Les Complémentaires
Chapitre 5
Le soleil perça les nuages tandis que David se préparait au seul rendez-vous de la journée. Des rais d’une lumière métallique partaient d’un même point comme sur un tableau baroque, où des anges volent alentour en agitant leurs draperies. Il ne manquait qu’un triangle avec un œil ou bien les signes hébreux pour HaShem, l’indicible, le moteur immobile de toute chose. Il n’avait jamais été croyant, cela n’avait même pas été une question. Pas même lorsqu’il était au lycée et guettait les discussions qui duraient toute la nuit au milieu des bouteilles de bière vides sur la table de cuisine. Il ne s’était jamais demandé ce qui se passerait à sa mort. Il ne doutait pas et s’était senti renforcé dans son opinion lorsqu’il avait jeté une pelletée de terre sur le cercueil de son père, consterné qu’ils ne se soient pas revus au cours des dernières années, et honteux des raisons de cet éloignement.
« David ? »
Il quitta le panorama des yeux et se retourna. Christel était sur le seuil. Elle sourit de sa distraction.
« Le rendez-vous de 15 heures est annulé. Ils viennent d’appeler, dit-elle.
— C’est vraiment à la dernière minute.
— Ils s’excusent vivement. Tu as l’air fatigué — et si tu partais un peu plus tôt ? Pardon, bien entendu, ça ne me regarde pas.
— Ça va, Christel. Tu as raison. »
Il sourit à nouveau. Ce n’était pas dans les habitudes de Christel de faire un commentaire et de lui dire qu’il avait l’air fatigué ou en forme. Elle resta plantée là une seconde avant de refermer la porte derrière elle. Le regard de David se posa sur la carte postale qui repro- duisait le tableau de Chagall envoyée par sa mère et qu’il avait laissée la veille sur son bureau. Un Juif qui volait dans le ciel entre les oiseaux et les étoiles. David avait envie de s’allonger sur la moquette et de disparaître au-dessus du Sund. Ce serait une belle manière de mourir, comme de se laisser emporter par le sommeil. Tellement fatigué que l’on ne se pose plus la question de l’éternité.
Il revit le couvercle du cercueil de son père, où les morceaux de terre se déployaient comme un feu d’artifice noir sur un ciel blanc. Adam Zalman était là-dedans, et il était mort. Il n’existait plus de description adéquate de son état. Nul mot n’était en mesure d’expliquer ce que montrait le mot « mort » sans pouvoir s’en approcher. La vie ne pouvait plus éclairer la vie. Il songea aux images de la Terre de son enfance, images prises d’Apollo 11 dans la nuit sans fin. Nul ne devrait voir la vie de l’extérieur.
Zoë s’était certainement demandé si elle devait dire à Nabeel que son père était juif. C’était déjà tendancieux de parler d’une omission. Ce n’était tout simplement pas une information importante pour elle et son père. Emma était sur une fausse piste quand elle croyait avoir mis au jour quelque chose de refoulé. La veille, à table, pendant quelques minutes interminables, David avait été étonné qu’elle soit sa femme. C’était cette façon dont elle insistait, le côté presque triomphant dans son regard quand elle avait informé Nabeel des pratiques religieuses de la famille. Ce désir lourdingue d’équilibrer les choses en lui demandant ensuite s’il allait à la prière du vendredi. Zoë avait lancé des regards noirs à Emma, et David avait souhaité faire un geste de tendresse vers sa fille. Il avait cherché son regard, mais n’était-ce pas pathétique ? Son besoin de lui faire sentir qu’il la comprenait ?
Il avait eu le sentiment de devoir prouver quelque chose lorsqu’il avait répondu aux remarques franches de Nabeel sur Israël. Sa réponse était apparue bien trop sérieuse. Israël ne représentait rien pour lui, alors pourquoi marquer sa position avec une telle intensité ? Comme si rien ne lui plaisait autant qu’une bonne vieille discussion sur le Moyen-Orient. À cause de l’empressement d’Emma, il s’était retrouvé pris dans un étau impossible. S’il ne répondait pas à Nabeel, il allait confirmer indirectement le soupçon qu’il était peut-être sioniste, mais comme il fit tout un numéro pour marquer sa distance avec l’État juif, cela avait passé pour une supplication.
Emma savait à quel point il était chatouilleux face aux tentatives hasardeuses ou agressives de lui faire endosser une position de sympathie à l’égard d’Israël. En revanche, elle n’avait pas compris que le problème n’était ni la réponse de Nabeel ni l’omission-oubli de Zoë. Elle en avait assez qu’il se mente à lui-même ; lui, il voyait et il entendait qu’elle avait trop bu. L’idée d’un petit copain venant de Karachi l’avait bien rendue nerveuse. La veille, à Londres, lorsqu’il l’avait eue au téléphone, elle lui avait demandé d’un ton tellement espiègle s’il était « en état de choc ». Peut-être avait-elle déjà commencé à siroter le vin rouge pendant qu’elle préparait ses canards.
David ne se souvenait pas d’avoir jamais eu honte d’elle. Mais il y avait eu cette occasion quand, sur un ton qui était presque celui de la raillerie, elle avait déclaré à Nabeel que le père de Zoë était juif. Comme si elle voulait tester sa volonté d’intégration et ses dispositions pluralistes. Ce n’était pas Emma. C’était une autre femme en face de lui avec le visage, les cheveux et la voix d’Emma. Il avait toujours été fier d’elle, fier de son talent et de son attitude froide et hautaine. À la longue, même les périodes pendant lesquelles elle se montrait renfermée n’avaient fait que renforcer son sentiment de triomphe. Elle avait choisi d’être avec lui et de le rester. Peu importait si elle le montrait au reste du monde d’une main affectueuse ou si elle le regardait comme s’il était transparent. Elle était à lui, il était à elle.
Il y a peu, un collègue lui avait demandé ce qui l’excitait encore chez Emma, et il avait répondu spontanément qu’elle était totalement dénuée de vulgarité. Il avait souri en voyant l’expression perplexe de son associé. Cela n’avait rien à voir avec le sexe ou la classe, avait-il expliqué, sans être sûr que cela soit vrai. Ni avec le goût. En revanche, ça, c’était vrai. Il était tout sauf fou de ses couleurs terreuses, de ses rayures et de son velours. Ce vernis, cette patine à la Ophélie et au Summer of Love, qu’elle continuait à cultiver même après avoir passé quarante ans. Emma était comme ça. Elle avait formé son désir à lui d’après un modèle dont il n’aurait même pas pu rêver. Au fond, il n’aurait pas su expliquer ce dont il raffolait chez elle. Du reste, pourquoi aurait-il fallu que la « folie » soit un paramètre du lien qui les unissait ?
Emma n’était pas vulgaire parce qu’elle ne prenait pas les choses à bras-le-corps pour essayer qu’elles tombent bien et juste, qu’elles fassent sens. Parce que, plutôt que de voir le monde en noir et blanc, elle le percevait dans toutes ses teintes et ses nuances sans fin. Parce qu’elle ne laissait pas sa volonté saisir avec trop d’impétuosité les objets de ses désirs, et parce qu’elle se taisait quand les autres bafouillaient sur tout. Parce que, avec son silence, elle ouvrait des espaces de liberté et des chemins de fuite dans le quotidien banal. Des clairières inattendues où apparaît parfois quelque chose de beau et de rare, comme les bêtes craintives et graciles qui surgissent entre les arbres, au crépuscule, pour boire à l’eau immobile. Mais, ça, il ne pouvait l’expliquer à un spécialiste des Mergers and Acquisitions, même lorsqu’ils étaient à moitié saouls au bar d’un hôtel après un dîner d’affaires fructueux. Oui, il était avocat lui aussi, mais il y avait une différence et cette différence s’appelait Emma.
« Je l’admire, dit David, et il espéra que, dans la lumière tamisée, on ne pouvait pas voir qu’il avait presque les larmes aux yeux.
— Et le cul, ça ne te tente pas ? demanda son associé en faisant un petit signe de tête pour que David prête attention à une jeune femme seule en minijupe, avec les cheveux hirsutes, au bout du bar.
— Désolé de te décevoir, répondit David, mais je n’ai jamais trompé Emma.
— Ce n’est pas de l’infidélité quand on paie. C’est comme d’aller chez le kiné — ou quelque chose dans ce genre. On trompe seulement quand on commence à ressentir quelque chose.
— Malheureusement, je n’ai jamais essayé de payer.
— Mon Dieu... “Malheureusement.” Es-tu toujours aussi convenable, David Fischer ? Toujours aussi poli ? »
Il y avait dans la phrase de son associé une accusation de défaut de solidarité masculine. David s’y retrouva. Au fil des ans, il s’était habitué à ce qu’on lui reproche de réprimer l’animal qui était en lui. Toute l’obscénité qui est vraie, parce que la vérité est moche, parce qu’elle éructe, parce qu’elle est mal élevée. Il envisagea la chose pendant que son associé lui parlait d’une étudiante qu’il fréquentait. Une petite salope qu’il prenait par tous les trous et qui ne demandait pas mieux.
« Elle a un de ces corps... Je ne te dis pas. Mais, dans sa tête, elle est franchement dégueulasse. C’est ça le secret, David. Les filles dégueulasses sont les meilleures au lit. Elles te montrent de la reconnaissance... »
Il y avait quelque chose de moyenâgeux dans la division de son univers privé en mensonge et vérité, saleté et propreté, sexe anal brutal dans une chambre d’étudiante et villa de banlieue avec des enfants en âge d’aller à l’école. La honte n’était pas ces heures du berger passées avec son amie, mais le désir d’être une ordure aussi grotesque tout en racontant cela avec goguenardise et le feu aux joues. La vulgarité se trouvait dans cette vie compartimentée et dans cette fine couche de haine de soi qui collait à son hypocrisie. Personne ne peut conserver la pureté de la jeunesse, sur la durée. Mais pourquoi cette trahison à l’égard du type sensible et délicat qu’il avait été jadis ? Quelle déception avait donc été si grande qu’il lui avait fallu se métamorphoser en sa caricature ? David ne parvenait pas à déterminer lequel d’entre eux était le plus bourgeois. Il y aurait déjà eu quelque chose de vulgaire à répondre de façon un peu trop évidente que ce n’était pas lui.
Sa gentillesse était-elle un mensonge ? Était-il donc convenable, et était-ce une mauvaise chose ? Avec Emma, la réponse n’avait pas d’importance parce qu’elle ne passait pas sa vie dans des contradictions tranchantes qui se renvoyaient sans cesse leur image. Pour David et Emma, la vie était devenue un registre cohérent de sentiments, d’idées, de mystères et de raison. Il avait été stupéfait lorsque, après le dîner, elle avait déclaré qu’elle n’aimait pas Nabeel parce qu’il était trop « lisse ». Quand Zoë et son copain avaient remonté l’allée du jardin, David s’était vu dans le jeune homme qui se hasardait à l’intérieur du monde de sa compagne.
David avait été choqué pour Nabeel et il s’était senti trahi quand Emma avait balancé son identité sur la table comme si c’était une difficulté qu’il avait cachée. Elle faisait passer pour masquée et honteuse sa décision ancienne de rompre avec une communauté qu’il n’avait pas choisie. Elle l’accusait même d’être responsable du fait qu’il ne voyait pas sa famille. C’était confus, et c’était vulgaire. Mais cela avait encore empiré, au lit, quand elle avait regretté et pris sa main, avec maladresse. Comme si elle l’invitait à chercher une compensation entre ses cuisses. Ce n’était pas Emma. Tout ça, c’était de l’ivresse, et c’était tellement bête.
Les gens ivres lui avaient toujours paru pitoyables, avec cette perte de contrôle combinée à l’illusion agressive d’avoir accès à la vérité, et les femmes ivres pouvaient être franchement moches. Des diseuses de bonne aventure bourrées, à la voix éraillée par le vin rouge et la rancune solide. Qu’avait-elle donc essayé de lui faire croire ? Qu’elle n’avait pu faire carrière à cause de lui ? Ne croyait-elle donc pas qu’il avait plus de respect pour elle que cela ? Et comment aurait-il pu lui prouver le contraire avec cette main ainsi glissée ?
Il n’imaginait pas qu’elle lui ait jamais reproché quoi que ce soit. Cela aurait été en dessous de sa dignité. Si elle lui avait jeté à la figure qu’elle avait été bloquée en tant qu’artiste parce qu’elle l’avait suivi au Danemark, il aurait pu se défendre. Il aurait dit que c’était son choix et que, contrairement à tant d’artistes, elle avait bénéfi- cié des conditions les meilleures puisqu’elle n’avait pas eu besoin de penser à l’argent. Mais elle n’avait rien dit et, par son silence, elle avait endossé la responsabilité de n’avoir pas réussi. Le silence était pire que toutes les récriminations, que sa pudeur résignée.
Elle était aussi douée que le jour où il l’avait rencontrée, et son talent avait quelque chose d’incorruptible. Elle ne cédait pas aux effets faciles. Mais avait-il étouffé quelque chose de ce dont il était tombé amoureux autrefois ? Ne l’avait-il pas vidée de l’originalité têtue de sa jeunesse en l’attirant dans une existence dénuée de toute pression extérieure ? Lui, il encaissait la pression quand elle venait, mais, en attendant, il avait atteint une aisance suffisante pour faire face à nombre de situations. Elle, elle n’avait qu’à aller dans sa bien jolie serre et à peindre d’une manière aussi bizarre qu’il lui chantait.
Au fil des ans, elle en était venue à peindre plus lentement, et d’une façon moins organisée. Comme ce cheval sur lequel elle travaillait en ce moment et qui ne serait jamais achevé. Si, à Londres, il lui avait dit qu’un jour elle peindrait des chevaux dans la banlieue chic de Copenhague...
David saisit la carte postale de sa mère et lut une fois encore son message bref qui lui demandait de l’appeler. Il contempla son écriture rampante et craintive. Il allait rapporter la carte chez lui et la mettre dans le tiroir où il gardait toutes les cartes et les lettres personnelles qu’il avait reçues depuis sa bar-mitsva. Enfant, il les avait rangées parce que sa mère lui avait dit de le faire, mais ce n’était pas à cause d’elle qu’il avait continué à tout conserver une fois arrivé à l’âge adulte. C’était un sentiment indéfinissable qui aurait ressemblé à la vénération si le mot ne lui avait pas tant répugné avec son cortège de sueurs froides et de regards vigilants. Comme si c’était un tuteur débordant de colère qui lui ordonnait de ne pas jeter ne serait-ce qu’une simple carte postale.
Il n’était pas du genre à se montrer sentimental le jour de son anniversaire, mais quelqu’un avait pensé à lui. Quelqu’un avait ôté le capuchon de son stylo et trouvé quelques mots gentils. Emma se moquait toujours gentiment de lui quand il ouvrait le tiroir pour y ajouter une carte de plus à sa collection. Elle, elle ne conservait rien de sa propre vie, et elle avait même jeté ses anciens journaux intimes des années avant Slade. Pour elle, le passé était un poids mort, et elle avait le culot de comparer le contenu de son « tiroir souvenir » avec ces rouleaux de la Torah usés que l’on enterre parce qu’il est interdit de les jeter. Mais où avait-elle appris ça ?
David posa la carte « Chagall » contre le cadre avec la photo d’Emma et de Zoë prise un jour d’été lors des dernières vacances qu’ils avaient passées ensemble. Cela avait été Emma et non Naomi, et les ans s’étaient écoulés. Sa mère avait parlé à Mme Katznelson un samedi après le service. Naomi avait le cancer, elle allait peut-être mourir. Bientôt, peut-être, dans un an ou deux, et non à un moment indéterminé de sa vieillesse avancée. Elle mourrait sans enfant et ne laisserait même pas un époux éploré. Une fois ses parents et son frère disparus, il ne resterait personne pour se souvenir d’elle. David avait conservé ses lettres, même les déclarations d’amour implorantes qu’il avait reçues à Londres, mais le contenu du tiroir disparaîtrait avec lui. Il ne comptait pas sur Zoë pour faire l’archiviste de son père décédé, et ce n’était pas nécessaire non plus. Les archives, c’était elle, ses souvenirs de ses parents, de son enfance, de leurs vacances. Comme celles en Ombrie où, un matin, il les avait photographiées au petit déjeuner, bronzées et souriantes devant un mur délabré.
Ainsi, il avait vécu comme si Naomi était déjà morte. Il n’avait eu aucun contact avec elle depuis Londres, et elle aurait tout aussi bien pu avoir disparu. En réalité, cela n’aurait rien changé pour lui, pourtant il sut immédiatement que son monde aurait été différent si elle n’avait plus été en vie. Ce n’était pas parce qu’il avait imaginé qu’ils se reverraient, sauf à se croiser dans la rue, par hasard. Ce n’était même pas la perte de retrouvailles hypothétiques qui faisait la différence. Il l’avait connue, c’était aussi simple que ça. Il y avait des lettres d’elle dans son tiroir, cela suffisait. Et cela faisait une sacrée différence si l’expéditrice était encore de ce monde.
Comme la veille, il consulta le site personnel de Naomi. Il contempla le portrait à côté de la description des services qu’elle offrait, listée avec des cases cochées, de la thérapie de couple au stress en passant par le travail de deuil, l’aide pour cesser de fumer et le coaching personnel. Elle regardait droit l’objectif de ses yeux sombres et, aujourd’hui, c’était comme si elle savait qu’il surfait sur le Net pour la deuxième fois afin de croiser son regard. Serait-elle contente qu’il appelle ou préférerait-elle être laissée en paix ? Était-ce Mme Katznelson qui avait transmis un message de Naomi ou était-ce sa mère à lui qui avait eu l’idée qu’il lui fallait absolument prendre contact avec elle et raviver les vieilles blessures ?
Les yeux de Naomi souriaient de concert avec les dents blanches dans son visage au teint de miel. Ils étaient pleins de vie et, bientôt peut-être, montreraient aussi sa mort. L’insistance de sa mère était exagérée. Elle n’avait pas compris qu’il risquait de faire plus de mal que de bien. Il dut mettre ses lunettes de lecture pour déchiffrer le numéro de téléphone en bas de la page, en dessous de l’adresse du cabinet. Il se vit lui-même, penché en avant avec les lunettes sur le nez. Jadis, il avait été le jeune maître viril du corps provocant de Naomi. Et là, il se retrouvait comme un vulgaire vieux hibou, incapable de voir la différence entre un « 1 » et un « 7 ». Il était sur le point de raccrocher, mais on décrocha immédiatement.
« Cabinet de psychologie, Naomi à l’appareil. »
La voix était la même, un peu plus cassante peut-être, mais aussi énergique, prête à accueillir l’inconnu au bout du fil avec confiance et compétence. Il fut étonné qu’elle ne donne pas son nom de famille. Elle sentait bien qu’elle pouvait se permettre cette absence de formalités parce qu’elle s’annonçait par sa fonction, mais les « cabinets de psychologie » n’étaient-ils pas légion ?
« Allô ? »
Toujours aussi accueillante et patiente, peut-être parce qu’elle avait l’habitude d’être appelée par les sinistrés de l’existence.
« C’est David. David Fischer. »
Il avait la bouche sèche. Cela ne lui était pas arrivé depuis sa première plaidoirie.
Mais ce fut elle qui hésita avant de répondre.
« C’est toi, David ? Cela fait longtemps. » Elle n’avait pas l’air d’une femme marquée par la maladie qui se prépare à contempler la fin en face. « Que puis-je faire pour toi ? » Il n’était pas préparé à sa question et ne sut que répondre. « Il faut que tu m’excuses, mais j’attends un appel dans deux minutes, poursuivit-elle d’un ton empathique. Si tu en as besoin, je peux t’adresser à un de mes collègues. Je ne prends personne que je connais. C’est une sorte de politique, je ne sais pas si tu comprends.
— Je voulais savoir comment tu allais, finit-il par dire. Ma mère m’a dit que tu étais malade.
— Ah... » Elle se tut une seconde. « Il faut vraiment que tu m’excuses, David, mais il faut que j’y aille.
— Non, c’est moi qui m’excuse. Je n’aurais pas dû appeler.
— C’est gentil à toi d’avoir appelé, David. Vraiment.
— Un autre jour, peut-être. On pourrait se voir dans un café.
— Je pars demain, et je ne sais vraiment pas quand je vais rentrer.
— Où vas-tu ?
— En Israël. Ma cousine habite à Beersheba.
— Alors, bon voyage.
— J’ai un patient qui s’est décommandé dans une demi-heure. Mais tu es certainement très pris.
— À 16 heures ?
— Tu peux venir ? »
Elle avait l’air contente. Au moins, il lui avait fait plai- sir en acceptant de venir au cabinet à la place d’un patient qui s’était décommandé. Il raccrocha et contem- pla l’Øresund entre les immeubles de bureaux et d’appartements de luxe. Il avait recommencé à pleuvoir. Il avait un rendez-vous chez Naomi Katznelson. Qu’allait-il lui dire ? Pardon de t’avoir brisé le cœur. J’espère que tu ne vas pas mourir.
Il réussit à être trempé rien qu’en parcourant la courte distance qui le séparait de la voiture. Il ôta sa veste et la posa avec soin sur le siège à côté avant de démarrer et de sortir de sa place de parking. C’était son attitude soignée et tellement correcte qui avait provoqué Naomi. Les plis de son pantalon à une époque où les garçons portaient encore des chemises de bûcheron. Elle le séduisit lors d’une fête chez une fille qui était dans une classe du même niveau que la sienne, ils ne s’étaient jamais rencontrés. Naomi avait une robe au décolleté profond et ne portait pas de soutien-gorge, mais il refusa de se laisser impressionner par cette vue. Ils discutèrent d’Israël près d’une fenêtre, il exprima sa compréhension pour Yasser Arafat, elle réagit en le tirant sur la piste de danse.
Il y avait aussi quelque chose d’ironique, à l’époque, à danser serrés l’un contre l’autre sur Love Me Tender. David fit tout son possible pour conserver son air détaché tandis qu’elle n’hésitait pas à lui mettre la main aux fesses. Peu après, ils se livraient à un corps-à-corps dans la chambre des parents et il ne parvint pas à distinguer le désir qu’il éprouvait pour elle de son agacement. La gaieté dans l’ouverture et l’indépendance de Naomi le mit presque en colère. C’était comme si elle triomphait d’être parvenue à faire ressortir le sauvage chez le pisse-froid qui citait Theodor Herzl, comme si ses seins n’étaient pas au garde-à-vous dans le décolleté de sa robe.
Cela devint leur rituel. La violence de son désir à lui ressemblait à une tentative de la punir pour son postulat stupide du pouvoir de la sensualité sur l’intellect. Or cela la renforçait dans son image d’ange sexuel libérateur. Le corps de Naomi était un piège, et plus il la prenait bru- talement, mieux c’était. Ainsi commencèrent leurs jeux de domination et de soumission. Durant le week-end, la chambre de David était un nid d’amour tout en désordre et chamboulé qu’ils abandonnaient seulement pour aller manger. Il allait même jusqu’à respecter le sabbat chez ses parents parce qu’elle mangeait avec eux.
Il se souvenait de la première fois où Naomi avait été à leur table, le vendredi soir. Sa mère pâle et triste reprenait vie en compagnie de Naomi. Tandis que Dora allumait les bougies et se couvrait les yeux de la main, Naomi ressemblait à la fille de la maison, bien élevée. David rougit en songeant qu’elle n’avait pas de culotte. Sa mère bredouilla la prière, parce qu’elle venait juste de la rapprendre. Baruch ata Adonai eloheinu, melekh ha’olam... Naomi lui jeta un coup d’œil et soutint son regard. Ne mens pas, David, lui disaient ses yeux marron, ne te mens pas. Tu débordes d’envies, et tu es juif !
Il laissa la voiture dans un parking, trouva un para- pluie dans le coffre et remonta Strøget. Cela faisait des mois qu’il ne s’était pas promené en ville, et il se sentit presque comme un touriste. Il y avait des boutiques qu’il n’avait jamais vues, et elles n’étaient peut-être même pas récentes. Quand il n’était pas en déplacement, il passait la semaine à faire les allers et retours entre Hellerup et le port. Il lui fallait se rappeler d’acheter un bouquet de fleurs avant d’aller à Kødbyen. Il n’y avait plus beaucoup de gens qui apportaient des fleurs. Cela ferait plaisir à Zoë, ou bien était-ce trop bourgeois ?
Zoë ne savait rien sur Naomi. Elle ne lui demandait jamais rien sur ce qu’était sa vie avant qu’il ne rencontre Emma. C’était un trait puéril persistant. Elle ne voyait pas le trou monumental dans ce qu’elle savait de lui, entre le moment où il était devenu adulte et celui où elle était née. Peut-être refusait-elle d’admettre qu’un concours de circonstances légèrement différent l’aurait empêchée de venir au monde. Il aurait pu rester avec Naomi, ils auraient pu avoir des enfants. À un moment, cela avait été plus probable que de le voir la quitter et tomber amoureux d’une apprentie artiste anglaise. Sous son parapluie, au milieu des passants, David parvint presque à se représenter les enfants qu’il aurait eus avec Naomi.
Le cabinet de Naomi se trouvait dans une petite rue proche de Strøget, la porte de l’immeuble n’était pas fermée à clef. En montant l’escalier, il se demanda à nouveau si c’était une bonne idée de se pointer ainsi. Elle n’avait pas pu se dérober quand il avait appelé à l’improviste, une voix du passé. Mais à quoi cela allait-il servir ? Il entra dans une salle d’attente avec un sol en fibres de coco, un caoutchouc et quelques sièges recouverts d’un tissu bleu cobalt. Sur une table basse, il y avait des magazines froissés, empilés de façon décalée, afin que l’on voie le titre de chaque numéro. Il n’y avait personne. Cela aurait pu être la salle d’attente d’un kinésithérapeute ou d’un dentiste. Au mur, des cadres passe-partout avec des reproductions de tableaux gentils aux couleurs chaudes.
Une porte fut ouverte et refermée, un homme en blouson vint vers lui en empruntant un long couloir. Un homme banal. Il fit un signe de tête à David et sortit. Peut-être sortait-il d’une consultation avec Naomi. Peut-être avait-il envie de cesser de fumer, peut-être avait-on abusé de lui quand il était enfant. Le silence revint et David eut la certitude que le cabinet ne comptait qu’un seul psychologue cet après-midi, Naomi. Là, elle rédigeait un compte rendu après son entretien avec l’homme au blouson, bien consciente que David attendait. Elle avait dû entendre la sonnette quand il avait ouvert et refermé la porte du cabinet. Peut-être était-elle en train de regarder par la fenêtre afin de retarder leurs retrouvailles. Elle aurait pu s’en tenir au fait qu’elle partait à Beersheba et qu’elle n’avait pas le temps de le voir. Peut-être le regrettait-elle.
Soudain, elle était là, dans la salle d’attente. Il ne l’avait pas entendue venir.
« Je t’ai fait peur ? » Elle sourit. Ses cheveux étaient plus courts et plus gris que sur la photo de son site Internet. Vingt-cinq ans plus tard, le sourire était le même.
« Pas du tout. » Il sourit également et hésita un instant avant de l’embrasser sur les joues.
« Alors te voilà », dit-elle en l’observant un moment. Il était impressionné qu’elle se tienne ainsi, bien droite, sans avoir l’air d’être gênée ou de se forcer.
« Oui, c’est bien moi. » Une phrase bizarre. Il avait failli dire que cela faisait longtemps mais s’était retenu, parce que cela aurait déjà été une manière d’aborder les raisons du pourquoi.
« Tu sembles fatigué, mais il est vrai que nous avons vieilli également, dit-elle. Alors, comment la vie t’a-t-elle traité ?
— Bien, et toi ? »
Elle haussa rapidement les épaules et, l’espace d’un instant, elle retrouva l’air de ses vingt ans.
« Viens, dit-elle en le précédant dans le couloir. Je suis la seule au cabinet aujourd’hui. »
Elle ouvrit une porte et le fit entrer en premier. Un bureau ordinaire, assez petit, avec une table de travail près de la fenêtre, une table basse et deux sièges. Là encore, les sièges étaient recouverts de ce tissu bleu méditerranéen, comme une note d’espoir estivale, malgré tout. Aux murs, les reproductions habituelles, les mélancoliques anorexiques de Modigliani et la chambre atteinte de mal de mer de Van Gogh. En outre, une étagère avec des ouvrages de référence en anglais et en danois, et une boîte de Kleenex, en cas de besoin.
« C’est joli, ici », dit-il, et il le pensait.
Ils s’assirent face à face comme ils l’auraient fait s’il était venu pour parler de ses problèmes, de son enfance ou d’un rêve sur lequel ils se seraient penchés tous les deux en s’appuyant sur tous les manuels qu’ils avaient derrière eux.
« C’est gentil de ta part d’avoir appelé », dit-elle en croisant son regard. Ce n’était pas une technique à laquelle elle s’était entraînée. Elle avait toujours regardé les autres dans les yeux, sans ciller, mais il était peut-être un des seuls à savoir qu’elle était née pour le contact immédiat. « Cela signifie beaucoup pour moi », poursuivit-elle. Son regard ne faisait pas l’effet d’une confrontation, c’était une aide. Pour quoi ? Il l’ignorait.
« Je ne savais pas si je devais t’appeler ou non.
— Je comprends très bien.
— Si ma mère ne m’en avait pas parlé, je n’aurais pas su que tu...
— Que je suis malade ?
— Oui.
— Et si je n’avais pas un cancer, nous ne serions pas là non plus, c’est ça ? Ne t’inquiète pas, je n’ai pas d’amertume avec ça. Cela m’a fait beaucoup de peine, mais je ne ressens plus ces sentiments-là, même si je sais qu’ils sont là. » Elle sourit, comme si elle lisait sur son visage quelque chose dont il n’avait pas conscience. « Tout est là, David, mais c’est rangé et mis à sa place. Je suis heureuse de te voir.
— Tu as été mariée ?
— J’ai été mariée et j’ai divorcé. Je n’ai pas eu tellement de chance avec ça, mais j’ai beaucoup d’amis. Ma vie a été meilleure que celle de bien des gens. Et toi ? Tu es heureux ?
— Oui, je crois.
— Ce n’est pas quelque chose que l’on croit. Tu es heureux, David. Tu as l’air d’un homme heureux, et je sais de quoi je parle. Le bonheur et le malheur, c’est mon métier.
— Et comment vont tes parents ?
— Ma mère va bien. Hypocondriaque, comme toujours — tu sais. Mon père est mort il y a seize ans. Cancer des poumons. Il avait fumé ses vingt clopes par jour depuis le moment où l’on avait pu avoir des vraies cigarettes après la guerre. Il n’avait pour ainsi dire jamais cessé de fêter ça. Quand il a su qu’il n’y avait plus rien à faire, il s’est levé au milieu de la nuit. C’était en plein hiver et, comme ils faisaient chambre à part, ma mère a découvert seulement au matin qu’il avait dormi sans la couette avec les fenêtres ouvertes. Il a attrapé une pneumonie et il est mort. Il ne voulait pas crever lentement. C’est ce qu’il m’a murmuré, un jour. Il ne voulait pas être un fardeau pour nous, le moins possible. Je pense qu’il imaginait pouvoir également réduire notre chagrin. »
Elle détourna son regard pour la première fois. Ils restèrent un moment à contempler la façade de l’immeuble en face, les câbles dans les airs, un lampadaire. La pluie avait cessé. Il faisait nuit derrière les vitres. On aurait dit que le soir attendait dehors que quelqu’un ouvre les crochets d’une fenêtre et le laisse entrer.
« Tu as une fille ? demanda-t-elle. Elle s’appelle Zoë, n’est-ce pas ? Je parle parfois à ta maman. Elle ne te l’a pas dit ? Elle m’a soutenue, à l’époque. Nous sommes un peu devenues des amies. Cela me fait de la peine pour toi que tu n’aies pas réussi à te réconcilier avec ton père. Tu préférerais ne pas en parler ?
— Oui.
— Ça te gêne que je le fasse?
— Non.
— Ce n’est pas parce que j’ai quelque chose de particulier à en dire. Il était gentil avec moi. Oui, il était gentil. Tu ne l’as jamais compris, mais tu n’en avais pas besoin non plus. Il faisait le nécessaire d’une manière tellement tranquille, et je ne dis pas ça pour t’embêter, David. Tu me crois ?
— Oui.
— Il me donnait des coups de main, de temps en temps. Une fois, il a traversé toute la ville en bus parce que je n’arrivais pas à mettre du liquide dans le réservoir du lave-glace de ma voiture. Il m’a aidée quand j’ai divorcé. J’ai pris un nouvel appartement et il est venu faire la peinture. C’était touchant, il avait soixante-dix ans. Il se donnait tant de mal avec son ruban de masquage et ses gros pinceaux. Je lui préparais à manger, et il me parlait de son enfance à Vilnius. Avant la guerre, Vilnius passait pour être la Jérusalem de l’Europe de l’Est. Tu le savais ?
— Non.
— Il ne t’a jamais parlé de son enfance ?
— Non, jamais. »
David regarda dans la rue. On aurait dit qu’une fraction de l’obscurité avait réussi à se glisser par les défauts d’étanchéité des fenêtres. L’air était devenu une ombre encore plus bleue. On entendait vaguement le flot de passants dans Strøget, comme quelque chose qui bout sur la plus petite flamme de la gazinière. En même temps, il entendait les voix des gens qui passaient en bas, des bouts de conversation, ou les sonnettes de vélo qui résonnaient entre les murs. Lorsqu’il regarda à nouveau Naomi, elle avait les larmes aux yeux. Elle prit un Kleenex.
« Je n’aurais pas cru en avoir besoin moi-même un jour, dit-elle en s’essuyant les joues.
— Cela fait combien de temps que tu es malade, Naomi ?
— On ne sait pas. Assez longtemps. » Elle se moucha et froissa le mouchoir en papier dans le creux de sa main.
« Est-ce que l’on peut faire quelque chose ?
— Oui, oui. On peut m’enlever les seins, me faire une chimio et des rayons. On veut me faire la totale. Mais maintenant je vais chez ma cousine à Beersheba, pour qu’ils prennent un peu le soleil une dernière fois. Et on verra...
— Que veux-tu dire ?
— Je ne sais pas. »
Elle le dévisagea, et le visage de Naomi se décomposa sous ses yeux, comme morcelé. Puis il se reforma autour du noir terrible de sa bouche ouverte. Elle pleura quelques secondes sans un bruit, puis elle se ressaisit et retrouva son calme.
« J’ai terriblement peur de mourir, David. Cela me prend comme ça, par vagues. J’ai peur d’être réveillée quand ça arrivera. C’est comme d’être poussée vers un précipice. Tu comprends ? Non, comment pourrais-tu comprendre. »
Il se pencha en avant et lui tendit la main. Elle la regarda de travers, comme si c’était un chien ou un chat qui s’approchait pour la renifler.
« Laisse tomber, David. Tu es gentil, mais laisse tomber. Vraiment, laisse tomber.
— Cela me fait terriblement de peine, Naomi.
— Oui. Il faut que tu m’excuses.
— Tu n’as pas à t’excuser.
— Je sais. Je le sais bien. Tu es gentil, David. C’est gentil à toi d’être venu.
— Tu veux que je m’en aille ?
— Non, reste encore un peu. »
Il avait parcouru la moitié de la petite rue quand il se rendit compte qu’il avait oublié son parapluie dans la salle d’attente. Il n’y retourna pas. Naomi ne saurait pas s’il s’agissait du sien ou de celui d’un de ses patients. D’ailleurs, disait-on « patients » ou « clients » ? Lorsqu’il tourna au coin et rejoignit Strøget, il sentit un tremblement dans la poitrine, tremblement qui se propagea jusqu’à sa mâchoire et aux coins des lèvres, comme si la pesanteur avait été soudain multipliée par cent et l’aspirait, hors d’haleine, vers les pavés constellés de chewing-gums écrasés. Il s’arrêta devant une vitrine afin de se cacher. Il s’essuya les yeux avec les paumes de ses mains et se fit un écran avec elles, comme s’il était absorbé par l’observation des téléphones portables exposés derrière sa silhouette transparente dans la vitre. La crise de larmes dura moins de trente secondes, puis il continua avec les yeux rouges et une respiration toujours oppressée mais calme.
Il avait été rongé par la culpabilité quand, il y avait une éternité de cela, il était à Liverpool Street Station et avait fait monter Naomi dans le train pour Harwich. Dans la rue, à nouveau seul, il s’était senti soulagé et libre. Elle avait dû consacrer des soirées entières à ses lettres suivantes, rédigées de son écriture claire et d’une légèreté féminine, ornées de citations de John Lennon. Il les avait à peine lues jusqu’au bout et, deux mois plus tard, il n’en recevait plus. Il avait pris cela comme un démenti de la certitude théâtrale de Naomi, qui voulait qu’il soit le seul homme au monde. Le temps avait triomphé en se contentant de passer. Il était un type qu’elle avait connu, et le monde était ouvert pour eux deux.
Le vent s’était levé et les nuages s’étaient dispersés en restes filandreux. Le ciel au-dessus de Strøget avait à peu près la même couleur que le tissu bleu des sièges dans la salle d’attente du cabinet. Le soleil qu’il avait dans le dos éblouissait les passants qu’il croisait, et il songea alors aux nombreux après-midi où il avait emprunté Shaftesbury Avenue avec le soleil dans les yeux. Pendant un instant, il revit le jeune homme qu’il avait été, maigre, les cheveux bouclés, avec une veste trop courte, comme si on la lui avait achetée avant qu’il n’ait fini de grandir. Une seconde, il fut une de ces silhouettes entre deux âges qui venaient à sa rencontre, chargées d’inconnu. Il aurait volontiers montré au jeune homme d’autrefois les pho- tos qu’il avait prises d’Emma et de Zoë, secondes conservées qui, tels des tessons de poterie isolés, sont tout ce que le temps a laissé en passant.
Parce que Emma et lui étaient toujours mariés après tant d’années, le temps passé ne laissait pas un sentiment de tristesse. On ne leur demandait pas de reconstruire un ensemble perdu à partir de quelques fragments épars, ils faisaient un avec ce tout, et il ne cessait de croître. Les photos de Zoë enfant lui donnaient plus d’espoir que de nostalgie, car un monde de possibles était à ses pieds. Cet après-midi, elle les attendait à son premier vernissage, fière derrière son désenchantement de jeunesse. Si elle n’avait pas trouvé cela gênant, il aurait dû emporter sa caméra vidéo. Il aurait ainsi pu poursuivre le film commencé lorsqu’il avait capturé Zoë, encore bébé, dont la tête tremblait alors qu’elle cherchait le sein d’Emma.
Il ne savait pas de combien d’heures de vidéo il disposait, sous différents formats, à mesure que son matériel devenait de plus en plus sophistiqué. Peut-être plusieurs semaines de films, où Zoë faisait ses premiers pas, où elle construisait son premier château de sable, où elle apprenait à faire du patin à roulettes et où elle grimpait dans le prunier devant l’atelier d’Emma. Il avait cessé de se reprocher de n’avoir pas édité son épopée en vidéo, et il n’écoutait plus les taquineries d’Emma. Après le départ de Zoë, ils avaient passé un soir, une fois, à regarder les vieilles cassettes. Ils n’étaient même pas arrivés au troisième anniversaire de Zoë quand Emma avait déclaré qu’elle était fatiguée. Elle était montée se coucher, David avait rangé ses films et il s’était mis à traiter sa déception avec un verre de vin rouge.
Derrière le petit sentiment d’injustice qui pointait en réaction au manque d’intérêt d’Emma, il était presque certain de la comprendre. Il ne ressortit jamais les films. En réalité, il ne les avait pas pris pour les visionner. Peut-être que, un jour, Zoë montrerait à ses petits-enfants à lui les cassettes de sa jeunesse. Pour lui, il suffisait qu’elles existent. Parce que leur vie en tant que famille continuait de manière indéfinie, leur jeunesse et l’enfance de Zoë demeuraient également. Le passé et le présent formaient un continuum, la vie rejaillissait sur le temps révolu. Ce qui était oublié vivait en eux, et ils constituaient tout ce temps, ils l’étaient — ensemble.
Naomi avait été un nom et un visage de sa préhistoire à lui. Il l’avait écartée de sa vie afin de faire de la place pour que l’histoire à venir puisse arriver. Rétrospectivement, sa froideur et sa dureté avec elle faisaient sens, mais sur Strøget, après la dernière averse de la journée, ce sens était à nouveau diffus. Ils ne se reverraient sans doute jamais. Emma ne savait pas grand-chose de son passé et il était certain qu’il ne lui dirait pas qu’il avait revu Naomi. Naomi allait se rendre à Beersheba, elle s’allongerait sur une chaise longue au bord du désert et elle le contemplerait derrière ses lunettes de soleil. Il le saurait, il le sentirait à distance. Elle était un regard en lui, un regard qui observait tout ce qu’il avait obtenu en faisant place nette, en se débarrassant d’elle. Et que voyait-elle ? Deux personnes du même âge qui s’approchaient de la cinquantaine à toute allure. Une belle maison, une adresse recherchée. Un mariage qui tenait quand tout le monde divorçait. Une vie réussie dont les mouvements étaient répétés, confiants que leurs forces et leurs orientations leur permettaient de franchir tous les obstacles, tous les moments inexplicables de distance.
David imagina Naomi à Beersheba. Il n’était pas allé en Israël, mais il la voyait tout à fait nettement, son immobilité, sa poitrine sous le soleil du Néguev. Son père avait repeint l’appartement de Naomi quand elle avait divorcé, il lui avait parlé de son enfance à Vilnius. Il n’était plus désormais que restes décomposés d’un être humain, parcouru par les vers de terre et les taupes. À sa mort, David avait pensé que tout le monde avait avancé d’une place, son père était passé dans la nuit, et lui avait pris la place de son père. À ce moment-là, il était déjà père lui-même depuis longtemps, mais pour la première fois il avait senti qu’il était aux commandes. Personne d’autre ne menait sa barque. Adam Zalman avait été un imbécile irresponsable et criblé de dettes, mais tant qu’il était vivant on aurait au moins pu encore lui reprocher de manquer de responsabilité et de probité. Tous les reproches étaient désormais futiles. Vilnius, Beersheba. Le monde était terriblement ouvert, et il fallait être attentif à mettre un pied devant l’autre.
Des fleurs, songea-t-il. Des fleurs pour Zoë. Il fallait qu’elle reçoive un bouquet de son père. Il allait les acheter à Bremerholm, puis récupérer sa voiture. Alors qu’il continuait d’avancer dans la foule, il se rappela ce dont il avait rêvé au matin, juste avant de se réveiller. Le rêve avait seulement laissé une empreinte friable dans sa mémoire, comme un pas à moitié illisible dans le sable mouillé. C’était juste une impression, il n’était nulle part, allongé sur le ventre, bras et jambes écartés, sur une sphère qui grossissait sous lui. Il grandissait également dans toutes les directions, toujours plus éloigné du centre. Il avait peur — non, il était certain de rompre bientôt et il se réveillait déjà, c’était fini, la boule n’était qu’une tache bleue dans l’oubli. La Terre vue de l’espace ?
Beaucoup de monde était déjà arrivé quand il descendit de sa voiture devant un bâtiment industriel de Kødbyen. La galerie se trouvait à l’étage et il vit des invités du vernissage se croiser derrière les grandes vitres. La voiture d’Emma était garée non loin de la sienne. Qu’allait-il lui dire ? Cela aiderait s’ils n’étaient pas seuls. Quelques invités s’étaient regroupés en bas pour fumer. Il reconnut une fille qu’il avait vue chez Zoë, elles avaient la même coiffure, une coupe de garçon, avec les cheveux en pétard du réveil. Elle ne portait pas de manteau, elle trottait, jambes et bras serrés, comme si elle pouvait éviter le froid en prenant moins de place. Il lui sourit, elle ne le reconnut pas.
Une fois monté l’escalier et parvenu dans la pièce haute de plafond, il n’aperçut ni Zoë ni Emma. Les invités avaient une bonne vingtaine d’années ou à peine la trentaine, ils étaient vêtus de la même manière, de fringues dépareillées venant de boutiques d’occasion, une jet-set de loqueteux. Ils semblaient tous se connaître et aucun ne lui prêta attention. Il aurait tout aussi bien pu être invisible, mais il était là uniquement parce que c’était sa fille qui exposait. Il se trouvait dans une zone fermée où il ne connaissait pas les codes, à peu près comme si un patricien romain s’était égaré dans les catacombes et était tombé sur une assemblée de premiers chrétiens. Catacombes ou Kødbyen, la différence était insignifiante, et l’atmosphère de différence secrète aurait sans doute été reconnaissable pour un bourgeois en toge.
Personne ne paraissait se soucier de l’exposition de Zoë qui consistait en quatre énormes écrans montés sur un mur tout en longueur. Les images vidéo avaient été prises dans la même pièce neutre et blanche. On voyait un jeune homme et une jeune femme, nus tous les deux. Ils étaient allongés sur le sol et roulaient vers la caméra, les bras et les jambes serrés. En s’approchant, David reconnut Nabeel et Zoë. Nabeel se trouvait sur une longue bande de tissu vert dans laquelle il s’enroulait doucement avant de s’en défaire, en roulant aussi. Au début et à la fin du déplacement, on entrapercevait ses organes génitaux qui effectuaient un mouvement de rotation chaque fois qu’il sortait de son cocon vert. Sur l’écran voisin, il y avait Zoë qui s’enroulait dans une bande d’étoffe similaire, mais rouge cette fois. Et sur les images de Zoë on apercevait aussi ses seins et son sexe à la fin de chaque roulade.
Ils gardaient le même rythme et, au début de la prise de vues, ils avaient certainement bougé de manière synchrone, mais ils avaient perdu la cadence en cours de route. David ne doutait pas que le déshabillage était l’un des propos du film, une forme de suspense dans une action sinon passablement ennuyeuse. Mais il ne resta pas là pour voir sa fille et son petit ami se dénuder une fois de plus, ni pour découvrir s’ils se rattrapaient et retrouvaient le même rythme. Sur l’écran suivant, on voyait Zoë, toujours nue, en train de verser de la peinture rouge sur Nabeel allongé, puis il s’enroulait dans une bande de tissu blanc et, naturellement, quand il se déroulait, le tissu portait des traces quasi sanguinolentes du contact avec son corps enduit de peinture. Sur le dernier écran, c’était au tour de Nabeel de verser de la peinture verte sur Zoë, puis elle s’enroulait dans sa bande de tissu, et son empreinte verte se matérialisait sur le coton blanc.
Elle avait réussi à convaincre son nouveau copain de faire ça avec elle. David fut impressionné par l’audace de sa fille, mais comme cela était puéril et, au fond, choquant. Non pas l’élément de nudité, mais les minauderies qui l’accompagnaient, enveloppées dans les allusions vertes et rouges des bandes de tissu. Il y avait un côté à la fois gentil et assez cruel à ce que Zoë et Nabeel s’as- pergent mutuellement avec leurs couleurs nationales respectives, mais à quoi cela rimait-il ? À quoi bon ? Était-ce juste la gêne pudique d’un père qui le fit se détourner des écrans avec le sentiment qu’il y avait quelque chose d’affecté et de spécieux dans l’entreprise ? Zoë avait-elle choisi un Pakistanais comme copain parce qu’il tombait bien pour son projet, ou était-elle tombée amoureuse de lui alors qu’ils s’enduisaient de peinture ?
Quand David tourna le dos aux écrans, il aperçut Emma et Zoë. Elles étaient dans le coin le plus reculé de la pièce et discutaient avec un homme chauve et une femme qui semblaient avoir la trentaine. La femme avait les cheveux hirsutes et des lunettes à la monture volumineuse, très masculine sur un visage féminin, mais qui, dans ce milieu particulier, collait sans doute à l’esprit du temps. L’homme se pencha afin de regarder une photo sur le téléphone de Zoë. Celle-ci, une fois n’était pas coutume, avait belle allure dans la robe qu’elle avait choisie, et elle avait trouvé un rouge à lèvres assorti. Sa fille avait décidé d’être femme pour l’occasion au lieu d’être l’habituelle gamine qui a poussé trop vite. Emma s’était fait un chignon sur la nuque, ce qui faisait ressortir ses pommettes. D’habitude, elle laissait ses cheveux tomber librement. Elle lui manquait. Au même instant, il se rendit compte qu’il avait oublié le bouquet de fleurs dans sa voiture. Zoë était très occupée à expliquer quelque chose à la femme aux lunettes de femme d’affaires. Il ne savait pas si Emma l’avait vu.
Lorsqu’il sortit du bâtiment, il vit Nabeel un peu à l’écart du groupe des fumeurs, en train de parler à un Pakistanais voûté, au front dégagé et aux cheveux gris. Nabeel faisait une tête de plus, mais les traits étaient les mêmes, l’arête du nez proéminent, le menton carré et rasé de frais. Leur façon de se comporter ne laissait pas de place au doute non plus, familière et animée à la fois, l’homme grisonnant avec un index menaçant pointé sur la poitrine de la veste en lin couleur café de Nabeel. David voulut continuer son chemin jusqu’à sa voiture, mais Nabeel l’avait déjà vu. Il lui fit un signe de la main et lui sourit de toutes ses dents. Aux abois, songea David. Le monsieur aux cheveux gris le regarda s’approcher d’un œil noir sous ses sourcils broussailleux. Il devait avoir soixante-cinq ans. Toujours bien conservé, il avait dû être séduisant quand il était jeune, aussi beau que Nabeel.
« Bonjour, c’était très agréable hier soir, dit Nabeel en serrant la main de David. Voici mon père.
— Mansoor, dit le père d’un ton maussade en donnant une poignée de main brève et professionnelle à David, l’air toujours courroucé.
— Il faut que vous m’excusiez, Zoë ne comprend sûrement pas où je suis passé », dit Nabeel, qui se dirigeait déjà vers le bâtiment.
Il a bien de la chance, pensa David. Chanceux et prompt à la manœuvre. Qu’avait donc dit Emma, déjà ? Lisse ? Le père de Nabeel désigna l’étage du bâtiment. Son index semblait inhabituellement long, peut-être parce que son poignet était proportionnellement étroit. Il avait des boutons de manchette dorés et sa chemise bleu clair semblait repassée de frais, alors que l’on était en fin d’après-midi.
« Tu as vu ça ? » demanda-t-il en regardant fixement David. Sa bouche disparut sous la moustache poivre et sel.
« Je ne suis pas sûr de...
— Je te demande si tu as vu ça ? » Le père de Nabeel parlait avec un fort accent, et sa colère contenue lui faisait hacher les syllabes davantage encore.
« Si tu fais allusion à l’exposition de ma fille, alors, oui, je l’ai vue. C’est d’ailleurs vite vu, sauf si l’on tient absolument à ne pas en rater une miette. » David sourit, c’était une perche, mais l’autre ne la saisit pas.
« Comment as-tu pu permettre une chose pareille ?
— Ma fille est majeure, comme Nabeel.
— Mais c’est ta fille, pas vrai ?
— C’est exact.
— Alors comment as-tu pu permettre que ta fille se montre comme ça ?
— Elle ne m’a pas demandé la permission. Je ne savais pas sur quoi portait son expo. De fait, elle s’est montrée assez secrète là-dessus.
— Mais tu l’as vue. Pourquoi ne l’arrêtes-tu pas ?
— Je crains que cela ne soit au-delà de mes possibilités. »
Le père de Nabeel posa les poings sur les hanches. Il secoua la tête et sourit soudain. « Je ne vous comprends pas. » Le ton était plus amical, mais le changement brusque parut presque intimidant.
« J’aimerais être sûr de savoir ce que tu veux dire quand tu dis “vous” », répliqua David, qui regretta immédiatement de passer pour arrogant. Comme s’il se défendait.
« Cela représente la liberté d’expression ? demanda le père de Nabeel. Cela te fait quoi de voir ta fille comme ça ? Comme une actrice porno ?
— Je ne vois absolument rien de pornographique dans...
— Ils n’ont pas de vêtements.
— D’accord, mais je crois qu’elle considère qu’il y a une grande différence entre l’art et le porno.
— Je me fiche de ce qu’elle pense. Qu’est-ce que tu en penses, toi ? »
Le père de Nabeel regarda David sans ciller en attendant sa réponse. Un regard insistant, mais pas exigeant. Il y avait une demande dans ces yeux et, alors qu’il hésitait à répondre, David songea que l’homme en face de lui se sentait sans doute plus désarmé qu’en colère.
« Pour être tout à fait franc, cela ne me laisse pas indifférent de la voir comme ça. »
Mansoor haussa brièvement les épaules et écarta les bras.
« Alors nous sommes bien d’accord.
— Je ne sais pas vraiment, répondit David.
— Je suis content de faire ta connaissance, déclara Mansoor.
— Moi de même.
— Je voudrais te parler.
— Ma femme et ma fille m’attendent là-haut. »
Un gros camion s’approchait lentement entre les bâtiments et les voitures garées.
« Viens », dit Mansoor.
Il se dirigea vers un taxi parqué à côté des autres voitures. Le camion passa et dissimula Mansoor pendant un long instant. Rien n’aurait été plus facile que de se faufiler entre les invités qui fumaient dehors et de mon- ter à l’exposition de Zoë. Une fois le camion passé, Mansoor tint la portière du taxi, comme si David avait demandé une course. David hésita une seconde avant de monter. Mansoor fit le tour du véhicule et se mit au volant. Il se tourna sur son siège et sourit à nouveau, de cette façon abrupte que David avait trouvée presque menaçante.
« Nabeel m’a parlé de toi. Tu es avocat. »
David fit oui de la tête. Nabeel lui avait-il également dit ce qu’Emma avait trouvé bon de lui communiquer lors du dîner de la veille ? Cela avait-il de l’importance ? Mansoor baissa sa vitre, ouvrit la boîte à gants et y prit un paquet de cigarettes. Il le tendit à David.
« Non merci.
— Ça te dérange si je fume ?
— Pas du tout. »
Mansoor alluma une cigarette et souffla la fumée par le nez. Il tapota doucement sur le volant avec son briquet en plastique. David se sentit pris dans la fumée de la cigarette filtre, mais le geôlier avait l’air plus nerveux que le prisonnier. Mansoor tenait la cigarette par la vitre baissée quand il ne fumait pas.
« Je n’ai pas toujours fait le taxi. Je suis ingénieur. J’étais. Je construisais des voies de chemin de fer. Quand j’étais jeune. J’ai participé à la construction de la ligne de Kot Adu-Kashmore. » Il sourit et, d’une pichenette sur le filtre de sa cigarette, il fit tomber la cendre. « Et maintenant, je fais le taxi.
— Tu ne pouvais pas travailler comme ingénieur au Danemark ? »
Mansoor souffla par le nez avec un bruit plein de mépris.
« Tu veux savoir combien ça fait de centimètres d’épaisseur si je fais une pile de toutes mes lettres de candi- dature pour des emplois ? Et puis, maintenant, je suis vieux, et je m’appelle toujours Mansoor. Tu comprends ? Mansoor, ce n’est pas bon.
— C’est une honte. »
Mansoor regarda par le pare-brise et contempla la troupe de fumeurs devant l’entrée de la galerie.
« Je ne sais pas, David. Horaires flexibles. Je suis mon propre patron. Qui peut en dire autant ? » Il se retourna vers David. « Écoute, je me fais du souci pour Nabeel. Je ne sais pas ce qu’il y a avec ta fille. Ce n’est pas son film à poil. Non, ce n’est pas ça. Mais qu’elle ait réussi à lui faire faire ça, d’emblée. Quand il était petit, il ne voulait même pas enlever ses vêtements lorsque je l’emmenais à la piscine. Il fallait que je lui arrache son pantalon dans le vestiaire. Elle a complètement... Qu’est-ce que je peux dire ? Qu’est-ce que je peux dire, David ? Tu crois qu’elle l’aime ? »
David croisa le regard de Mansoor à travers la fumée qui s’échappait de son nez majestueux.
« Elle semble l’apprécier.
— L’apprécier ? reprit Mansoor.
— Elle n’a rien dit. Je les ai seulement vus ensemble.
— Il a changé. On dirait une tout autre personne. Il reste là à regarder dans le vague.
— Il habite à la maison ?
— Qu’est-ce que tu veux dire par “à la maison” ? Bien sûr qu’il habite à la maison. Enfin, depuis un moment, il est surtout chez elle. Mais quand il est à la maison... Je m’inquiète pour ses études, David. Il ne fait pas attention à ses études. Je passe quatorze heures derrière ce satané volant et il s’exhibe, à poil, et il s’enroule dans le drapeau pakistanais.
— En vérité, on ne voit pas que c’est lui si on ne le connaît pas.
— Mais c’est lui. C’est lui, David.
— Je comprends.
— Tu comprends vraiment ? »
David observa les jeunes gens qui discutaient devant le bâtiment.
« La famille de mon père venait de Vilnius. Il était encore un enfant. Mon grand-père était tailleur. Je suis le premier à être allé à l’université.
— Vilnius... » Mansoor prononça le nom lentement, avant de tirer une bouffée de sa cigarette et d’avaler la fumée au fond de ses poumons.
« Avant la guerre. Ils étaient juifs. Est-ce que Nabeel t’a dit que j’étais juif ? »
Mansoor le dévisagea. « Nabeel ne me dit plus rien. Est-ce que tu as le temps de prendre un thé avec son père ? »
Mansoor habitait dans une rue de traverse à la périphérie de Frederiksberg. La plupart des habitations dataient de la fin du dix-neuvième siècle. Des immeubles ouvriers en brique rouge avec un fouillis de vélos garés devant. Cela sentait le savon noir dans la cage d’escalier, et la peinture des fenêtres basses des paliers était écaillée. Mansoor ouvrit une porte au premier étage et cria quelque chose en pakistanais. Une jeune femme apparut dans la petite entrée. Ses cheveux et sa nuque étaient couverts par un foulard blanc et elle portait une robe à manches, digne et démodée, pareille à une gouvernante anglaise. Elle se présenta comme la sœur de Nabeel. David faillit lui tendre la main, mais il hésita. Elle sourit et lui montra son bras droit qui était dans le plâtre jusqu’au coude. Safia. Elle était jolie, et, comme Nabeel, elle parlait danois sans l’ombre d’un accent. Mansoor dit quelques mots en pakistanais et elle disparut à nouveau dans le couloir obscur.
David le suivit jusqu’à un salon qui donnait sur la rue, fortement éclairé par un lustre aux ampoules flammes. Cela sentait le vieux tabac froid. Un mur était occupé par un buffet en bois sombre sur lequel étaient posés des cadres de photos et quelques trophées sportifs. David les étudia.
« J’ai fait du cricket quand j’étais jeune », dit Mansoor en s’asseyant dans un fauteuil.
La même femme apparaissait sur les photos, à des âges différents, seule, ou avec Safia et Nabeel. Elle por- tait des vêtements occidentaux et sa cascade de cheveux noirs était coiffée sur le côté et coupée à la hauteur du cou. Des sourcils marqués, des yeux théâtraux et une bouche sensuelle avec un je-ne-sais-quoi de mélancolique. Elle aurait pu être une diva du cinéma italien ou une chanteuse d’opéra. David s’assit au bout d’un canapé en cuir capitonné.
« Je ne savais pas que Nabeel avait une sœur.
— Une grande sœur.
— Elle ressemble à sa mère, dit David.
— Elle n’a pas toujours eu cet air-là. » Mansoor désigna la tête et les joues d’un geste de la main. « Ce n’est pas de mon fait. Les gens croient que je suis un tyran. C’est ce que pensent les Danois. S’ils savaient... Sinon, ils la soupçonnent de faire partie d’une de ces “cellules dormantes”. Ma fille. Elle ne saurait même pas quoi faire avec un pétard pour un anniversaire ! »
Il suivit le regard de David qui détaillait la tapisserie accrochée au-dessus du buffet. Tissée en noir et or, elle représentait la mosquée al-Aqsa à Jérusalem.
« Tu crois que je suis ce que les gens appellent un “fon-da-men-ta-lis-te” ? » Il prononça une syllabe à la fois, afin de dire le mot sans bafouiller.
« Et pourquoi croirais-je une chose pareille ? » David soutint son regard.
« La mosquée se dresse où se trouvait votre temple.
— Ce n’était pas le mien.
— Tu n’es pas religieux ?
— Pas que je sache. Et toi ?
— Bonne réponse. » Mansoor sourit. « Je dirais le contraire. Autant que je sache, je suis religieux. Il doit bien y avoir, comment dire, une forme de but, n’est-ce pas ? Il ne peut pas ne rien y avoir. Tu comprends ? Ce n’est pas parce que j’ai éduqué mes enfants à être spécialement religieux, mais Safia... Quand sa mère est morte... »
Il se tut lorsque Safia entra. Elle apportait sur un plateau des tasses à fleurs et une théière argentée. Elle versa le thé dans les tasses en baissant les yeux, avec des gestes calmes et précis, puis elle reposa la théière. Mansoor dit quelque chose qui la fit rougir, et elle s’empressa de quitter la pièce sans croiser le regard de David. Cela lui laissa le sentiment de l’avoir dévisagée malgré tout pendant qu’elle servait le thé.
« Elle va avoir trente ans. Elle devrait être mariée depuis longtemps. »
Mansoor soupira et prit une gorgée de thé, du bout des lèvres. Puis il se leva, alla au buffet et prit une bouteille de whisky et deux verres. Il remplit les deux verres sans même demander et en tendit un à David. Il trinqua, et David leva également son verre. Mansoor était perché sur le bord du fauteuil, les jambes écartées, sa large main posée sur un genou, mal à l’aise, alors qu’il était chez lui. Il but rapidement.
« Beaucoup de gens attendent avant de se marier », dit David. Il posa son verre sur la table basse entre eux. Il était peut-être en terrain miné. Peut-être y avait-il un cousin à Karachi, une famille à qui l’on avait fait miroiter quelque chose que Mansoor n’était pas sûr de pouvoir fournir. Il avait servi une marque âpre et forte, et David eut l’impression de sentir déjà le mal de crâne qui se pointait. Il n’était pas non plus un grand buveur de whisky, et sa voiture l’attendait à Kødbyen. « Peut-être attend-elle l’homme de sa vie ? » ajouta-t-il.
Mansoor afficha un sourire fatigué, ses yeux étaient tristes. Il alluma une cigarette, inhala et contempla la fumée qui s’échappait lentement. « Si elle attend quelqu’un, c’est moi. Elle ne le sait pas. Elle ne pense pas comme ça, mais moi si. Le jour où je mourrai, elle sera libre de se marier, mais alors elle sera trop vieille. Même si je fais tout mon possible. » Il sourit à nouveau, tenant sa cigarette entre deux doigts.
« Je ne suis pas certain de comprendre, dit David. Pourquoi devrait-elle se marier seulement quand tu seras mort ?
— Quand sa mère est morte... Nous étions rentrés au pays. Jehan voulait mourir comme ça, dans sa famille. Elle s’appelait Jehan, ma femme. Elle n’avait même pas cinquante ans. Tout le monde disait : “Reste à Karachi, reste avec nous, qu’est-ce que tu vas faire au Danemark, seul avec deux enfants, comment cela va-t-il marcher ?” Mais je suis reparti. »
Mansoor vida son verre et le remplit à nouveau avant de songer à en offrir à son invité. David mit la main sur son verre. Mansoor but une gorgée et fit la grimace. « Ce que je voulais ? Safia fait des études de droit, elle a presque terminé. Elle pourra être avocate, comme toi. Et Nabeel... Il a d’aussi bonnes notes que sa sœur.
— Tu as deux enfants doués.
— Mais, David... Oui, elle pourra devenir avocate, oui, elle pourra avoir une maison aussi belle et grande que la tienne, mais va-t-elle y vivre toute seule ? Sans mari, sans enfants ?
— Tu ne m’as toujours pas dit pourquoi elle est obligée d’attendre pour se marier.
— Elle ne veut pas, David. Et ne crois pas que personne ne veut d’elle...
— Je ne le crois pas du tout. C’est une jolie fille.
— C’est un ange. Un ange, David. » Mansoor prit une gorgée de plus et s’essuya la bouche de la main qui tenait la cigarette. « Quand ma femme est morte, et quand nous sommes revenus au Danemark, Safia est devenue comme une mère pour Nabeel. Oui, une mère. Elle allait le chercher à l’école, elle lui préparait à manger, elle faisait ses devoirs avec lui. Elle n’avait même pas le temps de voir ses amies. Mais une fois qu’il est devenu grand... Elle ne dit rien, mais je le sens bien. Elle me regarde vieillir, et elle se dit : “Mon père, tout seul, comment pourrait-il se débrouiller sans moi ?” J’ai essayé. Doucement. Je lui dis : “Safia, untel est un gentil garçon. On dit qu’il t’aime bien.” Mais elle ne veut rien entendre. Cela l’ennuie, je la blesse. Elle me regarde et je le vois dans ses yeux. C’est ma fille, David, je peux lire dans ses pensées. Et voilà ce qu’elle pense : “Mon père veut mon bien, il ne veut pas que je reste ici, année après année. Il veut se sacrifier pour moi, il préférerait vivre seul que me voir sans famille, mais je ne peux pas le trahir.” Voilà ce qu’elle pense, David. Nous sommes coincés. Nous sommes coincés l’un par l’autre. »
Il se tassa dans son fauteuil et il regarda David. Il n’y avait pas de bruit dans l’appartement ni dans la rue.
« Je comprends, dit David.
— Oui, je crois que tu comprends, répondit Mansoor. Tu es quelqu’un de bien, je le vois. Mais, dis-moi, pourquoi n’as-tu qu’un seul enfant ?
— Ma femme n’en voulait pas d’autre.
— Pourquoi ? »
David sourit et haussa les épaules. « C’est difficile à expliquer. Peut-être n’y a-t-il pas d’explication. » Le regard soutenu de l’autre homme le remplit d’embarras. Cela faisait des années que quelqu’un ne lui avait pas causé ce sentiment rien qu’en le regardant.
« Tu n’aimes pas que je te pose ces questions. Pardon...
— Non, ça va. Je n’y avais pas pensé depuis longtemps.
— On ne se connaît pas. Tu es un homme important et je te pose des questions sur tout ça. Moi, un chauffeur de taxi.
— Ne dis pas ça. Pour moi, tu es le père de Nabeel.
— Est-ce que tu sais depuis combien de temps Nabeel et Zoë se connaissent ?
— Non, dit David. Et toi ? »
Mansoor haussa les épaules. Il posa les coudes sur ses genoux et appuya la joue contre ses mains, tout en regardant la moquette.
« Les femmes... déclara Mansoor. Qui peut dire qu’il connaît sa femme ? Je me souviens de la dernière fois où j’ai entendu rire ma femme. C’était à Karachi, quand nous étions rentrés, parce que nous savions qu’elle allait mourir... Elle ne s’était jamais habituée à vivre ici. C’était moi qui... Je n’avais pas non plus pensé que j’en serais encore à faire le taxi après tant d’années. Peut-être que si, à la place, nous étions allés en Angleterre... Nous habitions chez mon frère à Karachi. C’était une maison avec un jardin dans la cour intérieure. Personne ne m’avait vu rentrer. Ma femme était dans la maison, elle parlait avec ses cousines. Des souvenirs de jeunesse, je les enten- dais à peine, mais je l’entendais rire et, à la manière dont les autres pouffaient de rire, j’ai saisi qu’elles parlaient de qui était amoureux de qui autrefois. Quelque chose dans ce goût-là. Et elle riait. Comme un oiseau, David. Un oiseau au printemps. On aurait dit une jeune fille, et je me suis dit : “Voilà, je suis dans la maison de mon frère, et je ne me souviens pas quand elle a ri pour la dernière fois. Elle ne sait pas que je suis là. Peut-être ne rirait-elle pas comme ça si elle le savait.” Je suis resté assis dans le jardin, et j’espérais qu’une des cousines parviendrait à la faire rire encore. » Mansoor essuya une larme au coin de l’œil. « Je ne sais pas si j’ai pensé ça après coup. Je ne sais plus. Mais comment en suis-je arrivé à parler de ça ?
— Nous parlions des femmes...
— Et des enfants, David. N’avez-vous pas pensé que Zoë aurait dû avoir un frère ou une sœur ? Pour qu’elle ne soit pas seule le jour où... C’est ma seule consolation. Savoir que Nabeel et Safia seront là l’un pour l’autre, quand je ne serai plus là.
— Mansoor, malheureusement, il faut que j’y aille. Ma femme et Zoë m’attendent. Je suis content que nous nous soyons rencontrés. »
David s’était déjà levé. Mansoor se leva à son tour, les jambes flageolantes. David parvint à le rattraper alors qu’il allait tomber sur la table basse. Pourvu que Safia n’ait rien entendu.
« Reste assis », dit-il en aidant Mansoor à se rasseoir dans le fauteuil.
Mansoor retint son bras un peu plus longtemps que nécessaire, puis il le lâcha.
« Pardon, murmura-t-il.
— Pas de problème, répondit David. Au revoir ! »
Il s’arrêta dans l’entrée. Mansoor regardait fixement devant lui, comme s’il était déjà seul. En sortant, David aperçut Safia à travers une porte entrouverte. Elle était devant l’ordinateur dans une chambre mal éclairée, l’écran projetait un reflet bleuâtre sur son visage.
On était désormais en soirée quand David sortit de l’immeuble, mais le ciel était encore clair au-dessus des toits. Comme si c’était des portes et des descentes des caves que l’obscurité suintait pour gagner de la hauteur. Il alla jusqu’au croisement, au bout de la rue. L’heure de pointe était passée, les magasins étaient fermés, plus démodés et provinciaux ici, dans cette zone négligée, entre le centre et les banlieues récentes. Une bonneterie avec des jambes de mannequin dans la vitrine, un fromager avec de la sciure par terre, une boutique qui vendait des postes de radio et de télé d’occasion. Il ne se souvenait plus quand il était venu dans cette partie de la ville. Pas un taxi ne passait, mais, là-bas, dans la rue alignée au cordeau, il aperçut un bus qui allait vers le centre. Les seuls passagers en étaient un couple de retraités et quatre jeunes qui parlaient fort. Deux étaient assis sur leurs genoux afin de pouvoir parler avec leurs camarades derrière eux. Ils portaient des bonnets blancs serrés et passaient sans cesse du danois à l’arabe. David contempla les façades et les devantures illuminées.
Qui peut dire qu’il connaît sa femme ? Peut-être n’y avait-il pas d’explication au fait qu’Emma n’avait pas voulu d’autres enfants. Zoë avait presque huit ans, leur vie avait depuis longtemps pris forme, et le temps pas- sait. Pendant quelques mois, il avait tenté de mettre le sujet sur la table, parfois en plaisantant, parfois de manière prudente et détournée. Il lui fallut longtemps pour comprendre qu’il pouvait tout aussi bien s’épargner cette peine. Soit elle ne répondait pas, soit elle trouvait une diversion bienvenue et se levait. D’autres fois, elle lui faisait une caresse fuyante, comme s’il était, lui, son deuxième enfant et elle la maman épuisée et un peu distante. Il avait attribué à ses sautes d’humeur ou à sa pudeur innée son incapacité à traiter de front les sentiments intenses. Il fut bien trop lent à se rendre compte à quel point cela la contrariait d’imaginer une grossesse de plus, et son issue heureuse.
Et il avait fini par se dire que ce n’était pas tellement important, un ou deux enfants, quand Margaret était venue leur rendre visite à Copenhague, dans leur nouvelle maison. Ils venaient juste d’emménager, les ouvriers étaient encore à l’œuvre, mais il avait senti que ce n’était pas les travaux inachevés qui avaient laissé sa belle-mère aussi dubitative. Emma avait confirmé son intuition le premier soir, lorsque Margaret s’était couchée. Margaret lui avait demandé d’un ton acerbe ce qu’elle faisait dans un quartier pareil, loin de la ville. Ne devait-elle pas être artiste ? Emma raconta avec un sourire comment elle avait présenté la serre à sa mère.
Son chevalet l’attendait. Des mois avaient passé et l’aménagement de leur maison était terminé depuis longtemps quand Emma avait fini par prendre possession de son atelier. Lorsqu’il lui demandait quand elle allait commencer, elle avançait comme excuse que c’était presque trop parfait. Parce qu’il avait vu dans ses yeux que cela s’arrêterait avec Zoë, il était agacé qu’elle ne donne pas toute sa mesure en tant qu’artiste. Il était certain que, d’une manière générale, elle aimait la maison. Elle dirigeait les ouvriers avec un goût très sûr, mais il lui arrivait parfois de s’arrêter net avec un nuancier ou un échantillon de tissu et de tout laisser tomber en déclarant qu’elle était incapable de choisir. David songea que Margaret avait peut-être mis le doigt sur autre chose lorsqu’elle avait demandé ce qu’Emma avait l’intention de faire dans un coin pareil. Elle, une artiste. Il évita de lui poser la question. En outre, la plupart du temps, Emma débordait d’enthousiasme, pleine de projets pour la vieille bicoque qu’elle était en train de transformer en maison pour la famille. Leur place dans le monde.
Lorsqu’il repensait à cette période, la première chose qui lui venait à l’esprit, ce n’était pas les doutes éventuels d’Emma quant à sa capacité à s’adapter à ce cadre bourgeois. Non, c’était ses hésitations dont il se souvenait, le manque d’assurance qui l’empêchait de franchir le bref chemin de la maison jusqu’à la serre où tout était prêt. Peut-être que, à cette époque, elle avait déjà commencé à perdre son sens de l’orientation artistique. Cela faisait partie de ce qui le fascinait lorsqu’il venait la chercher à l’atelier, à Slade, et la trouvait devant son chevalet, tellement absorbée qu’elle ne le remarquait pas.
Il évoqua une dernière fois le sujet Deuxième Enfant un matin d’automne, juste avant de prendre l’avion pour Paris, où il avait une réunion. Elle était nue dans la salle de bains et tendait la main vers la plaquette de pilules. Il l’arrêta en lui saisissant doucement le poignet. « Jette-les », dit-il en écartant ses cheveux afin de l’embrasser dans la nuque. Elle se dégagea et prit le visage de David entre ses mains, et il se sentit une fois encore comme un enfant qui dérange. « David, il y a une chose que tu dois comprendre, dit-elle lentement. Je ne veux pas. Je t’aime, mais je ne veux pas. Promets-moi de ne plus me le demander. »
Il promit. Zoë se réveilla et se mit à les appeler de sa chambre. Il laissa Emma et alla se laver. Il avait eu envie d’elle, en fait, c’était le désir de faire l’amour avec elle, là, par terre, à côté du lavabo, qui l’avait amené à insister une fois de trop. En route vers l’aéroport, il songea à ce qu’elle avait déclaré : « Je t’aime, mais... » Son intention avait sûrement été de le calmer, mais il aurait aimé qu’elle ne le dise pas. Cela n’aurait pas dû être nécessaire.
Le lendemain, lorsqu’il avait dû prendre l’avion pour rentrer, le brouillard s’était formé sur l’Île-de-France. Déjà, dans le taxi vers Charles-de-Gaulle, il s’était demandé avec inquiétude si son avion pourrait décoller. Celui-ci fut annoncé avec du retard puis, deux heures plus tard, tous les vols étaient annulés. Les passagers furent logés dans un des hôtels de l’aéroport. Il s’installa au bar de l’hôtel, contempla la brume, et une tour de radar surgit soudain du néant. Il avait remarqué la femme à la queue-de-cheval roux foncé dans la file des passa- gers frustrés ou résignés devant les guichets d’embarquement. Là, comme lui, elle était assise dans un fauteuil pivotant, tandis que le voile de brouillard virait du gris au bleu. Elle lisait un magazine d’information. Il l’observa tout en appelant Emma. La femme était suffisamment proche pour qu’une conversation soit possible, et il décida qu’il ne détournerait pas les yeux si elle regardait dans sa direction.
Elle était vêtue de manière professionnelle en pantalon et veste gris foncé. Il sourit quand elle leva les yeux et le regarda. Elle sourit également et lui demanda en danois s’il avait vu des prévisions météo. Elle avait dû l’entendre parler au téléphone. Au début, il ne parvint pas à situer son léger accent chantant. Il répondit qu’il avait entendu parler de bus vers Bruxelles s’il y avait encore du brouil- lard le lendemain. Elle se montrait aimable sans paraître engageante, et il n’y avait aucune arrière-pensée quand ils décidèrent de prendre un taxi pour Paris au lieu de dîner au restaurant de l’hôtel. Il proposa un petit restaurant de la rue de l’Université où il était allé lors de séjours précédents. Elle ne connaissait guère Paris et il en fit presque trop en lui donnant l’impression d’être un voyageur averti.
Il n’y avait ni contradiction ni barrière entre ses manières correctes et la présence dans son regard et le ton de sa voix. Elle s’appelait Kirsten et elle était plus que jolie, mais d’une manière discrète ; elle n’était pas inconsciente de ses avantages, mais trop intègre pour leur permettre de jouer un rôle. Elle était chef de service au ministère des Affaires étrangères, ils parlèrent politique internationale et tout ce qu’elle disait prenait en considération des détails qui excluaient des conclusions hâtives. Elle soutint son regard pendant leur discussion, et il se dit que toute personne qui était scrutée par ses yeux verts devait se sentir comme un membre régulier de la communauté des hommes.
Elle venait du Slesvig et, pendant la Première Guerre, son grand-père avait été incorporé dans l’armée allemande. C’était tout cela qu’elle avait laissé derrière elle en montant à la capitale. Les histoires de famille et tout ce dont on ne parlait pas. David savait ce qu’elle allait dire avant même qu’elle ne le dise, mais il ne lui parla pas de Vilnius. Il reconnut ce besoin de pouvoir avancer dans la rue sans traîner ses racines derrière soi, comme des boulets aux chevilles. La liberté d’être comme n’importe qui. Un inconnu à l’aéroport.
Elle décrivit les marais, les oiseaux, les moutons qui broutent. L’eau qui surgissait entre les brins d’herbe quand on posait le pied. Le vide horizontal et le bruit lointain de la mer. En écoutant son histoire de rupture et d’arrivée à la vie que l’on choisit, il revit Naomi lors des adieux à Liverpool Street Station. Il avait été heureux, six mois plus tard, d’être parvenu à couper les amarres avec tout ce qui était juif, avant de rencontrer Emma. Pourtant, les marécages, le ton chantant et la douleur d’une histoire qui ne se dénouait pas étaient inséparables de son envie croissante de tendre la main et de caresser le visage clair de Kirsten.
Elle était divorcée et seule avec une fille de sept ans que ses parents gardaient quand elle était en déplacement. Il parla de Zoë. Elle dit qu’elle aurait aimé avoir un enfant de plus. Elle dit la même chose que le père de Nabeel, quinze ans plus tard. Si elle mourait, non, pas si... Elle s’interrompit et se tut. Il lui expliqua que sa femme ne voulait pas d’autres enfants. Kirsten le regarda attentivement.
Au cours des années suivantes, David se demanda parfois ce qui aurait pu arriver s’il avait repris contact avec elle. Il n’en fit rien, et il ne la trouva pas la fois où il chercha son nom sur le site Internet des Affaires étrangères. Peut-être avait-elle un poste à l’étranger, à Vilnius, par exemple ? Il ne s’était rien passé. Ils avaient parlé, et rien de plus. Dans le taxi qui les ramenait à Charles-de-Gaulle, ils étaient si proches l’un de l’autre que le dos de la main de Kirsten touchait le sien. Elle n’avait pas réussi à l’éloigner, ni à prendre la main de David dans la sienne. Et lui ? Tandis que le taxi fonçait dans les tunnels déserts de l’autoroute vers Lille, tout était possible et indécis.
Elle était quelqu’un de sérieux et de posé, mais il avait senti dans son regard qu’elle ne lui aurait pas fermé sa porte s’il l’avait suivie. Ils auraient pu passer la nuit ensemble et, qui sait, la pesanteur des faits lui aurait peut-être dit qu’il devait rompre ? Peut-être Zoë et la fille de Kirsten seraient-elles devenues comme des sœurs, et son deuxième enfant à lui aurait-il été son troisième ? Ils se séparèrent dans l’ascenseur, il ne lui fit même pas la bise sur la joue. Le lendemain, ils étaient dans le bus pour Bruxelles, ce n’était plus qu’imagination. Et cela le gêna, surtout parce que, derrière la candeur simple de Kirsten, il devinait qu’il l’avait déçue.
Un jour plus tard, il était certain que sa réceptivité et la chaleur de son regard n’avaient été qu’une illusion. Mais cela ne le soulagea pas. Pourquoi avait-il eu besoin de croire que Kirsten ne le repousserait pas ? Qu’est-ce qui était donc si opportuniste en lui, au point que la rebuffade d’Emma l’avait immédiatement conduit à déployer ses antennes érotiques ? Quelque chose d’aussi inavouable que la Nature ? Le souvenir du visage de Kirsten s’étiola derrière le train-train bienvenu du quotidien, jusqu’à ce qu’il ne se le rappelle presque plus. Mais sa brève émotion avait laissé autre chose. Une fenêtre aveuglée qui pourrait être dégagée à nouveau.
Il se demanda parfois si Emma prêtait attention au fait que les semaines et les mois passaient sans qu’il ne mentionne le Deuxième Enfant. Sans doute pas, leurs journées étaient trop bousculées à l’époque pour que les renoncements et les omissions soient notés. En outre, pendant certaines périodes, Emma était tellement lointaine qu’elle n’avait même pas conscience qu’on lui laissait la paix. En tout cas, sur ce point, elle était artiste. Quelles qu’en soient les conséquences. Parfois, au fil des jours, il lui arrivait dans des instants inattendus de se demander si Emma n’était pas aussi une illusion. Pas Emma, mais « Emma » en tant que synonyme de sens, liberté, aboutissement.
La voiture d’Emma avait disparu quand David revint à Kødbyen. Le groupe des fumeurs avait grossi en bas de la galerie. Une jeune fille en long manteau noir servait du vin aux personnes alentour. Zoë était sûrement encore là-haut, il fallait qu’il aille la voir. Peut-être l’avait-elle aperçu lorsqu’il était arrivé une heure et demie plus tôt. Il monta dans sa voiture. En traversant la ville, il revit Mansoor sur le bord du fauteuil, la joue appuyée sur ses mains fermées, tenant une cigarette qui se consumait. Peut-être était-il encore en train de songer à un après-midi à Karachi où il avait entendu rire sa femme. Peut-être Naomi était-elle dans son appartement, en train de repasser et de mettre des vêtements dans une valise. Des vêtements d’été, même si on était à l’automne.
Il alla jusqu’au rond-point de Vibenhus et s’arrêta dans la petite rue transversale où se trouvait la maison de retraite. Il laissa le moteur tourner au ralenti pendant qu’il regardait les fenêtres éclairées. Il était sept heures et demie, les occupants avaient déjà dîné, il était trop tard. Dora Zalman regardait sûrement la télé avec les autres, ou bien elle était installée dans le fauteuil de sa chambre avec dans la bouche un arrière-goût de compote de fruits ou de dessert au caramel. Peut-être ne pensait-elle même pas à son frère disparu ni à l’homme de Vilnius. Peut-être contemplait-elle un carré de ciel bleu foncé entre ses plantes en pot. Peut-être entendait-elle le ronronnement lointain des voitures qui filaient dans Lyngbyvejen.
David se gara devant sa maison cinq minutes plus tard. La voiture d’Emma n’était pas à sa place habituelle, et pas une fenêtre n’était allumée. Son portable sonna à l’instant où il coupait le contact et s’apprêtait à descendre.
« David Fischer.
— C’est Nabeel. Est-ce que je te dérange ?
— Non.
— J’appelle pour m’excuser.
— T’excuser pour quoi ?
— Pour mon père. Sa réaction. Pour avoir mis la main sur toi comme ça. Oui, il t’a kidnappé. Je suis vraiment absolument désolé. »
David était sur le point de demander à Nabeel comment il savait que Mansoor l’avait emmené chez lui. Mais il ne posa pas de question. Il était certain que ce n’était pas Safia qui avait appelé son frère. Mansoor avait lui-même parlé de leur conversation. Il repensa à Safia, muette et droite devant l’écran de son ordinateur.
« Tu n’as pas à t’excuser, dit David. Tu n’as pas à t’excuser, tu m’entends ?
— Je suis désolé de...
— Il n’y a pas de raison d’être désolé, Nabeel. Je ne veux pas de ça. Tu comprends ? Ça me fera plaisir de te revoir.
— Moi aussi. »
Ils raccrochèrent. David regarda sa nouvelle boîte aux lettres. Elle penchait un peu d’un côté. Il descendit de voiture et ferma à clef. Il s’en occuperait au matin.
OceanofPDF.com