aucun homme de bien, nous pareillement le ferons comme vous, affin que vous n’ayez pensée ne ymaginacion qu’en temps advenir vous en sourdist reprouche de nulle de nous. N’est ce pas ainsi, mes seurs? dit-elle.—Oy, oy», dirent-elles trestoutes de bon cueur. Madame l’abbesse, oyant ce que dit est, et portant au cueur ung grand fardeau d’ennuy, pour l’amour de ses seurs se laissa ferrer et s’accorda, combien que ce fut à grand regret, que le conseil du medicin fut mis en euvre, pourveu que ses seurs luy tiendront compaignie. Adonc furent mandez moynes, prestres et clercs, qui trouvèrent bien à besoigner; et le feirent si trèsbien que madame l’abbesse fut en pou d’heure rappaisée, dont son couvent fut trèsjoyeux, qui par honeur faisoit ce que par honte oncques puis ne laissa.
LA XXIIe NOUVELLE.
PAR CARON.
N’a guères que ung gentilhomme demourant à Bruges tant et si longuement se trouva en la compaignie d’une belle fille qu’il luy fist le ventre lever. Et droit à la coup qu’elle s’en perceust et donna garde, monseigneur fist une assemblée de gens d’armes; si fut force à nostre gentilhomme d’abandonner sa dame et avecques les aultres aller au service de mon dit seigneur, ce que de bon cueur et bien il fist. Mais avant son partement il fist garnison et pourveance de parrains et marraines et de nourrice pour son enfant advenir, logea la mère avecques de bonnes gens, luy laissa de l’argent, et leur recommanda. Et quand au mieulx qu’il sceut et le plus bref qu’il peut ses choses furent bien disposées, il ordonna son partement et print congé de sa dame, et au plaisir de Dieu promect de tantost retourner. Pensez que s’elle n’eust jamais plouré, ne s’en tenist à ceste heure, puis qu’elle voit d’elle eloigner la rien en ce monde dont la presence plus luy plaist. Pour abreger, tant luy despleut ce dolent departir qu’oncques mot ne sceut dire, tant empeschèrent sa doulce langue les larmes sourdantes du parfond de son cueur. Au fort el s’appaisa, puis que aultre chose estre n’en peut. Et quand vint environ ung mois après le partement de son amy, desir luy eschaufa le cueur et si luy vint ramantevoir les plaisans passetemps qu’elle souloit avoir, dont la trèsdure et trèsmaudicte absence de son amy, helas! l’avoit privée. Le dieu d’amours, qui n’est jamais oiseux, luy mist en bouche et en termes les haulx biens, les nobles vertuz et la trèsgrand loyaulté d’un marchant son voisin, qui pluseurs foiz, avant et puis le partement de son amy, luy avoit presenté la bataille, et conclure luy fist que, s’il retourne plus à sa queste, qu’il ne s’en retournera pas esconduyt; mesme, si la laissoit arrière, elle tiendra bien telles et si bonnes manières qu’il entendra bien qu’elle en veult à luy. Or vint-il si bien que au lendemain de ceste conclusion, à la première euvre, Amour envoya nostre marchant devers sa paciente, et luy presenta comme aultresfoiz, chiens et oyseaulx, son corps et ses biens, et cent mille choses que ces abateurs de femmes scevent tout courant et par cueur. Il ne fut pas escondit: car, s’il avoit bonne volunté de combatre et faire armes, elle n’avoit pas mains de desir de luy delyer son emprinse et le fournir de tout ce qu’il vouldra requerre. Sans faire long procès, au prejudice de nostre gentil homme, qui maintenant est en la guerre, nostre gentil femme fournit et accomplit au bon marchant tout ce dont la requist; et si plus eust osé demander elle estoit preste d’accomplir; et tant trouva en luy de bonne chevalerie, de proesse et de vertuz, qu’elle oublya de tous poins son amy par amours, qui à ceste heure guères ne s’en doubtoit. Beaucop aussi au bon marchant pleut la courtoisie de sa nouvelle dame; et tant furent conjoinctes les voluntés, desirs et pensées de luy et d’elle, qu’ilz n’avoient pour eulx deux que ung seul cueur. Si s’appensèrent que, pour le bien loger et à leur aise, il souffiroit bien d’un hostel; si troussa ung soir nostre gouge ses bagues et habillemens, et avec elles à l’hostel du marchant se vint rendre, en abandonnant le premier amy, son hoste, son hostesse et foison d’aultres gens de bien auxquelx il l’avoit recommandée. Elle ne fut pas si folle, quand elle se vit bien logée, qu’el ne dist incontinent à son marchant qu’elle se sentoit grosse, qui en fut trèsjoyeux, cuidant bien que ce fust de ses euvres. Au chef de sept moys, ou environ, nostre gouge fit ung beau filz dont le père adoptif s’acquitta trèsgrandement et de la mère aussi. Advint certain espace après que le bon gentilhomme retourna de la guerre et vint à Bruges, et au plustost qu’il peut honestement print son chemin vers le logis où il laissa sa dame. Et luy venu leans, il la demanda à ceulx qui en prindrent la charge de la penser, garder et aider en sa gesine. «Comment! dirent-ilz, est ce ce que vous en savez? Et n’avez vous pas eu les lettres que vous avons rescriptes?—Nenny, par ma foy, dit-il, et quelle chose y a-il?—Quelle chose! saincte Marie! dirent-ilz; nostre Dame! c’est bien raison que on le vous dye. Vous ne fustes en allé d’un mois qu’elle ne troussa pignes et miroirs et s’en alla bouter cy devant en l’ostel d’un tel marchant, qui la tient à fer et à clou. Et de fait elle a fait ung beau filz et a jeu leans, et l’a fait le marchant chrestienner, et si le tient à sien.—Saint Jehan! véez cy aultres nouvelles, dit le bon gentilhomme; mais au fort, puis qu’el est telle, au dyable voit elle! Je suis content que le marchant l’ayt et la tienne; mais quant est de l’enfant, il est mien, et si le veil ravoir.» Et sur ce mot, part et s’en va, et vint heurter bien rudement à l’huys du marchant. De bonne adventure, sa dame qui fut vint à ce huit, qui ouvre l’huys, comme toute de léans qu’elle estoit. Quant elle vit son amy oblié et qu’il la congneut aussi, chacun fut esbahy. Non pourtant luy demanda dont elle venoit en ce lieu. Et elle respondit que fortune ly avoit amenée. «Fortune! dist-il; or fortune vous y tienne; mais je veil ravoir mon enfant; vostre maistre ara la vache, et j’aray le veau, moy. Or le me rendez bien tost, car je le veil ravoir, quoy qu’en advienne.—Helas! dit la gouge, que diroit mon homme? Je seroye deffaicte, car il cuide certainement qu’il soit sien.—Ne m’en chault, dit l’autre, dye de ce qu’il vouldra, mais il n’ara pas ce qui est mien.—Ha! mon amy, je vous requier que vous laissiez cest enfant à mon marchant, et vous me ferez grand plaisir et à luy aussi. Et pour Dieu, si vous l’aviez veu, vous ne feriés jà presse de l’avoir: c’est ung let et ort garson, trestout roigneux et contrefait.—Dya, dit l’aultre, tel qu’il est il est mien, et si le vueil ravoir.—Et parlez bas, pour Dieu, ce dit la gouge, et vous appaisez de vostre demande, je vous en supplie; et s’il vous plaist ceans laisser cest enfant, je vous promectz, par ma foi, s’il vous plaist ainsi faire, je vous donneray le premier que j’aray jamais.» Le gentil homme, à ces motz, jasoit qu’il fust esmeu et courroucé, ne se peut tenir de soubrire, et sans plus dire de sa bonne dame se partit, et tien, comme l’on me compta, qu’il n’a plus demandé le dit enfant, et qu’encores le nourrist celluy qui la mère engranga en l’absence de nostre gentil homme.
LA XXIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE QUIEVRAIN.
N’a guères qu’en la ville de Mons, en Haynau, ung procureur de la cour du dit Mons, assez sur eage et jà ancien, entre aultres ses clercs avoit ung très beau filz et gentil compaignon, du quel sa femme à chef de pièce s’enamoura très fort; et très bien luy sembloit qu’il estoit mieulx taillié de faire la besoigne que son mary. Et affin qu’el esprouvast si son cuider estoit vray, elle conclut en soy mesmes qu’el tiendra telz termes que, s’il n’est plus beste qu’un asne, il se donnera tantost garde qu’el en veult à luy. Pour executer ce desir, ceste vaillant femme, jeune, fresche et en bon point, venoit menu et souvent couldre et filer auprès de ce clerc, et devisoit à luy de cent mille besoignes dont la pluspart en fin sur amours retournoient. Et devant ces devises elle n’oblya pas de le servir de landes, Dieu scet, largement: une foiz le boutoit du coste en escripvant, une aultre foiz luy ruoit des pierrettes qui brouilloient ce qu’il faisoit, et luy failloit recommancer. Ung aultre jour retournoit ceste feste et luy ostoit papier et parchemin, tant qu’il failloit qu’il cessast l’euvre, dont il estoit trèsmal content, doubtant le courroux de son maistre. Quelque semblant que la maistresse long temps à son clerc eust monstré, qui tiroit fort au train de derrière, si luy avoit jeunesse et crainte les yeulx si bandez que en rien il ne s’aparcevoit du bien qu’on luy vouloit; neantmains enfin, par estre beaucop hutiné, il s’apparceut aucunement qu’il estoit bien en grace, et se pensa qu’il l’esprouveroit. Ne demeura guères après ceste deliberacion que, nostre procureur estant hors de l’ostel, sa femme vint à nostre clerc bailler l’arrière ban et assault en escripvant qu’elle avoit de coustume, voire trop plus aigre et plus fort que nulle foiz de devant. Tant de ruer, tant de bouter, tant de parler; mesme pour le plus empescher et bailler destourbier, elle respandit sur buffet, sur papier, sur robe, son cornet à l’encre. Et nostre clerc, plus cognoissant et mieulx voyant que cy dessus, saillit en piez, assault sa maistresse et la reboute en sus de luy, priant qu’elle le laisse escripre. Et elle, qui demandoit estre assaillie et combatue, ne laissa pas pourtant l’emprinse encommancée, mais de plus belle rend estire. «Savez-vous qu’il y a, ce dit le clerc, Madamoiselle? c’est force que j’escheve en haste l’escript que j’ai encommancé; si vous requier que vous me laissez paisible, ou, par la mort bieu, je vous livreray castille.—Et que me ferez-vous, beau sire, ce dit-elle; la moue?—Nenny, par Dieu.—Et quoy donc?—Quoy?—Voire quoy?—Pour ce, dit-il, que vous avez respandu mon cornet à l’encre et avez brouillé et mon escripture et ma robe, je vous pourray bien brouiller vostre parchemin; et affin que faulte d’encre ne m’empesche d’escripre, je pourray bien pescher en vostre escriptoire.—Par ma foy, dit-elle, vous en estes bien l’omme; et creez que j’en ay grand paour.—Je ne sçay quel homme, dist le clerc, mais tel que je suis, si vous y rembatez plus, vous passerés par là. Et de fait véez cy une raye que je vous faiz, et par Dieu, si vous la passez, tant pou soit-il, si je vous faulx je veil qu’on me tue.—Et par ma foy, dit-elle, je ne vous en craings, et si passeray la raye, et puis verray que vous ferez.» Et disant ces parolles, marcha la dureau, faisant le petit sault oultre la raye bien avant. Et le bon clerc la prend aux grifz, sans plus enquerre, et sur son banc la rue, et créez qu’il la punit bien: car, s’elle l’avoit brouillié, il ne luy en fist pas mains, mais ce fut en aultre fasson, car elle le brouilla par dehors et à descouvert, et il à couvert et par dedans. Et de ce cas fut le notaire ung jeune enfant environ de deux ans, filz de léans. Il ne fault pas demander si après ces premières armes de la maistresse et du clerc s’il y eut plusieurs secrètes rencontres à mains de parolles que les premières. Il ne vous fault pas celer aussi que peu de jours après ceste adventure, le dit petit enfant ou comptouer estant où le clerc escripvoit, le procureur et maistre de leans survint, et marche avant pour tirer vers son clerc, pour regarder qu’il escripvoit, ou espoir pour aultre chose; et comme il approucha de la raye que son clerc fist pour sa femme, qui encores n’estoit effacée, son filz luy dist et crya: «Mon père, gardés bien que vous ne passez ceste raye, car nostre clerc vous abateroit et huppilleroit ainsi qu’il fist naguères ma mère.» Le procureur, oyant son filz, et regardant la raye, si ne scet que penser, car il luy alla souvenir que folz, yvres et enfans ont de coustume de vray dire; mais non pourtant il n’en fist pour ceste heure nul semblant; et n’est encores venu à ma cognoissance se il differa la chose ou par ignorance ou par doubte d’esclandre.
LA XXIVe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE FIENNES.
Jasoit que ès nouvelles dessus dictes les noms de ceulx et celles à qui elles ont touché et touchent ne soient mis n’escripz, si me donne mon appetit grand vouloir de nommer, en ma petite ratelée, le conte Walerant, en son temps conte de saint Pol, et appellé le beau conte. Entre aultres ses seigneuries, il estoit seigneur d’un village en la chastellenie de Lisle nommé Vrelenchem, près du dit Lisle environ d’une lieue. Ce gentil conte, de sa bonne et doulce nature, estoit et fut tout son temps amoureux oultre l’enseigne. Il sceut, au rapport d’aucuns ses serviteurs qui en ce cas le servoient, que au dit Vrelenchem avoit une très belle fille, gente de corps et en bon point. Il ne fut pas si paresseux que, assez tost après ceste nouvelle oye, il ne se trouvast en ce village. Et feirent tant ses serviteurs, que les yeulx de leur maistre confermèrent de tout point leur rapport touchant la dicte fille: «Or ça, qu’est-il de faire? dist lors le gentil conte; c’est force que je parle à elle entre nous deux seullement, et ne me chault qu’il me couste.» L’un de ses serviteurs, docteur en son mestier, dit: «Monseigneur, pour vostre honneur et celuy de la fille aussi, il me semble qu’il vault mieux que je luy descouvre l’embusche de vostre vouloir; et selon la response j’auray advis de parler et poursuyre.» Comme l’aultre dist, il fut fait, car il vint devers la belle fille et très courtoisement la salua. Et elle, qui n’estoit pas mains sage ne bonne que belle, courtoisement luy rendit son salut. Pour abreger, après pluseurs parolles d’accointances, le bon macquereau va faire un grant premisse touchant les biens et les honneurs que son maistre luy vouloit; et de fait, se à elle ne tenoit, elle seroit cause d’enrichir et honorer tout son lignage. La bonne fille entendit tantost quelle heure il estoit, si feist sa response telle qu’elle estoit, c’est assavoir belle et bonne: car, au regard de monseigneur le conte, elle estoit celle, son honneur saulve, qui luy vouldroit obéir, craindre et servir en toutes choses. Mais qui la vouldroit requerre contre son honneur, qu’elle tenoit aussi cher que sa vie, elle estoit celle qui ne le cognoissoit et pour qui elle ne feroit neant plus que le singe pour les mauvais. Qui fut esbahy et courroucé, ceste response oye, ce fut nostre va luy-dire, qui s’en revint devers son maistre à tout ce qu’il avoit de poisson, car à char avoit-il failly. Il ne fault pas demander si le conte fut mal content quand il sceut la trèsfière et dure response de celle dont il desiroit l’accointance et joissance, et autant et plus que de nulle du monde. A chef de pièce va dire: «Or avant, laissons la là pour ceste foiz; il m’en souviendra quant el cuidera qu’il soit oblié.» Il se partit de là tantost après, et n’y retourna que les six sepmaines ne furent passées; et quand il revint, ce fut si trèssecrètement que nouvelle nulle n’en fut en la ville, tant simplement et en tapinage s’i trouva. Il fist tant par ses espies qu’il sceust que nostre belle fille sayoit de l’erbe au coing d’un bois, asseulée de toutes gens; il fut bien joyeux, et, tout housé encores qu’il estoit, se mist au chemin devers elle, en la compaignie de ses espies. Et quand il fut près de ce qu’il queroit, il leur donna congé, et fist tant qu’il se trouva auprès de sa dame sans ce qu’elle en sceust nouvelle sinon quand el le vit. S’elle fut soupprinse et esbahie de se veoir tenue et saisie de monseigneur le conte, ce ne fut pas merveilles; mesme el en changea coleur, mua semblant, et pour ung peu en perdit la parolle, car elle savoit par renommée qu’il estoit perilleux et noiseux entre femmes. «Ha dya! Madamoiselle, dit lors le gentil conte, qui se trouva saisy, vous estes à merveilles fière. On ne vous peut avoir sans siége. Or pensez bien de vous defendre, car vous estes venue à la bataille; et avant que de moy partez vous amenderez à mon vouloir et tout à ma devise des peines et travaulx que j’ay souffers et enduré tout pour l’amour de vous.—Helas! Monseigneur, ce dist la jeune fille, toute esbahye et soupprinse qu’elle estoit, je vous cry mercy! Si j’ay dit ou fait chose qui vous desplaise, veillez le moy pardonner, et combien que je ne pense avoir dit ne fait chose dont me devez savoir mal gré. Je ne sçay, moy, qu’on vous a rapporté. On m’a requis en vostre nom de deshonneur; je n’y ay point adjousté de foy, car je vous tiens si vertueux que pour rien ne vouldriez deshonorer une vostre simple subgecte, que je suys, mesmes la vouldriez bien garder.—Ostez ce procès, dit monseigneur, et soyez seure que vous ne m’eschapperez si que vous auray monstré le bien que je vous veil et ce pourquoy j’envoyai par devers vous.» Et, sans plus dire, la trousse et prend entre ses braz, et dessus ung pou d’herbe mise en tas qu’elle avoit assemblé, souvyne la coucha et fort et roidde, et vistement faisoit ses preparatives d’accomplir le desir qu’il avoit de pieça. La jeune fille, qui se veoit en ce dangier et sur le point de perdre ce qu’en ce monde trèschier tenoit, s’advisa d’un bon tour, et dist à monseigneur: «Je me rends à vous: je feray ce qu’il vous plaira sans nulz refus ne contredictz. Soiez plus content de prendre de moy ce qu’en vouldrez par mon accord et volunté, qui tant y puis et en doy bien requerre, que malgré moy vous paroultrez vostre vouloir desordonné.—A dya! dit monseigneur, que vous m’eschappez, non; que voulez vous dire?—Je vous requier, dit elle, puis qu’il fault que vous obéisse, que vous me facez cest honneur que je ne soye pas souillée de voz houseaux, qui sont et gras et ors, et vous suffise du surplus.—Et comment en pourray-je faire? ce dit monseigneur.—Je les vous osteray, ce dit elle, très bien, s’il vous plaist; car, par ma foy, je n’aroye cueur ne courage de vous faire bonne chière avec ces paillards houseaulx.—C’est peu de chose des houseaulx, dit monseigneur; mais non pourtant, puis qu’il vous plaist, il seront ostez.» Et alors il abandonna sa prinse et se siet dessus l’erbe, et tend sa jambe; et la belle fille luy oste l’esperon et puis luy tire l’un de ses houseaulx, qui bien estroiz estoient. Et quand il fut environ à moitié, à quoy faire elle eut moult de peine, pour ce que tout au propos le tira de mauvais bihès, elle part et s’en va tant que piez la peuvent porter, aider et soustenir de bon vouloir, et là laissa le gentil conte, et ne fina de courre tant qu’elle fut à l’ostel de son père. Le bon seigneur, qui se trouva ainsi deceu, s’il enragoit, plus n’en pouvoit; et qui à ceste heure l’eust veu rire, jamais n’eust eu les fievres. A quelque meschef que ce fut, se mist sur piez, cuidant parmarcher sur son houseau et par ce l’oster de sa jambe; mais c’est pour neant: il estoit trop estroict; si n’y trouva aultre remède que de retourner vers ses gens. De sa bonne adventure, il n’eut pas loing allé quand il trouva ses bons disciples sur le bord d’un fossé qui l’attendoient, qui ne seurent que penser quand ilz le voyent ainsi atourné. Il leur compta tout son cas et se fist rehouser. Et qui l’oyoit, celle qui l’a trompé ne seroit pas seurement en ce monde, tant luy cuide et bien luy veult faire desplaisir. Quelque vouloir qu’il eust pour lors, quelque mal content qu’il fust pour ung temps, tant qu’il fut ung peu refroidi, tout son courroux fut converty en cordiale amour. Et qu’il soit vray, depuis à son pourchaz et à ses chers coustz et despens il la fist marier trèsrichement et bien, à la contemplacion seullement de la franchise et loyaulté qu’en elle avoit trouvé, dont il eut la vraye congnoissance par le refus icy dessus compté.
LA XXVe NOUVELLE.
PAR PHILIPE DE SAINT YON.