Les Démons d’Isa - Tome 1 (French Edition)

Evy Danse · Chapitre 32 sur 43

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Les Démons d’Isa - Tome 1 (French Edition)

Chapitre 28

Isabelle (19 ans) – Six ans plus tôt

 

En sortant de la maison, je croise Charles. Il inspecte ma tenue spécialement choisie pour ma journée de cours. La contrariété se lit sur ses traits tirés, sa nuit de travail a dû être mouvementée.

— Isabelle, tu n’es pas obligée de passer autant de temps dans la salle de bain. Le danger est derrière toi et sous haute surveillance en prison Tu ne devrais pas avoir à te cacher.

— J’en ai besoin, ça me rassure. Tu trouveras de quoi manger dans le frigo. Repose-toi bien. Je devrais rentrer vers 18 h.

Je dépose un bisou sur sa joue, avant de prendre le chemin de l’école. Un dernier regard à mon reflet dans la vitre de la voiture et je vérifie la position de ma perruque brune et de mes lunettes à large monture. Alliées à une épaisse couche de maquillage, elles transforment la forme de mon visage. Quant à ma silhouette, une robe longue et ample dissimule mes courbes. Je mets un point d’honneur à me déguiser pour aller à l’école de commerce. Je me fonds dans la masse des étudiants mal dans leur peau plutôt que de me faire des amis, ou pire, un petit ami. Je vais en cours uniquement pour étudier. 

Dès que j’aurai mon diplôme en poche, je ferai valoir mon nom pour reprendre la direction de l’entreprise de mon père. Les actionnaires sont des incapables. Ils laissent la société décliner. Ce n’est pourtant pas compliqué de gérer une flotte de camions. Ils pourraient diversifier leurs activités à moindre risque pour se développer.

Rien que d’y penser, je suis énervée. La journée s’annonce longue avant que je puisse évacuer toute cette colère. Je ne connais que deux remèdes pour me calmer : le pilotage sur circuit et le sexe. Charles n’acceptera jamais que je conduise sa moto en rentrant. Je vais devoir me rabattre sur la deuxième option. 

Ce soir, une virée dans un bar s’impose. Fanny est en pleine période de révisions. Éric et Vinia travaillent dans leur club. Tant pis, je sortirai toute seule pour trouver la compagnie d’un ou deux hommes. Ils auront intérêt à tenir la distance pendant au moins une trentaine de minutes. Le type d’hier a tenu dix minutes avant de s’écrouler comme une masse. Qu’aucun ne sache m’offrir un orgasme est une chose, mais qu’ils m’empêchent de me défouler, ça me met encore plus en rogne.

Il ne me reste plus qu’à tourner au coin de la rue et je serai devant l’entrée de l’école. Pour éviter de me faire remarquer, je préfère arriver cinq minutes avant l’heure. Dans les couloirs, les étudiants sont concentrés sur leurs conversations et ne font pas attention à moi. Si quelqu’un me regarde, je baisse la tête. 

En chemin vers l’amphi du cours de commerce international, un groupe de personnes me bouscule, un homme s’excuse, pourtant, je continue ma route sans répondre. Je connais cette voix. J’ai reconnu aussi son parfum quand nous nous sommes heurtés. Cet homme, c’est Léo Pazio. Le plus bel homme que j’ai jamais vu. 

Il m’arrive de l’imaginer, la nuit, à la place du type qui me sert de défouloir dans les toilettes du bar. Ces fois-là, j’arrive à émettre quelques gémissements.

Léo Pazio et ses quatre copains font partie de ces étudiants populaires. Les filles sont à leurs pieds ; malheureusement pour elles, aucune ne reste plus longtemps qu’une semaine avec eux. Seule exception, Sophie, elle a réussi à rentrer dans le cercle très fermé de ces cinq garçons. En couple avec Vincent depuis presque un an, beaucoup l’envient. Toutes les autres étudiantes tentent de se rapprocher du groupe par son intermédiaire. 

Je m’installe au dernier rang de l’amphi. C’est le meilleur emplacement pour avoir une vue globale et mater tranquillement Léo sans que personne s’en rende compte.

Avec un aussi beau spécimen sous les yeux, les deux heures passent à une vitesse folle. J’ai pris quelques notes pour la forme, en réalité je n’en ai pas vraiment besoin. Je connais déjà le contenu de la plupart des cours. Mes samedis d’études à la bibliothèque et ma faculté à mémoriser rapidement me sont bien utiles.

Lorsque la sonnerie retentit, je me faufile au milieu des autres étudiants pour rejoindre la prochaine salle. Après le cours de commerce international, c’est mon deuxième moment préféré de la semaine. Je vais retrouver Nolan, l’un des garçons de la bande de Léo. Il est devenu mon binôme d’anglais des affaires. En quelques semaines à peine, il a réussi à fissurer ma carapace.

Malgré mon allure et mon manque de communication, il a fini par m’avoir à l’usure. Toujours à me parler du temps, des cours et de ses soirées, j’ai finalement craqué, et depuis, nous sommes amis.

J’aime beaucoup échanger avec Nolan. Il est simple et prend la vie comme elle vient. Je suis persuadée qu’il s’entendrait très bien avec Vinia, mais elle est trop timide pour s’incruster dans une soirée et l’aborder. J’ai tenté une fois de leur organiser un rendez-vous, elle a refusé. Elle ne se sent pas prête.

— Salut l’intello coquine ! Tu as fait des ravages, depuis la semaine dernière ? Combien de nazes as-tu rencontrés cette semaine ?

Ce surnom qu’il me donne m’exaspère. Il aurait pu trouver quelque chose d’original. Celui que je lui ai inventé est plus élaboré et souligne son penchant pour les belles femmes noires. Je suis assez fière de ma trouvaille.

— Salut Kikirou, c’est moche de se moquer du malheur des autres !

— Tu me saoules avec ce surnom. Si tu veux trouver des mecs plus doués, il te suffirait de venir aux soirées étudiantes avec moi. Je pourrais même te présenter mes potes.

— Arrête d’insister, tu sais très bien ce que je pense de vos soirées. Je préfère séparer l’école de mes plans dragues foireux. Et pour ce qui est de tes potes, ils sont bien mignons, mais je ne veux pas m’attirer les foudres de leurs prétendantes !

J’ai profité de l’excuse des beaux jours du mois de mai pour convier mes amis à un pique-nique au parc. Mes derniers partiels approchent et avec eux la perspective de la reprise en main d’une entreprise de plus en plus sur le déclin. J’ai besoin de m’aérer l’esprit et quoi de mieux que l’énergie d’Éric, la bonté de Vinia et l’honnêteté de Fanny.

Nous déambulons dans les allées du parc municipal, débattant de mon dernier fiasco sexuel. Chacun y va de son analyse. Les filles me donnent des conseils pour mieux choisir les hommes et, fidèle à lui-même, Éric me propose d’essayer de nouvelles positions toutes plus acrobatiques les unes que les autres.

Je les écoute d’une oreille, observant les personnes autour de nous. Les familles sont nombreuses à avoir eu la même idée que moi. La pelouse est envahie par les enfants qui crient et courent après leur ballon. Quant aux couples, ils ont réservé leur place sur tous les bancs le long de l’allée. Tous sauf un. 

Là, une jeune femme de notre âge pleure à chaudes larmes. La voir dans cet état me brise le cœur et me ramène à mes propres blessures du passé. Même si je ne distingue pas très bien son visage, sa silhouette ne m’est pas inconnue. C’est seulement quelques mètres plus loin que la mémoire me revient.

— Les copains, je peux vous laisser le panier ? Je connais la fille en pleurs sur le banc. Si je ne vais pas lui parler, je n’arrêterai pas d’y penser et regretterai de ne pas avoir essayé de l’aider. Je vous rejoins un peu plus tard.

— Vas-y Beauté. On t’attend là-bas, mais tu n’hésites pas si tu as besoin de quoi que ce soit.

— Parle pour toi, Doudou. J’ai faim et je ne suis pas sûr de résister longtemps à l’odeur des petits fours, nous prévient Éric.

Je comprends tout à fait ce qu’il veut dire. En les préparant, je n’ai pas pu me retenir de vérifier leur goût à chaque fournée.

Fanny assène une tape sur l’arrière de sa tête.

— Pars tranquille, on veillera à ce qu’il te reste de quoi manger.

Je m’éloigne et retourne au banc. Elle est toujours au même endroit et semble encore plus triste. Je m’approche doucement et lui tends un mouchoir.

— Sophie. Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?

Elle lève les yeux vers moi, surprise, et tente de parler, mais sa peine est impossible à surmonter. Comme elle ne me repousse pas, je m’agenouille et pose mes mains sur ses genoux.

— Je m’appelle Isabelle. Nous sommes en cours de management des entreprises ensemble. Si tu ne me reconnais pas, c’est parce que je suis très discrète. 

Elle esquisse un léger sourire. Mon approche a l’air de fonctionner, je vais pouvoir aborder le problème qui la préoccupe.

— Je peux rester là pour te soutenir, mais il paraît que ça fait du bien de parler. Tu veux essayer ? Je ne te promets pas de tout résoudre, par contre je sais écouter si tu en as besoin. 

Je lui laisse le temps de réfléchir à ma proposition, qu’elle accepte d’un petit signe de tête. Son émotion est encore trop forte pour se livrer alors je continue de la questionner.

— Est-ce que c’est en rapport avec un membre de ta famille ? Tu n’es pas obligée de répondre, un hochement suffira.

Elle secoue sa tête de gauche à droite.

— Est-ce que c’est au sujet de ton chéri, Vincent ?

Ses yeux s’écarquillent. J’ai donc vu juste. Avant que je n’ouvre une nouvelle fois la bouche, elle se lance.

— Il est merveilleux. C’est l’homme de ma vie mais j’ai fait une connerie. Il va me quitter, j’en suis sûre…

Ses larmes repartent de plus belle. Je n’aime pas voir les gens pleurer, ça me ramène à mes propres angoisses. Empêchant mes démons de surgir, elle reprend.

— J’ai fait un test… Je suis enceinte. Avec le stress des exams, j’ai oublié de prendre ma pilule. C’est affreux ! Il va penser que je veux lui faire un enfant dans le dos. Je ne veux pas perdre Vincent, mais je ne veux pas non plus abandonner ce bébé qui grandit.

Elle caresse tendrement son ventre encore plat.

— De ce que j’ai vu et entendu dans les couloirs, Vincent a l’air d’être quelqu’un de bien. Tu devrais discuter avec lui. Vous pourriez y réfléchir tous les deux, dis-je calmement. Et je t’interdis de dire que c’est de ta faute. Ce bébé, tu ne l’as pas fait toute seule. Vous n’aviez peut-être jamais abordé le sujet, mais ça ne veut pas dire qu’il ne prendra pas ses responsabilités.

Ses larmes se tarissent. Seuls ses yeux rougis et les traces humides sur ses joues témoignent de sa détresse. Elle me regarde, pleine d’espoir.

— Tu crois que Vincent va rester avec moi et voudra du bébé ?

— Je ne le connais pas assez pour t’en faire la promesse, mais ne pas aborder le sujet pourrait le mettre en colère. Tu devrais trouver un moment tranquille pour lui expliquer la situation. Ne tarde pas trop. Plus tu attendras et plus ça sera compliqué.

— Comment je fais pour lui parler ? Il est tout le temps avec ses potes.

— Et si tu lui proposais de te rejoindre au parc ? Tout seul bien sûr.

Elle sort son téléphone de sa poche et le regarde, sceptique. Je serre ses genoux pour l’encourager.

— Vas-y, Sophie. Tu te sentiras plus sereine ensuite.

Par discrétion, je m’éloigne tout en souhaitant qu’ils communiquent et tombent d’accord, quelle que soit la solution trouvée.

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