Les Hyènes

Annie Ferret · Chapitre 3 sur 8

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Les Hyènes

Chapitre II

II

 

 

Vous vous demandez sans doute à présent qui est Claude et pourquoi il est parti après le petit déjeuner. Si, jusqu’à maintenant, on n’a appris sur lui que des bribes éparses, il y a une raison. Claude n’est autre que l’ancien directeur de thèse de Blanche dont elle essaie de se débarrasser depuis sa première année de recherche, c’est-à-dire depuis vingt-deux ans. La moitié de sa vie et le tiers de celle de Claude, comme il se plaît à le dire, lui qui aime tant les chiffres. Il étudie les inventaires notariés datant du Moyen Âge. Quarante ans qu’il s’intéresse à ces moments universels de la vie où l’on assoit toute une famille autour de la même table pour partager ces tranches d’existence essentielles que sont les naissances, les mariages et les enterrements. Splendide répétition humaine qui rejoue les mêmes passions et déchirements intimes. Il arrive cependant que les chaînes des transmissions se brisent, et c’est cela que Claude aime observer. Ainsi la robe de baptême ou de mariée que l’on se passe de génération en génération représente-t-elle pour celui qui la donne un changement d’état qui est toujours une perte et ce qu’on croit être union est dominé par la séparation et le deuil. Au moment de leur rencontre, vingt-deux ans auparavant, Claude et Blanche ont eu une histoire d’amour qui a débuté et pris fin aussitôt, mais qui traîne depuis comme un mauvais roman. Claude, comme on l’aura compris, n’est pas le père du bébé. Pour autant, il n’a jamais quitté la vie de Blanche et semble être devenu, en quelque sorte, sa meilleure amie. Ainsi, Blanche a appris sa grossesse il y a trois jours, le père présumé l’ignore, mais Claude l’a su tout de suite. Claude est l’élément de roman Harlequin dans la vie de Blanche, la part de son enfance secrète et ce goût inavouable chez une universitaire qu’elle a gardé pour les romans à l’eau de rose depuis l’âge de onze ans.

La manière dont il la devine exaspère Blanche. Elle qui s’était toujours crue libre de ne pas avoir d’enfant, elle n’imaginait plus à quarante-quatre ans se retrouver enceinte. Elle ne veut pas se croire libre et finalement mettre un enfant au monde sur le tard pour recoller les morceaux de son existence. Pour cette raison et parce qu’elle doute de sa capacité à être mère, hier matin de bonne heure, après avoir parlé à Claude, qui se trouvait à ce moment-là encore dans sa chambre d’hôtel à Turin, et avant même d’appeler Mariette, elle s’est précipitée à l’hôpital pour y rencontrer un ami médecin qui lui a fourni des comprimés pour avorter. Elle ne l’a pas dit à Claude. En les lui remettant, Rodolphe lui a fait promettre d’attendre quelques jours avant de prendre sa décision et Blanche se sent furieuse qu’il lui ait fait la morale comme les autres. Elle n’est pas dupe d’elle-même. Certes, elle est libre peut-être, parce qu’elle peut se délivrer de son embryon, mais elle sait qu’il y a une illusion fondamentale à se croire affranchie du destin qu’on nous lègue. Elle serait une femme libre qui s’agite devant ses fourneaux, parce qu’elle aime mitonner la blanquette ? Elle a lu Bourdieu, n’ignore pas les théories les plus modernes de la psychologie et des sciences sociales, et comprend ce qu’est le déterminisme. Par exemple, elle sait que la blanquette de veau s’inscrit de manière ancestrale dans la mémoire olfactive et gustative de sa famille et que c’est pour ça qu’elle aime la préparer. Pas parce qu’elle est libre ou qu’elle serait faite pour ça. Même quand elles veulent s’en démarquer, les femmes restent enchaînées à la cuisine et la cuisine est le symbole de l’enchaînement des femmes. Ces transmissions domestiques n’ont rien d’exceptionnel et constituent un cercle sans fin, comme Blanche étudie dans les chroniques médiévales les cercles sans fin des causalités enchaînées. Si bien que, quand sa mère sentira la blanquette de veau depuis le couloir et dira avec enthousiasme en entrant dans l’appartement : Ah, tu as fait de la blanquette, le plat préféré de ton père !, elle saura à quel point elle n’est pas libre.

Par pur esprit de contradiction, Blanche a fait dorer les morceaux de veau dans le beurre fondu, parce que sa grand-mère et sa mère cuisinent à l’huile, et qu’elle préfère le beurre, comme son arrière-grand-mère bretonne qu’elle n’a pas connue, la mère de Gabriel. Mais la cocotte en fonte dans laquelle elle fait mijoter sa blanquette vient d’une lointaine cuisine picarde et Blanche ne s’en sépare jamais, parce qu’elle est maculée de graisse et de sucs de viande, qu’elle fait partie de la recette et lui donne son goût si particulier. Blanche est une femme comme les autres, attachée à son héritage comme au vieux torchon avec lequel elle s’essuie à présent les mains, passé autrefois entre celles de Georgette et plié à sa philosophie :

— Regarde donc, Colette, et va me chercher mes ciseaux à couture. Je vais te montrer comment retourner un drap.

Imaginez la vieille saisir la pièce de linge, la plier en deux pour ramener les bords ensemble et la fendre sur toute la longueur.

— Maintenant, tu recouds les bords vers l’intérieur. Les draps, c’est sournois, c’est comme les hommes, ça s’use plus vite au milieu que sur les côtés.

Colette n’avait jamais bien compris ce que Georgette voulait dire, mais les draps, après trente ans de service, une fois retournés et usés aux deux extrémités, étaient détaillés en torchons avec un ourlet bien solide et ils achevaient leur vie libre en chiffons.

Voilà sa liberté ! Blanche ne sait pas si elle doit avorter, mais elle a la certitude, en revanche, qu’il est temps pour elle de mettre un point final à l’histoire des femmes de sa famille. Les victimes ne méritent plus sa compassion et lui paraissent aujourd’hui moins respectables que les bourreaux, parce qu’elles fondent leur identité sur un bloc immuable de souffrance qui leur donne tous les droits. Même Colette ne suscite plus chez elle la pitié traînante qu’elle lui a accordée toute son enfance. La pellicule qui recouvrait son épiderme s’est détachée, laissant voir au-dessous la peau luisante de la première ancêtre. Blanche le sait, les hyènes ont toujours écrasé les autres pour toucher au ciel, ce petit bout de bleu vers lequel elles ont tendu de génération en génération. Par esprit de vengeance, elles rêvent de voir leur héritière s’élever et grandir après elles. L’être humain est ainsi conçu, les faibles doivent périr pour que demeure la race et le bourreau vaut toujours mieux que le martyr. Si elle la met au monde, sa toute petite sera condamnée à faire de même : écraser les autres et faire d’eux son marchepied, comme ses aïeules, ou devenir une victime, à l’image de Colette. Et ce que Blanche sait avec certitude aujourd’hui, c’est qu’elle est prête à tout pour lui épargner une telle destinée.

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Debout dans sa cuisine, l’ultime hyène ouvre une bouteille de pinot pour lier la sauce de la blanquette. Eugène n’est toujours pas venu lui rendre visite, mais elle se demande si le fait d’avoir débouché le vin n’est pas déjà le signe que sa décision est prise. Dans sa famille, la haine des hommes a partie liée avec l’alcool. Certaines hyènes y ont noyé leur chagrin, imitant en cela leurs soûlards de maris, les autres ont préféré se livrer à une guerre en règle contre l’alcoolisme, mais ce qui est sûr, c’est que toutes ont mêlé les hommes et leur pouvoir à l’ivrognerie et à la violence. De sorte que, question vin blanc, c’était selon les recettes : soit on n’en mettait pas du tout, soit on allait jusqu’au demi-litre. La très vieille, par exemple, utilisait un chardonnay, mais Lucien ne faisait aucune différence, puisqu’il se saoulait avant au café. Un soir qu’il était rentré plus ivre que d’habitude, après avoir perdu sa paie à la belote, il avait retourné le poêle en fonte, parce qu’il avait trouvé un cheveu dans sa soupe, et il l’avait laissé crevé là, les quatre pieds en l’air, pareil à un animal touché à mort. Georgette, elle, avait supprimé le vin par mesure d’économie, puis Colette l’avait banni comme elle avait interdit chez elle tout spiritueux, parce que Eugène aussi était alcoolique.

En se demandant si elle n’aurait pas dû prévoir une deuxième bouteille de pinot et toujours avec l’espoir d’entrer en communion avec son père, Blanche sort de son sac à main les blisters de plastique contenant les médicaments. Au-dessus de sa tête, dans un sous-verre, est accrochée une photographie sépia qui représente la clôture déglinguée devant la maison qu’habitait autrefois son arrière-grand-mère Louise-Huguette. Elle a baptisé le cliché : « l’antre des hyènes ». Le seul qu’elle ait conservé parmi les papiers de famille. Les yeux fixés sur la photographie, il lui semble percevoir un sifflement étrange. Enfant, dans cette maison, ont résonné à ses oreilles des mots d’adultes qu’elle n’aurait pas dû entendre. Elle hésite, puis finalement se sert un verre de vin et y plonge les lèvres en faisant tourner entre ses doigts les comprimés dans leurs emballages sous le regard de la photographie. Elle les nargue. Eux, tous ceux que cette baraque a renfermés un jour dans ses entrailles de pierre : le très vieux, la très vieille, Georgette et ses trois filles qui y venaient en vacances. Elle repose les comprimés. C’est Mariette qui lui a suggéré de démarrer la cérémonie en se concentrant de toutes ses forces sur cette photo.

— Que tu le veuilles ou non, ton destin est lié à cette maison, tu ne peux plus le nier. Ton père le sait, sa voix saura s’y faufiler et recouvrir celle des autres comme avant. Écoute seulement, je suis sûre qu’il a des choses à te dire. Les morts, tu sais, n’habitent pas si loin qu’on croit…

Les dimanches dans l’antre, il y avait eu heureusement tellement de chants d’oiseaux pour estomper les mots. Pépiements, roucoulements, Eugène aussi a profité des bruits dans les arbres pour brouiller la voix d’ogre des femmes. En entendant une deuxième fois le sifflement, c’est comme si son père descendait enfin de la photographie et lui prenait la main. Elle sent qu’elle est injuste de lui reprocher de ne pas l’avoir protégée. Il ne pouvait pas savoir que sa fille, elle, entendait tout.

 

*

 

En réalité, Blanche devine depuis le début ce qu’Eugène lui dirait. Évidemment qu’il voudrait la voir devenir mère. N’ayant jamais rencontré ce désir auparavant, elle n’avait pas imaginé non plus qu’elle ressentirait un jour un amour aussi brutal que celui qu’elle a éprouvé en apprenant qu’elle était enceinte. Sous son nombril, depuis un peu plus de quatre semaines, sa fille est en train de grandir et elle se surprend à y penser avec tendresse. Parce que, comme les autres, Blanche sait qu’elle a un ventre à fabriquer des filles.

À la suite de son père, elle a l’impression de revoir ses ancêtres, comme si elles s’extrayaient du mur les unes derrière les autres pour défiler sous ses yeux. Elle songe aux images qui ont traversé les siècles depuis Aristote, ces représentations naïves de poupées minuscules en costume à l’intérieur du sein maternel, déjà toutes vêtues, comme les savants les imaginait alors, elle songe au moment où, armés des premiers microscopes, les scientifiques ont cru discerner de petits homoncules nus mais déjà formés, elle songe aux étapes successives au cours desquelles les biologistes ont fini par isoler et diviser la cellule et par mettre en lumière la cohorte de ses gènes, elle songe aux héritages invisibles qui ne laissent aucune trace dans les souvenirs, ces legs que l’on transmet sans le vouloir, dons vénéneux qui coulent avec le sang, et elle imagine la toute petite s’enrouler dans son ventre telle une guirlande, la spirale de ses gènes, ses facettes connues et celles inaccessibles, avec l’espoir qu’elle deviendrait plus que les deux séquences additionnées des chromosomes de sa mère et de son père.

Pourquoi est-elle si sûre d’être condamnée au destin d’une Georgette ? Et pourquoi ne pourrait-elle pas connaître le même amour qui a uni ses parents autrefois ? Quand Colette servait le soir la louche de soupe dans l’assiette d’Eugène, elle ne manquait jamais de préciser :

— J’y ai mis un philtre pour que tu m’aimes toujours.

Quand elle omettait de le dire, Eugène la rappelait à l’ordre :

— Et mon philtre ? Tu n’as quand même pas oublié mon philtre ?

Colette et Eugène ont été heureux. Pendant trente ans, ils se sont endormis en se disant les mêmes mots, ont ri aux mêmes plaisanteries comme des jeunes mariés, se sont raconté les mêmes histoires. Blanche les connaît par cœur, parce qu’elle a fouillé dans les placards et lu leurs lettres (puisqu’on sait que les enfants fouinent toujours dans les placards, on devrait les vider et tout brûler de ce qui s’y trouve, mais on ne le fait jamais). Ainsi a-t-elle appris que sa mère est née dans la banlieue parisienne et a vécu dans une maison bâtie entièrement des mains de son père, Gabriel, une maison parfaite, construite pour sa femme et ses trois filles mais dont Georgette s’est toujours plainte. Dans le jardin, on tirait l’eau à la pompe, c’est là que Blanche allait la prendre pour en arroser les légumes avec son grand-père, et avant ça, sa mère, pour remplir les seaux pour la toilette. En qualité d’aînée, Colette avait la charge de ses sœurs. C’est à elle qu’il revenait de s’en occuper avant l’école, de trier le linge et de faire la lessive. Leur père passait son temps à l’usine et Georgette, sujette aux maux de tête, devait s’allonger souvent et souffrait atrocement des cris de ses filles. Pendant les vacances scolaires, elle était enfin tranquille : les gamines étaient envoyées à la campagne chez Louise-Huguette et Lucien.

Là-bas, Colette et ses sœurs retrouvaient Marcelle, la dernière fille de Louise-Huguette, venue au monde six mois avant Colette. Élevées comme des cousines, elles étaient en réalité nièces et tante. Parce qu’elles étaient nées dans une simultanéité douteuse, Colette et Marcelle avaient grandi dans la rivalité et cette rivalité avait bien failli coûter à Colette son mariage.

L’année où Gabriel avait acheté à crédit l’un des premiers téléviseurs noir et blanc, les trois sœurs avaient ainsi raconté à Marcelle une revue de haute couture qu’elles avaient vue aux actualités. Marcelle s’était sentie jalouse, et surtout de Colette. Elle ne voyait pas ce qu’il y avait d’extraordinaire à regarder des filles marcher sur une estrade dans une boîte en bois. Pour lui montrer qu’elle aussi pouvait faire un défilé de mode, elle avait proposé d’en organiser un, tout de suite, ici même, dans l’antre des hyènes.

Les quatre fillettes avaient donc sorti des placards les robes, les vieux rideaux, le couvre-lit, tout ce qui pouvait servir de traîne et de robe de gala, Marcelle avait imaginé deux rangées de spectateurs logés de chaque côté du mur dans le couloir, entassés, les cous tordus pour mieux voir, les regards aux pieds des mannequins, et avant de parader sur ce podium fictif, elle avait crié à Colette :

— Tu t’imagines un peu, Coco, d’un coup de talon, on leur crève les yeux !

Mais c’est à Colette que Marcelle aurait bien crevé les yeux, parce que leur complicité était feinte et que la haine de Marcelle à l’égard de Colette n’avait jamais cessé de s’attiser au fil des ans. La campagne offrait aux citadines mille fois plus de détours et de libertés que la ville, mais dans la maison, elles dormaient tassées à quatre dans la même chambre, une proximité qui avait créé entre elles une intimité perverse faite de haine rentrée et de sourires de miel, de complicité et de jalousie. La nuit, elles s’arrachaient des mains les livres qu’elles dévoraient les unes à la suite des autres. C’était à celle qui finirait le plus vite. Il ne fallait pas faire de bruit, parce qu’il leur était interdit de lire au lit. Le très vieux jurait qu’il n’avait rien contre les livres, mais l’électricité n’était pas gratuite et la lecture restait à ses yeux une occupation de riches qui ne servait à rien d’autre qu’à leur planter des idées de folie dans la tête et à les dévergonder. Les filles devaient donc rester silencieuses, car Lucien avait l’ouïe acérée. Un sixième sens ou une troisième oreille entendait chez lui le bruit des pages tournées. Il se faisait discret pour les surprendre, sortait de sa chambre, montait les marches jusqu’à la soupente et surgissait d’un coup avec fracas pour terroriser les gamines. Il rugissait et éteignait la lumière. Les mômes attendaient ensuite d’entendre le sommeil du très vieux ébranler le plancher pour ressortir les livres. Elles aussi connaissaient les bruits. Ronflements ou petits couinements de ressort : elles pouvaient lire paisiblement. Seulement, une fois prises par l’aventure, elles oubliaient d’écouter et le très vieux bondissait de nouveau dans la mansarde sans prévenir. Il arrachait les livres des mains des gamines et hurlait. Saloperies de cochonneries de bouquins ! Parfois, il coupait directement le disjoncteur au compteur d’électricité et retournait à tâtons s’étaler dans son lit. C’était le moment où Colette restait allongée, bras le long du corps, comme une pauvre plante écrasée sous la botte d’un géant. Elle ne bougeait plus, cessait de respirer, en comédienne prête à mourir comme la victime d’un drame injuste. Ses poumons cessaient leur travail quelques dizaines de secondes, puis recommençaient, le plus faiblement possible, et enfin elle se mettait à pleurer des sanglots muets. La vie, le monde, la vie était trop injuste, terrible, trop injuste vraiment ! Tout ça parce que le très vieux était radin et ne voulait pas payer la note de l’ampoule qui éclairait la page, l’aventure. Vieux crétin ignare qui n’avait jamais lu une seule ligne ! Trop injuste ! C’était tellement bon d’être une victime sans défense.

Cette guerre d’usure : lectures clandestines, coupures d’électricité et confiscation de livres, avait duré toute l’enfance et l’adolescence de Colette. De même que la haine de Marcelle, qui ne s’était pas éteinte en dépit des années.

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Blanche se love dans son canapé comme une femme qui attend, avec l’impression qu’elle n’en bougera plus jamais, comme s’il était plus difficile dans sa famille que dans une autre d’échapper au destin. Sa mère s’en est sortie pourtant. À sa manière.

Elle-même se rappelle qu’autrefois, alors que, jusqu’aux fleurs des papiers peints, rien ne bougeait jamais dans la maison de son grand-père Gabriel, pour une raison demeurée obscure, un canapé de style Louis-Philippe en bois de rose et tapissé de soie avait un jour fait son apparition chez la vieille. Chez sa grand-mère les objets étant priés de durer et de remplir longtemps leur office, ce meuble aussitôt acheté, on l’avait dissimulé sous une couverture. C’est à peine si l’on osait s’asseoir dessus. Ce canapé avait offert à Blanche ses premiers rêves de transgression. Alors qu’elle n’avait pas le droit de jouer dans la maison, sauf dans la buanderie quand il pleuvait trop, un jour qu’il ne pleuvait même pas, il s’était passé un événement extraordinaire. Georgette lui avait proposé de faire la sieste sur le canapé tout neuf, pendant que les deux vieux se reposeraient dans leur chambre. La vieille avait l’habitude de s’endormir une heure après le repas, mais elle interdisait à Gabriel de la rejoindre dans leur lit et le vieux devait se contenter d’un fauteuil en rotin dans le salon. Cette fois unique dans les souvenirs de Blanche, Georgette s’était montrée si prévenante que la petite fille s’était demandé si le canapé n’avait pas quelque vertu magique. Sa grand-mère avait poussé la délicatesse jusqu’à lui donner à boire de la tisane avant de lui apporter un oreiller. Blanche avait cédé au charme et s’était endormie. Dans son rêve d’alors, elle s’était trouvée tellement bien que l’envie d’uriner ne l’avait pas réveillée. Elle n’avait pas essayé de se retenir. Elle évoluait dans un paysage où tout semblait permis, l’herbe était verte et douce sous la peau, pas un caillou, pas une racine, pas un insecte pour l’effrayer. Elle avançait entre des roseaux qui semblaient s’ouvrir sur son passage. Un cours d’eau coulait à ses pieds, mais elle ne savait pas, d’elle ou de la rivière, qui suivait l’autre dans sa promenade. À un moment donné, il lui avait semblé que c’était plutôt la rivière qui la pourchassait, les images s’étaient assombries et elle avait alors accéléré le pas. Elle avait pris franchement peur, quand l’eau s’était mise à lui parler : Blanche, approche, petite Blanche, approche et n’aie pas peur. Place tes mains en coupe et puise en moi, vas-y, sois sans crainte… Alors Blanche avait fait deux pas en avant. Voilà, Blanche, c’est ça, viens que je t’apprenne à tenir un homme à ton tour et à savoir le choisir… Après, elle s’était accroupie et avait roulé sa culotte autour des chevilles, puis elle avait regardé entre ses deux jambes le filet jaune en train de s’écouler dans l’herbe en un petit marécage. La voix s’était tue et elle-même avait fait chut avec le doigt devant la bouche. La terre était fraîche et l’urine chaude fumait. Des frissons l’avaient secouée, comme si elle avait un peu de fièvre, mais la vapeur qui s’échappait des brins d’herbe lui avait donné envie de rire, elle avait ri et pissé, et l’un et l’autre lui avaient apporté un soulagement si profond que, dans son rêve, elle aurait pu se coucher au milieu de l’humus, mais elle s’était souvenue qu’elle était déjà en train de dormir et elle avait ouvert les yeux de honte. Elle avait d’abord senti l’humidité et immédiatement après la peur d’être punie. Or, par un miracle étonnant, la soie du canapé Louis-Philippe n’avait pas une tache et sa grand-mère n’avait rien su.

À moins, se demandait Blanche maintenant, que ce ne soit Georgette elle-même qui l’ait envoyée en rêve parler à la rivière ? Et que cette sieste improvisée ait surtout visé à la faire rentrer dans le rang, mieux que n’avait fait Colette jusque-là ?

 

*

 

Il est midi pile au moment où la mère de Blanche sonne à la porte. Cette hyène que les autres ont toujours crue faible et à qui il aurait peut-être fallu demander conseil, parce que c’était elle qui avait finalement réussi à s’imposer face à Marcelle.

La naissance de sa fille reste le jour le plus heureux de sa vie. Ce n’est pas Blanche qui le dit, c’est Colette elle-même. Cinquante-trois ans plus tôt, quand elle avait rencontré le bientôt père de Blanche, la bientôt mère de Blanche se trouvait sur le territoire de Marcelle. Or l’hyène dominante considérait qu’Eugène aurait dû lui revenir. Ce 14 juillet, au bord de la piste, sous les regards des spectatrices exaltées, parmi lesquelles les deux jeunes filles, Eugène avait garé l’auto-tamponneuse et fait signe à Colette de venir prendre place près de lui. C’était un garçon timide mais il s’était fait violence. Leur histoire d’amour avait ainsi commencé sous les yeux du village, et Marcelle s’était sentie profondément humiliée. Le lendemain, Louise-Huguette, qui avait tout de suite compris que sa petite-fille venait de s’enticher d’une mauviette, avait mis en garde Colette.

— Il en a-ti dans le pantalon ? lui avait-elle demandé sans façon. Réponds-moi donc un peu, Coco. T’es au moins allée lui tâter ce qu’il a entre les jambes ? Faut en choisir un qui ait des couilles bien accrochées. Ils en ont toujours trop peu de toute façon, tu te rendras compte.

Colette avait rougi.

— Tu crois p’t-être que c’est avec des yeux amoureux comme ton Eugène qu’on fait un homme ? C’qui compte, Coco, c’est qu’il paye le ragoût le dimanche et qu’il soit travailleur. Qu’est-ce qu’elle t’a appris, t’mère ? Quand ils sont trop amoureux, ils pensent qu’au lit, comme si on avait tout le temps pour ça, nous autres ! On voit qu’c’est pas eux qui font les lessives, pis qui torchent les mômes !…

Eugène habitait le village. Louise-Huguette l’avait vu naître entre un caillou et un champ. Un vaurien, mais pas bien méchant. Son père était un alcoolique qui se saoulait au café avec Lucien, sa mère une bonne femme sans histoire. Trois jours après les auto-tamponneuses, il était passé chercher Colette.

— S’il vous plaît, la mère Valère, Colette est là ? J’voudrais bien lui proposer de venir avec moi au cinéma.

— Au cinéma ? Et pour quoi faire, mon p’tit salopard ? Tu crois que je ne te vois pas venir ?

— Vous inquiétez pas, mère Valère, on s’ra pas seuls. Il y aura les copains.

— De mieux en mieux ! beugla Louise-Huguette. Vous voulez pas vous y mettre à plusieurs des fois ? Colette ne bouge pas d’là !

Derrière la très vieille, Colette était en larmes. Les pleurs ravageaient ses joues et creusaient dans son front des sillons précoces, mais Eugène avait vite fait le tour par le jardin et tapé au carreau :

— Colette, viens donc, viens par là. On va se promener dans les champs.

Louise-Huguette aurait sûrement trouvé ça bien pire que le cinéma, mais elle avait refusé de croire Eugène assez audacieux. Dans le village, on disait que sa défiance à l’égard de l’amoureux de sa petite-fille était plutôt celle qu’elle vouait au père. On racontait qu’Henri l’avait éconduite autrefois et lui avait préféré Simone, de dix ans sa cadette. C’était un imbécile, parce que la Simone lui faisait maintenant les cornes. Louise-Huguette se méfiait des hommes, elle ne les trouvait jamais bien dégourdis, mais pour cette fois, elle avait laissé faire en pensant que Colette se lasserait vite. Mais l’amourette avait duré. Colette avait les joues roses en rentrant des champs. Bien vite, elle avait acheté en douce son premier soutien-gorge et son premier bâton de rouge. Elle ne s’était jamais sentie aussi libre. Tout ça, Blanche l’avait lu dans les lettres qu’elle écrivait à Eugène, avec toutes sortes d’anecdotes piquantes pour l’amuser, par exemple, que Louise-Huguette n’avait elle-même possédé qu’un seul soutien-gorge de toute sa vie. Le père de Blanche ne sachant pas écrire, il dictait à d’autres ses réponses et il était bien obligé de leur donner à lire les lettres parfumées de Colette. Et l’unique soutien-gorge de Louise-Huguette, c’était vrai. Blanche le sait. Marcelle aussi le raconte dans ses lettres à Eugène. Comme elle lui raconte, pour se moquer de Colette, que sa fiancée croit être discrète, alors que Louise-Huguette fouille ses affaires avec la complicité de sa fille cadette. C’est pour cette raison qu’elle n’a pas grondé Colette un jour de lessive où elle a attrapé le soutien-gorge de satin rose, devenu depuis longtemps chiffon grisâtre, l’a fait tremper avec de l’eau de Javel et l’a plongé dans le baquet, où il est devenu d’un blanc terne. Louise-Huguette a fait celle qui n’avait rien remarqué. Elle préférait penser que Marcelle réussirait à séparer les amoureux et qu’on n’aurait pas à s’embarrasser d’un gringalet comme Eugène, mais elle avait échoué et le jour où Colette avait officiellement annoncé ses fiançailles avec le fils d’Henri, la haine de Marcelle avait littéralement débordé. Elle avait séduit Eugène bien avant sa nièce et ne voyait pas comment il pouvait lui préférer cette oie. En vraie hyène, elle s’était emparée de son butin avant le mariage. Elle n’avait eu qu’à venir tortiller son derrière et lui montrer sa petite tache café au lait. Tiens donc, mon joli, je vais te faire voir qui domine, ce n’est pas ta petite timorée qui saura rouler son cul comme moi !… Et Colette oubliait que sa tante habitait le village comme Eugène, alors qu’elle était loin pendant des mois. Marcelle avait tourné autour du jeune homme, était allée taper aux carreaux de Simone, la mère du garçon qui n’aimait pas plus Colette que Louise-Huguette n’aimait Eugène. Elle l’avait laissée entrer et mener sa bataille auprès de son fils. À vrai dire, elle aurait même prêté son lit, s’il avait fallu. Les deux familles étaient complices, et Marcelle avait cueilli ce grand timide aussi facilement qu’un fruit mûr. Tout ça, Blanche l’avait lu dans les lettres, mais Colette, elle, n’avait jamais appris le viol d’Eugène. Elle en avait pourtant retiré tout le bénéfice, puisqu’il avait passé sa vie à expier sa faute et lui avait été tellement fidèle après ça qu’il se serait ébouillanté vivant si elle le lui avait demandé.

 

Après le rapt d’Eugène, Georgette et Louise-Huguette avaient dû se résoudre à l’union des parents de Blanche. Dorénavant, Marcelle s’en moquait, elle avait pris ce qui lui revenait, mais la vieille et la très vieille avaient palabré longtemps avant d’accepter l’idée. Lucien et Gabriel avaient été exclus de ces discussions de femmes, les principaux intéressés aussi. Ainsi, Colette et Eugène avaient pu se marier en croyant avoir leur avenir en main et sans savoir qu’Eugène avait été soupesé et évalué, ni combien de fois la très vieille et la vieille l’avaient fait défiler en imagination, nu, les génitoires bien exposés, les bourses soulevées légèrement du bout d’une baguette, avec dégoût.

— Et son bidule, tu crois vraiment qu’il saura en faire quéque chose ?

La très vieille montrait la petite loque de chair rabougrie entre les cuisses du jeune homme.

— Bah, on verra bien. Elle insiste tellement !

— Mais Georgette, et s’il est pas capable de lui faire une tchote ?

— Au moins, il devrait pas l’emmerder trop souvent, vu qu’il n’en a presque rien…

— C’est vrai, t’as raison. Ça compte aussi. J’y avais pas pensé. Elle sera au moins chanceuse s’il lui fout la paix.

— Retrousse un peu ses babines pour voir.

La très vieille, montée sur un petit escabeau, avait écarté les lèvres et fourré deux doigts dans la bouche.

— Attention qu’i t’morde pas !

— T’inquiète pas, j’en ai maté des plus costauds !

Ça ne risquait pas. Eugène avait l’air amorphe, les yeux doux comme un faon. Le charme agissait toujours. Il ne voyait devant lui que la tendre Colette, et non la vieille Georgette et la très vieille Louise-Huguette.

— Bon, ça me dit trop rien, mais vu qu’il n’y a pas d’autre candidat.

Elle était redescendue à côté de sa fille. Eugène dormait toujours sur l’estrade. Ça y était. Les hyènes s’étaient résignées à l’admettre dans la famille. Elles n’avaient pas fait une affaire, mais c’était au moins une chose réglée.

Colette et Eugène s’étaient mariés en 1970, mais l’enfant n’arrivait pas. Eugène n’était ni un baiseur, ni un bâtisseur. La vieille et la très vieille n’en revenaient pas. Elles connaissaient leur sang, si ça ne marchait pas, c’était forcément de la faute d’Eugène :

— T’es sûre, au moins, qu’vous vous y prenez correctement ? avait demandé Louise-Huguette à Colette. C’est pas par la tête que ça s’fait, ces choses-là ! C’est quand même pas bien sorcier de faire un enfant ! C’est plutôt de ne pas en faire qu’est difficile !

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