Les Complémentaires

Christian Jens Grøndahl · Chapitre 3 sur 7

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Les Complémentaires

Chapitre 3

Quelqu’un avait dessiné une croix gammée sur leur boîte aux lettres. David resta un peu trop longtemps à contempler le signe tracé à la va-vite. Entre le moment où il claqua la porte et celui où il descendit l’escalier, il parvint à apercevoir son voisin d’en face monter dans sa voiture. Le voisin avait-il vu lui aussi ce qui avait été peint sur la boîte aux lettres de David Fischer ? C’était sûrement un grand adolescent qui avait fait le coup. Il y avait quelque chose d’impuissant et de rabougri dans le graffiti provocateur, presque comme une infirmité, mais le doute n’était pas permis. Le voyou savait peut-être à peine ce qu’il avait étalé sur la boîte aux lettres en métal émaillé, mais c’était ce que c’était. David entendit la voiture du voisin démarrer et s’éloigner. Avait-il regardé David et la croix gammée avant de mettre le contact ? David se sentit encore surveillé alors que le bruit du moteur s’était estompé. Désigné, montré du doigt. Comme s’il ne pouvait pas compter sur le même droit à l’indifférence que les autres habitants de la rue, à se fondre dans le décor.

Pour lui, Fischer n’était pas un nom particulièrement juif. N’importe qui pouvait s’appeler Fischer. Il n’y avait sans doute aucun résident de la rue à savoir qu’il était juif et, dans le cas contraire, cela leur était tout aussi égal qu’à lui. L’auteur du graffiti, qui était passé là par hasard, ne le savait pas davantage, car comment aurait-il pu le savoir ? Il aurait tout aussi bien pu s’en prendre à la boîte aux lettres du voisin d’en face. Dans son ignorance pubertaire, il savait à peine ce qu’était un Juif, parce qu’il n’écoutait pas à l’école ou parce qu’il ne regardait que des films d’action à la télévision. Il ne savait sûrement même pas orthographier correctement le mot « journal ». Mais ce n’était pas sur la boîte aux lettres du voisin d’en face qu’il avait laissé sa croix gammée, c’était sur celle de David. Et si le vandale n’était pas un collégien faible d’esprit ? Et s’il s’agissait d’une menace ? Durant toutes ces années dans la rue tranquille, David n’avait pas vu un seul exemple de graffiti. Seules les marelles de Zoë sur le goudron avaient dérangé l’ordre établi. Cette croix gammée sur la boîte aux lettres des Fischer ressemblait à une première fois. Confusément, il se sentait honteux d’avoir été l’objet du premier cas de vandalisme de la rue, que ce soit un hasard ou non. Car cela ne pouvait pas être autre chose, tout de même ?

David avait l’habitude de prendre le courrier avant de partir en ville. S’il n’y avait pas de lettres importantes pour Emma, il le laissait dans la voiture jusqu’à son retour. Elle passait la majeure partie de la journée dans son atelier et ne se souciait guère que l’on lui écrive. Emma laissait parfois passer des semaines avant de répondre à une lettre, voire avant de l’ouvrir. Que son nom se trouve sur l’enveloppe, avec cette promesse, ou cette menace, que quelqu’un lui voulait quelque chose, cela ne la concernait qu’à contrecœur. Si c’était une vraie lettre, il la posait contre la théière, car il savait qu’elle la prendrait sur l’étagère au cours de la journée. Que penserait-elle quand elle verrait la boîte aux lettres défigurée ? Elle hausserait les épaules, mais que penserait-elle ? C’était absurde, mais il se sentit soudain responsable si elle devait être troublée par l’insulte primitive de la déprédation.

Il vit la silhouette d’Emma à travers les vitres de la serre, devant le chevalet, lorsqu’il se rendit à la cabane à outils afin d’y trouver de quoi effacer la croix gam- mée. Il se sentit ridicule et comme à découvert tandis qu’il essayait de s’y retrouver dans le choix de produits chimiques. Acétone, essence, benzine, térébenthine ? La rue était déserte quand il y revint avec les bouteilles en plastique vertes, mais c’était comme si les villas le surveillaient avec les pupilles carrées des fenêtres. Il se pencha en avant, bras tendus, pour ne pas salir ses vêtements, il imbiba une éponge à récurer avec les différents liquides inflammables et frotta la boîte aux lettres. Il se vit tel qu’il était, un homme entre deux âges, en costume-cravate et chemise repassée de frais. La croix gammée resta imperméable aux effets de la chimie. Quelques traits haineux au marqueur ne pouvaient pas être enlevés. Un peu plus loin, sur le trottoir, une vieille dame s’approchait avec son déambulateur. David revissa les bouchons des bouteilles et rapporta celles-ci dans la cabane sans regarder dans la direction de l’atelier.

Lorsqu’il refit le tour de la maison, la vieille dame passait de l’autre côté de la grille. Il resta derrière le buisson de jasmin. Elle avançait, légèrement penchée, les mains serrant les poignées du déambulateur, et il ne put juger si elle avait vu la boîte aux lettres. De prime abord, elle voyait seulement les feuilles jaunies. Il avait trouvé un seau avec le reste de l’enduit qu’il avait utilisé pour protéger la cabane. Lorsque la vieille dame disparut, il sortit rapidement sur le trottoir. Le pinceau était raide de goudron durci, mais quelques coups suffirent pour couvrir le signe lourdement connoté par l’Histoire. Il se rappelait vaguement que cela avait été un symbole hindou avant que les nazis n’en fassent quelque chose d’ignoble avec effet rétroactif. Que représentait la croix gammée, à l’origine ? Quelque chose en rapport avec le soleil ?

Cela gouttait sur l’émail après le passage de ses larges coups de pinceau déterminés, mais son soulagement laissa la place à l’agacement. Il ne pouvait vivre avec une telle boîte aux lettres, en sachant pourquoi elle ressemblait à un tableau abstrait prétentieux. Il se rendit compte qu’il n’avait pas envie de l’expliquer à Emma. Il préfé- rerait dire, en passant, qu’il avait eu depuis longtemps l’intention de changer de boîte aux lettres. Celle-ci était fixée avec de longues vis, et les écrous avaient rouillé. Ils n’allaient pas céder, même s’il se débattait avec la clef à molette. Il ne savait toujours pas si Emma l’avait vu quand il était retourné chercher un pied-de-biche dans la cabane à outils. Il n’y avait personne dans la rue quand il se mit à arracher la boîte aux lettres de la grille. Quelqu’un pouvait le voir, et alors ? C’était sa boîte aux lettres et sa grille, et libre à lui de démolir ses biens si ça lui chantait. Il déposa la boîte aux lettres et le pied-de-biche dans le coffre de la voiture et il se mit au volant. Comment aurait-il pu imaginer que la journée commencerait ainsi ?

Il appela sa secrétaire de la voiture et lui dit qu’il serait en retard. Heureusement, il n’avait pas de rendez-vous, si ce n’est une conférence interne avec des fondés de pouvoir. Il dit à Christel qu’il était obligé d’aller chez le dentiste car il avait cassé une couronne. Il était furieux d’être contraint de mentir. C’est seulement alors que la colère fit son apparition. Christel lui demanda s’il avait mal. C’était presque touchant, et il en eut honte. Ils échangeaient rarement des informations personnelles, ou bien juste après les vacances quand, au bureau, tout le monde s’enquérait poliment des voyages et des séjours de chacun. Christel était prévenante, discrète et prévoyante, et il devinait que, comme lui, elle appréciait cette bonne collaboration sans qu’ils ne sachent rien l’un de l’autre. Ils avaient presque le même âge, mais il ne savait même pas si elle était mariée. En tout cas, elle ne savait certainement rien de ses origines juives. Ses associés non plus d’ailleurs, même s’il n’avait aucunement cherché à les dissimuler. En outre, chacun pouvait s’appeler Fischer.

Cela le mettait en colère de devoir dissimuler à Emma pourquoi ils avaient une nouvelle boîte aux lettres. Ce petit mensonge serait senti comme un écart, et cela ne leur ressemblait pas. Ils ne s’étaient jamais joué la comédie. Il était certain que ce n’était pas par caprice ou pour faire des manières qu’Emma se coulait en elle-même, ou quel que soit l’endroit où elle disparaissait ainsi. Submergée par les sentiments, les opinions ou les pressentiments qui l’envahissaient, au point qu’elle se souvenait à peine de qui elle était. Elle refaisait toujours surface et quelque chose dans le sourire et le regard d’Emma lui disait qu’elle lui savait gré qu’il la laisse tranquille tant que ces moments duraient. Il ne la bousculait pas, il ne faisait pas pression sur elle, il ne la menaçait pas, il ne se montrait ni froid, ni dur, ni muet, et elle n’avait jamais été ni capricieuse ni ronchonne, juste distante, parfois.

Tandis qu’il roulait dans les rues tranquilles et passait sous les viaducs où la voie de chemin de fer et l’autoroute se fraient un chemin à travers le quartier verdoyant, il revit Emma, telle qu’elle s’était penchée sur lui la veille au soir. Ses cheveux défaits avaient formé comme une tente sous laquelle elle l’embrassait et tenait le monde à distance. Ses cheveux étaient aussi longs qu’à l’époque où elle était une jeune artiste excentrique qui portait des robes fantaisistes et démodées. On les retrouvait partout, sur les draps, sur le sol de la salle de bains, mais, lorsqu’elle les laissait tomber sur son visage à lui, elle arrêtait le temps. Ce n’était pas comme de redevenir jeune, ils n’étaient pas sans remarquer que leur peau était plus lâche et flasque, mais le temps passait moins vite, les minutes et les secondes ralentissaient l’allure. Dès le début, cela avait été l’amour au ralenti. Ils avaient toujours hésité, ils s’étaient montrés calmes et pleins d’espoir en parcourant les registres du désir, et, tout aussi lentement, elle était devenue la femme et le féminin de sa vie.

Elle l’observait sous ses paupières baissées avant d’incliner le visage vers lui, comme si elle évaluait le baiser qu’elle allait sceller sur ses lèvres à lui. Avant qu’ils ne soient vraiment intimes, il avait été troublé, car les caresses hasardeuses d’Emma lui faisaient penser à des citations ironiques. Un peu comme lorsqu’ils reprenaient en plaisantant leurs répliques préférées d’un vieux film. Il lui avait fallu longtemps avant de comprendre que l’ironie n’était pas une réserve, mais une extension de sa tendresse, l’expression pudique de celle-ci. Ce n’était pas parce qu’elle se sentait au-dessus des banalités de l’amour. Peut-être doutait-elle d’être dotée du nécessaire pour que son corps et son âme s’accordent à ceux d’un autre, à ceux d’un homme. Elle paraissait stupéfaite que ça marche, et l’ironie ressemblait à une excuse : « Je ne peux pas faire autrement que ce que l’on fait maintenant quand on aime. J’aimerais que ce soit quelque chose de spécial, parce que c’est nous, mais nous disposons seulement du même répertoire que les êtres humains, les mêmes mains, les mêmes lèvres et tout ce qui va avec. »

Ils n’avaient pas fait l’amour depuis longtemps. Trop longtemps, diront la plupart des gens. Il s’excusait par la fatigue, par le fait qu’il travaillait beaucoup, qu’il rentrait toujours tard à la maison. Mais pourquoi s’excuser ? C’était son propre désir qu’il justifiait. Emma semblait pouvoir se passer de sexe pendant des semaines et des mois. C’était avec sa propre envie d’avoir envie qu’il transigeait lorsqu’il se demandait pourquoi il ne faisait pas plus d’efforts vers elle, elle qui était juste à côté de lui. En tant que couple, il paraissait impossible de les faire dévier tandis que les autres se séparaient, mais leur union faisait parfois penser à un système solaire où les astres ne se croisent qu’à longs intervalles. « Salut, on se revoit dans une année-lumière ! »

David était un spectateur quand elle le chevaucha. Il aurait aimé être impliqué et participer quand il posa doucement les mains sur ses petits seins, des mains plus protectrices que chargées de désir. Ils savaient quoi faire l’un avec l’autre et n’auraient pas pu faire mieux, mais lorsqu’il la fit jouir, il se sentit davantage témoin que cause d’une belle chose qui se passait en elle.

Il l’avait vue de la rue à travers la fenêtre de la cuisine quand il était rentré de l’aéroport, et quand il s’était garé devant la maison. Il était resté dehors un instant. Elle avait noué un foulard dans ses cheveux et ressemblait à une Gitane, prête à lui lire les lignes de la main, annonciatrices de richesses futures ou de catastrophes. Il savait ce que cela voulait dire lorsqu’elle était dans la cuisine, cheveux couverts, et cela le fit sourire quand il avança sur le chemin silencieux et plongé dans le noir. Pour une fois, elle était en train de faire griller du bacon et elle ne voulait pas que ses cheveux sentent le graillon. Elle lui servait des spaghetti alla carbonara quand il rentrait de Londres après une longue journée.

C’était devenu son plat préféré lors d’un séjour à Rome, un de leurs premiers voyages sans Zoë. Ils s’étaient égarés près du Campo Verano, l’énorme cimetière hors les murs, ils avaient été surpris par une averse et avaient cherché refuge dans une osteria d’une rue voisine. Ils avaient bu un vin blanc des montagnes, un vin jeune, d’un jaune ambré et mousseux comme l’urine matinale. Et pour la première fois de sa vie, il avait saisi la logique des spaghetti alla carbonara. Emma lui avait pris la main, l’avait mordillée amoureusement et elle lui avait demandé si c’était bien pour un jeune Juif comme lui. Elle était ensuite passée dans la cuisine où un vieux bonhomme en tricot s’activait au-dessus des flammes bleues. Elle lui demanda de lui expliquer comment faire, même si elle ne comprenait pas un mot d’italien. C’était un geste d’amour, le « chemin du cœur d’un homme », et ainsi de suite. Il se moquait que ce fût peut-être petit-bourgeois, car elle les préparait en souvenir d’un de ces moments où, d’une manière simple et aisée, ils n’avaient fait qu’un avec le lieu et l’heure. Où être signifiait être deux. Une de ces heures précieuses dans lesquelles ils se sentaient chez eux tout comme le seul lieu à être le leur était leur histoire, qui expliquait pourquoi ils étaient toujours mariés.

Ils mangèrent dans la cuisine, ce dont ils avaient pris l’habitude depuis le départ de Zoë. Elle lui demanda comment ça s’était passé chez Margaret. Elle n’était pas pressée d’aborder le sujet du nouveau copain de Zoë, et cela lui parut être un bon signe. Elle venait de South Kensington, lui d’Østerbro, alors pourquoi le copain de leur fille ne viendrait-il pas de Karachi ? Il parla de la crainte de Margaret de prendre le métro et de son aversion à l’égard des musulmans, dont elle avait fait étalage sans la moindre tentative de retenue. Emma acquiesça.

« Elle a perdu la tête. Et ça ne peut qu’empirer.

— Mais dis-moi, fit David en regardant Emma dans les yeux, pourquoi m’as-tu demandé si j’étais en “état de choc” ?

— Pourquoi, tu es choqué ?

— Emma ! »

Ils éclatèrent de rire. Emma poursuivit :

« Je ne comprends pas pourquoi Zoë a attendu la veille pour nous annoncer que nous allons le rencontrer. Je crois qu’elle est passée pour me le dire et voir quelle tête je faisais. Nous n’avions pas prévu de nous voir, elle a appelé alors qu’elle était dans le coin.

— Il n’y a rien de suspect là-dedans.

— Qu’est-ce que tu veux dire par “suspect” ?

— Elle avait juste envie de te voir et ça lui a paru naturel, by the way.

— Oui, c’est ce que tout d’abord j’ai pensé, mais elle était toutes griffes dehors. Tout ce que je pouvais dire, ou ne pas dire, elle le prenait de travers, si tu me suis.

— Non, je ne suis pas.

— Je lui ai dit que je me réjouissais de faire sa connaissance. » Emma se tassa sur son siège et croisa les bras. « À partir de là, ça a tourné au vinaigre.

— Je ne comprends rien du tout.

— Moi non plus. Je suis contente, je suis toujours contente que ma fille soit amoureuse. C’est évident que ça me fait plaisir. Est-ce que ça fait de moi une vieille peau ?

— Bien sûr que non.

— Elle tenait absolument à ce que je lui demande ce que tu allais penser.

— Moi ?

— Oui, ça a été ma réaction à moi aussi, mais elle était déjà lancée dans son truc. Comment appelle-t-on ça désormais ? Autoprédiction négative ? J’allais nécessairement être froissée par le fait qu’il est musulman.

— C’est bien que tu utilises ce mot, “froissée”. Presque plus personne ne s’en sert.

— Ça y est, moi aussi je suis un travailleur immigré. Tu oublies que je suis danoise depuis l’année où l’équipe du Danemark a été championne d’Europe. »

Il lui prit la main et lui caressa doucement les doigts. Elle avait mis un vernis à ongles rouge foncé, d’une couleur qui tirait sur le foie. Elle mettait souvent cette couleur et il ne l’aimait pas, mais elle faisait partie d’Emma. Le fait que ce soit sa couleur l’avait neutralisée, et avait pacifié quelque peu son malaise lié à l’association avec le foie.

« Cela me fait penser à une chose, dit-il. Quand nous nous sommes rencontrés, et quand tu allais me présenter à ta mère...

— Oui ?

— Lui as-tu dit à ce moment-là que j’étais juif ?

— Chéri, comment veux-tu que... Je ne m’en souviens vraiment plus. Je crois que non.

— Mais elle a dû l’apprendre d’une manière ou d’une autre.

— D’une manière ou d’une autre, oui. David, quel est le rapport ?

— Pardon, je ne suis pas en train de chercher la petite bête, c’est juste que je me pose la question, comme ça, en général. Ta mère ne s’en fichait pas, du moins je le crois. Toi, cela t’était égal, et à moi aussi.

— Oui ?

— L’époque se fichait de ça, pas vrai ? Il y avait d’autres choses plus importantes. La bombe atomique, le sida, le Nicaragua, David Bowie à Berlin. Le monde était sombre, mais on ne se souciait pas d’où l’on venait. Quelques années après la chute du Mur, les gens pensaient que Voltaire avait gagné. L’individu, et bla-bla-bla. Les gens pensaient que tout le monde voulait seulement une vie privée tranquille, une bonne bagnole et un avenir meilleur pour les enfants.

— Et ils ne le veulent plus ?

— Je ne sais pas ce que les gens veulent, comme ça, world-wide. Mais je n’avais pas envisagé que ça en vienne à prendre tellement de place...

— Embrasse-moi.

— Je n’aurais pas cru que les gens deviendraient aussi obnubilés par leurs fichues racines, et par l’endroit “d’où ils viennent”. Ce n’est pas pour moi. Comme s’il n’était pas plus intéressant de se demander où l’on va, où l’on pense aller.

— Embrasse-moi, David. »

Il s’arrêta de parler et descendit de son tabouret. C’était gênant de faire le tour de la table pour obéir à Emma. Ils étaient tout à fait intimidés quand ils montèrent l’escalier en se tenant la main, elle devant, comme autrefois dans un autre escalier, il y avait longtemps, quand il l’avait suivie dans le noir avec les chaussures dans sa main libre.

La déchetterie grouillait de camionnettes d’artisans et d’hommes en tenues de travail qui venaient se débarrasser de carreaux de plâtre, de radiateurs et de lunettes de W-C de maisons en cours de rénovation. Personne ne sembla lui prêter attention quand il descendit de voiture, ouvrit le coffre et porta la boîte aux lettres à un conteneur destiné aux objets en métal. Quand elle atterrit dans l’amas de ferrailles tordues, son regard tomba sur le petit porte-étiquette où Emma avait glissé une carte sur laquelle elle avait rédigé Warnock & Fischer de son écriture penchée. Il dut se baisser afin d’attraper la boîte et la ressortir. Il essaya d’extraire la petite carte de derrière la fenêtre en plastique mais finit par rayer celle-ci avec un bout de métal. Il se coupa et dut sucer son doigt. Cela faisait longtemps qu’il n’avait senti le goût de son propre sang.

David retournait à sa voiture quand il songea qu’il n’avait pas vérifié s’il y avait du courrier. Et la clef de la boîte ? Il allait être obligé de retourner à la maison. Non, heureusement, elle était dans la poche de sa veste. Pour la deuxième fois, il s’approcha du panneau « Déchets Métalliques ». Un grand type en salopette orange était en train de faire glisser une machine à laver sur le bord du conteneur. David hésita, à l’entrée, il avait vu un panneau indiquant « Récupération interdite ». Il risquait d’être pris en train de voler sa propre boîte aux lettres. La machine atterrit avec un bruit sourd sur le fond grisâtre du conteneur et le type retourna à sa camionnette. David le regarda s’éloigner avec son X orange dans le dos.

Peu après, il était dans sa voiture avec une poignée de lettres. Entre les enveloppes à fenêtre, il y avait une carte postale avec un des violonistes volants de Chagall dans son rêve d’un shtetl, avant la fin du monde. David sut immédiatement qui avait envoyé la carte. En la retournant, il reconnut l’écriture rampante de sa mère, où les lettres se dressaient avec la plus grande prudence, comme des lièvres dans un champ de chaume. Elle lui demandait de l’appeler, elle avait des choses importantes à lui dire. Il n’avait pas la moindre idée de quoi il pouvait s’agir. Il vit sa mère, la tête en biais sur ses épaules voûtées, à côté du secrétaire de sa petite chambre.

À la mort de son père, quand l’appartement devint trop peu pratique, David lui proposa de lui en acheter un plus petit dans un ensemble avec des logements pour seniors. Elle était encore pleinement indépendante, mais elle voulut absolument accepter la place qui lui était offerte dans la maison de retraite juive. Cet aménagement faisait qu’il allait en coûter beaucoup aux autres de venir la voir, et cela ressemblait presque à une crise d’entêtement de vieillesse. On allait enfin voir quel genre de fils il était. Le résultat fut qu’ils ne se voyaient pas pendant des mois. Était-ce lui qui était têtu ? Il n’avait pas envie de lui rendre visite juste pour démentir le soupçon que son absence était une punition immature. Heureusement, elle avait Zoë qui passait de temps en temps pour la tenir informée des tendances au sein du Contemporary Art.

La mère de David téléphonait rarement. Elle ne voulait pas déranger, comme elle disait. Elle avait peur d’avoir Emma au bout du fil, certaine que sa belle-fille ne l’aimait pas, et elle ne voulait même pas appeler le portable de David. « Stell dir vor, si un jour tu l’oublies et tu le laisses à la maison, et c’est elle qui répond », avait-elle déclaré avec son accent allemand. À vrai dire, sa mère n’aimait pas Emma, laquelle avait pris le problème à l’envers. Mais, avec le temps, la question n’était plus de savoir qui n’appréciait pas qui. Ni la mère ni le père de David n’envisagèrent de se demander s’ils pourraient aimer Emma. Elle était une shikse, et ça suffisait. Il n’aurait pas dû épouser cette femme, c’était une erreur, une déchéance, un malheur.

En 1938, Dora Fischer avait onze ans, elle était la fille d’un employé d’une usine de chaussures à Dortmund. Cet été-là, elle fut envoyée pour de longues vacances au Danemark chez des proches fortunés. Son frère était trop petit pour voyager, elle ne le revit jamais, ni ses parents. Pendant l’Occupation, elle passa en Suède sur un bateau de pêche, puis, quand elle avait seize ans, elle rencontra dans un camp de réfugiés un Lituanien un peu plus âgé qu’elle. C’était le fils d’un tailleur qui était venu à Copenhague dans les années vingt, et qui voulait s’élever et quitter une arrière-cour humide entre Marmorkirken et Kongens Have. Ce quartier insalubre fut rasé avant que David ne vienne au monde, mais, dans la famille de son père, personne ne regarda en arrière. La plupart partirent à Londres après la guerre où ils s’installèrent à Stepney Green. Plus tard, lorsque David venait à Londres pour affaires ou en compagnie d’Emma et de Zoë, il se disait parfois qu’il avait de la famille en ville. Il ne les aurait pas reconnus dans la rue.

Ni Dora ni Adam Zalman, qui était devenu son fiancé après la Libération, ne se sentirent particulièrement enclins à mettre en avant leur religion commune. Ils se marièrent à l’hôtel de ville de Copenhague afin d’avoir une chance d’obtenir un appartement près de la brasserie où il fut embauché comme chauffeur. La guerre avait gâché ses rêves d’études, et il joignit les deux bouts en travaillant à droite et à gauche. Par son travail chez un brocanteur, il s’intéressa aux livres anciens et il ouvrit sa librairie ancienne dans une petite rue du vieux centre-ville. David ne vit jamais son père lire autre chose que le journal, mais il avait bien dû devenir une sorte de spécialiste car on trouvait des ouvrages rares et coûteux au milieu des volumes poussiéreux sur les rayonnages de la boutique en entresol. David faisait souvent ses devoirs dans l’arrière-boutique, l’après-midi. Quand il interrogeait son père, celui-ci levait les yeux de ses piles vacil- lantes. Puis il souriait, confus, comme si le fait d’avoir un fils était une heureuse surprise bien tardive.

Quand il était jeune, Adam Zalman avait été un bel homme, plus beau que David. La mère de David disait que son père ressemblait à Rudolph Valentino. Il conserva son sourire triomphant et son allure alerte, toujours méticuleux quant à son apparence et d’un soin quasi hystérique à ne pas faire de taches sur ses vêtements. David ignorait que son père était loin d’avoir les moyens de s’offrir les chaussures anglaises et les vestes italiennes avec lesquelles il faisait le beau. Il était impensable de le croiser sans un foulard de soie autour du cou et la mine de celui qui considère que le monde lui appartient. On aurait presque pu le croire en état d’apesanteur, comme s’il était prêt à s’envoler par la fenêtre ouverte tel un des doux musiciens de Chagall. Il avait le don de parler aux gens et de se faire aimer par eux, mais l’on ne savait pas ce qu’il pensait vraiment. Rien, peut-être ? Les parents de David ne se disputaient jamais. Si les tiraillements menaçaient, son père quittait l’appartement et revenait quelques heures plus tard avec des fleurs, un gâteau ou un sourire. Ce même sourire de gamin destiné à tout faire oublier à tout le monde.

Il fournissait David en livres, des romans pour garçons avec des Peaux-Rouges à bord d’un canoë sur un lac bordé de sapins noirs et menaçants. Il ne lui faisait pas la lecture, peut-être avait-il des complexes sur sa prononciation, peut-être était-il trop pudique pour coller à la figure de père que David cherchait dans les passages étroits entre les rayonnages de la boutique. Ces cadeaux de livres étaient en soi des messages, des gages d’une présence qui, sinon, se limitait au fait qu’ils se trouvaient dans la même pièce. Quand son père était enfin présent, cela paraissait affecté, parfois presque maniaque. Un jour, sur un terrain de jeux, David fut poussé si fort sur la balançoire qu’il atterrit sur le goudron et dut être conduit aux urgences pour être recousu. David se rappelait le père de ses années d’enfance à travers un voile diffus, comme s’il était trop ténu pour être perçu. Il y avait toujours eu quelque chose de mou et de fuyant chez cet homme.

Sa mère était le point de repère et le guide dans l’appartement sombre où, dans son souvenir, les années d’après guerre n’avaient jamais été remplacées par le présent. Les meubles lourds trônaient dans une bulle grisâtre de silence, tandis que le monde alentour était criard et tapageur. Quand David allait chez ses camarades, il se rendait compte à quel point sa maison et ses parents étaient surannés. Il était convaincu que sa mère devait être la dernière femme au monde à porter un tablier, des épingles à cheveux et des bas couleur chair. Elle le rassurait pleinement avec ses lunchbox et ses reproches muets, mais elle paraissait aussi tellement déracinée quand elle s’arrêtait près de la fenêtre avec un chiffon à la main, sans l’entendre. Son histoire tue emplissait les pièces et il devinait les ombres des inconnus derrière les portes entrouvertes. Un grand-père, une grand-mère et un oncle qui n’avait pas eu le droit de tenir un cartable dans sa main.

Le seul changement à l’appartement fut l’apparition exceptionnelle d’un opulent canapé en cuir, avec ses fauteuils assortis. Il se souvenait de l’excitation de son père à s’asseoir et à sentir l’odeur du cuir. Un jour, en rentrant de l’école, les nouveaux meubles avaient disparu, et comme ses parents ne dirent rien, il ne dit rien non plus. Plus tard, la vieille Renault familiale fut brièvement remplacée par une Mercedes bleu foncé. Ce n’est qu’une fois adulte qu’il relia les meubles disparus et la grosse voiture éphémère avec les visites impromptues, le soir, de messieurs sévères qui restaient sur le paillasson et qui s’entretenaient avec son père sur un ton étouffé mais ferme.

La porte entre le vestibule et le salon fut vite fermée, mais il y avait des larmes dans les yeux de sa mère quand son père réapparut peu après. Dans la voix excitée de son père, David entendit quelque chose de tardif, d’impuissant et de vain. Il ne savait pas de quoi il était question mais, bien des années plus tard, il comprit que les voix dans l’entrée avaient été ses premières motivations pour prendre le nom de jeune fille de sa mère à sa majorité. Il s’éloigna déjà quand il alla au lycée. Cela commença un dimanche lorsque son père leur annonça avec un grand sourire qu’ils allaient déménager. L’après-midi même, un agent immobilier leur montrait la villa moderne sur laquelle son père avait jeté son dévolu, dans une banlieue proche de celle où devaient s’installer David et Emma. À cette époque, David n’avait jamais mis les pieds dans ce coin-là.

Il était manifeste que son père et l’agent s’étaient rencontrés plus d’une fois. Adam Zalman lui parlait comme s’il s’agissait d’un vieux copain, et il ne se gênait pas pour lui taper familièrement sur l’épaule. La mère de David ressemblait à une jeune femme quand, avec un sourire stupéfait, on lui fit faire un tour dans les pièces parquetées de la maison vide. Tandis que l’agent ouvrait les tiroirs et les placards de la cuisine pour les montrer à sa mère, David fut tiré à l’écart, jusqu’à une fenêtre ouverte. « Vue sur le Sund », dit-il en désignant d’un air madré un mélèze qui déployait ses grosses branches devant la brume gris-bleu. « Où as-tu trouvé l’argent ? » demanda David. « J’ai fait une bonne affaire », répondit son père avec un sourire à toute épreuve.

Ils n’emménagèrent pas dans la villa et, peu après, Adam Zalman fut contraint de fermer sa librairie « à cause de circonstances défavorables », comme il dit. À la place, il devint une sorte d’intermédiaire, il achetait des successions et les revendait, mais il avait des problèmes de liquidités. David rentra plus d’une fois pour trouver un appartement éclairé à la bougie parce que les services municipaux de l’électricité venaient de couper le courant. Quand son père n’avait pas de quoi payer pour débarrasser la bibliothèque d’une personne décédée, il était obligé d’arpenter les rues avec son foulard et son sourire triomphant. Il se fit une spécialité d’obtenir des livres coûteux en commission afin de les revendre à un collègue en province, si bien qu’il pouvait rentrer avec assez d’argent en poche pour acheter un poulet grillé chez le Chinois du coin.

Un jour, David vit son père sortir de l’immeuble entre deux policiers. Il s’empressa d’entrer chez le marchand de journaux et d’attraper le premier canard tandis que la voiture de police s’éloignait. Dès qu’il fut rentré à la maison, il héla sa mère, mais on ne lui répondit pas. Elle était à une des fenêtres du salon, comme elle faisait si souvent quand elle était accablée par la réalité, la solitude ou le passé. Elle pleurait si silencieusement qu’il le remarqua seulement en posant la main sur son dos. Elle sursauta. Il fut surpris également et recula d’un pas. Elle continua de regarder dans la rue où, quelques minutes plus tôt, elle avait vu s’éloigner la police avec son mari. Elle n’avait personne, personne au monde. À peine eut-il pensé cela qu’il s’étonna de s’être ainsi oublié.

Adam Zalman avait acheté pour une bouchée de pain une collection de livres à une veuve âgée qui n’avait pas idée de ce que son mari possédait dans sa bibliothèque. Quand les meilleures pièces furent offertes aux enchères chez Christie’s à Londres, les enfants de la veuve en eurent vent et ils portèrent plainte. La vente fut annulée et le père de David évita de justesse une condamnation. David s’en souvient, les cheveux de sa mère blanchirent en un mois. Son père n’afficha plus ce même sourire triomphant et il ne parla plus guère. Il commença à fréquenter la synagogue et à manger casher, tandis que son fils passait ses soirées dans des fast-foods ou chez des copains. David avait la nausée devant la piété du nouveau converti et, immédiatement après son bac, il quitta l’appartement pour louer une chambre.

Cette piété aurait été une provocation pour n’importe quel sceptique de dix-sept ans, mais le remords du père était aussi délictueux que ses crimes. Que se serait-il passé si Adam avait réussi à escroquer la veuve de sa collection ? Aurait-il toujours vissé une mezouzah à côté de leur porte afin de rendre grâce pour sa chance ? Devait-on vraiment croire que le vieux charlatan avait été ramené d’un coup à de meilleurs sentiments ? Au fond, ne regrettait-il pas simplement le fait malheureux qu’il avait été pris la main dans le sac ?

David rendait visite à ses parents à intervalles toujours plus longs et, chaque fois, il se sentait oppressé en montant l’escalier. Il pensait aux yeux de son père qui allait chercher son regard avec humilité, à la main qui allait serrer la sienne un peu trop longtemps. Il ne supportait plus de rester au salon seul avec lui, et il n’avait pas la force de l’attaquer ouvertement. La honte était trop grande. Elle barrait la route à la pitié, et à tout autre sentiment.

Christel leva la tête quand il entra dans le bureau. « Ça a fait mal ? » demanda-t-elle en haussant les sourcils avec cette expression toujours facétieuse, comme si rien ne pouvait entamer sa certitude d’être au-dessus de tout.

« Que veux-tu dire ? » David s’arrêta. Il n’aurait pas dû poser cette question, mais il était désormais trop tard.

« La couronne... » Elle désigna sa joue d’un air un peu poseur.

Il n’avait pas l’impression qu’elle se montrait aussi enjouée d’habitude. Peut-être avait-elle senti qu’il lui avait raconté un bobard quand il avait téléphoné de la voiture. Cela ne changerait rien entre eux, elle continuerait à rester la même, immuablement correcte et efficace.

« Non, pas du tout. Il a pris une empreinte et a mis un pansement provisoire. Il y a eu quelque chose en mon absence ? »

Enfant, déjà, il se sentait mal à l’aise quand il men- tait. Quelle différence si Christel savait qu’un idiot avait tracé une croix gammée sur sa boîte aux lettres ? Cela changerait-il l’opinion qu’elle avait de lui si elle apprenait qu’il avait passé une heure à s’en débarrasser ?

« Londres a appelé et ils demandent s’ils peuvent avoir un projet du contrat pour la semaine prochaine.

— Je le leur ai déjà promis, mais attends un peu avant de leur répondre, il y a quelque chose... »

Que signifiait le fait que l’estime de Christel lui importait ? Si « estime » était le mot juste. Il voulait tant être comme tout le monde. Il ne désirait rien d’autre, à l’opposé de l’acharnement dominant à se rendre visible et unique. On pouvait tout bonnement dire qu’il était unique dans sa volonté d’être banal.

« Excuse-moi, je suis un peu fatigué. Attends jusqu’à cet après-midi pour leur répondre, d’accord ? »

David représentait une entreprise d’électronique dans des négociations de vente à un groupe international. Il s’était rendu plusieurs fois dans cette société et était allé à la maison de campagne du propriétaire, au nord de Viborg. L’homme avait la soixantaine, c’était un ingénieur carré avec de grandes mains et une démarche traînante lorsqu’il avait accueilli David dans la cour. David avait failli trébucher sur les pavés pointus en descendant de voiture. L’homme avait eu une bonne idée au bon moment, et il allait pouvoir passer le reste de ses jours à aller à la chasse et à élever des canards. Il avait importé une race française et il montra la canarderie à David avant qu’ils n’entrent dans le corps de logis. Son épouse servit le café sur une petite table ornée de carreaux de céramique, et une pendule mesurait le silence tandis qu’ils devisaient. David jeta un coup d’œil au parterre, au tas de bois soigneusement empilé et au sorbier qui se dressait devant le champ vallonné. C’était comme ça qu’il fallait vivre, mais il savait qu’il ne tiendrait pas une demi-journée dans un endroit pareil.

Il s’assit à son bureau et contempla les immeubles commerciaux qui avaient jailli à mesure que des parties du port avaient été transformées en terrains à bâtir. Il devinait les dernières grues entre les constructions et, au loin, sur l’Øresund, il aperçut deux cargos avec des projecteurs orange. Il regarda la carte postale au violoniste de Chagall. C’était l’heure idéale pour téléphoner. Ça ne s’arrangeait pas. Quelle était donc cette chose si importante qu’elle avait à lui dire ? Elle décrocha immédiatement, à sa manière parfaitement correcte :

« Dora Zalman. »

Malgré toutes ces années, elle parlait encore avec un accent, et toujours avec un très léger fond d’inquiétude. Qui l’appelait ? Que lui voulait-on ? Quelle catastrophe n’avait-elle pas envisagée au milieu des plantes et des livres de sa chambre silencieuse ?

« C’est David. Merci pour ta carte.

— Ah, David ! Dieu merci, tu m’appelles.

— Comment vas-tu, maman ?

— Mieux, merci.

— Tu as été malade ?

— Ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Non, j’ai parlé avec Mme Katznelson après le culte de samedi. David, c’est tellement épouvantable. Imagine un peu, la pauvre fille...

— Maman, Mme Katznelson doit avoir quatre-vingts ans.

— Je te parle de Naomi. Elle a un cancer, David. On va lui enlever les deux seins. »

Derrière la façade vitrée, en face, des hommes en cravate et bras de chemise passaient dans un bureau paysager fortement éclairé. Deux d’entre eux étudiaient un long document constitué de feuilles agrafées et qui faisait penser à une de ces guirlandes que David avait appris à fabriquer au jardin d’enfants, à une autre époque.

« Pauvre Naomi », dit-il. Quand avait-il pensé à elle pour la dernière fois ? Un an ? Davantage ?

« Il faut que tu l’appelles, David. Il faut que tu ailles la voir.

— Maman, qu’est-ce que tu imagines ? Je n’ai pas vu Naomi Katznelson depuis plus de vingt-cinq ans. Je suis aussi attristé que toi, mais, à ton avis, que va dire son mari si je me pointe maintenant, la moitié d’une vie plus tard ?

— Elle n’a pas de mari.

— La dernière fois où j’ai entendu parler d’elle, elle venait de se marier et attendait un enfant.

— Ha, ce nudnik ! Ça a duré à peine deux ans, il n’y avait aucune chance qu’elle y trouve son compte avec lui. Il n’arrêtait pas de trafiquer et d’emprunter de l’argent à droite et à gauche.

— Comme papa ? »

David regretta immédiatement ses paroles. À quoi cela l’avançait-il ? Pourquoi perdait-il son sang-froid à cause de Naomi Katznelson ? De quoi cherchait-il à se défendre ?

« Tu dois honorer la mémoire de ton père. Tu m’entends ?

— C’est entendu, maman, mais je ne vois pas très bien ce que je peux faire pour Naomi.

— Et l’enfant, elle l’a perdu quand elle était enceinte de trois mois. Elle n’en a pas eu d’autre. Et puis, avec qui aurait-elle pu en avoir ? C’était toi, David, c’était toi qu’elle aimait.

— Maintenant, tu vas peut-être dire que c’est ma faute si elle n’a ni mari ni enfant ?

— Ça, c’est bien un avocat qui parle.

— Maman, franchement...

— Tout ce que je te demande, c’est de lui dire deux mots. Imagine un peu dans quel état elle est. Elle n’a même pas encore cinquante ans. Et les deux seins...

— Je vais y réfléchir, maman.

— C’est tellement facile à dire.

— Maman, je vais y réfléchir, d’accord ? On se voit bientôt. Au revoir.

— Tu vas l’appeler ?

— À bientôt, maman.

— Très bien, très bien, au revoir. »

Il raccrocha et contempla la photo encadrée qui était posée entre le téléphone et la lampe de bureau. Emma et Zoë, avec des sourires éclatants et les épaules bronzées devant un vieux mur. C’était pendant les dernières grandes vacances que Zoë avait daigné passer avec eux. La photo avait été prise dans un restaurant alors qu’ils visitaient l’Ombrie en voiture. Avec un peu d’attention, on pouvait distinguer un lézard entre les feuilles du lierre.

En regardant la photo d’Emma et Zoë, il se dit qu’il n’avait pas la moindre idée de ce à quoi ressemblait Naomi maintenant. Intérieurement, elle avait juste un peu plus de vingt ans, peau mate, théâtrale, chevelure abondante et une monture de lunettes qui mettait en relief sa beauté presque envahissante. Elle ressemblait à Pocahontas qui aurait emprunté les lunettes de Nana Mouskouri. Et, pour la première fois depuis de nombreuses années, il pensa à ses seins. S’ils avaient été juste un peu plus grands, ses mains à lui auraient été trop fines pour les saisir.

Il googla son nom. Naomi Katznelson était psychologue et elle avait un cabinet dans le centre-ville. Il regarda sa photo sur son site Internet. Elle avait des mèches grises, mais sa chevelure était toujours aussi opulente, son teint toujours aussi méridional, son sourire toujours aussi éclatant. À l’exception des rides naissantes près des ailes du nez et aux coins des lèvres, elle n’avait quasiment pas changé. Dirait-elle la même chose de lui, s’ils se rencontraient ? Quand elle avait fait faire cette photo, elle ignorait qu’elle allait tomber malade. Autour d’elle, la vie avait été forte et ouverte, les ombres n’avaient que donné un sens à la lumière. Elle le regardait à travers les pixels de l’écran comme si elle allait lui dire juste cela avec ses yeux marron et chaleureux. Mais lui, qu’aurait-il à lui dire ?

David n’avait eu que Naomi en tête de la terminale à son séjour à King’s College. Il était tout tracé que l’histoire dure indéfiniment. Ils auraient eu un enfant, peut-être deux. Il l’aurait accompagnée à l’hôpital, il aurait été à ses côtés quand un médecin-chef aurait expliqué d’une manière factuelle mais non dénuée de compréhension que l’on était dans l’obligation de la mutiler. David la rencontra l’année du bac et rompit avec elle quelques jours avant son départ pour Londres. Il n’y avait pas de raison extérieure à cette rupture. Il lui était apparu que c’était une manière de mettre de l’ordre dans son existence, mais l’absence d’explication mit Naomi complè- tement hors d’elle. Elle le supplia comme si sa vie en dépendait, elle l’appela sans cesse, elle lui écrivit des lettres interminables et elle fit le chemin jusqu’à Londres pour se planter à l’improviste devant sa porte, tel un point d’interrogation consumé de chagrin. Pourquoi ? Comment pouvait-il faire une chose pareille ? Qu’est-ce qui clochait ? Avait-elle fait quelque chose de mal ? Y avait-il une autre fille ?

Non, il n’y avait pas d’autre fille, pas encore. Heureusement, songea David quand, une semaine plus tard, il se demanda où il avait trouvé la force de résister à sa beauté éplorée et désarmée. Il parvint à la mettre dans le train pour Harwich et le bateau d’Esbjerg avec une histoire enjolivée, disant qu’il avait besoin d’une pause. Il lui promettait qu’ils allaient se revoir dès son retour. Après avoir rencontré Emma, il écrivit à Naomi une longue lettre, une lettre pleine d’égards, à ses yeux. Il ne sut rien sur sa vie mais, quelques années plus tard, il apprit avec soulagement qu’elle allait se marier. Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui avait cloché avec Naomi ? Rien.

Il la rencontra alors qu’elle rentrait d’un kibboutz en Galilée, bronzée comme un Indien et rayonnante d’idéalisme fier. Elle était socialiste et sioniste, mais n’avait aucune sympathie pour la moindre religiosité. L’étoile à six branches, qui disparaissait presque dans son décolleté, ne signalait pas la fidélité à la diaspora. C’était le symbole d’une nation assiégée, qui avait juste une bonne dizaine d’années de plus qu’elle. Naomi pouvait parler pendant des heures sans interruption de l’éducation collective des enfants et des réunions communes où les kibboutznikim décidaient si un jeune devait être envoyé dans une école d’agriculture ou pouvait faire des études d’archéologie. Elle se montrait presque agressive quand elle expliquait pourquoi le greffage primait sur les tessons de poterie.

C’était à l’époque où David passait ses soirées dans les fast-foods et les pizzerias afin de ne pas entendre son père qui baragouinait les prières dans un mauvais hébreu. Ce même printemps, Adam Zalman fut interrogé plusieurs fois par la police au sujet des livres rares qu’il avait envoyés chez Christie’s. David passait tous les après-midi par la bibliothèque municipale où il étudiait les journaux afin de voir si l’on parlait de l’affaire. Il n’expliqua pas à Naomi pourquoi il évitait son appartement et il lui donnait des réponses évasives chaque fois qu’elle lui demandait quand elle rencontrerait ses parents. Il ne savait pas comment indiquer que son père était un criminel.

La famille de Naomi habitait une maison en brique dans Sorrentovej. Son père était dentiste et plaçait de grands espoirs dans ses enfants. Tant Naomi que son frère s’étaient débrouillés mieux que bien au lycée, et leurs parents étaient toujours dans les parages pour les servir. David eut ses habitudes au petit déjeuner dans la petite cuisine et ils le traitaient comme s’il était déjà leur beau-fils. Étaient-ils contents que Naomi soit amoureuse d’un Juif ? Cela le rassurait que le père de Naomi soit un athée convaincu comme sa fille. La navette entre Østerbro et Amager rythmait sa vie et, lorsqu’il passait le Knippelsbro à vélo par les nuits claires, il se sentait le centre du monde, en équilibre parfait entre son désir et la perspective de le voir satisfait.

Naomi était plus intelligente que les autres filles avec qui il était sorti et il pouvait parler de tout avec elle. Mais leur relation portait sur le sexe. Elle le poussa dans un coin de lui-même qu’il ignorait, elle l’attirait ou le provoquait, ce n’était pas clair, car cette énergie ressemblait à de la colère. C’était comme s’il la punissait d’être si belle, si libérée et en tout point fantastique. Elle faisait des choses qu’aucune autre fille ne faisait, et ça le troublait. La réaction de David confinait à la violence, mais le plus étonnant, c’est qu’elle n’était pas contre. Au contraire, ce n’était jamais assez fougueux pour elle, et elle l’exci- tait par des cris moqueurs quand il se montrait trop prévenant.

Il appartenait à une génération d’élèves qui étaient déjà pleinement informés sur le sexe avant la puberté, mais il fut surpris que le désir et sa satisfaction puissent prendre des formes si contradictoires. Son surmoi le contemplait avec étonnement quand il se laissait empor- ter dans le cinéma de Naomi avec ses illusions de punitions et de soumissions. Mais il répliqua pour la première fois lorsqu’elle voulut lui présenter son « jouet », comme elle disait. Il éclata de rire quand, après une longue introduction vaseuse, elle lui fit une démonstration avec des sous-vêtements singuliers et des objets en latex noir. Elle eut les larmes aux yeux et il fut obligé de s’excuser. Elle ne le dit pas, mais David comprit que, toute à la confiance aveugle de son amour, elle s’était dévoilée autant qu’il était possible. Qu’en auraient pensé M. et Mme Katznelson, ou les idéalistes du kibboutz près du lac de Tibériade ? Naomi ne voyait pas la dimension grotesque de ses accessoires en caoutchouc théâtraux. Il avait frôlé une limite. À partir de là, leur relation ne pouvait pas être plus libre ou plus intense.

Cela faisait un an qu’il avait commencé ses études de droit, un an qu’il habitait dans sa chambre en ville quand il se laissa convaincre de lui présenter ses parents. C’était après la gaffe des trucs en caoutchouc, et il tenait à accommoder au mieux les sentiments blessés de Naomi. Ses parents se jetèrent sur Naomi la première fois qu’elle vint chez eux avec leur fils prodigue à la main. Sa mère écouta tout ce qu’elle avait à raconter sur la vie en Israël comme si elle était un oracle et, d’après Naomi, son père avait bien lorgné ses seins. « Il me dévore des yeux », dit-elle avec un rire presque approbateur, si bien que David dut baisser les yeux. Il n’avait pas remarqué les regards de son père et il espérait qu’elle exagérait, mais cela ne sembla que l’amuser davantage. Elle adorait leur attention et peut-être sentait-elle que cela renforçait un lien que leurs ébats exagérés n’avaient pu sceller.

Il apparut que leurs parents se connaissaient de loin. Le père et la mère de David avaient certainement pensé que récupérer leur fils n’était qu’une question de temps. Et lui imaginait déjà son avenir avec Naomi. Il ne parviendrait jamais à se libérer. Sa dépendance du corps de Naomi ne différait pas des gestes de ses parents qui, au moyen de centaines de fils poisseux, tentaient de le piéger, lui et sa copine, dans une toile d’intimité et de familiarité.

Lorsqu’il déclara à sa mère qu’il avait rompu avec Naomi, elle fit une crise de nerfs au téléphone. Plus tard, quand il appela de Londres, elle lui fit comprendre que Naomi était venue pleurer toutes les larmes de son corps dans sa cuisine. Pour finir, il cessa d’appeler. Il oublia, absorbé par les études et par l’immensité libératrice de la ville. Il lui arrivait de marcher sous la pluie au milieu des parapluies et des passants sans qu’il ne se passe rien de particulier, mais il se sentait plus libre que jamais, plus en phase avec son corps en n’étant qu’une ombre sur le trottoir luisant.

Dix-huit mois plus tard, il téléphona à ses parents et leur annonça qu’il vivait avec une jeune Anglaise et qu’elle était enceinte. Ce fut son père qui décrocha, doux et timide. Il demanda où ils habitaient, et David lui parla du petit appartement dans le centre-ville de Copenhague qu’il avait trouvé avec Emma. Lorsque sa mère prit le téléphone, elle commença par lui demander s’ils savaient quel était le sexe de l’enfant.

« Pourquoi le demandes-tu ? répondit David.

— Pour rien.

— C’est un garçon, maman, et il ne sera pas circoncis. »

Il n’avait pu retenir ses paroles. Il n’avait pas eu envie de se montrer méchant, mais, du reste, était-ce méchant de dire cela ?

Ses parents rencontrèrent Emma pour la première fois dans le salon d’accueil de la maternité. Sa mère prit Zoë dans ses bras, et elle eut les larmes aux yeux en berçant la petite. « Une fille, dit-elle, c’est une petite fille. » David eut l’impression d’entendre le soulagement sous la tendresse spontanée. Peu après, il les raccompagna à l’ascenseur, et sa mère lui demanda doucement si la petite serait baptisée. « Certainement pas », répondit David d’un ton courroucé avant de lui faire la bise.

La rupture finale avec son père ne fut pas causée par les livres de la veuve ou par le mariage avec une femme qui n’était pas juive. Ce fut Emma qui prit l’initiative qu’ils voient les parents de David de manière régulière. Zoë n’allait pas se contenter d’une grand-mère isolée à Londres, et Emma ne se faisait pas à l’idée que ses beaux-parents voient en elle la mauvaise femme. Elle alla même jusqu’à les inviter avec leurs amis lors du deuxième anniversaire de Zoë. On plaça le père de David à côté de Louise, l’amie d’Emma, et celle-ci fit comme si elle était sensible à son charme primesautier. Elle eut même la générosité de le laisser garer son bras sur le dos de sa chaise, lui permettant de se baisser sur son décolleté, et elle adressa des sourires indulgents quand son cavalier âgé, telle une vulgaire pieuvre, posa ce bras sur ses hanches.

David passa à côté de son père alors qu’il se dirigeait vers la cuisine. Louise, qui aidait à débarrasser entre les plats, s’y trouvait déjà. Elle avait les joues en feu et elle rajustait les bretelles de sa robe. Elle se retourna vers David quand il apparut avec un plat dans chaque main.

« Il y a quelque chose qui ne va pas ? demanda-t-il.

— C’est ton père, répondit Louise en écarquillant les yeux. Il m’a peloté les seins. Par-derrière. Alors que j’avais les mains pleines. Ça lui arrive souvent de peloter ses invitées ? »

Elle ouvrit la fenêtre de la cuisine et prit un paquet de cigarettes dans son sac. « Oui, tu m’excuses, dit-elle en portant une cigarette à ses lèvres, tu as du feu ? »

David alluma sa cigarette et croisa les bras.

« Mais comment, dit-elle en soufflant la fumée, comment peut-il croire que nous, les femmes, on trouve ça chouette ?

— Je ne sais pas quoi dire. »

Il évita de la regarder dans les yeux tout en repensant à ce que Naomi lui avait dit un jour à propos du regard de son père. Louise tendit la main et lui donna une tape gentille sur l’épaule.

« Ça va, David. J’ai été plutôt surprise. Je n’aurais pas deviné que c’était ton père.

— Merci. » Il la dévisagea. « J’ai une chose à te demander.

— Oui ? » Elle sourit, étonnée par le ton de David.

« Serais-tu d’accord de ne rien dire à Emma ? »

Elle haussa les épaules.

« Si tu veux. Mais pourquoi prendre ça aussi sérieusement, que ton père est un vieux cochon ?

— Je ne suis pas sûr de pouvoir l’expliquer.

— Ça va, David. Viens, allons retrouver les autres. Sinon, ils vont croire que c’est toi qui me dragues. »

David ne revit plus son père excepté une fois par an, pour l’anniversaire de Zoë. Quand Emma lui demandait pourquoi il ne voulait pas voir ses parents, il exagérait leur mauvaise volonté à son égard ou il trouvait toutes sortes d’excuses. À son grand soulagement, elle cessa peu à peu de poser des questions. Au fond, il ne s’était pas passé grand-chose et, s’ils ne se voyaient plus, ce n’était pas tout à fait un choix. Il repoussait la chose d’une année sur l’autre, comme s’il en avait un nombre illimité devant lui.

Il avait trente-six ans quand son père mourut. Emma et lui fêtaient Noël et le Nouvel An à Londres avec Zoë. David ne reconnut pas l’homme au bout du fil qui avait obtenu le numéro de Margaret. L’homme se présenta comme un membre de la communauté. Il fallut quelques secondes à David pour comprendre à quelle communauté il faisait allusion de manière si évidente pour lui. La mère de David était trop choquée pour téléphoner. Son père avait eu une attaque à la maison. David se sentit presque intimidé, comme si l’autre, avec son ton pressant, voulait le forcer à éprouver un sentiment qu’il ne percevait pas encore.

En une demi-heure, il avait réservé un billet d’avion et fait sa valise. Emma voulut l’accompagner et laisser Zoë chez sa mère, mais David insista pour qu’elle reste à Londres. Ils en vinrent presque à se disputer. Quand elle l’accompagna jusqu’au taxi, elle l’étreignit d’une manière qui, à l’instar de l’homme au téléphone, lui fit penser qu’il était en retard avec quelque chose. Il l’embrassa, monta dans la voiture et, à l’instant où il se retourna pour lui faire un signe de la main, il se dit qu’elle était vraiment à sa place ici. Elle ne lui faisait pas au revoir, elle restait là, bras ballants devant la grille noire, comme un enfant.

Plus tard, dans son souvenir, c’était comme si l’appartement était bondé quand il y arriva dans la soirée. Un homme l’attendait à la porte. Était-ce lui qui l’avait appelé à Londres ? Sa mère leva la tête quand il franchit le seuil du salon. Ses épaules tremblaient, mais elle ne pleurait pas. Il lui prit la main, elle la serra sans le regarder.

Une fois seuls, ils s’installèrent dans le canapé. La voix de sa mère se brisa, soit parce qu’elle avait pleuré, soit parce qu’elle n’avait pas parlé pendant des heures. Elle avait offert un rasoir électrique à son père, pour son anniversaire. Elle revoyait la scène tout en la racontant. Il s’était toujours rasé avec un coupe-chou, David s’en souvenait sûrement. Elle lui jeta un coup d’œil à la déro- bée, comme si ça la mettait mal à l’aise de lui rappeler qu’il avait passé son enfance avec elle et avec l’homme qui venait de les quitter. David contempla les meubles qu’il connaissait si bien, les couleurs un peu miteuses et patinées du rembourrage, les veines dans le teck de la table basse devant le canapé. Un autre temps qui avait continué ici tandis que tout changeait dans le monde autour d’eux.

Son père avait été ravi de ce rasoir électrique. Elle l’avait laissé dormir et elle était prête à sortir faire les courses quand elle avait entendu le bourdonnement nerveux dans la salle de bains. Elle l’avait appelé à travers la porte, il avait répondu. Tout était normal. Elle avait rendez-vous chez le coiffeur et elle était rentrée une heure et demie plus tard. Elle avait immédiatement remarqué le bruit, ce petit bourdonnement. Elle sut immédiatement que quelque chose n’allait pas. Et qui sait, si elle n’avait pas eu ce rendez-vous chez le coiffeur ce matin, si elle était rentrée un peu plus tôt...

Il n’y avait guère de monde le lendemain à l’enterrement. Les mêmes messieurs de la communauté qu’il avait vus à l’appartement, le soir, le frère de son père avec son épouse, quelques parents éloignés qu’il connaissait à peine. Il avait gelé et le sol du cimetière crissait sous leurs pieds quand ils suivirent le cercueil. Une fois celui-ci descendu dans la tombe, on lui enjoignit d’être le premier à jeter une pelletée de terre. Le rabbin s’éclaircit la gorge. « Adonai nattan, v’Adonai lakach... » Les mots lui apparurent à travers le brouillard froid. Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris. Ce fut le bruit des mottes de terre grasse contre le couvercle qui le réveilla et l’amena à comprendre. L’homme qui avait été son père gisait dans ce cercueil, et si l’on était parfaitement honnête, son père et lui ne se connaissaient pas vraiment.

Quand David et sa mère rentrèrent à la maison pour la shiva, plusieurs messieurs étaient là à nouveau. Se sentit-elle comme une invitée dans son propre salon, elle aussi ? Peu après, les autres personnes présentes à l’enterrement arrivèrent à leur tour. Elles s’assirent sur des tabourets bas, en demi-cercle. On ne parla guère, et on ne servit rien à boire.

Au bout d’un moment, David se leva pour aller aux toilettes et, en en sortant, il tomba sur son oncle dans l’entrée. Ils se serrèrent la main, David ne le connaissait quasiment pas. Il avait un vague souvenir de repas de famille et d’une maison de campagne mais, d’après ce qu’il savait, les deux frères n’avaient eu aucun contact pendant de très nombreuses années. Il ne s’était jamais demandé pourquoi. Son oncle s’éclaircit la gorge, cela faisait longtemps. David était-il au courant de la situation de son père ? David lui demanda ce qu’il voulait dire. Son oncle parlait si doucement qu’il chuchotait presque. Il y avait pas mal de dettes, à des créditeurs et à la famille.

David le regarda droit dans les yeux.

« Il te devait de l’argent ? »

Son oncle baissa les yeux. Oui, mais il n’était pas le seul, puisque David lui posait la question.

« Combien ? »

Son oncle contempla ses grands pieds, en chaussettes, sur le tapis de l’entrée.

« Une grosse somme. Mais, comme je viens de le dire, je ne suis pas le seul. »

David était impatient de regagner sa place à côté de sa mère.

« Tu sais quoi ? Viens me voir à mon bureau la semaine prochaine. Et apporte une liste qui indique qui et combien. »

David ne sut comment répondre à cette main qui lui tapota l’épaule puis lui caressa le bras, comme si le geste d’appréciation se muait en réconfort à retardement. La liste sur son bureau révéla que, pendant des décennies, Adam Zalman avait emprunté de grosses sommes à tous les membres de la famille en mesure de l’aider. Quand il avait tari une source de toutes ses ressources d’argent comptant et de compassion, il se tournait vers la suivante sans manifester la moindre velléité de rembourser sa dette. Ils s’étaient abstenus de le sommer de rembourser, mais, l’un après l’autre, ils avaient cessé de l’inviter, quand ce n’était pas lui qui évitait tout contact. À un moment, ils avaient commencé à échanger des informations entre eux et à saisir l’étendue de la situation. À sa mort, le père de David avait coupé tous les ponts depuis longtemps.

Tout cela, David l’ignorait encore le premier jour de shiva avec sa mère. Il avait réussi à grand-peine à annuler ses rendez-vous afin de disposer d’une semaine, mais sa mère avait dû l’entendre quand il avait appelé Christel ou un fondé de pouvoir avec son portable dans l’entrée. Le soir du troisième jour, alors qu’il allait lui dire au revoir, elle lui dit qu’il n’était pas obligé de se donner tant de peine. Il avait sûrement autre chose à faire. Il lui demanda si elle était sûre. Oui, oui, elle était contente qu’il soit rentré à Copenhague. Mais bien sûr qu’il avait été obligé de rentrer.

En descendant l’escalier, il mesura l’étendue de sa gaffe, mais il se passa des mois avant que les conséquences n’en deviennent manifestes. Il aurait pu resserrer les liens avec elle s’il avait accepté son besoin d’observer la Halakha. Il aurait pu accompagner son père en suivant les préceptes, et regagner ainsi sa mère. Elle l’avait laissé s’éloigner et glisser hors de leur vie sans tenter de l’en empêcher. Elle avait soutenu son père en tout point, fanatiquement loyale et, lorsque David avait choisi de ne pas respecter les jours de shiva restants, elle était allée au bout de son idée et elle avait emménagé dans la maison de retraite de la communauté.

Il était tout ce qu’elle avait. En tout état de cause, ses parents à elle auraient été morts depuis longtemps, mais son frère ? Quel âge aurait-il eu s’il n’avait pas été envoyé quelque part à l’est dans un wagon de marchandises ? David fit le calcul. Son oncle aurait eu exactement soixante ans. Il pensa à sa mère dans la pénombre de sa chambre, aux plantes coriaces sur le rebord de la fenêtre.

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