Les grandes dames
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Parisis regarda ses mains. «Mes mains? Après tout je m’en lave les mains.—Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa clé. Il n’y a que les larmes de la pénitence…—Est-ce que tu te repens. Veux-tu te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de quelqu’un.—Tu as lu cela quelque part.—Peut-être.—Tout a été dit et tout a été imprimé.—Mais on peut avoir de l’esprit sans écouter à ta porte.»
Mme d’Antraygues était très émue. C’était une femme romanesque, mais c’était la première fois qu’elle se hasardait dans les périls d’une pareille causerie «Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous tu avec tant d’impertinence?—Madame, je vous parle comme je parlerais à Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu écouteras ma prière! O Madame, tu es si belle, que tu me diras ton nom!
Les violons préludèrent à la Fée Tapage, le quadrille endiablé. «On va danser, si nous allions là-bas sur le canapé qui s’ennuie.—Prenez garde, c’est le sofa de Crébillon II, il dira vos secrets.»
La Dame de Pique avait pris toute la place. «Et moi? dit Octave.—La belle question. Quand vous montez en coupé avec Mlle Olympe ou Mlle Cora, comment faites-vous?—Vous avez raison.» Octave ne détourna pas d’une main discrète les jupes de la dame, il ne fit pas de manières pour s’asseoir dessus. «Chut, dit Mme d’Antraygues. Regardons ce quadrille.»
C’était le plus éblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni ait rêvé. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-à-vis un Buisson-de-Roses et une Gelée-Blanche.
Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit à l’oreille dans un baiser: «Veux-tu m’aimer?—Je ne m’en consolerai jamais. Et puis, tu n’amuserais pas mon coeur.—Que cherches-tu, toi?—Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je chercherais l’amour.—C’est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec moi? Ah! si tu savais comme j’aime l’amour.—Tu adores et tu n’aimes pas.—T’imagines-tu donc que l’amour ait élu domicile chez les femmes du monde? L’amour est comme le diable: il hante plus les filles perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n’aimait pas Manon avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va, Des Grieux était un homme et Manon était une femme, l’homme et la femme que nous cherchons.»
Octave regarda la Dame de Pique. «Si j’étais l’homme et si tu étais la femme!»
M. de Parisis entendit encore cet écho bien connu: «CE N’EST PAS LA.» Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. «Tu me compares à Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.—A Virginie, si tu veux, à Béatrix, si tu aimes mieux, à Marguerite, à toutes celles qui ont aimé.—Les lauriers sont coupés: je suis mariée.—Je le savais. Une jeune fille ne parlerait pas si bien et n’écouterait que son danseur. Rassure-toi: il n’y a que les femmes mariées—de la main droite ou de la main gauche—qui soient romanesques. La jeune fille aujourd’hui n’est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu’elle n’a pas pleuré.—Parce qu’elle n’a pas assez pleuré. Moi aussi je ris de tout.—Excepté de ton coeur.—Ne parlons pas des absents.—Ah! il n’y a personne là?»
M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la
Dame de Pique. «Voilà un coeur capitonné.—Vous savez que je ne suis pas une mappemonde et que je n’aime pas les géographes.» La Dame de Pique prit tout doucement la main d’Octave et la mit à la porte. «Est-ce qu’on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de l’air du monde le plus naïf.—Non, répondit-elle simplement, mais je me voyais.»
M. de Parisis pensa qu’il s’était trompé en prenant le chemin de traverse. Il sentit qu’il n’était plus si près d’elle et voulut se rapprocher, mais plus il avança plus il perdit de terrain. «Si vous saviez mon âge….—Je sais votre âge. La femme a beau se masquer, elle se trahit à chaque mot. En vain elle a traversé la diplomatie, elle a fait un cours de machiavélisme, en vain elle a l’expérience, ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout cacher.—Vous êtes si profond que je ne comprends pas.—Une femme comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous savez par coeur l’encyclopédie de l’amour, la science des coquineries autorisées et des coquetteries permises. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l’esprit et la bêtise à s’y méprendre, parce que vous défendez le quadrilatère en sachant bien qu’on peut passer à côté et surprendre Venise sans s’inquiéter de Vérone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le démon dans vos affaires.—C’est tout. Est-ce que vous êtes petit-fils de Labruyère?—Oui—Et depuis quand, s’il vous plaît, ai-je vingt-cinq ans?—Depuis cinq minutes.»
La Dame de Pique respira. «Vous vous trompez, Monsieur, j’ai vingt-cinq ans depuis cinq ans.—Non, Madame, j’ai vu votre cou, j’ai respiré vos cheveux, j’ai senti votre coeur.—Oui, je vous vois venir, car vous n’y allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d’un de vos poignards. J’en ai vu déjà ce soir trois ou quatre dans les chevelures de ces dames.»
Chaque fois que Parisis était heureux en amour, il piquait dans la chevelure de la femme,—plus ou moins heureuse avec lui,—un petit poignard d’or pas plus grand que le doigt. Était-ce un sacrificeaux dieux, ou était-ce pour marquer sa conquête?
Les amoureux improvisés allaient bon train, mais une Giboulée, au bras d’un Soleil, vint se jeter à la traverse en disant à Mme d’Antraygues: «Ma chère, votre mari vous cherche: vous savez où vous devez vous retrouver?—Oui, mais après le souper, dit la Dame de Pique.» Et se levant: «Adieu, Monsieur, à l’an prochain.»
Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui, mais bientôt il fut emporté dans le groupe de la duchesse de Persigny qui voulait le railler sur son jeu de cartes—biseautées—selon son expression. «Pas si biseautées que cela, dit une voix dont le timbre d’or fit tressaillir Octave.»
C’était Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur.
X
LE BAISER DE DON JUAN
Octave ne fit pas de façons pour fuir la duchesse. Il saisit la main de la Dame de Coeur et la passa à son bras avec toutes les caresses d’un amoureux: «Laissez-moi défaire votre gant, lui dit-il, je vous dirai qui vous êtes.»
Et Octave développa une théorie sur la physionomie de la main. Pour lui, la main c’était le blason, c’était les armes parlantes.
La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. «Pour moi, dit-elle, je n’ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous êtes.—Eh bien, parlez-moi de moi-même, je vous jure que je ne me connais pas.»
La Dame de Coeur, qui avait une bonne grâce charmante, avec un esprit d’ange et de démon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses aventures. Il était ravi et effrayé, comme si sa conscience se fût dressée devant lui.
Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle peignit sous ses yeux, d’un trait rapide, tous les Parisis qui avaient joué un grand rôle. Devant de tels portraits, il s’inclinait avec humilité, lui qui était toujours si fier. Cette histoire, la Dame de Coeur la conta à Octave, comme une bonne fée qui l’eût suivi partout depuis son berceau. Elle lui parla de sa mère avec une expression qui le toucha au coeur. Elle lui parla de l’Amérique et de la Chine comme un vrai compagnon de voyage. «Après tout, dit-elle, qu’avez-vous rapporté d’Amérique? une poignée d’or! Qu’avez-vous rapporté de la Chine? un éventail! N’allez-vous pas vous croire un héros parce que vous avez pris Pékin? J’oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise, car ç’a été l’histoire de tout Paris, ô don Juan de Parisis!—Ne parlons jamais des femmes d’hier,» murmura Parisis.
Et comme s’il voulût dire un secret à la Dame de Coeur, il baisa ses beaux cheveux rayonnants. Il les brûla.
Mlle Geneviève de la Chastaigneraye se leva tout indignée et toute rougissante. Le masque la dévorait.
Elle avait pu s’aventurer dans son innocence à jouer son jeu dans cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler à Octave, elle s’offensait d’être touchée par Don Juan.
Octave tressaillit à ce beau mouvement. La pudeur a une éloquence qui attère le plus roué.
La Dame de Coeur s’éloigna dans sa chaste dignité, sans que le duc de Parisis osât lui reprendre la main pour la retenir.
La mascarade était abracadabrante; on avait épuisé tous les symboles; on coudoyait l’Ange des ténèbres et des Cocotes—en papier—les Cocotes des enfants. Il y avait un Assuérus, un Sarcophage, un Obélisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un mâlin s’était déguisé en Facteur pour être un homme de lettres. Il y avait un Orage et une Tempête; il y avait une Californie que tout le monde demandait en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Vallédas, et des Almées, et des Repentirs, et des Diablesses et des Poupées—beaucoup de poupées.
Mais le grand tapage de la soirée, après le jeu de cartes, ce fut l’entrée triomphale du cortège de Cochinchinois portant sur un palanquin l’Impératrice de la Chine. Tout le monde se figura que c’était la Chinoise de M. de Parisis.
Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les quatre dames étaient parties. Vainement il questionna tout le monde: aucune d’elles n’avait soulevé son masque. Ceux qui avaient tenté de jouer à ce jeu-là n’avaient pas retourné le roi, ils avaient été traités comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques, mais nul ne mit les vrais noms. C’était la première fois que quatre femmes gardaient si bien leur secret.
Quoiqu’elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave, toute sa gaieté et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils débitèrent des sottises comme au bal de l’Opéra; car là ou là-bas, c’est toujours le même esprit.
A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il était encapuchonné dans un domino noir. Rien ne le désignait à la curiosité. Il n’avait ni la taille, ni la désinvolture d’un vainqueur. Son oeil ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup de présence d’esprit. D’où vient pourtant que ce personnage fut très remarqué à son arrivée? C’est que plusieurs femmes inoccupées se le disputèrent avec passion. Qu’y avait-il donc dans ce domino? «Je te dis que c’est lui, murmura une de ces dames à l’oreille de Parisis.»
Bientôt le bruit se répandit que le nouveau venu n’était rien autre que l’empereur de la Chine—un souverain fort aimable qui voulait que rien ne lui fût étranger dans son empire. La vie était pour lui un livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde. Mais ce jour-là c’était par les femmes qu’il commençait. Il avait bien raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les femmes. Aussi la duchesse de Portalèze lui disait que Napoléon 1er regrettait, à Sainte-Hélène, de n’avoir pas suivi ce conseil de la sagesse des nations.
On continuait à se montrer le personnage. Les femmes se jetaient devant lui étourdiment, pour se jeter dans son chemin. «Tu t’imagines, dit l’une; que c’est l’empereur de la Chine, c’est le duc d’Albe, c’est Persigny.—Persigny! Il est là-bas, avec cette grande pyramide qui voudrait bien être son tombeau.—Il doit bien la connaître, pourtant, lui qui a écrit un volume sur les Pyramides.—Ne me parle donc pas de cette femme, c’est une momie. J’ai toujours peur qu’elle ne m’ensevelisse dans ses bandelettes.»
Roqueplan passait là: «Persigny n’est pas si bête, dit-il, ce n’est pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui l’aime de toute la ferveur de ses vingt ans.—Après cela, ajouta Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m’étonner de cet amour, puisque je l’aimais déjà quand j’avais vingt ans.»
Et il donna la main à un autre homme de beaucoup d’esprit, le commandeur de Niagara, qui débitait en zézeyant un beau sonnet sur Venise sauvée, à l’Impératrice—de la Chine,—qui avait bien travaillé pour cela.
Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses amies. «Ma belle marquise, tu t’es taillé une robe dans ton ciel de lit—ton seul ciel.» La marquise ne répondit pas. «J’espérais que tu allais me dire une bêtise.—Non: j’en fais faire.»
Mme de Pontchartrain passa déguisée en Firmament et s’arrêta devant Octave. «Comment me trouves-tu?—Belle comme le jour.—Alors tu ne me connais pas.—Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais.»
Mlle de Chantilly passa déguisée en Pie. «Ah! ma chère, lui dit M. de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-là? car cela ne vous déguise pas. Je vous reconnais au premier mot.—Vous avez perdu une belle occasion de vous taire.—Et vous, vous l’avez trouvée.»
Une femme avait eu l’esprit de se déguiser avec les modes d’aujourd’hui sans les exagérer. «N’est-ce pas, Messieurs les philosophes, que ma robe me déshabille bien? Je suis si facile à habiller!—Tu parles par antiphrase.»
La «Mode du jour» souleva son sein sur la gaze, comme Vénus sur la vague. «C’est un sein qui échoue.—Non, par malheur il flotte encore.—Voilà une femme qui a passé le pont-levis du faubourg Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades. —Ne t’imagine pas qu’elles se sont croisées en chemin avec celles de tes aïeux.—Passe-tu encore par ta croisée, quand ton mari ferme la porte, fille des croisés?—Retire-toi donc de mon Étoile, dit Monjoyeux à une femme maigre déguisée en Algue-Marine, qui lui jeta ce mot:—Monsieur Mardi-Gras!—Il n’y a qu’une nuit entre nous, mais je ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres.»
Le prince Rio débusqua. «Que cherches-tu? lui demanda Octave.—Une femme perdue.—Ici, mon cher, ce n’est pas un renseignement.—Voici la blonde madame ---- qui était si brune l’an passé; on voit qu’elle a touché à la lune rousse. Vois donc, comme elle est vêtue en musique d’Offenbach.—Oui, déréglée comme un papier de musique.»
On débitait des mots à toutes les effigies; c’était plus souvent des gros sous que des pièces d’or. On n’avait pas puisé dans l’arsenal de l’hôtel Rambouillet. Le fusil à aiguille a démonétisé ces armes d’autrefois, si courtoises qu’elles ne touchent plus.
Octave s’esquiva à l’anglaise. Miravault lui dit:
«Tu t’en vas parce que tu n’as plus de coeur dans ton jeu.—Vous vous trompez, mon cher, dit Monjoyeux à Miravault, ce n’est pas le coeur qui pique.»
XI
LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE
Parisis s’endormit à l’aurore, mécontent de lui dans ce massacre des coeurs. Cependant, sur le soir, il reçut deux lettres par la poste, comme un simple mortel qu’on ne traite pas en ambassadeur.
Voici la première:
Ces bals, ces fêtes, ces folies, n’était-ce pas comme le poëme de Goëthe, tout y dansait, les idées et les coeurs. Avez-vous reconnu Marguerite, ô Faust? Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n’avez pas reconnu une marque à la page. C’ÉTAIT LA! Adieu pour jamais. UNE DAME DE COEUR.«Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c’est aux femmes. Demain Marguerite, un peu moins offensée que cette nuit quand j’d baisé ses cheveux, taillera encore sa plume pour écrire à Faust.»
Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de violette. Elle était écrite sur du papier anglais sans armoiries.
Octave avait brisé le cachet sans le regarder; il ramassa l’enveloppe tombée à ses pieds et y retrouva écrit en arabe ce mot: «C’EST LA!» qui le poursuivait depuis minuit. «Voyons la seconde lettre; elle va peut-être m’expliquer la première,» murmura Octave.
Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de comtesse, mais on avait brouillé l’écusson. «C’est peut-être une vraie comtesse,» dit-il.
C’était une écriture anglaise sur du papier français. Il lut:
Figurez-vous,—Monsieur et ennemi, puisque vous m’avez fait la cour,—que je vous écris avec un loup sur la figure pour me cacher à moi-même ma rougeur. Oh! la curiosité! Vous allez me trouver trois fois folle; je voudrais maintenant que toute la vie fût un bal masqué. Comment s’amuser à visage découvert? On doit faire une si bête de mine quand on écoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on lui répond sur la même musique: je ne vous aime pas. Le malheur, c’est que les bougies sont éteintes et que le masque est tombé. Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai après-demain chez la plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme à l’Opéra, où la musique empêche d’entendre les paroles. Et, d’ailleurs, malgré votre désinvolture un peu trop désinvoltée, vous n’oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille ou le dessus du Panier. Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre santé. Par ordonnance du médecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de droite à gauche. Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du Lac de gauche à droite. Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque. LA DAME DE PIQUE.«Voilà qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont écrit en se réveillant à midi. A la prochaine distribution, les deux autres lettres m’arriveront peut-être.»
Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, «Ce sont là, reprit-il, des lettres qui me dispensent de répondre. C’est toujours cela.» Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne parlait jamais qu’aux femmes et n’écrivait jamais. Et pourtant nul comme lui ne savait cacheter une lettre. On eût dit un graveur en pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec pureté et avec précision. Et quel suave parfum s’exhalait de la cire? Ses lettres, écrites sur un irréprochable papier wathman qui avait de l’oeil et de la main, donnaient toutes les curiosités de les lire. Par malheur, il n’y avait rien dedans.
Octave avait trop d’esprit pour le dépenser en belles lettres. Il avait horreur des phrases toutes faites et de l’esprit convenu. Quand il écrivait à sa maîtresse, c’était par deux mots: «_Je t’attends!»_ Ou bien: «_Attends-moi!_»
C’était tout. Pas un mot de plus. N’avait-il pas raison? Ce qu’on aime dans la lettre, c’est le cachet, c’est le premier mot. Attends-moi! Il y a toute une page dans ce mot.
Quand le duc de Parisis écrivait ces deux mots à une femme comme il faut, il était encore plus éloquent, car la vraie éloquence dans la vie, c’est l’amour, c’est l’action. Et ces deux mots de la main d’Octave rappelaient un homme d’action.
Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame de Pique. «Tout bien considéré, dit-il, je leur donne mon coeur. La Dame de Trèfle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes ou des bégueules.»
Monjoyeux entra sur ce mot. «Des bégueules! dit-il en prenant une pose théâtrale.—Oui, des bégueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne te regarde pas, mon cher Monjoyeux.»
Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures à son ami. «J’ai vu tout cela. Voilà de belles équipées! comme si tu n’avais pas assez de femmes sur les bras!—On n’a jamais trop de pain sur la planche.—Te voilà repris par les illusions. Mais tu seras bien attrapé quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura aimé le genre humain, ta Dame de Carreau sera grêlée, la Dame de Trèfle aura le nez rouge et la Dame de Coeur…—Chut, dit Octave, pas un mot sur celle-là.»
XII
LE TOUR DU LAC
Quoique le temps fût abominable, à quatre heures Octave était à cheval pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas. Il y avait peu de voitures. Il jugea qu’il ne lui serait pas difficile de reconnaître celle qui signait la Dame de Pique.
Le ciel sombre avait jeté des teintes grises dans son imagination. «Monjoyeux a peut-être raison, pensait-il, le chapitre des illusions perdues va commencer.»
Un petit coupé que traînaient deux chevaux de race débusquait au-dessus du rocher. «C’est peut-être cela, dit Octave.» Et il s’inclina, comme sans y penser. C’était à la fois un salut ou un mouvement de curiosité. La dame tint bon, elle ne dérangea pas sa tête d’un millimètre. «Non, il est impossible que ce soit celle-là!» dit Octave qui avait reconnu la comtesse d’Antraygues.
Son cheval était déjà à vingt pas du coupé quand il détourna la tête.
La comtesse d’Antraygues s’était trahie; elle avait soulevé l’abat-jour du petit oeil-de-boeuf. «Est-ce que ce serait elle?» se dit Octave.
Il voulut tourner bride, mais il aima mieux être discret; il continua sa route, jurant qu’il saurait à quoi s’en tenir à la seconde rencontre, ce qui ne l’empêcha pas de jeter un coup d’oeil scrutateur dans les autres voitures. Son imagination était déjà prise par Mme d’Antraygues. C’était une des plus jolies femmes des fêtes parisiennes. Elle n’avait pas la beauté sculpturale, mais elle avait la beauté charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche qui triomphe plus sûrement des hommes que le jeu des lignes absolues.
Parisis l’avait rencontrée ça et là dans les plus beaux salons, mais à de rares intervalles; elle passait la moitié de son temps en Angleterre et vivait beaucoup dans son hôtel, un des plus jolis nids de l’avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n’y fût presque jamais,—on pourrait dire, parce que.
A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s’y entendait, vit l’émotion à travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et éperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que Mme. d’Antraygues faisait son troisième tour.
Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux.
Ce n’étaient pas les yeux de M. d’Antraygues, qui passait sa vie au club, à fumer ou à jouer, quand il n’était pas enfermé dans l’appartement de Mlle. Eva, surnommée Belle-de-Nuit.
A la dernière rencontre, Mme. d’Antraygues pencha tout à fait la tête à la portière, avec la coquetterie d’une femme qui s’est trop cachée sous l’éventail et qui est fière de montrer sa figure. Elle semblait dire: «Vous voilà bien attrapé; vous pensiez que j’étais laide et je suis jolie.»
Le coupé partit au grand trot pour remonter l’avenue de l’Impératrice. Octave le dépassa pour revoir encore la comtesse et pour qu’elle eût de ses nouvelles en rentrant à son hôtel. En effet, quand elle rentra, après un tour dans les Champs-Èlysées, sa femme de chambre lui remit une boîte de dragées.
«D’où cela vient-il? demanda Mme. d’Antraygues.—D’une dame des amies de madame la comtesse, qui sans doute a été marraine.—Il n’y avait pas de lettre?—Non, madame.—Qui a apporté cela?—Un nègre.—C’est singulier, dit la comtesse, mes amies n’ont pas de nègre.»
Elle eut un pressentiment. Dès qu’elle fut seule, elle ouvrit la boîte.
«Point de carte! dit-elle, je me suis trompée.»
Elle prit une dragée et la croqua. Ce fut alors qu’elle s’aperçut que les dragées n’étaient pas dans l’ordre idéal travaillé en mosaïque par les marchandes de bonbons.
Elle renversa la boîte dans une coupe à cartes de visite. «Un billet!» dit-elle en rougissant. Son émotion fut si vive qu’elle regarda le billet sans y toucher. «C’est amusant, l’amour!» murmura-t-elle. Elle s’imaginait déjà qu’elle était adorée. Elle prit le billet en regardant la porte: «Il me semble que cela va me brûler les yeux.» Elle lut:
Puisque vous êtes si belle et puisque je vous aime, venez à la fête de nuit des patineurs; n’ayez pas peur d’un amour à la glace. D’ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de glisser sur le garçon que sur la glace. Je serai voire parachute.«Je n’irai pas,» dit Mme. d’Antraygues.
Elle y alla. Je vous fais grâce des combats qui se disputèrent son âme. C’était sa première aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas. Elle suivait dans son imagination tous les méandres d’un amour imprévu et tourmenté. Puis tout à coup elle se réfugiait avec la quiétude de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que l’image de son mari ne l’y retenait pas longtemps. Elle avait dépensé pour lui ses premières aspirations romanesques; elle s’était aperçue, avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n’était pas son homme.
On dira ici, si voulez bien, l’histoire de ce mariage.
XIII
POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER
Il y avait cinq ans qu’Alice était mariée; cinq ans de curiosité et de déceptions!
Mme d’Antraygues tentait çà et là de se prendre aux distractions du monde. Elle s’amusait de sa beauté, de son éventail, de ses diamants, de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d’elle, mais elle n’imaginait pas qu’elle dût tomber «dans la gueule du loup.» Cinq ans de vertu! c’était la seule station qu’elle pût faire dans son devoir. L’heure de la première crise venait de sonner.
Voilà pourquoi elle avait écrit au duc de Parisis, voilà pourquoi elle alla à la fête des patineurs.
Il arrive souvent qu’un galant homme s’imagine avoir une femme parce qu’il est marié; mais là où est la femme, souvent la femme est absente. Son esprit et son coeur font ménage ailleurs. Il n’y a pas séparation de corps; c’est bien pis, car il y a séparation d’âmes.
Vous savez qu’en Angleterre une jeune miss bien née, qui n’aurait pas été quelque peu enlevée par son mari avant la bénédiction nuptiale, se considérerait comme la plus malheureuse des filles de la romantique Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les plus belles traditions d’Outre-Manche.
Mlle Alice Mac Orchardson était fille unique et comptait à peine dix-neuf printemps. Elle avait vécu ses plus jeunes années à Brighton. Sa mère, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain ses lettres de grande naturalisation. Jusqu’à l’automne de 1867, Alice sut du monde ce qu’on en apprend au couvent, ce qui est déjà beaucoup. Mais elle avait dans ses veines du sang des héroïnes de Shakspeare et de Byron, et son esprit avait souvent erré au clair de lune sous les ombrages des parcs anglais.
Donc, le jour où elle revêtit pour la première fois la blanche robe de bal, Alice se récita quelques vers du Songe d’une Nuit d’été, et elle se jura solennellement devant son miroir qu’elle ne se marierait qu’après avoir été enlevée, comme une héroïne.
Six semaines après son premier bal, Alice était aimée de Fernand d’Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose.
Mlle Alice ne voyait pas cet amour d’un oeil dédaigneux, mais elle tremblait à cette idée:—que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir l’enlever.—Un beau jour, ou plutôt une belle nuit de bal chez lady Syons, Fernand profita de la solitude d’un petit salon pour déclarer à Alice qu’il était amoureux fou. «Je le savais avant vous, Monsieur, car vous avez des dettes et j’ai; un million de dot. Mais m’aimez-vous assez pour m’enlever?»
C’était un homme très prosaïque. Il fut presque effrayé de la besogne: «Vous enlever, Alice! à quoi bon? Ma mère a déjà parlé à la vôtre. J’ai espéré que tant de bonheur…—Eh bien, non; je ne croirai qu’à l’amour de celui qui consentira à m’enlever, interrompit Mlle Alice; c’est un serment que j’ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes serments.—Vous êtes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous n’avez pas fait votre droit, vous….—Si vous n’êtes qu’un homme de loi, épousez une Normande. Moi, je me donne à qui m’enlève.—Faut-il fréter un navire ou arrêter un fiacre?—Tous les moyens sont bons.» Il fut arrêté que le lendemain, à minuit, le héros du roman serait rue de Londres, à vingt pas de la porte d’Alice; la jeune fille descendrait par l’escalier, l’enlèvement par la fenêtre n’étant plus d’usage depuis l’invention des becs de gaz et des sergents de ville.
Fernand d’Antraygues fit bien les choses: on eut un coupé attelé de chevaux de poste à grelots. Il faut toujours des violons. Tout se passa comme il avait été prémédité: La mère dormait; sa fille descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas d’obstacles; le suisse tira le cordon avant qu’elle ne l’eût demandé. Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de Fernand. «Je suis effrayée de mon bonheur, lui dit-elle.—Les vents sont pour nous, dit l’amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme la lune nous fait bon visage!»
Et ils allèrent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et des propos amoureux.
Le rossignol chantait peut-être, mais je ne l’ai pas entendu.
Au premier relais, à Ville-d’Avray, Fernand proposa de faire une station dans un pavillon où Alice serait comme chez elle, et où elle trouverait une aile de perdreau et un pâté d’alouettes. Toute romanesque qu’elle fût, elle avait bien un peu envie de manger une aile de perdreau, de toucher au pâté d’alouettes, et de dormir sur un lit moins cahoté.
Les chevaux s’étaient arrêtés à la grille d’un petit parc, « C’est comme dans les légendes, dit-elle: il y a de la lumière au château.—C’est le feu de la cuisine, car j’ai envoyé une dépêche télégraphique pour que le souper fût cuit à point.»
Mlle Alice traversa le parc. «Quelle admirable solitude! je suis tout embaumée par les lilas.» Elle monta le perron et se trouva, sans aller plus loin, dans une salle à manger où deux couverts étaient mis. Le souper venait d’être servi. «C’est une féerie, dit Alice.—N’êtes-vous pas magicienne?» Le souper se continua sur ce temps. Alice était ravie.» Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenêtre.—Voyez, Fernand, comme la lune baigne de douces clartés les arbres du parc. Voulez-vous venir là-bas, sous les grands marronniers?—J’irais avec vous au bout du monde! répondit Fernand en ouvrant la porte.»
Une femme était sur le perron. «Je viens trop tard pour souper, dit-elle en entrant.» Alice poussa un cri et se cacha la tête dans ses mains. «Enfant, je te pardonne,» lui dit sa mère. Alice se jeta dans ses bras. «Quoi! tu étais ici?» Et se tournant vers Fernand d’Antraygues, qui riait à la dérobée: «Ceci est une trahison, monsieur, car vous aviez tout dit à ma mère.—Mais enfin, ma belle Alice, vous avez été enlevée?—Oh! si peu et si mal! Je ne vous pardonnerai jamais. J’aurai mon quart d’heure de vengeance!»
Alice comprit qu’elle n’avait plus qu’à se marier; mais, tout en donnant sa main, elle réserva son coeur.
M. d’Antraygues eut beau faire, elle ne l’aima point: il avait fermé son roman, un autre devait le rouvrir.
Octave de Parisis n’était pas homme à avertir une mère—ni un mari.—Il disait,—car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld, «une femme qui veut se donner appartient par droit de conquête à celui qui la prend.»
Je dois dire—pour la vertu de Mme d’Antraygues—qu’elle était mariée depuis cinq ans et qu’il n’avait fallu rien moins que la haute éloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers elle: il avait une maîtresse et il jouait.
Il croyait trop à lui-même, il croyait trop à sa femme pour ne pas la perdre. On citait de lui un mot typique: «Tu as épousé une bien jolie femme,» lui disait un ami. Il répondit: «Il faut toujours épouser une jolie femme, parce qu’on peut s’en défaire.»
XIV
SUR LA GLACE
Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse d’Antraygues, le bois de Boulogne était dans toute sa splendeur hivernale.
Parisis ne fut pas le dernier à faire entendre le gai carillon des grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles.
Qui ne se souvient de cette fête nocturne que Paris a donnée sur la glace? Les lacs étaient couverts de traîneaux et de visiteurs, mais ce n’était pas là le vrai théâtre. La fête se donnait sur l’étang réservé. Jamais on n’avait si bien illuminé la neige et la glace. C’était une féerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige.
Paris est en toutes choses la synthèse du monde connu et inconnu. Ici, la zone torride avec ses fleurs éclatantes et ses arbres qui mettent cent ans à fleurir: là, la zone hyperboréenne avec ses neiges, ses forêts poudrées et ses plaisirs d’hiver.
Il n’y a pas longtemps, l’hiver parisien n’était encore qu’un hiver français. C’est pour en faire un hiver du Nord qu’on a imaginé le bois de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l’été, avec ses grands massifs, ses méandres capricieux, ses perspectives lumineuses et ses chemins sablés tout vivants de promeneurs et d’équipages, il est plus charmant encore par la neige. C’est alors que vous avez le droit de vous croire en pleine région norwégienne. Les taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui éblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux; dans les sentes écartées, recouvertes d’une couche de flocons vierges de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir çà et là la trace furtive de quelque lapin égaré, ou les étoiles faiblement imprimées par la patte engourdie d’un rouge-gorge ou d’un roitelet. Un silence absolu règne dans le bois; vous vous croyez transporté dans quelque désert, dans une de ces solitudes blanches où l’on n’entend que le craquement lointain de la neige glacée et le vent qui pleure sur le torrent des avalanches.
C’était un spectacle et une fête. Le duc de Parisis et le comte Olympe Aguado furent les plus remarqués par l’élégance et la richesse de leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi l’Empereur et l’Impératrice, le duc d’Albe, le duc d’Aquila, la comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de Persigny, le prince Napoléon dans son char pompéien. Tous les grands noms du sport et toutes les beautés célèbres se donnaient le spectacle de l’hiver, en faisant eux-mêmes la mascarade. Les hauts financiers étaient là, eux qui, ne consacrant que peu d’instants à la vie de plaisirs, la mènent à grandes guides et ne connaissent aucun obstacle sur, leur route.
Les traîneaux dorés à la tête de cygne, les chars à l’antique, les chariots bas des boyards, le long patin des Samoyèdes, le patin court et recourbé des Hollandais, jusqu’à la planche des montagnards de l’Islande, tout était là qui courait, glissait, volait, décrivait des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et s’évitait. C’était la fièvre du froid dans la fièvre de l’amour.
Vers la fin de la fête, un curieux aurait pu entendre cette petite conversation entre un patineur et une patineuse, qui n’avaient pas l’air de se connaître depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de faire connaissance: «Je vous jure, Madame, que c’est une très jolie promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin. La serrure est un bijou; tenez, voyez plutôt la clef.»
Le patineur fit briller une clef d’argent d’un travail exquis. «Quelle coquetterie! monsieur.—En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce n’est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est bientôt dans la serre, où on est reçu par cent camélias, armes au bras, fleurs à la boutonnière. Ce sont mes cent-gardes. Après la serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On trouve un escalier dérobé,—le dernier escalier dérobé,—qui vous conduit par ses spirales de marbre à une petite bibliothèque où je travaille quand j’attends quelqu’un, à moins que je n’aille attendre dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-là?—Oui, monsieur, un chemin qui mène chez moi.—C’est imprimé. Mais ce qui est imprimé aussi, Madame, c’est que rien n’est ennuyeux que de passer par le même chemin. Du reste, je ne vous demande qu’une grâce, c’est de garder ma clef.—Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain, sans compter celle que vous avez donnée hier. On vous connaît.—Je vous jure que je ne donne jamais deux clefs à la fois.—Comment la marquise rousse a-t-elle rencontré chez vous la comédienne rousse?—Conjonction de comètes!—Vous savez qu’on nous regarde Madame.»
Le patineur en donnant à la patineuse une poignée de main, lui laissa dans la main la petite clef d’argent. Elle voulut la lui rendre, mais il avait fait un tour de valse, et déjà, avec la grâce charmante des Hollandais,—sur la glace,—il gravait avec un burin savant un A et un O entrelacés.
Jamais ce chiffre n’avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on eût dit que le patineur avait étudié les lettres ornées du moyen âge. L’Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, félicita Octave d’écrire si bien. «Après vous, Sire.»
Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d’Antraygues. «Comme vous écrivez bien, lui dit-elle.—Je n’écris bien que votre nom, comme je vous aime, Alice!—Oui, sur la glace, jusqu’au prochain dégel: votre amour tombera à l’eau. Vous savez que j’ai perdu votre clef; mais rassurez-vous, elle a été ramassée par une main blanche qui vous la rapportera en passant par la petite porte,—Je vais vous en donner une autre.—Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI? Savez-vous que vous êtes un homme dangereux! Vous crochetez les serrures—et les coeurs—Adieu! Monsieur.—A revoir, Madame. A propos, j’oubliais de vous dire que je vous adore!»
Et Octave répandit son âme dans un dernier regard. «Ce n’est pas vrai, dit-il, elle n’a pas perdu la clef; la petite main blanche c’est la sienne; elle viendra demain.»
XV
L’ ESCALIER D’ONYX
Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne reçoit qu’entre quatre et six heures au mois de février;—Mme d’Antraygues s’habilla tout en noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupé, tout en ouvrant son porte-monnaie.
Elle pensait donc à faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait frapper à la porte de quelque misère cachée?
Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait à peine trois ou quatre petites pièces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues aumônes qu’on donne en passant, le prix d’un goûter au lait au Pré Catelan avec une amie, ou d’un goûter aux oranges glacées chez Guerre ou à Frascati.
Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d’argent.
La comtesse se fit descendre dans l’avenue de l’Impératrice devant l’hôtel de la trop célèbre Mme ---- qui recevait ce jour-là. D’où vient qu’elle n’entra pas? Est-ce qu’elle allait se tromper de porte? Tout autre jour, elle aurait pu s’inquiéter des curieux, mais ce jour-là, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la tête à la fenêtre ni à la portière.
Quoi qu’elle n’eût pas beaucoup étudié la géographie, comme elle connaissait bien la façade de l’hôtel de M. de Parisis, elle ne demanda son chemin à personne pour tourner autour du jardin. Ce fut d’autant mieux, qu’elle ne rencontra âme qui vive dans les rues avoisinantes. Elle devina la porte. «Voyons, dit-elle, si je ne me suis pas trompée?» Elle prit la clef et la mit dans la serrure. C’était bien cela. Vous croyez peut-être—Madame—qu’elle ouvrit la porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n’a jamais du premier coup le courage de son opinion.
Cependant il ne faisait pas un temps à rester indécise; il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Or, dans la vie on a toujours peur d’ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver de l’autre côté! Ne pas l’ouvrir! Et si c’est le bonheur?
Pour Alice, c’était la porte du paradis et c’était la porte de l’enfer. Le paradis, c’est-à-dire un amoureux qui vous attend. L’enfer, c’est-à-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau être terrible, il n’a dégoûté personne de l’enfer, parce qu’il a peint dans l’enfer tous ceux qui ont été emparadisés dans leurs passions.
Mme d’Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement. C’était une porte docile qui ne faisait jamais de façons pour s’ouvrir, ni pour se fermer. Personne n’avait passé là depuis la veille, peut-être depuis l’avant-veille. La neige était immaculée comme celle du Mont-Blanc. On n’y voyait que les hiéroglyphes imprimés par les pattes d’or des merles.
Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle était troublée. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page blanche dont elle faisait un acte d’accusation. Mais elle ne voyait pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du monde.
Un imbécile eût préparé le chemin, mais Octave n’avait eu garde de balayer la neige.
Alice avait reconnu la serre; la porte était entr’ouverte comme par mégarde. Une fois qu’elle eut franchi le seuil, la jeune femme respira, et comme si les camélias eussent fleuri pour elle, elle murmura avec un sourire: « Oh! les beaux camélias! »
Les femmes s’imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout ce qui chante, est un hosannah à leur beauté.
Après ce premier sentiment d’enthousiasme contenu d’ailleurs, Alice se dit: «Il n’est pas là. Est-ce qu’il s’imagine que je vais monter son escalier plus ou moins dérobé?»
Quoique romanesque, elle avait souvent l’esprit railleur. Cet esprit la réconforta un peu. «Après tout, dit elle, on n’est pas une dame aux camélias pour avoir traversé cette serre.» Elle réfléchit que M. de Parisis ne l’attendait pas, car c’était bien l’heure convenue. Il lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre à sa rencontre, « Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a supprimé les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n’y a point de paladins.»