Les Hyènes
Chapitre VI
VI
Mariette avait raison. Les événements qui s’étaient déroulés autrefois étaient frappés au sceau du surnaturel et ce que disait le marronnier dont elles sentaient l’odeur refluer vers leurs narines, c’était que Blanche n’aurait pas dû vouloir remonter le cours de la rivière de ses ancêtres. Parce que l’épidémie de folie avait été générale.
La dernière chose qui avait été bâtie, et qui aurait dû être la première, avait été la clôture, mais avant, tout le monde avait vu la maison. Tout le village avait défilé le soir et le dimanche en famille, si bien que personne n’avait pu remettre en question son existence. Il y avait bien eu un puits, derrière la maison, et un jardin. Il y avait eu une allée au centre de ce jardin et un battant qui ouvrait sur les champs, mais jamais de joli muret de briques ou de portillon peint en vert. La maison avait traversé les générations, petite et sombre, conçue comme pour loger des couples désunis, des frères et des sœurs maudits, faite d’espaces séparés où l’on avait pu s’ignorer. Il y avait eu tout ça, et quand tous les voisins eurent tout vu, il y avait eu enfin une grande porte de bois qui fermait sur la rue et cachait tout.
*
Au mois de mars 1907, Clara et Pepino avaient emménagé dans cette bâtisse vide qui avait tout de suite semblé trop petite pour la colère de Clara. Trop petite aussi pour celle de Pepino, qui regrettait l’idée du château qu’il avait nourrie. Trop petite enfin pour la colère d’Adèle. Une maison bien trop petite pour contenir trois individus de sexe et d’âge variés, dotés tous les trois de solides et robustes colères. Sans le puits, qui restait la merveille des merveilles aux yeux de Pepino, ils seraient devenus fous encore plus vite. Par chance, il y avait eu cette eau glacée qui se distribuait généreusement et qui, parce qu’il fallait fournir beaucoup d’efforts pour la tirer, épuisait un peu de la hargne du père et de la mère en les fatiguant. Pepino devait s’occuper du jardin et il récriminait :
— Chuis un bâtisseur, moi, pas un jardinier !
— Un creuseur de puits, tu veux dire ! lui répondait Clara avec méchanceté.
Au fond du jardin, la souche du marronnier était encore là, elle aussi, environnée d’oiseaux qui gazouillaient dans ses branches et accueillante aux rêves de Pepino. Bien sûr il était le seul à voir des branches et des feuilles à un arbre coupé depuis tant d’années. Quand il tournait le dos à la maison, il voyait toujours la jolie barrière vert pomme et, le dos aux champs, il apercevait déjà l’étage avec de larges fenêtres laissant passer la lumière. Il continuait à rêver une maison qui n’existait pas. Quelle que soit la saison, Pepino ramassait des marrons et les fourrait dans ses poches contre les rhumatismes. Clara était en train de laver du linge dans la cour, mais il ne l’apercevait que lorsqu’il sentait l’eau savonneuse gicler sur ses chevilles.
— Fais attention un peu, Pepino, tu vois bien que chuis là !
— Fais attention, toi plutôt ! L’dernière fois qu’t’as fait la lessive, tu m’as perdu tous les marrons qu’j’avais dans l’poche.
On était maintenant au printemps et depuis longtemps on ne trouvait plus aucun marron nulle part. Surtout, il fallait aller dans les bois derrière Villers pour trouver des marronniers debout. Ceux du village avaient été décimés deux décennies plus tôt par un parasite.
— J’en avais trois qu’étaient parfaitement ronds comme j’les préfère.
Clara ne répondait plus rien devant la folie de son homme.
— Dans l’puits, chuis sûr qu’tu les as foutus dans l’puits !
Le puits et le marronnier demeuraient ses deux obsessions. Il lui arrivait de rentrer chez lui, de traverser le couloir comme s’il avait le feu au derrière et d’aller s’asseoir sur sa souche. Il était inutile d’essayer de lui parler, inutiles même les injures que Clara déversait sur lui. Adèle, sur la hanche de sa mère, se mettait à crier, alors Clara se penchait, ouvrait son corsage et lui fourrait son sein dans la bouche pour la faire taire. Un soir, Adèle dormait les poings serrés dans un panier par terre et Clara avait vu filer son homme jusqu’au jardin comme une coulée de lave. Accoutumée à ses manières, elle s’était remise à pétrir le pain. Son ventre butait contre le bord de la table, comme il avait fait toute sa vie, d’abord parce qu’elle avait tout le temps été enceinte, ensuite parce qu’elle était devenue grosse. Le pain cuit et la soupe prête, Clara avait appelé Pepino depuis la porte de derrière, mais Pepino n’était pas sur sa souche.
— Pepino !
Le portillon était fermé, Pepino était introuvable, seuls ses sabots étaient déposés à côté du puits, comme on s’en déchausse pour aller au lit. Le mari de Clara avait tout juste eu le temps de bâtir une minuscule masure. Il avait peut-être eu vraiment l’intention d’en faire un jour le château promis, mais il avait disparu. Le terrain et le manoir étaient restés boiteux et la très très vieille avait bientôt mis au monde Louise-Huguette.
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L’histoire se reconstituait. Louise-Huguette avait marché enfant autour du puits, attirée par son mystère elle aussi. Elle y cachait ses larmes. À cinq ans, sa tête n’atteignait pas la margelle, mais à huit ans, en grimpant sur la pointe des pieds, elle devinait le vide et ça la rendait rêveuse.
— Maman, y’a quoi au fond du puits ?
— Mais enfin, Louise-Huguette, tu sais bien ce qu’il y a ! Il y a de l’eau, pardi, tu l’vois bien quand j’tire l’eau du puits dans l’seau, non ?
— Oui, mais à part l’eau ?
Toutes les fois où sa fille lui avait posé la question, Clara avait frissonné. Louise-Huguette avait toujours l’air de tout savoir. Personne ne lui avait pourtant jamais raconté l’histoire de Pepino. Une vraie sorcière, cette gamine. Clara oubliait ce qui s’était tramé dans ses viscères pendant des mois. Elle oubliait que l’eau vive du puits avait parlé à son mari avant sa fille, le rendant durablement fou. Personne n’avait eu besoin de lui dire quoi que ce soit, puisqu’elle était là. Le soir où Pepino avait disparu, Clara était enceinte de six mois. Louise-Huguette lui avait donné d’allègres coups dans le ventre pour la forcer à sortir dans la cour. Clara avait appelé, mais son mari n’avait pas répondu. Elle était alors rentrée pour revenir avec une lampe et elle avait découvert les sabots. Le bébé avait tressauté dans son ventre. Affolée, Clara avait traversé la rue pour taper aux carreaux des Morier. Le docteur à son tour était allé frapper chez des voisins, avant de se rendre chez Ricardo et chez Alban. Ricardo avait lâché un juron qu’il avait répété deux ou trois fois et qu’on n’avait jamais oublié :
— Enfoiré de Minet !
Avec des torches et des cordes, les hommes s’étaient ensuite penchés au bord du puits. Clara avait vomi et le docteur lui avait donné un calmant. La vieille Morier, qui ne manquait pas de cœur, l’avait veillée toute la nuit. Au matin, les hommes avaient remonté le corps ballonné de Pepino et le docteur, assisté du maire, avait constaté la mort de l’ouvrier. On avait caché à Clara la figure bleuie de son mari qui avait heurté la pierre à plusieurs endroits dans sa chute, mais par derrière on avait prétendu que c’était elle qui l’avait précipité au fond de l’eau, personne ne la plaignait d’être devenue veuve et on avait recommencé à l’appeler la sorcière. On la craignait mais on savait qui aller trouver quand les choses tournaient au vinaigre.
— Comment ça, à part l’eau ? Mais il n’y a rien du tout à part l’eau, voyons ! Tu es folle !
Louise-Huguette n’était pas folle, et il lui arrivait d’entendre, elle aussi, la voix de l’Aronde lui murmurer des phrases qui ne s’adressaient qu’à elle. Louise-Huguette, viens, il y a de bonnes choses pour toi là, à l’intérieur, n’aie pas peur, viens, les hommes t’aimeront grâce à moi, je t’apprendrai, viens donc… Ainsi elle avait pris l’habitude de se pencher vers son amie pour écouter. Louise-Huguette avait hérité du pouvoir d’entendre l’eau, comme Pepino et le sourcier Minet autrefois, et elle avait beaucoup appris grâce à elle. Rien, songeait Blanche, n’avait jamais pu empêcher les petites filles d’entendre les puits parler. Louise-Huguette n’avait pas cinq ans qu’elle en savait déjà beaucoup sur les bouches des oncles qui sentaient le vin. Sur ce qui se montrait et ce qui ne se montrait pas. Devant tout le monde ou en secret. Elle était entrée à l’école en même temps qu’Adèle. À côté, il y avait les garçons et celui qui intéressait Louise-Huguette, c’était le petit Lucien. Il la poursuivait après la classe. Elle lui flanquait des coups de pied et ils revenaient tous les deux en sang. Et puis, un jour, quand elle avait neuf ans et Lucien onze, elle lui avait promis de lui montrer quelque chose qu’il n’avait jamais vu, ajoutant d’un air matois :
— J’te l’fais voir que si tu m’embrasses comme font les grandes personnes.
Depuis longtemps, grâce à l’eau, elle n’était plus si innocente. Depuis longtemps aussi, elle avait appris. Quand un oncle ou un voisin la poussait dans un coin et remontait ses jupes, elle n’était plus surprise. À côté, ses jeux avec Lucien lui semblaient bien innocents.
— Bon, tu me le montres ou pas ce truc que j’ai jamais vu !
— Tu m’embrasses d’abord !
C’était la première fois qu’ils se livraient à un chantage, elle dans le rôle du maître chanteur, lui dans celui de la victime. Lucien rêvait de seulement soulever la robe de Louise-Huguette un peu plus haut que le genou. Ce jour-là, il s’était penché vers sa bouche pour la première fois et Louise-Huguette l’avait entraîné vers le puits. En inclinant le buste sur la margelle, elle lui avait fait signe de l’imiter.
— C’est un puits ! Tu crois p’t-être que j’en ai jamais vu ?
— Regarde ! Ce puits-là, tu l’as jamais vu ! Regarde tout au fond. Des fois, ça parle tout seul et y’a que moi qui le sais.
— Arrête, tu dis n’importe quoi, t’es qu’une sorcière !
— J’te dis que je l’sais et tu veux que j’te dise pourquoi ? C’est parce que c’est là que mon père, il est mort !
— Qu’est-ce que tu racontes ? T’es folle, ton père, l’est pas mort !
— Si j’te dis qu’il l’est ! Celui qu’est mon père maintenant, c’est pas le vrai. Le vrai, je l’sais bien, moi, il est au fond du puits !
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— Blanche, où est-ce que tu es, Blanche ?
Blanche était revenue à elle soudain, confuse d’avoir effrayé la vieille dame dont elle avait par mégarde abandonné le bras. Elle reconstituait le puzzle de sa famille et comprenait qu’il dessinait non plus une malédiction, mais un terrible héritage. Il était temps de rentrer chez elle à présent.
— Venez, Mariette, il commence à faire frais et la nuit va tomber. Je vais vous raccompagner chez vous et m’en aller.
— Tu ne veux pas rester dormir à la maison cette nuit ? Tu pourras coucher dans la petite chambre. C’est pas prudent de prendre la route dans le noir… surtout avec les émotions que tu as vécues aujourd’hui. Je crois que tu ferais mieux de dormir là. Tu me vois avec tous ces restes de blanquette ? Je te raconterai encore ce que je sais de cette maison, si ça peut t’aider… Parce qu’il y avait bien une maison ici, j’le jure, et elle peut quand même pas avoir disparu comme ça !
Blanche savait que dans la tête de Mariette, la maison ne s’effacerait jamais et elle se demanda s’il n’y avait pas qu’à ses yeux qu’elle se dissimulait, comme si, par facétie, elle jouait avec elle… Fallait-il cesser de vouloir tout élucider ou, au contraire, prêter l’oreille à cette dernière histoire ? Elles avaient repris le chemin de chez Mariette. Blanche marchait au pas imperturbable de la vieille dame et elle accepta finalement de passer la nuit au village. Mariette n’avait sûrement pas envie de se retrouver seule, mais c’était pour elle-même qu’elle était restée, parce qu’elle non plus ne savait pas ce qu’elle aurait fait si toutes les vieilles avaient décidé soudain de la pourchasser jusque chez elle.
Dans la soirée, assise au salon, Mariette avait repris son récit. Clara était morte peu après le mariage de sa fille, puis son mari l’avait suivie et Louise-Huguette et Lucien avaient tranquillement récupéré la maison. En écoutant la description de Mariette, Blanche imaginait son aïeule en train de crever sous le regard de sa fille, et Louise-Huguette qui attendait, patiente et impassible au pied de son lit. Elle savait que ce n’était plus qu’une question de jours. À cette époque-là, Louise-Huguette attendait Robert, son ventre était monstrueux et elle le portait avec arrogance, comme si la promesse de la génération à venir poussait dehors plus férocement celle qui était en train de partir. Les deux ventres mis face à face auraient bien pu se parler comme les deux femmes ne l’avaient jamais fait de leur existence, mais aucun miracle ne s’était produit. La mère n’avait pas dit un mot à sa fille et le ventre mourant n’avait pas adressé la parole au ventre vivant. Tous les deux, celui qui ne portait plus rien et était en train de pourrir comme un sac de victuailles et celui qui était encore neuf et qui, gravide pour la première fois, allait mettre au monde un garçon complètement raté, étaient restés muets. Ils en auraient eu, pourtant, des choses à se raconter. Le vieux face au jeune, l’image de la décrépitude ramenée à la candeur de la première fois en un écho puissant venu de cavités intimes. Clara observait sa fille, si grosse et si solide, qui aurait pu l’écraser comme une chenille d’une morsure de son sabot. Même quand elle avait été déjà morte plus qu’à moitié et qu’un seul de ses yeux était demeuré en vie, elle avait continué de le darder dans l’angle où restait assise Louise-Huguette, tandis que leurs deux ventres se tenaient muets, et pourtant, chacun à sa manière, ils fermentaient dur, prêts à éclater, l’un de sa puanteur de mort, l’autre de son odeur fétide de vie nouvelle et de sang frais.
*
Le temps s’était rapproché. Mariette retrouvait des souvenirs qui dataient de l’époque de la vieille, Blanche n’avait plus rien à apprendre, mais elle l’écoutait cependant évoquer son passé et se sentait étrangement apaisée. Ce qui venait de se tisser entre la vieille dame et elle en quelques heures ne se déferait plus. Son visage qui appartenait à un autre siècle l’aidait à imaginer l’enfant qu’avait pu être sa grand-mère.
En partant le lendemain matin, Mariette lui avait glissé dans les mains un album de photos de son enfance, en lui disant qu’elle y trouverait sûrement Georgette et Robert. Blanche avait voulu refuser, mais elle avait insisté en lui rappelant qu’elle était aveugle. Qu’en aurait-elle fait à présent ? Elle-même n’avait quasiment plus aucune famille et ses neveux ne s’intéressaient pas à ces vieilles histoires. Les deux femmes avaient eu beaucoup de mal à se quitter, mais Blanche n’avait pas su trouver les mots pour le dire. Arrivée chez elle, elle lui avait téléphoné, comme convenu, pour lui assurer que tout allait bien. Ce qui était parfaitement faux. La blessure vive qui s’était ouverte en parlant avec la nonagénaire ne s’était pas entièrement refermée. Elle avait le sentiment étrange de vivre une sorte de rêve éveillé. Or Blanche était une rationaliste qui ne pouvait pas laisser entrer aussi facilement le surnaturel dans sa vie. Elle avait ouvert son propre exemplaire de Madame Bovary et lu pendant deux heures sur son canapé, pensant qu’elle parviendrait ainsi à oublier les contes qu’elle venait d’entendre. Au moment où elle était allée se préparer une tasse de thé, elle avait regardé couler l’eau sans songer à cette rivière vive qui avait parlé à toutes ses ancêtres et qu’elle-même parfois avait rencontrée dans ses rêves, elle avait rempli la bouilloire, l’avait posée sur la gazinière, avait allumé le feu, et puis elle avait levé la tête vers la photographie. Dans le cadre, la maison avait disparu.
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