Les Désenchantées

Fauche-moi doucement · Chapitre 8 sur 28

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Les Désenchantées

Chapitre huit

 

 

L’AFFAIRE DU DIABLE

 

Niko sorti de la salle de bains en jeans déboutonnés et rien d’autre. Une longue douche langoureuse était juste ce que le médecin lui avait ordonné après la nuit qu’il avait vécu. Pendant quinze minutes, il avait collé son front contre la tuile de céramique devant lui. Il avait laissé le lourd courant d’eau pleuvoir sur son dos pour détendre ses muscles avant qu’il fasse autre chose. Une heure plus tard, il se sécha les cheveux avec une serviette, ne reconnaissant pas la personne qui se tenait près de son baldaquin dans un costume bleu marine.

Même à soixante ans, l’incarnation actuelle du Faucheur de la Californie avait toujours l’air plus jeune que la plupart des hommes au début de la quarantaine. La vitalité et la puissance suintaient de lui. Il convenait parfaitement comme main droite à la Mort aux États-Unis. Les autres Faucheurs reconnaissaient Tomas comme leur supérieur. Il vivait depuis plus longtemps que n’importe quel d’entre eux, étant l’un des premiers créés par leur maître.

– Combien de temps vas-tu m’ignorer ? demanda Tomas.

– Pour autant que je peux. J’ai l’impression que je suis dans la merde, répondit Niko.

Il savait très bien qu’il était le petit frère préféré du Faucheur de la Californie. Lorsque Niko avait été créé, il avait été assigné à la tutelle de Tomas. Tout ce qu’il savait, tout ce qu’il croyait, même son éthique du travail et le sens du devoir venait de Tomas. Il se rappelait qu’Arianne avait mentionné quelque chose au sujet d’un monsieur et d’une madame Clark. S’il considérait quelqu’un comme son parent, c’était bien Tomas.

– Efface ce sourire cinglé de ton visage, mon garçon. Bien sûr, tu es dans le pétrin ! dit Tomas en poussant ses mains dans ses poches. As-tu une idée de ce que ta détresse d’hier a causé ?

Niko laissa tomber la serviette et s’effondra dans le fauteuil qu’il utilisait pour la lecture. Il couvrit son visage d’une main et regarda Tomas à travers ses doigts.

– Je devine que c’est pourquoi tu es ici.

– Exactement ! Tu t’es laissé devenir si faible que tu as à peu près drainé toute l’énergie des âmes que tu avais dans ton sous-sol, gronda-t-il comme des rochers se heurtant ensemble sur une montagne. C’est ce qu’on appelle l’énergie résiduelle, car tu n’en pas suffisamment pris pour reconstituer ce que tu as perdu !

– J’en ai pris juste assez.

– J’ai regardé ces âmes, Nikolas ! Elles étaient émaciés quand en as eu fini. Certains sont à peine bons pour la transformation. Pourquoi t’es-tu laissé devenir si faible, de toute façon ?

– Je ne sais pas.

Il se poussa plus profondément dans son fauteuil, peu disposé à lever son regard.

– Tu ne sais pas ? lança Tomas en arpentant la pièce devant lui. Quel genre de réponse est-ce ?

– Je suis un ado, tu te souviens ?

Tomas maudit comme un débardeur.

– Ne te moque pas de moi, mon garçon !

Niko dégrisa. Il n’avait jamais vu Tomas si bouleversé. L’énergie émise par l’ancien Faucheur brûlait tout ce qu’il touchait. Niko regarda la chemise sur son lit. Assis torse nu près d’un Faucheur furieux était loin d’être confortable.

– Je te prie de m’excuser, Tomas.

Il se leva et s’approcha de l’autre Faucheur, et celui-ci leva la main droite pour poser ses doigts sur son front.

– Oh, mon garçon, s’adoucit Tomas. Tu dois être plus prudent. Je me plais à penser que je t’ai éduqué au mieux. (Il retira sa main du jeune Faucheur et lui ébouriffa les cheveux mouillés.) Assois-toi. Je veux te parler.

– Il n’y a rien à dire.

– Assis-toi, exigea Tomas en le poussant du coude.

Niko retomba sur son fauteuil, les pieds fermement plantés sur le plancher.

– Je ne pense pas–

– Depuis combien de temps es-tu déprimé ? l’interrompit Tomas.

Sa voix prit un ton paternel qu’il utilisait rarement. Cela causa un choc à Niko pendant une minute entière.

Soudainement, Niko se trouvait à se sentir comme un Faucheur nouveau-né. La façon que Tomas fouillait son visage pour obtenir des réponses le rappelait toujours aux liens de famille qu’ils partageaient seulement qu’en privé. Il essayait de se rappeler la dernière fois que Tomas avait sonné comme un père pour lui. La guerre civile faisait encore rage, le nord et le sud fermés dans une bataille à mains nues.

– Depuis quand, Nikolas ? exhorta Tomas.

Le coeur fondu, la maîtrise de soi presque inexistante, Niko étouffa quand il dit :

– Trois, ou peut-être quatre vies. Je ne peux pas en être vraiment sûr.

Sa tête tomba entre ses mains. Il regardait les sombres points se disperser sur le tapis juste en dessous.

– Tout me semblait pareil. Peu importe combien de fois je suis réincarné. Peu importe le temps où je suis né. Rien ne changeait vraiment. Oui, les gens ont changé, mais tout le reste est pareil. Lentement, si lentement… (Sa voix s’accrocha. Il dut avaler pour continuer.) J’ai commencé à perdre de vue ce pour quoi je vivais.

– Le travail–

– Oui, j’avais mon travail. J’ai récolté les âmes, les a escortées au Carrefour. Mais pour quoi je vivais ?

Il se mit à rire en se levant de son poste pour regarder le visage de Tomas.

Dans un mouvement flou, l’ancien Faucheur enveloppa Niko dans ses bras solides. Une étreinte paternelle. Niko utilisa l’épaule de Tomas pour couvrir ses yeux, pour sécher la rivière qui avait refusé de rester à l’intérieur de lui. Il savait que Tomas ne se souciait pas si son costume était ruiné. Il en avait probablement un millier d’autres, tous accrochés dans un immense placard dans une maison quelque part en Californie.

– Dis-moi le reste, demanda Tomas. Termine ton histoire.

Une profonde respiration plus tard, Niko dit à la veste maintenant trempée de Tomas :

– Sans vraiment le savoir, je m’étais laissé m’effacer. J’ai arrêté de prendre de l’énergie résiduelle. Sickleton l’a vu, il était inquiet pour moi, mais je l’ai ignoré. J’ai joué au dur à cuire. Rabrouer Janika m’a donné une idée. Si elle me tuait, j’aurais l’excuse parfaite. Mais la salope ne l’a pas fait. Donc, j’ai essayé de rentrer à la maison, mais mes derniers pouvoirs m’ont emmené sur un banc devant un hôpital. Je ne sais pas pourquoi jusqu’à ce que mon ange descende du ciel et me sauve.

Tomas tint Niko à bout de bras pour le dévisager.

– Ton ange ?

– Arianne, dit Niko en passant sa main sous nez et renifla. Le croirais-tu si je te disais qu’elle m’a cité du Kofi Annan ?

L’expression sur le visage paternel de Tomas indiquait à Niko que la personne qui jouait le rôle du père ne savait pas trop ce qu’il voulait dire. Avec un demi-soupir, demi-rire, Niko dit :

– Vivre, c’est choisir. Il y a plus que cela, mais c’est la partie que j’aime le mieux. Elle a dit que vivre, c’est choisir. Alors, j’ai choisi de vivre.

Il se leva et se dirigea vers la serviette qu’il avait laissé tomber au sol, et sécha son visage avec.

Sous le regard vigilant de Tomas, il échangea la serviette pour la chemise boutonnée que Sickleton avait préparée pour lui et l’enfila.

– Pourquoi es-tu ici ? demanda-t-il comme s’il n’avait pas partagé un moment avec Tomas. Je ne crois pas que le maître t’a envoyé juste pour me dire que je suis dans le pétrin.

Tomas remit ses mains en sécurité dans ses poches. Ses lèvres disparurent en une mince ligne.

– Je suis désolé, Nikolas, mais tu as été placé sous surveillance.

Niko ignora la main d’effroi qui s’était fermée autour de son cou.

– Qu’est-ce que cela signifie ?

– Que je vais te surveiller.

– Eh bien, je te remercie, Big Brother.

– Nikolas, tu sais ce que je veux dire. Et je suis d’accord avec la décision de notre maître. Tu as besoin d’être surveillé.

– Je ne répéterai pas ce qui s’est passé hier. Tu as ma parole.

Tomas lui serra l’épaule.

– Je crois en ta parole. Mais je voudrais aussi voir par moi-même que tu vas bien. Ce qui m’est arrivé pendant il y a des années n’est rien comparé à ce que tu as fait. Tu t’es laissé aller jusqu’à entrer dans le processus d’effacement. Je ne permettrai jamais que cela se reproduise, même si je dois siphonner de l’énergie pour toi.

– Tu peux le faire ?

– Tu ne croirais pas ce que je peux faire.

– Combien de temps feras-tu du baby-sitting ?

– Jusqu’à ce que le maître et moi serons sûrs que cela ne se reproduira pas.

– Je dois y aller.

Niko se dirigea vers la porte et ramassa son sac à dos.

– Où ?

– Euh, à l’école ?

Tomas sourit avant de disparaître.

 

Au coin de la rue, Niko déplaçait son poids d’un pied sur l’autre en attendant que le bus s’approche à son arrêt. Il voulait de nouveau voir Arianne. Il lui devait sa vie. Si elle n’avait pas tenu le coup, il ne serait pas debout au grand jour. Et après avoir admis à Tomas ce qu’il avait vécu toutes ces années, le lent déclin vers le néant, sa poitrine se soulevait et retombait plus facilement. Chaque souffle qu’il prenait lui rappelait à quel point l’acte de respiration était agréable. Comme une batterie rechargée, il débordait d’énergie et de vie. Il n’avait plus envie de revenir à cette spirale descendante.

Une fois les portes entrouvertes, il sauta comme un ressort sur ses pieds. Mais avant qu’il puisse aller de l’avant, il entrevit Arianne assise près de la fenêtre entre deux rangées vers l’arrière. Le soleil du matin faisait ressortir les reflets dorés dans ses cheveux. Même dans un haut bleu uni, en jean et basket miteux, elle ressemblait à une star de cinéma. Elle avait posé son menton sur sa paume et la moue qu’elle arborait lui donnait envie de prendre sa lèvre inférieure entre ses dents et la grignoter jusqu’à ce qu’elle soupire.

L’élan de l’autobus qui redémarra éloigna brusquement ses pensées plus osées comme il se glissa à côté d’elle.

– Tu es assis à côté de moi, haleta-t-elle.

Il aimait sa surprise.

– Je vois que tu n’as pas ton PA à tes côtés aujourd’hui, la taquina-t-il. Quel est son nom ?

– Ben. Ce n’est pas mon petit ami.

Un pincement de jalousie provoque une lueur espiègle dans ses yeux.

– Je ne voulais pas dire petit ami. Je voulais dire meilleur ami. Pourquoi n’est-il pas là, en passant ? Je suppose que vous êtes amis depuis des années.

– Il est à la pratique de baseball. L’entraîneur Simmons avait de nouveau besoin de lui. Un match important et tout ça. Et je ne pense pas ainsi de Ben. Il est comme un frère pour moi, dit-elle tandis que ses joues rougissaient davantage à chaque mot. Et de toute façon, il aime ma soeur.

Niko ne pouvait pas croire à quel point il était heureux de cette révélation, un peu comme s’il avait reçu un cadeau qu’il ne s’attendait pas à recevoir, mais qu’il avait toujours voulu.

– Tu as l’air mieux, dit-elle.

– Je te dois ma vie.

Elle le regarda avec surprise.

– Je n’ai jamais vu ce genre de chose de toute ma vie. Tu étais–

– Shhh, la coupa Niko. Baisse le ton, s’il te plaît.

Les cadeaux continuèrent à venir.

Arianne s’approcha plus près de lui jusqu’à ce que leurs têtes soient à quelques centimètres de l’autre. La chaleur de sa poitrine l’inonda. Tout ce qu’il avait à faire était de renverser la tête sur le côté et prendre son menton entre ses doigts–

– Tu dois me dire ce qui est arrivé hier, insista-t-elle à voix basse, déchiquetant ses pensées comme un couteau à steak.

– Pas ici, pas maintenant, dit-il en attrapant son regard. Tu dois au moins comprendre ça.

– Mais tu vas me le dire.

– Quand le moment sera venu.

– Et ce sera quand ?

– Tu es une petite chose égoïste.

Un coin de ses lèvres se haussa vers le haut. Elle se tourna loin de lui.

– Je ne le suis pas. Je suis juste curieuse. Tu étais presque mort. Ou quelque chose qui ressemblait à ça.

– Est-ce de la préoccupation que j’entends ?

Il se retrouvait plein d’espoir. Morbidement.

Elle lui fit face à nouveau, perdant un peu d’obstination sur son menton.

– Qu’en penses-tu ? Je ne t’aurais pas aidé si je n’étais pas inquiète. Niko, tu étais gris. Puis tu as commencé à disparaître. Et pour empirer les choses, tu avais des gens morts dans ton sous-sol et un maître d’hôtel qui n’est pas un fantôme. C’est quelque chose.

Il écarquilla les yeux.

– Tu savais ce qu’il y avait dans mon sous-sol ?

Arianne pâlit.

– Je… euh… je–

– Il semble que tu as aussi quelque chose à me dire, dit-il, bas et profondément, provoquant un autre type de rougissement sur son visage.

 

Le bus s’arrêta péniblement dans le stationnement de l’école. Niko marcha à grands pas vers la porte avec une lignée d’autres élèves et monta sur le trottoir. L’admission d’Arianne le rendait à la fois confus et frustré, ce qui faisait un bon travail pour monter ses défenses. Il l’avait interrompue en partant. Une partie de lui avait eu mal à son coeur à cause de cela. Mais que pouvait-il faire ? Elle avait admis voir les âmes.

– Sûrement qu’elle ne pouvait pas être une menace, murmura-t-il.

– Hé, mec, qu’est-ce que tu fais là, debout ? l’appela Desmond.

Darla, dans son cardigan habituel et sa jupe, était avec lui, mais son attention était ailleurs.

Niko gravit les marches, mais avant qu’il puisse dire quoi que ce soit, Darla dit :

– Pourquoi étais-tu assis avec Arianne Wilson ?

Ses yeux se plissèrent quand elle regarda Arianne descendre du bus.

Il jeta un coup d’oeil par-dessus son épaule, et son estomac se tordit. L’expression d’Arianne était d’une confusion triste. Le coupable ? Lui.

Il reporta son attention sur Darla et lui demanda :

– Comment va la planification de la danse ? Dans deux semaines, pas vrai ?

– Oh man ! Pourquoi as-tu ouvert les vannes si tôt ? dit Desmond avec une fausse irritation.

Le visage de Darla brillait comme le soleil de midi.

– Les décorations ont été commandées et arriveront d’ici la fin de la semaine. Nous avons réservé la salle de gym. (Elle repéra un camarade de classe et lui fit signe de la main.) Patty, un moment. Patty !

Niko et Desmond regardèrent Darla suivre la blonde comme un limier sur un parfum.

– Qu’est-ce que c’était que ça ? demanda Niko, les yeux toujours fixés sur le rapide départ de Darla.

Desmond fit claquer sa langue plusieurs fois.

– J’ai dit à cette fille de faire son travail. Elle refuse d’écouter Darla sur le système de son pour la danse. Pourquoi personne ne m’écoute ?

– Peut-être parce que tu es un chien.

Niko ajusta son sac et rejoint le courant.

– Une honte, vraiment, lança Desmond en se dépêchant pour le rattraper. Je n’aimerais pas être celui qui nettoiera le gâchis que Darla laissera derrière elle après en avoir terminé avec Patty.

– Si cela signifie que tu peux marquer des points avec Patty, je pense que tu pourrais offrir ton épaule pour pleurer.

– Si seulement…

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

Niko s’approcha de son casier et joua avec la combinaison de son cadenas.

En se penchant sur un autre casier, Desmond passa la main sur ses cuisses recouvertes de jeans.

– Patty n’est pas intéressée.

– À toi ? dit Niko en ouvrant la porte et procéda à l’échange de livres. Impossible.

– Non, mec, je veux dire, elle n’est pas intéressée. C’est un plongeur de manchon, si tu vois ce que je veux dire.

Il dut sortir son dictionnaire des argots pour comprendre ce terme.

– Et tu sais ça parce que… ?

– Je suis blessé, dit Desmond en fronçant les sourcils. Tu sais que je vérifie les branchements potentiels avant de foncer.

Niko ferma son casier et considéra Desmond avec amusement.

– Si tu me demandes, tu fais juste vérifier le terrain pour ne pas être rejeté.

– Oooooh, coup bas, mec. Sérieusement, dit-il avant de grimacer et balancer son bras autour des épaules de Niko. Que faisais-tu avec Arianne dans le bus ?

– Tu as vu ça aussi ?

– J’aurais dû le savoir. Une fille comme ça… (Il hocha la tête d’approbation.) Ça t’a pris du temps.

– Je ne fais rien.

– C’est mon point. Tu ne fais jamais rien que tu ne veux pas. S’asseoir avec Arianne dans le bus n’est pas juste rien, dit Desmond en secouant la tête. T’es un animal ! Tu dois me donner plus de détails.

– Et c’est tes affaires parce que ?

– Allez, donne une pause à un gars.

– Pourquoi ne vas-tu pas la voir si tu es si intéressé ?

– Et risquer la colère de Darla ?

La cloche sonna avant que Niko puisse demander à Desmond ce qu’il voulait dire. Il se tenait là quelque peu inquiet et juste un peu déconcerté. Qu’est-ce qui reliait Darla à Arianne pour que même Desmond reste loin ?