Les Complémentaires
Chapitre 6
La pluie avait laissé de grosses flaques sur la chaussée entre les bâtiments industriels de Kødbyen. Un camion arriva en sens inverse quand Emma tourna dans la rue, la grosse roue envoya une cascade étincelante sur son pare-brise et, dans un flash immédiat de souvenir, elle se retrouva avec Zoë à la main en train de regarder danser les dauphins à Valence. Elles avaient visité le parc océanographique et le point culminant en avait été le spectacle des dauphins. Quelques jeunes femmes en combinaison de plongée jouaient avec eux, elles montaient sur leur dos et les faisaient sauter dans les airs. Les cabrioles des mammifères marins criards marquèrent la fillette de huit ans, et son enthousiasme était à son comble. Elles furent d’avis que les dauphins devaient être les seuls animaux à connaître un sort meilleur en captivité car ils aimaient tellement jouer.
C’était il y a quinze ans, et aujourd’hui Emma cherchait la galerie Frøydis MacIntyre, Contemporary Art, où sa compagne passionnée de dauphins à Valence avait sa première exposition personnelle. À peine âgée de quatre ans, Zoë avait déjà commencé à s’installer à côté d’elle avec une boîte de pastels et, à huit ans, elle avait son propre chevalet à côté de celui d’Emma. Elle montrait un certain talent pour cela, mais Emma n’imaginait pas sérieusement qu’elle marcherait sur les traces de sa mère. Ce fut une manière d’être ensemble et de garder le contact quand Zoë devint adolescente, et quand elle souhaita passer son temps avec toutes sortes de personnes à l’exclusion de ses parents. Emma ne s’y était pas officiellement opposée, mais elle n’avait pas non plus bondi de joie lorsque, après le lycée et deux années de voyages et de cours d’art divers, Zoë avait déclaré qu’elle cherchait à entrer à l’Académie des beaux-arts. C’était David qui l’avait encouragée, et qui l’avait aidée à rédiger sa demande d’admission, tandis qu’Emma dissimulait son inquiétude et sa préoccupation.
Elles avaient formé un spectacle ravissant, Emma et Zoë, chacune devant son chevalet, mais elle ne s’était pas sentie autorisée à empocher les faveurs qui allaient de pair avec l’attendrissement de la mère face à sa fille. Zoë s’était ennuyée durant la dernière année à la crèche, avant de commencer l’école, et Emma l’avait souvent gardée à la maison. Elle considérait qu’elle savait la stimuler mieux que les éducatrices qui préféraient « observer » les enfants, de préférence avec une tasse de café à portée de main. Elle le regretta rapidement, mais son entêtement et sa crainte de perdre la face l’empêchèrent de jeter l’éponge.
À la naissance de Zoë, l’atelier d’Emma, un ancien atelier de menuiserie, était situé dans l’immeuble où ils habitaient. Elle y mettait la poussette, mais dut abandonner parce que le bébé criait, tout particulièrement lorsqu’elle essayait de se concentrer. Jusqu’aux deux ans de Zoë, Emma ne fit presque rien et, par la suite, elle considéra cette période comme un séjour en prison. Cela avait été une prison riche de joies mais, malgré toute la tendresse, elle perçut cette privation de liberté comme une punition. C’était absurde, elle avait voulu un enfant, mais elle n’était pas préparée à la disponibilité totale qui était exigée. Pour finir, elle ne pouvait pas ouvrir un livre d’art ou regarder un carnet de croquis sans sentir l’amertume du renoncement. Zoë était un enfant étonnamment bruyant et ses cris perçants, aux moments les plus sensibles de la journée, faisaient l’effet d’une vrille qui la transperçait, et qui trouvait sans cesse de nouveaux endroits à perforer. Tout contenu, toute personnalité la quittait goutte après goutte au point qu’elle se sentait comme une poupée creuse et sans poids, la parodie d’une mère heureuse.
Elle eut honte de penser ainsi et le sentiment de culpabilité lui collait encore à la peau quand Zoë alla enfin à la maternelle. Elle pouvait faire six heures par jour ce dont elle avait le plus envie, mais cela lui pesait, comme si elle était observée par des yeux sans aménité. Cela lui prit plusieurs années pour recommencer à travailler sérieusement, et ce ne fut pas avec l’innocence oublieuse de soi qu’elle avait connue à Slade. Autrefois, elle suivait la volonté de la matière et travaillait jusqu’à des heures avancées de la nuit, sans pause ni hésitation. Alors qu’elle retrouvait le chevalet dans sa belle serre, c’était comme si elle était dans le noir et avait perdu le fil qui devait la conduire à la maison.
Elle gara sa voiture et monta l’escalier carrelé jusqu’à la galerie, qui se trouvait dans une ancienne usine de saucisses. En grimpant, elle se revit intérieurement au milieu des visiteurs le long du bassin en plein air de l’aquarium de Valence. Des corps gris et luisants filaient comme des flèches dans un feu d’artifice aquatique et derrière eux, de l’autre côté de cette eau soulevée, elle voyait quinze ans d’avenir, quinze ans en direction du terme de tout. Elle demeurait la même. Zoë changeait, pas Emma ; tout s’était modifié, mais pas le regard qui voyait.
À Valence, il y avait encore eu des questions tellement ouvertes qu’elle n’avait pu s’empêcher de doubler l’in-térieur de cette ouverture au monde avec des attentes. C’était là la différence entre avoir presque trente-cinq ans et presque cinquante. Il était désormais question de choses qui ne se produiraient pas et qui, en plus, avaient commencé à perdre de leur importance, parce qu’elle serait bientôt trop vieille pour leur en accorder. Succès, reconnaissance, des valeurs toujours fugaces et, de toute façon, elle serait aujourd’hui sûrement retombée dans l’oubli. Elle avait décidé de ne pas y songer et de se concentrer à la place sur la joie de Zoë. Mais elle y pensa quand, à côté de la porte, dans la tache lumineuse d’un spot du plafond, elle vit ce qui était imprimé sur le mur blanc :
ZOË FISCHER
COMPLEMENTARITIES
A Video Installation
Quand elle ouvrit la porte, elle serra la main de Zoë dans la sienne, une Zoë de huit ans, en même temps qu’elle s’étonnait que l’enfant vienne ici, avant même que la mère se réjouisse du succès de sa grande fille.
Personne n’était encore arrivé. Zoë était à une table à l’extrémité de la pièce, elle débouchait des bouteilles de vin. Une femme dégingandée avec des cheveux hirsutes et une paire de lunettes masculine était agenouillée devant un des lecteurs de DVD sous les quatre écrans, montés sur la longueur du mur. Elle appuyait nerveusement sur la télécommande — évidemment, cette merde ne marchait pas quand on en avait besoin. Zoë aperçut Emma et lui fit un signe de la main. Emma s’attendait à une engueulade pour la veille.
« Maman ! »
Zoë était tout sourire et elle traversa la pièce à longues enjambées un peu incertaines. Les talons hauts dont elle n’avait pas l’habitude l’empêchaient de courir. Elle était la petite fille qui s’était déguisée avec la robe et les chaussures de maman, littéralement. Emma reconnut immédiatement la robe, rouge vif, avec un jupon, comme un coquelicot dans le vent de l’arrière-saison. Elle était rangée au fond du placard, elle ne l’avait portée qu’une ou deux fois à l’occasion de ces fêtes où elle et David n’étaient plus invités. Mais comment Zoë avait-elle mis la main dessus ? Avait-elle commencé à perdre la tête ? Quand la lui avait-elle donc empruntée ?
« Qu’est-ce que tu en penses ? » Zoë écarta la robe et fit un petit bond, jambes jointes, comme un enfant de huit ans débordant de joie et d’espoir. Sa bouche aussi était un coquelicot.
« Absolutely smashing ! » Emma l’embrassa sur la joue, avec prudence, étant donné son maquillage. « Ton père va venir plus tard », ajouta-t-elle en se demandant pourquoi. N’étaient-ils pas parfaitement indépendants ? En outre, elle s’avançait peut-être. Et s’il était toujours aussi fâché, au point de ne pas venir ? Mais il viendrait, il ne ferait pas ça à Zoë.
« J’ai essayé de t’appeler toute la journée, dit Zoë.
— Oui, je sais.
— Pour finir, j’ai été obligée de forcer la porte. Enfin non, j’ai ma clef. Mais ça t’embête pas que je l’aie empruntée ?
— Tu peux la garder, ma chérie.
— Et ce sont aussi tes chaussures.
— Comme ça, je comprends mieux pourquoi tu es sur le point de tomber. Mais non, je plaisante, tu es magnifique.
— Au fait, merci pour la soirée d’hier.
— Il faut vraiment que tu m’excuses si...
— Allons, c’était O.K. Oui, O.K.-O.K. ! » Zoë dode- lina de la tête comme le font les Indiens quand ils acquiescent. On aurait presque cru qu’elle avait pris quelque chose.
« Il est gentil, Nabeel.
— Lui aussi, il te trouve charmante. Oh, écoute, je suis aussi allée dans l’atelier, je n’ai pas pu m’en empêcher. T’es vraiment incroyable, maman. Tu ne peux pas te planquer comme ça. J’aurais jamais cru que tu pouvais être aussi mordante.
— Je ne suis pas très bien...
— J’ai pris une photo avec mon téléphone. Te fâche pas, hein, je l’ai montrée à Frøydis. » Zoë se tourna vers elle. « Frøydis ! »
La femme aux cheveux hirsutes se leva et vint les rejoindre. « Vous voulez voir ? » dit-elle en pointant la télécommande.
Les quatre écrans sur le mur démarrèrent en même temps, Emma reconnut tout de suite Zoë et Nabeel.
« Frøydis, voici ma mère. »
Elles se serrèrent la main.
« Emma Warnock. »
Elles se tournèrent pour regarder les vidéos simultanées.
« Complementarities, je comprends », dit Emma.
Zoë rougit quand leurs regards se croisèrent. Emma regarda à nouveau les écrans où Zoë et Nabeel se roulaient dans le vert et le rouge, puis se versaient de la peinture l’un sur l’autre.
« Ça me rappelle Yves Klein, dit Emma, même s’il utilisait du bleu.
— Je ne le connais pas, déclara Zoë et, à cet instant, elle avait vraiment huit ans, robe coquelicot ou pas.
— Oui, oui, dit Frøydis, c’est lui qui enduisait ses modèles de peinture bleue et réalisait des empreintes avec eux. C’est lui qui faisait des toiles monochromes, c’est lui qui jetait de la poudre d’or dans la Seine. »
Zoë sourit.
« Je ne sais pas du tout de qui vous parlez. »
Elle choisit la seule solution raisonnable, qui était de persister dans son ignorance. En faire un actif avec son sourire magistral qui disait clairement qu’elle, la jeune femme, tenait l’avenir dans le creux de sa main.
Emma regarda à nouveau les écrans.
« Passionnant », dit-elle.
Comment pouvait-on qualifier ça ? Il n’était pas question d’art. De la communication visuelle ? De la critique culturelle ? Un strip-tease ethnique ? Elle comprenait mieux maintenant pourquoi Zoë avait été aussi cachottière, et elle comprenait le regard papillonnant de Nabeel, la veille, quand on lui avait demandé ce qu’il pensait du projet vidéo de Zoë. Il n’y avait pas pourtant de quoi être gêné.
« Je peux vous proposer un verre ? » demanda Frøydis.
Bien volontiers. En termes d’âge, Frøydis devait se placer entre Zoë et Emma. Trente-cinq ans, peut-être, comme Emma lorsqu’elles avaient vu les dauphins à Valence.
« Tu prendras une bière ou du vin ?
— Ma mère préférerait un verre de blanc. »
Zoë était déjà en train de lui servir un verre. Dans une lessiveuse, par terre, un monceau de canettes nageaient dans une mer polaire de glaçons.
« Zoë m’a montré ton tableau des croix gammées, dit Frøydis en prenant le verre en plastique que lui tendait Zoë.
— C’est ce que j’ai compris », dit Emma.
Zoë pêcha une bière et l’ouvrit d’un geste machinal avant de la porter à ses lèvres. Emma était incapable d’ouvrir une canette sans s’égratigner les doigts.
« C’est une huile ? s’enquit Frøydis.
— Je ne sais pas si elle est achevée. Oui, de l’huile. Mais je ne sais pas ce que c’est.
— C’est dingue ! s’exclama Zoë.
— Il est vrai que la peinture est de retour, dit Frøydis.
— Mais ne l’est-elle pas toujours ? » demanda Emma.
Frøydis eut l’air désorientée.
« En tout cas, tu es très originale, dit-elle. D’un côté, tu es ancrée dans l’école de New York, la peinture gestuelle, le travail sur la pâte, et, d’un autre côté, tu mènes un discours de la citation qui est totalement postmoderne. La relation ironique aux signifiants, l’épuisement de tout sens. L’ironie comme expiation, comme affranchissement de la pesanteur implacable de l’histoire. C’est très puissant. Tu en as d’autres ?
— Des croix gammées ?
— Tableaux, répondit Frøydis avec le sourire.
— C’était un essai. Non, même pas, dit Emma en sirotant son verre de vin blanc. Je me suis un peu emportée à cause d’une boîte aux lettres.
— Je ne te suis pas, dit Frøydis.
— Et puis, ça n’a aucune importance.
— Tu as une galerie ?
— Je n’ai pas exposé depuis des années », dit Emma. Pourquoi n’avait-elle pas dit « jamais » ? En quoi « jamais » aurait-il gâché quelque chose ? En tout cas, cela aurait été plus proche de la vérité.
« Mais tu es une ancienne élève de Slade, n’est-ce pas ? » demanda Frøydis.
Emma dévisagea Zoë.
« Ma mère travaille, mais elle n’expose pas.
— Et pourquoi ? » demanda Frøydis.
Emma haussa les épaules.
« Mais sinon, quels sont tes motifs ? Tu ne travailles peut-être pas avec des motifs ?
— Je suis en train de travailler sur un cheval. Pendant une période, j’ai fait des oiseaux morts. Tu vois, les plumes et les os. La pourriture, la décomposition, pas spécialement joyeux. »
Emma ne comprit pas pourquoi elle répondait à une question pareille.
« De l’envolée aux funérailles », déclara Zoë. Emma la regarda et chercha à masquer son étonnement. Zoë n’avait pas l’habitude de se montrer lyrique. Avait-elle décidé de vendre sa vieille maman ?
« Si tu fais d’autres tableaux de croix gammées, je les exposerais volontiers, dit Frøydis.
— Tu ne voudrais pas les voir avant ?
— Je vois déjà que tu tiens quelque chose d’intéressant », dit Frøydis avant de se tourner vers un homme qui s’approchait.
Les invités avaient commencé à arriver pendant qu’elles discutaient. Zoë alla à la rencontre d’un garçon et d’une fille, peut-être des camarades de l’Académie. La plupart étaient jeunes, et Emma se sentit de trop. Où était passé David ? Elle aurait préféré une demi-heure de bouderie conjugale, jusqu’à ce qu’ils se permettent de partir, plutôt que de rester là à papillonner. Elle s’approcha d’une des grandes baies vitrées et contempla les toits de Kødbyen. Le vin blanc était tiède et elle ne connaissait personne en dehors de sa fille. Zoë était très occupée à être admirée, davantage pour la robe de sa mère que pour le projet vidéo auquel presque personne n’accordait un regard. Elle était belle, ce soir-là. Une jeune femme en habit de fête sur le seuil éclatant qu’était l’avenir. La lumière éblouissante se reflétait sur sa peau et la rendait plus belle encore, et elle souriait comme si ce qui l’attendait n’était qu’ascension et euphorie.
Emma ferma les yeux. Tu devrais avoir honte, pensa-t-elle. Honte à toi, Emma. Tu es jalouse de ta propre fille. Tu es condamnée. Va-t’en, couche-toi par terre et reste à pourrir avec tes charognes d’oiseaux. Elle se tourna vers la vue car elle eut peur de pleurer. Les derniers rayons du soleil luisaient sur les voies derrière la gare centrale et sur le train Intercity qui en sortit, en direction de l’ouest. Elle eut envie de se trouver à bord, sans bagages, et de partir le plus loin possible. Y avait-il encore des bateaux entre Esbjerg et Harwich ? Mais que ferait-elle en Angleterre ?
Du reste, ce n’était plus vraiment chez elle. Chez elle, c’était l’endroit où il y avait Zoë, Zoë et David, entre Londres, Valence et Kødbyen. Elle avait été chez elle quand ils se dévisageaient, dans leurs regards, quand il y avait eu des sourires et des dauphins, toutes les chances. Et de l’ennui, bien sûr, mais elle ne cherchait pas le mélodrame. Elle n’avait pas pour habitude de faire des projets, elle avait toujours su qu’elle n’allait nulle part en particulier. D’une certaine façon, cela avait été sa fierté de savoir quelque chose qui, aux yeux de la plupart des gens, était tellement décevant. À ses yeux, c’était la vie, sa douceur, comme la lumière qui tombe, et le jour qui descend au fil des ans vers le fond de tout, noir et moisi.
Mais il n’était pas trop tard. On dit qu’il n’est jamais trop tard, et elle pouvait peindre quelques croix gammées de plus. Ces signifiants gestuels s’imbriquaient bien et de manière substantielle au niveau du traitement de la pâte et, en même temps, d’une façon ironique. Il n’en fallait pas davantage. Ainsi, à presque cinquante ans, elle parviendrait enfin à percer, une percée si longtemps mise de côté. Elle rendrait même ce service au monde avec son expiation postmoderniste de la pesanteur implacable de l’histoire. Elle voyait déjà son nom avec le spot halogène sur le mur à côté de la porte de la galerie :
EMMA WARNOCK
SWINGING SWASTIKA
Recent Paintings
Emma se sentit gênée. Avec quel empressement n’avait-elle pas présenté ses motifs à Frøydis MacIntyre. La réponse toute prête, tout de suite disponible, comme si c’était un rêve qui devenait réalité, miraculeusement, quand sa fille les avait présentées l’une à l’autre. Vraiment ? N’était-il pas trop tard ? C’était grotesque. Les croix gammées du matin étaient tout de suite un succès, mais elle avait le droit de conserver son cheval. David lui manquait. Avait-il vraiment l’intention de ne pas venir ? Elle retourna se placer devant les écrans afin d’être occupée à quelque chose, au lieu de rester enfermée en elle-même, dans son coin.
Elle ne pouvait en faire abstraction, il s’agissait de Zoë et de Nabeel, avec les seins et les testicules pris dans ce mouvement de rotation. Ce n’était pas de l’art, et ce n’était pas davantage la communication sociale d’une critique quelconque, un plaidoyer muet et subtil sur la rencontre des cultures. C’étaient Zoë et Nabeel. Ils paraissaient prétentieux et un peu comiques, mais Zoë savait quelque chose. Elle était amoureuse, mais elle avait également conscience que tous les cœurs ont un code postal, une origine. Rares sont ceux à être nés dans une gare, en règle générale on y arrive par le train, et, dans certains cas, on y vient même de Karachi. Peut-être que l’installation était un message destiné à son père à elle ? Tu fuis qui tu es, David. Tu ne peux pas rester dans cette incertitude exquise que tu as toujours recher- chée. C’est juste l’air où nous nous retrouvions avant de tendre la main. Tu ne peux pas devenir personne, c’est la mort.
En regardant sur le côté, Emma vit un homme pas très grand, au teint brun et aux cheveux gris, qui contemplait les écrans avec Zoë et Nabeel. Il respirait fortement par les narines et il scrutait les images avec le plus grand sérieux, comme s’il attendait quelque chose. Les boutons de manchette en or lui donnaient l’air de quelqu’un qui, normalement, ne montre pas le plus grand intérêt pour le Contemporary Art. Il s’arracha de sa contemplation et se dirigea vers l’entrée à pas vifs, au moment où Nabeel entrait. C’est seulement en voyant Nabeel pâlir qu’Emma comprit.
« Maman ! »
Emma se retourna. Zoë, le portable à la main, était à côté de Frøydis et d’un homme au crâne rasé.
« Tiens, voilà quelqu’un qui veut te rencontrer. Ils sont tous dingues de ce que tu fais. »
Zoë agita son téléphone et Emma reconnut le tableau sur l’écran. L’idiote. Ça ne lui suffisait pas de dévaliser la garde-robe de sa mère ? Pourquoi avait-il fallu qu’elle mette son nez dans l’atelier ? Emma serra la main du monsieur au crâne rasé, mais elle ne saisit pas son nom. Elle n’entendit pas non plus ce qu’ils disaient du tableau sur l’écran du portable que Zoë présentait triomphalement car, au même moment, elle vit David qui pénétrait dans la salle. Ce fut comme si leurs regards se croisaient dans la foule, mais elle n’en fut pas certaine et, l’instant d’après, il était ressorti. Elle répondit sèchement aux questions aimables de l’homme au crâne rasé, sans cesser de jeter des coups d’œil en direction de l’entrée. Les minutes lui firent l’effet de chewing-gums collés sous ses chaussures jusqu’au moment où elle put descendre l’escalier à la hâte. Elle faillit bousculer Nabeel. « Bonjour », parvint-elle à dire avec un sourire qu’elle regretta aussitôt tant manifestement il devait paraître faux.
Une foule de gens au look artiste fumait dehors. Un peu plus loin, elle aperçut la voiture de David. Il n’était pas dedans. Elle regarda autour d’elle tout en revenant sur ses pas. Un taxi, moteur au ralenti, était garé derrière les artistes. David n’était nulle part. Elle gagna sa propre voiture et se mit au volant. Ma mère travaille, mais elle n’expose pas. Les plumes et les os, pas spécialement joyeux. Mais tu es une élève de Slade, n’est-ce pas ? David lui manquait. Pourquoi était-il reparti si vite ? Était-ce le fait de voir sa femme ? Oui, elle était élève de Slade, il l’avait ramassée là. Elle avait été prête pour ça, deux ans de plus que Zoë aujourd’hui, deux ans plus proche du point où la courbe se brisait pour la première fois. L’ascension de tout dans la lueur aveuglante de l’avenir. Cela avait plutôt ressemblé à une légère adaptation du rythme de croissance, mais quelque chose en elle avait fait un choix pour elle, et ce choix était bon. Elle ne le comprit que plus tard, peut-être au bord d’un bassin de dauphins à Valence, avec la main d’un enfant de huit ans dans la sienne, une main collante de glace à la fraise et d’euphorie.
Elle s’était fait une autre idée d’elle-même. L’image qu’elle avait de l’avenir avait eu un autre visage. Elle se l’était représenté comme un reflet sur l’horizon de projets, de devoirs, de rêves et de déceptions. Une silhouette floue qui passait et disparaissait à nouveau. Parvenait-il à la voir, et que voyait-il ? Pouvait-il la reconnaître ou ne faisait-elle plus qu’un avec ce qu’ils étaient devenus quand elle s’était détournée de lui pour partir avec David ?
Ce n’était pas la pensée d’un autre chemin qu’il aurait fugacement ouvert en elle. Toute la réalité s’était depuis longtemps rassemblée autour de David et elle savait bien que tout le reste n’était que chimères et impasses sur une carte qu’elle n’avait pas eu la possibilité de tracer. Quand l’autre, à intervalles espacés, regardait à l’intérieur de sa vie dont il ne savait rien, elle croisait son regard sans regret. D’une certaine façon, c’était là le problème. Quelque chose en elle avait choisi cette direction-là, malgré tout, dans une sorte de rébellion, et il y avait des instants où elle ne pouvait chasser l’idée qu’elle aurait dû avoir des regrets.
Elle avait passé deux jours à Londres la dernière fois qu’elle était revenue d’Adélaïde. Elle avait organisé son voyage de façon à pouvoir visiter l’exposition Henry Moore à la Serpentine Gallery. Peut-être était-ce le vol si long qui la rendait ainsi poreuse, mais la vision de ces femmes allongées, au repos, lui fit monter les larmes aux yeux. Elle n’avait pas l’habitude de pleurnicher face à l’art, elle savait bien ce dont il s’agissait. Elle avait pleuré à l’enterrement de son père et à la naissance de Zoë. Lorsque l’art la touchait, l’émotion ne se distinguait pas d’une pensée et, d’après ce qu’elle avait compris, c’était bien le sens de l’art. Mais, à la Serpentine Gallery, elle avait eu le sentiment inattendu de se retrouver chez elle.
Londres, l’Angleterre, ce n’était plus chez elle, mais elle se retrouvait dans les sculptures de Henry Moore, ou dans certains passages pour cordes des morceaux d’Elgar, et dans certains poèmes de Keats ou d’Auden. Curieusement, elle se retrouvait tout autant dans les livres de Rilke, dans Rodin et dans les grandes pièces aux portes ouvertes des tableaux de Hammershøi. Tout cela n’était guère britannique, loin de là, mais au milieu des femmes en pierre douces et désunies de Moore, elle eut le sentiment net qu’elles la connaissaient mieux qu’elle-même.
« Is that you ? »
Elle se retourna dans la salle vide. De prime abord, elle ne reconnut pas l’homme en face d’elle, le cheveu dégarni et coupé court, portant une veste d’un vert militaire et des chaussures de randonnée. Ce fut la confrontation avec les yeux bleu ciel et la voix, oscillant entre le cockney et un débit traînant particulier, qui la mit sur la piste, au fin fond de sa tête fatiguée. Il lui fallut plonger plus profond que d’habitude pour trouver l’endroit où elle avait prononcé ce nom pour la dernière fois. Joe. Oui, c’était bien lui. Elle sourit et ne put qu’ouvrir les bras.
« Tu t’es fait couper les cheveux. »
Elle ne trouva rien de plus intelligent à dire lorsqu’elle recula un peu pour le regarder, les mains toujours posées sur le haut de ses bras.
« J’ai perdu mes cheveux », dit-il avec un sourire.
Elle sentit des bras forts sous le nylon et elle les lâcha, aussi embarrassée que lui par ce geste inattendu après toutes ces années.
Joe était une année au-dessus d’elle à Slade. À cette époque, il avait encore des cheveux sur le crâne, des cheveux longs et roux doré. Il l’avait cueillie dès l’instant où il l’avait aperçue, c’est ainsi qu’elle s’en souvient. Ce talent à choisir le chemin le plus court entre inspirations et constats. Elle faisait une demi-tête de plus que lui, mais cela ne le gênait pas. C’était elle qui commençait à baisser la tête quand ils marchaient côte à côte. Elle venait d’entrer à l’école quand elle se mit à passer une nuit sur deux dans son atelier, une boutique abandonnée. Son divan était tellement étroit que l’on était obligé de s’entrelacer si l’on voulait dormir ensemble. Stricto sensu, il n’y avait de la place que pour une seule personne dans sa vie, elle était l’exception, une rupture d’un instant de faiblesse dans l’ascèse. Cela la flattait et lui faisait peur. Elle était aussi jeune que Zoë, en train de grandir dans le monde, et elle se servait de ce dont elle disposait pour se développer, le talent, son corps de jeune fille, son charme distant. Joe était le seul élève à avoir un atelier à l’extérieur de l’école, déjà bien lancé dans la vie à laquelle aspirait Emma. En fait, il n’avait pas besoin de Slade, il connaissait le chemin. Il allait quelque part, et cela la fascinait. C’était comme d’être assise à l’arrière d’une moto, dans le noir.
Il ne lui disait pas ce qu’il ressentait, s’il ressentait quelque chose pour les longs membres d’Emma qui s’agrippait la nuit à son torse afin de ne pas tomber sur le plancher sale. Elle pouvait aller et venir, il travaillait et parfois il la baisait, dans ses pauses. C’était manifeste. Elle ne pouvait pas le détourner de sa concentration, pas une seconde, et elle continua à gratter sur la vitre de la boutique où le rideau en toile à fromage était toujours tiré. C’était son signal, comme un chat. Elle ne venait pas parce qu’elle espérait que ses tentatives de diversion porteraient un jour leurs fruits. Elle revenait pour être à côté de son regard, non pas dans l’espoir d’être vue, mais pour percevoir son intensité. Elle ignorait ce qu’il avait aperçu quand, une cigarette au bec, il contemplait un tableau inachevé. À cette époque aussi, la peinture était de retour, et l’on pouvait dire sans crainte que Joe était ancré dans le pathos gestuel. Il n’y avait aucune relation ironique avec les signifiants dans sa boutique abandonnée, et elle voyait sur ses toiles qu’il avait de meilleurs yeux qu’elle.
Il venait parfois à l’atelier de Slade pour voir ses travaux à elle. Elle essayait de lire ses pensées tandis qu’il observait ce qu’elle était en train de faire sur le chevalet. Il mâchonnait presque toujours un chewing-gum et elle trouvait qu’il y avait une réserve impatiente jusque dans ses mâchoires. Elle avait eu une période avec des hommes qui criaient, très Bacon, mais aussi Kokoschka, avec une palette maladive et glacée. Un jour, il prit un pinceau avec du noir et se rappela de lui demander la permis- sion, après l’avoir prise. Elle acquiesça bêtement et, en quelques coups de pinceau, il avait souligné les contours de la tête de l’homme avec des gros traits. « Tu vois ? » demanda-t-il en la dévisageant de son regard bleu clair. Tout ce qu’elle voyait, c’est qu’il avait métamorphosé son portrait d’un tourment existentiel en une tête de bande dessinée. « Tu ne dois pas avoir peur de la netteté », dit-il.
En regardant attentivement, elle comprit ce qu’il voulait dire. Elle avait consciencieusement composé son tableau en ajoutant des traits côte à côte. Malgré le désespoir rouge-brun, jaune pisse et bleu caillé, c’était un exercice où le sujet et le cadre se fondaient trop subtilement l’un dans l’autre. Cela avait été un tableau sur la colère désespérée, mais c’était seulement maintenant qu’il était également plein de fureur. Elle suivit son conseil et la série des hommes hurlants en avait été meilleure, mais était-ce encore la sienne ? En continuant son travail, elle en vint à se sentir comme l’assistante de Joe. Les tableaux devenaient les siens à lui, elle les peignait chez lui sans craindre l’évidence, mais en ayant peur de disparaître.
Il la refoulait quand il la pénétrait. C’était intéressant, elle n’avait jamais connu ça, elle en avait entendu parler comme d’un truc de dingue après un trip au LSD. Elle était accrochée au plafond dans son atelier qui sentait la térébenthine, et elle contemplait le dos blanc et les fesses de Joe entre ses bras et ses genoux. Elle avait l’impression de ressembler à une araignée qui a attrapé un porc dans sa toile, complètement schizo. Il était en elle, mais elle n’était pas là. Joe n’était pas un amant patient, pour lui, elle était juste un article de nécessité, et il y avait presque du dégoût dans sa grimace lorsqu’il jouissait. Il y avait toujours du mépris, des sarcasmes ou une méfiance boudeuse, et puis il y avait de temps en temps son rire, énorme, comme un ouragan.
Un samedi, il l’emmena chez ses parents à Dagenham. Sa mère était tellement grosse qu’elle n’avait plus de visage. Le père était un petit bonhomme sec avec un visage qui faisait penser à un casse-noix. Il avait travaillé à l’usine Ford de ses dix-huit ans jusqu’à l’âge de la retraite. Il faisait son propre vin. Dans le salon surchargé, Emma dut lutter pour que sa bouche ne prenne pas la forme d’un nœud plat.
Château Dagenham. Le père s’était amusé à dessiner une étiquette avec une écriture penchée et chargée, et tout ce qui va avec. Joe l’observa avec amusement. Il était chez lui, il faisait un avec les meubles usés, mais elle voyait qu’il savait ce qu’elle pensait. Il le voyait mais il n’en avait pas honte. Elle ignorait que l’affection faisait également partie de son registre, et elle fut émue quand Joe serra son père minuscule dans ses bras, doucement, comme s’il devait faire attention à ne pas le briser.
Ils étaient tellement fiers, le casse-noix et son épouse énorme, que Joe amène une fille comme Emma, et il ne montra pas une seconde de gêne pendant qu’ils restèrent à la maison. Seulement une fois dans le métro, au retour. Elle posa la tête sur son épaule. Il déclara qu’il n’aurait pas dû l’emmener avec lui. Elle leva les yeux. Pourquoi ? « Mais qu’est-ce que quelqu’un comme toi pouvait bien faire là-bas ? » dit-il, et sous le mépris hargneux elle entendit l’embarras. Lui qui, une heure plus tôt, se montrait imperturbable et d’un amour insondable envers ses parents. Elle ne sut pas comment se comporter dans le métro. Si elle croisait son regard, elle devrait regarder son sentiment d’infériorité dans les yeux, et si elle reposait la tête sur son épaule, ce serait comme une aumône vivante.
Combien de temps restèrent-ils ensemble ? Un an, peut-être, autant dire rien au regard d’une vie. Avant Joe, il y avait eu des garçons et des types. Elle avait été fêtée, mais aussi seule, au fond d’elle-même, lorsqu’ils se couchaient sur elle et se montraient sentimentaux. Joe n’était pas sentimental. Il était. Il pouvait l’écraser par sa simple existence, et qu’elle ait vu d’où il venait n’aidait pas à débloquer la situation. La vulnérabilité ne faisait que renforcer son autorité, presque comme un trait de noblesse. Il en allait de même avec la taille d’Emma, ce n’était pas un avantage, au contraire, elle se sentait mal assurée quand il levait vers elle ses yeux bleus chargés de confrontation. Le fils d’ouvrier de Dagenham pouvait l’intimider rien qu’en faisant allusion au fait qu’elle venait de South Kensington. En ce qui la concernait, elle n’aurait jamais rêvé de tirer bénéfice de ses origines à lui, pas plus qu’il n’y avait de raison de les pointer du doigt. C’était son art plus que son corps et sa faim qui donnait à Emma le sentiment de planer au-dessus d’eux, de les observer d’un regard détaché, incapable de s’attarder. Il y avait quelque chose de dégradant et, en même temps, un soulagement étrange dans sa certitude grandissante d’être baisée par un talent auquel elle ne parviendrait jamais à se mesurer.
Les meilleurs mois qu’ils passèrent ensemble furent les derniers. Joe avait quitté Slade au printemps et prévu de passer quelques mois d’hiver en Égypte. Elle l’accompagna et resta presque six semaines chez lui. À la périphérie de Louxor, ils louèrent à un homme qui cultivait des légumes une petite maison blanchie à la chaux. De la maison, ils avaient vue sur des jardins potagers, quelques palmiers et sur les cultures denses le long du Nil. Ils passaient les matinées à dessiner dans le complexe des temples de Karnak. Joe dessinait. Emma aurait aimé, mais elle n’arrivait à rien. Au début, ce fut la chaleur et la diarrhée inévitable qui la forcèrent à rester au lit, plus tard, ce fut le soupçon qui se mua en certitude.
Elle se promenait, elle regardait avec de grands yeux étonnés, son carnet de croquis dans un sac, écrasée par les monuments qui la dominaient, alors que Joe s’asseyait, un chiffon noué sur le crâne, et se mettait à l’œuvre. En voyant les reliefs et les silhouettes apparaître sur le bloc de Joe, elle comprit ce qu’il voulait dire par « netteté ». Il n’y avait rien de joli ni d’intellectuel dans ses traits, aucun tripotage sensible du motif. Même lorsqu’il dessinait, Joe était un gars de Dagenham au travail. Il rendait fidèlement ce qu’il voyait, non, il voyait avec sa main et son crayon, et plus encore. Il pénétrait dans le fondement des formes, dans leurs codes et leur substance derrière les voiles séducteurs de la lumière, derrière la patine et l’atmosphère des ruines. Il n’y avait pas d’angle particulier ni d’orgueil dans ses dessins. Les bâtisseurs et les tailleurs de pierre des pharaons auraient pu se servir comme modèle de ses esquisses, de ce qu’il dessinait des milliers d’années plus tard, en short et sandales, avec une cigarette aux coins des lèvres, avec la sueur qui coulait sur la peau de son ventre.
Quand il était parti le matin, elle descendait au bord du fleuve afin de regarder les bateaux, les chiens efflanqués et les enfants à moitié nus qui jouaient sur la rive. Elle se prit d’amitié pour un petit garçon auquel il manquait un œil. La vue de ses dents lorsqu’il riait lui faisait oublier la paupière baissée. Ils marchaient le long du fleuve en se tenant par la main, elle lui donnait parfois un peu d’argent. Plus tard, dans la matinée, elle s’allongeait et regardait à travers la moustiquaire tout en ajustant l’aiguille du poste à ondes courtes. Parfois, elle recevait clairement la BBC, d’autres fois elle se contentait d’un signal assez faible émis par une station du sud de l’Europe qui diffusait du Mozart. Joe rentrait vers midi. Elle lui faisait à déjeuner, ils mangeaient, faisaient l’amour, il dormait. Une vie simple. Cela aurait pu continuer indéfiniment, elle s’habitua même aux morpions. Le soir, ils observaient les étoiles et regardaient les lucioles. Elle lui lisait à haute voix Mrs. Dalloway et Goodbye to Berlin de Christopher Isherwood. Plus tard, elle rangea les livres de poche jaunis. Elle se souvint de l’écho de sa voix entre les murs chaulés quand il répéta une phrase qu’elle venait de lire : « I am a camera. »
Elle aurait pu rester en Égypte l’hiver entier, mais un matin après le Nouvel An, elle fit son sac à dos et attendit que Joe se réveille. Il s’assit sur le bord du lit et la regarda longuement. Elle contempla le corps nu qui, plus que nul autre, avait réussi à chasser son moi sans poids de son logis fragile. Elle lui demanda de l’accompagner au Caire, et ils partirent le jour même. Il la laissa à un hôtel, elle insista pour qu’il reparte aussitôt. Elle avait un billet open, mais il fallait attendre quelques jours avant qu’elle n’ait une place sur un vol. Elle les passa au lit, à regarder au plafond, à écouter le vacarme de la rue. Elle avait à nouveau mal au ventre, et tout ne faisait que passer, la nourriture, les boissons, les voix, le bruit des voitures et l’appel du muezzin, ces notes étirées poussées d’un minaret voisin.
Emma et Joe quittèrent ensemble l’exposition Henry Moore. Ils marchèrent le long du lac Serpentine en direction du kiosque à musique. Après toutes ces années, elle marchait à nouveau à côté de lui, consciente de sa taille et de son allure dégingandée. Il avait déménagé à Berlin. Non, il n’était pas marié, pas pour le moment. La réponse n’appelait pas de questions supplémentaires, mais son sourire était plus chaud que dans son souvenir. Il avait un atelier à Kreuzberg, trois cents mètres carrés avec une cuisine, une salle de bains et un monte-charge. Elle lui dit qu’il parlait comme un agent immobilier, et il sourit une fois encore.
Elle lui demanda s’il se souvenait du moment où elle lui avait lu Isherwood, à Louxor. Joe la dévisagea : « I am a camera. » Il soutint son regard. Elle devait l’excuser pour les histoires la dernière fois qu’ils s’étaient vus. Emma le revit devant la maison de sa mère, à 2 heures du matin, beuglant de haine et de colère, complètement ivre. Il était rentré d’Égypte une semaine plus tôt et n’avait pas compris où elle était passée. Il l’avait attendue devant Slade, ils étaient allés dans un pub, et elle avait rompu. Il avait essayé de l’embrasser, elle lui avait lancé un verre de bière à la figure.
Ils s’assirent sur un banc, au bord du lac Serpentine. Ils racontèrent leur vie à tour de rôle tout en contemplant la lumière sur l’eau sombre. Il demanda si c’était David qu’elle venait de rencontrer quand lui était rentré d’Égypte. Elle dit non. Pourquoi mentit-elle ? Il parla d’une femme avec qui il avait été marié. Non, pas d’enfants. Il la regarda en coin. Ils avaient habité quelques années en Cornouailles, elle était institutrice. Quand ça avait craqué, ses parents à elle lui avaient prêté de l’argent pour qu’elle rachète sa part de la maison, et il était parti à Berlin. Il avait vécu avec différentes femmes, mais rien de... Rougissait-il ? Emma ne se souvenait plus de l’avoir vu rougir. Oui, il rougit, et sa tête ressemblait à une balle de tennis avec du duvet. Elle ne put s’empêcher d’effleurer son front du revers de la main, tout doucement. Elle pouvait continuer. Soudain, elle revit Florence sur la terrasse à Adélaïde, allongée dans un transat. Florence rajusta ses lunettes de soleil, la regarda avec un sourire. Quelques nuits plus tôt, Emma l’avait entendue gémir dans sa chambre au bout du couloir. Florence qui couchait avec un homme qu’elle connaissait à peine. Tout s’éloigne, songea Emma. Adélaïde, Louxor, Berlin, et l’on n’arrive nulle part.
Joe prit la main qui lui caressait le front et l’ouvrit. Il en étudia la paume et la porta à ses lèvres. Ils restèrent un moment sur le banc, puis ils continuèrent bras dessus bras dessous en direction de Hyde Park Corner. Elle lui raconta tout ce qui était arrivé entre Louxor et maintenant, à l’exception des débuts de la relation avec David. Elle déploya un écran de fumée sur le passage brutal des bras de Joe à ceux d’un autre. Il ne lui était pas venu à l’esprit de tomber amoureuse quand elle se trouvait sur le lit de l’hôtel au Caire et dans l’avion qui la ramenait en Angleterre. Tout ce qu’elle avait en tête, c’était de s’être arrêtée au bord de l’abîme. Joe aurait pu la briser, tant avec son talent qu’avec son corps. Elle serait deve- nue une artiste moins forte, et elle ne savait que faire, sinon peindre. Elle n’avait envie de rien d’autre et, à côté d’un génie, elle aurait été manifestement un peintre de seconde classe. Cela aurait pu être son avenir. Lui préparer ses repas, laver ses sous-vêtements et allaiter ses enfants en attendant qu’il daigne consacrer du temps à ses sentiments à elle ou, gentiment, avec un trait appuyé, lui rappeler qu’elle ne devait pas avoir peur de la netteté.
Ils prirent un taxi pour l’hôtel de Joe et ils passèrent le reste de la journée au lit. Peut-être était-ce dû au décalage horaire, car tout se passa dans un naturel somnolent, comme si cela suivait un scénario. Les retrouvailles avec Joe. Son érection pas tellement empressée, les chairs plus lâches et plus vulnérables dans la lumière blême qui filtrait à travers les rideaux hideux de la chambre d’hôtel. Il la laissa monter sur lui, ce qui ne serait pas arrivé autrefois. Comme bien d’autres choses, sa conscience de classe avait cédé le pas à une version plus paisible, à la fois irrégulière et assourdie, comme une vieille guitare fragile qu’il vaut mieux jouer plus doucement. Elle se pencha en avant si bien que ses cheveux tombèrent sur le visage de Joe et lui cachèrent le monde extérieur. David n’apprendrait pas qu’elle avait passé l’après-midi dans ces lieux. Joe ignorait aussi qu’elle avait déjà choisi David quand, une nuit, il avait hurlé son sentiment d’injustice dans Ovington Gardens. La mère d’Emma avait appelé la police et il avait été arrêté sans ménagement. On l’avait laissé repartir le lendemain matin, expliqua Joe, alors qu’il dessinait des figures inconnues entre ses omoplates. Elle songea que c’était un coup de pot si David, ce soir-là, n’était pas venu se faufiler jusqu’à elle, en passant devant la porte de Margaret, les chaussures à la main.
L’idée de rencontrer quelqu’un d’autre avait commencé à mûrir après son retour d’Égypte, et elle pré- para un complot contre sa propre dépendance. Elle savait que Joe, s’il rentrait alors qu’elle était encore seule, ne manquerait pas de l’attirer vers lui, de l’entraîner dans la zone dangereuse et fascinante de son regard. Là où elle voyait tout plus nettement, et là où, aussi, elle se perdait de vue. Elle savait qu’il la ferait se sentir médiocre, et elle savait que ce serait singulièrement intéressant. Elle avait conscience qu’elle serait tentée par le soulage- ment qui consistait à abandonner et à renoncer à toute ambition.
Elle connaissait à peine le photographe qui donnait une fête dans le poste de pompiers désaffecté qu’il avait aménagé en studio. En y allant, elle décida de trouver un type séduisant, de rentrer avec lui et de coucher avec lui rien que pour planter une réalité entre elle et Joe. Elle avait imaginé qu’elle serait obligée de se montrer plus active que dans sa nature véritable, mais David avait joué le rôle du candidat. Elle s’était épanouie quand il était entré dans sa vie avec son visage ouvert et des manières confiantes et simples, comme s’il était évident qu’il devait au moins tenter sa chance. Elle entendit qu’il était étranger, et cela lui convenait. C’était juste un contretemps s’ils avaient autant discuté parce qu’il était trop ivre pour faire l’amour.
Il était resté là et, à sa grande surprise, cela avait été bien. Il l’écoutait, il voulait entendre ce qu’elle pensait. C’était nouveau. Il était intelligent, il pigeait vite, il avait même de l’imagination et, alors qu’elle lui parlait de choses et d’autres, elle se rendit compte à un moment qu’elle aussi pouvait avoir des avis tout à fait intéressants, comme si elle l’avait oublié. Joe le lui avait fait oublier avec ses bouderies et ses ricanements, et en étant aussi sûr de sa propre personne. David la désirait, cela apparut clairement, mais il ne voulait pas l’écraser ni la faire tomber de son point d’équilibre. L’indépendance, c’était leur slogan, même s’ils ne le disaient pas tout haut. Elle n’était pas hors d’elle quand ils faisaient l’amour, ni dans un sens ni dans l’autre. Elle ne se retrouvait pas à planer au-dessus d’eux en attendant d’avoir la permission de redescendre.
Il se passa longtemps avant qu’elle parle de Joe à David, et elle minimisait toujours, tant son ancien amant l’avait rendue peu sûre d’elle avec son opiniâtreté hargneuse, presque obtuse. Au fil des ans, la jeunesse fut l’explication de sa passion fourvoyée. Comme si cela avait été une question de jeunesse, et non d’art. Avec le temps, il devint plus facile de voir le chemin de Louxor à Copenhague, via Londres, comme un processus de maturation plutôt que comme une évasion. Et puis qu’aurait-elle fui ? Aurait-elle cherché à se « fuir elle-même », comme l’on dit ? Non, juste une version initiale qui n’était ni plus ni moins vraie que les variantes suivantes d’Emma Warnock.
Elle resta longtemps dans sa voiture, en face de l’entrée de la galerie de Frøydis MacIntyre, à Kødbyen. Le groupe de fumeurs ne cessa de croître, mais personne ne prêta attention à la femme dans la voiture, la mère de Zoë. Elle ne pouvait envisager de remonter l’escalier sans David, et elle n’avait pas envie de regarder Zoë dans les yeux en cet instant, ni Frøydis MacIntyre, d’ailleurs. Elle songea à son tableau des croix gammées que Frøydis avait proposé d’exposer, si elle parvenait à peindre d’autres toiles du même genre. Emma ne parvint pas à déterminer si elle devait se sentir flattée ou humiliée, mais cela n’avait pas d’importance, car elle savait ce qu’elle allait faire. Le lendemain, une fois David parti, elle irait prendre une scie et un cutter dans la cabane à outils. Elle couperait la toile du châssis, elle trancherait le tout en petits morceaux, le mettrait dans des sacs-poubelle et déposerait les sacs à la décharge où David jetait ses déchets de jar- din. C’était déjà une satisfaction de penser cela dans le moindre détail, et c’était également apaisant.
Une voiture passait de temps en temps devant elle, et les jambes des fumeurs étaient alors éclairées par les phares. Elle démarra. Au lieu de repasser par le centre, elle prit la direction opposée et continua jusqu’au jardin zoologique, puis elle atteignit le Ring 3. Elle rentrait chez elle, mais lentement. La circulation avait diminué et le périphérique était presque désert sous la lumière orange des lampadaires. Alors qu’elle roulait vers l’est à travers la banlieue anonyme, elle se retrouva une fois encore à côté de Joe, un après-midi, derrière les rideaux fermés d’une chambre d’hôtel de Londres.
Elle vit le hall des arrivées à l’aéroport de Copenhague, le demi-cercle de proches qui attendaient là derrière les portes coulissantes, certains avec un drapeau, puis elle passa la douane. David et Zoë étaient là eux aussi, sans drapeau, mais bien familiers, avec le sourire, et il n’y avait aucun lieu où elle se serait sentie davantage à sa place que dans les bras de sa fille, puis de son mari. Elle avait fait le bon choix. Elle était la femme qui devait faire ce choix-là. À côté de Joe, en songeant à sa vie, elle n’avait aucun doute. Il y avait autre chose que le doute, peut-être pire d’ailleurs, mais elle ne regrettait rien.
Ils en étaient arrivés à un âge, David et elle, où l’on ne se développe plus, où l’on ne change plus. Le temps des regrets, parce qu’il n’y a plus grand-chose à proposer, sinon de petits ajustements en termes de direction et de vitesse. Désormais, tout ne ferait que se répéter entre eux, les changements prendraient la forme d’éliminations imperceptibles, le travail patient de l’âge qui affaiblit le corps et le prépare à la tombe. Elle ne se réjouissait pas des deuils, c’était normal, et ils n’étaient qu’entre deux âges. Avec un peu de chance et de raison, il leur restait beaucoup de temps, mais Zoë allait bientôt terminer ses études et Emma voyait tout à fait clairement que les grands changements, en ce qui les concernait, elle et David, seraient désormais remplacés par des petites transformations. Il avait déjà besoin de lunettes de lecture, ses cheveux étaient raides et gris comme de la laine d’acier, et elle avait pris l’habitude d’acheter du déboucheur. Elle n’avait même plus besoin de l’écrire sur la liste des courses, tant elle perdait de cheveux sous la douche. Quand elle regardait la brosse, elle se passait la main sur la tête pour vérifier qu’elle n’avait pas un début de calvitie.
En rentrant de l’aéroport, elle parla à David et à Zoë d’Adélaïde, de Florence, et même de Henry Moore, mais elle ne sentit aucune culpabilité à propos des heures qu’elle avait passées la veille avec Joe. Si ce sentiment devait avoir un nom, ce serait gratitude. S’ils n’avaient pas été aussi pudiques tous les deux, elle aurait remercié David d’être toujours là et, si cela n’avait pas été trop tard, elle aurait remercié Joe car, sans le savoir, il l’avait enfin libérée. Cela ne venait pas de ce qu’il avait dit ou fait durant leur brève rencontre. Était-ce parce qu’il avait rougi, était-ce la chaleur inattendue de son regard, le manque d’assurance hésitant avant d’embrasser la paume d’Emma ? Ou bien ce constat rassurant que l’âge avait fini par les rattraper ?
Il y a des choses que l’on sait, se dit-elle, mais que l’on sait seulement une fois que l’on se trouve de nouveau confronté à elles, bien des années plus tard. En fin d’après-midi, Joe déclara qu’il était obligé de partir. Il était à Londres pour inaugurer une exposition à la galerie qui le représentait. Elle pouvait l’accompagner si elle le souhaitait. La galerie se trouvait non loin de l’hôtel. Alors qu’ils s’y rendaient à pied, Emma songea qu’ils ne se reverraient sans doute jamais. Les toiles de Joe étaient énormes, et la première chose qui la frappa fut le mépris de Joe pour l’esprit du temps. Ses compositions expressives et abstraites auraient pu être peintes dans les années cinquante tant elles étaient menaçantes dans leur drame gesticulant et leur climat si lourd de marron, de gris et de noir. Il avait travaillé au couteau et, à certains endroits, il avait dû appliquer un tube entier sur la toile car la surface du tableau ressemblait aux vagues agitées, mais figées, d’une mer coagulée. Les traits noirs de figures rudimentaires et archaïques ressortaient çà et là, et Emma pensa aux esquisses qu’il avait dessinées à Karnak, faucons et hommes raides à têtes de chien. Comme si tout ce qu’il avait fait au fil des ans suivait un plan cohérent et à long terme.
Les invités du vernissage commençaient à arriver. En compagnie de son marchand d’art, Joe discutait avec un homme en costume rayé, un collectionneur peut-être. Emma effleura le coude de Joe, il se retourna et lui sourit, comme s’il venait de la reconnaître à l’instant. Elle lui dit au revoir. Elle partait déjà ? Elle lui dit de bien prendre soin de lui, et elle s’éloignait déjà avant qu’il n’ait eu le temps de l’embrasser. Elle se retourna sur le seuil et lui fit un signe de la main et, pendant un instant, il parut sans défense avec le costume noir et la chemise noire qu’il avait mis, artiste du bout des chaussures jusqu’au crâne dégarni. Elle resta un peu de l’autre côté de la rue, elle l’observa derrière la grande vitre qui donnait sur le trottoir, seul et souriant au milieu de tous ces amateurs d’art qui tenaient à le saluer.
C’était presque la tombée de la nuit lorsque Emma arriva à Ovington Gardens et ouvrit la porte de l’entrée. Elle ne vit pas tout de suite la silhouette qui était assise, la tête en avant, sur une des premières marches du hall. Margaret serrait les genoux entre ses bras, le front appuyé sur les jambes, si bien qu’Emma ne put voir son visage. Le sommet du crâne luisait à travers le fouillis de cheveux gris dont elle s’était toujours plainte et qu’elle avait toujours eu toutes les peines à maintenir en place. Elle leva les yeux quand Emma lui adressa la parole, pâle et perdue, elle s’aida de la rampe pour se relever lentement. Un malaise, ce n’était rien, elle n’avait certainement pas bu assez d’eau. Elle ne pouvait pas boire toute cette eau qui lui remontait à la gorge, elle avait l’impression de se noyer.
« Ne t’inquiète pas, dit-elle avec un sourire d’excuse.
— Pourquoi, je devrais m’inquiéter, maman ? Cela arrive souvent ?
— Non, c’est la première fois, répondit Margaret. Ce n’est rien. Merci, je peux me débrouiller seule. » Elle écarta le bras d’Emma et descendit prudemment les marches, puis traversa le hall. « Mais tu peux aller me chercher un verre d’eau. »
Quand Emma revint, Margaret était allongée sur le canapé avec un coussin dans le dos. Margaret resta couchée tout en buvant, la tête presque à angle droit, et elle ressemblait ainsi à une poupée que l’on vient de laisser tomber. Emma s’assit à l’autre bout du canapé, elle souleva les pieds de Margaret et les posa sur ses genoux. Des pieds pointus aux orteils de travers que la mode impitoyable de sa jeunesse avait habitués à une vie serrée et à l’étroit dans les chaussures. Emma se mit à les masser, en appuyant doucement du pouce le long de la voûte plantaire.
« C’est bon », dit Margaret, et ses paroles sonnèrent plus comme un aveu que comme un remerciement.
Un reste jauni de soleil couchant effleura le mur au-dessus de la cheminée, à l’endroit où était accroché l’un des hommes hurlants d’Emma. Souvenir persistant ou rappel ?
« Pourquoi le gardes-tu encore au mur ? demanda-t-elle en faisant un signe de tête vers le tableau.
— Parce que tu me l’as donné.
— Maman, tu trouves que je suis une ratée ?
— Je n’ai jamais dit ça.
— Mais tu as dû être déçue. Tu t’attendais sans doute à mieux.
— Dans quel domaine, ma chérie ?
— Dans celui de l’art.
— Oh... »
Emma eut presque l’impression de voir la lumière du soleil se retirer le long du mur. Les moindres inéga- lités de la tapisserie apparaissaient nettement dans les plaques de lumière oblique et pâle. Le reste du salon n’était qu’un marais terne d’ombres.
« Je trouve que tu as une vie magnifique, dit Margaret.
— Tu crois que les choses se seraient passées autrement si je n’avais pas épousé David ?
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire.
— Je me suis parfois demandé si ce n’était pas ce que tu pensais. Comme pour la maison. Tu ne comprenais pas ce que j’allais faire dans cette maison. Tu te souviens ?
— David est un brave homme, quelqu’un de bien.
— J’ai rencontré Joe, aujourd’hui.
— Joe ?
— Allons, maman. Joe.
— Ah... Joe.
— Je l’ai croisé par hasard. Il habite à Berlin, il est venu pour l’inauguration d’une exposition.
— Intéressant. Ça marche pour lui ?
— Je crois. »
Margaret replia les jambes, Emma fit tomber ses chaussures.
« Ton père aurait tellement aimé être un artiste.
— C’est pour ça que tu as toujours eu tant d’ambition pour moi ?
— Veux-tu bien cesser ça. Il était gentil, et c’était un imbécile.
— Tu lui en veux ?
— C’était un accident.
— Tu sais bien ce que je veux dire.
— Non, je ne lui en veux pas. Je savais bien qu’il avait cette fille.
— Iris.
— Elle s’appelait Iris ? Comment le sais-tu ?
— Florence a trouvé une lettre d’elle dans le coffret d’aquarelle de papa.
— Seigneur... »
Les lampadaires s’allumèrent dans la rue.
« J’aurais dû le quitter, le laisser partir, dit Margaret. Il n’en était pas capable. Il ne voulait pas. Le devoir avant tout. Il a dû avoir une conscience épouvantable, le pauvre idiot. Il méritait mieux, je ne pouvais pas. Je n’avais pas envie. Tu sais, cela arrive à certaines femmes. Cela arrive aussi aux hommes. Ça a commencé en Malaisie, après ta naissance. Ah mon Dieu, qu’est-ce que je déteste la Malaisie.
— C’était si simple que ça ?
— Oui, c’était aussi simple que ça. N’est-ce pas épouvantable ? Il n’aurait pas dû mourir. Il aurait dû avoir Iris. Nous avons trop peu de temps, je l’ai toujours pensé. La prochaine fois, ce sera mon tour. Et toi qui es à Copenhague, et Florence à Adélaïde...
— Tu as peur, maman ?
— Non, je n’ai pas peur. Mais nous n’avons pas assez de temps, ma chérie. Pense au père de David, lui, je ne l’ai pas connu.
— Je croyais que cela ne t’intéressait pas.
— Je croyais que cela n’intéressait pas David.
— C’était le cas. Nous ne les voyions quasiment jamais.
— À cause de David ?
— Au fond, c’était à cause de moi. À cause de toutes ces histoires de Juifs. D’après ses parents, il aurait dû choisir une des leurs. Il a donc fait le choix de ne pas les voir. Il est comme ça.
— À cause de toi ?
— Oui.
— Est-ce que tu le méritais ?
— Je ne sais pas, maman. Je ne sais pas. »
Emma ralentit quand elle passa à côté de la gare de banlieue et s’approcha du coin de sa rue. Elle laissa la voiture glisser entre les vieux arbres et les villas en retrait avec leurs vérandas et leurs portes-fenêtres. Des maisons recherchées, des maisons aisées. Il y avait de la lumière aux fenêtres, les enfants étaient couchés, les parents débouchaient du bourgogne. Les feuilles étaient si jaunes et rouge-brun dans la lumière crue des lampadaires que l’on devinait presque quel bruit cela ferait si l’on marchait dessus. Elle connaissait chaque mètre de la rue mais, ce soir, elle se sentait déplacée, curieuse et un peu envieuse.
Si, sur une carte du monde, on pouvait suivre d’un trait ses déplacements heure par heure, à travers les pays et les villes, depuis sa naissance en Malaisie jusqu’à aujour- d’hui, le trait au Danemark serait plus gras qu’une limace noire, les rues d’ici étant plus empruntées que le chemin le plus battu à Londres quand elle était jeune. Pourtant, ce soir, elle n’était pas sûre d’avoir le droit de venir ici, et ce n’était pas parce qu’elle était étrangère, même si elle avait appris à très bien parler danois. D’ailleurs, par ici, presque tout le monde venait d’ailleurs, et ils étaient nombreux à avoir parcouru un chemin encore plus long et encore plus imprévisible. Cependant elle n’allait pas retrouver la maison, mais David. La maison n’était pas son chez-soi, son foyer l’était, lui, la quantité variable d’air entre eux et le sentiment qu’il était accessible. Ils ne s’étaient pas parlé depuis près de vingt-quatre heures. Dans son souvenir, cela n’était jamais arrivé, même quand l’un d’eux était en voyage. Ni même lorsqu’elle se retranchait dans la serre, connue sous le nom de son « atelier », lorsqu’elle en avait ras le bol, sans pouvoir expliquer pourquoi. Ras le bol de quoi, Emma ? Ras le bol de quoi ?
La cuisine et l’entrée étaient allumées, la porte de la maison était entrouverte. Elle gara sa voiture derrière celle de David. Elle aperçut la nouvelle boîte aux lettres en poussant le portillon. Heureusement, il y avait davantage de boîtes aux lettres que de croix gammées dans ce monde. David avait dû l’installer le matin, avant de partir au travail. Il fallait qu’il l’installe. Imaginez un peu si le facteur passait sans pouvoir déposer le courrier. Imaginez un peu qu’il y ait une chose à laquelle David n’eût pas de réponse. C’était son credo, réponse à tout. Imaginez un peu une facture qu’il ne payait pas le jour même, alors qu’il y avait encore un mois pour le faire. Emma sourit, les feuilles mortes recroquevillées craquèrent sous ses chaussures. C’était une boîte aux lettres très ordinaire, bien moins jolie que l’ancienne, mais sans croix gammée, sans passé, et donc bien plus prête à recevoir n’importe quelle demande avec une confiance bienveillante et innocente. Anonyme et sans bagage, un numéro dans la rue, un nom comme n’importe quel autre. Voilà à quoi ressemblait la liberté de David. Elle n’allait lui servir à rien de particulier, mais c’était dans l’air, comme le jour où il avait tendu la main et trouvé son visage à elle.
Ça ne lui ressemblait pas de laisser la porte de la maison ouverte. Une fois entrée, Emma reconnut le manteau de Zoë au pied de l’escalier. En revanche, c’était typique de Zoë de laisser traîner les vêtements à l’endroit où son jeune moi gâté les avait ôtés. Emma avait déjà ramassé le manteau quand elle entendit leurs voix dans la cuisine. Elle s’étonna de ne pas les avoir vus de la rue. Et c’était curieux qu’ils ne l’entendent pas.
« Je ne comprends rien, dit Zoë. Je fais l’inauguration de ma première exposition, et maman disparaît, comme ça, et toi tu ne viens même pas. Mais qu’est-ce qui vous arrive ? »
Emma s’assit sur la première marche de l’escalier, le manteau de Zoë sur les genoux.
« Je ne sais pas, dit David.
— Vous vous êtes disputés ou quoi ? Elle était tellement bizarre.
— Je ne sais pas ce qui arrive, Zoë. Et d’ailleurs, je n’ai pas besoin de te rendre des comptes.
— Des comptes ?!
— Je comprends bien que tu sois déçue, et je suis désolé de n’avoir pas été là. Nabeel t’a sûrement expliqué la situation.
— Nabeel ? Quand est-ce que tu as parlé à Nabeel ? Mais qu’est-ce qui se passe ici ?
— Nabeel ne t’a rien dit ?
— Il est venu à l’exposition et il a dit que maman avait failli le renverser en descendant l’escalier. Voilà ce qu’il m’a dit.
— Il n’a rien dit au sujet de son père ?
— Je ne sais rien sur son père. Je ne l’ai jamais rencontré. Tu as parlé de son père avec Nabeel ?
— Non, j’ai parlé à son père.
— Quand ça ?
— Il est venu voir ton exposition.
— Je ne pige rien.
— C’est vrai, tu ne le connais pas. Moi aussi, j’étais là, mais je suis ressorti car j’avais oublié tes fleurs dans la voiture.
— Je ne t’ai pas vu. Tu m’avais acheté des fleurs ?
— Oui, j’avais acheté des fleurs pour toi. J’ai croisé le père de Nabeel quand je suis descendu les chercher. Il était en train de discuter avec Nabeel, il était en colère. Nabeel a certainement voulu éviter de te mettre de mauvaise humeur. Son père m’a invité chez lui. Il s’appelle Mansoor. J’ai également vu la sœur de Nabeel.
— O.K... Toi, tu fais désormais partie de la famille, avant que j’aie cette chance-là. Pourquoi était-il en colère ?
— Ton installation vidéo. Il n’aimait pas que vous ne portiez pas de vêtements.
— Papa, franchement... Nabeel est plus âgé que moi, et son père n’a pas à se mêler de ce que je fais.
— C’est plus ou moins ce que je lui ai dit. Mais il y avait aussi un truc avec le drapeau pakistanais.
— Le drapeau pakistanais est blanc et vert. D’ailleurs, qui dit que l’on voie des drapeaux ?
— Il est surtout vert, Zoë. Tu as très bien su retrouver la couleur.
— Et toi ? Toi aussi, tu trouves que je souille le drapeau danois ?
— Pas du tout.
— Et ça te fait quoi que nous soyons nus ?
— Ce que fait Nabeel ne me regarde pas mais, pour être tout à fait honnête, je comprends Mansoor. Je n’apprécie pas que tu t’exhibes de cette manière.
— C’est du bidon, papa. T’es coincé ou quoi ?
— Essaie plutôt “pudique”.
— Et c’est quoi, quand je suis à la plage ?
— C’est différent.
— Putain, c’est le même corps.
— C’est ce que je ressens. C’est toi qui me l’as demandé.
— Tu ne m’as pas dit ce que tu penses de mon œuvre.
— Ton œuvre ?
— Oui, mon œuvre. L’installation. Mon expo, bordel.
— Tu dis trop de grossièretés.
— Papa, arrête...
— Je ne vois pas le rapport avec l’art. Mais tu sais bien, je ne suis qu’un avocat.
— O.K., entendu papa, si c’est comme ça que tu le vois. Mais il s’est passé des trucs dans l’art depuis Chagall.
— Pourquoi mentionnes-tu Chagall ?
— Et pourquoi je ne choisirais pas Chagall ? Au moins, ça doit être un truc que tu peux comprendre, ce truc kitch de rabbin.
— Je comprends que tu as une idée derrière la tête, mais je trouve que tu fais l’intéressante avec ta vidéo.
— Je fais l’intéressante ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je veux dire que tu fais miroiter une problématique identitaire avec emphase, en même temps que tu joues avec les gens...
— Je joue avec les gens ?
— Oui, avec leur curiosité.
— Ce n’est pas de l’emphase, papa. Ça parle de nous. De moi et Nabeel.
— Je trouve incroyable que tu aies réussi à le convaincre. Tu as vraiment fait forte impression sur lui. Car il vient malgré tout d’une culture où...
— Il m’aime, papa.
— Oui, je suis au courant.
— Ça veut dire quoi ? Il m’aime, je l’aime, c’est également sa vidéo. C’est la nôtre. Ensemble. C’est nous.
— Je ne crois pas qu’il se moque des sentiments de son père.
— Qu’est-ce que tu crois ? Que je l’ai hypnotisé ? Tu crois que je me sers de lui ?
— Je n’ai jamais dit ça.
— Oui, mais n’est-ce pas ce que tu penses ? Que je l’ai poussé à trahir les siens ? Comme maman t’a poussé à trahir ton père et ta mère, et toute ta Heimat juive ? Bon sang, j’ai à peine connu mon grand-père.
— D’où est-ce que tu sors ça ?
— C’est toi qui as peur des autres cultures, papa. Alors tu vas être un peu surpris quand je vais t’apprendre que j’ai décidé de me convertir.
— À quoi ?
— Qu’est-ce que tu crois ? C’est tout à fait toi, de poser une question pareille. Au prophète Osama !
— Dois-je comprendre que tu as décidé de devenir musulmane ?
— Oui, tu peux comprendre ça comme ça.
— Puis-je te demander pourquoi ?
— Je t’en prie. Parce que je l’aime, papa.
— S’il t’aimait vraiment, il ne te demanderait pas de...
— Je ne le ferais pas s’il me l’avait demandé. Il ne le sait pas encore. C’est moi. C’est moi et lui. Ce n’est pas parce qu’il est musulman. C’est parce que c’est lui. Tu ne comprends rien.
— Je crois que tu ne sais pas ce que tu dis.
— Et toi ? Tu as lu le Coran ?
— Je n’ai pas besoin de lire le Coran pour savoir que c’est complètement dingue.
— Tu es bien juif, en fin de compte, papa. Ça signifie donc quelque chose pour toi.
— Ce n’est pas du tout une question de religion. As-tu lu le Coran ?
— Je n’ai pas besoin de lire le Coran pour savoir que je l’aime.
— Zoë, il n’en est pas question !
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Il n’en est pas question !
— Et qui va m’en empêcher ?
— Zoë, je t’en supplie. Réfléchis. Ça fait combien de temps que vous êtes ensemble ? Comment peux-tu savoir qu’il est celui qu’il te faut ?
— Comment as-tu su que maman était celle qui...
— Moi, je ne me suis pas converti. Je... Zoë, toi, ma fille.
— Papa... Papa, regarde-moi.
— Comment ?
— Tu as cru tout ça ? Papa, tu n’y penses pas... Tu as vraiment cru que j’avais l’intention de me convertir ?
— Tu veux dire que...
— Excuse-moi, papa. D’habitude, tu prends bien la plaisanterie. Allez, arrête maintenant. Regarde-moi. Allez... Ohé... Dis-moi, vous êtes pas un peu à côté de la plaque tous les deux en ce moment ? »
Emma se leva, elle alla à la porte de la maison et la claqua. Le silence se fit dans la cuisine. « Coucou ! » cria-t-elle. Elle posa le manteau de Zoë sur la rampe de l’escalier avant de les rejoindre.
Ils se faisaient face, chacun d’un côté de l’îlot de cuisine, une bouteille de vin rouge entre eux. Ils n’avaient pas touché aux verres qu’il avait servis. « Bonsoir », dit-elle en embrassant brièvement David sur les lèvres, comme d’habitude. Il avait l’air pâle et épuisé. « Zoë, excuse-moi d’être partie. » Emma la serra dans ses bras. « Félicitations pour l’exposition. C’est super !
— Ça va, maman, merci. » Zoë lui sourit. Elle avait l’air d’avoir à la fois huit ans et vingt-trois ans. « Bon, je vais filer, Nabeel m’attend en ville.
— Attends, tu vas prendre tes fleurs, dit David. Je t’accompagne. »
Emma les suivit. Zoë l’étreignit sur le seuil de la mai- son, et elles restèrent ainsi un peu plus longtemps que d’habitude. Le bip de la fermeture des portes de la voiture résonna dans la rue silencieuse, et David remonta le jardin avec un bouquet de roses enveloppé dans de la cellophane. Zoë lui prit les joues entre ses mains. Elle l’embrassa sur le nez avant de saisir le bouquet en faisant crépiter l’emballage, puis elle lui adressa un grand sourire. Les dauphins, songea Emma, et elle fit un signe de la main à Zoë quand celle-ci descendit sur le trottoir dans la robe rouge de sa mère.
Emma s’assit sur la plus haute marche. David se retourna vers elle et croisa son regard. Elle sourit, il écarta les bras. Elle tapota l’escalier et il monta la rejoindre. Elle posa la main sur sa nuque quand il s’assit.
« Où en étions-nous ? » demanda-t-elle.
Il se pencha contre elle, elle contempla les feuilles mortes sur le trottoir et la chaussée déserte. Elle frissonna et serra les épaules.
« C’est bien que tu sois venue, dit-il en passant le bras autour de sa taille.
— En fait, il fait trop froid pour rester dehors.
— Oui. »
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