Les Complémentaires
Chapitre 2
Emma était assise dans un fauteuil en osier à côté du poêle à bois. Elle aurait voulu rester là jusqu’à ses cent ans. À cette période de l’année, il y avait du soleil en fin de matinée. En été, le coin près du poêle était déjà à l’ombre quand elle arrivait dans l’atelier. Le soleil étincelait dans une toile d’araignée accrochée entre les croisillons et produisait un éclat rouge-brun dans le corps segmenté de l’araignée. Le vent faisait vibrer la toile de manière régulière. Emma se demanda si l’araignée le sentait, si elle restait immobile le temps que cela passe, ou si elle s’était habituée aux mouvements répétés qui faisaient alors partie de son environnement.
David dormait sur le dos quand elle s’était réveillée. Elle était obligée de le pousser pendant la nuit afin qu’il se tourne sur le côté, mais il finissait toujours sur le dos. Il faisait autant de bruit qu’un morse. Il avait proposé, en plaisantant, d’aller dormir dans la chambre de Zoë, mais ni lui ni Emma ne pouvaient imaginer dormir chacun dans son lit. Elle s’était réveillée plus tôt que d’habitude. En règle générale, il parvenait à tendre le bras et à éteindre le réveil. C’était lui qui devait se lever mais, aujourd’hui, elle avait été la première à sortir du lit. Elle resta un moment à regarder le menton proéminent et le nez large de David. Son front s’était agrandi avec les cheveux coupés court. Avec le temps, on aurait dit que quelqu’un lui avait vidé un cendrier sur la tête. Il avait repoussé la couette et son tee-shirt avait remonté, si bien que la peau de son ventre apparaissait au-dessus de l’élastique de son boxer. Il commençait également à prendre du ventre, mais ça ne se voyait pas quand il était allongé sur le dos.
Il était resté en dessous d’elle et il l’avait laissée décider de l’allure. Cela faisait longtemps, ce n’était pas fantastique, mais agréable quand même. Agréable qu’ils aient encore envie. Il se passait des semaines, parfois des mois, mais c’était normal, d’après ce qu’elle avait lu dans un magazine. Elle ne parlait pas de sexe avec ses amies, et elles avaient cessé de lui poser des questions. Était-elle bornée, contrariée, gênée ? Elle n’en savait rien, mais ce genre de discussion lui déplaisait. D’ailleurs, elle n’avait pas tellement d’amies. Au bout de si longtemps, il lui arrivait encore de se sentir comme l’immigrée qui frappait à la porte, même si elle parlait la langue.
Elle ne lisait pas les magazines avant de venir au Danemark. Elle avait commencé pour apprendre le danois quand les livres étaient encore trop difficiles, et c’était devenu une habitude. Les magazines étaient une fenêtre sur quelque chose qui ne lui était pas familier. C’était intéressant, d’une manière presque anthropologique, de lire des articles sur les exercices du périnée, les vestes boléro et les plats de pâtes faciles à cuisiner. C’était un monde en soi et ce n’était pas le sien. Qu’est-ce qui clochait avec sa féminité ? D’ailleurs, y avait-il quelque chose qui clochait ? David poussait un soupir résigné quand elle l’envoyait en expédition éclair au magasin ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre parce qu’elle avait oublié d’acheter des serviettes. N’était-il pas grand temps qu’elle maîtrise son cycle ? Il avait ri quand elle avait répondu qu’elle avait autre chose à faire.
Elle caressa la cuisse de David, il sourit. Dans son sommeil ? Il lui était impossible d’en juger, peut-être dormait-il encore. Il lui importait peu de le savoir. Les poils frisottants sur ses cuisses et ses jambes étaient doux et drus, sa poitrine et son ventre étaient noirs de poils. D’ailleurs, un jour, il lui avait avoué se sentir comme un chimpanzé. Elle l’aurait pris avec ou sans poils puisque son corps était ainsi, mais qu’elle le dise n’avait rien changé pour David. Cela ne l’aidait pas davantage qu’elle dénigre son corps à elle pour se montrer solidaire. Ses genoux pointus et ses seins trop petits, ses taches de rousseur ridicules aux endroits les plus singuliers. Elle ne comprenait pas qu’il ait envie de coucher avec elle, et cela avait été une bonne part de ce qui l’avait attirée en lui. Cela le rendait plus séduisant quand elle s’imaginait qu’il n’en avait peut-être que tout juste envie. Quand il la faisait attendre. Elle avait éprouvé cela depuis qu’elle avait découvert ce qu’était le sexe. Si des garçons ou des hommes la désiraient de manière trop manifeste, elle en perdait l’envie. Il n’y avait pas de place pour son propre plaisir quand ils se pointaient avec leur désir gonflé à bloc. Rien que le mot « désir » avait un petit côté comique, et guère masculin.
Elle glissa la main sous la couture de son short. Ils avaient souvent ri en rappelant qu’il n’avait pas pu la première fois. Cela faisait désormais partie de leur histoire. Comme une preuve de quelque chose, mais quoi ? Qu’il y avait eu quelque chose entre eux dès le début ? Il se remit à ronfler, il dormait vraiment. Alors qu’elle sentait les vaisseaux sanguins se gonfler, elle songea à quel point il aurait été facile pour David d’avoir une liaison, tant il était absent. Peut-être n’était-il pas allé voir sa mère, peut-être connaissait-il une jeune femme à Londres. Cette pensée la travailla, imaginer ainsi qu’il rêvait peut-être d’une autre femme tandis qu’elle restait là. C’était comme se pencher au bord d’une falaise. On ne peut pas s’en empêcher. Elle savait que cela la briserait totalement.
Il le savait également. Elle avait tout quitté pour l’accompagner dans son pays à lui, pour apprendre sa langue et recommencer à zéro. Elle avait remisé sa peinture sur une voie de garage afin d’être la mère de Zoë et de fonder un foyer tandis qu’il gagnait de l’argent pour eux. Il pensait sûrement qu’elle s’était sacrifiée, mais une voie de garage ? Il lui demandait parfois, prudemment, si elle avait pris contact avec le marchand d’art qui, une éternité plus tôt, lui avait donné sa carte de visite lors d’une rencontre fortuite. À un mariage. Elle n’avait pas répondu à l’intérêt poli. Mais une voie de garage, vraiment ? Devait-elle relancer sa production afin d’apaiser David qui avait le sentiment de l’avoir amenée à rabattre ses prétentions ? Quand Zoë était allée au lycée, elle s’était dit qu’il le pensait peut-être. Oui, elle avait eu beaucoup de temps, et, oui, la maison était devenue très tranquille, mais elle aurait pu en faire davantage quand elle était arrivée au Danemark pour tenir bon et se faire remarquer. Elle n’avait pas renoncé, elle était la seule à blâmer. Pourquoi tenait-il tant à endosser la responsabilité de ça aussi ? Elle le lâcha et se leva pour aller prendre un bain. Ce n’était pas un sujet de discussion, c’était davantage dans la manière dont il lui demandait comment ça se passait « là-bas ».
Le fauteuil en osier craqua quand Emma se leva. Elle aperçut David derrière les portes de la terrasse, sa silhouette qui se déplaçait dans la cuisine. D’habitude, à cette heure-là, il était déjà parti avec la voiture. En tout cas, il ne viendrait pas lui dire au revoir. Il ne voulait pas déranger. Elle s’approcha du chevalet, dans la partie opposée de la serre. Les toiles tendues s’entassaient contre le mur, les tableaux achevés se mêlaient à ceux qui étaient commencés. Toute une procession de grands pots de fleurs, des roses et des dahlias, était alignée sur le carrelage au pied de la paroi vitrée qui donnait sur le jardin.
Le tableau sur lequel elle travaillait faisait deux mètres de large, il était presque monochrome, dans des tons brun et ocre. Il fallait se placer juste devant pour découvrir le motif, un cheval, un cheval marron sur fond marron. Un cheval presque grandeur nature qui n’était pas dressé sur le sol, mais qui en sortait, ou qui s’y pliait, comme enchâssé, à moitié enterré, selon la perspective. Elle avait appliqué la couleur au couteau, en couches épaisses et superposées, elle l’avait mélangée à du sable, des brins d’herbe, des poils et des bouts de feutre. Elle n’avait pas l’impression d’avoir peint un cheval, mais de l’avoir fait. Le tableau d’un cheval. Un objet indépendant dans le monde.
Elle aurait pu faire quelque chose pour exposer, être connue, tout ce à quoi elle avait renoncé, d’après David. Mais elle ne l’avait pas fait. Il n’y avait rien à ajouter. Ce n’était pas ça le plus important. Elle avait travaillé pendant toutes ces années, le travail était important, et elle avait vendu un peu aux amis et aux connaissances, mais, tout aussi souvent, elle offrait ses toiles. Le plus important, c’était de s’en défaire. D’une part, elle n’avait pas la place, d’autre part elles dérangeaient dès qu’elles étaient achevées. Peindre l’intéressait tant que durait l’acte, mais tout le reste était dépourvu d’importance. La scène artistique, les critiques, la célébrité. À Slade, déjà, avant de rencontrer David, elle avait été frappée de saisir à quel point le travail n’avait presque rien à voir avec tout le reste, et à quel point ce reste pouvait déranger, troubler et éloigner de l’essentiel. Elle n’avait pas non plus besoin d’exposer puisqu’elle était mariée à un homme qui avait les moyens d’être son mécène. Pouvait-on être plus chanceux ? Elle n’avait même pas caché la carte de visite du marchand d’art, elle n’aurait tout simplement pas su où commencer à la chercher.
David contourna la maison, en costume-cravate. Normalement, il aurait dû être en route pour la ville depuis longtemps. Il disparut dans la cabane à outils et en ressortit peu après avec un pinceau dans une main et un seau dans l’autre. Emma, devant son cheval, le vit repartir par le même chemin, le passage étroit entre le côté de la maison et la haie mitoyenne. Elle le vit revenir avec le seau et le pinceau, il retourna à la cabane et réapparut avec un pied-de-biche. Il était trop loin pour qu’elle distingue nettement son visage. Elle était sur le point de le rejoindre pour voir ce qui se passait quand son portable sonna.
Après avoir extrait le téléphone de sa poche, elle vit sur l’écran que c’était sa mère. Elle songea à laisser sonner, mais changea d’avis. Si elle parlait à Margaret, elle aurait la confirmation que David était vraiment allé la voir la veille. Mais considérait-elle sérieusement la possibilité qu’il ait menti ? Mais qu’est-ce qui lui prenait ? Elle lui avait toujours fait confiance et, au fil des ans, le fait de pouvoir compter sur lui ne l’avait pas rendu moins séduisant. Lui, en apparence, il ne flanchait pas. David possédait une volonté inébranlable et, pendant près de vingt-cinq ans, elle s’était appuyée sur lui quand elle en avait eu besoin. Vingt-cinq ans, c’était fou. Étaient-ils donc en train de devenir vieux ? L’âge lui avait toujours paru être une chose qui arrivait aux autres. Margaret était vieille, mais le ton de sa voix restait inchangé, de même que son regard bleu et froid, et la retenue pour afficher ce qu’elle savait. Dans cette famille, on ne faisait pas étalage de ses sentiments.
Et David ? Son autorité n’avait pas été mise à mal par les cheveux gris. Il était né comme ça, un tapir de discipline, toujours droit au but. C’était son nez qui la faisait penser à un tapir, son « nez de Juif », comme il disait, peut-être pour la devancer. Elle ? Comme si cela avait jamais été un argument pour ou contre lui qu’un rabbin, quand David était un nourrisson, ait tranché un bout de son petit sexe. D’ailleurs, après la gêne du premier soir, il n’avait pas eu de raté. Elle avait ri quand sa mère lui avait prudemment demandé si elle avait bien réfléchi à ce que cela impliquait d’épouser someone of that persuasion.
C’était toujours le même soulagement de parler anglais quand elle avait sa mère au bout du fil, que le sujet soit sans enjeu ou source de tension. Avec David, Emma avait le sentiment de parler danois à peu près couramment, parce que tant d’autres choses passaient par le contact, les mimiques et l’intonation, par un regard, par la durée d’un silence. Mais quand elle parlait à Margaret, il y avait toute la combinaison génétique de tempérament et d’humour, il y avait les mots, tous ces mots merveilleusement familiers et leurs sous-entendus.
À sa grande surprise, Margaret ne dit pas un mot sur Noël. Bali avait dû mettre le holà à ses tentatives de tâter le terrain et rendre tout débat superflu. David avait raison, ils étaient désormais obligés d’y aller. Margaret souhaita bonne chance à Zoë pour sa prochaine expo- sition. David était donc bien passé. Bien sûr qu’il était passé. Ça ne lui ressemblait guère qu’une idée étrange, qui lui était soudain passée par la tête, s’imprime ainsi dans son esprit. Était-ce parce que, quelques jours plus tôt, son amie Louise lui avait raconté dans un café qu’elle avait une liaison avec un homme marié lui aussi ? Et voilà que Louise voulait divorcer. Emma lui avait demandé si elle avait besoin d’épouser un homme parce qu’ils couchaient ensemble. Louise avait répondu que oui. Elle voulait aussi avoir des enfants avec lui. Emma avait répliqué qu’elle n’avait rien entendu de plus stupide depuis longtemps. Louise avait ri. « Et c’est toi qui dis ça ! » avait-elle ajouté. Emma lui avait demandé ce qu’elle voulait dire. Louise lui avait donné une tape sur le bras : « Tu es la vertu incarnée. »
Vraiment ? Était-ce de la vertu ou de la paresse ? Avant David, elle était sortie avec à peine deux ou trois types. C’était la nudité envahissante dans les médias qui lui rappelait qu’un homme pouvait ne pas ressembler à celui qu’elle avait épousé. Était-ce de l’amour ? C’était aussi de l’amour, mais c’était d’abord la vie. La vie qui avait continué avec eux sans les renverser dans son élan. Mais comment pouvait-on parler de la vie ?
Elle dit à sa mère que, à son avis, une exposition était bien prématurée pour Zoë. Mais, tout de même, elle devait être fière ! Oui, elle était fière, mais lorsque les jeunes artistes sortent des beaux-arts avant de pouvoir voler de leurs propres ailes, il ne leur est pas permis de se développer à leur rythme, et ils risquent de... Était-elle jalouse ? Emma fut obligée d’admirer Margaret pour sa capacité à trancher si clairement, sans la générosité d’une mère. Et si elle était jalouse, cela changerait-il quoi que ce soit à son constat ? Elle répondit d’un ton aussi aimable que celui de Margaret. C’était tout à fait leur style de charger sabre au clair de cette manière, parfaitement sans heurt. Le sourire charmant, l’acier froid, mère et fille, unies à jamais. À la place, Margaret se mit à parler de David. Elle l’avait trouvé fatigué. Emma répondit qu’il avait plusieurs grosses affaires en ce moment. Elle le dit d’une voix qui ne lui correspondait pas, comme si elle était passée derrière le bureau de David, en ville, pour découvrir trop tard que le fauteuil n’était pas réglé à la bonne hauteur.
Elle savait étonnamment peu de détails sur son travail, et ce n’était pas par manque d’intérêt. Enfin, si, et David ne voulait pas vivre et coucher avec son travail, comme il disait. Il était très compétent, il adorait son boulot, mais quelque chose dans sa vie ne devait pas être touché par ce monde-là s’il ne voulait pas être bouffé par lui. C’était une question de proportion, de mesure et de moyens, une question de sens. Et ça, il le connaissait mieux qu’elle, elle en avait toujours eu le sentiment. Si elle avait un travail, il s’agissait plutôt d’en démêler le sens afin de méditer sur les couleurs des fils.
Était-elle jalouse de sa fille ? Et c’était sa mère à elle qui le lui avait demandé. Cela aurait été difficile de l’admettre, mais aussi trop commode, d’un autre côté. Trop immédiat. Aux yeux de beaucoup, comme elle était tellement dorlotée, elle avait certainement négligé de se battre, de brandir son étendard et de voir jusqu’où son talent aurait pu la porter. Elle peignait dans sa serre et, pendant une période, elle avait enseigné les arts plastiques dans un lycée. De l’extérieur, elle ressemblait sans doute à un mélange médiocre de mondanité et de fiasco. L’épouse d’un homme aisé qui n’avait pas réalisé son rêve d’artiste.
Tu veux déjà enterrer ton talent dans une banlieue ? C’était Margaret qui lui avait posé la question alors qu’elle lui faisait visiter la villa vide où les ouvriers étaient en train de travailler. Que répondre ? L’acte de vente était signé, l’achat était un fait accompli, pas une possibilité sur laquelle sa mère, invitée à Copenhague, aurait été amenée à donner son avis. Il y avait quelque chose de bizarre à ce que Margaret — entre tous — choisisse ainsi de représenter l’intransigeance antibourgeoise de l’Art. Elle avait vécu sur l’argent de son mari avant et après la mort de celui-ci et n’en avait jamais tiré autre chose qu’un job de secrétaire chez Sotheby’s. Margaret n’avait pas fait d’études, mais être au contact de beaux objets anciens lui était monté à la tête et elle se comportait comme si elle était conservatrice et spécialiste des tapis baloutches ou des impressionnistes français. Elle avait été contre David, contre ses origines, contre Copenhague et contre la manière surprenante qu’avait eue Emma de trébucher sur l’amour. Emma devait être artiste, pas amoureuse et, d’après sa mère, les deux choses étaient comme l’huile et l’eau.
David était le genre d’homme que sa sœur aurait dû épouser, avait dit Margaret. Emma ne savait pas si elle regrettait que Florence ne soit pas celle qui l’avait ramassé, ou s’il fallait entendre ça comme du mépris. Florence et Margaret n’étaient pas du genre à papoter ensemble, comme disait Florence, lorsqu’elle l’avait au bout du fil dans son hémisphère Sud.
Emma avait été surprise par le sang-froid de Florence quand elles avaient appris le naufrage et la noyade de leur père. Elle était restée parfaitement calme pendant que Margaret parlait de l’accident et de la jeune femme qui se trouvait également à bord. Margaret avait ajouté qu’elles étaient assez grandes pour entendre toute la vérité. Emma vit bien que sa sœur retenait un cri, un hur- lement sauvage qui s’agitait et se cognait contre ses côtes, si bien qu’il lui fallait retenir sa respiration, blême et immobile. Elle utilisait toutes ses forces. C’était sûrement parce qu’elle n’en avait pas en trop qu’elle n’était pas venue s’asseoir à côté de sa mère et poser un bras sur ses épaules tremblantes quand Margaret s’était effondrée. Emma avait dû prodiguer soutien et étreintes, Florence était restée raide et muette. Le visage d’Emma était trempé, celui de sa sœur demeurait sec, et pourtant Florence avait été plus proche de leur père.
Florence était la prunelle de ses yeux. Elle allait souvent avec lui sur le bateau, qui, normalement, mouillait à Brighton. Elle adorait faire de la voile tandis qu’Emma avait le mal de mer dès qu’elle entendait grincer les amarres. Florence et son père se comprenaient, mais elle avait aussi un esprit plus pratique. Avant tout, leur père était un homme qui s’arrangeait pour que les choses soient faites, en ordre et de manière efficace, avec la pipe joyeusement coincée entre les molaires. C’était un peintre du dimanche et, quand Emma était encore enfant, il lui avait montré comment on prépare le fond de sa toile, comment on broie les couleurs, comment on les mélange. Elle l’avait bien pris, comme une tentative de compenser. C’était par politesse et pour qu’ils aient quelque chose en commun qu’elle avait découvert son propre talent.
À la mort de son père, Florence s’installa avec son copain australien et, au fil du temps, on la vit rarement à Ovington Gardens. Emma se retrouva seule à tenir la main de sa mère et à assurer le quotidien quand Margaret restait allongée, les yeux dans le vague. Florence n’éprouvait-elle donc pas de peine pour sa mère ? Emma le lui demanda, un jour, mais n’obtint pas de réponse. Florence pleurait souvent de manière incontrôlable quand elles étaient seules, Emma devait donc garder ses larmes à l’intérieur. Il n’y avait pas la place pour qu’elles soient deux à sangloter. Peut-être ce manque de place expliquait-il pourquoi Florence ne s’occupait pas de Margaret, peut-être ne pouvait-elle pas porter le chagrin de sa mère à côté du sien ?
Un soir, Emma entendit sa mère qui parlait au téléphone à un ami de la famille. « Nous sommes affligées toutes les deux », dit Margaret. Elle se couchait tôt, Emma venait passer un moment près d’elle. Cela devint un rituel. Le chagrin s’était mué en myalgies douloureuses et Emma avait un don pour lui masser les épaules. Avaient-elles du chagrin toutes les deux, ou chacune de son côté ? Emma n’arrivait pas à le déterminer, car les crampes musculaires et les sentiments muets de Margaret prenaient autant de place que les crises de larmes bruyantes de Florence. Emma ne parvenait pas à pleurer son père. La maison était tellement silencieuse que sa mère l’aurait entendue, et il y avait dans ce silence le fait inattendu et importun que son père n’était pas seul quand son bateau avait fait naufrage dans la tempête.
Margaret avait considéré qu’Emma et Florence étaient assez grandes pour connaître la vérité, et la vérité était que les corps de leur père et de sa maîtresse avaient été repêchés en mer, près de Majorque, à quelques milles l’un de l’autre. Ils avaient été retrouvés une semaine après le naufrage, et ils étaient méconnaissables. Seules leurs dentitions révélaient qui ils étaient, et seul le registre d’un hôtel à Andratx dévoilait qu’ils avaient été ensemble. Ces faits poursuivaient Emma, ils l’oppressaient et l’empêchaient de pleurer. Margaret restait là avec ses regards, ses épaules douloureuses et son silence, et il y avait des moments où Emma percevait son propre chagrin comme une trahison à l’égard de sa mère.
Elles ne parlaient pas du père, les faits barraient la route à cela, mais, lorsque Margaret se faisait masser sur son lit, il lui arrivait parfois de dire qu’il avait préféré Florence. Des années plus tard, Emma comprit que c’était peut-être la manière de Margaret de punir sa grande sœur absente. Elle ne s’était jamais demandé si leur père préférait Florence. Ils se ressemblaient davantage, c’était tout. Elle ne savait que répondre à sa mère ni comment se comporter lorsque Margaret se mettait à parler ainsi. Elle passait de plus en plus de temps au dernier étage, où son père faisait de la peinture. Le chevalet était tel qu’il l’avait laissé. Elle était certaine que Margaret ne viendrait pas la déranger là et, au début, c’était pour se changer les idées, pour oublier, qu’elle avait ressorti les pinceaux et les couleurs de son père.
La peinture et son monde devinrent un espace imaginaire où il y avait enfin de l’air et du calme, où personne ne s’imposait avec ses pleurs, ses silences et ses myalgies. Elle monta son lit dans la grande pièce du dernier étage et sa mère ne fit aucun commentaire. Margaret se contenta de la complimenter pour ses premières tentatives et de l’encourager à poursuivre. Pour une fois, sa joie fut spontanée et sans ambages quand, deux ans plus tard, Emma reçut une lettre lui annonçant qu’elle était admise à Slade. Elle ne se rappelait plus quand elle avait vu sa mère aussi contente. Elle avait désormais vingt ans et ne connaissait personne qui habitait encore chez ses parents. Une amie lui avait proposé de partager un petit appartement près de Holloway Road, mais, quand elle en avait parlé à Margaret, on aurait cru que la lumière s’était éteinte dans le visage de sa mère. « Je vais donc rester toute seule ? » demanda-t-elle d’une voix si faible que, en un instant, elle se vrilla à l’intérieur d’Emma, comme un ver, alors que cette dernière avait cru qu’il n’y avait là de place que pour elle, et elle seulement. Le ver ne la lâcherait pas, où qu’elle aille. Elle ne pouvait avoir la paix qu’en restant, elle était donc restée.
Dans son souvenir, les toiles d’amateur de son père avaient toujours été accrochées au salon, des paysages de Malaisie et de son village natal dans le Sussex, les habituels fruits sur un plat et un seul nu vaillant, vu de dos. « À ton avis, c’est qui ? » s’étaient demandé Florence et Emma, en ricanant, des années après que l’infidélité de leur père ne fut plus qu’un souvenir. Les croûtes un peu raides mais adroites furent carrément remplacées par les premières œuvres d’Emma. Lorsqu’elle s’enquit des toiles de son père, Margaret lui répondit qu’elles avaient été brûlées. Comment avait-elle pu ? Margaret la dévisagea, et son regard muet révéla bien des motivations. Il y avait le deuil, il y avait une femme blessée et il y avait des espérances. Il était lourd de sens que les travaux d’élèves tâtonnants et prétentieux d’Emma obtiennent la place d’honneur dans le salon de sa mère. Des têtes d’hommes hurlants et affamés qu’elle peignait avec un sentiment d’exaltation, comme si Francis Bacon était penché sur son épaule, dans l’expectative. La passion faisait recette tant chez Mrs. Warnock que chez les enseignants de Slade.
Au cours des années suivantes, elle proposa maintes fois à sa mère de lui offrir des tableaux plus récents, mais Margaret se montrait presque intransigeante dans sa fidélité à la brutalité initiale d’Emma. Peut-être était-ce l’expression du mépris à l’égard du mari noyé, une forme de joie mauvaise : « Crève, crève comme ça, la gueule ouverte. Mais regarde, ta fille est capable de ce dont tu ne pouvais même pas approcher, espèce d’amateur, de traître, de pauvre type ! » C’était aussi une raillerie contre sa propre inertie. « Regarde la vérité, elle est laide, elle l’est toujours, et elle hurle. Regarde-la bien, espèce de conne ! » Et, avec le temps, c’était un message muet adressé à Emma, d’autant plus provocateur qu’il était exprimé avec ses moyens à elle : « Tu me déçois, tu as laissé tomber. Tu ne vaux pas un cheveu mieux que moi, malgré mes espoirs ! Au moins, encore heureux que tu as une fille, parce que de toute évidence, dans notre famille, il faut trois générations pour produire un vrai artiste complet ! »
Zoë avait appelé la veille pour demander si elle pou- vait passer. Emma en fut presque triste, non à cause de la perspective de sa visite, mais parce qu’elle l’avait demandé si poliment. En effet, les visites étaient parfois espacées de plusieurs semaines. Normalement, c’était David qui remarquait que cela faisait longtemps, mais Emma comprenait le besoin de Zoë de laisser un peu dans le flou ce qu’elle faisait.
Elle appela en début d’après-midi, Emma était dans l’atelier et, comme souvent ces derniers temps, elle ne faisait rien de particulier. Elle lisait, elle mettait du terreau dans des pots et contemplait son cheval. Quand Zoë téléphonait à la maison, c’était comme recevoir des nouvelles du monde extérieur. Mais était-ce la « maison » qu’elle appelait ? C’était à la fois un pincement au cœur et une joie. Zoë qui grandissait au grand galop, pionnier triomphant de son existence.
« Je te dérange ? »
C’était gentil à elle de le lui demander, l’expression d’égards, non, de respect, mais agaçant aussi. Non, tu es mon enfant, il est impossible que tu me déranges. Non, je ne travaille pas, je bricole avec de la terre, et je regarde bêtement dans mon aquarium.
« Pas du tout, répondit Emma.
— Je peux passer ?
— Où es-tu ?
— En fait, je suis au coin de la rue.
— Tu n’avais pas besoin d’appeler.
— Si, je pensais seulement... Bon, j’arrive tout de suite. »
Elle songeait que sa mère était certainement plongée dans la perplexité et le détachement au cœur de l’épicentre spirituellement évaluateur de la forme. Elle ignorait qu’Emma venait de porter un lourd sac de sphaigne.
« J’avais juste un truc à faire dans le coin », dit Zoë en souriant de la grille du jardin jusqu’au perron. Soudain, elle n’était plus la collègue prévenante, mais la gentille fille qui retrouve sa maman. Elle aimait encore la serrer dans ses bras, et elles restèrent un instant ainsi, sur les dalles de l’entrée. Zoë fut la première à baisser les bras.
« Tu as faim ? » demanda Emma.
Zoë s’était fait couper ses magnifiques cheveux châtains pour obtenir une coiffure qui donnait l’impression qu’elle les avait attaqués au sécateur.
« En fait, j’ai terriblement besoin d’un bain et de faire un tour au sauna. On n’a plus d’eau chaude depuis une semaine, c’est une pompe qui a lâché, et puis le gardien de l’immeuble est au Népal. »
Toujours le même tempo, la grande marée des informations accumulées, comme lorsqu’elle rentrait de la maternelle avec du sable dans les chaussures et qu’il lui fallait raconter toutes les impressions, les faits et les gestes de la journée.
Zoë grimpait déjà l’escalier et, peu après, Emma entendit l’eau couler dans la baignoire. Elle descendit dans la cave pour faire chauffer le sauna. Elle ne supportait pas les caves, elle ne comprenait pas à quoi elles servaient. Il y avait quelque chose de sinistre à se trouver sous terre, comme dans un caveau, ça sentait l’humidité ou la mort, ou bien on se sentait tellement isolé que le climat à l’intérieur équivalait à mettre la tête dans un sac plastique. En outre, elle était trop grande, elle avait la chair de poule en sentant le léger contact de ses cheveux et du tuyau emmailloté de gaze du plafond, comme si une souris l’effleurait. Les caves, c’était fait pour les skis, la chaudière à mazout, les cartons de déménagement, les rouleaux de laine de verre et les filles au pair des Philippines. C’était David qui avait absolument voulu un sauna. Ce n’était pas son genre à elle de se brûler les cuisses et de suer à grosses gouttes.
Une fois, il avait voulu baiser en bas. Ce n’était pas possible. Elle avait lu dans un magazine que faire l’amour dans des endroits nouveaux pouvait être le moyen de raviver les braises, mais elle se montrait sceptique. La table de la cuisine, le sèche-linge ou son établi dans la cabane à outils ? Curieusement, la passion devenait anodine à s’étendre partout. Y avait-il plus domestiqué que la fougue mise en scène ? Elle ne rejoignait même pas les autres quand, pendant certaines fêtes, on se mettait à danser dans le salon entre la télé, les fauteuils et la bibliothèque. La danse avait sa place dans des lieux publics, des grandes salles bruyantes débordantes de lumière.
Emma se rappelait vaguement être assise sur le canapé, à côté de Florence, à regarder son père et sa mère danser dans le salon. C’était sûrement peu après leur retour de Malaisie, car ses pieds ne touchaient pas le plancher. Dans le ciel, derrière les fenêtres du bow-window, elles apercevaient un bout du feu d’artifice. Avec Florence, elles avaient eu la permission de rester debout jusqu’à minuit et de goûter une gorgée de champagne. Elle ne se souvenait plus de la musique, dans son souvenir, ses parents dansaient sans musique, lentement, serrés l’un contre l’autre. Ils portaient des chapeaux rigolos maintenus par un élastique qui s’enfonçait dans la peau du menton. Ils les avaient mis pour faire plaisir aux filles, pour avoir l’air de faire la fête, mais ils avaient l’air ridicules. C’était injuste mais, avec ces chapeaux, on aurait dit deux malheureux arriérés dans la longue nuit.
Quelques années plus tôt, Florence était venue voir leur mère à Londres, et Emma les avait rejointes. Cela faisait longtemps qu’elles n’avaient été ainsi rassemblées, et cela s’était étonnamment bien passé. Personne n’avait accusé personne, personne n’avait pleuré. Elles avaient regardé des photos de Zoë en mangeant des muffins. Un soir où Margaret s’était couchée tôt, Florence lui dit qu’elle avait retrouvé la trace de la famille de la maîtresse de leur père.
« Pourquoi ? » s’enquit Emma.
Ce fut sa première réaction. Florence la dévisagea d’un air perplexe avant de poursuivre. La veille de la venue d’Emma à Londres, elle avait fouillé dans des cartons au grenier et, à l’intérieur d’un vieux coffret d’aquarelle, sous le couvercle et les couleurs fendillées, elle avait trouvé une lettre jaunie.
« Une lettre d’amour, dit Florence en écarquillant les yeux, comme lorsqu’elles étaient enfants. Tu savais qu’elle s’appelait Iris ? »
La curiosité de sa sœur et sa manière exagérée de scruter Emma en attendant sa réaction avaient quelque chose de dur. Il y avait quelque chose de forcé dans l’absence du moindre signe de grâce, de bonnes manières. Et puis, de quoi déjà ? D’amour ? C’était leur père.
« Tu en as parlé à maman ?
— T’es folle ? Je crois qu’elle en ignore l’existence. Sinon, elle l’aurait brûlée. »
Emma songea aux paysages et aux pommes sur un plat qui étaient partis en fumée.
« Tu veux la lire ? » demanda Florence.
Ce fut au tour d’Emma de regarder sa sœur avec incompréhension.
« Certainement pas !
— Tu n’es pas curieuse ? »
Emma ne voyait pas à quoi cela l’avancerait et, spontanément, elle se dit qu’elle n’avait pas le droit de lire une lettre qui ne lui était pas destinée. Encore moins une lettre d’amour. Le fait que la lettre soit adressée à son père et que l’expéditeur et le destinataire soient décédés n’y changeait rien. En revanche, Florence l’avait lue attentivement et en avait tiré certaines conclusions. Iris avait dû grandir à Cambridge mais, au moment où elle avait écrit cette lettre, elle travaillait comme metteur au net dans une agence de publicité de la City. Grâce à Internet et par déduction, Florence avait trouvé le frère d’Iris qui habitait toujours à Cambridge où il vendait des voitures.
Cela aurait pu être une de ces émissions où l’on retrouve la trace de disparus d’une famille et où les personnes réunies s’étreignent et s’embrassent si longtemps que l’on sent qu’il va bientôt falloir couper. Emma ne voulait pas y aller, Florence la persuada. Cela avait toujours été comme ça. C’était Florence qui l’avait poussée à voler dans le porte-monnaie de leur mère, c’était Florence qui l’avait emmenée pour la première fois en discothèque. Emma regretta d’être là lorsqu’elles allèrent à Cambridge, et elle regrettait tout autant d’y être allée sur le chemin du retour à Londres, en silence.
Le magasin de voitures d’occasion se trouvait à un rond-point dans un quartier de banlieue anonyme. Le frère d’Iris avait la soixantaine et comptait parmi ces hommes qui nouent leur cravate de sorte que le bout pend bien sur la boucle de leur ceinture. Il les regarda d’un air méfiant. Pendant que Florence expliquait sans détour qui elles étaient, Emma observa les veines rubicondes sur son visage bouffi et les voitures avec les panneaux de vente sur le pare-brise, semblables à des otaries luisantes sous les néons du local.
Et, aujourd’hui, Emma n’avait pas davantage envie de prendre un sauna. Les planches des cloisons étaient pleines de nœuds pareils à des yeux, et elle avait l’impression qu’ils la regardaient. Les sapins avec des nœuds, cela avait été sa première impression de la Scandinavie, bien avant qu’elle ne rencontre David. Scandinavie, Balkans, Japon, sans tenir compte des différences, on était fou des sapins dans ces trois endroits, vernis ou non, avec des tas de nœuds noirs. Cela ne l’embarrassait pas de suer, mais c’était l’idée même de se retrouver dans ce placard. Et elle s’y installa poliment, les pores dilatés. Elle fut à nouveau frappée par l’ambiguïté qu’il y a à céder aux lubies de ses grands enfants, en partie avec l’indulgence de l’adulte face à l’enthousiasme du petit, en partie avec le sentiment que ce sont les jeunes qui ont pris le dessus. Il s’agit de suivre, du mieux possible.
Elle n’entendait rien à travers les cloisons isolées et elle sursauta quand la porte fut dégagée du joint en caoutchouc avec un bruit de succion. Zoë portait le peignoir de David, bien trop grand pour elle. Elle le laissa tomber par terre et s’assit à côté d’Emma. Elle appuya le cou contre la cloison en bois et posa les bras sur ses cuisses avec les paumes des ses mains vers le haut, comme si elle méditait. Emma toussota. C’était comme de respirer dans le désert, cela brûlait la gorge.
« Tu es bientôt prête pour le vernissage ? »
Zoë se frotta le visage avec les paumes de ses mains avant de répondre.
« Je suis prête depuis longtemps. »
C’était l’une des galeries récentes de Kødbyen qui, de manière inattendue, avait proposé à Zoë d’exposer. Emma avait plusieurs fois demandé à sa fille ce qu’elle voulait montrer.
« Tu ne veux toujours pas lever le voile ?
— Maman, ce sera plus intéressant pour toi si tu ne sais rien. Et pour moi aussi.
— Mais c’est bien une installation vidéo ? »
Zoë lui tourna le dos sur la banquette.
« J’ai la nuque tellement raide... »
Emma lui massa les épaules et le cou, en rythme, en appuyant doucement. Elle avait fait pareil durant toutes ces années où le corps de gamine se transformait en celui d’une femme.
« Tu as arrêté de dessiner et de peindre ?
— Je n’ai pas arrêté, dit Zoë. Mais en ce moment, c’est plus intéressant d’explorer le champ entre l’institution et le contexte social. »
Emma sourit dans le dos de Zoë. C’était le genre de choses qu’elle rapportait de l’Académie, tout comme elle avait rapporté de l’école d’autres expressions et phrases toutes faites. Les mots « institution » et « champ » étaient de nouveau à la mode. Ils apprenaient à parler, pas à dessiner. En outre, Zoë était une coloriste, elle trichait quand elle dessinait, elle créait le volume en délayant au lieu de construire la forme trait à trait.
« J’ai l’impression qu’aujourd’hui tout le monde fait de la vidéo, dit Emma. Mais ce n’est pas aussi exigeant. »
Elle n’avait pas pu se retenir.
« Ça peut aussi être une manière de problématiser le concept d’œuvre, répondit Zoë en poussant un soupir sous la pression des pouces de sa mère.
— Et pourquoi faut-il le problématiser ? »
Zoë se retourna vers elle.
« Maman, il s’est passé des choses dans l’art depuis Francis Bacon.
— C’est un mauvais exemple, il ne savait pas dessiner.
— Alors, que savait-il faire ?
— Peindre. Ce n’est pas la même chose. Il ne savait même pas dessiner une main. C’est vrai. Je me souviens avoir entendu dire qu’il avait été très gêné quand un restaurateur à Paris lui avait demandé de faire un dessin dans son livre d’or.
— O.K., on dira Picasso alors. »
Emma acquiesça.
« Lui, il savait dessiner.
— Mais ce n’est pas ça qui est important, répliqua Zoë.
— Je sais. “Le concept d’œuvre.” Au fait, que veux-tu dire par là ? Les œuvres, ça ne suffit pas ? »
Elle le dit gentiment, en faisant semblant de râler. C’était un vieux débat. D’après Emma, l’art s’était plus ou moins liquidé au rythme du procès de l’avant-garde intenté contre la soi-disant « institution artistique ». Un Picasso restait un Picasso dans une baraque de chantier, tandis que les installations postmodernistes ne seraient que du bric-à-brac hors des musées sur lesquels elle médisait tant. Quand elle disait ça à Zoë, elle se faisait traiter de réactionnaire. Elle adorait ça, elles s’amusaient bien avec leurs controverses esthétiques.
« Maman, on n’a pas besoin de dessiner aujourd’hui. La manière dont on exprime ses idées n’a plus d’importance.
— Si, c’est important. L’art n’est pas l’expression des idées.
— L’art n’est qu’un mot.
— L’art commence où les mots s’arrêtent.
— Tu es une romantique, maman.
— Je ne sais pas ce que je suis. Mais si on ne cherche pas une résistance dans la matière, si le travail sur la forme ne devient jamais une lutte, s’il s’agit seulement d’une question d’idées...
— Maman, quand est-ce que tu as éprouvé de la résistance ? Tu as eu à lutter pour quelque chose, toi ? »
Zoë détourna le regard et tapota les planches de sapin humide du bout des orteils. Elle était allée trop loin, mais ce fut elle qui se mit à bouder en attendant que sa mère blessée lui tende la perche.
« Bien, si tu ne veux pas me raconter sur quoi porte ta vidéo, tu vas peut-être m’en dire un peu plus sur le jeune homme que nous allons voir demain. »
Avec son sourire, Zoë montra qu’elle goûtait le « jeune homme » affecté d’Emma.
« Comment s’appelle-t-il ? » demanda Emma.
Zoë la regarda attentivement pendant deux ou trois secondes.
« Il s’appelle Nabeel.
— On dirait de l’arabe.
— Il est pakistanais.
— Il est né ici ?
— Non, il est né à Karachi, mais il a vécu ici presque toute sa vie. »
Elles se dévisagèrent un instant.
« Je me réjouis de faire sa connaissance, dit Emma.
— Vraiment ?
— Oui, bien sûr.
— Tu ne me demandes pas ce que je crois que va dire papa ?
— Pourquoi ? Je devrais ? »
Zoë inclina la tête :
« Pourquoi me fais-tu un clin d’œil ?
— Je ne fais pas de clin d’œil.
— Mais si ! »
Emma se leva.
« J’ai trop chaud », dit-elle, et elle s’enveloppa dans une serviette avant de sortir. Elle se mit sous la douche froide et eut le souffle coupé pendant une seconde.
Une fois habillée, elle passa dans la cuisine, mit de l’eau à chauffer et contempla les arbres de la rue. Quelques ouvriers s’affairaient sur le toit de la villa d’en face et posaient de nouvelles tuiles. Il serait bientôt temps de ratisser les feuilles du jardin. S’était-elle donc enterrée là avec son talent, comme l’avait dit Margaret ? Si l’art n’était qu’un mot, peu importait alors ce qu’il y avait sous les feuilles orange et rousses. Le « concept d’œuvre » ? Elle songea à son cheval, là-bas, dans l’atelier. C’était avant tout un cheval qu’elle avait fait. Un cheval fait pour être regardé, pas pour être monté. Et qui n’était pas destiné à aller quelque part.
Elles s’assirent sur leur tabouret haut. Zoë avait l’air d’un enfant dans le peignoir de David. Emma versa le thé et s’efforça de rester neutre.
« Où l’as-tu rencontré ?
— Eh bien, il apparaît dans ma vidéo. » Zoë afficha un sourire timide.
« Ah... Il va donc falloir que j’attende pour en savoir davantage.
— Non, non, ça va. Mon projet traite de l’identité, ou — comment dire ? — du fait d’être prise entre... Ça a l’air débile quand j’essaie d’expliquer.
— Ça n’a pas l’air débile du tout.
— Et puis, ça s’imposait...
— Mais comment l’as-tu trouvé ?
— Un soir où j’étais en ville.
— Tu t’es approchée de lui et tu lui as dit : “Salut, tu veux participer à une vidéo sur l’identité ?” »
Zoë rougit et sourit.
« Plus ou moins.
— Je vais donc m’abstenir de te demander ce qu’il fait.
— Et je vais m’abstenir de noter ton soulagement quand je te dirai qu’il fait des études de médecine. Tiens, quelle heure est-il ? Il faut que je file. Merci pour le thé ! »
Elle fila à la salle de bains où elle avait laissé ses vêtements. Peu après, elles étaient sur le perron. Zoë pensa à se retourner et à faire un signe de la main avant de poursuivre en direction de la gare. Elle savait qu’Emma la suivait du regard. Depuis le déménagement de Zoë, Emma restait ainsi sur le perron tandis que Zoë se retournait et lui faisait un signe de la main. Cette habitude avait un côté obsessionnel, mais Emma ne parvenait pas à rentrer avant que Zoë ne disparaisse de sa vue.
Elle s’assit sur la plus haute marche et contempla les feuilles sur le goudron devant la grille. Elle distingua les différentes couleurs, cannelle, paprika, cumin, curry, safran. Les couleurs que l’on trouverait chez un marchand d’épices de Karachi. Elle songea à sa mère, au nombre de fois où Margaret, sur le seuil de la maison d’Ovington Gardens, l’avait regardée disparaître. Elle était alors aussi jeune que Zoë, avec si peu de choses à laisser derrière elle.
Margaret avait négligé de laisser ça derrière elle, le chagrin, la trahison. Toutes ces années, elle était restée au bord du trou laissé par le père d’Emma. Emma la revit au bord de la tombe, littéralement. Elles étaient côte à côte tandis que les fossoyeurs pelletaient de la terre sur le cercueil. Florence se tenait un pas derrière elles. Margaret écrasait la main d’Emma qu’elle refusait de lâcher après l’avoir saisie. Et cela avait continué, Margaret ne voulait pas la lâcher. Emma serait son réconfort puisqu’il n’y avait personne d’autre. Florence avait son Australien qui, peu après, l’avait emmenée avec lui à Adélaïde. Lorsque leur couple avait éclaté, elle admit que cela avait été davantage une fuite qu’un choix romantique. Florence avait compris qu’il lui fallait s’éloigner de sa mère le plus possible.
Emma lui rendit visite un mois après l’enterrement, et son copain ouvrit la porte. Elle reconnut le costume qu’il portait. Il était gêné par la situation. Margaret avait voulu donner les vêtements de leur père à l’Armée du salut, mais Florence les avait demandés. L’Australien avait la même taille et, ce jour-là, elle l’avait persuadé de faire le mannequin. Elle avait repassé une chemise de son père et trouvé une cravate. Emma le vit en train de la nouer devant le miroir, visiblement mal à l’aise. Lorsqu’il se retourna vers elles avec un sourire mal assuré, Florence l’observa en faisant des allées et venues devant lui. Comme un fauve en cage, songea Emma lorsque Florence bondit sur lui et se mit à lui donner des coups de poing au visage. Puis il lui saisit le poignet, il saignait de la lèvre. Elle passa le reste du week-end au lit. Emma revint le dimanche après-midi. Elle s’assit sur le bord du lit et caressa les cheveux de Florence qui lui tournait le dos.
« Quelle salope, quelle salope, quelle salope », murmura Florence. Elle se retourna, se mit sur le dos et contempla le plafond tout en tenant la main d’Emma.
« Qui ça ? » demanda Emma.
Florence ne répondit pas.
Emma repensa peut-être à cette scène quand, bien des années plus tard, elles se trouvaient dans le bureau, derrière une baie vitrée, chez le marchand de voitures d’occasion de Cambridge. Le frère rubicond d’Iris écouta Florence d’un air inexpressif et il laissa durer le silence quand elle finit par se taire. Il retourna l’enveloppe qu’elle lui avait tendue, avec le nom de leur père.
Iris avait été comme un fantôme, expliqua Florence. Pendant des années, elles n’avaient même pas su son nom et puis une de ses lettres avait refait surface. Il lui rendit l’enveloppe sans en sortir la lettre. Cela ne le regardait pas, dit-il finalement. Tout ça remontait à loin. Mais ne pouvait-il pas leur parler un peu de sa sœur ? Florence ne voulait pas lâcher le morceau. Les yeux gris et délavés du frère la fixaient, mais elle ne savait pas ce qu’ils voyaient tant ils étaient vides. Mais que pouvait-il raconter ? Elle était sa sœur. N’avait-il pas au moins une photo à leur montrer ? Encore une fois, silence. Il allait rentrer chez lui pour le déjeuner. Il leur accordait cinq minutes.
Elles montèrent avec lui dans sa voiture. Il s’arrêta devant une maison à un étage dans un quartier vert près de la rivière. Il n’y avait personne à la maison, mais sa femme lui avait préparé un plateau dans la cuisine. Avant de s’asseoir pour manger, il sortit un album photo. Emma jeta un coup d’œil sur ce large dos tourné pendant qu’elle était au salon avec Florence. Ce fut Florence qui tourna les pages en plastique du classeur à spirale, avec les instantanés jaunis. Iris était une brune banale, plus jolie adulte qu’enfant, et elle semblait avoir aimé la voile et les chiens. Elle avait de belles chevilles, fit remarquer Emma en pointant une photo sur la plage à Brighton. Était-ce là qu’ils s’étaient rencontrés ? Cela n’avait pas d’importance. Iris ne représentait plus rien.
« Je vais changer mon billet, déclara Florence alors qu’elles étaient à mi-chemin sur l’autoroute qui les ramenait à Londres. J’ai envie de rentrer chez moi. »
Emma la dévisagea et leurs regards se croisèrent un instant. Elle était presque certaine que Florence avait elle aussi buté sur cette expression, « chez moi ».
Quand Emma avait rencontré David et décidé de s’installer au Danemark, elle était allée voir Florence à Adélaïde. Pourtant, Margaret avait espéré qu’elles passeraient ensemble les derniers moments avant le déménagement d’Emma. Elle l’avait dit de ce ton doucement insinuant, qui sonnait toujours étouffant et fermé. Emma avait fait rire Florence en lui rapportant la réflexion de Margaret. Elle se sentait légère en faisant ainsi de leur mère un sujet de rire.
Elles prirent un vieux tramway avec des boiseries vernies jusqu’à Glenelg. Florence avait l’air tellement familière des lieux que l’on aurait cru qu’elle avait toujours vécu là. On était hors saison et il n’y avait presque personne entre les palmiers face à l’océan. Elles allèrent jusqu’au bout d’une jetée sur de hauts pilotis.
« La prochaine terre, c’est le pôle Sud », dit Florence avec un sourire.
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