Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
LA XIIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE CRÉQUY, CHEVALLIER DE L’ORDRE DE MONSEIGNEUR.
La grande et large marche de Bourgoigne n’est pas si despourveue de pluseurs adventures dignes de memoire et d’escripre, que, à fournir les histoires qui à present courent, je n’ose bien avant mettre et en bruyt ce que naguères y advint. Assez près d’un gros et bon village assis sur la rivière d’Ouches avoit et encores a une montaigne où ung hermite tel que Dieu scet faisoit sa residence, lequel, soubz umbre du doulx manteau d’ypocrisie, faisoit des choses merveilleuses qui pas ne vindrent à congnoissance ne en la voix publicque du peuple, jusques ad ce que Dieu plus ne vouloit son trèsdamnable abus permettre ne souffrir. Ce saint hermite, qui de son coup à la mort se tiroit, n’estoit pas mains luxurieux que ung vieil cinge est malicieux; mais la manière du conduire estoit si trèssubtille qu’il fault dire qu’elle passoit les termes des engins communs. Veez cy qu’il fist: Il regarda qu’entre aultres femmes et belles filles ses voisines, la plus digne d’estre aimée et desirée estoit la fille à une simple femme vefve, trèsdevote et bien ausmosnière; si va conclure en soy, si son sens ne lui fault, qu’il en chevira bien. Ung soir, environ la mynuyt, qu’il faisoit noir et rude temps, il descendit de sa montaigne et vint à ce village, et tant passa de voies et sentiers que soubz le toit de la mère à la fille, sans estre oy, seul se trouva. L’ostel n’estoit pas si grand, ne si pou de luy hanté tout en devocion, qu’il ne sceust bien les engins. Si va faire ung pertuys en une paroy non guères espesse, à l’endroit de laquelle estoit le lict de ceste simple vefve; et prent ung long baston percé et creux dont il estoit hourdé, et, sans la vefvette esveiller, auprès de son oreille l’arresta, et dit en assez basse voix par trois foiz: «Escoute moy, femme de Dieu; je suis ung angel du Createur, qui devers toy m’envoye toy annuncer et commender, par les haulx biens qu’il a volu en toy enter, qu’il veult par ung hoir de ta chair, c’est à savoir ta fille, l’Eglise son espouse reunir, reformer, et à son estat deu remettre. Et veez cy la fasson: Tu t’en yras en la montaigne devers le saint hermite, et ta fille luy meneras, et bien au long luy compteras ce que à present Dieu par moy te commende. Il congnoistra ta fille, et d’eulx viendra ung filz eleu de Dieu et destiné au saint siege de Romme, qui tant de bien fera que à saint Pierre et à saint Pol le pourra l’on bien comparer. Atant m’en vois, obéy à Dieu.» La simple femme, trèsebahie, souprinse aussi et à demy ravye, cuida vrayement et de fait que Dieu luy envoiast ce message; si dit bien en soy mesmes qu’elle ne desobeira pas; si se rendort une grand pièce après, non pas trop fermement, attendant et beaucop desirant le jour. Et entretant le bon hermite prend le chemin devers son reclusage en la montaigne. Ce trèsdesiré jour à chef de piece fut annuncé par les raiz du soleil, qui, malgré les voirrières des fenestres, vindrent descendre enmy la chambre, firent mère et fille bien à haste lever. Quand prestes furent et sur piez mises, et leur pou de mesnage mis à point, la bonne mère si demande à sa fille s’elle n’a rien oy en ceste nuyct, et elle luy respond: «Certes, mère, nenny.—Ce n’est pas à toy, dit-elle aussi, que de prinssault ce doulx message s’adresse, combien qu’il te touche beaucop.» Lors luy va dire tout au long l’angelicque nouvelle que en ceste nuyt Dieu luy manda; demande aussi qu’elle en veut dire. La bonne fille, comme sa mère simple et devote, respond: «Dieu soit loé; ce qu’il vous plaist, ma mère, soit fait.—C’est trèsbien dit, respond la mère. Or en allons à la montagne à la semonce du bon angel devers le saint preudomme.» Le bon hermite, faisant le guet quand la deceue veille sa simple fille amenroit, la voit venir; si laisse son huys entreouvert, et en prière se va mettre enmy sa chambre, affin qu’en devocion fust trouvé. Et comme il desiroit il advint, car la bonne femme et sa fille, voyans l’huys entreouvert, sans demander quoy ne comment, dedans entrèrent. Et, comme elles parceurent l’ermite en contemplacion, comme s’il fust Dieu l’onnorèrent. L’ermite, à voix humble et casse, les yeulx vers la terre enclinez, de Dieu salue la compaignie. Et la veillote, desirant qu’il sceust l’occasion qui l’amenoit, le tire à part et luy va dire de bout en bout tout le fait, qu’il savoit trop mieulx qu’elle. Et, comme en grand reverence faisoit son rapport, le bon hermite gettoit ses yeulx en hault, joignoit les mains au ciel; et la veille ploroit, tant avoit et joye et pitié. Quand ce rapport fut au long achevé, dont la veillotte attendoit la response, celuy qui la doit faire ne se haste pas. Au fort, à chef de pièce, quand il parla ce fut: «Dieu soit loé! Mais, m’amye, dist-il, vous semble-il à la vérité, et à vostre entendement, que ce que droit cy vous me dictes ne soit point fantosme ou illusion? Que vous en juge le cueur? Sachez que la chose est grande.—Certainement, beau père, j’entendiz la voix qui ceste joieuse nouvelle apporta aussi plainement que je faiz vous, et croiez que je ne dormoye pas.—Or bien, dit-il, non pas que je veille contredire au vouloir de mon createur, si me semble-il que vous et moy dormions encores sur ce fait; et, s’il vous appert de rechef, vous reviendrez icy vers moy, et Dieu nous donnera bon conseil et advis. On ne doit pas trop legierement croire, ma bonne mère; le dyable, aucunesfois envieux d’aultruy, bien treuve tant de cautelles et se transforme en angel de lumière. Creez, ma mère, que ce n’est pas pou de chose de ce fait cy; et, si je y mectz ung pou de refus, ce n’est pas merveille: n’ay je pas à Dieu voué chasteté? Et vous m’apportez la romptture de par lui. Retournez en vostre maison, et priez Dieu, et au surplus demain nous verrons que ce sera; et à Dieu soiez.» Après ung grand tas d’agyos, se part la compagnie de l’ermite, et vindrent à l’ostel devisant. Pour abreger, nostre hermite à l’heure accoustumée et deue, fourny du baston creux en lieu de crochette, revint à l’oreille de la simple femme, disant les propres motz, ou en substance, de la nuyt precedente; et, ce fait, vistement retourne en son manoir. La veille, de joye emprise, cuidant Dieu tenir par les piez, lève de haulte heure, à sa fille racompte ses nouvelles sans doubte, confermans la vision de l’autre nuyt passée. Il n’est que d’abreger: «Or allons devers le saint homme.» Elles s’en vont, et il les voit approucher, si va prendre son breviaire, et son service à recommander, et en cest estat devant l’huys de sa maisonnette se fait des bonnes femmes saluer. Si la veille hier luy fist ung grand prologue de sa vision, celuy de maintenant n’est de rien maindre, dont le preudomme se signe et emerveille, disant: «Et vray Dieu, qu’est cecy? Fay de moy tout ce qu’il plaist, combien que, si n’estoit ta large grace, je ne suys pas digne d’executer ung si grand euvre.—Or regardez, beau père, dist lors la bonne femme, vous voiez bien que c’est à certes quand de rechef à moy s’est apparu l’angel.—En verité, m’amye, ceste matère m’est si haulte et si trèsdifficile et non accoustumée que je n’en sçay bailler, dist l’ermite, que doubtive response. Non mye affin que vous entendez sainement qu’en attendant la tierce apparition je veille que vous tentez Dieu; mais on dit de coustume: A la tierce foiz va la luycte; si vous prie et requier qu’encores se peust passer ceste nuyt sans aultre chose faire, attendant sur ce fait la grace de Dieu; et, si par misericorde il nous demonstre ennuyt comme les aultres precedentes, nous ferons tant qu’il en sera loé.» Ce ne fut pas du bon gré de la bonne veille qu’on tarda tant d’obeyr à Dieu, mais au fort l’ermite fut creu comme le plus sage. Comme elle fut couchée, ou parfond pensemens des nouvelles qui en teste luy revient, l’ypocrite pervers, de sa montaigne descendu, luy mect son baston creux à l’oreille, en luy commendant de par Dieu, comme son ange, une foiz pour toutes, qu’elle meine sa fille à l’ermite pour la cause que dicte est. Elle n’oblya pas tantost qu’il fust jour ceste charge: car, après les graces à Dieu de par elle et sa fille rendues, se mettent à chemin par devers l’ermitage, où l’ermite leur vient au devant, qui de Dieu les salue et beneist. Et la bonne mère, trop plus que nulle aultre joyeuse, ne luy cela guère sa nouvelle apparicion, dont l’ermite, qui par la main la tient, en sa chapelle les convoye, et la fille les suyt, et leans font les trèsdevotes oroisons à Dieu le tout puissant, qui ce trèshault mystère leur a daigné monstrer. Après ung pou de sermon que fist l’ermite touchant songes, visions, apparicions et revelacions, qui souvent aux gens adviennent, il cheut en propos de toucher leur matière pour laquelle estoient assemblés. Et pensez que l’ermite les prescha bien et en bonne devocion, Dieu le scet: «Puis que Dieu veult et commende que je face lignée papale, voire et le daigne reveler non pas une foiz ou deux seullement, mais bien la tierce d’abundance, il fault croire, dire et conclure que c’est ung hault bien qui de ce fait en ensuyvra. Si m’est advis que mieulx on ne peut faire que d’abreger l’execution en lieu de ce que trop espoir j’ay differé de baillier foy à la saincte aparicion.—Vous dictes bien, beau père; comment vous plaist-il faire? respond la veille?—Vous laisserez ceans vostre belle fille, dit l’hermite, et elle et moi en oroisons nous mettrons, et après au surplus ferons ce que Dieu nous apprendra.» La bonne veille fut contente, si fut sa fille pour obeir. Quand damp hermite se treuve à part avec la belle fille, comme s’il la voulsist rebaptiser toute nue la fist despoiller; et creez qu’il ne demoura pas vestu. Qu’en vauldroit le long compte? Il la tint tant et si longuement avec luy, en lieu d’aultre clerc, tant ala aussi et vint à l’ostel d’elle, pour la doubte des gens, que le ventre luy commença à bourser, dont elle fut si trèsjoyeuse qu’on ne vous le saroit dire. Mais, si la fille s’esjoissoit de sa portée, la mère d’elle en avoit à cent doubles; et le mauldit bigot faignoit aussi s’en esjoir, mais il en enrageoit tout vif. Ceste pouvre mère abusée, cuidant de vray que sa belle fille deust faire ung trèsbeau filz pour le temps advenir de Dieu eleu pape de Romme, ne se peut tenir que à sa plus privée voisine ne le comptast, qui aussi esbahie en fut comme si cornes luy venissent, non pas toutesfois qu’elle ne se doubtast de tromperie. Elle ne cela pas longuement aux aultres voisins et voisines comment la fille d’une telle est grosse, par les oeuvres du saint ermite, d’un filz qui doit estre pape de Romme. «Et ce que j’en sçay, dit-elle, la mère d’elle le m’a dit, à qui Dieu l’a voulu reveler.» Ceste nouvelle fut tantost espandue par les villes voisines. Et en ce temps pendant la fille acoucha, qui à la bonne heure d’une belle fille se delivra, dont elle fut trèsesmerveillée et courroucée, et sa trèssimple mère et les voisines aussi, qui attendoient vrayement le saint Père advenir recevoir. La nouvelle de ce cas ne fut pas mains tost sceue que celle precedente; et entre aultres l’ermite en fut des premiers servy et adverty, qui tantost s’en fuyt en aultre païs, ne sçay quel, une aultre femme ou fille decevoir, ou ès desers d’Egipte de cueur contrit la penitence de son peché satisfaire. Quoy que soit ou fust, la pouvre fille fut deshonorée, dont ce fut grand dommage, car belle, gente et bonne estoit.
LA QUINZIÈME NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
Au gentil pays de Brabant, lez ung monastère de blancs moynes, est situé ung aultre de nonnains, qui trèsdévotes et charitables sont, dont l’ystoire taist le nom et la marche particulière. Ces deux maisons voisines estoient, comme l’on dit de coustume, la grange et les bateurs: car, Dieu mercy, la charité de la maison des nonnains estoit si trèsgrande que pou de gens estoient esconduis de l’amoureuse distribucion, voire si dignes estoient d’icelle recevoir. Pour venir au fait de ceste histoire, ou cloistre des blancs moynes avoit ung jeune et bel religieux qui devint amoureux si fort que c’estoit rage d’une nonnain sa voisine; et de fait eut bien le courage, après les prémisses dont ces amoureux scevent les femmes abuser, luy demander à faire pour l’amour de Dieu. Et la nonnain, qui bien par renommée congnoissoit ses oustilz, jasoit qu’elle fust bien courtoise, luy bailla trèsdure et aspre response. Il ne fut pas pourtant enchassé, mais tant continua sa trèshumble requeste que force fut à la belle nonnain ou de perdre le bruit de sa trèslarge courtoisie, ou d’accorder au moyne ce que à pluseurs sans prier avoit accordé. Si luy va dire: «En vérité, vous poursuyvez et faictes grand diligence d’obtenir ce que à droit ne sariés fournir; et pensez vous que je ne sache bien par oyr dire quelz oustilz vous portez? croiez que si faiz; il n’en y a pas pour dire grans merciz.—Je ne sçay, moy, qu’on vous a dit, respond le moyne; mais je ne doubte point que vous ne soiez bien contente de moy, et que je ne vous monstre que je suis homme comme ung aultre.—Homme, dit-elle, cela croy je assez bien; mais vostre chose est tant petit, comme l’on dit, que, si vous l’apportez en quelque lieu, à peu on se perçoit qu’il y est.—Il va bien aultrement, dit le moyne; et si j’estoye en place je feroye, par vostre jugement, menteurs tous ceulx ou celles qui bruyt me donnent.» Au fort, après ce gracieux debat, la courtoise nonnain, affin d’estre quitte de l’ennuyant poursuitte que le moyne faisoit, aussi qu’elle sache qu’il vault et qu’il scet faire, et aussi qu’elle n’oblye le mestier qui tant luy plaist, elle luy baille jour, à douze heures de nuyt, devers elle venir et heurter à sa treille; dont mercyée elle fut haultement. «Toutesfoiz, dit-elle, vous n’y entrerez pas que je ne sache à la verité quelz oustilz vous portez, et se je m’en saroie aider ou non.—Comme il vous plaist», respond le moyne. A tant s’en va et laisse sa maistresse, et vint tout droit devers frère Courard, l’un de ses compaignons, qui estoit oustillé Dieu scet comment! et à ceste cause avoit ung grand gouvernement ou cloistre des nonnains. Il luy compta son cas tout du long, comme il a prié une telle, la response et le refus qu’elle fist, doubtant qu’il ne soit pas bien solier à son pié, et en la parfin comment elle est contente qu’il entre vers elle, mais qu’elle sente et sache premier de quelles lances il vouldra jouster encontre son escu. «Or est-il ainsi, dit-il, que je suis mal fourny de grosse lance telle que j’espere et voy bien qu’elle desire d’estre rencontrée. Si vous prie tant que je puis que anuyt vous venez avecques moy, à l’heure que me doy vers elle rendre, et vous me ferés le plus grand plaisir que jamais homme fist à aultre. Je sçay qu’elle vouldra, moy là venu, sentir et taster la lance dont je entens à fournir mes armes; et, à la coup qui me fauldra ce faire, vous serez derrière moy sans dire mot, et vous mettrez en ma place, et vostre gros bourdon ou poing luy mettrez. Elle ouvrera l’huys cela fait, je n’en doubte point, et vous en irez, et dedans j’entreray; et du surplus laissez moy faire.» Frère Courard, desirant à complaire à son compaignon, accorde ce marché, et à l’heure assignée se met avec luy par devers la nonnain; et quand ilz sont à l’endroit de la fenestre, maistre moyne, plus eschaufé qu’un estalon, de son baston ung coup heurta; et la nonnain n’attendit pas l’autre hurt, mais ouvrit sa fenestre et dist en basse voix: «Qui est là?—C’est moy, dit-il; ouvrez tost l’huys, qu’on ne nous oye.—Ma foy, dit-elle, vous ne serez pas en mon livre enregistré, n’escript, que premier ne serez pas à monstre, et que je ne sache quel harnois vous portez. Approuchez prè set me monstrez que c’est.—Très voluntiers, dit-il.» Adonc tire frère Courard, qui s’avançoit pour faire son personnage, qui en la main de madame la nonnain mist son bel et trèspuissant bourdon, qui gros et long estoit. Et tantost comme elle le sentit, comme si nature luy en baillast la congnoissance, elle dist: «Nenny, dist-elle, je congnois bien cest ycy; c’est le bourdon de frère Courard. Il n’y a nonnain céans qui bien ne le cognoisse; vous n’avez garde que j’en soye deceue: je le cognois trop. Allez quérir ailleurs vostre adventure.» Et à tant sa fenestre referma bien courroussée et mal contente, non pas sur frère Courard, mais sur l’autre moine, lesquelz, après ceste adventure, s’en retournèrent vers leur hostel, tout devisant de ceste advenue.
LA SEIZIÈME NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR.
En la conté d’Artoys naguères vivoit ung gentil chevalier, riche et puissant, lyé par mariage avecques une trèsbelle dame et de hault lieu. Ces deux ensemble par longue espace passèrent pluseurs jours paisiblement et doulcement. Et car alors, la Dieu mercy, le trèspuissant duc de Bourgoigne, conte d’Artois, et leur seigneur, estoit en paix avec tous les bons princes chrestians, le chevalier, qui trèsdevot et craignant Dieu estoit, delibera à Dieu faire sacrifice du corps qu’il luy avoit presté bel et puissant, assouvy de taille desirée autant et plus que nul de sa contrée, excepté que perdu avoit ung oeil en ung assault où avec son prince s’estoit trèsvaillamment porté. Et pour faire son oblacion en lieu eleu et de luy desiré, après les congez à madame sa femme prins et de pluseurs ses parens et amys, se mect à voye devers les bons seigneurs de Perusse, vraiz champions et defenseurs de la trèssaincte foy chrestiane. Tant fist et diligenta qu’en Perusse, après pluseurs adventures que je passe, sain et sauf se trouva, où il fist assez et largement de grans proesses en armes, dont le grand bruyt de sa vaillance fut tantost espandu en pluseurs marches, tant à la relacion de ceulx qui veu l’avoyent, en leur pais retournez, que par lettres que les demourez rescripvoient à pluseurs, qui grand gré leur en sceurent. Or ne vous fault pas celer que madame, qui demourée est, ne fut pas si rigoreuse que à la pryère d’un gentil escuier, qui d’amours la requist, elle ne fust tantost contente qu’il fust lieutenant de monseigneur, qui aux Sarrazins se combat. Tandiz que monseigneur jeune et fait penitence, madame fait gogettes avecques l’escuier; le plus des foiz monseigneur se disne et souppe de biscuit et de la belle fontaine, et madame a de tous les biens de Dieu si largement que trop; monseigneur au mieulx se couche en la paillace, et madame en ung trèsbeau lit avec l’escuyer se repose. Pour abreger, tantdiz que monseigneur aux Sarrazins fait guerre, l’escuier à madame combat, et si trèsbien s’i porte, que, si monseigneur jamais ne retournoit, elle s’en passeroit trèsbien, et à pou de regret, voire tant qu’il ne fasse aultrement qu’il a commencé. Monseigneur voyant, la Dieu mercy, que l’effort des Sarrazins n’estoit point si aspre que par cy devant a esté, sentant aussi que assez longue espace a laissié son hostel et sa femme, que moult le regrette et desire, comme par pluseurs ses lettres elle luy a fait savoir, dispose son partement, et avec le pou de gens qu’il avoit se mect en chemin; et si bien exploicta à l’ayde du grand desir qu’il a de se trouver en sa maison et es braz de madame, que en pou de jours en Artois se trouva. Il, à qui ceste haste plus touche que à nul de ses gens, est tousjours le premier descouchez, trestout le premier prest et le devant au chemin. Et de fait sa trop grande diligence le fait bien souvent chevaucher seul devant ses gens, aucunesfoiz ung quart de lieue ou plus. Advint ung jour que monseigneur, estant au giste, environ à six lieues de sa maison où il doit trouver madame, se descoucha si matin et monta à cheval que bien luy semble que son cheval à sa maison le rendra ains que madame soit descouchée, qui rien de ceste sa venue ne scet. Ainsi comme il le proposa il advint, et comme il estoit en ce plaisant chemin dist à ses gens: «Venez tout à vostre aise, et ne vous chaille jà de moy suyvir; je m’en iray tout mon train pour trouver ma femme au lict.» Ses gens hodez et traveillez, et leurs chevaulx aussi, ne contredirent pas à monseigneur, qui picque son courtaut et fait tant en peu d’heure qu’il est en la basse court de son hostel descendu, où il trouva ung varlet qui le deffist de son cheval. Ainsi housé et tout ainsi que descendu estoit, s’en va tout sans ame rencontrer, car encores matin estoit, devers sa chambre, où madame encores dormoit, ou espoir faisoit ce qui tant a fait monseigneur traveiller. Creez que l’huys n’estoit pas ouvert, à cause du lieutenant, qui tout fut ebahy, et madame aussi, quand monseigneur heurta de son baston ung trèslourd coup: «Qui est-ce? dist madame.—C’est moy, c’est moy, ce dit monseigneur; ouvrez, ouvrez.» Madame, qui tantost a congneu monseigneur à son parler, ne fut pas des plus asseurées; neantmains fait habiller incontinent son escuier, qui mect peine de soy advancer le plus qu’il peut, pensant comment il pourra eschaper sans dangier. Madame, qui fainct d’estre encore toute endormie et non recognoistre monseigneur, après le second hurt qu’il fait à l’huys demande encores: «Qui est ce là?—C’est vostre mary, dame; ouvrez bien tost, ouvrez.—Mon mary! dit-elle; helas! il est bien loing d’icy; Dieu le ramaine à joye et bref!—Par ma foy, dame, je suis vostre mary, et ne me cognoissez vous au parler? Si tost que je vous oy respondre, je cogneu bien que c’estiez vous.—Quand il viendra, je le sçaray beaucop devant, pour le recevoir ainsi que je doy, et aussi pour mander messeigneurs ses parens et amys pour le festoier et convier à sa bien venue. Allez, allez, et me laissez dormir.—Saint Jehan! je vous en garderay! ce dit monseigneur; il fault que vous ouvrez l’huys; et ne voulez-vous cognoistre vostre mary?» Alors l’appelle par son nom; et elle, qui voit que son amy est jà tout prest, le fait mettre derrière l’huys, et puis va dire: «Ha! monseigneur, est-ce vous? Pour Dieu, pardonnez moy, et estes vous en bon point?—Oy, la Dieu mercy, ce dist monseigneur.—Or loé en soit Dieu! ce dit madame; je vien incontinent vers vous et vous mettray dedans, mais que je soye un peu habillée et que j’aye de la chandelle.—Tout à vostre aise, dit monseigneur.—En verité, ce dit madame, tout à cest coup que vous avez hurté, monseigneur, j’estoye bien empeschée d’un songe qui est de vous.—Et quel est-il, m’amye?—Par ma foy, monseigneur, il me sembloit à bon escient que vous estiez revenu, que vous parliez à moy, et si voiez tout aussi cler d’un oeil comme de l’autre.—Pleust ores à Dieu! dit monseigneur.—Nostre Dame, ce dit madame, je croy que aussi faictes-vous.—Par ma foy, dit monseigneur, vous estes bien beste; et comment ce seroit-il?—Je tien, moy, dit elle, qu’il est ainsi.—Il n’en est riens, non, dit monseigneur, et estes-vous bien si fole que de le penser?—Dya, monseigneur, dit-elle, ne me créez jamais s’il n’est ainsi, et, pour la paix de mon cueur, je vous requier que nous l’esprouvons.» Et à cest coup elle tenoit l’huys, tenant la chandelle ardant en sa main. Et monseigneur, qui est content de ceste epreuve, souffrit bien que madame luy bouchast son bon oeil d’une main, et de l’autre elle tenoit la chandelle devant l’oeil de monseigneur qui crevé estoit; et puis luy demanda: «Monseigneur, ne voiez vous pas bien, par vostre foy?—Par mon serment, nenny, m’amye, ce dit-il.» Et entretant que ces devises se faisoient, le lieutenant de monseigneur sault de la chambre sans qu’il fust apperceu de luy. «Or attendez, monseigneur, ce dit-elle, et maintenant vous me voiez bien, faictes pas?—Par Dieu! m’amye, nenny, dit monseigneur, comment vous verroie je? vous avez bouchié mon dextre oeil, et l’autre est crevé passé a dix ans.—Alors, dist-elle, or voy-je bien que c’estoit songe voirement qui ce rapport me fist; mais, toutesfoiz, Dieu soit loé et gracié que vous estes cy!—Ainsi soit-il», ce dit monseigneur. Et à tant s’entreacolèrent et baisèrent moult de foiz, et feirent grand feste, et n’oblya pas à compter comment il avoit laissé ses gens derrière, et que pour la trouver ou lit il avoit fait telle diligence. «Et vrayement, dit madame, encores estes vous bon mary.» Et à tant vindrent femmes et serviteurs qui bien beneirent monseigneur et le deshousèrent, et de tous poins le deshabillèrent. Et ce fait se bouta ou lit avecques madame, qui le repeut du demourant de l’escuier, qui s’en va son chemin, lye et joieux d’estre ainsi eschappé. Comme vous avez oy fut le chevalier trompé, et n’ay point sceu, combien que pluseurs gens depuis le sceurent, qu’il en fust jamais adverty.
LA DIX-SEPTIÈME NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR.
N’aguères que à Paris presidoit en la chambre des comptes ung grand clerc chevalier assez sur eage, mais très joyeux et plaisant homme estoit, tant en sa manière d’estre comme en ses devises, où qu’il les adressast, ou aux hommes ou aux femmes. Ce bon seigneur avoit femme espousée desja ancienne et maladive, dont il avoit belle lignée. Et entre aultres damoiselles, chambrières et servantes de son hostel, celle où nature avoit mis son entente de la faire trèsbelle, meschine estoit, faisant le mesnage commun, comme les litz, le pain et aultres telz affaires. Monseigneur, qui ne jeunoit jour de l’amoureux mestier tant qu’il trouvast rencontre, ne cela guères à la belle meschine le grant bien qu’il luy veult, et lui va faire ung grand prologue d’amoureux assaulx que incessamment amour pour elle luy envoye, continue aussi ce propos, promettant tous les biens du monde, monstrant comme il est bien en luy de luy faire tant en telle manière, en telle et en telle. Et qui oyoit le chevalier, jamais tant d’eur n’advint à la meschine que de luy accorder son amour. La belle meschine, bonne et sage, ne fut pas si beste que aux gracieux motz de son maistre baillast response en rien à son advantage, mais s’excusa si gracieusement que monseigneur en son courage trèsbien l’en prise, combien qu’il amast mieulx qu’elle tenist aultre chemin. Motz rigoreux vindrent en jeu par la bouche de monseigneur, quand il perceust que par doulceur il ne fasoit rien; mais la trèsbonne fille et entière, amant plus cher morir que perdre son honneur, ne s’en effraya guères, ains asseurement respondit, dye et face ce qu’il luy plaist, mais jour qu’elle vive de plus près ne luy sera. Monseigneur, qui la voit ahurtée en ceste opinion, après ung gracieux à Dieu, laisse ne sçay quans jours ce gracieux pourchaz de la bouche tant seulement; mais regards et aultres petiz signes ne luy coustoyent guères, qui trop estoient à la fille ennuyeux. Et si elle ne doubtast mettre male paix entre monseigneur et madame, il ne luy chauldroit guère de la desloyaulté de monseigneur; mais au fort elle conclud se deceler au plus tard qu’elle pourra. La devocion que monseigneur avoit aux sains de sa meschine de jour en jour croissoit, et ne luy suffisoit pas de l’amer et servir en cueur seullement, mais d’oroison, comme il a fait cy devant, la veult arrière resservir. Si vient à elle, et de plus belle recommença sa harengue en la fasson comme dessus, laquelle il confermoit par cent mille sermens et autant de promesses. Pour abreger, rien ne luy vault: il ne peut obtenir ung tout seul mot, et encores mains de semblant qui luy baille quelque pou d’espoir de jamais non pervenir à ses attainctes. Et en ce point se partit, mais il n’oblya pas à dire que, s’il la rencontre en quelque lieu marchant, ou elle obeyra, ou elle fera pis. La meschine guères ne s’en effraya, et sans plus y gueres penser va besoigner à sa cuisine ou aultre part. Ne sçay quans jours après, par ung lundi matin, la belle meschine, pour faire des pastez, thamisoit de la fleur. Or devez vous savoir que la chambrette où se faisoit ce mestier n’estoit guère loing de la chambre de monseigneur, et qu’il oyoit trèsbien le bruyt et la noise qui se faisoit. A ce coup savoit aussi trèsbien que c’estoit sa chambriere qui de thamis jouoit; si s’avisa qu’elle n’aroit pas seule ceste peine, mais luy vouldroit aider, voire et fera au surplus ce qu’il luy a bien promis, car jamais mieulx à point ne la pourroit trouver. Dit aussy en soy mesmes: «Quelque refus que de la bouche elle m’ayt fait, si en cheviray je bien si je la puis a graux tenir.» Il regarda que bien matin encores estoit, et que madame n’estoit pas encores eveillée; il sault tout doulcement hors de son lit, à tout son couvrechef de nuyt, et prent sa robe longue et ses botines, et descend de sa chambre si celeement qu’il fut dedans la chambrette où la meschine tamisoit qu’elle oncques n’en sceut rien tant qu’elle le vit tout dedans. Qui fut bien esbahie, ce fut la pouvre chambrière, qui à pou trembloit, tant estoit afferrée, doubtant que monseigneur ne luy ostast ce que jamais rendre ne luy saroit. Monseigneur, qui la voit effraiée, sans plus parler luy baille ung fier assault, et tant fist en pou d’heure qu’il avoit la place emportée s’il n’eust esté content de parlamenter. Si luy va dire la fille: «Helas! monseigneur, je vous cry mercy, je me rends à vous; ma vie et mon honneur sont en vostre main, aiés pitié de moy.—Je ne scay quel honneur, dit monseigneur, qui trèseschaufé et esprins estoit; vous passerez par là.» Et à ce coup recommence l’assault plus fier que devant. La fille, voyant qu’eschapper ne pouvoit, s’advisa d’ung bon tour, et dist: «Monseigneur, j’ayme mieulx vous rendre ma place par amours que par force; donnez fin, s’il vous plaist, aux durs assaulx que me livrez, et je feray tout ce qu’il vous plaira.—J’en suis content, dist monseigneur; mais créez que aultrement vous n’eschapperez.—D’une chose vous requier, dist lors la fille. Monseigneur, je doubte beaucop que madame ne vous oye et ait oy, et s’elle venoit d’adventure, et droit cy vous trouvast, je seroie femme perdue, car du mains elle me feroit batre ou tuer.—Elle n’a garde de venir, non, dit monseigneur; elle dort au plus fort.—Helas! monseigneur; je la doubte tant que je n’en scay estre asseurée; si vous prie et requier, pour la paix de mon cueur et plus grande seureté de nostre besoigne, que vous me laissés aller veoir s’elle dort ou qu’elle fait.—Nostre Dame, tu ne retournerois pas, dit monseigneur.—Si feray, par mon serment, dit-elle, trestout tantost.—Or je le veil! dit-il, avance toy.—Ha! monseigneur, se vous voulez bien faire, dit-elle, vous prendrez ce thamis et besoignerez comme je faisoie, affin d’adventure, se madame est esveillée, qu’elle oye la noise que j’ay devant le jour encommancée.—Or monstre ça, je feray bon devoir, et ne demoure guère.—Nenny, monseigneur; tenez aussi ce buleteau, dit-elle, sur vostre teste, vous semblerez tout à bon escient estre une femme.—Or ça, dit-il, pardieu ça.» Il fut affublé de ce buleteau, et si commence à thamiser, que c’estoit belle chose tant bien lui siet. Et entretant la chambrière monta en la chambre et esveilla madame, et luy compta comment monseigneur par cy devant d’amours l’avoit priée et qu’il l’avoit assaillie à ceste heure où elle tamisoit. «Et s’il vous plaist veoir comment j’en suis eschappée et en quel point il est, venez en bas, vous le verrez.» Madame tout à coup se lève, et prend sa robe de nuyt, et fut tantost devant l’huys de la chambre où monseigneur tamisoit diligemment. Et quand elle le voit en cest estat, et affublé du buleteau, elle luy va dire: «Ha! monseigneur, et qu’est cecy? et où sont vos lettres, vos grands honeurs, vos sciences et discretions?» Et monseigneur, qui deceu se voit, respondit tout subitement: «Au bout de mon vit, dame, là ay je tout amassé aujourd’uy.» Lors très-marry et courroucé sur la meschine se desarma du thamis et du buleteau, et en sa chambre remonte; et madame le suyt, qui son preschement recommence, dont monseigneur ne tient guères de compte. Quand il fut prest, il manda sa mule, et au palais s’en va, où il compta son adventure à pluseurs gens de bien qui en risirent bien fort. Et me dist l’on depuis, quelque courroux que le seigneur eust de prinsault à sa belle meschine, si l’ayda il depuis de sa parolle et de sa chevance à marier.
LA XVIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
Ung gentil homme de Bourgoigne nagueres pour aucuns de ses affaires s’en alla à Paris, et se logea en ung trèsbon hostel; car telle estoit sa coustume de querir tousjours les meilleurs logiz. Il n’eut guères esté en son logis, luy qui cognoissoit mousche en laict, qu’il ne perceust tantost que la chambrière de leans estoit femme qui devoit faire pour les gens. Si ne luy cela guères ce qu’il avoit sur le cueur, et, sans aller de deux en trois, luy demanda l’aumosne amoureuse. Il fut de prinsault bien rechassé des meures: «Voire, dist-elle, est-ce à moy que vous devez adrecer telles parolles? Je veil bien que vous sachez que je ne suis pas celle qui fera tel blasme à l’ostel où je demeure.» Et qui l’oyoit, elle ne le feroit pour aussi gros d’or. Le gentil homme tantost congneut que toutes ses excusacions estoient erres pour besoigner, si luy va dire: «M’amye, si j’eusse temps et lieu, je vous diroye telle chose que vous seriez bien contente, et ne doubte point que ce ne fust grandement vostre bien; mais pource que devant les gens ne vous veil guères araisonner, affin que ne soiez de moy souspeçonnée, croiez mon homme de ce que par moy vous dira; et s’ainsi le faictes, vous en vauldrez mieulx.—Je n’ay, dit-elle, ne à vous ne à luy que deviser.» Et sur ce point s’en va, et nostre gentil homme appella son varlet, qui estoit ung galant tout veillé, puis luy compta son cas et le charge de poursuir roidement sa besoigne sans espergner bourdes ne promesse. Le varlet, duyt et fait à cela, dit qu’il fera bien son personnage. Il ne mist pas la chose en obly, car au plus tost qu’il sceut trouver la meschine, Dieu scet s’il joa bien du bec! Et s’elle n’eust esté de Paris, et plus subtile que foison d’aultres, son gracieux langage et les promesses qu’il fait pour son maistre l’eussent tout à haste abatue. Mais aultrement alla, car, après pluseurs parolles et devises d’entre elle et luy, elle luy dist ung mot tranché: «Je scay bien que vostre maistre veult, mais il n’y touchera jà si je n’ay dix escuz.» Le varlet fist son rapport à son maistre, qui n’estoit pas si large, au mains en tel cas, de donner dix escuz pour joyr d’une telle damoiselle. «Quoy que soit, elle n’en fera aultre chose, dit le varlet; et encores y a il bien manière de venir en sa chambre, car il fault passer par celle à l’oste. Regardez que vous vouldrez faire.—Par la mort bieu! dit-il, mes dix escuz me font bien mal d’en ce point les laisser aler; mais j’ay si grant dévocion au saint, et si en ay fait tant de poursuite, qu’il fault que je besoigne. Au deable voit chicheté! elle les ara.—Pourtant le vous dy-je, dit le varlet, voulez vous que je luy dye qu’elle les aura?—Oy, de par le dyable! oy, dit-il.» Le vallet trouva la bonne fille et luy dit qu’elle aura ces dix escuz, voire et encores mieulx cy après. «Trop bien, dit-elle.» Pour abréger, l’eure fut prinse que l’escuier doit venir coucher avec elle; mais avant que oncques elle le voulsist guider par la chambre de son maistre en la sienne, il bailla tous les dix escuz content. Qui fut bien mal content, ce fut nostre homme, qui se pensa, en passant par la chambre et cheminant aux nopces qui trop à son gré luy coustoient, qu’il jouera d’un tour. Ilz sont venuz si doulcement en la chambre que maistre ne dame ne scevent rien; si se vont despoiller, et dit nostre escuier qu’il emploira son argent s’il peut. Il se mect à l’ouvrage et fait merveille d’armes, et espoir plus que bon ne luy fut. Tant en devises que aultrement se passèrent tant d’heures que le jour estoit voisin et prouchain à celuy qui plus voluntiers dormist que nulle aultre chose feist; mais la trèsbonne chambrière luy va dire: «Or ça, sire, pour le trèsgrant bien, honneur et courtoisie que j’ay oy et veu de vous, j’ay esté contente mettre en vostre obeissance et joissance la rien que plus en ce monde doy cher tenir. Si vous prie et requier que vistement vous veillez apprester et habiller et de cy partir, car il est desja haulte heure; et, si d’advanture mon maistre ou ma maistresse venoient icy, comme assez est leur coustume au matin, et vous trouvassent, je seroie perdue et gastée, et vous ne seriez pas le mieulx party du jeu.—Je ne sçay quoy, dit le bon escuier, quel bien et quel mal en adviendra; mais je me reposeray et dormiray tout à mon aise et à mon beau loisir avant que j’en parte; et, affin que n’aye paour et que point je ne m’espante, vous me ferez compaignie, s’il vous plaist.—Ha! monseigneur, dist-elle, il ne se peut faire ainsi; par mon serment, il vous convient partir. Il sera jour trestout en haste, et si on vous trouvoit icy, que seroit ce de moy? J’aymeroie mieulx estre morte qu’ainsi en advenist, et, si vous ne vous avancez, ce que trop je doubte en adviendra.—Il ne me chault, moy, qu’en advienne, dit l’escuier; mais je vous dy bien que se ne me rendez mes dix escuz, jà ne m’en partiray, advienne ce qu’en advenir peut.—Voz dix escus? dit-elle; et estes-vous tel, se vous m’avez donné aucune courtoisie ou gracieuseté, que vous me le vouldrez après retollir par ceste façon? Sur ma foy, vous monstrez mal que vous soiez gentil homme.—Tel que je suis, dit-il, je suis celuy qui de cy ne partiray, ne vous aussi, tant que ne m’aiez rendu mes dix escuz; vous les aviez gaignez trop aise.—Ha! dit-elle, se m’aist Dieu, quoy que vous diez, je ne pense pas que soiés si mal gracieux, attendu le bien qui est en vous et le plaisir que vous ay fait, que fussez si pou courtois que vous n’aidissiez à garder mon honneur. Et pour ce de rechef vous supplie que ceste ma requeste passez et accordez et que d’icy vous partez.» L’escuier dit qu’il n’en fera rien, et, pour trousser le compte, force fut à la bonne gentil femme, à tel regret que Dieu scet, de desbourser les dix escuz, affin que l’escuier s’en aille. Quand les dix escuz furent en la main dont ilz estoient, celle qui les rendoit cuidoit bien enrager tant estoit mal contente, et celuy qui les a leur fait grant chière. «Or avant, dit la courroucée et desplaisante, qui se voit ainsi gouverner, quand vous estes bien joué et farsé de moy, au mains advancez vous, et vous suffise que vous seul cognoissez ma folie, et que par vostre tarder elle ne soit congneue de ceulx qui me deshonoreront s’ilz en voient l’apparence.—A vostre honneur, dit l’escuier, point je ne touche; gardez le autant que vous l’aimez. Vous m’avez fait venir icy, et si vous somme que vous me rendez et mettez au lieu dont party, car ce n’est pas mon intencion comme de venir et de retourner.» La chambrière, où rien n’avoit à le courroucer, non pas mains doubtant l’esclandre de son fait que la mort, voyant aussi que le jour commence à aparoir, avec tout le desplaisir et crainte que son ennuyeux cueur charge et empire, se hourde de l’escuier et à son col le charge. Et comme à tout ce fardeau passoit par la chambre de son maistre marchant le plus soef qu’oncques peust, le courtois gentil homme, tenant lieu de bahu sur le doz de celle qui sur son ventre l’avoit soustenu, laissa couler ung gros sonnet, dont le ton et le bruyt firent l’oste eveiller, et demanda assez effrayement: «Qui est celà?—C’est vostre chambrière, dist l’escuier, qui me porte rendre où elle m’avoit emprunté.» A ces motz, la pouvre gentil femme n’eut plus cueur, puissance ne vouloir de soustenir son fardeau desplaisant, si s’en va d’ung costé et l’escuier de l’aultre. Et l’oste, qui congnoist bien que c’est, parla trèsbien à l’espousée, qui, toute deceute et esclandrie, tost après se partit de leans. Et l’escuier en Bourgoigne se retourna, qui aux galans et compaignons de sorte joyeusement racompta ceste son adventure dessus dicte.
LA XIXe NOUVELLE.
PAR PHILIPE VIGNIER, ESCUIER DE MONSEIGNEUR.
Ardent desir de veoir pays, savoir et cognoistre pluseurs experiences qui par le monde universel journellement adviennent, nagueres si fort eschaufa l’atrempé cueur et vertueux courage d’un bon et riche marchant de Londres en Angleterre, qu’il abandonna sa belle et bonne femme et sa belle maignye d’enfans, parens, amis, héritages, et la pluspart de sa chevance, et se partit de son royaulme assez et bien fourny d’argent content et de très grande abundance de marchandises dont le païs d’Angleterre peut les autres servir, comme d’estains, de riz, et foison d’aultres choses que pour bref je passe. En ce son premier voyage vaqua le bon marchant l’espace de cinq ans, pendant lequel temps sa bonne femme garda trèsbien son corps, fist le prouffit de pluseurs marchandises, et tant et si trèsbien le fist que son mary, au bout des diz cinq ans retourné, beaucop la loa et plus que par avant l’ama. Le cueur au dit marchant, non encores content, tant d’avoir veu et congneu pluseurs choses estranges et merveilleuses, comme d’avoir gaigné largement, le feist arrière sur la mer bouter cinq ou six mois puis son retour, et s’en reva à l’adventure en estrange terre tant de chrestians que de Sarrazins, et ne demoura pas si pou que les dix ans ne furent passez ains que sa femme le revist. Trop bien luy rescripvoit et assez souvent, à celle fin qu’elle sceust qu’il estoit encores en vie. Elle, qui jeune estoit et en bon point et qui point n’avoit de faulte des biens de Dieu, fors seulement de la presence de son mary, fut contrainte par son trop demourer de prendre ung lieutenant, qui en peu d’heure luy fist ung trèsbeau filz. Ce filz fut elevé, nourry et conduit avec les aultres ses frères d’un cousté, et au retour du marchant mary de sa mère avoit environ sept ans. La feste fut grande, à ce retour, d’entre le mary et la femme; et, comme ils fussent en joyeuses devises et plaisans propos, la bonne femme, à la semonce de son mary, fait venir devant eulx tous leurs enfans, sans oblier celuy qui fut gaigné en l’absence de celuy qui en avoit le nom. Le bon marchant, voyant la belle compaignie de ses enfans, recordant trèsbien du nombre d’eulx à son partement, le voit creu d’un, dont il est trèsfort esbahy et moult esmerveillé; si va demander à sa femme qui estoit ce beau filz, le derrenier en reng de leurs enfans. «Qui c’est? dit-elle, par ma foy, sire, c’est nostre filz; à qui seroit-il?—Je ne sçay, dist-il; mais pource que plus ne l’avoie veu, avez vous merveille si je le demande?—Saint Jehan! nenny, dist-elle, mais il est mon filz.—Et comment se peut il faire? dist le mary; vous n’estiez pas grosse à mon partement.—Non vrayement, dit-elle, que je sceusse; mais je vous ose bien dire à la vérité que l’enfant est vostre, et que aultre que vous à moy n’a touché.—Je ne dy pas aussi, dit-il; mais toutesfoiz il a dix ans que je party, et cest enfant se monstre de sept: comment doncques pourroit-il estre mien? L’auriez-vous plus porté que ung aultre?—Par mon serment, dit-elle, je ne sçay; mais tout ce que je vous dy est vray. Si je l’ay plus porté qu’un aultre, il n’est rien que j’en sache, et si vous ne le me feistes au partir, je ne sçay moy penser dont il peut estre venu, sinon que, assez tost après vostre partement, ung jour j’estoie par ung matin en nostre grand jardin, où tout à coup vint ung soudain appetit de menger une fueille d’oseille qui pour l’heure de adonc estoit couverte et soubz la neige tappie. J’en choisy une entre les aultres, belle et large, que je cuiday avaler; mais ce n’estoit que ung peu de nege blanche et dure; et ne l’eu pas si tost avalée que ne me sentisse en trestout tel estat que je me suis trouvée quand mes aultres enfans ay porté. De fait, à chef de terme, je vous ay fait ce trèsbeau filz.» Le marchand cogneut tantost qu’il en estoit noz amis, mais il n’en voult faire semblant, ainçois se vint adjoindre par parolles à confermer la belle bourde que sa femme lui bailloit, et dit: «M’amye, vous ne dictes chose qui ne soit possible, et que à aultres que à vous ne soit advenue. Loé soit Dieu de ce qu’il nous a envoyé! S’il nous a donné ung enfant par miracle, ou par aucune secrete fasson dont nous ignorons la manière, il ne nous a pas oblié d’envoier chevance pour l’entretenir.» Quand la bonne femme voit que son mary veult condescendre à croire ce qu’el luy dit, elle n’est moyennement joyeuse. Le marchant, sage et prudent, en dix ans qu’il fut puis à l’ostel sans faire ses loingtains voyages, ne tint oncques manière envers sa femme en parolles ne aultrement par quoy elle peust penser qu’il entendist rien de son fait, tant estoit vertueux et pacient. Il n’estoit pas encores saoul de voyagier, si le vouloit recommencer, et le dist à sa femme, qui fist semblant d’en estre trèsmarrie et mal contente. «Appaisez-vous, dit-il; s’il plaist à Dieu et à monseigneur saint George, je reviendray bref. Et pource que nostre filz que feistes à mon aultre voyage est desja grand et habile et en point de veoir et d’aprendre, si bon vous semble, je l’emmeneray avecques moy.—Et par ma foy, dit-elle, vous ferez bien et je vous en prie.—Il sera fait», dit-il. A tant se part, et emmaine le filz dont il n’estoit pas père, à qui il a pieça gardé une bonne pensée. Ilz eurent si bon vent qu’ilz sont venus au port d’Alixandrie, où le bon marchant trèsbien se deffist de la pluspart de ses marchandises, et ne fut pas si beste, affin qu’il n’eust plus de charge de l’enfant de sa femme et d’ung aultre, et que après sa mort ne succedast à ses biens, comme ung de ses aultres enfans, qu’il ne le vendist à bons deniers contens pour en faire ung esclave. Et pource qu’il estoit jeune et puissant, il en eust près de cent ducatz. A chef de pièce, il s’en revint en Angleterre sain et sauf, Dieu mercy. Et n’est pas à dire la joye que sa femme luy fist quand elle le vit en bon point. Elle ne voit point son filz, si ne scet que penser. Elle ne se peut guères tenir qu’elle ne demandast à son mary qu’il avoit fait de leur filz. «Ha! m’amye, dist-il, il ne le vous fault jà celer: il luy est trèsmal prins.—Helas! comment? dit-elle; est-il noyé?—Nenny vraiement, dist-il; mais il est vray que fortune de mer par force nous mena en ung pais où il faisoit si chault que nous cuidions tous mourir par la grant ardeur du soleil qui sur nous ses raidz espandoit; et comme ung jour nous estions sailliz de nostre nave, pour faire en terre chascun une fosse pour nous tappir pour le soleil; nostre bon filz, qui de neige, comme sçavez, estoit, en nostre presence, sur le gravier, par la grand force du soleil, il fut tout à coup fondu et en eaue resolu. Et n’eussiez pas dict une sept seaumes que nous ne trouvasmes plus rien de luy. Tout aussi à haste qu’il vint au monde, aussi soudainement en est party. Et pensez que j’en fuz et suis bien desplaisant, et ne vy jamais chose entre les merveilles que j’ay veues dont je fusse plus esbahy.—Or avant, dit-elle, puis qu’il a pleu à Dieu le nous oster comme il le nous avoit donné, loé en soit-il!» Si elle se doubta que la chose allast aultrement, l’ystoire s’en taist et ne fait pas mencion, fors que son mary lui rendit telle qu’elle luy bailla, combien qu’il en demoura toujours le cousin.
LA XXe NOUVELLE.
PAR PHELIPE DE LOAN.
Il n’est pas chose nouvelle que en la conté de Champaigne a tousjours eu bon à recouvrer de foison de gens lourds en la taille, combien qu’il sembleroit assez estrange à pluseurs, pourtant qu’ilz sont si près voisins à ceulx du mal engin. Assez et largement d’ystoires à ce propos pourroit on mettre avant confermant la bestise des Champenois; mais, quant au présent, celle qui s’ensuyt pourra souffire. En la dicte conté naguères avoit ung jeune filz orphenin qui bien riche et puissant demoura puis le trespas de son père et sa mère, et jasoit qu’il fust lourd, très pou sachant, et encores aussi mal plaisant, si avoit-il une industrie de bien garder le sien et conduire sa marchandise. Et à ceste cause beaucop de gens, voire de gens de bien, luy eussent voluntiers donné leur fille à mariage. Une entre les aultres pleut aux parens et amys de nostre Champenois, tant pour sa bonté, beaulté, chevance, etc.; et luy dirent qu’il estoit temps qu’il se mariast, et que bonnement il ne povoit conduire son fait. «Vous avez aussi, dirent-ilz, desja xxiiij ans, si ne pourriez en meilleur eage prendre cest estat; et, si vous y voulez entendre, nous avons regardé et choisy pour vous une belle fille et bonne qui nous semble bien vostre fait. C’est une telle, vous la cognoissez bien.» Lors la luy nommèrent. Et nostre homme, à qui ne chaloit qu’il feist, fust maryé ou aultre chose, mais qu’il ne tirast point d’argent, respondit qu’il feroit ce qu’ilz vouldroient. «Et puis que ce vous semble mon bien, conduisez la chose au mieulx que savez, car je veil faire par vostre conseil et ordonnance.—Vous dictes bien, dirent ces bonnes gens; nous regarderons et penserons pour vous comme pour nous mesmes ou ung de noz enfans.» Pour abreger, à chef de pièce, nostre Champenois fut maryé de par Dieu; mais si tost la première nuyt qu’il fut près de sa femme couché, luy, qui oncques sur beste crestiane n’avoit monté, tantost luy tourna le doz, après je ne sçay quants simples baisiers qu’elle eut de luy, mais du surplus nichil au doz. Qui estoit mal contente, c’estoit nostre espousée, jasoit qu’elle n’en feist nul semblant. Ceste maudicte manière dura plus de dix jours, et encores eust si la bonne mère à l’espousée n’y eust pourveu de remède. Il ne vous fault pas celer que nostre homme, et neuf en fasson et en mariage, du temps de feu son père et sa mère, avoit esté bien court tenu; et sur toute rien luy estoit et fut defendu le mestier de la beste à deux doz, doubtant, s’il s’i esbatoit, qu’il y despendroit sa chevance. Et bien leur sembloit et à bonne cause qu’il n’estoit pas homme qu’on deust aimer pour ses beaulx yeulx. Luy, qui pour rien ne courroussast père et mère, et qui n’estoit pas trop chault sur potaige, avoit tousjours gardé son pucellage, que sa femme eust voluntiers desrobé par bonne fasson s’elle eust sceu. Ung jour se trouva la mère à nostre espousée devers sa fille, et luy demanda de son mary, de son estat, de ses condicions, de son mariage, et cent mille choses que femmes scevent dire. A toutes choses bailla et rendit nostre espousée à sa mère trèsbonne response, et dist que son mary estoit trèsbon homme et qu’elle ne doubtoit point qu’elle ne se conduisist bien avecques luy. De ce fut nostre mère bien joyeuse, et, pource qu’elle sçavoit bien par elle mesme qu’il fault en mariage aultre chose que boire et menger, elle dist à sa fille: «Or, vien ça et me dy par ta foy, et de ces choses de nuyt, comment t’en est-il?» Quant la pouvre fille oyt parler de ces choses de nuyt, à pou que le cueur ne luy faillit, tant fut marrye et desplaisante; et ce que sa langue n’osoit respondre, monstrèrent ses yeulx, dont sailloient larmes à trèsgrand abundance. Si entendist tantost sa mère que ces larmes vouloient dire, et dist: «Ma fille, ne plorez plus; mais dictes moy hardiement, je suis vostre mère, à qui ne devez rien celer, et de qui ne devez estre honteuse. Vous a-il encores rien fait?» La pouvre fille, revenue de paumoison et ung peu rasseurée et de sa mère confortée, cessa la grand flotte de ses larmes; mais elle n’avoit encores force ne sens de respondre. Si l’interroge encores sa mère, et luy dit: «Dy moy hardiement et oste ces larmes. T’a il rien fait?» A voix basse et de plours entremeslée respondit la fille et dist: «Par ma foy, ma mère, il ne me toucha oncques; mais du surplus qu’il ne soit bon homme et doulx, par ma foy, si est.—Or, dy moy, dit la mère, scez tu point s’il est fourny de tous ses membres? Dy hardiement si tu le sces.—Saint Jehan! si est trèsbien, dist-elle. J’ay pluseurs foiz senty ses denrées d’aventure, ainsi que je me tourne et retourne en nostre lit, quant je ne puis dormir.—Il souffist, dist la mère; laisse moy faire du surplus. Veez cy que tu feras: Demain au matin il te convient faindre d’estre malade trèsfort, et monstrer semblant d’estre tant oppressée qu’il semble que l’ame s’en parte. Ton mary me viendra ou mandera querir, je n’en doubte point, et je feray si bien mon personnage que tu sçaras tantost comment tu fuz gaignée, car je porteray ton urine à ung tel médicin qui donnera tel conseil que je vouldray.» Comme il fut dit il fut fait, car landemain, si tost qu’on vit du jour, nostre gouge, auprès de son mary couschée, se commença à plaindre et faire si trèsbien la malade qu’il sembloit que une fièvre continue luy rongeast corps et ame. Noz amis son mary estoit bien esbahy et desplaisant; si ne savoit que faire ne que dire. Si manda tantost sa belle mère, qui ne se fist guères attendre. Tantost qu’il la vit: «Helas! belle mère, vostre fille se meurt.—Ma fille! dit-elle; et que luy fault-il?» Lors, tout en parlant, marchèrent jusques en la chambre de la paciente. Si tost que la mère voit sa fille, elle luy demande comment elle fait; et elle, bien aprinse, ne respondit pas à la première foiz, mais à chef de pièce dit «Mère, je me meurs.—Non faictes, si Dieu plaist, fille; prenez courage; mais dont vous vient ce mal si à haste?—Je ne sçay, je ne sçay, dit la fille; vous me paraffolez à me faire parler.» Sa mère la prent par la main, et luy taste son poux, et son corps, et son chef, et puis dit à son beau filz: «Par ma foy, creez qu’elle est malade; elle est plaine de feu. Si fault pourveoir de remède. Y a-il point ycy de son urine?—Celle de la mynuyt y est, dit une des meschines.—Baillez la moy, dit-elle.» Quand elle eut ceste urine, fist tant qu’elle eut ung urinal et dedans la bouta, et dit à son beau filz qu’il la portast monstrer à ung médicin pour savoir qu’on pourra faire à sa fille, et si on y peut aider. «Pour Dieu! n’y espergnons rien, dit-elle; j’ay encores de l’argent que je n’ayme pas tant que ma fille.—Espergner! dist noz amis; creez, si on luy peut aider pour argent je ne luy fauldray pas.—Or vous avancez, dit-elle, et tandiz qu’el se reposera ung peu je m’en iray jusques au mesnage; tousjours reviendray je bien, s’on a mestier de moy.» Or devez vous savoir que nostre bonne mère avoit, le jour devant, au partir de sa fille, forgé le medicin qui estoit bien adverty de la response qu’il devoit faire. Veezcy nostre gueux qui arrive devers nostre medicin à tout l’orine de sa femme; et, quand il luy eut fait la reverence, il luy va compter comment sa femme estoit deshaitée et merveilleusement malade; «et veezcy son urine que à vous j’apporte, affin que mieulx vous informez de son cas, et que plus seurement me puissez conseiller.» Le medicin prend l’orinal et contremont le lève, et tourne et retourne l’urine, et puis va dire: «Vostre femme est fort aggravée de chaulde maladie et en dangier de mort s’elle n’est prestement secourue. Veezcy son urine qui le monstre.—Ha! maistre, pour Dieu mercy, veillez moy dire, et je vous paieray bien, qu’on luy peut faire pour recouvrer santé, et s’il vous semble qu’elle n’ayt garde de mort.—Elle n’a garde, si vous luy faictes ce que je vous diray, dit le medecin; mais, se vous tardez guères, tout l’or du monde ne la garantira pas de la mort.—Dictes, pour Dieu, dit l’aultre, et on luy fera.—Il faut, dit le medicin, qu’elle ayt compaignie d’homme, ou elle est morte.—Compaignie d’homme! dit l’aultre, et qu’est ce à dire cela?—C’est à dire, dit le medecin, qu’il fault que vous montez sur elle et que vous la roucynez trèsbien trois ou quatre foiz tout à haste, et le plus que vous pourrez à ce premier faire sera le meilleur; aultrement ne sera point estaincte la grand ardeur qui la seche et tire à fin.—Voire, dit il, et seroit ce bon?—Elle est morte, et n’y a pas de rechap, dit le medicin, s’ainsi ne le faictes, voire et bien tost encores.—Saint Jehan? dit l’aultre, j’essaieray comment je pourray faire.» Il se part de là, et vient à l’ostel, et trouve sa femme qui se plaignoit et dolosoit trèsfort. «Comment va, dit il, m’amye?—Je me meurs, mon amy, dit elle.—Vous n’avez garde, si Dieu plaist, dist il; j’ay parlé au medecin, qui m’a enseigné une medicine dont vous serez garie.» Et durant ces devises, il se despoille et au près de sa femme se boute; et, comme il approuchoit pour executer le conseil du medicin tout en lourdoys: «Que faictes vous, dit elle; me voulez vous partuer?—Mais je vous gariray, dit il, le medicin l’a dit.» Et ce dit, ainsi que nature luy monstra, et à l’aide de la paciente, il besoigna trèsbien deux ou trois fois; et, comme il se reposoit tout esbahy de ce que advenu luy estoit, il demande à sa femme comment elle se porte. «Je suys ung pou mieulx, dit-elle, que par cy devant n’ay esté.—Loé soit Dieu! dit il; j’espere que vous n’avez garde et que le medicin ara dit vray.» Alors recommence de plus belles. Pour abreger, tant et si bien le fist que sa femme revint en santé dedans pou de jours, dont il fut trèsjoyeux, si fut la mère quant el le sceut. Nostre Champenois, après ces armes dessus dictes, devint ung pou plus gentil compagnon qu’il n’estoit par avant; et luy vint en courage, puis que sa femme restoit en santé, qu’il semondroit à disner ung jour ses parens et amys et le père et la mère d’elle, ce qu’il fit; et les servit grandement en son patoys, à ce disner, faisoit trèsbonne et joyeuse chère. On buvoit à luy, il buvoit aux aultres: c’estoit merveille qu’il estoit gentil compaignon. Mais escoutez qu’il lui advint: à la coup de la meilleure chère de ce disner; il commença trèsfort et soudainement à plorer, et sembloit que tous ses amys, voire tout le monde, fussent mors, dont n’y eut celuy de la table qui ne s’en donnast grant merveille dont ces soudaines larmes procedoient; les ungs et les aultres luy demandent qu’il a, mais à pou s’il povoit ou savoit respondre, tant le contraignoient ses folles larmes. Il parla au fort, en la fin, et dist: «J’ay bien cause de plorer.—Et par ma foy, non avez, ce dist sa belle mère: que vous fault-il? Vous estes riche et puissant et bien logié, et si avez de bons amys; et qui ne fait pas à oublier, vous avez belle et bonne femme, que Dieu vous a remise en santé, qui naguères fut sur le bord de sa fosse; si m’est advis que vous devez estre lye et joyeux.—Helas! non fays, dit-il; c’est par moy que mon père et ma mère, qui tant m’aymoient, et m’ont assemblé et laissé tant de biens, ne sont encores en vie, car ilz ne sont mors tous deux que de chaulde maladie; et si je les eusse aussi bien rouchynez quand ilz furent malades que j’ay fait ma femme, ilz fussent maintenant sur piez.» Il n’y eut celuy de la table après ces motz à pou qui se tenist de rire, mais non pourtant il s’en garda qui peut. Les tables furent ostées, et chacun s’en alla, et le bon Champenoys demoura avec sa femme, laquelle, affin qu’elle demourast en santé, fut souvent de luy racolée.