Les douze nouvelles nouvelles
Chapitre IV
Est-ce que cette adorable Lucia, qui n'a hanté que les anges, qui n'a jamais touché de son joli pied les fumiers de la terre, ne s'ensevelira pas un jour toute blanche dans sa vertu?
L'amour l'a prise et lui a donné toutes les ivresses, elle a voulu jouer un autre rôle dans la vie, elle joue le rôle d'amoureuse, elle le joue avec passion dans tous les nuages orageux qui cachent le ciel.
A la répétition, quand M. de La Grange lui dit qu'il l'aime à en mourir, elle pense qu'elle en mourra. Elle n'ose descendre dans son coeur, elle n'ose s'avouer les charmeries de ce comédien qui met tant d'art dans sa passion, ou plutôt tant de passion dans son art. Pour elle, c'est l'idéal des hommes. Grâce à lui, elle a perdu son point d'appui sur la terre, c'est-à-dire sa foi en Dieu: elle était toute âme, elle est tout coeur. Quand elle revient à la raison, elle s'effraye; mais tel est l'empire de cet homme, qu'elle se rejette vers lui avec affolement.
Enfin on joua la comédie; son émotion la servit, tout le monde fut touché et ravi. On déclara que jamais on n'avait aussi bien joué la comédie dans le monde. C'est qu'il y avait moins de jeu que de naturel, c'est que c'était l'amour lui-même qui parlait par cette bouche de dix-huit ans qu'un baiser voluptueux n'avait jamais profanée.
IV
On arrivait à la semaine sainte. Bien qu'on parlât d'une autre comédie et que la duchesse de C*** priât Lucia de donner une seconde représentation des Trois cousines, Lucia se retourna vers Dieu et s'enfuit au château d'Harcours.
Pourquoi? Elle ne le savait, ou plutôt elle le savait bien: elle avait peur de sa joie amoureuse. Elle ne voulait plus voir M. de La Grange, elle jurait de ne plus quitter la solitude.
En passant à Orléans, sa gouvernante s'était attardée dans sa famille. Au château, Lucia trouva tout le monde en joie et liesse, le jardinier mariait sa fille; le soir, on lui demanda la permission d'aller danser au village voisin: dans son désir d'être seule, elle donna congé à tout le monde. On lui avait allumé un grand feu, elle feuilleta des livres, elle se prépara du thé. Elle s'abandonna à ses souvenirs, plus effrayée par son amour que par le vent qui pleurait sur les arbres du parc et hurlait dans la cour du château.