Les Complémentaires
Chapitre 4
Il rentra plus tard qu’elle ne l’avait espéré. Emma était en train de préparer le dîner. Elle s’était creusé la tête pour savoir ce qu’elle allait servir à Nabeel et elle était sur le point d’appeler Zoë, mais elle se ravisa. Cela aurait été pris comme une confirmation qu’elle se focalisait d’une manière inadmissible sur les origines de Nabeel. Elle ne vit pas ce que portait David avant qu’il n’entre dans la cuisine. Elle était devant le four et elle retournait les canards, les joues lui brûlaient. Elle avait vaguement l’idée que la volaille était à peu près internationale, mais le canard ? Était-ce dans son imagination qu’elle avait vu un canard survoler et dépasser tous les clivages culturels ? Elle ne s’en souvenait pas, et elle faillit se brûler les poignets en se débattant avec les canards qui mijotaient. Il y avait quelque chose d’obscène dans leur façon d’écarter leurs cuisses dorées.
« Excuse-moi d’arriver si tard, dit-il.
— Qu’est-ce que tu as là ?
— Une boîte aux lettres.
— Une boîte aux lettres ?
— J’en avais marre de l’ancienne.
— Mais ce n’était qu’une boîte aux lettres...
— Je vais l’installer tout de suite.
— David, for Christ’s sake ! »
Elle claqua la porte du four et le regarda. C’était rare qu’elle passe ainsi à l’anglais. Il y avait quelque chose dans le regard de David qu’elle n’arrivait pas à démêler.
« Ça ne va prendre qu’un instant, dit-il, sur le point de faire demi-tour.
— Franchement ! » Elle posa brusquement un bol sur l’îlot de cuisine. « Zoë et son copain arrivent dans moins de vingt minutes et je n’ai pas encore mis la table. Ça peut vraiment attendre. »
Avec du canard et des légumes, elle n’avait guère fait preuve d’imagination. Elle n’avait pas réussi à consul- ter ses livres de cuisine car elle avait été obligée de sortir faire les courses. Elle n’aurait pas dû rester si longtemps dans l’atelier, mais elle était bien lancée, son cheval était presque terminé. Cependant, en son for intérieur, elle craignait aussi la rencontre avec l’amour pakistanais de Zoë.
« Je n’ai pas envie de bricoler à tâtons quand ils seront partis.
— Eh bien, David, fais ça demain. »
Elle se sentit seule avec son petit fouet.
Il écarta les bras.
« Et qu’est-ce que le facteur va faire de notre courrier ?
— Tu ne vas pas me dire que tu as démonté la vieille avant de... Mais qu’est-ce qu’il y avait de tellement urgent avec cette satanée boîte aux lettres ?
— J’en avais marre. Ça ne te fait pas ça, toi, quand...
— Il n’aura qu’à poser les lettres sur le perron. Ou s’en débarrasser. En ce qui me concerne...
— Je reviens dans un instant. »
Le fouet fit un bruit sec sur le plancher. Ils se dévisagèrent tandis qu’il roulait aux pieds de David. Elle fit le tour de l’îlot de cuisine.
« David, je ne te comprends pas. » Il allait faire demi-tour à nouveau, elle le saisit par le bras. « David, bon sang, mais qu’est-ce qui se passe ? »
Il s’arrêta et observa Emma un instant avant de répondre.
« Quand je suis allé à la boîte aux lettres ce matin, quelqu’un avait peint une croix gammée dessus.
— Et alors ? Et alors, David ?
— Comment ça, “et alors” ? » Il était en colère.
« Dammit ! »
La grande aiguille de l’horloge au-dessus de la porte avança d’une minute. Pendant un instant, on aurait cru qu’elle allait sauter du trois pour se placer entre le cinq et le sept. Elle avait dit sept heures et demie à Zoë. Elle regarda David :
« Il faut qu’on s’entraide, maintenant. D’accord ? »
Nabeel était grand, et il avait un visage ouvert, carré et souriant. Il ressemblait à Cary Grant à l’exception des lunettes qui lui donnaient un air intellectuel et un peu maladroit. Il ne pouvait ignorer qu’il était de ces hommes sur qui les femmes se retournent, mais son sourire et son regard intelligent réfrénaient toute vanité. Un peu comme chez Cary Grant, quelque chose de sensible et de spirituel. La chemise blanche soulignait son teint oriental et sa veste était de la même nuance, entre cognac et tabac. Quant à son après-rasage, il était choisi avec soin, et ne sentait ni le savon ni l’alcool.
Zoë était appuyée contre le bras de Nabeel, elle le tenait même à deux mains quand David ouvrit la porte. Elle faisait une tête de plus et semblait avoir le vertige, comme si elle craignait de tomber de ses talons aiguilles. Elle s’appuyait sur lui totalement. Ce soir-là, elle voulait être la femme, la cavalière qui se laisse guider et mener. Elle qui, dès le berceau, s’était crue capable de dominer ciel et terre. Elle en avait presque trop fait, avec le rouge à lèvres et le fard à paupières, avec un chemisier à paillettes échancré sous la veste en cuir, des leggings noirs sous la minijupe. Les chaussures dont elle n’avait pas l’habitude devaient lui blesser les pieds, et Emma se demanda pourquoi leur fille avait chargé de la sorte. Elle avait un air vulgaire, les parents de Nabeel auraient certainement pensé la même chose. Pourtant, lors de sa première année aux beaux-arts, Zoë n’avait cessé de porter des bottes à semelles en bois, que ce soit pour aller à une fête de l’école ou chez le boulanger.
Ils passèrent au salon pour les drinks, Nabeel et David chacun dans un fauteuil, Emma et Zoë sur le canapé. Il avait été superflu de remplir le chariot avec des jus de fruits. Cela lui avait fait venir à l’esprit l’image d’hommes en tunique en train de boire du jus de fruits, installés sur un divan interminable autour d’un tapis. Nabeel accepta le dry martini que David lui avait préparé. David fit ce qu’il put pour que son possible futur beau-fils se sente à l’aise — mais attendez une minute, « beau-fils », pourquoi s’emballer comme ça ? Le plus probable, c’était que Nabeel n’était qu’un de plus avant que Zoë ne rencontre l’homme avec qui elle pourrait être elle-même.
Comme sa mère avec son père ? Oui, comme ça. Cette certitude réchauffa Emma tandis qu’elle regardait David en train de parler avec Nabeel. La chaleur fut instantanément remplacée par un sentiment d’absence. Elle aurait aimé être assise entre eux et prendre le visage de David entre ses mains. Il avait été le premier avec qui elle n’avait pas eu besoin de faire semblant. Elle eut envie de lui faire un signe de la main, comme s’il s’éloignait à bord d’un bateau. Comme un paquebot pour l’Amérique, avec ses petits émigrants qui agitaient la main tout là-haut, le long du bastingage. « Au revoir, au revoir, au revoir. »
David et Nabeel auraient pu être deux de ces messieurs cosmopolites dans un salon, au milieu de l’Atlantique, où, par temps calme, il n’y a rien que ne peut apaiser un dry martini. Mais la mer n’était peut-être pas aussi bleue pour chacun ? Elle songea au moment où elle l’avait entraperçu le matin même, en costume, qui se hâtait entre la cabane à outils et la rue, parce qu’une croix gammée avait jailli sur leur boîte aux lettres. Elle aurait voulu lui frotter le visage, le polir de caresses, le secouer de tendresse. Zoë avait-elle dit que son père était juif ? Avait-elle demandé à Nabeel ce qu’il pensait que son père à lui allait dire ? Nabeel et David ressemblaient à des ambassadeurs de bonne volonté qui sourient à qui mieux mieux. Nabeel était en train de parler de ses études, Zoë intervint.
« Chéri, parle-nous de ta thèse.
— Je n’ai pas encore commencé, dit Nabeel en baissant les yeux.
— C’est sur un scarabée en Amérique du Sud, dit Zoë. Il vit dans les toits de paille et tombe sur les têtes des pauvres, qui sont malades. Un peu comme le sida, n’est-ce pas ? »
Zoë se tourna vers Nabeel. Il sourit sans le moindre signe de vanité et expliqua comment s’appelait cette maladie. Emma ne saisit pas le nom. Nabeel l’interrogea sur sa peinture, sans doute pour éloigner la conversation de son avenir comme thésard, mais il paraissait sincèrement intéressé. Elle fut brève.
« Maman est fondamentalement une tenante de l’expressionnisme abstrait, dit Zoë. Tu sais bien, le pathos du pinceau, n’est-ce pas, maman ? »
Elle le dit avec une douceur qui ôta toute méchanceté à la pique, mais qu’est-ce que le « pathos du pinceau » pouvait bien dire à un étudiant en médecine ?
« Où exposes-tu ? s’enquit Nabeel, comme si cela l’intéressait.
— Cela fait des années que je n’ai pas exposé », répondit Emma en posant son verre sur la table basse. Le bruit fut un peu trop vif, et elle vit que David s’en était aperçu aussi. Zoë avait très bien pu dire à Nabeel que son artiste de mère ne nourrissait plus ce genre d’ambition. Mais, au fond, pourquoi avait-il besoin de le savoir ?
« On t’y a pourtant encouragée, dit David en prenant le verre de Nabeel. Comment s’appelait-il, déjà, le galeriste qui t’a poursuivie avec sa carte de visite récemment ?
— Ce n’était pas récemment, et je ne vois pas de quoi tu parles », répondit Emma, et elle entendit tout de suite à quel point sa phrase ne tenait pas debout.
Nabeel sourit et regarda Zoë. David se leva et s’approcha de la table roulante où se trouvaient les bouteilles. Emma n’avait pas besoin qu’il vienne à sa rescousse. C’était déjà à moitié l’aveu que, elle aussi, elle considérait avoir fait un sacrifice quand elle l’avait suivi au Danemark pour être mère au foyer.
David se tourna vers Nabeel. « J’ai oublié de te demander si tu veux un refill ?
— Oui, merci, juste la moitié.
— Ça veut dire un vermouth pur ou un gin pur ? »
Ils rirent tous les quatre. De soulagement, songea Emma.
« Cela ne m’intéresse tout simplement pas d’exposer, dit-elle du ton le plus détaché possible. Je trouve que la distance est devenue trop grande entre ce que l’on entreprend dans son atelier et tout le reste. Les feux de la rampe, la course à l’attention des collectionneurs, l’inflation de tout ça, la vanité.
— L’inflation ? » demanda Nabeel. Il la regarda avec attention à travers ses lunettes, comme si elle avait dit quelque chose d’étonnant et de profond.
« Maman est le seul artiste que je connaisse qui ne ment pas lorsqu’elle affirme qu’elle peint seulement pour elle, dit Zoë. D’ailleurs, c’est nous qui passons à côté de quelque chose », ajouta-t-elle en caressant le dos d’Emma.
Au fond, Zoë avait décidé d’être gentille mais, si elle parlait en jeune fille de la maison, il y avait quelque chose d’affecté dans ses phrases. Quelque chose de conscient, comme si elle cherchait à être vue par Nabeel dans le contexte dont elle s’était extraite. Elle utilisait son ton taquin afin de maintenir l’équilibre entre ses rôles de copine et de fille. Quand Emma servit le plat, elle fit semblant de faire la grimace comme une gamine mal élevée.
« Du canard ? Maman, ce n’est pas encore Noël. En plus, Nabeel ne fête pas Noël.
— Tant que ce n’est pas du porc, dit Nabeel avec un sourire, en regardant rapidement Zoë, David et Emma. Je n’ai absolument rien contre Noël, ajouta-t-il, mais je me souviens que j’ai été étonné, quand je suis arrivé au Danemark.
— Et c’était comment quand tu es arrivé ? » s’enquit David. Un air parfaitement détaché, songea Emma.
On lui avait souvent posé la même question, mais comme elle était Anglaise, la question était posée avec une pointe de respect, comme si c’était un haut fait de s’installer près de la mare du village. Il était sous-entendu qu’elle aurait pu choisir un lieu un peu moins provincial, tandis que la même question adressée à Nabeel risquait de bouleverser l’égalité et de mettre à jour à quel point elle était fragile.
« J’avais huit ans et ma sœur en avait dix quand nous sommes venus au Danemark, répondit Nabeel. J’habite donc ici quasiment depuis que j’ai commencé à aller à l’école. Excepté six mois où nous sommes retournés au Pakistan, parce que ma mère était malade.
— Elle ne pouvait pas être soignée ici ? demanda David.
— À la fin, ça ne pouvait plus être soigné, dit doucement Nabeel. Et puis, elle voulait rentrer chez elle. » Il sourit.
« Ça me fait de la peine, dit David.
— Et toi, à quel moment es-tu venue ? » Nabeel regarda Emma comme si, par sa question, il voulait se dégager de la compassion de David.
« J’étais trois fois plus âgée que toi. » Elle apprécia sa manière un peu accusatrice de poser la question. Il avait certainement voulu mettre l’accent sur le fait qu’ils étaient étrangers tous les deux. Et, en fin de compte, c’était exact. « Mais explique-moi ce qui t’a étonné », reprit-elle. Il l’interrogea du regard. « Au moment de Noël, précisa-t-elle.
— Oh... fit-il avec un sourire. Je ne voudrais pas blesser les sentiments chrétiens de quiconque, mais j’ai été étonné de voir des bonshommes de Noël partout, alors que vous avez Noël pour fêter la naissance de Jésus. Il n’y avait pas de Jésus, rien que des bonshommes de Noël et des cœurs.
— Ah oui, ça, c’est une longue histoire », dit David.
Emma essaya en vain de capter son regard. Elle croisa celui de Zoë, mais elle fut la première à détourner la tête. Elle pensa à la petite étoile de David avec laquelle Zoë s’était pavanée au lycée, au grand regret de David. Avec le temps, elle avait fini par donner raison à David quand il disait que le lieu d’où l’on venait n’avait pas d’importance. Vraiment ? Y avait-il une réticence réelle chez Nabeel quand il mettait ainsi les pieds dans le plat ? Zoë avait-elle donc un problème sur les bras ? Et qu’en pensait son père ?
« Je suis la seule à être chrétienne ici, dit Emma en se tournant vers Nabeel. Si tant est que je sois quelque chose de particulier. Le père de Zoë est juif, en tout cas, sa famille est juive. Mais ce genre de truc ne t’intéresse pas non plus, n’est-ce pas ? » Elle sourit à David.
Nabeel sourit lui aussi et acquiesça poliment, comme si elle avait dit qu’elle faisait du golf tandis que David préférait le tennis. Peut-être était-il choqué ? Emma songea à une photo qu’elle avait vue dans le journal, montrant un mollah palestinien qui s’était rendu à Berlin dans les années trente et qui avait serré la main de Goebbels. Mais pourquoi pensait-elle à ça ?
« C’est exact, fit David de son ton d’avocat, imperturbable et énergique. J’ai toujours eu des doutes avec ces histoires de racines. Regardez les arbres. Plus l’arbre est haut, plus la distance est importante entre la cime et les racines. Un arbre harmonieux, c’est un arbre qui délaisse ses racines en grandissant.
— C’est autre chose que de les couper, dit Nabeel.
— C’est juste une métaphore, répondit David. Mais, à dire vrai, j’ai plus ou moins coupé les miennes.
— C’est possible ? s’enquit Nabeel en regardant David comme s’il cherchait manifestement des informations sur le sujet.
— L’arbre reste, l’homme part, déclara David.
— Comme c’est poétique, papa », dit Zoë.
Elle n’a pas l’air sûre d’elle, se dit Emma. Pourquoi n’avait-elle pas dit à Nabeel que son père était juif ? Pour ne pas le faire fuir ? Pour rester loyale envers la révolte de son père ?
« C’est ce que mon père aurait pu dire autrefois. » Nabeel baissa les yeux sur sa serviette, il y fit un pli qu’il déplia aussitôt. Il releva la tête, les dévisagea et sourit. « Ça a changé après la mort de ma mère. Il a commencé à aller à la prière du vendredi. C’était très compréhensible, mais je ne sais pas. Il n’en parle pas, mais je sais à quel point ma mère lui manque.
— Tu es proche de ton père ? »
À peine eut-elle posé la question qu’Emma se sentit comme une assistante sociale, indiscrète dans sa volonté de compréhension. Allez Nabeel, ne sois pas gêné. Était-ce de l’étonnement qu’elle lisait dans son regard ?
« C’est mon père. » Nabeel la regarda un instant avant de tourner les yeux vers David. « Et je crois que l’on ne peut pas tourner le dos à ce genre de chose. » Il sourit. « Mais ne crois pas que je suis du genre à haïr Israël ou à penser qu’il faut rejeter les Juifs à la mer ! »
David servit du vin rouge dans le verre de Nabeel. Emma posa la main sur le sien. Il oublia de servir Zoë avant d’en verser dans le sien.
« Moi, je suis contre Israël, dit-il d’un ton qui sonna plus tranchant qu’il n’avait prévu. À mon avis, on devrait refaire de la Palestine un État normal, sans droits particuliers pour les Juifs, ajouta-t-il d’une voix plus mesurée.
— Mais tu as une tante en Israël, dit Zoë.
— C’est exact, répondit David en levant son verre. J’ai une tante à Tel-Aviv, mais je ne lui ai jamais rendu visite. »
Il n’aurait pas dû utiliser ce mot, songea Emma. Ça sonnait trop... Trop quoi ? Trop correct ? David leva son verre de vin. Il avait l’air dans l’embarras, et elle eut de la peine pour lui. C’était complètement débile. Son verre oscillait entre la table et ses lèvres. Mais pourquoi ne buvait-il pas ? Allez, David, bois un coup. Laisse tomber.
« Quelque chose m’a toujours retenu, dit-il, peut-être parce que ma simple visite aurait été une reconnaissance, une identification... » Il finit par prendre une gorgée. Était-il ivre ? Ce mot « identification » paraissait tellement informe, caoutchouteux.
« Papa, de toute façon, tu ne serais jamais allé la voir. » Le ton de Zoë était insolent, mais son regard tendre. « Tu n’aimes pas ta famille.
— Je t’aime toi », répondit David en la saluant de son verre avant de le reposer sur la table.
Emma crut voir une larme perler sur l’œil de Zoë, un prisme de lumière et de sentiment entre les cils lourds de mascara. Emma leva son verre à son tour. Elle était la seule à savoir ce que David essayait vraiment de dire, et elle espérait qu’il s’en tiendrait à son arbre métaphorique.
C’était la même histoire que la fois où elle l’avait présenté à sa mère. Il avait affiché le même sourire bien élevé que Nabeel quand Margaret s’était mise à radoter sur son père officier pendant le mandat britannique. Cela l’avait mis en fureur que Margaret dise « vous », quand elle avait déclaré que les terroristes de l’époque étaient des résistants aux yeux des Juifs. Ce vous généralisateur l’avait écorché vif. Emma observa Nabeel qui restait impassible pendant que David parlait. Elle eut l’impression de deviner ce qu’il pensait. Nabeel ne voulait à aucun prix donner l’air d’être sensible aux considérations de son possible futur beau-père. Pourtant, à quel point l’un lui rappelait l’autre.
« Et toi, tu vas à la prière du vendredi ? » demanda-t-elle en posant le menton sur sa main, dans l’attente de la réponse de Nabeel. Elle fit comme si elle n’avait pas vu le regard de Zoë. Ils n’avaient qu’à aller jusqu’au bout maintenant qu’ils étaient lancés.
« Parfois, répondit Nabeel, sans donner l’impression d’être soumis à un interrogatoire. Ça dépend de comment je me sens ce jour-là.
— En tout cas, ça va être passionnant demain, dit David. Tu viens bien au vernissage de Zoë ? »
Il avait changé trop vite de sujet. Ce n’était pas dans ses habitudes de manquer autant d’oreille. Emma espéra qu’elle était la seule à l’avoir remarqué.
« Oui, bien sûr, répondit Nabeel, et il rougit en regardant Zoë du coin de l’œil.
— Zoë disait que tu apparais avec elle sur sa vidéo, dit Emma.
— Euh... Ah oui, j’y suis », dit Nabeel. Son regard se fit fuyant.
« Alors comme ça, tu sais tout, toi, dit David d’un ton enjoué. Nous autres, nous ne sommes au courant de rien. » Il dévisagea Zoë. « Est-ce que Nabeel a le droit de nous dire ce qu’il en pense ?
— Attends demain, dit Zoë.
— David, tu peux passer le plat, s’il te plaît. Nabeel, ressers-toi », dit Emma. Elle n’aurait pas imaginé se servir un jour d’un canard découpé comme tampon diplomatique.
Nabeel se resservit, les canards étaient une réussite.
Emma se tourna vers Zoë. « Je me réjouis d’avance », dit-elle en cherchant la main gauche de sa fille.
Zoë la laissa la caresser doucement tout en regardant Nabeel.
Emma ne savait pas vraiment comment la soirée s’était passée quand ils se dirent au revoir sur le perron. Nabeel lui fit poliment la bise et répondit pleinement à la poignée de main chaleureuse de David. Zoë avait l’air soulagée. Elle était à nouveau celle qui est contente d’avoir été invitée, et contente de partir. Elle n’était plus la fille de la maison qui faisait la grimace parce que l’on allait servir du canard. Ils se retournèrent sur le trottoir pour faire un signe de la main. Emma resta là jusqu’à ce qu’ils aient disparu, puis elle rentra dans la salle à manger pour débarrasser la table. David apparut à la porte à battants à l’instant où elle venait d’empiler les assiettes à dessert.
« Ça s’est très bien passé, dit-il.
— Vraiment ? » Elle gagna la cuisine. Oui, cela s’était très bien passé, sauf qu’il avait trop longuement insisté sur cette histoire d’identité. Simplement parce que Zoë n’avait pas...
« Il est charmant », dit David quand il la rejoignit avec les verres à vin et le plat avec la tarte aux pommes d’Emma. Ils n’y avaient presque pas touché, peut-être parce qu’elle avait mis trop de cannelle.
« Je ne l’aime pas. » Elle laissa échapper ces mots. Comme si c’était une nouvelle qu’elle ignorait aussi. N’aimait-elle donc pas Nabeel ?
« Ça, je ne le comprends pas, dit David. C’est le gendre rêvé. Poli, cultivé, urbain. Médecin... » Il posa le plat à côté de l’évier. « Charmant.
— Si tu t’entendais...
— Détrompe-toi. Moi, je l’aime bien.
— J’ai cru que tu allais le flanquer dehors quand il s’est mis à parler d’Israël.
— Justement, ce n’est pas lui qui a commencé sur Israël, répondit David.
— Non, et n’était-ce pas précisément ça le problème ? Qu’il fallait que tu places Israël avant lui ? Avant de lui avoir dit si c’était important pour toi ? » Elle se mit à faire tomber les restes de nourriture dans la poubelle. « Je ne sais pas. Il y avait quelque chose chez lui. Quelque chose de lisse. Oui, il était trop lisse.
— Il n’y est pour rien s’il a belle allure.
— Et je n’ai pas besoin de l’aimer follement parce qu’il est musulman. » Emma alla dans la salle à manger. « Je dis ça prudemment, pour ne pas être mal comprise », dit-elle en passant.
David se retourna vers la porte :
« En tout cas, tu n’avais pas besoin de le cuisiner sur le nombre de fois où il va à la prière du vendredi. »
Elle roula les serviettes et prit les bouteilles vides d’une main.
« Et pourquoi pas ? dit-elle. Pourquoi n’aurait-il pas dû se livrer un peu, alors que toi tu avais fait étalage de ton rejet d’Israël, de ta tante et de toutes tes racines ? »
Il se tourna à nouveau vers elle quand elle revint dans la cuisine.
« Mais c’était toi qui voulais absolument aborder ce sujet. »
Elle s’arrêta et le dévisagea, toujours les mains pleines.
« Excuse-moi, David, mais tu ne trouves pas bizarre que ta fille passe sous silence à son copain le fait que tu es juif ?
— Qui dit que c’était une omission ? » Il croisa les bras.
« Come on ! Rappelle-toi combien elle a été obnubilée par tout ce qui était juif quand elle était au lycée. Et rappelle-toi combien ça t’énervait.
— Je me souviens que nous nous sommes disputés parce que tu trouvais normal qu’elle se balade avec cette breloque autour du cou. » Il sourit.
Elle commença à remplir le lave-vaisselle.
« C’est le genre de truc que l’on essaie quand on est adolescent. Zoë a réussi à être à la fois une Barbie et une punk gothique avant de quitter la maison.
— Et nageuse, ajouta-t-il. Avec une frange de lesbienne, n’oublie pas !
— Tu vois bien.
— Mais elle ne sera jamais juive...
— Parce qu’il faut que la mère soit juive. Oui, David, je suis d’accord. Franchement... Tu es obsédé par tout ça, alors que tu veux nous faire croire que tu t’en es libéré.
— Mais enfin, Emma, c’est toi qui... » Il baissa les bras et s’avança vers elle, les mains ouvertes. « Si tu ne t’étais pas mise à claironner mes origines...
— Tu trouves que j’aurais mieux fait de fermer ma gueule ? »
Il s’arrêta.
« Je ne sais plus quoi penser. »
Elle se redressa, une assiette sale dans une main et un verre dans l’autre. « Et tu trouves aussi que c’était normal que Zoë n’ait rien dit à Nabeel ?
— À un moment ou à un autre, ils auraient bien fini par en parler, dit-il. D’une manière tout à fait naturelle.
— Et tu trouves que ce soir ce n’était pas naturel ? » Elle continua à ranger et, bientôt, il n’y eut plus de place dans le lave-vaisselle.
« Non, pas ce soir ! » Il posa les mains sur l’îlot de cuisine et saisit le bord en marbre comme s’il était à un pupitre. « Et ça rimait à quoi de l’interroger sur son père ? De savoir s’il était proche de son père ? »
Elle fit couler l’eau chaude et rinça le plat de la tarte. C’était un vieux plat en porcelaine Spode, assez hideux en vérité, un héritage de la grand-mère d’Emma. « Ce n’est pas naturel de poser cette question, David ? C’est ça ? » Deux perroquets verts perchés dans un arbre, avec la vue d’un voilier dans une baie. Le tout luisait sous l’eau du robinet. « Ou bien est-ce un sujet dont tu ne veux surtout pas parler, dont il ne faut pas parler ? » Elle s’escrimait avec la brosse à vaisselle, si bien que les poils en nylon formaient comme un nuage noir sur le ciel tropical.
« Arrête, dit-il.
— Et pourquoi ? » Elle se tourna vers lui avec le plat qui gouttait entre les mains, et elle prit un torchon. « Tu n’as pas choisi de vivre ainsi ? Libre et indépendant ? » Le plat lui glissa des mains, mais elle parvint à le rattraper.
« Pourquoi es-tu tellement en colère ?
— Je ne suis pas en colère. » Elle essuya le plat avec énergie, comme si elle avait décidé d’assécher la baie pour que le bateau se retrouve échoué au milieu des étoiles de mer et des coquillages. « Mais j’en ai assez que tu te mentes à toi-même.
— Et depuis quand es-tu capable de lire en moi comme ça ?
— Depuis le jour où je t’ai rencontré, dit-elle. Depuis que tu es tombé amoureux d’une shikse et que tu as causé une attaque à tes parents. Ils ne s’en sont jamais remis. Et tu ne te remettras pas de n’avoir pas réussi à parler avec ton père avant qu’il ne meure. » Elle regarda les deux perroquets — ou étaient-ce les perroquets qui la regardaient ? « Et nous vivons avec ça, David, tous les deux. »
Le plat se cassa en deux en touchant le carrelage, comme si un tremblement de terre avait laissé le voilier suspendu au bord des abysses. Cet abîme craint par tous les marins, lorsque l’on considérait encore que la Terre devait être plate.
Ils contemplèrent les morceaux.
« Tu l’as laissé échapper, dit David.
— Je ne le tenais pas bien, répondit-elle en le regardant.
— Emma, tu ne vas pas croire que je te reproche le fait que lui et moi... Que je regrette que nous... Tu n’y penses pas...
— Je ne sais que croire. Je suis fatiguée, David. » Elle s’agenouilla pour ramasser les morceaux. « J’en ai par- faitement marre que tu rentres vingt minutes avant l’arrivée de nos invités et que tu choisisses ce moment-là pour changer la boîte aux lettres, parce qu’un petit con a gribouillé quelque chose dessus, un quelque chose dont il ne connaît même pas le sens...
— Le problème, c’est que moi, je sais ce que c’est. »
Elle jeta le plat cassé à la poubelle.
« Oui, c’est bien là le problème, dit-elle. C’est ton problème. Et parce que c’est ton problème, cela devient le nôtre !
— Je vais t’épargner ça à l’avenir. » Il s’approcha de la fenêtre et mit les mains dans les poches.
« Écoute-toi un peu ! Le Juif errant, le solitaire et la victime. »
Il se tourna vers elle.
« Mais d’où vient cette rancœur ? Tu es sûre qu’on parle bien de moi ? » Il avait l’air presque méchant.
« Que veux-tu dire ?
— Pourquoi as-tu réagi comme ça quand j’ai mentionné qu’un marchand d’art avait manifesté son intérêt ?
— David, nous l’avons rencontré à un mariage. Il se montrait poli.
— En tout cas, il ne cherchait pas à t’embarrasser, dit David en se dirigeant vers la porte. Moi non plus, d’ailleurs. Ni Nabeel. » Il s’arrêta sur le seuil et la regarda à nouveau. « Pourquoi es-tu tellement susceptible quand quelqu’un se met à parler de ta peinture ? C’est quelque chose que tu traînes avec toi ? » Il avait donc décidé d’être méchant.
« Ah, je comprends, dit-elle. Tu crois que je pense que c’est ta faute si je n’ai pas fait carrière.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit. »
Il passa dans l’entrée. Il s’agissait de quitter la scène tant qu’il pouvait le faire en ayant le sentiment d’avoir the upper hand.
Elle alla le rejoindre, il monta quelques marches de l’escalier.
« Tu crois que je me dis que j’aurais été célèbre si je ne t’avais pas suivie au fucking Danemark !
— Emma, je suis fatigué. Je vais me coucher. »
Elle mit en marche le lave-vaisselle. Son bourdonnement assourdi formait un fond idiot et vilain sous le silence de la maison. Elle entendit David fermer la porte de la salle de bains à l’étage. Le lampadaire ouvrait une arène diffuse de lumière jaune sur le goudron et les feuilles flétries. La rue était silencieuse comme une image. Elle passa au salon. Elle avait oublié de rapporter les verres de l’apéritif. Elle les laissa sur place et s’assit à la place occupée par Nabeel. À travers la porte-fenêtre, il avait pu voir les carreaux sombres de la serre, divisés par les fins croisillons peints en blanc.
Ils n’étaient pas un couple qui se disputait. Cela arrivait, mais pas souvent. Ils ne se balançaient pas à la figure toutes ces informations sensibles auxquelles donne accès le pacte de confiance du mariage. Installée dans le fauteuil confortable, Emma se sentait tourmentée comme un chat errant. Elle contempla les objets qu’ils avaient achetés ensemble. Ils avaient pris un côté amical, comme les arbres et les vallonnements dans un paysage familier. Comme le pays de David avec ses îles innombrables, ses routes secondaires sinueuses qui aboutissaient toujours à une cale quelconque où de gros bonshommes en bleu de travail buvaient des canettes près d’une cahute en bois goudronné. En règle générale, les hommes étaient assez intelligents, mais il fallait faire attention à ce que l’on disait. Elle se moquait qu’ils entendent son accent.
Elle pensa à Zoë et Nabeel. Ils venaient de tomber amoureux, mais ne se connaissaient pas. Et s’ils parvenaient à se connaître, l’attraction aurait fané dans l’intervalle. À ce moment-là, le vrai amour aurait pris place. Emma saisit un verre sur la table et en vida le fond d’une gorgée. Si elle et David étaient un pays l’un pour l’autre, l’amour était alors une forme de patriotisme, tandis que tomber amoureux relevait davantage de l’espionnage. L’autre était encore un inconnu, et l’on ne s’était pas dévoilé à lui. L’autre ignorait que le père de l’un était juif, qu’il avait le vertige, il était trop amoureux pour s’être aperçu que le pied droit de l’un était plus grand que le gauche. Il y avait une liberté dans le fait de ne pas en savoir encore autant.
Nabeel avait eu un sentiment de liberté en prenant le train de banlieue pour rendre visite aux parents de Zoë. Cela avait empli Zoë de liberté de faire au revoir à sa mère, de regagner la gare au bras d’un garçon presque inconnu, originaire d’un pays très lointain où elle n’était jamais allée. Prendre le train avec lui pour retourner à cette vie nouvelle qui avait commencé lorsqu’elle l’avait embrassé pour la première fois.
Emma était sûre que David ne dormait pas quand elle se coucha à ses côtés dans la pénombre. Il était trop immobile pour être endormi. Elle le connaissait. Et elle ne le connaissait pas. Il lui tournait le dos. Elle tendit la main sous la couette et la posa entre ses omoplates, sur le coton chaud de son tee-shirt. Il aurait pu se retourner, ou prétendre le faire à moitié dans son sommeil. Comme s’il n’était pas conscient du geste conciliant, en la laissant au moins deviner son visage à la lueur du lampadaire dans la rue.
Il ne bougea pas et son immobilité parut forcée. Elle trouva le bras droit de David posé sur sa hanche. Elle lui prit la main et la mena sous sa chemise de nuit. Un poids mort, chaud et inanimé, même lorsqu’elle la conduisit entre ses cuisses. Dormait-il vraiment, ou bien l’idée lui semblait-elle à ce point saugrenue ? Elle reposa la main de David où elle l’avait trouvée et se tourna de l’autre côté. Il lui vint à l’esprit qu’ils formaient comme un reflet dans l’obscurité, dos contre dos, les genoux légèrement repliés.
Il était parti quand elle alla à l’atelier le lendemain matin. La première chose qu’elle fit fut d’ôter du chevalet le tableau du cheval et de le poser à côté des séries de toiles achevées et inachevées. Elle prit une autre toile tendue sur un châssis, presque de la même taille que celle du cheval. Elle l’avait déjà préparée, mais elle avait eu autre chose en tête. De lourdes gouttes éparses com- mencèrent à tomber sur les carreaux inclinés. Elle remplit le poêle à bois et l’alluma quand la pluie s’amplifia. Au bout de quelques minutes, il faisait assez chaud pour qu’elle puisse enlever son pull. Elle prit des pinceaux et des tubes intacts, noir et blanc de zinc, et elle commença avec le noir sur la surface granuleuse, où le tissage de la toile apparaissait nettement. Avec un pinceau large, elle peignit une grosse croix gammée dans la section d’or, en vitesse et avec des contours grossiers et baveux, les poils du pinceau se retrouvant à sec.
Elle s’arrêta un instant pour contempler le signe luisant. Dès que la croix gammée suivante vint se prendre dans les branches de la première, le signe se vida de son sens, de son histoire, de sa haine. Son projet fonctionnait, et elle continua avec des mouvements rapides, à une vitesse furieuse. Elle était furieuse, mais ça l’aidait. La colère la quittait par le bras, elle répéta les mêmes gestes avec des petits et des grands pinceaux trempés dans le noir. En vingt minutes, le rectangle blanc fut totalement couvert de croix gammées. Un maquis de coups de pinceaux empêtrés qui s’entrecroisaient et cassaient l’évidence du symbole, lequel apparaissait comme une forêt d’hiver tortueuse se détachant sur un ciel blanc.
Il plut pendant presque une heure. Quand la pluie cessa, le soleil réchauffa l’herbe doucement. Emma ne comprit pas pourquoi elle se sentait presque déprimée lorsque, après l’averse, la brume et les nuages furent chassés par la lumière qui revenait. Peut-être n’était-elle pas prête, peut-être était-ce l’âme qui clignait des yeux dans sa caverne. Un mot démodé, l’« âme », mais digne d’être conservé. Installée dans le fauteuil en osier, elle contempla ses croix gammées sur la grande toile. Des formes parmi d’autres formes du monde, et rien d’autre. Toutes les choses étaient désormais sur le même plan, tous les signes, toutes les silhouettes. C’était ce que c’était, tout cela n’avait aucun droit sur le contour de sa simple présence. Les gouttes de pluie sur les carreaux de la serre. Les brins d’osier patinés du fauteuil grinçant. Les signes enchevêtrés sur la toile, posée sur ce pilori qu’est le chevalet. La colère s’était dissipée et elle se demanda calmement ce qui manquait. Une couche grise, et les coups de pinceaux noirs pourraient ressortir avec ce glacis, et sur ce gris, tracée au couteau ou à la pointe du manche d’un pinceau, une nouvelle myriade de croix gammées, petites et griffonnées.
Emma travailla plusieurs heures jusqu’à ce qu’il soit temps d’aller en ville. Son téléphone portable sonna dans l’entrée, en bas, alors qu’elle était devant la penderie. Que mettait-on à un vernissage comme celui-ci lorsque l’on était la mère de l’artiste ? Elle laissa sonner le téléphone et choisit une robe en laine qui allait jusqu’aux genoux, couleur café, avec un col fermé, élégante et discrète. En fait, ce n’était pas son style, mais David la lui avait achetée un jour à Paris. Elle n’avait pas envie d’attirer l’attention, mais ne voulait pas non plus faire comme si elle essayait d’être jeune avec les jeunes, en jeans et avec n’importe quoi passé sur la tête. Devait-elle se coiffer ? Cela aussi, ça pouvait faire trop bourgeois. Elle opta pour la queue-de-cheval et des escarpins. Bourgeois all the same, songea-t-elle en contemplant son reflet dans le miroir. Ce n’était pas son allure habituelle, mais il aurait fallu la connaître pour le savoir. Elle ressemblait à une femme entre deux âges de la banlieue chic, ce qu’elle était, du reste. Cela avait-il de l’importance ? David l’aimait bien comme ça. Allait-il penser qu’elle avait choisi la robe café pour faire un geste ? Au lieu de se pointer avec un mouchoir blanc noué au manche à balai ?
Normalement, elle serait passée le prendre au bureau pour qu’ils puissent arriver ensemble là-bas. C’était un peu bête de prendre chacun sa voiture, mais ils n’étaient convenus de rien. Ils ne s’étaient pas parlé depuis la veille. Les paroles moches et le silence horrible seraient donc la dernière chose qu’ils auraient eue en commun lorsqu’ils se retrouveraient dans le quartier de Kødbyen. La main qu’elle avait tendue en vain dans le lit, et le dos tourné de David, l’humiliation. Elle descendit l’escalier et prit son téléphone sur la console. C’était Zoë qui avait appelé, mais elle n’avait pas laissé de message. Elle aussi devait être nerveuse. Alors qu’elle pouvait paraître tellement insensible, comme si tout se passait au loin, comme si rien ne l’atteignait vraiment. Emma avait été pareille autrefois, sans le savoir. David l’avait comparée, sur un ton où la plaisanterie se mêlait d’admiration, à ces aris- tocrates élisabéthaines qui étaient toujours peintes avec une longue main d’ivoire posée sur la tête d’un lévrier. Visiblement, elle avait donné l’impression qu’une collerette invisible empêchait le monde de s’approcher de trop près, alors que, dans son souvenir, elle n’avait cessé de trembler. Comme un chien efflanqué qui craint d’être battu.
Zoë tremblait-elle ? Emma doutait que l’on puisse saisir les jeunes simplement en se souvenant de sa propre jeunesse. Il y avait des ruptures et des failles entre les générations, et elle était parfois étonnée par la manière dont sa fille prenait les choses. Comme lorsque Zoë avait réagi parce que Emma ne lui avait pas demandé ce que, à son avis, David allait penser du fait que son nouveau copain était pakistanais. Mais elle aurait été furieuse si Emma lui avait posé la question. Emma ne comprenait pas pourquoi elle avait dit à David qu’elle n’aimait pas Nabeel. Avait-il paru trop sûr de lui ? Aurait-elle préféré un jeune homme plus agressif, et pourquoi, dans ce cas ? N’avait-elle pas déclaré cela afin de provoquer David, tellement intelligent, qui tendait tellement bien les bras ? Elle faillit appeler Zoë après avoir enfilé son manteau, mais elle se retint au dernier moment. Elle n’avait pas envie de procéder à une évaluation de la soirée par le biais du portable, et elle craignait de se faire rembarrer. Elle avait parfaitement conscience de tout ce que Zoë pourrait avoir à lui reprocher, mais Zoë condamnerait certainement cela comme l’expression du manque d’empathie de sa mère.
Il recommença à pleuvoir quand elle prit la voiture. Elle avait rendez-vous dans un café avec son amie Louise. Louise était déjà perchée sur un tabouret près de la fenêtre, elle lui fit un signe de la main en souriant, prête à livrer les dernières nouvelles de sa vie amoureuse. Il était impossible de trouver une place de parking, et Emma décida de se garer en stationnement interdit devant la porte, en face du café. Ainsi, elle pourrait voir venir les contractuels. Elles se firent la bise puis Emma alla commander un café au bar. Louise resta à contempler la pluie, comme si elle attendait encore. Elle avait quinze ans de moins qu’Emma, elle était blonde et jolie de cette manière scandinave, avec des traits purs, presque androgynes. Comme un éphèbe de l’Antiquité, un kouros de marbre blanc. Ses paupières inférieures étaient un peu lourdes et lui donnaient l’air de tout juste sortir du lit. Emma la prenait parfois comme modèle lorsqu’elle avait besoin de dessiner, fascinée par les rondeurs classiques de son corps féminin.
« Alors, quand vas-tu le quitter ? demanda Emma, quand elle posa sa tasse sur la tablette de la fenêtre et s’assit sur le tabouret à côté de Louise.
— Mais je compte le faire, dit Louise en lui adressant un regard théâtral.
— Bien sûr, dit Emma. Tu lui en as parlé ?
— Je lui en ai parlé hier. C’était épouvantable. Il a pleuré, il voulait tout savoir. Depuis combien de temps je vois Patrick, ce qu’il fait, s’il est marié lui aussi...
— Mais tu ne lui as tout de même pas raconté ça...
— T’es pas folle ? En ce moment, je crois qu’il est prêt à tout. Je ne pensais pas qu’il m’aimait autant.
— Louise...
— Oui, sérieusement ! Mais il y a quelque chose que je ne t’ai pas dit. » Louise observa les voitures garées et les piétons qui passaient avec leurs parapluies. « Je l’ai appris la semaine dernière. Je suis enceinte. » Elle regarda à nouveau Emma.
« Est-ce que je dois dire félicitations ? Cela fait combien de temps que tu sors avec Patrick ?
— Ce n’est pas lui. Devine.
— Tu es enceinte de Magnus et tu le quittes maintenant. Il est au courant ?
— Non. Mais j’ai l’intention de me faire enlever ça, bien entendu.
— Comment ça, “bien entendu” ?
— C’est avec Patrick que je veux vivre. C’est avec lui que je veux avoir des enfants. Comment aurais-je pu savoir que j’allais le rencontrer maintenant ? Je crois savoir quand c’est arrivé. Nous avons passé une semaine à Barcelone, Magnus et moi, c’était tout à fait romantique et je me souviens avoir pensé : “O.K., c’est peut-être pas l’homme de ta vie, mais il est gentil, et tu as trente-quatre ans, le temps passe. Pourquoi ne pas laisser les pilules dans la trousse de toilette et voir ce qui va arriver ?” Oui, Emma, c’est ce que je me suis dit, et bingo ! Étonnant, non ?
— Patrick a des enfants ?
— Oui, il a deux enfants, un garçon et une fille. Tobias et... J’ai oublié comment s’appelle la fille.
— Tu ne les as pas rencontrés ?
— Ce n’est pas exactement officiel entre nous.
— Mais il veut divorcer lui aussi ?
— Oui. C’est ce qu’il dit. Pourquoi me regardes-tu comme ça ? Il m’aime, Emma. Il est fou avec moi, il m’aime, et aucun homme ne m’a autant fait me sentir comme une femme.
— Et c’est pourquoi l’enfant que tu attends doit disparaître, afin de laisser la place à un autre ?
— J’ai envie que l’homme que j’aime soit le père de mon enfant. C’est si difficile à comprendre ? » Louise sourit, mais son sourire se figeait déjà.
« L’enfant que tu as dans ton ventre se moque de savoir qui est amoureux de toi. Il ou elle veut simplement avoir le droit de rester là.
— T’es devenue catho ou quoi ?
— Moi ?
— Tu as oublié ce que c’est que d’être amoureuse ?
— Oui, je le crois. Dieu merci.
— T’es vraiment une drôle de nana, Emma. Pauvre David ! Fais attention qu’il ne soit pas attiré par quelqu’un d’un peu moins froid.
— Louise, tu as une case de vide ! »
Emma descendit du tabouret, prit son sac et posa son manteau sur le bras. Elle faillit se faire renverser par un cycliste quand elle traversa la rue pour regagner sa voiture. Une fois au volant, elle pensa aux dessins qu’elle avait offerts à Louise, qui avaient été encadrés et accrochés au mur, chez elle et Magnus. Son ventre arrondi, les courbes de ses cuisses, de ses bras et de ses jambes, la tendresse maternelle de sa poitrine.
Emma fit deux fois le tour de Kongens Nytorv tant elle était bouleversée. Quand elle repassa devant l’Hôtel d’Angleterre, elle pensa vraiment au nom du bâtiment. Elle pouvait le prononcer une centaine de fois sans que le sens ne lui dise rien. Elle passa devant le Kongelige Teater et la Kunstakademiet et décida de prendre Bredgade en direction d’Esplanaden. Les coupoles dorées en forme d’oignon de l’église russe brillaient dans la pluie au-dessus du flot de feux arrière. Le quartier de Kødbyen se trouvait dans la direction opposée, mais il restait plusieurs heures avant le vernissage de Zoë et Emma ne savait pas quoi faire. Elle avait prévu de passer le temps en compagnie de Louise, au café, puis en faisant les boutiques. Sa sortie abrupte avait créé un vide dans la journée et elle était désorientée. Elle avait l’habitude d’être seule, mais, en règle générale, c’était prévu et elle ne se sentait donc pas seule. Quand elle était dans la serre entourée de ses toiles, avec le jardin au-dehors, la solitude apparaissait comme un choix.
Louise était sa plus vieille amie danoise, et elle n’en avait pas tant que ça. Avec David, ils avaient des amis communs, mais elle avait rencontré la plupart par son intermédiaire. Louise était assistante éducatrice au jardin d’enfants de Zoë et, en tant que nouvelle venue, elle s’était liée à Louise sans chercher à voir si elles étaient du même niveau social. Louise, c’était Louise, avec ses traits purs et ses yeux endormis, mais David avait hésité la première fois qu’Emma avait proposé de l’inviter à dîner. Pourtant, Emma avait entendu les Danois se vanter en mettant en avant à quel point ils étaient égalitaires dans leur pays comparé au sien.
Lorsque Louise rencontra Magnus, ils se glissèrent dans la mosaïque de couples qui s’invitaient mutuellement. Louise et Magnus, c’était une entité comme Emma et David, et ils furent les témoins égaux de leurs vies respectives. C’était devenu un rituel que David ou Emma leur demandent quand ils allaient avoir un bébé. Ils promettaient d’être les parrains, à moitié pour plaisanter, quand Louise ou Magnus leur faisaient comprendre de ne pas les bousculer. Ce serait une perte. Emma n’avait pas songé à cela quand elle avait écouté Louise lui raconter sa rencontre avec le dénommé Patrick. Elle n’avait pas envisagé ce que cette histoire signifiait pour elle et David. Magnus devait-il céder sa place à Patrick dans les intrigues de couples d’amis, ou bien Emma avait-elle chassé Louise de son existence avec son diagnostic « tu as une case de vide » ?
Elle avait été presque certaine de comprendre ce que Louise voulait dire quand elle affirmait se sentir seule lorsqu’elle était couchée à côté de Magnus. Comprendre aussi ce que ressentaient Louise et Patrick, l’inconnu, quand ils se recevaient cinq sur cinq sur toutes les fréquences. Elle avait appris à voir ce qu’il y avait derrière les grands mots que son amie mettait devant elle comme autant de cœurs en papier mâché multicolores. Pauvre Louise, avait songé Emma, quelle pagaille. La limite avait été franchie quand Louise avait dit qu’elle comptait « se faire enlever ça ». Emma en était tombée à la renverse. Curieusement, c’était elle qui s’était soudain sentie désarçonnée, mais elle savait désormais ce qu’elle aurait aimé répondre.
Non, Louise, je ne suis pas devenue catholique, et je ne suis pas opposée à l’avortement. En fin de compte, ce n’est pas ton projet aveugle et petit pour un enfant qui me fait tellement réagir. Non, c’est toi. C’est ta hâte, ta capacité à agir, bien trop vigoureuse. Ça a commencé quand tu m’as raconté que tu avais couché avec un type qui s’appelait Patrick. Ça a commencé par le fait que tu t’es donnée à lui de manière tellement énergique, sans scrupule, et que tu l’appelles l’homme de ta vie. Je ne suis pas bégueule. Tout le monde le croit, moi aussi parfois, mais ce n’est pas l’acte que je vise. Coucher avec un inconnu. C’est d’y avoir été préparée, car cela devait être là au préalable. Tu as toujours été prête, au cas où cela devait arriver, à t’arracher de Magnus et de votre intimité en faveur d’un homme avec une odeur étrangère. Un corps inconnu.
Tu ne me comprends pas, alors laisse-moi t’expliquer ça autrement, car j’aimerais être ton amie. Je suis dans ma voiture, à Copenhague, et je me demande comment diable j’ai atterri ici, et cette question m’est insupportable. Hier c’était David, aujourd’hui c’est toi et, tant hier qu’aujourd’hui, je vois bien qu’il s’agit d’une question d’appartenance. D’avoir sa place. Grâce à qui a-t-on sa place ? Si tant est que l’on en ait une. Dire que l’on ne dépend « que de soi » ne suffit pas, Louise, mais écou- te-moi bien. Il y a des années, David m’a expliqué ce qu’il craint dans la violence. Bien sûr, c’est le fait que quelqu’un peut nous faire du tort, et c’est la crainte — très noble — d’être celui qui cause du mal ou qui tue. Mais, pour David, il y a une troisième chose. Il n’en serait pas capable. Dans ses cauchemars, il lui arrive parfois de nous défendre avec un pistolet, mais il ne parvient pas à appuyer sur la détente. Il n’est pas capable de tirer, et c’est la même chose s’il doit se battre. L’idée d’appuyer les coups, de mettre de la force dans les coups, au point de se faire mal aux jointures et aux os. Lui, il est freiné rien que d’y penser, et dans ses rêves.
Louise, je perçois la même hésitation à l’idée même de toucher quelqu’un que je ne connais pas. Et là, il ne s’agit même pas de frapper, mais de baiser. C’était différent autrefois, sinon David et moi ne nous serions jamais rencontrés, et il n’était d’ailleurs pas le premier. Mais qu’est-ce qui me prend ? Que m’est-il arrivé entre vingt-quatre et presque cinquante ans ? Comment, avec l’âge, suis-je devenue tellement plus pudique ? Suis-je devenue trop bourgeoise, trop installée, ai-je trop à perdre sous forme de maison, de chez-moi, de cadre rassurant ? Non, ma chérie, c’est l’immensité froide de l’espace. Je sens sans cesse son souffle dans mon cou. Je vois des tsunamis et des tremblements de terre à la télé et je ne me sens pas privilégiée, alors que je devrais. Nous sommes sans domicile fixe, le monde entier est sans abri si nous ne parvenons pas à nous sentir chez nous avec les autres.
J’ai essayé de te comprendre, mais tu disparais. Jusqu’il y a peu, je croyais que c’était facile. Toi et Patrick, vous êtes mieux assortis. God bless you ! Mais tu es enceinte, et tu vas « te faire enlever ça ». C’est là que tu as disparu. Ou bien était-ce moi ? Ton corps était ici et tes paroles étaient là, et je suis tombée dans le vide qui s’est ouvert entre les deux. Excuse-moi, Louise, mais est-ce simplement l’opportunisme que je n’arrive pas à digérer ? Le mélange de romantisme et d’initiative brutale ?
Le portable d’Emma sonna et elle tendit la main pour le prendre dans le sac et voir qui appelait. Encore Zoë. Que voulait-elle ? Ne pouvait-elle pas attendre qu’elles se retrouvent dans deux heures pour lui dire à quel point ses parents avaient été pénibles, et qu’elle et Nabeel ne reviendraient jamais ? Emma laissa sonner. Réflexion faite, Louise avait raison de dire que son enfant qui n’était pas né ne méritait pas de devenir une balle de ping-pong entre des parents divorcés. Cependant, même si l’on débattait en tous sens de cet avortement, il y avait quelque chose qu’Emma refusait de discuter. Quelque chose de doux et de dur à la fois, un enfant, un fait.
Elle prit le long de Kastellet qui, sous la pluie, était un fouillis de marron, de doré et de jaune fané. Quelque part derrière les feuilles flétries se dressait l’église anglaise. Elle n’y avait jamais mis les pieds. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Margaret l’avait suggéré une fois qu’elle était venue à Copenhague pour Noël. Zoë portait encore des couches, et cela avait été le prétexte tacite. Sorry, Mum, mon mari est juif et ma fille n’est pas propre, mais vas-y, je t’en prie, si tu as besoin de hisser ton pavillon pour Notre-Seigneur. Margaret avait réagi comme Nabeel ; elle aussi s’était posé des questions sur tous ces bonshommes de Noël. Mais elle ne voulait pas entendre parler de Nabeel.
Emma ne savait toujours pas où elle allait quand elle s’approcha d’Østerport Station. Si elle tournait à droite le long de la voie de chemin de fer, elle pouvait conti- nuer jusqu’au Frihavnen, où se trouvaient les bureaux de David, au milieu des nouveaux immeubles commerciaux. Ce qu’elle fit. Devait-elle prendre l’ascenseur et le déranger au milieu d’une réunion ? Coucou chéri, me voilà. On est amis ? Tu ne veux pas me faire une caresse ? Tu te rends compte, Louise va divorcer, elle a rencontré un autre homme. Et puis, elle est enceinte, mais elle va se faire enlever ça, parce que le père n’est pas le bon. Prends-moi dans tes bras, s’il te plaît, parce que je suis sur le point de disparaître.
Emma se gara à l’une des places devant l’entrée. Elle resta dans la voiture et baissa un peu les vitres pour qu’elles ne se couvrent pas de buée. La pluie voilait la vue sur les immeubles, sur les grues pour conteneurs et sur un entrepôt au bord d’un des quais. David ne devinerait jamais qu’elle se trouvait là. Comme si elle le soupçonnait d’infidélité et attendait qu’il surgisse dans la partie vitrée de l’entrée, enlaçant sa secrétaire. En cet instant, il était en train de parler très sérieusement avec d’autres messieurs en chemise bleu clair et cravate, ou bien il épluchait une pile de documents sur son bureau. Il ne pensait certainement ni à elle ni à leur dispute de la veille. C’était un don qu’il avait — chaque chose en son temps. Mais était-il toujours fâché ? Et elle ? Leur échange de mots semblait déjà loin, et lui aussi. Apparaîtrait-il ainsi, s’ils divorçaient, dans un recoin de sa tête solitaire ? Comme une silhouette qui la regardait, l’espace d’un instant, avant de poursuivre plus avant vers le point de fuite ?
C’était une question de faculté d’imagination. Emma avait du mal à imaginer ce que ce serait de se réveiller à côté d’un autre homme que David. Elle essaya avec Magnus et avec le cycliste qu’elle avait failli percuter quand elle avait traversé la rue en courant, après avoir brusquement quitté Louise. Un visage rasé de près et sympathique, à peu près de son âge. L’idée de le voir sur l’oreiller voisin du sien la fit sourire, mais la vie pouvait être ainsi. Les visages et les noms étaient des variables interchangeables, Magnus et Patrick, ce n’étaient que des êtres humains.
Combien de fois n’avait-elle pas entendu Louise dire ça, « nous ne sommes que des êtres humains » ? C’était comme si son amie essayait de se faire la plus petite possible, afin que Dieu ne l’aperçoive pas. Emma ne croyait pas en Dieu, mais elle pensait à Lui aux moments les plus inattendus. Cela devait aller de pair avec la langue. Il était utilisé pour jouer les potiches si les mots devaient « s’unir harmonieusement ». C’était une autre expression de Louise, quand elle décrivait comment c’était de coucher avec Patrick. Était-ce seulement une question de capacité à se représenter la chose ? Emma aurait-elle risqué le divorce si elle avait eu assez d’imagination pour se voir nue en compagnie d’un autre homme ?
Peut-être était-ce pour cela que Florence avait divorcé. Parce qu’elle avait pu se le représenter. La dernière fois qu’Emma était allée à Adélaïde, Florence devait sor- tir dîner avec un homme le samedi soir. C’était leur deuxième rendez-vous et elle tremblotait quand elle se pencha vers le miroir pour appliquer du fard à paupières. Toutefois, appréciait-elle ce tremblement ? À cette époque-là, Emma avait l’habitude de voir Zoë squatter la salle de bains et se maquiller lourdement pour la fête du lycée, et cela l’agaça que sa sœur s’apprête de la sorte. Florence avait la quarantaine, elle était agent immobilier indépendant avec cinq employés et, en quelques années, elle avait doublé son chiffre d’affaires parce que les prix des maisons à Adélaïde étaient faits d’un gaz plus léger que l’air. Florence avait déjà recouru à un premier lifting, et elle ne devait pas se comporter comme une adolescente.
Emma ne le lui dit pas. Pour la première fois depuis bien des années, elle se sentit à nouveau comme la petite sœur qui avait la permission de rester à la maison avec ses cheveux ébouriffés. Une fois Florence partie, elle passa au jardin. On ne pouvait pas le voir de la rue ni des maisons voisines et, de la terrasse, on apercevait seulement des eucalyptus et la crête des montagnes au loin, à l’ouest. Emma écouta les cris des oiseaux si différents, l’un d’eux faisait penser au signal d’une station ondes courtes. Elle tira une chaise longue vers un endroit encore baigné d’un peu de soleil, entre la maison et la piscine où rien ne bougeait.
Florence s’était habituée aux oiseaux. En cet instant, elle était en train de prendre un drink avec un homme qui n’avait peut-être vu l’Europe qu’à la télévision. Emma pensa à Zoë et à David. Elle regarda sa montre ; ils dormaient. Zoë était dans la chambre où les murs étaient tapissés de posters de rock stars et de photos de ses amies. Il y avait encore un nounours usé jusqu’à la corde à côté de la guitare électrique qu’elle avait tellement désirée et dont elle ne jouait déjà plus. Dans la pièce à côté, David occupait son côté du grand lit et il ne débordait pas de son espace habituel, comme si elle était prête à le pousser s’il se mettait à ronfler.
Elle fut réveillée dans la nuit en entendant Florence. Leurs chambres étaient séparées par un long couloir, mais Emma l’entendait clairement pousser des gémissements. Pas d’erreur possible, Florence était en train de baiser, et elle était sur le point de jouir. Emma essaya de bloquer ces bruits avec l’oreiller, mais ils étaient entrés dans sa tête et mettre des plumes et du duvet dans les oreilles n’y changeait rien. Lorsque Florence entra dans la cuisine au matin, elle avait les joues rouges et l’expression dans ses yeux laissait penser qu’elle venait de faire un tour de montagnes russes. Elle se versa un café, s’assit à côté d’Emma et lui passa doucement la main sur la cuisse. Cette caresse familière fit l’effet d’une sorte de vestige de la nuit qu’elle apportait avec elle du grand lit.
« On n’est que toutes les deux ? » s’enquit Emma.
Florence eut un sourire enthousiaste.
« Nous aurions peut-être dû aller chez lui. J’imagine bien que...
— Tu es tout de même chez toi, répondit Emma. Mais comment... Excuse-moi de te demander ça, mais comment peux-tu coucher avec un type que tu viens juste de rencontrer ? »
Florence éclata de rire.
« Je t’adore, Emma. On croirait que tu es née au siècle passé. Et toi et David ? Combien de temps avez-vous attendu, déjà ?
— On était jeunes.
— C’est des conneries, ma chérie. Mais tu peux essayer de voir la chose comme ça. Je m’économise énormément de temps précieux. Imagine un peu comment c’était autrefois d’écrire des lettres, de faire des promenades interminables, et puis, au moment où le grand jour arrivait, de découvrir que l’on avait épousé un nul ! »
Emma repensa aux tableaux qu’elle avait vus au musée des Beaux-Arts deux jours plus tôt, des tableaux de la fin du dix-neuvième siècle. Des messieurs avec des chapeaux noirs et des dames en robes qui descendaient jusqu’aux chevilles, des scènes de rue avec des voitures à cheval et des salons avec des bouquets, où l’on lisait, et que l’on regardait par une fenêtre. Des motifs du quotidien peints avec des traits légers qui étaient sur le point de virer à l’impressionnisme. Ni les intérieurs, ni les vêtements des gens, ni la technique ne dévoilaient que ces tableaux n’étaient pas peints en Europe. Les peintres avaient mis en scène un monde urbain et reconnaissable, sans plantes ni animaux particuliers, et cela rendait les femmes doublement solitaires, qui se trouvaient ainsi dans des salons aux meubles victoriens où les fenêtres donnaient sur un continent sauvage.
Peu avant le départ d’Emma, elles allèrent à Alice Springs. Florence voulait lui montrer Ayers Rock. À l’aube, alors qu’elles traversaient la plaine déserte, Emma aurait presque préféré les photos qu’elle avait vues. Le ciel était couvert et le soleil trop faible pour faire ressortir le rouge ferrugineux du bloc de roche mythique. On pouvait lire sur de grands panneaux que les Aborigènes considéraient l’endroit comme sacré et l’on invitait le public à respecter l’interdit traditionnel de grimper sur la montagne. Avant même qu’Emma ait eu le temps de jeter un coup d’œil alentour, Florence était déjà partie vers le sommet. Elle se retourna et fit de grands signes empressés à Emma pour l’enjoindre de la suivre. Emma s’assit pour l’attendre.
Ce n’était pas parce qu’elle craignait les dieux des Aborigènes, répondit-elle lorsque, une demi-heure plus tard, Florence lui demanda où elle était passée. Florence l’interrogea du regard, comme si Emma lui devait une explication. Ce n’est que quelques jours plus tard, à dix mille mètres d’altitude au-dessus du détroit de Malacca, qu’Emma songea à ce qu’elle aurait dû répondre alors : « On ne voit pas la montagne du haut de la montagne. » Florence n’aurait certainement pas compris ce qu’elle voulait dire.
Cela faisait un quart d’heure qu’elle était garée devant le bureau de David lorsqu’il sortit par la porte principale. Sa première réaction aurait été de donner un coup de klaxon ou de courir derrière lui, mais il s’éloignait déjà, penché en avant sous la pluie. Elle pouvait encore le héler, faire que la silhouette se retourne et redevienne David, mais elle resta dans la voiture. Il filait avec son imper sur le bras et son porte-documents dans l’autre main. Pourquoi n’avait-il pas enfilé son manteau ? Il avait tout de même bien vu qu’il pleuvait. Une tache sombre marqua les épaules et le dos de la veste avant que David n’ouvre la portière et ne disparaisse entre les carrosse- ries luisantes. Quelques secondes plus tard, elle le vit reculer et tourner au coin. Elle aurait pu le suivre pour découvrir où il allait. Elle jeta un coup d’œil à l’horloge numérique à côté du compteur, 15:42. Il se rendait sûrement à une réunion dans un bureau quelconque.
Emma regretta de s’être adressée si durement à lui la veille au soir. Mais avait-elle été si dure que ça ? Elle ne savait pas, elle n’arrivait plus à juger, paralysée par la distance inattendue. Son immobilité dans le lit quand elle lui avait pris la main et tenté de lui montrer le chemin pour sortir du silence et de la colère. Elle avait dû le toucher au cœur avec quelque chose pour lequel il n’aimait pas qu’il y ait de témoins. Mais, et lui ? Était-il navré d’avoir appuyé à un endroit où il savait qu’Emma était fragile ? Pensait-il vraiment qu’elle lui reprochait sa carrière d’artiste au point mort ? Tout cela n’était que faux-semblants et esquives, ce n’était pas eux, et il lui sembla qu’ils étaient tombés bien bas. Comment en sortir ? Il leur arrivait parfois de se disputer, mais sans se prévaloir de l’autre pour justifier leur mauvaise foi. Ils ne s’attribuaient pas mutuellement des intentions déloyales dans le but de marquer des points dans la lutte pour savoir qui avait percé à jour qui.
Le pire n’avait pas été qu’il se laisse aller à des insinuations perfides. Le pire, cela avait été sa main, la mollesse indifférente ou récalcitrante de cette main, quand elle l’avait saisie et menée entre ses cuisses. Il ne dormait pas aussi profondément que ça, quand même. Il aurait au moins pu dire qu’il était fatigué. Même si elle ne l’avait pas cru, elle aurait apprécié sa tentative de ne pas la laisser humiliée. Il aurait pu se retourner et lui donner le plus fugace des baisers fraternels, et tout serait rentré dans l’ordre. Quant au reste, ils en auraient parlé autour d’un verre de vin, d’une manière adulte et attentive. Il était avocat, nom d’une pipe, elle était facile à vivre, pas rancunière, et elle aurait souscrit à n’importe quel accord s’il avait voulu rire de tout ça.
En revanche, ils n’aborderaient pas la main molle. Elle l’oublierait, mais seulement jusqu’au moment où cela lui reviendrait à l’esprit. La prochaine fois qu’ils feraient l’amour, le désir de David passerait pour un acte de compensation. Elle se demanderait s’ils faisaient l’amour parce qu’ils étaient mariés, ou s’ils étaient mariés parce qu’ils se désiraient encore.
OceanofPDF.com