Les douze nouvelles nouvelles

Arsène Houssaye · Chapitre 46 sur 69

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Les douze nouvelles nouvelles

Chapitre V

Cependant, vers onze heures, Lucia commença à se dire que la solitude est terrible la nuit dans un manoir en ruine, perdu dans les bois; mais, comme toutes celles qui ont de la vaillance, elle éprouvait quelque plaisir à braver la nuit devant tous ces portraits de famille qui la regardaient.

Vers onze heures et demie, le feu s'éteignit presque, le feu, cet ami qui lui parlait et qui ne lui disait plus rien. Elle avait déjà pris deux tasses de thé, elle rapprocha la bouilloire des dernières braises en se demandant si elle rallumerait le feu, ou si elle irait se coucher. Elle se promena, mais toujours les portraits la regardaient d'un oeil fixe.

Lucia s'arrêta devant la figure de son aïeule, surnommée la visionnaire.

A force de la regarder, elle la retrouva vivante. C'était un portrait parlant, un chef d'oeuvre de Robert Lefèvre, ce maître portraitiste.

—Grand'maman, je t'en prie, ne me regarde pas comme cela. Je t'aime bien, mais tu me fais peur.

Lucia retourna à la cheminée, une grande cheminée renaissance, qui encadrait une glace à biseaux. Un manteau de plomb lui tomba sur les épaules. Elle se sentit des pieds de marbre qui ne pouvaient plus marcher.

Et le vent pleurait et hurlait toujours. «Si seulement j'avais un chien avec moi,» dit Lucia. Mais les chiens dormaient au chenil.

 

V

—J'ai peur, dit Lucia, et pourtant je ne suis pas une visionnaire.

Un livre fermé sur la table frappa son regard; elle l'ouvrit et lut cette page:

«Quand Dieu eut créé dans l'esprit du bien les mondes innombrables qui gravitent sous sa main, il créa l'esprit du mal, ne voulant pas que l'homme pût arriver à lui sans avoir combattu.

Au commencement du monde, le bien était représenté par un ange, le mal par un démon, mais peu à peu Dieu retoucha à son oeuvre. Les âmes en peine qui ne sont ni du paradis ni de l'enfer, parce qu'elles ne sont pas encore détachées ni du bien ni du mal, ont été condamnées à représenter l'esprit de Dieu et l'esprit de Satan dans les âmes de la terre.

Voilà pourquoi tout homme, toute femme qui vient au monde est le jouet des âmes en peine.

Tout en s'agitant dans le libre arbitre, on s'imagine que l'on vit en liberté et qu'on fait ce qu'on veut. Mais on obéit sans le savoir à cette âme en peine, qui a veillé sur notre berceau et qui nous conduira jusqu'à la tombe.

C'est une seconde âme qui s'amuse de nos passions, qui nous égare tour à tour dans le bon ou mauvais chemin. Cette seconde âme, c'est la conscience, c'est le repentir, c'est la divination; elle nous apparaît ça et là sous diverses métamorphoses. C'est elle qui s'appelle la vision, le pressentiment, le fantôme, le miracle.

Celui ou celle qui prie et qui pleure, voit apparaître sa conscience; tous les pécheurs qui se repentent, la verront dans la solitude sous les heures nocturnes, s'ils se regardent dans une glace; saint Augustin et sainte Thérèse ne l'ont-ils pas vue apparaître à minuit dans le délire des ivresses amoureuses.»

Ici finissait la page. Déjà plus d'une fois on avait parlé à Lucia de cette image invisible qui nous conduit partout, une ombre de nous-même, notre double, comme dit la légende; le plus souvent, c'est la réverbération de notre image; mais quelquefois aussi c'est une autre figure. Beaucoup de contemporains, parmi les poètes et les rêveurs, ont cru voir vaguement cette silhouette. Lamartine disait que, seul à minuit, il n'osait braver cette apparition dans un miroir. Alfred de Vigny, Roger de Beauvoir, Théophile Gautier avaient pareillement peur de leur ombre nocturne. Tous ceux qui ont hanté l'inconnu ont peur de l'inconnu!