Les grandes dames

Arsène Houssaye · Chapitre 1 sur 7 · partie 2/3

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Les grandes dames

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Il avait lu La Rochefoucauld. C’était son bréviaire. Il le prenait en voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait avoir tué la «petite bête,» mais l’amour est plus fort que La Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l’esprit. Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les tempêtes; mais dès qu’on a pris la mer, on sent qu’elle est profonde.

IV

OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR

Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait à cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite lettre, qui le surprit, même avant de l’avoir lue, parce qu’il y reconnut le cachet des Parisis:

Monsieur mon neveu, Si je vous disais que votre vieille tante Régine de Parisis est presque votre voisine, à Paris, où elle va passer deux moi ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne seriez-vous pas quelque peu étonné? Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire avenue Bugeaud); ils appellent cela un hôtel! Il en tiendrait dix comme cela dans mon salon de Champauvert. Pourquoi suis-je venue à Paris? Grave question! Je ne vous répondrai pas, mais vous devinerez. Après tout, c’est peut-être pour vous voir, monsieur l’Invisible. Il est vrai que vous allez nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous séparent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris au château de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numéro, parce que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car votre cousine Geneviève est allée prier sur le tombeau de sa patronne, à Saint-Etienne-du-Mont. Je vous embrasse, enfant prodigue! RÉGINE DE PARISIS.

Octave n’avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mère, Mlle Régine, déjà cinquantenaire, l’avait pris dans ses bras et lui avait dit qu’il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait mieux aimé prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa famille, c’étaient ses maîtresses.

Mlle Geneviève de La Chastaigneraye était devenue orpheline au temps même où Octave perdait sa mère. Il se rappelait vaguement avoir vu cette petite fille cachant sa poupée sous sa robe noire; il n’avait pas d’autres souvenirs de sa cousine.

Le comte de La Chastaigneraye était mort colonel à Solférino, survivant d’une année à peine à sa femme. Déjà Geneviève était venue habiter Champauvert avec sa tante qui jusque là n’aimait pas les enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce fut bientôt pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans ce château silencieux, dans ce parc solitaire.

Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye et des Parisis, par sa beauté grave et sa grâce héraldique. Geneviève révéla soudainement toutes les vertus: la fierté et la douceur, front pensif et bouche souriante, âme divine et coeur vivant. Elle était musicienne comme la mélodie. Le dimanche, pour racheter ses péchés, elle qui était encore toute en Dieu, elle jouait de l’orgue à l’église de Champauvert avec un sentiment tout évangélique; puis le même jour au château, elle chantait des airs d’opéra avec le brio de la Patti. Elle était bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient les paysans.—Le feu de l’intelligence la brûlait. Elle interrogeait l’horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on pressentait déjà les entraînements de la passion.

Depuis plus de dix ans, Octave n’avait pas remis les pieds au château de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui parlaient en automne de belles chasses du château de Parisis, mais il ne voulait pas s’amuser près de la sépulture où dormaient les deux figures, toujours aimées, de son père et de sa mère. A Paris, dans son hôtel, quand il s’arrêtait un instant devant leurs portraits, il jurait d’aller s’agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le courant de la vie, un torrent pour lui, l’entraînait à toutes choses, sans qu’il prît la force de suivre cette bonne pensée.

Ce matin-là, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n’était pas long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparaître une servante, coiffée à la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui embrassa son cheval. Elle n’avait jamais vu le jeune duc de Parisis, mais elle devinait que c’était l’enfant du château de Parisis.

Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de châtelaine altière—du temps des châteaux à pont-levis.

On s’embrassa sans trop d’effusion. La tante y mit de la dignité, le neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. «Eh bien! monsieur le duc Octave de Parisis, mon neveu par la grâce de Dieu, sans que la volonté nationale y soit pour rien, avez-vous deviné pour quoi je suis venue à Paris?—Non, ma tante.—Eh bien! je vais vous le dire. Seulement, pas un mot à Geneviève.—Je devine! dit Octave avec effroi.—Ma tante, vous avez rêvé un mariage entre le cousin et la cousine.—Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La Chastaigneraye! Voilà ce qui s’appelle ne pas mettre d’alliage dans l’or, c’est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des chanoinesses des deux côtés.» La vieille fille avait failli épouser un chevalier de Malte: pour elle c’était l’idéal du vieux monde. «Octave Parisis dit à sa tante qu’il était désolé de la contrarier dans ses desseins, mais il y avait selon lui un abîme entre la nièce et le neveu.—Un abîme! qu’est-ce que cela veut dire?—Cela veut dire que le cousin n’épousera jamais sa cousine. J’ai ce préjugé-là, moi, il faut varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.—Ah! vous ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas épouser une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funérailles vous vous en repentirez.»

Mlle de Parisis, avec colère et d’une main agitée, prit une photographie, faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer le caractère en donnant un coup de soleil de trop.

C’était le portrait de Mlle Geneviève de La Chastaigneraye.

M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate d’argent, cette adorable créature qu’il avait vue, la veille, dans l’avenue de la Muette, marquant la neige d’un pied idéal et se dessinant à travers les ramées avec la grâce d’une chasseresse antique.

Il n’avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en cheveux blancs. Il est vrai qu’il l’avait si peu regardée!

N’est-ce pas qu’elle est belle? dit Mlle de Parisis.—Oui, dit Octave sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-être.—Comment, trop brune? Ma nièce a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d’une beauté incomparable.—Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce portrait d’une Africaine?—Je vois bien, monsieur, que vous êtes indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comédiennes et les courtisanes, je garderai ma chère Geneviève pour quelque duc et pair sans déchéance.—Duc et pair, dit Octave en riant, c’est le merle blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-être encore chanter sous les arbres de Champauvert.»

La tante se rapprocha d’Octave et l’embrassa sur le front. «Mauvais garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffé, athée voué au démon, tu aimes donc mieux épouser toutes les femmes?—Oui, ma tante.—Je te déshériterai!—Oui, ma tante. Il faut que je vous embrasse pour ce bon mouvement.»

Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.—«Eh bien! ne parlons plus de mariage, je ne veux pas la mort du pécheur.—D’autant plus, ma tante, que le mariage ne tuerait peut-être pas le pécheur.—Tu m’effraies. Moi qui voulais sauver Geneviève, j’allais la perdre en te la donnant. N’en parlons plus.»

On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse de chocolat au pain grillé, selon la mode de Champauvert, après quoi il se leva pour partir. «Reviens me voir souvent, il ne sera plus question d’épousailles.—Ma tante, venez me voir avec Mlle de La Chastaigneraye. Vous n’avez qu’à dire votre nom pour que toutes les portes de mon hôtel s’ouvrent à deux battants.—Eh bien! nous irons te surprendre. Ah! ça, monsieur, n’allez pas m’enlever Geneviève au moins! car je sais qu’on vous appelle le diable et que toutes les femmes vous aiment parce qu’elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si vous montrez vos yeux à Geneviève, je lui dirai que vous avez plus de femmes que la Barbe-Bleue.—Oh! ma tante, pour moi une cousine est sacrée.»

Comme Parisis dépassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui reprit la main: «A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune? Tu sais que ton château de Parisis tombe en ruines.—Je le rebâtirai en marbre.—La mine des Cordillères est donc toujours bonne?» Octave était devenu pensif, mais il répondit: «Oui, ce n’est plus une mine d’argent, c’est une mine d’or.»

Parisis monta à cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant: «Je l’ai échappé belle!»

L’homme n’est jamais plus heureux que le jour où il a fui son bonheur. Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de Voltaire, pour lui donner plus d’autorité, mais la vérité ne signe jamais ses aphorismes.

Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa tante l’embrassa et lui dit tristement: «Eh bien, ma chère Geneviève, ton cousin est un renégat. Crois-tu qu’il refuse ta main, ta main pleine d’or, cette main blanche et fière?»

Mlle de Parisis avait pris la main de sa nièce. «Puisqu’il ne veut pas m’épouser, dit Geneviève simplement, il m’épousera.—C’est bien, cela! Laisse-moi t’embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment feras-tu ce miracle?—Vous ne croyez pas à la destinée, ma tante?—Je crois que la destinée ne travaille pour nous que si nous travaillons pour elle.—Ma tante, nous travaillerons pour notre destinée.—Etrange fille! Pourquoi l’aimes-tu?»

On ne sait jamais bien pourquoi on aime: dès qu’on raisonne sans déraisonner, il n’y a déjà plus d’amour. «Je le sais bien, dit Mlle de Parisis: tu aimes Octave parce qu’on t’a dit beaucoup de mal de lui, parce qu’à Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu l’as vu à la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que tu l’as vu hier au Bois, dans l’avenue de la Muette, tout pensif pour t’avoir regardée.—Je l’aime parce que je l’aime, dit Geneviève ennuyée de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m’abandonnez pas dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai la femme de mon cousin.»

Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant un magnifique bouquet qu’elle avait acheté sur son chemin. A tous les coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voilà pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie.

Dieu donne deux aurores aux femmes: la première vient après la nuit de l’enfance et répand sur le front l’auréole de la jeune fille; la seconde, plus lumineuse, brûle les cheveux d’un vif rayon: c’est l’aurore de l’amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui n’aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l’amour. Elle est transfigurée. Elle marchait avec la grâce naïve, mais abrupte encore; maintenant il semble qu’elle marche dans le rhythme des belles harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l’adorable abandon de la rêverie. Elle incline la tête ou la relève avec la désinvolture que donne la gaieté du coeur ou la mélancolie de l’âme. On ne respirait hier dans la maison sur ses pas légers que les chastes parfums des dix-sept ans; aujourd’hui, on boit par les lèvres je ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure dénouée et de fleurs effeuillées. Hier c’était une écolière à son piano; d’où vient qu’aujourd’hui c’est l’inspiration qui chante? Hier elle répandait un charme discret et tempéré, aujourd’hui c’est toute une fête. La femme transperce à travers la jeune fille. C’est l’heure bénie où les battements du coeur sont comptés là-haut, car, à la première heure d’amour, la jeune fille prend les ailes de l’ange pour voler à son idéal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais reprendre leur vol?

Geneviève en était à sa seconde aurore.

V

LES CURIOSITÉS D’UNE FILLE D’ÈVE

A quelques jours de là, on donnait une matinée musicale chez la duchesse de Persigny.

Tout Paris y était. Fut-ce pour cela que Mlle Régine de Parisis et Mlle Geneviève de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir l’hôtel d’Octave à deux battants, se hasardèrent à entrer chez lui par l’escalier dérobé ou par l’entrée des artistes, ainsi nommée parce que les comédiennes passaient par là, comédiennes de théâtre et comédiennes du monde?

Comment Geneviève savait-elle que tous les jours, de deux à quatre heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans être rencontré, attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le chemin de Corinthe dans l’après-midi? Comment Geneviève osait-elle se hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Geneviève possédait-elle une petite clef d’argent qui ouvrait la porte du jardin?

Ce n’était pas le secret de la comédie, car je n’en sais rien. Octave avait donné çà et là beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais, c’est que Geneviève ouvrit cette porte et qu’elle entraîna sa tante par la serre, par l’escalier dérobé et par l’appartement intime d’Octave.

Mlle Régine de Parisis était aussi étrange dans ses actions que Mlle de La Chastaigneraye; c’est que dans leur innocence elles n’avaient peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves.

Je ne peindrai pas avec quelle curiosité elles scrutèrent des yeux la vie familière d’Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille se signa avec épouvante. Dans la bibliothèque—où il n’allait presque jamais,—elle salua avec un sentiment d’orgueil le père et la mère d’Octave; elle reconnut qu’il y avait de bons livres parmi les mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni les autres.

Geneviève étudiait cet ameublement tout à la fois sévère et féminin, ces tableaux de maîtres et ces gouaches de sport, ces belles armes et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d’ébène qui gardaient leur gravité devant le sourire des chiffonnières en bois de rose.

La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, où elle espérait trouver la splendeur des Parisis; mais Geneviève, qui savait qu’en descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu’elle avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussée dans ses visites à Octave.

Pour elle, curieuse comme Ève, elle aurait voulu passer tout un jour à pénétrer son cousin par l’histoire de sa vie, qui était écrite sommairement dans sa chambre à coucher, dans son petit salon, dans son cabinet de toilette, dans sa salle d’armes, jusque dans son fumoir.

Tout était d’un luxe de haut goût. Octave aimait surtout les meubles d’art en marqueterie d’ivoire sur chêne, représentant les façades des plus beaux palais et des plus belles églises de la Renaissance; il aimait aussi les meubles travaillés par les mains féeriques des Chartreux du quinzième siècle, ces marqueteries qui sont des chefs-d’oeuvre de fini dans un encadrement grandiose.

Geneviève, qui s’y connaissait, s’arrêta devant des statuettes des déesses de l’Olympe en bronze doré attribuées au Verocchio. Elles ornaient les portes d’un meuble d’ébène à trois corps, gracieusement arrondi; elles étaient placées en sentinelles sur les portes dans des niches à peine fouillées entre des colonnes à chapiteaux corinthiens qui portaient des vases d’argent imités des vases de Castiglione. Geneviève admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent les dessins de la marqueterie, où elle retrouva les arabesques de Raphaël. Tout appelait les yeux: les ornements à rinceaux, les frises toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d’oiseaux, de feuillages, de scènes mythologiques.

Pendant que Geneviève se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa famille.

Devant ce meuble était une table pareillement en ébène: on y admirait trois tableaux encadrés d’arabesques. C’était Diane à la chasse, Diane à la fontaine, Diane endormie. La table était soutenue par trois cariatides; des sirènes en argent s’enroulaient à un pied monumental à têtes de chimères. Les chaises étaient dans le même style, incrustations d’ivoire, très fines sculptures, ornements, arabesques, amours et rosaces. Les gravures représentaient les grandes scènes de l’Iliade.

Dans d’admirables émaux cloisonnés, supportés par des pieds en bronze doré d’un fort beau travail, des fleurs rares s’épanouissaient en toute liberté. Geneviève cueillit une grappe blanche d’un arbre des tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre main; elle la passa sur ses lèvres avec un sentiment indéfinissable de vague espérance.

La pendule sonna quatre heures. «Déjà quatre heures!» s’écria-t-elle en regardant un chef-d’oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre deux portes.

Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il était temps de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s’arrêta pourtant encore, pendant près d’une minute, devant un tout petit cabinet en ébène, fermoirs et serrures d’argent, ornements à chimères.

C’était là le roman d’Octave, selon son expression. Toutes les lettres de femmes, tous les portraits de femmes,—je parle des petits dessins et des cartes photographiées,—étaient jetés pêle-mêle dans les tiroirs.

Un des tiroirs était ouvert. Geneviève y vit un gant, trois ou quatre lettres, un portrait. C’était le portrait d’une comédienne célèbre. A qui était le gant? Sans doute c’était un gant qu’il avait lui-même arraché à quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si Geneviève se fût trouvée toute seule!

Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs fanées: «Ce n’est pas un meuble, dit-elle, c’est un camposanto. Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr’ouverts?»

Parisis n’avait fermé que la petite porte du milieu. Là était le secret du jour, c’était la place du coeur. «Oh! que je voudrais que cette porte fût ouverte!» Mais si la porte se fût ouverte comme par miracle, elle eût été bien étonnée. Il n’y avait rien dedans. Et alors eût-elle pensé que c’était la place réservée à ses lettres, à ses portraits, aux fleurs cueillies avec elle, à son gant arraché par lui.

«Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il nous fera conduire au poste comme des aventurières.—Ne craignez rien, ma tante, quand on vient ici par l’escalier dérobé, on est toujours bien reçu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me voie avant de m’aimer.—Que tu es enfant! Il ne t’aimera que s’il te voit.»

Geneviève suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques.

VI

LA MARGUERITE

Il était dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonné, comme un bénédictin dans son blanc linceul, se disposait à courir les aventures.

C’était la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de la décadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres du carême, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets par-dessus le dernier moulin de Montmartre.

Tout s’en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-même.

Un vrai Parisien de la vraie décadence, Octave de Parisis, se préparait à cette belle nuit de carnaval, à l’ambassade de ----. Il se déguisait en Faust, cherchant l’amour: «un jeune gentilhomme vêtu de pourpre et brodé d’or, le petit manteau de soie roide sur l’épaule, la plume de coq au chapeau, une longue épée affilée au côté.»

Allait-il, comme le vrai Faust, faire l’expérience de la vie? Et devait-il se dire aussi comme Faust: «Quel que soit l’habit que j’endosse, en sentirai-je moins les déchirements et les angoisses de mon coeur?»

Octave prit un chandelier à deux branches pour se regarder dans une glace. Il voulait voir s’il avait bien l’allure de Faust. «Non, dit-il, j’aime mieux, bien décidément le bonnet et la houppelande du docteur.» Il revêtit l’autre costume.

Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa répétition, je veux dire au moment où il s’étudiait devant le miroir. «Bravo! dit Monjoyeux en entrant, voilà le Docteur de la Science. J’espère bien que tu vas leur dire de fortes vérités, cette nuit, à ces païens qui ne croient pas à Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d’Homère, de Phidias et d’Apelles.—Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n’ai pas une pareille prétention.—Alors, pourquoi t’es-tu habillé en docteur Faust?—Pour effeuiller quelques Marguerites, s’il en reste.—Des mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et non Rivarol.—Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis plus.—Tu as peut-être raison. La Rochefoucauld prend notre esprit après avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homère, Théocrite et toutes les bonnes bêtes de l’antiquité.—Veux-tu fumer?—Non, je ne fume plus.—Pourquoi?—Parce que c’est décidément trop à la mode de fumer. Je ne veux plus être de mon temps.—Homme antique!—Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux qu’elle te rajeunisse de près de deux mille ans. Vois-tu, mon cher, l’antiquité c’est l’éternel pays des vingt ans, c’est le paradis retrouvé, c’est….—Chut! tu vas prêcher. L’heure est mal choisie, pour moi qui vais m’encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons «sculptées» à Monaco.—Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais à la Cérémonie du Malade imaginaire: voilà mon carnaval; à minuit je serai couché, car je me lève matin. Adieu. Veux-tu voir une belle journée, lève-toi matin.

C’est un ancien qui a dit cela.—Adieu, tu sais mon opinion sur les sept sages de la Grèce.—Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises à la dernière mode, ô homme d’esprit.»

Et Monjoyeux souleva la portière en damas rouge pour sortir. «Encore un mot: s’il te reste une heure, relis Goëthe pour ne pas faire trop d’anachronismes.—Tu as raison, j’y avais pensé. Pour représenter Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable. —Donne ton âme au diable! mais tu l’as donnée si souvent que le diable n’en voudrait plus. Adieu.»

Octave alla à sa bibliothèque et prit le livre de Goëthe. Il le feuilleta d’abord et y pénétra bientôt, non pas avec la vaine curiosité d’un désoeuvré spirituel qui court les fêtes du carnaval, mais avec la curiosité d’un homme qui cherche le mot de la vie.

Il sonna son groom, le citoyen Égalité, un nègre haut en couleur. «Egalité, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai qu’à onze heures.»

A onze heures, Octave avait pénétré les profondeurs du génie de Goëthe.

Je ne vais pas faire ici le tour de Goëthe. Il faudrait avoir le temps de faire le tour du monde. C’est une figure très étudiée, qui garde le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot. Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,—tout un monde: le paradis de l’amour, l’Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu’en disent les initiés, la lumière de Goëthe n’est pas le soleil: il a trop aimé l’heure nocturne. Quel miracle que le génie! Dieu n’a créé qu’une femme, Goëthe en a créé deux. Ève, elle-même, est-elle plus vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles radieux qui voyagent à jamais dans le ciel idéal, mais qui demeurent femmes? Car Goëthe le panthéiste les a pétries en pleine pâte humaine. Là est le caractère du génie de Goëthe. Tout en parcourant les mondes dans ses poésies légendaires, il ne perd jamais pied; les personnages de sa comédie vont heurter les nues, sans cesser une heure d’être des hommes. Voilà pourquoi il est grand et humain dans le sens de l’art. Voilà pourquoi sa renommée étend ses frontières, pourquoi la France le traduit en vers et en prose, en peinture et en musique.

La pendule sonna minuit. Il n’était que onze heures. «C’est étrange, dit Pariais, c’est la troisième fois que j’entends sonner minuit.»

Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait aussi vite que la grande. «Qu’est-ce que cela? dit-il.»

Rêvait-il? Était-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui jettent l’âme dans les pénombres çà et là rayonnantes de la seconde vue?

Il se souvint qu’un soir Lamartine l’avait inquiété dans son athéisme en lui parlant de l’âme des choses: cette vie insaisissable qui s’agite dans l’horloge, dans la lampe, dans l’air, dans le feu, dans le mur; qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des échos, des flammes, du silence. «Quelle folie, dit-il en rejetant les affres nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n’y a d’âme que dans le corps—et peut-être même qu’il n’y a pas d’âme du tout.»

Il se remit devant l’âtre et rouvrit son livre. Il prit un charme étrange à cette lecture; pour la première fois son esprit fut illuminé de toutes les lumières fantastiques du chef-d’oeuvre allemand. «Un peu plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano, suspendu au-dessus d’une console, je me croirais Faust lui-même, mais où est Marguerite?» Goëthe a raison:

Faust chercha la science et trouva Marguerite.

Et Parisis pensa à toutes les femmes qui avaient traversé sa vie. Un cortège de figures rieuses et éplorées passa dans son souvenir.

Cependant il était onze heures. Il jeta sur son épaule son pardessus de fourrures et sonna Égalité.

Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il s’imagina qu’il se voyait double. «Satan,—dit-il, tout indigné contre lui-même,—tu as beau faire, tu n’es plus qu’un pauvre diable. On ne croit plus à Dieu, pourquoi croirait-on à Satan?»

Don Juan de Parisis, ou plutôt ce soir Parisis-Faust, avait à peine traversé le premier salon de l’ambassade, qu’il vit devant lui, mais fuyant d’un pas discret, une Marguerite, non pas celle d’Ary Scheffer, mais celle de Goëthe lui-même.

Octave atteignit bientôt cette Marguerite dans un embarras de mascarades, causé par un houx gigantesque qui piquait tout le monde. «Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me déguiserais en Faust?—Oui je le savais.»

Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: «Tu ne viens pas ici pour aller à l’Église? Veux-tu faire ton salut avec moi?—Je n’ai pas un péché sur la conscience.—Cela te sera compté plus tard. Viens—Mais vous êtes le diable, Faust!—Le diable n’a-t il pas emmené Jésus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en danger.—Et sur quelle montagne veux-tu m’emmener, Satan?—Là, à l’ombre de cette haie de femmes qui dansent.—Eh bien! parlez, tentateur.»

Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite n’était plus la fille de Goëthe; elle n’en avait que le masque. C’était un coeur vaillant qui n’avait pas peur du diable, quoiqu’elle eût peur de l’amour.

Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnés quelquefois, plus souvent railleurs.

La Marguerite cachait son émotion par une gaieté d’emprunt.

«O femme! dit tout à coup Octave. Jusqu’ici vous n’avez parlé que pour masquer votre âme et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi vous êtes-vous déguisée en Marguerite?—Pourquoi vous êtes-vous déguisé en Faust?—Je n’en sais rien. Une bêtise! Dès que je me suis vu ici, j’aurais voulu être sur la Jungfrau. Un homme bien né comme moi ne devrait se déguiser qu’en Pierrot.—Eh bien! c’est comme moi, qui ne suis pas plus mal née que vous: j’aurais dû me déguiser en Colombine.—O ma Colombine on vous écoute! Vous auriez le duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon secret?—J’écoute avec mon coeur.—Je me suis déguisée en Marguerite, parce que vous vous êtes déguisé en Faust.—Qui vous avait dit mon déguisement?—Je sais tout.—Marguerite, je vous aime.—Un peu.—Beaucoup.—Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!»

Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans quel tourbillon elle s’était évanouie.

«C’est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu’elle est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivré de la fraîche senteur des vingt ans qu’elle répandait autour d’elle. Mais, après tout, il ne faut jamais s’attarder, surtout au bal masqué, où un homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq minutes.»

VII

L’OR, LE POUVOIR, LA RENOMMÉE, L’AMOUR

Après une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, où elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se démasquer le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n’avaient pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau vénitien.

C’était Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps sa nomination de ministre plénipotentiaire; c’était le vicomte de Miravault, qui avait jeté l’ambition aux orties pour devenir riche: homme de son temps, qui déifiait l’or, parce que l’or déifie tout. «Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles le vers: Faust cherchait la science, il trouva Marguerite.—Moi, je cherche Marguerite. Sais-tu où elle est passée?—Elle passe son temps à dire qu’elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.—Non. La mienne dit qu’elle n’aime pas du tout.»

Octave s’empara d’un divan pour lui et ses amis.—«Asseyons-nous là, c’est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les femmes sont si légères!—As-tu remarqué, dit M. de Villeroy au vicomte de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinée? Il est né pour faire le malheur de toutes les femmes.—Excepté de la sienne, quand il en prendra une, ou quand il se laissera prendre.—Ne craignez rien, dit Octave; le piège à loup n’est pas encore tendu.—Prends garde, il y a des pièges à loup ici.—Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non plus, tu ne trahis pas ta destinée. Tu es si diplomate que tu n’en as pas l’air.—La diplomatie n’est qu’un chemin, ce n’est pas une carrière. Le vrai but, mon cher, c’est le pouvoir. Tu verras, quand je serai ministre,—non pas ministre à Rio ou à Tonkin, mais ministre des affaires étrangères,—tu verras si je trahis ma destinée qui est de gouverner les hommes!—Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s’il fût convaincu de sa mission.—Vous êtes deux grands enfants, dit le vicomte de Miravault en montrant un napoléon: voilà la vraie royauté. Quand j’aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-là, rangés en bataille, je serai maître du monde, maître de vos consciences, maître de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai pas fuir les courtisans.—Vous poursuivez chacun une chimère, dit Parisis. Moi j’étreins la mienne.—Oui, mais toi tu te réveilleras un matin traînant la patte vers les Invalides de l’amour; car tu n’auras pas la suprême consolation d’être foudroyé au souper du commandeur. —C’est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-être ici, après tout, les trois hommes les plus sérieux de cette fête: car nous avons tous les trois notre théorie et notre volonté. Moi, je m’appelle le Pouvoir.—Parce que tu n’es rien.—Toi, dit Miravault à Octave, tu t’appelles l’Amour, parce que tu l’as tué.—Toi, tu t’appelles l’Argent, parce que tu n’en as pas.»

Un homme déguisé en diable à quatre écoutait aux portes. «Vous oubliez un ami qui s’appelle la Gloire,—La Gloire, dit Octave, ne vaut pas le diable.—C’est le diable à quatre, dit M. de Miravault en reconnaissant Monjoyeux.—Oui, c’est le diable à quatre, reprit Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre en me disant que tu ne viendrais pas.—Oui, répondit Monjoyeux, j’ai voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions.» Et il prit sa part du divan.

«Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;—Le second, MIRAVAULT, veut régner par l’ARGENT;—Le troisième, MONJOYEUX, tente les chimères de la GLOIRE;—Le quatrième, OCTAVE DE PARISIS, ne veut tenter que la FEMME.»

Villeroy tordit sa moustache: «Eh bien! nous verrons dans un an ou dans dix ans qui est-ce qui se sera trompé.—Tous les quatre,» dit M. de Parisis.—Et il se leva pour entraîner ses amis au buffet. «Allons prendre des forces pour conquérir le monde.»

VIII

LE JEU DE CARTES

En cette belle année, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde furent panachées par des mascarades de tous les styles. Ces folies enseignent la sagesse. La plupart des gens à la mode n’apprennent ou ne réapprennent l’histoire qu’en s’encarnavalisant, ce qui ne les empêche pas de faire les plus beaux anachronismes,—comme la célèbre Mme d’Amécourt, qui se déguisait en Frédégonde, avec des cheveux poudrés à la maréchale et deux mouches assassines.—Il est vrai qu’elle donna une raison aux pédants: la poudre à la maréchale indiquait l’esprit de conquête de Frédégonde, et les mouches assassines, ses armes déloyales; toutefois, cette nuit-là, Mme d’Amécourt n’eut pas le prix d’histoire de France.

Parmi les bals masqués de l’hiver, il y eut encore, trois jours après la fête de l’ambassade, celui d’une grande dame célèbre à la Cour. On avait même dit qu’elle n’avait donné son bal que pour de très hauts personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour coudoyèrent peut-être quelques personnages du théâtre.—Après tout, où est la vraie comédie? où sont les vraies comédiennes?

Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se rencontrant tout à propos, décrétèrent qu’elles iraient à ce bal déguisées en jeu de cartes, c’est-à-dire en dame de carreau,—dame de pique,—dame de trèfle—et dame de coeur. Trois de ces dames étaient illustres dans le beau monde:—la marquise de Fontaneilles, la duchesse d’Hauteroche, la comtesse d’Antraygues— La quatrième était une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Geneviève de La Chastaigneraye.

Le sort retourna pour elle la dame de coeur. «Tant pis, dit-elle, j’aurais voulu me déguiser en Jeanne d’Arc, c’est-à-dire en dame de pique.»

Les quatre dames se jurèrent le secret au nom de la jeune fille, qui ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse, une vertu rigide et inaltérable, vraie femme de marbre qui était revenue des passions sans y être allée.

Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans ce bal déjà tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent les journaux du lendemain.

Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masqué de Mme de ----. Il ne revêtit cette fois que le petit manteau vénitien. Presque à son entrée, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa gaiement et bruyamment devant lui. C’étaient les quatre femmes qui s’étaient entendues la veille pour se déguiser en Dame de Coeur,—en Dame de Pique,—en Dame de Trèfle,—en Dame de Carreau.

«On ne passe pas! lui cria la Dame de Trèfle d’une voix sonore comme l’argent.—Eh bien! c’est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de Coeur.—Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n’emprisonne personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.—Qui sait? dit Octave avec un sourire moqueur.—Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur sans déguiser sa voix.»

Octave lui prit la main. «C’est étrange! dit-il en lui regardant les yeux: n’es-tu pas ma Marguerite de l’autre soir?—Qui sait? dit la Dame de Coeur.»

Le flot poussait le flot, la vague entraînait la vague. Octave avait suivi son jeu de cartes à la porte d’un petit salon, où un diplomate déguisé en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se dérobait à ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes beaucoup plus sorcières que lui. M. de Parisis et les quatre dames s’emparèrent du divan sans s’inquiéter du pauvre diable.

«Expliquez-moi cette légende, dit Octave en s’adressant à la Dame de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi êtes-vous ainsi déguisées toutes les quatre? Qui est Rachel, qui est Argine, qui est Agnès, qui est Pallas?—C’est peut-être tout simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment les cartes. Après cela, si tu aimes à déchiffrer les symboles, les énigmes, les hiéroglyphes, regarde bien.»

M. de Parisis dévisagea les quatre femmes à travers leur masque.

«Je commence par reconnaître, dit-il, que vous êtes toutes les quatre fort jolies.—Sache, mon cher, répondit la Dame de Carreau, que nous sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n’étions pas jolies.—Il n’y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.—Toi! tu as fait tes humanités à l’université de M. de Balzac.—Je n’ai jamais lu qu’un seul livre: Saint-Simon.—Tu te vantes, c’est pour me faire croire que tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi as-tu choisi le rôle de la Dame de Carreau?—Parce que je suis une Agnès?—Oui, une Agnès Sorel. Mais où est ton roi?—Ça et là, dans les salons, je ne sais où, en bonne fortune avec quelque domino pistache.

M. de Parisis s’était penché vers la Dame de Pique. «Voilà ma dame, dit-il; elle s’appelle Pallas; elle a été consacrée par Jeanne d’Arc; c’est la sagesse, c’est la victoire, c’est le sacrifice!—C’est cela, dit la Dame de Pique, volontiers vous me brûleriez vive sur le bûcher de vos amours, monsieur Don Juan!—Et moi, qui suis-je? je demande l’explication de la gravure, demanda la Dame de Trèfle.—Toi tu t’appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la tyrannie. Veux-tu m’enchaîner à tes pieds?—Je te connais: tu trouves déjà que les chaînes de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu ne sais pas déchiffrer les hiéroglyphes du moyen âge. Je ne suis pas le pouvoir, je suis mieux que cela: je m’appelle l’or.—Et moi! je suis l’amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre.»

La Dame de Coeur se récria: «Non, tu n’es pas l’amour, tu n’es que la galanterie, car tu n’es que le portrait d’Isabelle de Bavière.—Je n’ai qu’un mot à dire, je suis la Dame de Pique: c’est la dame de coeur, sinon la Dame du Coeur.—Non, tu es la dame des coeurs.—Et qui donc est l’amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.—L’amour, lui dit-il avec une voix caressante, c’est toi et je t’aime.—L’amour, lui répondit-elle, c’est moi, et je ne t’aime pas.—Vous avez dit cela, mais comme une femme qui n’a jamais parlé d’amour. Vous êtes adorable dans votre émotion.»

Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son coeur.

Je ne veux pas redire mot à mot tout ce qui se débita d’extravagant dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s’amusait beaucoup à ce jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les variétés de la femme, depuis les cimes bleues de l’idéal jusqu’aux abîmes de la passion.

Là, il y avait la vertu et la volupté, la candeur qui se hasarde au précipice, et la malice savante qui se moque de tout.

«Dans l’antiquité, dit tout à coup M. de Parisis, Praxitèle prenait sept femmes pour trouver la beauté: si vous voulez, ma Dame de Pique, ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trèfle, je vous prendrai toutes les quatre pour trouver l’amour.—C’est cela, dit en riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.—Vous ne serez jamais sérieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trèfle. Regardez-moi, et devenez un homme d’or, j’ai failli dire un homme d’ordre. Vous êtes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu’en disent les moralistes, l’or, c’est le bonheur.—Non, dit la Dame de Carreau, le bonheur, c’est le pouvoir.—Tais-toi, ambitieuse, dit la Dame de Pique, le bonheur, c’est la passion.»

Octave avait écouté en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur: «Et vous, vous ne dites rien?—C’est que je ne suis pas si savante, moi.»

Octave se pencha vers elle pour lui parler à l’oreille. Elle tressaillit et s’offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses cheveux de ses lèvres. Que lui dit-il?

Pour la première fois, il se fit un silence éloquent.

Octave entendit ces mots murmurés à demi-voix par la Dame de Trèfle et la Dame de Pique: «C’est la province qui triomphe!—La province! pensa Octave, je ne connais pas la province.»

Et d’un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des masques. «Donc, reprit il tout haut, vous m’êtes apparues toutes les quatre comme les quatre images de la vie: L’OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE, L’AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulières comédies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d’une vision qui m’est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l’ambassade, il y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L’OR, DU POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L’AMOUR. «C’est tout simple, dit la Dame de Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un pas sans marcher sur la queue de leur robe.»

En disant ces mots, la Dame de Pique entraîna ses trois amies à d’autres aventures.

Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de Parisis et lui dit:—C’EST LA! Octave se demanda sérieusement s’il rêvait. Il voulut la ressaisir, mais elle s’était envolée.

IX

LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D’OR

Une demi-heure après dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule la Dame de Pique.

«Diogène cherchait un homme, lui dit-elle. Il n’a pas trouvé. Toi, tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.—Je ne trouverai pas ici?—Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.—Pourquoi? demanda Parisis.—Pour deux raisons.—La seconde, c’est qu’il n’y a pas de femmes.—Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes de dénouer…—Ta ceinture dorée.—Non, les rubans des souliers d’une jeune fille, belle de toutes les beautés de la jeunesse et de toutes les beautés de la vertu.»

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