Les Démons d’Isa - Tome 1 (French Edition)
Chapitre 38
Isabelle – Deux semaines plus tard
— Chérie, enlève tes mains de mes yeux. Les œufs vont brûler.
— Ne t’inquiète pas pour le petit-déj, Éric va gérer. Suis-moi.
Fanny me pousse jusqu’à ce qui me semble être un canapé. Une autre personne se joint à elle pour m’aider. Il ne me faut pas longtemps pour l’identifier. Son odeur et ses gestes tendres parlent pour lui. Je l’aurais bien retenu plus longtemps, malheureusement il disparaît aussi vite qu’il est apparu. Je regrette que mon amie n’ait pas suivi son exemple.
— S’il te plaît, lâche-moi. J’ai des tonnes de trucs à faire aujourd’hui.
— Justement, tu en fais beaucoup trop depuis Maxime. Tu dois penser à toi et ne pas t’épuiser. Ta maison de couture démarre bien, accorde-lui une journée de repos et demain elle sera toujours là.
Alors que j’allais protester, des mains délicates saisissent les miennes et la voix de Vinia me parvient.
— Isa, tu n’es pas obligée de gérer tout toute seule. À quoi ça sert d’être aussi nombreux dans cette villa si ce n’est pas pour s’entraider ? Et puis, nos moments de complicité me manquent, pas toi ?
— Si, mais…
— Il n’y a pas de mais, me coupe Fanny. Tu vas te détendre, relâcher tes muscles et profiter de l’instant présent. Inspire un grand coup, gonfle ton ventre, ton plexus et ta poitrine au maximum.
Même si j’accepte de suivre ses conseils de respiration profonde, je ne me laisse pas guider par sa méditation. Privée de la vue, j’écoute attentivement tous les sons qui m’entourent. Les œufs au plat qui crépitent dans la poêle, Éric coupant le gaz du piano de cuisine. Un peu plus loin, je distingue des bruits de pas de deux ou trois personnes, le froissement d’un papier et un rouleau de ruban adhésif.
Ils font quoi ? Et qu’est-ce qui justifie tout ce cirque ?
Et soudain, je me souviens de la date du jour et me relève vivement. Lorsque je me retourne, je prends Nolan et Adam en flagrant délit. Ils accrochent une banderole kitsch où l’on peut lire « Joyeux Anniversaire ». Je suis dépitée et ne manque pas de le leur signaler.
— Vous avez osé…
Il est inutile que je finisse ma phrase. Le message est passé. Je leur avais pourtant demandé de s’abstenir. Aujourd’hui est un jour d’horreur, l’un des pires de mon enfance, jamais je n’accepterai de le fêter.
Plutôt que de leur montrer ma déception, je préfère partir. J’ai besoin de m’isoler pour évacuer la tempête qui fait rage dans mon esprit. Sans un regard pour personne, je leur lance du bas des escaliers :
— Je ne veux plus en entendre parler. Annulez tout ce que vous aviez prévu, enlevez cette décoration débile et rayez à tout jamais cette date de votre calendrier.
Ma colère monte, tout comme les larmes que je retiens. Ne voulant pas la laisser exploser, je rejoins la chambre au pas de course, puis claque la porte avant de m’effondrer la tête la première dans l’oreiller de Léo. Je le respire à pleins poumons. Son parfum apaisant me ramène à des souvenirs plus agréables. Lentement, les démons du jour de mes huit ans s’estompent. Dans la crainte qu’ils reviennent à l’instant où je m’en séparerai, je resserre mon étreinte autour du coussin.
Aussi leste qu’un pachyderme, Éric s’écrase sur le lit. Les filles sont plus douces et ensemble, ils me prennent dans leurs bras.
— On est désolés. Je ne pensais pas que c’était aussi dur pour toi de le fêter, s’excuse Fanny.
— On avait besoin d’un moment joyeux pour nous retrouver entre nous. Ton anniversaire nous semblait idéal. On aurait dû t’écouter. Tu as toujours été là quand nous avions des problèmes. D’habitude, je comprends mieux les personnes. Pardonne-nous, Isa.
— Évidemment que je vous pardonne. Vous êtes mes amis, ma famille. S’il vous plaît, à l’avenir, faites comme si ce jour n’était qu’une journée comme les autres.
Un câlin silencieux scelle ma demande. Je ferme les yeux pour l’apprécier davantage, mais l’intervention d’Éric y met un terme.
— Est-ce que ça veut dire que je peux récupérer tous les sextoys que je voulais t’offrir ? Je jouerais bien avec certains sur Adam.
Nous partons tous d’un fou rire, lorsque Vinia s’indigne du manque de tact de notre ami qui reprend :
— Plus sérieusement, Beauté. Je suis aussi désolé. On fêtait toujours ton anniversaire quand tu étais avec Charles.
— Je ne voulais pas vous vexer, alors je faisais bonne figure. Dès que vous partiez, il devait passer la nuit à me réconforter.
M’évitant de m’épancher plus sur cette période, Léo pénètre dans la chambre. Mes amis s’écartent pour lui laisser la place. Je ne peux m’empêcher d’enfouir ma tête dans son cou.
— Sortez, ordonne-t-il sèchement.
Ils hésitent un instant, mais son regard finit de lever leurs incertitudes. Scrutant leur départ, Léo me caresse discrètement le dos. Même si la situation n’est pas aussi critique qu’elle l’a déjà été, je prends plaisir à me blottir un peu plus contre mon amant. Ses gestes tendres ont raison de mes dernières tensions. Lorsque mes muscles sont entièrement relâchés, il s’agenouille devant moi, au pied du lit. Desserrant mes poings, il enlace nos doigts avant de les porter à ses lèvres.
— Mon amour, tu n’as qu’un mot à dire et on arrête tout.
J’aime quand il m’appelle « mon amour ». J’aime qu’il veille autant sur moi et qu’il prenne en compte mon avis, même si, pour le coup, concernant cette fête, il a échoué. Je pourrais lui en vouloir, mais je connais le pouvoir de persuasion de mes amis. Ils l’ont certainement harcelé pendant des jours pour qu’il accepte.
J’ai envie de permettre à tout le monde de passer une belle journée sans drame. Ils ont dû l’organiser avec tellement d’entrain que je suis triste de leur enlever une bonne occasion de s’amuser. Et en même temps, j’aimerais oublier cette date. Entre l’envie de contenter tout le monde et de m’écouter, l’hésitation est grande.
— Avant que tu prennes une décision, laisse-moi te dire une chose : il y a deux mois, tu m’as demandé d’effacer tes mauvais souvenirs. Aujourd’hui, permets-moi de t’aider à surmonter cette journée. Je veux être là pour te soutenir et te montrer que tu mérites d’être heureuse tous les jours. Pour nous, les anniversaires sont synonymes de fête et de partage. Mais si tu n’es pas prête, on le fera plus tard, quand tu le seras, peu importe la date.
Chacun de ses mots étire mes lèvres et éloigne mes doutes. Mon sourire est immense et je ne résiste pas au plaisir de me jeter à son cou. Léo ne peut retenir mon enthousiasme et nous basculons tous les deux par terre. Nos rires résonnent dans la chambre.
— Tu promets de rester à mes côtés toute la journée et de t’enfuir avec moi dès que j’en aurai besoin.
— C’est promis.
Il dépose un long baiser sur mon front puis me serre contre lui. Nous restons allongés ainsi plusieurs minutes. Le rythme calme de sa respiration me berce. De mes fesses à ma nuque, il effleure toute la surface de mon dos puis joue dans mes cheveux. J’aurais voulu arrêter le temps pour profiter de cet instant de bonheur simple, mais il se met à bouger.
— Mon amour, j’adorerais te servir de coussin pendant des heures. Malheureusement, mon corps préférerait que l’on fasse ça dans un lit plutôt que sur le parquet.
Je roule sur le côté et l’invite à échanger nos places. S’il ne veut pas me servir d’oreiller, je veux bien en être un pour lui. Je minaude légèrement avec une idée coquine en tête, malheureusement mon stratagème échoue et Léo me rappelle à l’ordre.
— Ne me tente pas, me gronde-t-il le sourire aux lèvres. Nos amis nous attendent en bas. Ils m’en voudraient de t’accaparer toute la journée ici.
Je grimace un peu pour la forme, mais accepte sa main tendue. Une fois debout, il me serre une dernière fois dans ses bras avant de nous conduire au rez-de-chaussée.
— Alors, c’était comment ce massage en duo ? demande Éric depuis le jacuzzi.
— Très reposant, même si j’ai cru un instant qu’Isa allait tuer ma masseuse.
— Deviendrais-tu jalouse, Beauté ? demande Fanny tout aussi amusée de la situation que mon amant.
Mains croisées sur la poitrine, je fais semblant de n’avoir rien entendu.
Ses « Monsieur, tout va bien ? Je n’ai pas les mains trop froides ? », « Monsieur, voulez-vous un peu plus d’huile ? C’est meilleur quand ça glisse. » et son ricanement ont eu raison de mon self-control. Masseuse ou pas, cette fille était très entreprenante. Elle se frottait à mon amant comme une chatte en chaleur. Si je n’avais pas été dans la pièce, elle lui aurait arraché sa serviette pour tenter un accouplement en règle. En tout cas, c’est ce que je ne me serais pas gênée de faire à sa place, surtout que nous n’avons pas eu un instant d’intimité aujourd’hui.
Quant à mon massage, il était bien plus énergique que celui de Léo. Je soupçonne les deux praticiennes d’avoir tiré à la courte paille avant. La mienne n’a pas dû apprécier sa défaite.
Léo m’empêche de ruminer plus longtemps, saisit mes épaules et me rapproche de lui pour m’embrasser. Notre baiser n’a rien de chaste. J’y déverse toute ma possessivité et ma passion. Avec mes dents, j’attrape sa langue, puis la suce comme j’aimerais le faire avec une autre partie de son anatomie.
— Vous voulez bien arrêter ? J’ai déjà vu trop de choses aujourd’hui. Je ne suis pas sûr de supporter de voir tous mes potes s’envoyer en l’air.
Je maudis Nolan de nous avoir interrompus. Comment peut-il être aussi prude et accepter que sa copine se trémousse sur une barre de pole dance ?
En regardant tour à tour mes amis dans le bain à remous, j’ai l’impression qu’il me manque des éléments. Ma curiosité prend le dessus.
— C’est quoi cette histoire ? Qui a baisé avec qui dans le spa ?
Je ne serais pas contre trouver un coin tranquille pour mettre à exécution toutes les idées qui me traversent l’esprit. Avant de pouvoir construire de nouvelles images dans mon cerveau, Éric répond à mes questions.
— Baiser est un grand mot. C’était juste une petite pipe dans le hammam. Et à cause de vous, on n’a pas pu finir.
Adam rougit et ne sait plus où se mettre devant les révélations de son amant. S’il voulait préserver son intimité, il a choisi le mauvais homme. Rassurante, Vinia pose une main sur son épaule.
— Ne sois pas gêné. Vous étiez très beaux tous les deux.
— Doudou, tu te dévergondes. Où est passé ton romantisme ?
— Le romantisme n’exclut pas l’érotisme, Chouchou. Et vous aviez l’air d’y prendre beaucoup de plaisir tous les deux.
— Stop ! La discussion est close, gronde Adam. Isa et Léo, prenez une coupe de champagne et venez nous rejoindre.
Il ne nous en faut pas plus pour plonger dans l’eau chaude. Galant, Léo me tient la main pour m’aider à m’installer, puis prend place dans mon dos. Il ne reste pas sage très longtemps et profite des bulles du jacuzzi pour me caresser à l’abri des regards de nos amis. Je retiens un sursaut quand ses doigts se perdent sous mon maillot de bain. Mes seins gonflés sont avides d’attention et mes tétons en réclament aussi. Léo sait comment me rendre folle et je ne compte pas le laisser jouer tout seul à ce jeu-là.
Imperceptiblement, je frotte mes fesses sur son érection. Ma main vient se joindre à la fête. Je le sens réagir rapidement, ce qui m’encourage à continuer. Malheureusement, il délaisse ma poitrine pour m’empêcher d’aller plus loin. Je brûle d’envie de reprendre nos caresses. Lorsque je me tourne vers lui, mon sourire malicieux tente de lui transmettre le message. Il l’efface d’un baiser, avant de me murmurer à l’oreille :
— Diablesse !
— Je n’ai fait que répondre à ta sollicitation, beau gosse !
— Arrêtez vos messes basses, les tourtereaux ! Les filles, on porte un toast à l’ancienne ?
Nous n’en avons pas fait depuis longtemps. Le dernier doit remonter à la soirée de rencontre avec les hommes de nos fantasmes. Beaucoup de choses se sont passées depuis. Je n’aurais jamais imaginé que ma vie puisse prendre cette tournure en seulement quelques mois. Léo a su me donner confiance. Il m’a épaulée dans mes moments de doutes sans jamais me juger. Aujourd’hui, je peux dire que je suis en couple avec cet homme merveilleux et que je profite de ma fête d’anniversaire comme jamais auparavant.
Sans attendre, je lève ma flûte de champagne à l’attention de mes amis. Ils en font de même et Vinia ouvre le bal.
— Une pipe dans le hammam.
— Doudou, tu aurais pu trouver quelque chose de plus original, se plaint Éric. Fanny à ton tour.
Elle se mord la lèvre, jette un regard à Ewan qui semble aussi perdu que ses potes et sourit.
— Au moins trois orgasmes dans le jacuzzi !
— Crier si fort dans le sauna que toutes les personnes présentes dans le spa l’entendent !
— Une sodomie sous la douche à jet ! finit Éric.
À chacune des activités citées, nous trinquons et buvons une gorgée de champagne. Nos objectifs pour les prochaines heures sont définis. Il ne reste plus qu’à les mettre à exécution. Déterminés, nous nous levons.
— Maintenant, au travail les mecs ! Bébé, la douche à jet nous appelle, jubile Éric.
Pauvre Adam, il est statufié, coincé entre appréhension et envie. Heureusement, Léo lui vient en aide.
— Attendez une minute et expliquez-nous le principe du toast à l’ancienne. Vous exposez chacun à votre tour vos envies ?
— C’est mieux que ça. Chacun à notre tour, nous nous engageons à réaliser un souhait en buvant.
— Vous êtes vraiment dingues, grogne Nolan en conviant Vinia à se rasseoir.
Il râle et nous reprenons nos places par solidarité. De toute façon s’ils restent ici, le programme dans le jacuzzi tombe à l’eau. C’est dommage, j’aurais bien testé l’acoustique du spa.
Nichée dans les bras de Léo, j’observe mes amis. Adam essaye de redonner le sourire à Éric qui boude. Je lui souhaite bien du courage. Mon ami est têtu et tentera tout ce qu’il peut pour obtenir gain de cause. Pourtant c’est grâce à son entêtement s’ils sont ensemble. Vinia plaide pour sa propre faveur. Je l’entends supplier Nolan d’accepter au moins l’un de ses vœux. L’amour leur va bien. Quant à Ewan et Fanny, ils échangent des messes basses. Au rire de mon amie, je les soupçonne de vouloir s’échapper pour tester l’une des activités proposées. J’aimerais beaucoup suivre leur exemple, mais Léo interrompt le fil de mes pensées.
Il décide d’immortaliser le moment et sort de l’eau récupérer son portable. Le retardateur enclenché, il se précipite dans le bassin. Nous avons juste le temps de nous serrer les uns aux autres pour prendre le cliché avant qu’un des membres du personnel nous annonce la fermeture du spa.
En regagnant les vestiaires, mes amis et moi ne pouvons nous empêcher de relancer notre débat favori sous les regards dépités de nos amants.
— Vous dites n’importe quoi, Léo a le plus beau corps. Il est musclé juste ce qu’il faut, ni trop ni pas assez. Et puis il a été élu l’homme le plus sexy dans l’un des plus grands magazines féminins français.
— Ce type de classement est truqué. Ewan a ce truc en plus qu’aucun de vos hommes n’a. Des cheveux longs. Et ça, c’est le détail le plus sexy qui existe !
— Connerie ! Nolan, c’est lui le plus beau et le plus doux de la gent masculine. Ses fossettes et son petit cul sont à tomber.
— Ah non, là tu fais erreur. Je m’y connais en matière de cul et je t’assure qu’Adam a été bien plus gâté par la nature que tous vos mecs réunis.
Rejoignant nos cabines respectives, nos joutes verbales continuent. Je rigole de bon cœur avec eux, jusqu’à ce que le couperet tombe. Heureusement que le banc est là pour amortir ma chute. Une larme s’écrase sur mon téléphone, d’autres suivent.
Sois forte, Isa. Tu ne peux pas faire une crise ici. Pas maintenant. Écoute-les rire, ils ne méritent pas un nouveau drame.
J’essuie en vitesse mes yeux et m’habille de façon mécanique, puis sors de la cabine. Léo m’attend dehors. Pour ne pas paraître trop distante, je lui adresse un sourire et l’embrasse.
Je dois donner le change, réfléchir et mettre en place mon plan au plus vite. Depuis le début, je savais qu’ils reviendraient me hanter. Je m’y suis préparée. Il me faut maintenant partir pour les protéger de mes démons, car jamais plus personne ne souffrira par ma faute.
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