Les douze nouvelles nouvelles
Chapitre VII
—Pourquoi?
—Parce que je vous aime.
Et ce mot fut dit avec abondance de coeur.
—Mais vous aimez ma cousine?
—Je ne l'aime plus.
—Pourquoi?
—Parce que M. de La Grange vous aime. C'est la force des choses; le jour où je vous ai vu lui sourire avec trop de douceur, j'ai senti mon coeur battre pour vous.
—Et moi je n'aime ni M. de La Grange ni vous. Depuis hier je suis résolue à retourner au couvent; j'ai joué la comédie des autres, mais j'ai peur que ma comédie à moi ne soit un drame.
Henry voulut continuer la conversation, mais Lucia l'arrêta court en parlant haut à sa voisine de campagne. Le lieutenant eut beau faire, il n'obtint pas un mot de plus. Il partit deux heures après, emmené par le curé qui le pria de le reconduire au presbytère.
VII
Pendant quelques jours, Lucia fut toute en prière; elle fit le voyage d'Orléans pour embrasser la supérieure du couvent et lui annoncer que sous peu de jours elle allait rentrer en grâce; ce qui fut une grande joie parmi ses compagnes.
Mais, comme disait encore le livre qu'elle avait ouvert la nuit de la vision: «Nul n'est «maître de sa destinée, parce que tout le monde obéit aux âmes en peine qui ont la mission de nous conduire à travers tous les périls de la vie.»
Voici ce qui se passa: Un matin Lucia reçut une lettre de sa cousine qui lui apprenait sans préambule que son joli amoureux, M. de La Grange, venait d'être à peu près tué en duel par Henry Malville.
Mlle d'Harcours croyait avoir vaincu sa passion; mais elle reconnut que c'était sa passion qui l'avait vaincue. Le nom M. de La Grange passa vingt fois sur ses lèvres, vingt fois elle essuya ses yeux sans savoir qu'elle pleurait.
Pourquoi M. de La Grange et M. Henry Malville s'étaient-ils battus? on ne le disait pas, ou plutôt on disait que c'était pour une comédienne. Or la comédienne, c'était Lucia.
Lucia ne se demanda pas le nom de celle qui avait mis l'épée à la main. Son coeur lui dit que c'était elle, car elle n'avait pas oublié les regards de travers que se jetaient les deux jeunes gens quand elle répétait son rôle devant eux.
Lucia était de celles qui devinent tout.
Une heure après, elle prenait, à Orléans, le train de Paris et descendait à l'hôtel du Louvre. «Là, dit-elle, il n'y a que des étrangers, on ne me reconnaîtra pas.»
Mlle Agnès eut beau lui prêcher qu'elle devait descendre chez sa tante, elle n'en fit rien, la force de son amour brisait tout. Elle ne craignait pas qu'on l'accusât de folie, tant son coeur était pur; aussi, le soir même, elle allait seule, toute seule, sonner à la porte du blessé. Elle croyait qu'il allait mourir, elle voulait le revoir et lui dire adieu; d'ailleurs, s'il mourait, c'était pour elle. Pouvait-elle moins faire pour lui? pour un homme qui l'avait aimée sans oser le lui dire? car elle ne s'y était pas trompée. Et puis, n'était-ce pas cet amour qui lui avait mis l'épée à la main?
C'était un peu avant la nuit; une soeur de Charité vint ouvrir. M. de La Grange, comme autrefois l'ami de Molière, avait des sentiments religieux. Dans son pieux souvenir pour sa mère, qui était morte jeune, il n'avait pas quitté Dieu, croyant se sentir plus près d'elle. Lucia fut heureuse, dans son chagrin, de voir cette soeur de Charité.
—Comment va-t-il, demanda-t-elle?
—Une horrible blessure, un peu plus il était frappé au coeur.
Lucia s'avança chancelante au lit du blessé.
«C'est vous!—Oui, c'est moi, parce que je veux vous empêcher de mourir.»
Lucia fut si douce et si charmante que la soeur de Charité, en la reconduisant, lui dit: «Depuis une heure que vous êtes avec lui, c'est une résurrection. Surtout revenez demain.»
Elle y retourna le lendemain, puis le surlendemain, puis toute la semaine, puis toute la semaine qui suivit. On avait jugé la blessure mortelle, mais la jeunesse fait des miracles.
Quand M. de La Grange fut sur pied, Lucia lui dit: «Je ne reviendrai plus.—Hélas! pourquoi ne suis-je pas mort de ma blessure, dit le comédien avec désespoir.» Le lendemain elle ne revint pas. Lui, à son tour, il alla sonner à sa porte à l'hôtel du Louvre. Comme elle était seule, elle refusa de le recevoir. Mais elle avait ouvert la porte, il lui prit la main, elle pâlit et elle ne ferma la porte qu'après qu'il fut entré. Que se dirent-ils? Il lui parla avec l'éloquence du coeur. Il se maudit d'avoir pris le métier de comédien plutôt que celui de soldat. Il mit en jeu de si beaux sentiments que Lucia fut touchée jusqu'aux larmes. Une femme qui pleure est sauvée, mais une femme qui pleure est perdue.
—Nous ne nous reverrons jamais, dit Lucia, quand le comédien s'en alla; d'ailleurs, je pars ce soir, car je ne veux pas que ma tante ou mes cousines me trouvent à Paris, où je me suis cachée pour vous.
M. de La Grange eut beau supplier, elle partit le soir même, croyant se dégager ainsi du réseau de feu qui la brûlait. Mais plus elle s'éloigna de lui, plus elle le sentit dans son coeur et dans son âme. L'amour nous fait encore croire à la fatalité des anciens: quand il nous touche il est notre maître, à la vie, à la mort.
Un comédien qui a de l'esprit et de la figure n'est pas homme à laisser une passion en chemin. Il tente jusqu'à l'impossible. Voilà pourquoi, un jour que Lucia, toujours attristée, cueillait des roses dans le parc, elle vit arriver M. de La Grange, plus beau que jamais, dans sa désinvolture de haute lignée. Elle fut subjuguée et n'eut pas la force de prendre un masque sévère.
—Où allez-vous? demanda-t-elle.
—Où je vais? Vous le voyez bien, je ne puis pas vivre sans vous voir.
—Chut! dit Lucia, ma mère est morte, mais il me semble qu'elle vous entend.
—Si votre mère savait comme je vous aime, elle me pardonnerait.
—Mais que va-t-on dire si on vous voit ici?
—Ne pouvez-vous pas recevoir un ami?
—D'ailleurs, que dirai-je, moi?
—Que vous importent vos gens et votre gouvernante, votre vertu est au-dessus de tout cela; si vous me condamnez à ne plus vous voir, je n'ai plus qu'une ressource, c'est de m'engager dans l'infanterie de marine et de me faire casser la tête au Tonkin.
—Non, je ne veux pas vous savoir si loin!
En ce moment, Mlle Agnès descendait le perron.
—De grâce, monsieur, partez!
—Eh bien, Lucia, je baise vos roses et je pars, mais je reviendrai ce soir, là sous cette tonnelle, vous dire adieu pour toujours.
—Ayez pitié de moi!
—Ce soir, n'est-ce pas? Je passerai comme tout à l'heure par la grille du parc.
—La grille sera fermée.