Les Hyènes
Exergue
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« Le 27 mai 1955, un pêcheur japonais capturait un oiseau
qui avait été bagué le 14 mars précédent dans l’île australienne de Babel. (…) C’était la première d’une série de découvertes qui allaient permettre de reconstituer l’immense périple que suit, chaque année, cet oiseau migrateur. De la côte australienne, il part d’abord vers l’est, dans le Pacifique, puis remonte vers le nord le long du Japon jusqu’à la mer de Behring ; (…) il repart vers le sud le long de la côte ouest de l’Amérique jusqu’à la Californie, et revient enfin à travers le Pacifique jusqu’à son point de départ ; ce voyage annuel de quelque 25 000 km est constant dans son trajet en 8 comme dans ses dates ; il dure six mois et se termine toujours durant la troisième semaine de septembre, sur la même île et dans le même nid que l’oiseau avait quittés six mois auparavant. (…) À leur retour au gîte, les oiseaux font la toilette de leurs nids, s’accouplent et pondent leur œuf unique dans les dix derniers jours d’octobre ; deux mois plus tard, les petits naissent (…) et lorsqu’ils ont atteint trois mois, ils voient leurs parents s’envoler pour le grand voyage. Quinze jours plus tard, vers la mi-avril, ils s’envolent à leur tour et, sans guide qui connaisse le chemin, ils accomplissent exactement le périple ci-dessus décrit. »
Jean HAMBURGER,
La Puissance et la fragilité, 1972, p. 133-134
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Le coin qui avait servi de berceau aux hyènes était au e XII siècle un
endroit très moche. Jusqu’à la vieille, elles y étaient toutes nées. Au départ, ce n’était qu’une simple motte, une sorte de terril renflé. Une grosse motte attrayante pour la main d’un géant qui l’aurait bien recouverte comme une fleur. Mais, à défaut de géant, un chevalier l’avait trouvée belle et bien située, dans la région de Compiègne, qui n’était qu’un minuscule bourg insignifiant. Cette motte de terre aux allures de sexe bombé de femme, il avait voulu s’en emparer, comme font les hommes. Le chevalier chevauchait au retour d’un tournoi. Il était songeur, parce qu’il avait été vaincu par un adversaire bien plus puissant et que toutes ses lances, au bout desquelles étaient suspendues ses armes sur de petits étendards de brocart, avaient été brisées. Ça lui avait coûté une fortune et il allait lui falloir tailler les paysans doublement à la prochaine saison. Son adversaire, Médard de Saint-Thoiry, était reparti avec le prix et la fille, la demoiselle Bathilde, fille du comte de Grau, qui avait promis son amour au vainqueur. Vu les yeux qu’elle avait faits en le regardant passer au galop sous son nez, elle allait tenir parole. Elle s’unirait à un mufle et notre chevalier lui souhaitait de mourir en couches. Mais Saint-Thoiry s’était tout de même emparé de son bouclier. Il faut se mettre à sa place, il était furieux, une fureur à engrosser une rivière ! Aussitôt pensé, aussitôt accompli. Non loin de Compiègne, il avait mis pied à terre devant le premier cours d’eau et avait sauvagement violé une paysanne qui était en train d’y laver sa buée. Il n’avait guère eu besoin de se justifier. Il était seigneur et noble. C’était un honneur pour la paysanne d’être violée par lui. S’il avait été ruffian, on l’aurait pendu. Son cadavre aurait peut-être eu une ultime érection et les manants en auraient beaucoup ri, s’ils l’avaient vue. Après cela, pour se faire un peu pardonner, le chevalier avait construit un château en bois. Juste sur la motte. La copulation avait fait de lui un bâtisseur, et, très vite, un village et une cour étaient nés. Le bâtisseur s’appelait Raoul. Il devint châtelain et fit construire une église qu’il consacra à saint Hilaire. Des cris de la paysanne, il ne resta bientôt qu’un chuchotement assourdi, tout le monde oublia, mais ce bruit minuscule se fraya un chemin à travers les âges. Parce qu’au moment où elle avait été violée, la petite avait, sans le savoir, entamé de mettre au monde une fille et son histoire avait ainsi coulé d’une intimité de femme à une autre. Tout ça, c’était la faute de l’Aronde, la rivière cristalline au bord de laquelle il l’avait prise, avec ses poissons frétillants et ses pépites qui brillaient au soleil. Comment résister à une séduction pareille ? Et puis, Raoul ne pouvait pas deviner que la petite était vierge (d’ailleurs, l’eau de l’Aronde avait lavé le sang vite fait bien fait), et qu’elle tomberait enceinte. Les archives paroissiales avaient cependant gardé la trace d’un enfant, de sexe féminin et de père inconnu, orphelin tout de suite, parce que la mère était morte en le mettant au monde. Ce qui, du reste, n’était pas rare à l’époque, aussi bien chez les riches que chez les pauvres. Au e XII siècle, on ne s’était pas soucié de savoir ce qui résulterait des enfants de cette orpheline ni des enfants que ces derniers engendreraient à leur tour au fil des âges et des générations.
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