Les Complémentaires
Dédicace
JENS CHRISTIAN GRØNDAHL
LES COMPLÉMENTAIRES
roman
Traduit du danois par Alain Gnaedig
GALLIMARD
OceanofPDF.com
Michaël Zeeman in memoriam
OceanofPDF.com
David se redressa en sursaut lorsque le tunnel commença à décrire un virage. La jeune fille avait à peine noté sa présence, et elle avait repris sa lecture avant qu’il ne parvienne à marmonner des excuses. Il s’était assoupi pendant quelques secondes et s’était réveillé tout de suite au contact de l’épaule de la demoiselle. Elle avait une vingtaine d’années, à peu près l’âge de sa fille. Son teint était blanc de poudre et ses cheveux châtains disparaissaient presque sous un béret noir. Il transpirait dans son manteau et il se sentit honteux en songeant que, lors de son bref coup d’œil, elle avait peut-être remarqué la sueur sur sa lèvre supérieure. Il avait pris un des premiers vols et passé une grande partie de la journée dans une salle de réunions de la City. À cause de la foule de passagers assis et debout, ôter le manteau aurait été un projet compliqué, et puis il allait bientôt descendre. David regretta d’avoir choisi son manteau d’hiver. Le matin d’octobre était froid à Copenhague, mais il aurait dû se dire qu’il allait faire plus doux à Londres. Autour de lui, les hommes étaient en blouson ou en costume, certains même en bras de chemise.
Il lorgna le petit livre que la jeune femme avait posé sur ses genoux croisés. Tranche dorée et reliure cuir, cela sentait la religion. Le texte était en hébreu, mais cela faisait bien des années qu’il n’était plus en mesure de déchiffrer les caractères anguleux. Désormais, il savait seulement que ces derniers étaient des consonnes et que la jeune fille les déchiffrait de droite à gauche. Dans le mauvais sens, avait-il envie de dire. Il avait laissé tout cela derrière lui quand il était encore jeune, tout cet héritage de tiroirs traditionnels pleins d’espérances et de soupçons. Il avait poursuivi son chemin d’anonyme d’un pas plus léger. Qui il était sur terre n’avait guère d’importance. Sa vie se résumait à celles qu’il aimait, sa femme et leur fille, Emma et Zoë. En cela, il ressemblait à presque tout le monde.
La jeune femme fit claquer son livre et se leva quand la rame ralentit le long du quai à Knightsbridge. Un gros monsieur barbu avec un turban prit immédiatement sa place. Il sentit certainement un reste de la chaleur laissée par les cuisses et les fesses de la demoiselle. Elle allait sortir sur le trottoir dans quelques instants, pour être avalée par la foule fluctuante. Il y avait toutefois une certaine promesse dans cette idée. David observa les passagers immobiles autour de lui. Ils avaient tous mis au point leur regard à l’infini, sur un point de la fine coquille qui se faufilait avec fracas dans l’obscurité du tunnel, et ils veillaient à ne pas s’effleurer pendant la brève communauté de destin que durait le trajet.
Il avait toujours apprécié le tact superficiel des habitants des très grandes villes. Dans la voiture où il se trouvait, toutes les religions du monde étaient sans doute représentées, et c’était possible parce que les passagers étaient polis et restaient indifférents à leur voisin. Ils ignoraient tout des autres, leurs vêtements et leurs traits ethniques étaient aussi peu significatifs à leurs yeux que l’inventaire de la rame et les publicités aux fenêtres qui donnaient sur les câbles et la suie du tunnel.
David ne se sentait rien en commun avec la jeune inconnue juive. La naissance de Zoë avait marqué un tournant décisif. Une jeune sage-femme inexpérimentée avait manié l’appareil lors de l’échographie d’Emma, et elle leur avait dit qu’ils attendaient un garçon. Ni David ni Emma n’avaient distingué le moindre sexe sur l’écran où apparaissait un cosmonaute flou au front difforme. Emma était chrétienne, ou quoi que l’on veuille bien l’appeler, mais cela n’avait pas d’importance. Elle était indifférente à ça, c’était du moins ce qu’elle disait. David pouvait faire comme il l’entendait. Et tandis que la sage-femme pétrissait le ventre d’Emma avec la sonde, il avait décidé que son fils ne serait pas circoncis. Pourtant, il n’avait pas besoin de clamer sa décision si longtemps avant la naissance. Pourquoi ne pas attendre ? Dans sa famille, la nouvelle avait fait l’effet d’un tremblement de terre, et tout le monde avait considéré qu’il aurait pu éviter un tel raffut lorsque Zoë était passée de bras en bras, enveloppée dans sa couverture en flanelle.
Aujourd’hui, c’était une jeune femme fière qui allait à l’académie des beaux-arts de Copenhague. Avec une amie, elle partageait un appartement derrière la gare centrale, où les bandes de trafiquants de drogue se tiraient dessus en faisant crisser les pneus de leurs bagnoles de luxe. Elle se montrait tour à tour pleine d’indulgence et agacée quand David l’appelait parce que l’on avait parlé d’une nouvelle fusillade aux informations. « Papa, ce n’est pas sur moi qu’ils tirent », déclarait-elle, comme si le risque de prendre une balle perdue équivalait à peu près à celui de recevoir une tuile sur la tête. Il lui avait fallu du temps pour comprendre qu’elle préférait habiter au milieu des sex-shops et des instituts de massage plutôt que de rester encore un peu chez papa et maman. Ils ne s’étaient pas plus disputés que ne le font normalement les parents avec leurs enfants déjà grands.
Le pire, cela avait été quand elle s’était fourrée dans le crâne qu’elle devait explorer son identité juive. David avait été surpris par sa propre réaction la première fois qu’elle s’était montrée à la table du petit déjeuner avec une étoile de David autour du cou. Et cela n’avait fait que le remuer davantage lorsqu’elle s’était défendue en disant qu’il s’appelait comme son nouveau bijou. Il avait saisi trop tard qu’il la blessait avec ses arguments inquisiteurs. Il n’avait vu que de la fatuité et des poses dans la crise de piété de sa fille. Emma avait été obligée de prendre la défense de Zoë, et il avait eu honte de son emportement déplacé.
Le métro approchait de South Kensington et David se leva pour descendre. Il songea à Emma et son absence le frappa comme un coup inattendu. C’était bizarre, il l’avait vue le matin même et il allait la revoir dans quelques heures. Il avait l’habitude d’être absent un jour ou deux. Son travail exigeait qu’il voyage beaucoup et il se rendait à Londres de nombreuses fois chaque année. Elle dormait quand il s’était habillé aux petites heures du matin. Emma dormait sans fin si on la laissait faire. Toutes les années d’enfance de sa fille avaient représenté une rupture forcée avec sa vieille habitude de dormir jusqu’à une heure avancée de la matinée, qu’elle avait reprise dès que Zoë avait été en mesure de sortir du lit toute seule.
David était resté un moment au pied du lit afin de contempler Emma endormie, son visage chaleureux dans un éventail de cheveux rebelles. Ses cils et ses sourcils tressautaient légèrement, comme si quelque chose la menaçait ou lui répugnait. Elle avait toujours affirmé qu’elle ne se souvenait pas de ses rêves. Il l’aurait volontiers embrassée, mais s’était retenu, bien conscient qu’elle n’aurait pas été réceptive à son élan sentimental à cette heure-là. Et là, alors qu’il se trouvait dans le métro bondé, elle lui apparut soudain bien trop distante. Ces derniers temps, elle était dans une période où il sentait revenir cette vieille crainte qu’elle ne glisse hors de sa portée.
David acheta un bouquet de lys blancs à l’endroit habituel avant de poursuivre en direction de Brompton Road. Il aurait été plus commode de descendre une station plus tôt, mais il appréciait la promenade dans les rues verdoyantes entre les maisons imposantes. Il portait son manteau sur son bras libre, les feuilles commençaient à peine à jaunir et le soleil bas dans son dos lui donnait l’illusion que l’on était en septembre. Quelques minutes plus tard, il atteignit Ovington Gardens. Cette promenade lui était aussi familière que les cinq minutes de marche de la gare de Hellerup jusqu’à la villa où Zoë avait grandi avec ses parents depuis ses huit ans.
De prime abord, ni lui ni Emma n’avaient envie d’habiter la baraque couverte de lierre, mais ils avaient changé d’avis quand, une fois dans le jardin, ils avaient aperçu la serre en brique avec ses fenêtres pratiquées dans le toit. Un atelier idéal pour Emma, avaient-ils pensé chacun de leur côté. Et cela avait été le cas. Elle n’avait pas fait la carrière espérée dans son nouveau pays, mais elle se rendait chaque matin dans son atelier où les toiles finies et inachevées s’entassaient le long des murs, comme des meules de foin collantes. Elle pouvait y passer des journées entières, même lorsqu’elle ne produisait pas, comme si l’odeur de térébenthine et des huiles formait désormais l’atmosphère dans laquelle elle respirait le mieux. Ces dernières années, elle s’était presque retranchée dans sa serre. Elle savait qu’il n’osait pas s’approcher sans y être invité, mais cela faisait longtemps qu’il ne l’avait aperçue à son chevalet. Visiblement, elle se contentait de s’occuper de ses plantes, de bouquiner ou, simplement, de passer le temps.
Elle se comportait comme à l’accoutumée, peut-être était-elle un petit peu plus distraite, mais c’était normal, et il s’y était habitué. Dès l’époque où Zoë avait été une petite fille qui ne cessait de réclamer sa mère, il y avait eu des absences dans cette maternité, Emma disparaissait en elle-même, ou en dehors d’elle-même, en dehors des contours reconnaissables d’un moi. David l’avait eue à ses côtés la moitié de sa vie et ne pouvait imaginer autre chose, mais la distraction et la passivité périodiques d’Emma lui donnaient le sentiment continuel d’être négligent, déphasé. Comme s’il devait lui prouver qu’elle n’avait pas commis une erreur lorsqu’elle l’avait accompagné au Danemark, où elle avait tout recommencé. Comme s’il ne le lui avait pas déjà montré. Car c’était bien elle qui avait insisté. Il avait rêvé de s’installer à Londres quand il avait terminé ses études. Ils avaient été mus tous les deux par le même désir de remettre l’histoire à zéro, mais elle avait gagné. C’était elle qui avait pu tourner le dos à tout ce qu’elle connaissait.
David avait rencontré Emma un soir de printemps des années quatre-vingt. Il étudiait depuis un an à King’s College et un de ses nouveaux amis l’avait emmené à une fête chez un photographe qui s’était établi dans un poste de pompiers désaffecté, près de Camden Town. Ni l’un ni l’autre ne connaissaient le photographe, mais ils étaient encore assez jeunes pour franchir sans heurts des portes inconnues, dès lors qu’il y avait de la musique, des filles et quelque chose à boire. Au bout d’un an, il appréciait toujours d’être une feuille blanche dans la grande ville, l’étranger qui observe tout à travers l’ivresse douce de la nouveauté. Il lui restait deux mois avant de rentrer au Danemark, quand il avait fait sa connaissance.
Elle observait la scène adossée à la barre en acier où les pompiers descendaient autrefois. Il y avait encore les taches d’huile laissées par les camions sur le sol en ciment de l’atelier, où les gens s’agitaient, ivres, au son d’Iggy & The Stooges. Tout le monde ou presque était vêtu de noir, mais ce n’était pas seulement ses cheveux blond cendré et ses fringues orientales surannées qui la faisaient se détacher du lot. Elle était grande, et son visage fin aux yeux légèrement exorbités semblait sortir tout droit du portrait d’une aristocrate élisabéthaine, pâle et inflexible, et cruelle, sans aucun doute. Il ne lui manquait que la collerette, deux lévriers et une femme de chambre pour mettre de l’ordre dans sa chevelure libre et folle.
Emma donnait l’impression d’être descendue de sa hauteur inaccessible pour contempler le peuple. Elle ne ressemblait guère au genre de fille qu’il pouvait draguer, mais il avait bu et il n’était pas dans son élément. Cela l’aidait, cela le rendait plus léger, peut-être parce que sa vie sociale possédait un je-ne-sais-quoi de l’irréalité transparente du rêve. Au cours de cette dernière année, il avait couché avec autant de filles qu’avant sa venue à Londres. Il lui demanda si elle avait envie de danser. Elle le regarda un instant, joyeusement surprise. Non merci. Pendant une seconde, elle sembla avoir aperçu quelqu’un parmi les danseurs, puis elle posa à nouveau ses grands yeux sur lui. Elle fit une moue hautaine et lui dit que, à la place, il pouvait lui apporter un verre de vin blanc. Tous les autres buvaient de la lager tiède servie dans des gobelets en plastique et tirée d’une pompe à bière dans un coin.
Il trouva le chemin de la cuisine, il y avait deux bouteilles au frigo. Les gens restaient en groupe, mais personne ne lui prêta attention tandis qu’il cherchait un tire-bouchon et deux verres. Emma eut l’air d’apprécier quand il lui servit son verre. Un petit homme dégarni avec un foulard rouge autour du cou s’approcha d’eux et leur dit quelque chose d’un ton courroucé, et David dut se baisser pour l’entendre répéter ses paroles. Est-ce qu’ils aimaient son puligny-montrachet ? David lui sourit. Oui, absolument. Emma sourit à son tour, visiblement satisfaite de son arrogance insolente.
« Viens, ici on s’ennuie », dit-elle en lui prenant la main. Elle le conduisit dans la rue, un taxi s’approchait, elle le héla.
« On va où ? » demanda David, qui se sentit un peu niais.
Elle lui sourit et se pencha vers le chauffeur. « Walton Street, Ovington Gardens », déclara-t-elle, puis elle attendit que David pense à lui ouvrir la portière. Ils s’assirent sur la banquette arrière, la voiture démarra. Elle se tourna vers lui. « Je t’enlève », dit-elle.
Elle lui demanda d’ôter ses chaussures lorsqu’ils franchirent la porte, et il crut tout d’abord qu’elle était locataire dans la maison blanche avec des piliers de chaque côté de l’entrée. Il parvint à entrapercevoir un éclat du luxe patiné et usé dans le faible éclairage du hall d’entrée. La chambre d’Emma était au dernier étage.
« Maman n’a pas besoin de savoir que tu es là », dit-elle après avoir fermé la porte derrière elle. C’était une pièce vaste au papier peint fané, avec des étagères où s’empilaient les livres, un bow-window aux grandes fenêtres qui donnaient sur une cour ou un jardin. Devant le bow-window, il y avait un chevalet et une table basse tachetée de peinture, où les tubes d’aluminium se tortillaient les uns sur les autres.
« Tu fais de la peinture, dit-il bêtement.
— Je suis à Slade », dit-elle d’un ton qui le fit se sentir encore plus bête.
Elle s’approcha de la bibliothèque, toujours avec son manteau, et elle prit une bouteille de rhum derrière une des piles. Il parvint à distinguer des romans, des livres d’art et des ouvrages de zoologie avant qu’elle ne se tourne vers lui et lui tende un verre plein à ras bord. Il se sentit cerné par ses yeux inquisiteurs.
« Santé, dit-elle. Ça t’intéresse de baiser ? »
Il se mit à sourire, elle le regarda d’un air désorienté. L’aristocrate élisabéthaine cédait le pas à une jeune fille banale qui était aussi sur un terrain glissant. Les mots « ça t’intéresse » et « baiser » sonnaient un peu maladroits dans sa bouche, à peu près comme le contraste entre les fleurs jaunies de la tapisserie et les affiches d’art moderne fixées avec des punaises. Presque touchant.
Peut-être était-il trop ivre, peut-être la question d’Emma avait-elle été trop bizarre et directe, mais ce fut la première fois qu’il ne put rien faire. À la place, ils discutèrent sur le lit, nus dans la lumière dure du plafonnier. Elle dit qu’elle avait voulu voir si elle en était capable. Rencontrer un inconnu et coucher avec lui, tout de suite. Elle n’était pas sortie avec tellement de types, elle n’y comprenait pas vraiment grand-chose. Au sexe. Elle prononça le mot comme s’il s’agissait d’une catégorie philosophique ou d’une ville d’un continent lointain.
Il était tombé amoureux de sa distance, de sa manière de parler des choses perçues avec un recul immense. Et de ses pauses, quand il attendait qu’elle finisse ses phrases. Elle trouvait qu’il ne valait pas la peine d’aller jusqu’au bout de sa pensée. « C’est ennuyeux » était une de ses expressions clés, et elle l’irritait à chaque fois avec son manque d’énergie. Il trouvait ça arrogant et condescendant quand elle lâchait prise au lieu de tenir bon, d’aller jusqu’au fond des choses, de faire la lumière sur un point. D’après elle, c’était pédant et une preuve de mauvais goût, il l’avait bien compris à l’occasion, quand il avait insisté pour qu’elle s’exprime clairement, en particulier sur ses sentiments.
Ses manières distanciées l’agaçaient parce qu’elles le faisaient se sentir inférieur, le mettaient dans la position de celui qui demande, plein d’espoirs. C’était bizarre. Elle avait commencé par lui offrir son corps sans détour, mais cela ne lui avait pas donné le sentiment de la posséder. Pendant de nombreuses années, cela avait été le moteur infatigable de son désir. Quand elle contemplait d’une façon passive, et en silence, le commerce ou l’inaction du monde, elle pouvait donner l’impression de n’avoir aucune amarre, de filer avec le flot. Elle s’éloignait de lui, quand bien même il serrait dans ses bras son buste tout en longueur. Au bout de quelques années, il se rendit compte qu’elle n’avait jamais cru être maîtresse d’elle-même, et que, à ses yeux, cette idée était d’une prétention ridicule. Il lui avait fallu longtemps pour le saisir car, par ailleurs, il ne connaissait personne de plus indépendant qu’elle.
Dès la première fois, elle lui avait permis de voir ce qu’il voulait. « Voilà à quoi je ressemble », avait-elle dit avec un sourire en se déshabillant devant lui dans la lumière crue de la chambre. Elle ne présentait ni gêne ni vanité. Elle ressemblait à ça et il n’y avait rien à y faire. Elle avait de petits seins et elle était très mince. Ses côtes dessinaient des ombres macabres sur la peau de son ventre creux, et les os de ses pieds lui firent penser à un oiseau. Elle n’eut pas l’air déçue par son impuissance imprévue. Elle prit dans la main son pénis avachi pendant qu’ils discutaient. De temps en temps, elle le regardait comme si c’était un truc qu’elle avait trouvé.
« Tu es juif, fit-elle, et elle aurait tout aussi bien pu l’informer de sa taille et de son poids.
— Je suis apostat », dit-il en se préparant à ce qu’elle lui en demande davantage. Il fut presque frustré qu’elle n’en fasse rien. Circoncis, apostat, temporairement impuissant, tout cela n’était que des faits.
Elle parla d’artistes qu’il ne connaissait pas, Lucian Freud, Oskar Kokoschka, Horst Janssen. Quelle bêtise cela avait été de considérer que la photographie remplaçait le portrait dessiné ou peint. Les photographies étaient liées à l’instant, tandis qu’un vrai tableau accumulait le temps au lieu d’enregistrer ses fractions de manière servile. Il lui parla de ce qu’il étudiait, Adam Smith, la main invisible. Elle lui répondit que ça sonnait comme un polar des années trente. Il précisa que c’était une déformation grossière d’attribuer à Adam Smith l’idée que l’État n’avait aucun rôle à jouer comme facteur de régulation.
La première nuit, ils parlèrent de ce qui les occupait, pas d’eux-mêmes ou de leurs origines. Il savait simplement que la mère d’Emma dormait à l’étage en dessous et qu’ils s’étaient faufilés devant sa porte avec leurs chaussures à la main. Quand il se réveilla à côté d’elle, la lumière du jour filtrait sur les bords des rideaux en velours rouge foncé. Elle respirait profondément dans son sommeil et il sentit l’érection qui lui avait fait défaut lorsqu’ils étaient rentrés dans la nuit. Elle ne se réveilla pas quand il glissa une main entre ses cuisses.
Ils ne se connaissaient pas. Il ne savait pas ce qui était arrivé au père d’Emma ni pourquoi elle vivait encore à la maison et ne voulait pas que sa mère découvre qu’il était là. Elle ne savait pas pourquoi il s’était qualifié d’apostat. Cela l’excita, et il parvint à la pénétrer avant qu’elle ne se réveille.
Les maisons autour de la petite place oblongue avaient vue sur un jardin arboré entouré d’une grille, avec un portillon dont les riverains avaient la clef. David s’arrêta et regarda par-dessus. Comme d’habitude, le jardin était vide. Lorsque, après quelques semaines sur la pointe des pieds, il avait fait partie du quotidien des deux femmes, Emma et lui venaient parfois lire sur un des bancs. Une feuille se détacha d’un arbre. Il ne bougea pas avant qu’elle ne tombe sur une des dalles derrière le portillon clos. Il ne savait plus combien de fois il avait tourné au coin d’Ovington Gardens. Le même chemin, les mêmes maisons blanches et les mêmes grands arbres, non pas comme une photographie dans sa mémoire, mais comme un tableau qui accumulait le temps passé.
Il se retourna et monta l’escalier afin de sonner. Peut-être Margaret se tenait-elle derrière un rideau car la porte fut ouverte presque tout de suite. « David ! » Elle commençait toujours par dire son nom et parvenait chaque fois à le faire se sentir le bienvenu.
En ce jour d’octobre, Margaret Warnock était encore une femme élancée de soixante-dix ans. Ses cheveux soigneusement coiffés étaient maintenus derrière les oreilles par des barrettes, formant ainsi deux ailes gris acier, et elle était vêtue d’une de ces robes en soie à col haut qu’elle aimait porter, peut-être en souvenir du temps passé en Orient. Sa fille avait hérité de son regard bleu de porcelaine, ce regard qui enregistrait tout. Rien n’échappait à Margaret, qui prit les fleurs de David et le laissa l’embrasser sur les joues. Il devait mourir de chaud avec ce manteau. Avaient-ils déjà si froid ?
Il lui parla du temps à Copenhague et, comme d’habitude, il se sentit maladroit. Ce n’était pas le cas lorsqu’il parlait à Emma, quand bien même elle avait hérité la diction impériale de sa mère. Malgré l’âge et les ans, face à Margaret, il restait le jeune étranger qu’Emma avait présenté un beau jour à sa mère. Margaret Warnock avait servi le thé, comme aujourd’hui. Ils étaient même assis aux mêmes places, elle sur le canapé, lui dans le fauteuil à oreilles, penché en avant, pas tout à fait sûr d’avoir le droit à son confort. Emma avait montré un nouveau côté lorsqu’elle avait servi le thé dans les tasses raffinées de sa mère, elle n’était ni hautaine ni distante, ni rêveuse ni ailleurs. Une fille obéissante qui baissait les yeux. David avait senti qu’il s’exprimait avec les droits de l’inculpé, ainsi en équilibre sur le bord du fauteuil avec sa tasse de thé. Et il avait songé à Emma dans le lit, deux étages plus haut, les côtes saillantes, les genoux écartés. Il s’était senti comme un intrus frivole et masculin dans la cité interdite des deux femmes, avec leur porcelaine, leurs tissus d’ameublement raffinés et leur passé.
Margaret alla chercher un vase pour les fleurs. David se tassa dans le fauteuil et regarda autour de lui. Tout était comme d’habitude, les arbres à leur place, encadrés par les rideaux jaunes, avec les gravures anciennes de cavaliers et de chasse à courre. Et il y avait les premiers travaux d’Emma réalisés pendant ses études à Slade, des portraits défigurés avec des gorges ouvertes et des yeux écarquillés, rehaussés par des couches successives de nuances fatiguées et maladives. Margaret les avait accrochés sans noter à quel point ils se moquaient du reste de l’intérieur. Emma n’avait cessé de lui demander de les remiser au grenier, mais elle les avait laissés au mur. Quand Emma l’avait emmené à Slade, cela avait été la première fois que David avait vu de l’art créé et en devenir. Elle l’avait observé attentivement tandis qu’il essayait de dire quelque chose sur les visages hurlants de ses toiles, et il avait perçu à quel point il la désirait, elle.
En ce jour d’octobre, vingt-cinq ans plus tard, alors que la mère d’Emma lui servait une fois de plus le thé dans le fauteuil à oreilles, il se dit que cela pouvait être sa fille à lui qui allait à une fête et ramassait un inconnu. À mesure que Zoë avait grandi, il y avait eu bien des choses qu’il ignorait sur elle. C’était sans doute souhaitable, mais cela l’inquiétait de ne pas savoir ce qu’elle pouvait inventer, à quels risques son goût de l’indépendance l’exposait. Réflexion faite, il était saisissant que Margaret en sache si peu sur ce que faisait sa fille à l’étage au-dessus. D’un autre côté, Emma avait vingt-quatre ans et il n’était pas normal qu’elle habite encore chez sa mère et qu’elle ne soit pas partie, comme Zoë. Toutefois, cela n’empêchait pas qu’Emma avait agi de manière irresponsable en le faisant monter dans sa chambre.
David était pleinement en mesure de saisir le côté ironique de sa frayeur rétrospective, mais cela avait été dangereux, point final. Une des raisons pour lesquelles il prenait des honoraires si élevés, c’était sa capacité à s’en tenir à des faits que les argumentations et les discussions tentent souvent d’édulcorer, jusqu’à ce qu’ils s’accordent aux desiderata de la partie adverse. Et, oui, cela avait été dangereux, mais cela n’en disait-il pas davantage sur lui, lui qui pensait seulement aujourd’hui à l’irresponsabilité d’Emma parce que leur fille avait atteint le même âge ?
David essaya de se rappeler cette nuit de printemps, il y a si longtemps. La proposition surprenante d’Emma aurait dû l’exciter. Il avait été souvent attiré par des femmes croisées dans la rue, en songeant à elles, hors de tout contexte. Peut-être avait-il été impuissant parce que Emma, face à lui dans sa chambre, n’était que la fille de quelqu’un ? Avait-elle les traits de sa mère, et ce sourire froissé aux coins des lèvres ? Quel projet fou et sans espoir de la part d’Emma de vouloir baiser avec un inconnu dans la maison de son enfance. Cela avait été un début étrange pour leur histoire d’amour, car elle avait commencé par une déception.
Margaret revint avec ses lys dans un vase. Avait-il pris le métro ? Elle ne l’avait plus emprunté depuis les bombes. Elle posa le vase sur la table basse et arrangea les tiges. Il dit que cela ne semblait guère pratique. Elle contempla le bouquet un instant avant de s’asseoir. Cela pouvait se reproduire n’importe quel jour. Elle versa du thé dans la tasse de David. « Ils nous haïssent », déclara-t-elle avant de s’asseoir en face de lui, sur le canapé.
« Ils ? »
Elle eut un sourire plein d’indulgence tout en se servant du thé. Et il y en aura de plus en plus. Oui, il pouvait la traiter de ce qu’il voulait, mais ce qu’elle pensait n’y changerait rien. En 2050, ils seront... Qu’est-ce que l’on disait déjà, dans le journal ? Oui, pour finir, ils seront assez nombreux pour instaurer la charia de manière démocratique, exactement comme les nazis avaient procédé en Allemagne, à l’époque. Elle prit une gorgée de thé du bout des lèvres. Il s’éclaircit la gorge et posa sa tasse sur la table. Si jamais ils devenaient tous kamikazes, avec le temps, le problème serait réglé. Elle le dévisagea un instant avant de sourire, comme si tout cela n’avait été qu’une blague.
C’était la première fois que David entendait sa belle-mère tenir de tels propos. Était-ce ce qui arrivait à force de vivre seul si longtemps ? Margaret était déjà veuve depuis plusieurs années quand David avait rencontré Emma mais, au moins, elle n’était pas seule. La soupe bouillante et bien trop concentrée de peurs et de maux servie par les médias n’avait pas encore monté l’escalier et ne s’était pas encore glissée sous sa porte, au point de l’amener à voir un monstre dans chaque coin. Il songea que s’il n’y a personne d’autre chez soi pour allumer et éteindre la lumière, si l’on est le seul à appuyer sur les interrupteurs, l’obscurité devient un partenaire, un compagnon, au lieu de n’être qu’un fait.
Il fut surpris de l’entendre radoter ainsi sur les musulmans. Il était étonné car, durant toutes ces années, il l’avait soupçonnée de nourrir un petit peu d’antisémitisme, comme un animal de compagnie, tout au fond du sous-sol muet de sa personnalité. Et pourquoi sa phobie de l’Islam n’y aurait-elle pas fleuri elle aussi ? Était-ce sa paranoïa latente à lui qui le faisait s’étonner du fait que, avec son antisémitisme caché, elle n’éprouvait pas le besoin de fêter les Arabes qui, eux, haïssent les Juifs de manière machinale ?
Il prit un gingerbread du plat qu’elle lui tendit et il lui demanda si elle les avait faits elle-même. Le plat en porcelaine était décoré avec des feuilles de vigne le long du bord contourné. Il connaissait la réponse mais posa néanmoins la question, c’était un rituel, mais aussi une tentative de rétablir le sentiment de normalité. Pourquoi se laisser affecter par la folie locale de Margaret quand les fauteuils couverts de soie et la pendule sur la cheminée étaient à leurs places habituelles ?
En vérité, il disposait de fort peu d’éléments pour étayer ses soupçons. Une des premières fois où il avait pris le thé chez Margaret Warnock, elle lui avait parlé de son père, qui avait été officier en Palestine à l’époque du mandat britannique. Il avait été blessé lors d’une escarmouche avec des membres de l’Irgoun pendant la guerre d’indépendance israélienne — ou quel que soit le nom que l’on donne au conflit. C’était une question de définitions, et de qui définit les choses, avait-elle dit avec un sourire en coin. « Ce que mon père appelait du terrorisme, vous l’auriez sans doute appelé de la résistance. » David était resté paralysé, encore trop jeune et inhibé pour répondre. Ignorant encore que la femme distinguée en face de lui allait un jour devenir sa belle-mère.
C’était le « vous » qui l’avait paralysé. Emma avait éludé la question quand ils étaient montés dans sa chambre. Pourquoi se fâcher si cela n’avait pas d’importance ? Justement parce que cela n’avait pas d’importance, avait-il répliqué, en serrant les dents. Parce que sa mère avait tenu pour évident que cela en avait. Emma avait souri et lui avait passé la main dans les cheveux, comme à un enfant. Il n’allait pas se mettre à chicaner...
Le portable de David sonna à l’instant où il allait prendre un biscuit de Margaret.
« Fischer. »
Margaret regarda par une des hautes fenêtres, en direction de la place. David se dit qu’elle restait sûrement là quand elle était seule, distante, avec ses barrettes symétriques près des oreilles.
« C’est moi. Où es-tu ? »
Il songea à Emma et la vit telle qu’elle était ce matin, immobile dans son sommeil. Margaret se tourna vers lui, il posa les yeux sur le motif du tapis devant ses pieds. Il regretta d’avoir baissé le regard si vite.
« Coucou chérie, je suis chez ta mère. »
Il lui sembla qu’il n’était pas possible de tourner le dos à Margaret tandis qu’il parlait avec la fille de celle-ci.
« A-t-elle dit quelque chose à propos de Noël ? »
David sourit. La phrase d’Emma était un soulagement dans sa banalité manifeste. Il retrouvait là sa femme, comme s’il allait pouvoir poser le bras sur ses hanches et l’attirer contre lui.
Margaret sourit et détourna la tête.
« Je viens juste d’arriver », dit-il.
Depuis plusieurs années, Margaret ne cessait de dire qu’elle ne les voyait pas assez.
« Tiens-lui un peu la jambe. Et dis-lui que nous avons parlé d’aller à Bali. »
Ils avaient vraiment parlé de Bali.
« O.K., je vais l’appeler », répondit David.
Margaret pouvait-elle entendre que sa réponse ne collait pas dans la conversation ? Pour David, c’était un peu comme s’il parlait à une maîtresse.
« Tu t’embêtes beaucoup ? s’enquit Emma. Elle ne comprend pas ce que je dis. Au fait, Zoë est passée. Tu n’as pas oublié le dîner demain, au moins ? »
Il l’avait oublié.
« Non, on doit rencontrer... Ah... Comment s’appelle-t-il, déjà ? »
Emma entendait certainement qu’il bluffait, il avait l’impression de sentir la moue taquine sur ses lèvres.
« David, elle ne t’a pas dit comment il s’appelle. »
C’était vrai.
« Elle est toujours aussi cachottière ? »
C’était la première fois que Zoë avait annoncé à l’avance qu’elle leur présenterait son copain. Quand elle vivait à la maison, ils s’étaient habitués à ce que le favori du moment sorte en douce de la cuisine le matin, comme un fait accompli.
« Il est pakistanais, dit Emma.
— Oui ? »
Elle éclata de rire.
« Si tu t’entendais !
— Qu’est-ce que tu veux dire ? »
David était agacé par la pointe de reproche dans sa voix.
« Il s’appelle Nabeel, dit-elle.
— Ah bon, très bien. »
Elle pouffa de rire, un petit souffle dans le plastique du combiné.
« Tu es en état de choc ? »
Il ne put s’empêcher de sourire.
« Je ne vois pas ce que tu veux dire.
— Embrasse maman.
— Je t’appelle plus tard.
— Oui, appelle-moi. »
David rangea le téléphone dans sa poche et se tourna vers Margaret. Il dit qu’Emma était pressée et qu’elle l’appellerait plus tard. Margaret lui demanda comment s’était passée sa réunion. David répondait toujours volontiers quand elle l’interrogeait, comme s’il était encore à l’épreuve, comme s’il n’avait pas fait plus que répondre à ses attentes. Margaret resservit du thé et se tassa en arrière sur le siège. Le canapé profond la ratatinait et la faisait apparaître fragile et seule. Le père d’Emma avait dirigé une plantation d’hévéas en Malaisie, elle était née là-bas, mais ne se souvenait de rien. La famille était rentrée en Angleterre quand elle avait deux ans.
Elle a une photo de la plantation accrochée dans son atelier. Une nounou indigène porte la petite Emma dans ses bras, tandis que Florence, quatre ans, est à côté sur le gazon grillé. Il faut savoir qu’il s’agit d’elles. Elles sont à l’arrière-plan, trois petites silhouettes floues. Le soleil brutal n’apparaît que comme un voile grisâtre sur l’herbe, les troncs d’arbres et le bungalow derrière elles. Une véranda ombragée court sur toute la largeur de la maison. Les piliers en bois blancs et la femme noire avec ses draperies en coton rayé donnent une ambiance coloniale et tropicale, mais la photo aurait pu être prise n’importe où. C’est le seul lien avec l’endroit où Emma a passé ses premières années dont elle dispose.
Florence se souvient de la Malaisie, mais elle vit à Adélaïde. Elle a quitté l’Angleterre après la mort de son père quand elle est tombée amoureuse d’un Australien. Elle l’a épousé, elle a divorcé, mais elle avait entre-temps trouvé sa place là-bas. Les sœurs ne se voient pas pen- dant des années, mais elles dépensent des fortunes au téléphone. Florence est agent immobilier et vit seule, elle n’a pas eu d’enfant et, désormais, il est trop tard pour en avoir. La grande sœur raisonnable mène une vie libre avec des partenaires différents tandis que sa petite sœur rêveuse a passé sa vie d’adulte à être épouse et mère. Emma s’était sentie abandonnée et trahie quand Florence l’avait laissée avec Margaret. La maison était devenue encore plus silencieuse et elle s’était retirée dans son propre monde au dernier étage.
C’est Florence qui se souvient de leur père. Bien sûr, Emma s’en souvient aussi, elle se rappelle certaines choses, sa moustache, son odeur et sa voix, ses chemises blanches dans la penderie et la baguette avec ses cravates. Elle avait dix-huit ans quand il est mort, mais elle se souvient de lui sous forme d’images isolées qui ont fané avec le temps, à l’instar de la photo de Malaisie où le soleil éblouissant n’a laissé qu’un voile de flou. Leur père avait chaviré avec son voilier au large d’Andratx. Margaret n’avait jamais partagé la passion de son mari pour la voile et, sans l’accident, elle aurait ignoré qu’il y avait une autre personne à bord, une jeune femme.
« Encore un peu de thé ? »
David sourit et secoua la tête.
« Comment va Zoë ? »
Avait-elle donc entendu qu’ils venaient de parler de Zoë ?
« Ah, si seulement je le savais. »
La manière dont il le dit fit sourire Margaret. Après la sortie de celle-ci sur les musulmans, il n’avait guère envie de lui dire que le nouveau copain de Zoë était pakistanais.
« Je la vois si rarement », dit-elle.
Il était agacé par Emma, qui s’était exprimée comme si elle le prenait à contre-pied en lui annonçant cette nouvelle.
« Mais elle était là au printemps, dit-il en songeant que Margaret n’allait pas tarder à lui parler de Noël.
— Oui mais, lorsqu’elle finit par venir par ici, elle passe son temps à traîner dans les musées et les galeries. »
C’était Emma qui avait trouvé pertinent de lui annoncer dès maintenant, au téléphone, ce que Zoë lui avait appris au sujet de son nouveau copain.
« C’est une artiste, Margaret. »
Comme si c’était là une nouvelle sensationnelle qui ne pouvait attendre son retour, ce soir.
Margaret haussa les sourcils. « Ah, oui... »
Il était d’accord avec ces sourcils, cependant il éprouva le besoin de défendre sa fille.
« D’ailleurs, elle va faire sa première exposition.
— Mais elle va encore aux beaux-arts...
— Oui, c’est fantastique. Elle doit être douée.
— Et c’est son père qui parle. » Margaret sourit. « Et que va-t-elle exposer ?
— Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander. Un projet vidéo, sans doute. » Il haussa les épaules.
« Ça me semblerait plus être fait pour l’école du cinéma.
— Oui, fit-il avec un sourire. Il faut que j’y aille, Margaret, j’ai un avion à prendre. Merci pour le thé. »
Elle le regarda quand il se leva.
« Je n’ai pas eu l’occasion de vous demander quels sont vos projets pour Noël. Vous n’auriez pas envie de venir à Londres ? Avec Zoë, si elle a le temps ?
— Merci, Margaret, mais nous avons pris des billets d’avion pour Bali.
— Mais ça m’a l’air formidable. »
Elle le raccompagna, pâle de déception. La nuit était tombée entre les arbres du petit jardin. Il s’arrêta une fois descendu sur le trottoir et se retourna pour faire un signe de la main, mais elle avait déjà refermé la porte. Elle ne voulait pas faire bonne figure. Il se mit en marche, mais l’aperçut à l’instant où elle soulevait un des voilages transparents et lui faisait au revoir. Il ne fallait pas qu’il pense qu’elle se sentait délaissée. Il agita la main à son tour avec un sourire, puis il fut le premier à se retourner pour qu’elle ne reste pas trop longtemps ainsi seule, la main levée.
Il était en avance quand il arriva à Heathrow. Il n’avait pas de bagages et se rendit directement aux contrôles de sécurité. Alors qu’il attendait ses affaires au bout du tapis roulant, il observa la succession d’images sur l’écran du garde. On aurait dit de l’art moderne. Peut-être était-ce quelque chose pour Zoë ? Le contenu des bagages à main rendu par des contours fantomatiques verts et orange. Si jamais il le lui suggérait, elle lui adresserait un sourire hautain, comme s’il était un nain de jardin, puis elle utiliserait peut-être l’idée. Et ça, était-ce son manteau ? Il lui sembla reconnaître ses clefs, comme il aurait peut-être reconnu son alliance sur une radiographie, ou la broche orthopédique qu’il avait dans le genou, souvenir d’une balade à ski à la station de Zermatt.
Il y avait encore beaucoup de monde. Il trouva un espresso bar et s’assit dans un coin tranquille. Il essaya plusieurs fois d’appeler Emma, mais tomba sur le répondeur. Elle ne répondit pas non plus lorsqu’il appela le numéro de la maison. Il contempla les voyageurs avec leurs chariots à bagages et leurs piles de manteaux. Il aperçut une caméra de surveillance sur un pilier, non loin, et il imagina la mosaïque d’écrans en noir et blanc de la salle de contrôle. Des images laiteuses, comme celle prise quarante-sept ans plus tôt devant le bungalow du gérant d’une plantation d’hévéas en Malaisie. Une jeune femme en sarong avec deux petites filles européennes. Un Européen entre deux âges, en manteau d’hiver, avec un gobelet de café dans une main et un téléphone portable dans l’autre. La jeune femme et les fillettes auraient pu être n’importe qui. L’homme aussi. Il essaya de rappeler, Emma ne répondait toujours pas.
Les voyageurs passaient devant lui dans les deux sens et il entendait des bribes de conversation dans des langues qu’il ne comprenait pas. Plus loin, ils se croisaient sur des tapis roulants, immobiles et pourtant en mouvement. Chacun d’eux était en route vers une ville, une adresse, une porte qui allait s’ouvrir sur quelque chose de familier mais, ici, dans le terminal de l’aéroport, ils étaient anonymes et interchangeables. Si l’avion s’écrasait, il ne resterait que ces corps et ces valises pleines d’objets banals éparpillés sur un champ ou flottants dans les ténèbres de la mer.
Il restait encore une demi-heure avant l’embarquement, mais il rangea son téléphone dans sa poche. Il y avait déjà de quoi inquiéter suffisamment Emma quand elle verrait combien de fois il avait essayé d’appeler. Emma et Zoë. Si elles n’avaient pas été là, quelle importance cela aurait-il eue d’aller ici ou là ? Penser à elles l’avait toujours renforcé, mais, là, il se sentait fragile. Qu’était-il arrivé ? Pourquoi geignait-il ? Cela ne lui ressemblait pas. D’habitude, il se concentrait sur quelque chose de positif. Zoë. Il se réjouissait de rencontrer Nabeel. Elle devait l’aimer, puisqu’elle tenait à le leur présenter. Cela tracassait-il Nabeel ? Et elle ? Quelles idées se faisait-il de la maison qu’il allait découvrir ? À quoi ressemblait le foyer d’où il venait ?
La maison d’enfance de David n’était plus depuis longtemps qu’un lointain souvenir. Sa mère avait déménagé quand elle s’était retrouvée veuve et la plupart des meubles avaient été vendus, mais il se souvenait clairement de tout. La pénombre dans l’entrée, le tapis, le miroir et la console. La porte ouverte sur le salon et le canapé lourd, une pièce marron, lie-de-vin et vert jaunâtre, chichement éclairée à cause des paravents jaunis. Un appartement sombre dans une rue derrière l’ambassade de Russie, enveloppé dans une atmosphère, presque un relent, d’inertie éventée.
L’année où il avait commencé ses études, il avait un jour sonné à la porte et découvert qu’une mezouzah avait été fixée sur l’encadrement de la porte. Il avait demandé à son père ce qu’elle faisait là. C’était une maison juive, avait répondu son père. Et depuis quand ? Cela avait toujours été une maison juive. Mais on n’avait pas toujours accroché des invocations sur le chambranle de la porte ! Le père de David était devenu religieux sur ses vieux jours, il commençait à dire des prières à table, à se rendre à la synagogue et David trouvait cela insupportable.
Son téléphone sonna alors qu’il se trouvait sur le tapis roulant et regardait les avions garés. L’écran affichait « Emma ».
« David à l’appareil. »
Pourquoi avait-il dit ça ?
« Coucou chéri. J’ai vu que tu avais appelé des tas de fois. Il y a un problème ?
— Non, c’est juste que tu me manquais. »
La lumière dure d’un projecteur s’aligna sur le fuselage d’un avion et fit ressortir les petites aspérités, les rivets le long des plaques.
« C’est gentil », dit-elle.
David imagina un banc de poissons sous la lumière du projecteur et, entre les flancs d’écailles, une myriade de valises ouvertes, des sous-vêtements, des robes et des chemises qui ondoyaient, des articles de toilette, des livres et des chaussures. Un pardessus, lourd et noir, qui battait désespérément des bras, un trousseau de clefs...
« Je suis un vieux nain de jardin fatigué.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Rien.
— Margaret a-t-elle parlé de Noël ? »
Il vit la bouche et les yeux d’Emma dans la villa d’une rue de banlieue, sur l’autre rive de la mer du Nord.
« Je crains que nous ne soyons obligés d’aller à Bali. »
Il vit sa fille, mais comme dans un film en accéléré où une fleur pousse et s’ouvre en quelques secondes, tandis que les brins d’herbe papillonnent sous un vent électrique. Comme s’il voyait toutes les vidéos d’elle qu’il avait faites, mais à une vitesse telle qu’il n’apercevrait que le mouvement. Zoë se levait, portant une couche, après avoir démonté une poupée, et l’instant d’après elle se baissait vers lui et lui faisait la bise, coiffée d’un béret noir.
« David, Da-vid... Tu es là ?
— Oui, je suis là.
— Je t’aime. À quoi pensais-tu ? »
Il pensait à la chambre d’Emma dans la lumière dure du plafonnier, la première nuit où elle l’avait ramené chez elle.
« Je pense à quel point nous sommes fragiles. »
Il songea au premier matin où il s’était réveillé à côté d’elle, et où il avait doucement déposé un baiser sur l’ombre entre deux de ses côtes.
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