Les Désenchantées
Pour Marilyn, la meilleure « momager » à jamais
de m'aimer inconditionnellement
Chapitre 1
LA MORT
La Mort était assis à son bureau, portant sur son visage androgyne un froncement de sourcils qui pourrait niveler une chaîne de montagnes entière. Peu pensait de lui qu’il était beau à couper le souffle. Eh bien, peu vivait assez longtemps pour voir son vrai visage, qui était entouré de boucles d’or qui atteignaient son menton. Si cela arrivait, peut-être que la personne mourrait en souriant. Mais avec l’augmentation de la population humaine atteignant les six milliards d’âmes, la Mort avait peu de temps pour penser à la trivialité de la beauté. Garder ses Faucheurs à l’ordre demandait déjà une grande partie de son attention.
Ses robes volumineuses s’étalaient autour de lui, comme si le tissu était vivant. Avec ses yeux couleur d'ardoise, il effleurait les derniers rapports d'état. Les chiffres annotés dans les colonnes sur la page lui sautaient au visage. Il jeta le parchemin jaunissant sur la table et se pencha dans sa chaise à haut dossier faite d’os humains. Des chiffres additionnés. Des gens mourraient sur une base quotidienne.
Il ferma les yeux et il aspirait être à l'époque où il escortait les morts vers la vie d’outre-tombe lui-même. Il empoigna et décrocha les crânes aux extrémités des accoudoirs de son fauteuil, cherchant en vain une sorte de libération à la tension qui montait derrière ses paupières. Il grimaça. La Mort, l'une des entités les plus puissantes de l'univers, avait de puissantes migraines. Qui l'aurait cru ? Il voulait rire de l'absurdité de la situation, mais il ne l’a pas fait.
Il céda pour se masser les tempes. Les guerres au Moyen-Orient avaient atteint un sommet. Rien encore en termes de génocide, mais assez proche. Il aurait dû être heureux. L'activité était en plein essor.
La Mort soupirait comme si le poids de l’éternité reposait sur ses épaules, et laissa retomber ses mains. Il rouvrit les yeux, et aperçu ses babioles étalées devant lui, éparpillées sur son bureau, disposées sur des étagères le long des murs et emprisonnées par des vitrines. C’était une collection de diverses petites choses amassées depuis plusieurs millénaires : la larme d'un ange; la corne d’une licorne, le crâne de Gengis Khan qui lui servait de presse-papiers, un index de Confucius, le bout de la queue d'un dragon. Des choses qui chatouillaient sa fantaisie. Même son corbeau albinos, qui provenait de l'Arche de Noé.
Une nouvelle pile de Certificats de décès – indiquant le nom, la date, l'heure et les circonstances du décès, apparu sur sa table en pierre de lave. Il arracha une plume de son animal de compagnie, provoquant un cri irrité de l'oiseau sur son épaule, et aiguisa sa pointe avec un poignard orné qu’il utilisait souvent comme coupe-papier. Après avoir empalé le poignard dans son crâne presse-papiers, il trempa la plume nouvellement affûtée dans un encrier, retira l'excédent, et griffonna sa signature sur la ligne pointillée. Chaque fois que son stylo quittait le papier, la feuille disparaissait pour être livrée à son Faucheur assigné.
L’équilibre doit être maintenu, se rappela la Mort. S’il négligeait ses responsabilités, cela provoquerait le chaos.
Arianne jetait un regard à Ben alors qu'ils marchaient sur la digue d’herbe parallèle à la route. Les mauvaises herbes frôlaient ses jeans amples. Le soleil couchant teignait d’orange son t-shirt « Boule dégoûtante ». Il avait ramassé un bâton et s’amusait à lancer et frapper quelques cailloux imaginaires. Sa casquette de baseball des Braves était mise à l'envers sur son visage souriant. Chaque coup lancé dans le vide tombait sur les nerfs d'Arianne. Toute la journée, elle avait imaginé comment se déroulerait sa conversation avec Ben. Un scénario prenait fin avec sa fugue, en larmes. L’autre impliquait que Ben ne lui parlerait plus jamais. Et dans le dernier, son préféré, un astéroïde causerait la fin du monde avant qu'elle ne puisse tout lui avouer.
– As-tu changé tes cheveux ? demanda-t-il après son troisième coup de circuit imaginaire.
Arianne sursauta au son de sa voix.
– Wow, tu es nerveuse.
– Ma mère a décidé de couper quelques bouts.
Arianne enroula une mèche de cheveux rouges autour de son doigt, tentant d'agir de manière naturelle. Elle ne remarqua pas une racine saillante, trébucha dessus, se redressa et dit :
– Ça finira par repousser.
– C'est très joli.
Le doute envahissait le sourire de Ben. Il aimait sourire. Même quand il n’en avait pas envie, il souriait. Parfois, par exemple en ce moment, d'autres émotions s’y glissaient et le résultat avait l'air moins naturel.
– Tu es sûre que ça va ?
– Oui.
Arianne se mit à rire de son incertitude, et échouait là-dessus aussi, réussissant à paraître encore plus mal à l’aise qu’auparavant. Elle préférait parler de ses cheveux.
– Avec cette chaleur, je tiens à couper tout. Mes cheveux, je veux dire.
– Ne fait pas ça ! lança Ben avant de s’arrêter et se reprendre. Je veux dire, tu le regretteras. Tu te rappelles quand tu avais décidé que tu voulais ressembler à Marilyn Monroe et que tes cheveux sont devenus orange au lieu de blonds ?
Elle frissonna.
– Ne me le rappelle pas.
– Que sont les meilleurs amis si ce n'est de vous prévenir des actions potentiellement dévastatrices ? Rappelle-toi, tu auras à vivre avec ce que tu as fait, et personne d'autre.
Elle considéra ce que Ben a dit. Peut-être que lui dire n’était pas une si bonne idée.
– Alors, poursuivit-il, l’arrachant du coup à son hésitation, qu'est-ce que tu voulais me dire ?
Arianne griffonnait une démangeaison sur son bras qui n’existait pas.
– Qui a dit que je voulais te parler de quelque chose ?
Cette fois, Ben abandonna son sourire et la regarda avec plein de scepticisme.
– Je suis insulté. Nous nous connaissons depuis la maternelle et tu penses toujours que je ne sais pas quand tu veux me dire quelque chose ? (Il grimaça) Normalement, nous prenons le bus, mais quand tu veux parler, tu proposes toujours de marcher trois miles pour retourner à la maison.
Comme Ben soulignait la distance, le bus scolaire transportant leurs camarades turbulents les dépassa, ajoutant à son point.
– Non pas que je m’oppose à l'exercice.
– Suis-je vraiment transparente ?
Arianne regardait ses baskets tout en ajustant la courroie de son sac sur son épaule.
– Je te connais mieux que quiconque.
Elle sourit timidement.
– Tu as raison. Je dois te dire quelque chose.
Elle rassembla ses pensées qui étaient comme ses vêtements dispersés sur le plancher de sa chambre, puis dit :
– Il n’y aucune manière facile de te dire ceci…
Tous les signes de vie s’effacèrent du visage de Ben. Les yeux sauvages, il l’attrapa par les épaules.
– C’est Carrie ? Quelque chose lui est arrivé ?
À la mention de sa sœur, elle s’accrocha à ses poignets comme si elle était sur le point de tomber d’une falaise.
– Quoi ? Non ! Je ne peux pas croire que je dis cela, mais tu dois te détendre. Plus de café pour vous, monsieur. (Elle se dégagea de la poigne mortelle de Ben.) Cela n’a rien à avoir avec elle.
Il enleva sa casquette et passa ses doigts dans ses cheveux de sable avant de la regarder à nouveau.
– Ne me fais pas peur comme ça, râla-t-il avant de s’éloigner. Et je ne bois pas de café !
Arianne tira sur son lobe d’oreille avant de courir pour le rattraper.
– Tu es le seul qui a sauté aux conclusions. Et si quelque chose arrivait à Carrie, tu serais le premier à le savoir. (Elle s’approcha de lui jusqu’à ce que ses pas correspondent aux siens) J’essaye de te dire que je vois des gens morts. Eh bien… techniquement, je vois leurs âmes.
Ben continua de marcher.
– Hé, tu m’entends ?
– Joyeux Poisson d’avril a toi aussi, dit Ben.
– Nous sommes en septembre, imbécile.
– Eh bien, il semble que ce soit avril pour moi.
Arianne l’attrapa par la manche. Ben fouilla son visage et son regard fixe tomba. Une brise d’après-midi ébouriffa les feuilles des arbres qui bordaient les deux côtés de la route. Le coucher de soleil coupait au couteau l’ombre tout autour d’eux.
– Comme dans Night Shyamalan, je vois des morts ?
À contrecœur, Arianne hocha la tête.
– Cela semble fou–
– Tu paries ton cul que ça semble fou.
Ben s’arrêta. Il poussa un long et lourd soupir.
– Regarde-moi quand tu révèles des choses bizarres sur toi-même.
Elle leva son regard.
– Je suis désolée, je n’avais pas–
– Depuis quand ? l’interrompit-il.
C’était comme s’il y avait de la glace qui parsemait son front.
– Quoi ?
– Depuis quand tu vois des gens morts ?
– Quelques années.
– Quelques années !
Il enleva à nouveau sa casquette, passa sa main dans ses cheveux avant de la remettre.
– Merde, Ari ! Je pensais que nous avions promis de tout nous dire.
– Bon, ce n’est pas la réaction que je cherchais. (L’incrédulité explosait dans sa tête.) Tu veux me dire que tu es énervé parce que j’ai pris si longtemps pour te le dire ?
– Nous sommes les meilleurs amis. Cela doit signifier quelque chose. Écouter les secrets de l’autre est bien ce que les meilleurs amis sont censés faire ?
– Alors, tu dis que tu me crois ?
– Pourquoi mentirais-tu à propos de quelque chose comme ça ?
Il la serra contre lui, entourant solidement sa taille de ses bras forts, et son parfum Dial remplissait ses poumons.
– Ari, tu aurais dû me le dire plus tôt. Je suis sûr que tu as eu peur quand tu as vu le premier fantôme.
Elle rit sottement.
– Au contraire, ce n’était pas du tout effrayant. Je rendais visite à Pops à la maison de retraite quand j’ai vu la femme. Je l’ai pointée et Pops m’a dit qu’il n’y avait personne là-bas. J’ai fait quelques recherches–
– Bien sûr que tu en as fait. (Ben rompit son étreinte.) Alors, qu’est-ce que tu es ? Médium ou quelque chose d’autre ?
– Je ne dirais pas cela. (Arianna enfonça ses ongles dans la bretelle de son sac.) Je ne vois pas l’avenir. Ma recherche me dit que je suis plutôt une Moyenne, bien que je ne puisse pas parler aux morts. Mais je n’ai pas essayé. Je ne pense pas que je le ferai. Et je les vois seulement pendant une ou deux secondes. Ils disparaissent assez vite.
– Tu as mis beaucoup d’énergie dans tout cela.
– Pas toi ? demanda-t-elle en se frottant le front. Je veux dire, ça ne me dérange plus désormais. C’est comme si je voyais davantage de gens qui se promènent, tu sais ? Sauf… eh bien… ils sont nus–
– Whoa ! lança Ben en se raidissant. Trop d’information.
– Mais c’est vrai ! insista-t-elle.
– Je te crois sur parole pour cela, dit-il avant de croiser les bras. Pourquoi me le dire maintenant ? Pourquoi avoir attendu tant d’années ?
Arianne défia le soleil mandarine à un concours en le regardant fixement jusqu’à ce que la lumière lui fit fermer les yeux. Un orbe jaune flottait encore au centre de l’obscurité. Elle respira l’air d’après l’été et dit :
– En observant les morts, tu sais ? Je suppose que je suis juste fatiguée de garder tout cela pour moi.
Ben enveloppa sa main autour de la mienne.
– Viens, je veux être rentré à la maison avant le dîner.
Arianne pensa qu’elle devait avoir eu un anévrisme entre le moment où elle avait dit son secret à Ben et quand il l’avait accepté comme si ce n’était rien de spécial, parce que cela lui semblait tellement surréaliste après tous les scénarios qu’elle s’était joués dans sa tête et qui n’étaient pas arrivés. Particulièrement son préféré.
– Merci, dit-elle en accompagnant Ben à la maison.
Le Faucheur couvait comme un rebelle, assis sur son fauteuil de lecture avec une jambe relevée sur un accoudoir et son menton reposant sur son poing. Il portait des jeans déchirés et rien d’autre. Ses cheveux de zibeline tombaient devant ses sourcils broussailleux, en désordre et encore humides d’une récente douche. Il regardait fixement les flammes contenues par la cheminée située à côté de sa chambre à coucher caverneuse. L’ondulation des langues rouges, orange et blanches aidait à dégager son esprit du bruit et du bavardage de ses pensées.
Sa collection de livres sur l’histoire, la mythologie et de biographies trônait sur les étagères le long d’un mur, chantait pour le presser d’entourer ses élégants longs doigts autour de leurs couvertures et de les sortir de leur emplacement. Il ignora leur appel, n’étant pas intéressé à feuilleter leurs pages. Les histoires de la pègre, les comptes des innombrables morts et les souvenirs de vies passées ne pouvaient pas non plus retenir son attention.
Seul le crépitement du bois dans la cheminée brisait le silence à faire frémir. Les meubles sombres étaient sombres, lui apportant un certain réconfort et la paix. Son regard se dirigea vers le vase de cristal rempli de roses blanches sur la cheminée. Il était assis en dessous d’une peinture de Kratzenstein d’Orphée et Eurydice sur laquelle il avait essayé de reproduire le moment où Orphée avait été attiré dans le monde souterrain. Le regard de déception qui jouait sur le visage d’Eurydice donnait un parfait contrepoids à la consternation d’Orphée de ne pas avoir eu le courage de se battre pour rester jusqu’à ce qu’ils aient atteint le monde extérieur. Le Faucheur claqua des doigts et les roses se sont fanées. Maintenant, leurs fleurs séchées et les pétales desséchés correspondaient à l’émotion que la peinture représentait.
Il tendit la main vers les flammes dans la cheminée, observant la danse des ombres le long de ses doigts. Il baissa les paupières et attendit.
Dans sa périphérie, une figure amorphe se manifesta. D’abord sous forme de fumée, puis comme une image en filigrane.
La solitude du Faucheur diminua avec chaque seconde que prenait son gardien pour prendre forme.
– Maître ? dit une voix rocailleuse.
Il remplissait la pièce d’un froid apparenté au brouillard rampant sur une tombe. Il étudia le feu un peu plus longtemps avant de laisser tomber sa main et faire face à l’apparition dégingandée et pâle qui flottait sans jambe devant lui.
– Qu’est-ce que c’est, Sickleton ?
– Pardonnez la présomption, mais je m’inquiète pour vous, monsieur.
– Et pourquoi ?
Sickleton fit un geste pour indiquer la pièce et son mobilier sombre, sa main tournant en fumée pendant une seconde.
– Cet état d’ennui doit cesser.
– Ennui ? (Comme un système de poulies, son sourcil se leva.) Bon Dieu, arrêtez d’être si mélodramatique.
– Vous passez de plus en plus de temps dans votre chambre, monsieur. Vous avez fait fi de vos serviteurs et l’aide qu’ils fournissent. Vous insistez pour vous occuper de vos devoirs par vous-même.
En plantant les deux pieds sur le tapis, le Faucheur appuya ses coudes sur ses genoux et étendit les doigts. Il plissa les yeux à son serviteur.
– J’apprécie votre préoccupation, Sickleton, dit-il. Mais je l’apprécierais davantage si vous vous mêliez de vos affaires.
– Monsieur…
Le Faucheur montra son poing et la bouche de Sickleton disparu. Les yeux du serviteur s’élargirent. Le maître et le serviteur se regardèrent. Immobiles. Les deux silencieux. Une danse qui finissait souvent quand le serviteur s’inclina devant son maître.
– Je suis content que vous compreniez.
Le Faucheur desserra son poing et les lèvres de Sickleton sont revenues.
– Un nouveau lot de Certificats sont arrivés, monsieur.
– Plus tôt dans la journée ?
– Je crois que oui.
Le Faucheur de la Géorgie se leva et fit craquer ses doigts.
– Très bien. Allez chercher ma chemise.