Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I

Thomas Wright · Chapitre 1 sur 21 · partie 3/5

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Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

LA SIXIESME NOUVELLE,

PAR MONSEIGNEUR DE LAUNOY.

 

En la ville de La Haye, en Hollandre, comme le prieur des Augustins naguères se pourmenast disant ses heures, sur le serain, assés près de la chapelle Saint-Anthoine, située au bois près la dicte ville, il fut rencontré d’un grand lourd Hollandois si trèsyvre que merveilles, qui demouroit en ung village nommé Stevelinghes, à deux lieues près d’illec. Le prieur, de loing le voyant venir, cogneut tantost son cas par les desmarches lourdes et malseures qu’il faisoit tirant son chemin, et, quand ils vindrent pour joindre l’un à l’aultre, l’ivroigne salua premier le prieur, qui luy rendit son salut tantost et puis passe oultre, continuant son service, sans en aultre propos l’arrester ne interroguer. L’yvroigne, tant oultré que plus ne povoit, retourne et poursuit le prieur, et luy requiert confession. «Confession! dist le prieur; va-t-en, va-t-en! tu es bien confessé.—Helas! sire, respond l’yvroigne, pour Dieu, confessés-moy: j’ay à ceste heure très fresche memoire de mes pechez et parfecte contricion.» Le prieur, desplaisant d’estre empesché à ce cop par cest yvroigne, respond: «Va ton chemin, il ne te fault aultre confession, car tu es en trèsbon estat.—Ha dya! dist l’yvroigne, par la mort bieu, vous me confesserez, maistre curé, car j’ay devocion.» Et le saisit par la manche et le voult arrester. Le curé n’y voloit entendre, mais avoit tant grand fain que merveille d’eschapper de l’aultre; mais rien n’y vault, car il est ferme en la ruse que d’estre confessé, ce que le curé tousjours refuse, et si s’en cuide desarmer, mais il ne peut. La devocion de l’yvroigne de plus en plus s’enforce, et, quand il voit le curé refusant de oyr ses peschez, il mect la main à sa grand coustille, et de sa gayne la tira, et dist au curé qu’il l’en tuera si bientost il n’escoute sa confession. Le curé, doubtant le cousteau et la main perilleuse qui le tenoit, ne sçet que dire, si demande à l’aultre: «Que veulx-tu dire?—Je veil confesser, dit-il.—Or avant, je le veil», dit le curé, avance-toy. Nostre yvroigne, plus estourdy que une grive partant d’une vigne, commença, s’il vous plaist, sa devote confession, laquelle je passe: car le curé point ne la revela, mais vous pouvez bien penser qu’elle fut bien nouvelle et estrange. Quand le curé vit son point, il couppa le chemin aux lourdes et longues parolles de nostre yvroigne et l’absolucion luy donne; et congé luy donnant luy dist: «Va-t-en, tu es bien confessé.—Dictes-vous, sire? respond-il.—Oy vrayemement, dist le curé, ta confession est trèsbonne. Va-t-en, tu ne peuz mal avoir.—Et puis que je suis bien confessé et que j’ay l’absolution receue, si à ceste heure je mouroye, n’yrois-je pas en paradis? dit l’yvroigne.—Tout droit, tout droit, sans faillir, dit le curé, n’en fay nulle doubte.—Puis qu’ainsi est, dit l’yvroigne, que je suis en bon estat maintenant, je veil morir tout dès maintenant, affin que je y aille.» Si prend et baille son cousteau à ce curé, en lui priant et requerant qu’on luy trenche la teste, affin qu’il voist en paradis.—«Ha dya! dit le curé tout esbahy, il n’est jà mestier d’ainsi faire, tu iras bien en paradis par aultre voye.—Nenny, respond l’yvroigne, je y veil aller tout maintenant, et cy morir par voz mains; avancez-vous et me tuez.—Non feray pas, dit le curé; ung prestre ne doit ame tuer.—Si ferez, sire, par la mort bieu, et, si bientost ne me despeschez et ne me mettez en paradis, je mesme à mes deux mains vous occiray.» Et à ces motz brandit son grand cousteau, et en fait monstre aux yeulx du pouvre curé, tout espoenté et assimply. Au fort, après qu’il eut ung peu pensé, affin d’estre de son yvroigne despeschié, qui de plus en plus l’aggresse et parforce qu’il luy oste la vie, il saisist et prent le cousteau et si va dire: «Or ça, puisque tu veulx par mes mains finer affin d’aller en paradis, mets-toy à genoulz cy devant moy.» L’yvroigne ne s’en fist guères prescher, mais tout à coup du hault de lui tumber se laissa, et à chef de piece, à quelque meschef que ce fust, sur ses genoulz se releva, et à mains joinctes le cop de l’espée, cuidant mourir, attendoit. Le curé, du doz du Cousteau, fiert sur le col de l’yvroigne ung grand et pesant cop, et à terre l’abbat bien rudement. Mais vous n’avez garde qu’il se reliève, mesme cuide vrayement estre en paradis. En ce point le laissa le curé, qui, pour sa seureté, n’oublia pas le cousteau. Et, comme il fut ung peu avant, il rencontra ung chariot chargé de gens, mesmes de la pluspart, vint si bien, de ceulx qui avoient esté prescris où nostre yvroigne se chargea, auxquelz il racompta bien au long tout le mystère, en leur priant qu’ilz le levassent et en son hostel le voulsissent rendre et conduire, et puis leur bailla son cousteau. Ilz promissent de l’emmener et charger avec eulx, et puis le curé s’en va. Ilz n’eurent guères cheminé qu’ilz perceurent ce bon yvroigne couché comme s’il fust mort, les dents contre la terre; et, quand ilz furent près de lui, tréstous à une voiz par son nom l’appelèrent; mais ilz ont beau hucher, il n’a garde de respondre; ilz recommencent à crier, mais c’est pour neant. Adonc descendirent les aucuns de leur chariot, si le prindrent par teste, par piez et par jambes, et tout en air le sourdèrent et tant huchèrent qu’il ouvrit ses yeulx, et quand il parla il dist: «Laissez-moy, laissez, je suis mort.—Non estes, non, dirent ses compaignons; il vous en fault venir avecques nous.—Non feray, dist l’yvroigne, où yrois je? Je suis mort et desjà en paradis.—Vous vous en viendrez, dirent les aultres; il nous fault aler boire.—Boire! dit l’aultre; jamais je ne buray, car je suis mort.» Quelque chose que ses compaignons luy deissent ne fissent, il ne vouloit partir ne mettre hors de sa teste qu’il ne fust mort. Ces devises durèrent beaucop, et ne savoient trouver les compaignons fasson ne manière d’emmener ce fol yvroigne: car, quelque chose qu’ilz dissent, tousjours respondoit: «Je suis mort.» En la fin, ung entre les aultres s’avisa et dit: «Puis que vous estes mort, vous ne voulez pas demourer icy, et comme une beste aux champs estre enfouy; venez, venez avecques nous, si vous porterons en terre sur nostre chariot, ou cimeitére de nostre ville, ainsi qu’il appartient à ung crestian; autrement n’yrés pas en paradis.» Quand l’yvroigne entendit que encores le falloit enterrer, ains qu’il montast en paradis, il fut tout content d’obéyr; ci fut tantost troussé et mis dessus le chariot, où guères ne fut sans dormir. Le chariot estoit bien atelé, si furent tantost à Stevelinghes, où ce bon yvroigne fut descendu tout devant sa maison. Sa femme et ses gens furent appelez, et leur fut ce bon corps saint rendu, qui si trèsfort dormoit que, pour le porter du chariot en sa maison et sur son lit le gecter, jamais ne s’esveilla, et là fut il ensevely entre deux linceux sans s’esveiller bien de deux jours après.

 

LA SEPTIESME NOUVELLE,

PAR MONSEIGNEUR.

 

Ung orfévre de Paris, naguères, pour despescher pluseurs besoignes de sa marchandise à l’encontre d’une feste de Lendit et d’Envers, fist large et grand provision de charbon de saulx. Advint ung jour, entre les aultres, que le charreton qui ceste denrée livroit, pour la grand haste de l’orfévre, fist si grand diligence qu’il amena deux voictures plus que nul des jours par avant; mais il ne fut pas si tost à Paris à sa derrenière charetée, que la porte à ses talons ne fust fermée. Il fust trèsbien venu et receu de l’orfévre, et, après que son charbon fut deschargé et les chevaulx mis en l’estable, il voult soupper tout à loysir, et firent trèsgrande chère, qui pas ne se passa sans boire d’autant et d’autel. Quand la brigade fut trèsbien repeue, la cloche sonna xij heures, dont ilz se donnèrent grans merveilles, tant plaisaimmant s’estoit le temps passé à ce soupper. Chacun loa Dieu comme il savoit, faisans trèspetitz yeulx, et demandent le lit; mais, pource qu’il estoit tant tard, l’orfévre retint au couscher son chareton, doubtant la rencontre du guet, qui l’eust en Chastellet logié si à ceste heure le trouvast. Pour cest cop nostre orfévre avoit tant de gens qui pour luy ouvroient que force luy fut le chareton avec luy et sa femme en son lit heberger; et, comme sage et non suspeçonneux, fist sa femme entre luy et le chareton couscher. Or vous fault-il dire que ce ne fut pas sans grand mystère, car le bon chareton refusoit de tout point ce logis, et à toute force vouloit dessus le bang ou en la grange couscher; force luy fut d’obéir, et, après qu’il fut despoillé, dedans le lit pour dormir se boute, ou quel desjà estoient l’orfévre et sa femme en la fasson que j’ay jà dicte. La femme, sentant le chareton, à cause du froit et de la petitesse du lit, d’elle approucher, tost se vira vers son mary, et, en lieu d’aureillier, sa teste mist sur sa poictrine, et ou geron du chareton son gros derrière reposoit. Sans dormir ne se tint guères l’orfévre, ne sa femme sans en faire le semblant; mais nostre chareton, jasoit qu’il fust las et traveillé, n’en avoit garde. Car, comme le poulain s’eschauffe sentant la jument, et se dresse et demaine, aussi faisoit le sien, levant la teste contremont si très prochain de l’aurfauveresse, et ne fut pas en la puissance du chareton qu’à elle ne se joignist et de trèsprès. Et cest estat fut assez longue espace sans que la femme s’esveillast, voire ou au mains qu’elle en fist semblant. Non eust pas fait le mary, si n’eust esté la teste de sa femme sur sa poictrine reposant, qui par l’assault et hurt de ce poulain luy donnoit si grand branle que assez tost il s’en reveilla. Il cuidoit bien que sa femme songeast, mais car trop longuement duroit, et qu’il oyoit le chareton se remuer et trèsfort souffler, tout doulcement leva sa main en hault, et si trèsbien à point en bas la rabatit qu’en dommage et en sa garenne le poulain au chareton trouva, dont il ne fut pas bien content, et ce pour l’amour de sa femme. Si l’en fist à haste saillir, et dist au chareton: «Que faictes-vous, meschant coquart? Vous estes, par ma foy, bien enragé, qui à ma femme vous prenez; n’en faictes plus, je vous en prie. Par la mort bieu! s’elle se fust à cest cop eveillée que vostre poulain ainsi la harioit, je ne sçay que vous eussiez fait: car je suis tout certain, tant la cognois-je, qu’elle vous eust tout le visage egratigné, et à ses mains les yeulx de vostre teste esrachez; vous ne savez pas qu’elle est merveilleuse depuis qu’elle entre en sa manière, et si n’est chose ou monde qui plustost l’y boutast. Le chareton à peu de motz s’excusa qu’il n’y pensoit pas; et, quant le jour fut, il se leva, et, après le bon jour donné à son hoste et à son hostesse, s’en va et au charroier se remect. Pensez, si la bonne femme eust sceu le fait du chareton, qu’elle l’eust fort plus grevé que son mary ne disoit. Combien que depuis le chareton le racompta en la façon que avez oye, sinon qu’elle ne dormoit point: non pas que le veille croire, ne ce rapport faire bon.

 

LA HUITIESME NOUVELLE,

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.

 

En la ville de Bruxelles, où maintes adventures sont en nostre temps advenues, demouroit n’a pas long temps à l’ostel d’un marchant ung jeune compaignon picard qui servit trèsbien et loyaument son maistre assez longue espace. Et entre aultres services à quoy il obligea son dict maistre vers luy, il fist tant par son gracieux parler, maintien, et courtoisie, que si avant fut en la grace de la fille qu’il couscha avec elle, et par ses euvres elle devint grosse et enceincte. Nostre compaignon, voyant sa dame en cest estat, ne fut pas si fol que d’actendre l’heure que son maistre le pourroit savoir et appercevoir; si print de bonne heure ung gracieux congié pour pou de jours, combien qu’il n’eust nulle envye de jamais retourner, faignant aller en Picardie visiter son père et sa mère et ses aultres parens. Et quand il eut à son maistre et à sa maistresse dit le derrain adieu, le trèspiteux fut à la fille sa dame, à laquelle il promis tantost retourner, ce qu’il ne fist point et pour cause. Luy estant en Picardie, en l’ostel de son père, la pouvre fille de son maistre devenoit si trèsgrosse que son piteux cas ne se pouvoit plus celer, dont entre les aultres sa bonne mère, qui au mestier se cognoissoit, s’en donna garde la première. Si la tira à part et luy demanda, comme assez on le peut penser, dont elle venoit en cest estat et qui l’y avoit mise. S’elle se fist beaucop presser et menacer avant qu’elle en voulsist rien dire, il ne le fault jà demander; mais au fort en fin elle fut ad ce menée qu’elle cogneut son piteux cas, et dist que le picard varlet de son père naguères party l’avoit seduicte et en ce trèspiteux point laissée. Sa mère, toute enragée, forcenée et tant marrie qu’on ne pourroit plus, la voyant ainsi deshonorée, si prend à la tenser, et tant d’injures luy va dire que la pacience qu’elle eut de tout escouter, sans mot sonner ne riens luy contredire, estoit assez suffisante d’estaindre le crime qu’elle avoit commis par soy laisser engrosser du Picard. Mais, helas! ceste pacience n’esmeut en rien sa mère à pitié, mesmes luy dit: «Va-t-en, va-t-en ensus de moy, et fay tant que tu trouves le Picard qui t’a fait grosse et luy dy qu’il te defface ce qu’il t’a fait, et ne retournes jamais vers moy jusques ad ce qu’il ara deffait tout ce que par son oultrage il t’a fait.» La pouvre fille, en cest estat, marrie, Dieu le scet, et desolée, part de sa cruelle et tumeuse mère et se met à la queste de ce Picard qui l’engrossa. Et croiez avant qu’elle en peust oyr nouvelle ce ne fut pas sans avoir peine et du malaise largement. En la parfin, comme Dieu le voulut, après mains gistes qu’elle fist en Picardie, elle arriva par ung jour de dimenche en ung gros village en Artois. Si trèsbien luy vint, ce propre jour son amy le Picard faisoit ses nopses, dont elle fut bien joyeuse, et ne fut pas si peu asseurée pour à sa mère obéir qu’elle ne se boutast par la presse des gens, ainsi grosse qu’elle estoit, et fist tant qu’elle trouva son amy et le salua, lequel tantost la recogneut, et en la recognoissant son salut luy rendit, et luy dit: «Vous soyez bien venue! Qui vous ameine à ceste heure, m’amye?—Ma mère, dit-elle, m’envoye vers vous, et Dieu scet que vous m’avez bien fait tanser. Elle m’a chargée et commendé que vous me deffacez ce que m’avez fait, et s’ainsi ne le faictes que jamais je ne retourne vers elle.» L’aultre entendit tantost la folie et au plustost qu’il peut il se deffist d’elle et luy dit: «M’amye, je feray trèsvoluntiers ce que me requerez et que vostre mère veult que je face, c’est bien raison; mais à ceste heure, je n’y puis bonnement entendre: si vous prie que aiez pacience meshuy, et demain je besoigneray à vous.» Elle fut contente, et alors il la fist garder et en une chambre mener, et là trèsbien penser, dont elle avoit bon mestier, à cause des grans labours et travaulx qu’elle avoit eu en ceste queste. Vous devez savoir que l’espousée se donna trèsbien garde et perceut son mary parler à nostre fille grosse, dont elle n’estoit en riens contente, mais trèstroublée et marrye en estoit. Si garda ce courroux sans en rien dire jusques ad ce que son mary s’en vint coucher, et quand il la cuida accoler et baiser et au surplus faire son devoir et gaigner le chaudeau, elle se vire puis d’ung costé puis d’aultre, tellement qu’il ne peut parvenir à ses attainctes, dont il est trèsebahy et courroucé, et luy va dire: «M’amye, pourquoy faictes vous cecy?—J’ay bien cause, dit-elle, et aussi quelque manière que vous facez, il ne vous chault guères de moy: vous en avez bien d’aultres dont il vous chault plus que de moy.—Et non ay, par ma foy! m’amye, dit-il; je n’ayme en ce monde aultre femme que vous.—Helas! dit-elle, et ne vous ay-je pas bien veu après disner tenir voz longues parolles à une femme en la sale en bas? On voit trop bien que c’est, vous ne vous en sariez excuser ne sauver.—Cela, dit-il, nostre dame! vous n’avez cause de vous en rien jalouser.» Et adonc luy va tout compter, comment c’estoit la fille à son maistre de Bruxelles, et qu’il coucha avecques elle et l’engrossa, et que à ceste cause il vint par deçà; comment aussi après son departement elle devint si trèsgrosse qu’on s’en perceut, et comme elle confessa à sa mère qu’il l’avoit engrossée, et qu’elle l’envoyoit vers luy affin qu’il luy deffist ce qu’il luy avoit fait, ou aultrement vers elle ne retournast. Quand nostre homme eut tout au long compté, sa femme ne reprint que l’ung de ses poinz et dist: «Comment, dit-elle, dictes-vous qu’elle dist à sa mère que vous aviez couché avec elle?—Oy, par ma foy! dit-il, elle luy cogneut tout.—Par mon serment! dist-elle, elle monstra bien qu’elle estoit beste; le charreton de nostre maison a couché avecques moy plus de quarante nuiz, mais vous n’avez garde que j’en deisse oncques ung seul mot à ma mère: je m’en suis bien gardée.—Voire, dit-il, de par le deable! dame, estes-vous telle? Le gibet y ait part! Or allez à vostre charreton, si vous voulez, car je n’ay cure de vous.» Si se leva tout à coup et se vint rendre à celle qu’il engrossa, et abandonna l’autre. Et quand lendemain on sceut ceste nouvelle, Dieu scet la grand risée d’aucuns, et le grant desplaisir de pluseurs, especialement du père et de la mère!

 

LA NEUFIESME NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR.

 

Pour continuer le propos de nouvelles histoires, comme les adventures adviennent en divers lieux et diversement, on ne doit pas taire comment naguères ung gentil chevalier de Bourgoigne, faisant residence en ung sien chasteau bel et fort, fourny de gens et d’artillerie, comme à seigneur de son estat appartenoit, devint amoureux d’une damoiselle de son hostel, voire et la première après madame sa femme. Et car amours si fort le contraignoit, jamais ne savoit sa manière sans elle, tousjours l’entretenoit, tousjours la requeroit, et bref nul bien sans elle avoir il ne povoit, tant estoit-il au vif feru de l’amour d’elle. La damoiselle, bonne et sage, voulant garder son honneur, que aussi cher elle tenoit que sa propre ame, voulant aussi garder la loyauté que à sa maistresse elle devoit, ne prestoit pas l’oreille à son seigneur toutesfoiz qu’il eust bien voulu; et si aucunes foiz force luy estoit de l’escouter, Dieu scet la trèsdure response dont il estoit servy, luy remonstrant sa trèsfole entreprinse, la grand lascheté de son cueur, et au surplus bien luy disoit que, si ceste queste il continue plus, que à sa maistresse il sera decelé. Quelque manière ou menace qu’elle face, il ne veult laisser son emprinse, mais de plus en plus la pourchasse, et tant en fait que force est à la bonne fille d’en advenir bien au long sa maistresse. La dicte dame, advertie des nouvelles amours de monseigneur, sans en monstrer semblant, en est très malcontente; mais non pourtant elle s’advisa d’ung tour, ainçois que rien luy en dist, qui fut tel. Elle charge à sa damoiselle que à la première foiz que monseigneur viendra pour la prier d’amours, que, trestous refuz mis arrière, elle luy baille jour à lendemain se trouver devers elle dedans sa chambre et en son lict: «Et s’il accepte la journée, dit madame, je viendray tenir vostre place, et du surplus laissez moy faire.» Pour obéir comme elle doit à sa maistresse, elle est contente d’ainsi faire. Si ne tarda guères après que monseigneur ne retournast à l’ouvrage, et s’il avoit auparavant bien fort menty, encores à ceste heure il s’en efforce beaucop de l’affermer, et qui à ceste heure l’oyst, mieulx luy vauldroit la mort que sans prochain remède vivre en ce monde. Qu’en vauldroit le long compte? La damoiselle de sa maistresse est escollée et advoée que mieulx on ne pourroit, baille au bon seigneur à demain l’heure de besoignier, dont il est tant content que son cueur tressault tout de joye, et dit bien en soy mesmes qu’il ne fauldra pas à sa journée. Le jour des armes assignées, survint au soir ung gentilhomme chevalier, voisin de monseigneur et son trèsgrand et bon amy, qui le vint veoir, auquel il fist trèsgrande et bonne chère, comme trèsbien le savoit faire; si fait madame aussi, et le surplus de la maison s’efforçoit fort de luy complaire, saichant estre le bon plaisir de monseigneur et de madame. Après les trèsgrandes chères et du soupper et du bancquet, et qu’il fut heure de retraire, la bonne nuyt donnée et à madame et à ses femmes, les deux bons chevaliers se mettent en devises de pluseurs et diverses matères, et entre aultres propos le chevalier estrange demanda à monseigneur si en son village avoit rien de beau pour aler courre l’aguillette, car la devocion luy en est prinse après ces bonnes chères et le beau temps qu’il fait à ceste heure. Monseigneur, qui rien ne luy vouldroit celer, pour la grand amour qu’il luy porte, luy va dire comment il a jour assigné de coucher ennuyt avecques sa chambrière, et pour luy faire plaisir, quand il aura esté avecques elle aucune espace, il se levera tout doulcement et le viendra querir pour le surplus parfaire. Le chevalier estrange mercya son compaignon, et Dieu scet qu’il luy tarde bien que l’heure soit venue! L’oste prend congé de luy et se retrait en sa garderobe, comme il avoit de coustume, pour soy deshabiller. Or devez vous savoir que tantdiz que les chevaliers se devisoient, madame se alla mettre dedans le lict où monseigneur devoit trouver sa chambrière, et droit là attendoit ce que Dieu luy vouldra envoyer. Monseigneur mist assez longue espace à soy deshabiller tout à propos, pensant que desjà madame fust endormie, comme souvent faisoit, pource que devant se couchoit. Il donne congé à son varlet de chambre, et à tout sa longue robe s’en va au lict où madame l’attendoit, cuidant y trouver aultry; et trestout coyement de sa robe se desarme, et dedans le lit se boute, et car la chandelle est estaincte et madame mot ne sonne, il cuide avoir sa chambrière. Il n’y eut guères esté sans faire son devoir, et si trèsbien s’i acquitta que les trois, les quatre foiz guères ne luy coustèrent, que madame print bien en gré, qui tost après, pensant que ce soit tout, fut endormye. Monseigneur, trop plus legier que par avant, voyant que madame dormoit et recordant de sa promesse, tout doulcement se lève, et puis vient à son compaignon, qui n’attendoit que l’heure d’aller aux armes, et luy dist qu’il aille tenir son lieu, mais qu’il ne sonne mot, et qu’il retourne quand il aura bien besoigné et tout son saoul. L’aultre, plus esveillé qu’un rat et viste comme ung levrier, part et s’en va, et auprès de madame se loge sans qu’elle en sache rien. Et quand il est tout rasseuré, si monseigneur avoit bien besoigné, voire et à haste encores fist-il mieulx, dont madame n’est pas ung peu esmerveillée, qui après ce bel passetemps, qui aucunement traveil luy estoit, arrière s’endormit. Et bon chevalier de l’abandonner, et à monseigneur s’en retourne, qui comme paravant emprès madame se vint relogier, et de plus belle aux armes se ratoille, tant bien luy plaist ce nouvel exercice. Tant d’heures se passèrent, tant en dormant comme en aultres choses faisant, que le trèsbeau jour s’apparut; et comme monseigneur se retournoit, cuidant virer l’oeil sur la chambrière, il voit et congnoist que c’est madame, qui à ceste heure luy va dire: «N’estes-vous pas bien putier, creant, lasche et meschant, qui, cuidant avoir ma chambrière, par tant de foiz et oultre mesure m’avez accolée pour acomplir vostre desordonnée volunté, dont vous estes, la Dieu mercy! bien deceu, car aultre que moy, pour ceste heure, n’aura ce qui doit estre mien.» Se le bon chevalier fut esbahy et courroucé se voyant en ce train, ce n’est pas de merveilles. Et quand il parla, il dist: «M’amye, je ne vous puis celer ma folie, dont beaucop il me poise que jamais l’entreprins; si vous prie qu’en soyez contente et n’y pensez plus, car jour de ma vie plus ne m’adviendra: cela vous prometz-je, et sur ma foy. Et affin que n’aiez occasion d’y penser, je donneray congé à la chambrière qui me bailla le vouloir d’envers vous faire cette faulte.» Madame, plus contente d’avoir eu l’adventure de ceste nuyt que sa chambrière, et oyant la bonne repentence de monseigneur, assez legièrement s’en contenta, mais ce ne fut pas sans grans langages et remonstrances. Au fort trestout va bien, et monseigneur, qui a des nouvelles estoupes en sa quenoille, après qu’il est levé, s’en vient devers son compaignon, auquel il compte tout du long son adventure, luy priant de deux choses: la première si fut qu’il celast trèsbien ce mistère et sa trèsdesplaisant adventure; l’autre si est que jamais il ne retourne en lieu où sa femme sera. L’autre, trèsdesplaisant de ceste male adventure, conforte le chevalier au mieulx qu’il peut, et promect d’accomplir sa trèsraisonnable requeste, et puis monte à cheval et s’en va. La chambrière, qui coulpe n’avoit au meffait desusdit, emporta la punicion par en avoir congié. Si vesquirent depuis assez longtemps monseigneur et madame assez paisiblement ensemble, sans qu’elle sceust jamais qu’elle eust eu afaire au chevalier estrange.

 

LA DIXIESME NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.

 

Pluseurs aultres haultes et dures adventures ont esté demenées et à fin conduictes ou royaume d’Angleterre, dont la recitacion à present de la pluspart ne serviroit pas à la continuacion de ceste hystoire presente. Neantmains ceste presente hystoire, pour son propos continuer, et le nombre de ces histoires accroistre, fera mencion comment ung grand seigneur dudit royaume d’Angleterre entre les mieulx nez, riche, puissant, et conquerant, entre les aultres ses serviteurs avoit parfecte fiance, confidence et amour en ung jeune et gracieux gentil homme de son hostel, pour pluseurs raisons, tant pour sa beauté, diligence, subtilité et prudence; et, pour le bien qu’en lui avoit trouvé, ne luy celoit rien de ses amours; mesmes par succession de temps, pour mieulx s’entretenir en la grace de son maistre, le dit gentil homme estoit celuy qui procuroit la plus part des bonnes adventures qu’en amour il avoit, et ce pour le temps que son dit maistre encores estoit à marier. Advint certain espace après, que, par le conseil de pluseurs ses parens, amis et bien veillans, monseigneur se marya à une trèsbelle, bonne, et riche dame, dont pluseurs furent trèsjoyeux; et entre les aultres nostre gentil homme, qui mignon se povoit bien nommer, n’en fut pas le mains contant, sentant en soy que c’estoit le bien et honneur de son maistre, qui le retireroit de pluseurs menues folies, ausquelles espoir trop se donnoit. Si dist ung jour à monseigneur qu’il estoit trèsjoyeux qu’il avoit si trèsbelle et bonne dame espousée, car à ceste cause il ne seroit plus empesché de faire queste ça et là pour luy, comme il avoit de coustume. A quoy monseigneur respondit que pourtant ne se remuoit droit, et, jasoit qu’il soit marié, si n’est-il pas pourtant du gracieux service d’amours osté, mesmes de bien en mieulx s’i veult employer et donner. Son mignon, non content de ce vouloir, luy respondit que sa queste en amours doit estre bien finée, quand amours l’ont party de la nonpareille des aultres, de la plus belle, de la plus sage, de la plus loyalle et toute bonne; et quand à luy, face Monseigneur ce qu’il luy plaist, mais, de sa part, jour de sa vie à aultre femme parolle ne portera au prejudice de sa maistresse. «Je ne scay quel prejudice, dit le maistre, mais il vous fault trop bien remettre en train mes besoignes à telle, et à telle, et à telle, rop longtemps sans pourchaz abandonnées. Et ne pensez pas qu’encores ne m’en soit autant que quand vous en feiz premier parler.—Ha dea! monseigneur, dit le mignon, je ne sçay trop emerveiller de vostre fait; il faut dire que vous prenez plaisir à abuser femmes, qui par ma foy n’est pas bien fait: car vous savez mieulx que nul aultre que toutes celles que vous avez cy nommées ne sont pas à comparer en beauté ne aultrement à madame, à qui vous ferez mortel desplaisir s’elle savoit vostre desordonné vouloir. Et, qui plus est, vous ne povez ignorer qu’en ce faisant vous ne damnez votre ame.—Cesse ton prescher, dit monseigneur, et va dire ce que je te commende.—Pardonnez-moy, monseigneur, dit le mignon; un mot pour tous, j’aymeroie mieulx mourir que à mon pourchaz sourdist noise ou debat entre vous et madame, mesmes pour vous la mort eternelle; si vous prie estre content de moy, s’il vous plaist, car je n’en feray rien plus.» Monseigneur, qui voit son mignon enhurté, pour ce cop ne le presse. Mais à chef de pièce de trois ou quatre jours, sans faire en rien semblant des parolles precedentes, entre aultres devises à son mignon demande quelle viande il mengoit plus voluntiers. Et il luy respondit que nulle viande tant ne luy plaisoit que pastez d’anguilles. «Saint Jehan, c’est bonne viande, ce dist le maistre, vous n’avez pas mal choisy.» Cela se passe, et monseigneur se trait arrière et mande venir vers luy ses maistres d’ostel, auxquelx il charge si cher qu’ilz luy veulent obeir que son mignon ne soit servy d’aultre viande que de pastez d’anguille, pour rien qu’il dye. Et ilz respondent et promectent d’accomplir son commendement, ce qu’ilz feirent trèsbien: car, comme le dit mignon fut assis à table pour menger en sa chambre, le propre jour du commendement, ses gens luy apportèrent largement de beaulx et gros pastez d’anguilles qu’on leur delivra en la cuisine, dont il fut bien joyeux. Si en menga tout son saoul. Au lendemain pareillement, et cinq ou six jours ensuyvans tousjours revenoient ces pastez en jeu, dont il estoit desjà tout ennuyé; si demanda à ses gens si on ne servoit léans que de pastez. «Ma foy, Monseigneur, dient-ilz, on ne vous baille autre chose; trop bien voyons-nous servir en sale et ailleurs d’aultres viandes; mais pour vous, il n’est memoire que de pastez.» Le mignon, sage et prudent, que jamais sans grand cause pour sa bouche ne feroit plainte, passa encores pluseurs jours tousjours usant de ces ennuyeux pastez, dont il n’estoit pas bien content. Si s’advisa, ung jour entre les aultres, d’aller disner avec les maistres d’ostel, qui le firent servir comme paravant de pastez d’anguilles. Et quand il vit ce, il ne se peut plus tenir de demander la cause pour quoy on le servoit plus de pastez d’anguilles que les aultres, et s’il estoit pasté. «Par la mort bieu! dist-il, j’en suis si treshodé que plus n’en puis; il me semble que je ne voy que pastez. Et pour vous dire, il n’y a point de raison, vous le m’avez fait trop longuement; il y a plus d’un mois que vous me faictes ce tour, dont j’en suys tant maigre que je n’ay force ne puissance; et ne saroye estre content d’estre ainsi gouverné.» Les maistres d’ostel dirent que vrayement ilz ne faisoient chose que monseigneur n’eust commendé, et que ce n’estoit pas par eulz. Nostre mignon, plain de pastez, ne porta guères sa pensée sans la deceler à monseigneur, et luy demanda à quel propos il l’avoit fait servir si longuement de pastez d’anguilles, et defendu, comme disoient les maistres d’ostel, qu’on ne luy baillast aultre chose. Et Monseigneur, pour response, luy dist: «Ne m’as-tu pas dit que la viande qu’en ce monde plus tu ames ce sont pastez d’anguilles?—Saint Jehan! monseigneur, dist le mignon, oy.—De quoy te plains-tu donc? dist monseigneur; je te fais bailler ce que tu aymes.—Aime! dit le mignon, il y a manière: j’ayme trèsbien voirement pastez d’anguilles pour une foiz, ou pour deux, ou pour trois, ou de fois à aultre, et n’est viande que devant je preisse; mais de dire que tous les jours les voulsisse avoir sans menger aultre chose, par nostre Dame, non feroye; il n’est homme qui n’en fut rompu et rebouté: mon estomac en est si traveillé que, tantost qu’il les sent, il a assez disné. Pour Dieu! monseigneur, commendez qu’on me baille aultre viande pour recouvrer mon appetit, aultrement je suis homme deffait.—Ha dya, dit monseigneur, et te semble-il que je ne soye ennuyé, qui veulx que je me passe de la char de ma femme; tu peuz penser, par ma foy, que j’en suys aussi saoul que tu es de pastez, et que aussi voluntiers me renouvelleroye d’une aultre, jasoit que point tant ne l’aymasse, que tu feroies d’aultre viande que point tant n’aymes que pastez. Et, pour abreger, tu ne mengeras jamais aultre viande jusques à ce que tu me serves ainsi que souloyes; et me feras avoir des unes et des aultres, pour moy renouveller, comme tu veulx changer de viande.» Le bon mignon, quand il entendit le mystère et la subtille comparaison que monsieur a faicte, fut tout confus et se rendit, et promect à son maistre de faire tout ce qu’il voudra affin qu’il soit quitte de ses pastez. Et pour ce point monseigneur, pour changer voire et madame espergnier, au pourchaz du mignon, passa le temps comme il souloit avecques les belles et bonnes; et nostre bon mignon fut delivré de ses pastez et à son premier mestier ratellé.

 

LA XIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR.

 

Ung lasche paillard et recreant, jaloux, je ne dy pas coulx, vivent à l’ayse ainsi comme Dieu scet et que les entachez de ce mal pevent sentir et les aultres pevent appercevoir et oyr dire, ne savoit à qui recourre ne soy rendre pour trouver garison de sa dolente, miserable et bien pou plaincte maladie. Il faisoit huy ung pelerinage, demain ung aultre, et aussi le plus souvent par ses gens ses devocions et offrandes faisoit faire, tant estoit assoté de sa maison, voire au mains du regard de sa femme, qui miserablement son temps passoit avecques son trèsmaudit mary, le plus suspessonneux hoignard que jamais femme accointast. Ung jour, comme il pensoit qu’il fait et fait faire pluseurs offrandes à divers sains de paradis, et entre aultres à monseigneur saint Michel, il s’advisa qu’il en feroit une aultre à l’ymage qui est dessoubz ses piez, qui est la representacion d’un deable. Et de fait commenda à ung de ses gens qu’il luy allumast et feist offre d’une grosse chandelle de cyre, en luy priant pour son intencion. Son commendement fut fait et accomply par le varlet, qui luy fist son rapport. «Or ça, dist-il en soy mesmes, je verray si Dieu ou deable me pourroit garir.» En son accoustumé desplaisir, après ceste nouvelle offrande, se va coucher ce trèspaillard jaloux auprès de sa trèsbonne femme; et, jasoit ce qu’il eust en sa teste des fantasies et pensées largement, si le contraingnit nature qu’elle eust ses droiz. Et de fait bien fermement s’endormit; et, comme il estoit au plus parfont de son somme, celuy à qui ce jour la chandelle avoit fait offrir par vision à luy s’apparut, qui le remercya de l’offrende que naguères luy envoya, affermant que pieçà telle offrande ne luy fut donnée. Dist au surplus qu’il n’avoit pas perdue sa peine, et qu’il obtendroit ce dont il l’avoit requis. Et, comme à l’aultre sembla, en ung doy de sa main ung anel y bouta, disant que, tant que cest anel y fust, jaloux il ne seroit, ne cause aussi jamais venir ne luy pourroit qui de ce le tentast. Après l’esvanuissement de ceste vision, nostre jaloux se reveilla, et si trouva l’un des doiz de sa main bien avant ou derrière de sa femme bouté, dont il et elle furent bien esbahiz. Mais du surplus de la vie au jaloux, de ses affères et manières et maintiens, ceste histoire se taist.

 

LA XIIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.

 

Es metes du païs de Hollande, ung fol naguères s’advisa de faire le pis qu’il pourroit, c’est assavoir se marier; et, tantost qu’il fut affublé du doulx manteau de mariage, jasoit que alors il fust yver, il fut si fort eschaufé que on ne le savoit tenir. Les nuiz, qui pour ceste saison duroient et neuf et dix heures, n’estoient point assez souffisantes ne d’assez longue durée pour estaindre le trèsardent desir qu’il avoit de faire lignée; et de fait, quelque part qu’il encontrast sa femme, il l’abbatoit, fust en sa chambre, fust en l’estable; en quelque lieu que ce fust, tousjours avoit ung assault. Et ne dura pas ceste manière ung moys ou deux seullement, mais si trèslonguement que pas ne le vouldroye escripre, pour l’inconvenient qui sourdre en pourroit si la folie de ce grant ouvrier venoit à la cognoissance de pluseurs femmes. Que vous en diray-je plus? Il en fist tant que la memoire jamais estaincte ne sera ou dit païs. Et à la verité, la femme qui naguères au bailly d’Amiens se complaignit de son mary pour le trèsgrand traveil qu’il luy donnoit de semblable cas n’avoit pas si bien matère de soy douloir que ceste cy. Quoy que fust, jasoit que de ceste plaisante peine aucunes foiz se fust trèsbien passée, pour obéir comme elle devoit à son mary, jamais ne fut rebourse à l’esperon. Advint ung jour après disner que trèsbeau temps faisoit, et que le soleil ses raiz envoyoit et departoit par la terre paincte et brodée de belles fleurs, si leur print volunté d’aller jouer au bois eulx deux tant seullement, et si se misrent au chemin. Or ne vous fault il pas celer ce qui sert à l’ystoire: A la foiz que noz bonnes gens eurent ceste devocion, ung laboureur avoit perdu son veau qu’il avoit mis paistre dedans un pré marchissant au dit bois; lequel il vint veoir et ne le trouva pas, dont il ne fut pas moyennement courroussé, et se mist à la queste, tant par le bois comme ès prez, terres et places voisines d’environ; mais il n’en scet trouver nouvelles. Si s’advisa que à l’adventure il s’estoit bouté dedans quelque busson pour paistre, ou dedans aucun fossé herbu, dont il pourroit bien saillir quand il auroit le ventre plain. Et, affin qu’il puisse mieulx veoir et à son aise, sans courre çà ne là son veau où il est, comme il pensoit, il choisist le plus hault arbre et mieulx houssé du bois, et monte dessus. Et quand il se trouve au plus hault de cest arbre, qui toute la terre d’environ descouvroit, il luy est bien advis que son veau est à moitié trouvé. Tantdiz que ce bon laboureur gectoit ses yeulx de tous costés après son veau, véezcy nostre homme et sa femme qui se boutent ou boys, chantans, jouans, et devisans, et faisans feste, comme font les cueurs gaiz quand ilz se trouvent ès plaisans lieux. Et n’est pas merveille si le vouloir luy creut et desir l’enorta d’accoler sa femme en ce lieu si plaisant et propice. Pour executer ce vouloir à sa plaisance et à son beau loisir, tant regarda à dextre et à senestre qu’il apperceut le trèsbel arbre dessus lequel estoit le laboureur, dont il ne sçavoit rien; et soubz cest arbre il disposa et conclut ses gracieuses armes accomplir. Et quand il fut au lieu, il ne demoura guères après la semonce de son desir, tenant le lieu de mareschal, qu’il ne mist main à la besoigne, et vous assault sa femme, et la porte par terre, et car alors il estoit bien degois, et sa femme aussi d’autre part, il la voult voir devant et derrière, et de fait prend sa robe et la luy osta, et en cotte simple la mect. Après il la haussa bien hault malgré elle, comme efforcée, et n’est pas content de ce, mais, pour le bien veoir à son aise et sa beaulté regarder, la tourne, et sus son gros derrière par trois, par quatre foiz sa rude main il fait descendre; il la revire d’aultre; et comme il avoit son derrière regardé, aussi fait il le devant, ce que la bonne simple femme ne veult pour rien consentir; mesmes avec la grant résistence qu’elle fait, Dieu scet que sa langue n’estoit pas oyseuse! Or l’appelle malgracieux, fol, et enragé, aultre foiz deshoneste, et tant luy dit que c’est merveille; mais riens n’y vault, il est trop plus fort qu’elle, et si a conclu de faire inventoire de tout ce qu’elle a; si est force qu’elle obéisse, mieulx aymant, comme sage, le bon plaisir de son mary que par refus son desplaisir. Toute defense du costé d’elle mise arrière, ce vaillant homme va passer temps à ce devant regarder, et, si sans honneur on le peut dire, il ne fut pas content si ses mains ne descouvroient à ses yeulx les secrez dont il se devoit bien passer d’enquerre. Et comme il estoit en ce parfond estude, il disoit maintenant: «Je voy cecy, je voy cela, encores cecy, encores cela.» Et qui l’oyoit, il voyoit tout le monde et beaucop plus. Et, après une longue pause, estant en ceste gracieuse contemplacion, dist de rechef: «Saincte Marie, que je voy de choses!—Helas! dist lors le laboureur sur l’arbre juché, et ne véez-vous pas mon veau, beau sire? il me semble que j’en voy la queue.» L’aultre, jasoit qu’il fust bien esbahy, subitement fist sa response et dist: «Ceste queue n’est pas de ce veau.» Et à tant part et s’en va, et sa femme le suyt. Et qui me demanderoit qui le laboureur mouvoit à faire ceste sa question, le secretaire de ceste histoire respond que la barbe du devant de ladite femme estoit assez et beaucop longue, comme il est de coustume à celles de Hollande; si cuidoit bien que ce fust la queue de son veau; attendu aussy que le mary d’elle disoit qu’il voyoit tant de choses, voire à pou tout le monde, si pensoit en soy mesmes que son veau ne pouvoit guères estre esloigné, et que avec aultres choses léans pourroit-il bien estre embusché.

 

LA XIIIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE CASTREGAT, ESCUIER DE MONSEIGNEUR.

 

A Londres en Angleterre, tout dedans avoit naguères ung procureur en parlement qui entre aultres ses serviteurs avoit ung clerc habile et diligent et bien escripvant, qui trèsbeau filz estoit, et, qu’on ne doit pas oblier, pour ung homme de son eage il n’en estoit point de plus subtil. Ce gentil clerc, frez et viveux, fut tantost picqué de sa maistresse, que trèsbelle, gente et gracieuse estoit; et si trèsbien luy vint, que, ainçois qu’il luy osast oncques dire son cas, le Dieu d’amours l’avoit ad ce menée qu’il estoit le seul homme ou monde qui plus luy plaisoit. Advint qu’il se trouva en place ramonnée; et de fait, toute crainte mise arrière, à sa dicte maistresse son trèsgracieux et doulx mal racompta, laquelle, pour la grand courtoisie que Dieu en elle n’avoit pas obliée, desja aussi attaincte comme dessus est dit, ne le fist guères languir: car après plusieurs excusacions et remonstrances qu’elle en bref luy troussa, qu’elle eust à aultre plus aigrement et plus longuement demené, elle fut contente qu’il sceust qu’il luy plaisoit bien. L’aultre, qui entendoit son latin, plus joyeux que jamais il n’avoit esté, s’advisa de batre le fer tantdiz qu’il estoit chault, et si trèsroidde sa besoigne poursuyt qu’en pou de temps joyt de ses amours. L’amour de la maistresse au clerc et du clerc à elle estoit et fut longtemps si trèsardente que jamais gens ne furent plus esprins, et n’estoit en la puissance de Malebouche, de Dangier, ne d’aultres telles maudictes gens, de leurs bailler ne donner destourbier. En ce trèsglorieux estat et joyeux passetemps se passèrent pluseurs jours qui guères aux amans ne durèrent, qui tant donnez l’un à l’aultre estoient qu’à pou à Dieu eussent quitté leur paradis pour vivre au monde leur terme en ceste fasson. Et comme ung jour ensemble estoient, après les trèshaulx biens que amour leur souffrit prandre, et se devisassent, en pourmenant par une sale, comment ceste leur joye impareille continuer se pourroient seurement, sans que l’embusche de leur dangereuse entreprinse fust descouverte au mary d’elle, qui du renc des jaloux se tiroit trèsprès du hault bout, pensez que plus d’un advis leur vint au devant, que je passe sans plus au long escripre. La finale conclusion et derrenière résolution que le bon clerc emprint sur luy de la trèsbien conduire et à sa seure fin terminer, à quoy point ne faillit, veezcy comment. Vous devez savoir que l’accointance et alliance que le clerc eut à sa maistresse, à laquelle diligemment servoit et complaisoit, qu’il n’estoit pas mains diligent de servir et complaire à son maistre, jasoit que en toutes fassons aultres ce fust, et ce pour mieulx couvrir son fait et aveugler les jaloux yeulx de celuy qui pas tant ne se doubtoit qu’on luy en forgeoit bien la matère. Ung jour, nostre bon clerc, voyant son maistre assez content de luy, emprint de parler et tout seul trèshumblement, et doulcement et en grand révérence luy dist qu’il avoit en son cueur ung secret que voluntiers luy decelast s’il osoit. Et ne vous fault pas celer que comme pluseurs femmes ont larmes à commendement qu’elles espandent toutesfoiz ou le plus souvent qu’elles veulent, si eut à cest cop nostre bon clerc, car grosses larmes, en parlant, luy descendoient en très grand abundance; et n’est homme qui ne cuidast qu’elles ne fussent ou de contricion, de pitié ou de très bonne intencion. Le pouvre maistre abusé, oyant son clerc, ne fut pas ung peu esbahy n’esmerveillé, mais cuidoit bien qu’il y eust aultre chose que ce que après il sceut. Si luy dist: «Que vous fault-il, mon filz, et qu’avez vous à plorer maintenant?—Helas! sire, et j’ay bien cause plus que nul aultre de douloir; mais helas! mon cas est tant estrange, et non pas mains piteux sur tous requis d’estre celé, que jasoit que j’aye eu vouloir de le vous dire; si m’en reboute crainte quand j’ay au long à mon maleur pensé.—Ne plorez plus, mon filz, respond le maistre, et si me dictes qu’il vous fault, et je vous asseure, s’en moy est de vous aider, je m’y emploiray comme je doy.—Ha! mon maistre, dit le renard clerc, je vous mercie; mais j’ay bien tout regardé, je ne pense pas que ma langue eust la puissance de descouvrir la trèsgrand infortune que j’ay si longuement portée.—Ostez-moy ces propos et toutes ces doléances, ce dist le maistre; je suis celuy à qui rien ne devez céler; je veil savoir que vous avez; avancez vous et le me dictes.» Le clerc, sachant le tour de son baston, s’en fist beaucop prier, et a trèsgrand crainte par semblant, et à grand abundance de larmes et à volunté se laisse ferrer, et dit qu’il dira, mais qu’il luy veille promettre que par luy jamais ame n’en sçaura nouvelle, car il aymeroit autant ou plus cher morir que son maleureux cas fust cogneu. Ceste promesse par le maistre vouée, le clerc mort et descoloré comme ung homme jugié à pendre, si va dire: «Mon trèsbon maistre, il est vray que jasoit que pluseurs gens et vous aussi pourriez penser que je fusse homme naturel comme ung aultre, ayant puissance d’avoir compaignie avecques femme, et de faire lignée, je vous ose bien dire et monstrer que point je ne suis tel, dont, hélas! trop je me deulz.» Et, à ces paroles, asseurément tira son membre à perche et luy fist monstre de la peau où les coillons se logent, lesquelx il avoit par industrie fait monter en hault vers le petit ventre, et si bien les avoit cachez qu’il sembloit qu’il n’en eust nul. Or va il dire: «Mon maistre, vous veez mon infortune, dont de rechef vous prie qu’elle soit celée; et oultre plus, trèshumblement vous requier, pour tous les services que jamais vous féis, qui ne sont pas telz que j’en eusse eu la volunté, si Dieu m’eust donné le povoir, que me facez avoir mon pain en quelque monastère dévot, où je puisse le surplus de mes jours au service de Dieu passer, car au monde ne puis-je de rien servir.» L’abusé et deceu maistre remonstre à son clerc l’aspreté de religion, le pou de mérite qui luy en viendroit quand il se veult rendre comme par desplaisir de son infortune, et foison d’aultres raisons luy amena, trop longues à racompter, tendans à fin de l’oster de son propos. Savoir vous fault aussi que pour rien ne l’eust voulu abandonner, tant pour son bien escripre et diligence que pour la fiance que doresenavant à luy adjoustera. Que vous diray-je plus? Tant luy remonstra, que ce clerc au fort pour une espace en son estat et en son service demourer luy promet. Et comme ouvert luy avoit son secret, le sien luy voult deceler, et dist: «Mon filz, de vostre infortune ne suis je pas joyeux, mais, au fort, Dieu, qui fait tout pour le mieulx et scet ce qui nous duyt et vault trop mieulx que nous mesmes, en soit loé! vous me pourrez doresenavant trèsbien servir, que à mon povoir vous meriteray. J’ay jeune femme assés legière et volage, et je suis, ainsi que vous véez, desjà ancien et sur eage, qui aucunement peut estre occasion à pluseurs de la requerre de deshonneur; et à elle aussi, s’elle estoit aultre que bonne, me bailler matière de jalousie; et, pour eviter ce danger et aultres pluseurs, je la vous baille et donne en garde, et si vous prie que ad ce tenez la main que je n’aye cause d’en trouver aucune matère de jalousie.» Par grand deliberacion fist le clerc sa response; et quand il parla, Dieu scet s’il loa bien sa trèsloyalle et bonne maistresse, disant que sur tous aultres il l’avoit belle et bonne, et qu’il s’en devoit tenir content. Neantmains, en service et autres choses, il est celuy qui s’i veult du tout son cueur employer, et ne laissera, pour rien que luy puist advenir, qu’il ne l’advertisse de tout ce que loyal serviteur doit faire à son maistre. Le maistre, lye et joyeux de la nouvelle garde de sa femme, laisse l’ostel et en la ville à ses afaires va entendre. Et le bon clerc incontinent fault à sa garde, et, le plus longuement que il et sa dame osèrent, n’espergnèrent pas les membres qui en terre pourriront; et ne firent jamais grigneur feste, puisque la dame fut advertie de la fasson subtile qui son mary abuseroit. Assez et longue espace dura le joieux passetemps de ceulx qui tant bien s’entramoyent. Et si aucunes fois le bon mary alloit dehors, il n’avoit garde d’emmener son clerc; plustost eust emprunté ung serviteur à ses voisins que l’aultre n’eust gardé l’ostel; et si la dame avoit congié d’aller en aucun pelerinage, plustost allast sans chambrière que sans le trèsgracieux clerc. Faictes vostre compte: jamais clerc vanter ne se peut d’avoir eu meilleure adventure, qui point ne vint à cognoissance, voire au mains que je sache, à celuy qui bien s’en fust desesperé s’il en eust sceu le demene.

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