Les Hyènes
Chapitre I
I
Huit siècles se sont écoulés depuis cette légende. Imaginez une chambre de maternité à la fin des années 70. Quatre générations de femmes réunies dans la joie (dont la jeune accouchée et son nouveau-né, tout rouge dans son berceau) et un homme qui semble soudain si petit au milieu d’elles. C’est le père. Il rayonne. Il est écrasé par le nombre, mais il rayonne ! Il s’appelle Eugène. La mère, c’est Colette. Elle est aussi blanche que sa fille est rouge. Les deux femmes plus âgées, ce sont les grand-mère et arrière-grand-mère de l’enfant, Georgette et Louise-Huguette.
Eugène tient la petite Blanche sur son ventre. De temps en temps, il l’installe au milieu d’un oreiller. Il approche d’elle sa tête et la contemple. Il se sent trop grand à côté de sa fille. Il pourrait la coucher dans une bassine, un panier, une corbeille, n’importe quoi qui puisse servir de couffin et il bercerait la bassine, le panier, la corbeille contre lui.
À présent, les deux vieilles la lui prennent. Elles la portent sur la table à langer, la démaillotent, Eugène s’affole, mais oui, on va la lui rendre, allons, allons, l’épingle à nourrice, le carré de coton, la couche en pointe… Les petites fesses à l’air !… Stupeur soudain des aïeules : elles cherchent quelque chose en remuant le nez. La tache ! Où est la tache ? Ah, la voilà ! Glissée coquinement sur le pubis. Ouf, tout va bien. Elles la reposent dans les bras d’Eugène, qui a toujours aux lèvres un sourire extatique.
On va faire une photo pour immortaliser cet instant de bonheur. On choisit le moment où le petit oiseau va sortir. Les trois femmes font la moue. Voyez comme elles ont l’air d’avoir traversé les siècles, portraits crachés les unes des autres, voyez comme elles se passent le relais. La gamine est écarlate, d’un nouveau-né, il n’y a pas grand miracle à attendre, quelques heures plus tôt, elle a essayé de mordre le téton de Colette pour la première fois.
— Il faut faire un effort, madame, sinon le lait ne va pas monter. Inutile de pleurer, vous allez le faire tourner et ça va tout gâcher.
Colette jure qu’on l’a traitée comme une vulgaire jument dans cette maternité de vaches ! C’est plus facile de lui apprendre à doser un biberon. La nuit, lui explique-t-on, c’est plus pratique que le sein, ainsi son mari pourra s’en occuper. Il a l’air de n’attendre que ça, regardez-le, mais regardez ce sourire béat qu’il a ! Colette s’était acharnée à presser le bout turgescent de ses deux seins. Ça faisait mal en plus, cette saloperie ! Blanche aussi s’était évertuée. Elle n’avait que deux jours et ce n’était pas facile à cet âge de rassurer sa mère, de la protéger et d’essuyer ses larmes. Elle sentait la poitrine moite de Colette et l’odeur du lait, son petit ventre avait faim et elle aurait tellement voulu lui faire plaisir. Tel un poisson, elle ouvrait et fermait sa bouche édentée, mais ses gencives ne saisissaient que du vide. À ses yeux, le corps de Colette et le sien ne faisaient qu’un. Moi, moi, moi, tout entier l’univers dans moi et moi dans l’univers. C’était vraiment dommage, cette pompe qui ne marchait pas. Elle tétait et s’agaçait parce qu’elle voulait manger et ne venait que de l’air.
— Au bout d’un moment, vous savez, madame, rien ne sert d’insister. Quand on n’a pas de lait, on n’a pas de lait.
Salope de sage-femme ! Pas de lait ! Colette était passée à un bonnet F pendant sa grossesse. Ses seins débordaient. Pire que sa voisine de chambre, qui ne pouvait même pas se pencher au-dessus de son mouflet sans tacher sa chemise de nuit. Elle pissait le lait sans problème, et ses seins étaient moins gros que ceux de Colette. Preuve en est, Eugène n’arrivait plus à les tenir dans ses paumes et elle ne voyait plus ses pieds, quand elle penchait la tête. Avec le mal que ça leur avait donné d’en faire une, ça la faisait enrager. Accoucher en plein été, c’était déjà assez pénible, mais cette histoire de lait, elle n’était pas près de revivre le même calvaire.
Deux semaines avant de renoncer lamentablement à allaiter Blanche, elle avait pleuré à force d’essayer, voilà qu’elle pleurait d’abandonner. Tout ça parce que la petite n’était pas foutue de lui attraper le néné.
— Elle n’est pas dégourdie, ta fille, avait fait remarquer la vieille.
La très vieille s’était montrée moins indulgente encore. Ce n’était pas parce que ça n’avait qu’une semaine qu’il fallait tout leur passer.
— Elle est attardée, c’te tchote-là ou quoi ?
Une hyène qui ne mordait pas, qui n’avait rien dans les mâchoires : déjà décevante, alors qu’elle était à peine née.
— Bah, qu’est-ce qu’elle sait faire alors, si elle tète pas ?
La très vieille et la vieille s’étaient tout de suite fait leur idée sur l’enfant. Blanche était pourtant née avec une tache café au lait, comme ses ancêtres, mais au lieu des reins, la tache s’était logée sur son pubis. Les vieilles sentaient que l’héritière ne serait pas à la hauteur. Leurs bouches gueulantes de femelles dominantes s’étaient brusquement ouvertes en chœur dans la chambre de la maternité. Ce n’était pourtant pas la mer à boire à comprendre, une, deux, hop ! Allez, un petit effort, petite, allez, pousse, pousse, pousse, ma cocotte ! Tète, tète, mais mords donc, qu’est-ce que tu attends pour mordre ?
Mais Blanche avait refusé de mordre.
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Le bébé qu’elle était à la maternité a grandi, est devenu adulte, et pendant longtemps les choses en sont restées là. Blanche n’a jamais appris à mordre. Elle n’a pas non plus voulu d’enfant et son père est parti sans bercer sur son ventre un petit-fils ou une petite-fille. Blanche n’a jamais cessé de parler à Eugène depuis qu’il est mort, mais elle lui en veut un peu de ne jamais lui répondre. Or, aujourd’hui, elle a une décision à prendre et elle a vraiment besoin de lui. Alors, pour l’attirer, elle est en train de mijoter une blanquette de veau.
— Une blanquette, à un mort ? avait-elle demandé avec stupeur à Mariette, la veille, au téléphone.
— Parfaitement, lui avait répondu la vieille femme. Tu m’as demandé mon aide, alors fais-moi confiance.
Mariette est la doyenne du village paternel de Blanche. Elle est la dernière à en avoir connu tous les habitants, des plus jeunes aux plus vieux et, parmi eux, la famille de Blanche. En dépit de son âge, elle porte les cheveux longs, serrés en un chignon tout blanc derrière la tête. Blanche sait bien qu’on racontait d’elle autrefois qu’elle était une ensorceleuse, mais elle est surtout une vieille dame avec des idées étranges et une mémoire fabuleuse. Il y a quelque temps, elle l’a rencontrée, lui a ouvert son cœur et elle attend maintenant le miracle de pouvoir grâce à elle parler à son père.
C’est pourquoi on la retrouve à présent juchée sur un tabouret à deux marches, en train de tendre le bras pour atteindre la rangée de pots qui occupe le fond de l’étagère contre le mur de la cuisine. En quelques semaines à peine, Mariette en a appris plus sur elle que personne. Plus que Claude même, qu’elle a prié de partir tôt ce matin à cause de la visite de sa mère prévue à midi. Face à l’étagère, Blanche s’agace. Manifestement, il n’y a plus une seule feuille de laurier et la blanquette ne peut se concevoir sans bouquet garni. Sur ce point, ses ancêtres auraient été d’accord avec elle, alors que, concernant à peu près toutes les autres questions de l’existence, elles n’ont jamais vu les choses de la même façon. La voix de la voisine perce toujours le plafond et Blanche s’inquiète de savoir comment satisfaire aux exigences de Mariette sans laurier.
— Choisis une recette qui aurait plu à Eugène et débrouille-toi pour que l’odeur l’attire.
Quand Blanche lui avait demandé pourquoi, son amie lui avait répondu qu’elle posait trop de questions.
— Tu veux voir apparaître ton père, oui ou non ?
Tout ce qu’elle voulait, c’était entendre de nouveau la voix d’Eugène et lui dire combien elle l’aime. Alors, elle avait obéi à Mariette sur-le-champ, avait raccroché le téléphone et était allée acheter de la blanquette de veau. La vieille femme devait vraiment avoir un don, parce qu’à peine rentrée de ses courses, Colette l’appelait pour lui annoncer sa venue le lendemain. Depuis la maternité où elles ont été à la fois si proches mais incapables de communiquer, le lien du lait n’ayant jamais perpétué celui du sang, leur relation s’est distendue. Elles se voient rarement et Colette ne s’invite jamais chez sa fille. Cette fois, l’émotion dans la voix de sa mère n’a pas échappé à Blanche, qui en est restée stupéfaite. C’est pourquoi, après un quart d’heure de recherche infructueuse, elle décide que sa blanquette sera comme elle : indocile et bancale. Elle soulève alors le couvercle de la cocotte, y jette les légumes et une branche de thym et laisse mijoter sans plus penser au laurier.
*
Hier, c’était le jour de son quarante-quatrième anniversaire et Colette a oublié de le lui souhaiter. Claude, lui, s’en est souvenu. Il est arrivé chez elle sans prévenir vers minuit et, ce matin, elle a été réveillée aux aurores par un tiraillement dans le ventre et une odeur de crêpes. Elle s’est demandé qui cuisinait, puis la voix de Claude lui est parvenue de la pièce à côté. Jusqu’à la naissance de Blanche, la cuisine était demeurée dans sa famille le territoire des femmes et la source des colères des maris. Aucun homme n’y aurait même préparé le café, mais ce matin Claude chantait en faisant sauter les crêpes, puis il a crié que le petit déjeuner était servi. Vaguement écœurée par les relents de friture, Blanche n’a pas bougé. Elle a pensé aux crêpes qu’elle mangeait, enfant, avec Eugène. Ils tenaient une pièce dans leur main gauche et faisaient sauter la première. Si elle se retournait dans la poêle, sans tomber sur le sol, ils seraient riches pendant un an. Dans ce cas, la tradition voulait que la crêpe soit placée en haut de l’armoire et qu’elle y reste jusqu’à la Chandeleur. Chez ses grands-parents, c’est son grand-père, Gabriel, qui versait le Grand Marnier et l’assiette s’enflammait. Blanche s’en est dégoûtée un matin de mardi gras où elle a surpris sa grand-mère en train de gober une énorme lampée de crème jaune. L’été, au village, c’était toujours à sa mère que Louise-Huguette ordonnait d’aller remplir deux gros pots à la ferme. Mais ça, c’était bien avant sa naissance. En rentrant, Colette les déposait dans la buanderie. Même si personne ne savait, toutes humaient dans l’air la saveur du lait comme une odeur fraîche de sang et elles se faufilaient dans la cour, défilant une à une pour venir vérifier leur intuition, plonger un doigt dans le seau et éprouver d’une légère pression de l’index l’épaisseur de la croûte en train de se former. Mais Louise-Huguette les devançait toujours et s’attribuait la plus grosse part pour la laisser décanter. Dès potron-minet, la très vieille plantait ses crocs dans la croûte. Repue avant les autres, elle ne touchait pas aux crêpes que l’on préparait ensuite et qui servaient de repas.
Claude avait poussé la porte de la chambre et il avait annoncé :
— Café au lait et crêpes tartinées de beurre salé !
Blanche n’avait pas eu l’air de se réjouir du plateau qu’il venait de poser sur le lit. Elle ne lui avait pas raconté le rêve qui avait fait remonter avec lui de vieux souvenirs. C’était toujours le même et elle l’avait fait des dizaines de fois. Au-dessus d’une paillasse, sa grand-mère, Georgette, jouait avec une souris de laboratoire qui avait le visage de Blanche. La souris regardait Georgette dans les yeux, mais celle-ci ne montrait aucune émotion et poursuivait froidement son expérience. Cherchant à comprendre jusqu’où peut se transmettre la peur, elle plongeait l’animal dans un verre d’eau. Puis, elle l’observait en train de se débattre contre la paroi et, stylo en main, notait ses commentaires. Une souris affolée pédale en pure perte et boit la tasse, alors qu’une souris normale gonfle simplement l’abdomen pour se laisser flotter. Celle qui avait la tête de Blanche était une souris stressée. Voyons voir, songeait alors la Georgette du rêve. Elle libérait l’animal et lui rendait son souriceau, puis tout s’accélérait : le souriceau femelle grandissait à toute vitesse et, à toute vitesse, Georgette le changeait de cage pour le regarder s’accoupler. Avec une moue écœurée, elle constatait que la pauvre bête ne pensait évidemment qu’à se reproduire. Et le cycle continuait : après avoir accouché, la souris se hâtait de faire boire ses petits à ses mamelles distendues, mais ses efforts de tendresse ne servaient plus à rien. Devenue mère à son tour, elle conservait la peur de la noyade dans ses gènes. Elle n’y pouvait rien et Blanche n’y pouvait rien non plus.
C’est la voix de Claude qui l’avait sortie de ce cauchemar, mais la mémoire de ses ancêtres, comme une chevauchée ancienne, était demeurée en elle. Ils avaient entendu une voisine chanter à tue-tête à l’étage du dessus et Claude avait fait remarquer qu’elle leur avait toujours semblé mélancolique jusque-là. Quelque chose, certainement, venait d’arriver dans la vie de cette voisine, quelque chose qui les avait réjouis eux-mêmes. Après quoi, Claude avait ouvert la porte-fenêtre pour arroser les pieds de tomates et le basilic en pot. Il garde toujours la clé de l’appartement de Blanche au prétexte qu’il s’occupe des plantes. À soixante-six ans, il a l’impression d’être un jeune homme. À part un peu de ventre, qui, d’après Blanche, lui donne un air de sagesse, il est alerte et vif. Il est rentré hier de Turin où il participait au dernier colloque de sa carrière. Il y a montré quelle place le notaire médiéval occupe dans la reconstitution des mémoires familiales, mais surtout combien il peut être dangereux pour l’historien de mésuser de ses sources pour tirer des conclusions. Il a cru faire plaisir à Blanche en apportant du champagne pour fêter son anniversaire et il s’est tout naturellement couché dans la chambre d’amis après le repas. Ce matin, il s’est néanmoins senti vexé de devoir partir de bonne heure pour laisser place à Colette.
— Tu es sûre que tu ne veux pas que je reste encore un peu avec toi ?
Il sentait bien que Blanche ne lui racontait pas tout. Il avait gagné du temps en lui tendant une tasse de café fumante, puis il avait regardé son ventre avec attendrissement comme s’il avait pu en chasser la douleur. Dans cette chambre, ils s’étaient fait autrefois les confidences les plus essentielles. Ils s’allongeaient chacun de son côté du lit, parlant sans se regarder. C’est ainsi que Claude a raconté son mariage et Blanche la mort de son père. Comme elle s’en voulait d’être de mauvaise humeur, elle a essayé de faire diversion en évoquant cette complicité qui existerait toujours entre eux, mais c’est plus fort qu’elle, ses obsessions sur la transmission entre générations reviennent toujours.
— Je me demande si ma tache de naissance a une signification cachée.
— La tache sur ton sexe ? Je ne l’ai pas vue depuis longtemps, je ne peux pas te dire.
— Tu n’es pas drôle, Claude.
Cette conversation aussi, ils l’ont eue cent fois. Claude croit que la génétique n’est pas une fatalité, mais Blanche n’est jamais convaincue et elle l’est d’autant moins depuis qu’elle a rencontré Mariette. Ce qu’elle voudrait, c’est savoir quel est son degré de liberté véritable. Quelle part de hasard et de destin lui revient-il dans cette chaîne qui la lie à d’autres femmes et d’autres hommes avant elle ? Elle a compris récemment que l’ADN, qu’on lui a présenté autrefois à l’école comme la carte d’identité génétique d’un être humain, n’est pas figé. Certes, il embrasse une part d’héritage, mais les gènes enregistrent aussi des modifications au cours de l’existence et ils varient en fonction du vécu de nos ancêtres. En quoi l’état des gènes de Blanche, son « épigénome », est-il le même que celui de Georgette et en quoi est-il dissemblable ? À la différence d’un héritage en monnaie sonnante, il n’y a pas moyen de refuser les traumas par une belle lettre manuscrite. Blanche s’est beaucoup documentée sur le sujet, elle a lu notamment une histoire étonnante, qu’elle raconte à Claude. Celle d’Anita Bauborn, mère hollandaise d’un fils nommé Reinhard et né en 1945. Pendant l’embargo nazi en 1944, Anita a été affamée durant plusieurs mois, elle n’a mangé que quelques rutabagas bouillis, une pomme de terre par semaine et trois centimètres de couenne de porc avec les poils. Or, suite à ce que les scientifiques appellent ce trauma de disette, son fils, le petit Reinhard, qui a pourtant tété du lait bien gras parce que sa maman avait retrouvé ses joues rebondies au sortir de la guerre, est devenu un adulte obèse avec des troubles cognitifs. Il n’était pas idiot, mais, disons, un peu lent. Tout ça, bien sûr, ce n’était pas de la faute de sa maman, Anita Bauborn, qui l’avait nourri convenablement, mais cela prouve que le passé de nos ancêtres nous est transmis jusque dans nos cellules et au-delà de notre ADN. La science parvient désormais à prouver ce que l’instinct et l’imagination laissaient deviner depuis longtemps : les peurs et les malheurs se transmettent aussi par héritage. Comme des maisons, des terrains à bâtir ou de l’argent conservé en banque. Comme un service à gâteau, un matelas de laine, un bijou de famille. La cruauté laisse de petites griffures dans les gènes, la peur d’être privé de nourriture nous pousse à trop manger et la haine traverse les générations au-delà des projections des généticiens. Si elle le pouvait, Blanche étalerait les chromosomes de ses ancêtres sous la lampe de laboratoire pour en dérouler la chaîne tout emberlificotée dans le temps. Éléphants, hyènes ou humains, on lit aujourd’hui les traumas du passé comme des cicatrices dans les volutes de l’ADN. Les défenses de l’éléphant ont ainsi rétréci en quelques générations à peine pour éviter aux descendants d’attiser la convoitise des braconniers. En trois décennies, l’espèce a organisé la lutte pour sa survie. Comme son ennemi a changé et qu’il y a désormais moins de lions à combattre que de chasseurs en treillis, elle s’est faite moins attrayante. Plus fragile en apparence, elle est néanmoins devenue plus robuste.
Mais Blanche ? Peut-elle s’adapter aussi vite ? Elle sait bien que la mort de sa grand-mère ne saurait en aucune manière effacer les traces de son sang dans le sien, même si elle a compris très tôt quel monde les séparait. Pour l’obliger à réintégrer la meute, sa mère avait décidé dans sa petite enfance qu’elle passerait le plus de temps possible chez Georgette et qu’elles iraient ensemble rendre visite souvent à Louise-Huguette. Blanche a ainsi vécu parmi des femmes âgées qui sentaient mauvais et lui racontaient des histoires. Enfant, elle se blottissait sous le balcon, d’où lui parvenaient les voix de Colette et Georgette sirotant leur café. Elle se faisait si discrète qu’on oubliait sa présence. De sa cachette, combien de fois avait-elle entendu sa grand-mère douter d’elle ? Combien de fois Georgette l’avait-elle reniée librement, ses coudes sur la table et les mains autour de la tasse ?
— Franchement, Colette. À qui elle ressemble, d’après toi ? À aucune d’entre nous, crois-moi. Même pas toi. Je sais qu’t’aimes pas qu’j’le dise, mais t’es sûre qu’il n’a pas pu se produire un accident à la maternité ? Avant, on accouchait chez soi, au moins, on n’avait pas de risque de se gourer de bébé. On avait pas tout le confort de vos péridurales, mais on savait où était mis l’enfant. Ah, ça risquait pas qu’on nous l’enlève pour la nuit pour nous soulager ! Tu peux t’vanter qu’tu m’as bien emmerdée dès les toutes premières heures ! C’est pas ton père qui se s’rait levé pour te prendre ! Enfin, d’un côté, comme j’te disais, y’avait aucun doute possible, alors que Blanche… T’as dit toi-même qu’on te l’avait retirée deux ou trois nuits pour la faire dormir dans la pouponnière, tu crois pas que…
— Mais enfin, maman, de là à dire qu’ils m’en ont ramené une autre ! Tu penses bien que j’m’en s’rais rendu compte quand même ?
— On ne sait pas. Avec une enquiquineuse comme elle, on ne peut pas savoir. Elle est capable de tout, même d’avoir changé de berceau pour faire tourner le monde en bourrique ! C’est une vicieuse qui couchera pour le plaisir, tu verras !
Claude, pourfendeur au sens propre des secrets de famille, celui qui éventre, comme il aime à le dire, les archives médiévales pour les obliger à parler, n’a jamais réussi à faire avouer à Blanche pourquoi sa grand-mère continue encore aujourd’hui à la terroriser.
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À présent, Georgette est morte et la branche est brisée. Il y a trois jours, Colette et ses deux sœurs étaient convoquées chez le notaire. La visite de Colette a certainement partie liée avec les dernières volontés de Georgette, mais elle tombe mal. Quatre mois auparavant, toute la famille s’était réunie pour fêter les quatre-vingt-dix ans de l’aïeule. Colette et ses deux sœurs, les oncles de Blanche et tous ses cousins étaient là avec leurs femmes et leurs bébés. Colette est la seule à avoir donné naissance à une fille. Michèle et Sabine n’ont eu que des garçons dont les épouses n’ont jamais compté aux yeux de Georgette. Sabine avait apporté une dinde qu’elles avaient rôtie toutes les trois, comme à Noël. Dans les repas de famille, il est de tradition chez ces femmes de se battre pour la carcasse de la volaille. Avec le temps le bec des hyènes est devenu large et acéré comme une pince à noix, mais, en tant que doyenne, c’était toujours Georgette qui l’emportait. Pour le plaisir de narguer les autres hyènes, elle pouvait laisser la dépouille sur la table jusqu’au lendemain, mais personne n’osait l’approcher. La carcasse de la volaille demeurait un territoire sacré qu’aucun mâle ne se serait avisé de violer une fois que la dominante l’avait fait sien.
Blanche avait refusé de se rendre à ce déjeuner, mais sa mère lui avait raconté que cette fois encore, au moment de servir la dinde, la vieille, à qui pas une dent ne manquait, avait demandé qu’on lui apporte le plat avec la carcasse. Colette avait tiqué. Elle avait essayé de convaincre sa mère de choisir un morceau plus facile à manger. La vieille avait insisté et, franchement, que pouvait-on lui refuser à son âge et le jour de son anniversaire ? Alors Michèle avait fait passer le plat, tandis que les cousins découpaient sagement de petits morceaux de viande pour leurs enfants, qui mangeaient, ce jour-là, tout seuls comme des grands, une serviette nouée autour du cou et les fesses sur des bottins pour être à la hauteur de l’événement : les quatre-vingt-dix ans de leur arrière-grand-mère. Face à ses convives, Georgette s’était délectée de chaque petit os. Blanche l’a vue faire des dizaines de fois et elle n’avait pas besoin d’être présente pour se figurer la bouche fendue de la vieille mâchant sa viande. Avec sa technique particulière, qu’elle tenait de sa mère, elle pinçait entre le pouce et l’index les articulations de l’animal et elle les arrachait d’un coup sec et précis, comme les pattes d’une sauterelle. Elle mangeait très près de la table, la tête presque dans le plat, concentrée au point d’oublier de se joindre aux médisances qu’elle avait pourtant initiées sur le dos des voisins. Quand un bout d’os se détachait, elle l’aspirait comme une paille, dans tous les sens, histoire de ne laisser aucun infime lambeau de chair accroché sur le bout arrondi de l’attache. Pendant ce temps-là, les femmes s’activaient pour servir et resservir les enfants et petits-enfants, sauf Colette, l’unique veuve, la seule dont la fille était absente et qui ne soit pas grand-mère. À plusieurs reprises, elle avait regardé rêveusement ses neveux se pencher vers leurs petits pour leur donner la becquée. Elle avait songé à Blanche et à ses ancêtres. Les temps avaient changé. Son arrière-grand-mère avait mis au monde huit enfants, sa grand-mère six, tandis que son père, Gabriel, un être sensible et tendre, n’avait donné que trois filles à Georgette. Elle, avec Eugène, c’était pire que tout, elle n’avait eu que Blanche, qui ne voulait pas se marier et lui présentait un homme différent chaque fois qu’elle la voyait. Dans cette famille, le goût pour le sexe semblait inversement proportionnel au nombre d’enfants mis bas. À un moment, Georgette avait fermé les yeux. Le mari de Sabine l’observait du coin de l’œil et l’avait crue repue. À sa gauche, son petit-fils, qui commençait à trouver le temps long, avait fait voltiger sa cuillère pleine de purée de carotte vers l’aïeule qui l’avait reçue sur le front. Michèle et Colette s’étaient arrêtées de respirer. On avait essuyé la purée et grondé le môme, une cousine avait fait passer les plats pour faire diversion et clore l’incident. Mais Sabine avait étouffé un rire, un vrai rire d’hyène tachetée, dont l’autre nom est hyène rieuse, et dans lequel résonne un bruit de ventre, d’intestins et de sexe, qu’on expulse comme une humeur mauvaise. Georgette ne s’était pas rendu compte tout de suite de ce qui s’était passé. Cependant, quand elle avait senti l’agitation autour d’elle, elle avait rouvert un œil et avisé la carcasse, au moment où le rire de Sabine avait jailli comme une cataracte, et les autres s’étaient tout à coup libérés, son mari, puis son beau-frère, puis Michèle et enfin Colette. Devant l’hilarité de la tablée, c’était finalement Georgette elle-même qui s’était mise à rire. Tout ça alors qu’elle mâchonnait un petit os de l’aile et sans voir qu’on se payait sa tête. Cisailler, fendre la carcasse, l’ouvrir en deux comme une cosse de haricot, sortir les entrailles, étriper, planter l’ongle, le doigt, la patte dans la chair, replonger… Tout ça n’est pas bien grave. Le plus redoutable, c’est le ricanement des hyènes. Il couvre tout. Aussi, quand Georgette avait commencé à s’étrangler, personne n’en avait pris conscience. Tout le monde riait, même les plus petits. La vieille avait quatre-vingt-dix ans et Michèle s’était interrompue pour attraper son appareil photo. Georgette s’était mise à tousser, mais on la croyait toujours en train de rire. Sabine se serait roulée par terre et Colette se disait prête à pisser dans sa culotte, mais bientôt l’air n’avait plus traversé la gorge de Georgette, et personne ne comprit rien en la voyant s’effondrer, sa face cramoisie dans le cul de la dinde. Les rires avaient cessé et le mari de Michèle, qui, après Eugène, était celui qui détestait le plus sa belle-mère, avait néanmoins été le plus rapide à appeler les pompiers. Qui étaient arrivés trop tard.
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Une fois encore, au lieu de répondre à ses questions, Blanche avait débarrassé le plateau et abandonné Claude au salon pour aller sous la douche. Colette n’était jamais en retard, lui avait-elle expliqué, et il serait bientôt temps qu’elle se mette à la cuisine si elle voulait que la blanquette soit prête. Mais Claude l’avait suivie et avait continué à l’asticoter depuis la porte de la salle de bains :
— J’essaie seulement de comprendre pourquoi recevoir ta mère te met dans un état pareil.
Claude avait perçu le bruit de l’eau qui coulait et Blanche n’avait pas bronché, alors il avait poursuivi en riant :
— On dirait que tu détestes tout ce qui provient de ta famille au point de ne jamais vouloir la perpétuer. Avec les amants que tu as connus, tu aurais pourtant eu le choix…
Cette fois, la voix de Blanche avait retenti :
— Claude !
— Pourquoi tu ne me dis pas ce qui te fait si peur ?
— Qu’est-ce que tu veux entendre, au juste ? Que, ma vie étant d’une grande banalité, je ferais mieux de saisir la chance qui m’est offerte, et qu’il n’y a aucune raison pour que les mots de ma grand-mère me hantent à ce point ?
— Mais franchement, Blanche, je suis sûr que tu as découvert quelque chose dont tu ne veux pas me parler. Pourquoi tu la détestes autant ?
Pour toute réponse, l’eau avait coulé plus fort, ce qui signifiait que Blanche ne voulait pas en écouter davantage. Claude avait laissé tomber et était retourné au salon. Si elle ne manquait peut-être pas une occasion d’exhiber sa tache de naissance, comme il l’en taquinait, Blanche avait en revanche toujours soigneusement évité ce que ses ancêtres avaient toutes recherché avant elle : être enceinte. Le vice à l’état pur. Georgette en serait tombée à la renverse de le savoir. Coucher pour le plaisir, comme si c’en était un de sentir la sueur d’un homme vous dégoutter dessus et l’entendre râler comme un mourant !
Elle percevait encore la voix de Georgette : Une seule, rien qu’une seule, une seule grossesse pour assurer la survie de l’espèce, c’était vraiment trop en demander ? Les enfants n’ont jamais éveillé chez Blanche le moindre soupçon d’instinct maternel. Elle change une couche sans dégoût, prépare un biberon, vérifie l’eau du bain et supporte les pleurs avec patience, mais elle n’est pas mère. Ses entrailles ne frémissent pas quand elle prend un bébé dans ses bras, et elle ne regrette pas de ne jamais avoir eu un nouveau-né au sein. Petite, bien sûr, on lui avait offert une jolie poupée avec laquelle elle avait reçu l’autorisation de se balader la journée et de dormir la nuit, histoire de lui enseigner son rôle de future mère. Nourrir, laver, gronder, punir, réprimander, coller une fessée, brandir le martinet pour montrer qui commande, faire courber le dos, l’échine, la tête, derrière en l’air et que je te hume les fesses, et pas de résistance, s’il te plaît, montrer à la morveuse de plastique qu’il n’était pas question pour elle de jouer à la forte tête. Voilà ce qu’on lui avait appris et à quoi servaient les jeux d’enfants dans sa famille.
Petite fille, comme Colette partait travailler tôt, elle la confiait à ses grands-parents et si Georgette a traumatisé Blanche à ce point, c’est qu’elle l’a à moitié élevée. Elle arrivait chez sa grand-mère avant l’école. Les bols de café au lait étaient posés sur la table, un fond de liquide brunâtre où flottaient des miettes. Blanche n’aimait pas l’odeur du café, mais Colette achetait pour elle des pains au lait que Georgette rangeait aussitôt. Des bassines de pommes rabougries et véreuses qu’il fallait trier, éplucher et laver avant de partir en classe attendaient dans la buanderie. On gardait même les vertes et on mettait ensuite en bocaux des seaux entiers de compote qu’on stérilisait. Au retour de l’école, Blanche s’élançait pour voir les bocaux en train de refroidir sur l’étagère, mais il fallait attendre que la compote soit devenue brune et qu’elle pique la langue pour la manger. Pourtant, elle jouait le jeu. C’était sa compote, la bonne compote de Blanche et mamie ! Elle ne refusait rien, ni les biscuits ramollis, ni la salade montée en graine qu’on cueillait avant les jeunes pousses, le pain de l’avant-veille qu’on mangeait avant le pain de la veille et celui de la veille avant le pain frais du matin, parce que, chez Georgette, on mangeait toujours vieux. Ces bizarreries n’avaient pas dérangé Blanche tout de suite, elle courait glaner dans le jardin ce qu’il y avait à y prendre, puis elle ouvrait un pot de confiture noire, ôtait l’épaisse couche vert-de-gris du dessus et la dégustait, tandis que les pains au lait moisis criaient depuis leur placard.
— T’en veux pour ton goûter ou t’as pas faim ? aboyait Georgette, en les lui tendant.
Mais, au fil du temps, Blanche s’était surprise à hurler la même phrase à sa poupée, comme si elle avait reporté sur une figurine de plastique toute la violence qu’elle sentait chez Georgette. Elle avait neuf ans et, même si elle ne comprenait pas ce qui avait pu rendre sa grand-mère aussi dure, elle avait pris sa décision : elle ne serait jamais mère, pas même d’un jouet inanimé. Allez, pousse, pousse, pousse, ma cocotte ! Un jour, dans la maison de son arrière-grand-mère, on lui avait mis dans les mains une nouvelle poupée avec des cheveux blonds et bouclés. Sous le prétexte d’aller faire connaissance avec elle, elle s’était réfugiée dans la mansarde, son royaume. Ses deux pieds reposaient sur la marche du haut, les orteils à l’extrême bord du précipice. De la cuisine lui parvenaient les voix des adultes. Elle les épiait et les entendait même quand elles n’étaient plus là. Elle se penchait en avant jusqu’à voir la dernière marche. Elle entendrait si quelqu’un venait, mais elle, on ne pouvait ni la voir ni l’entendre. Sauf si elle faisait une chute dans l’escalier. Alors, elle s’écrabouillerait la tête et sa cervelle goutterait sur le parquet. Comme si elle s’écraboustouflait au fond du puits, avec des éclaboussures de sang, chantonnait-elle avec ses mots d’enfant. Toujours plantée en haut des marches pour mieux écouter, dans la main gauche, elle serrait ses chaussettes, dans la droite, le bras en plastique pesait lourd au bout du sien. Prends soin de ta jolie poupée, Blanche, donne-lui le biberon, allez, maintenant, berce, berce, berce, ma cocotte ! Elle s’était mis pieds nus pour éviter de glisser. Ainsi elle dominait le monde et sa peau s’agrippait aux nœuds du bois. Allez, courage, avance-toi un peu plus. Si elle tombait, elle se casserait les dents et sa cervelle goutterait sur le parquet. Comme un corps qui chute dans un puits de pierre. Les muscles tendus dans l’effort, elle amorçait un mouvement de balancier. Les chaussettes, en boule contre la plinthe. Elle ne lâchait pas la petite main froide de sa poupée, tandis qu’elle écoutait les voix des femmes. Cette histoire de corps chutant dans un puits en se brisant les os résonnait jusqu’à elle. Des voix de femmes de tous âges qui riaient fort montaient. Tante Sabine était en bas avec les autres, les hommes neutralisés au jardin et elle là-haut, avec sa poupée parlante que sa tante venait de lui offrir. Satané perroquet ! Elle savait pleurer et dire maman. Blanche l’avait détestée tout de suite. Elle avait serré le poignet comme si c’était un vrai pour lui faire mal. La pression avait été suffisante pour déclencher les plaintes et les jérémiades et voilà maintenant qu’elle l’appelait maaamman. Si elles tombaient tête la première toutes les deux, elle ne pleurerait plus, pensait Blanche. Elles ne pleureraient plus ni l’une ni l’autre, les dents et le cerveau en miettes. Le monde que percevait Blanche à neuf ans ne lui convenait pas. Pleurer et se faire appeler maman, ce n’était pas ce qu’elle désirait, alors elle avait recommencé le jeu de l’équilibre. Maaamman ! Elle avait pris son élan et lancé ses bras vers l’avant. Comme un oiseau qui n’avait pas pris son essor, elle avait jeté la poupée qui s’était écrasée sur le parquet dans un bruit mécanique d’objet brisé. Le bras avait été déboîté, arraché à son articulation. Enfin, la sale bête s’était tue.
— Blanche ! Tu as vu ce que tu as fait ! Quelle petite fille méchante tu fais, tu as cassé ta belle poupée !
En précipitant sa poupée dans les escaliers, Blanche avait voulu leur faire savoir à quel point elle leur ressemblait peu. Colette resterait la dernière à connaître par cœur leurs secrets de famille et de mères soucieuses de leur foyer, la température et le temps de stérilisation des haricots-rame. À savoir que les cerises à l’eau-de-vie se font avec la variété Montmorency, que les quetsches sont idéales en tartes. Qu’il ne faut jamais ébouter les haricots verts mais toujours les effiler, les couper aux deux bouts avec l’ongle planté dedans comme un petit canif, ça ne sert à rien, si tous les fils restent à l’intérieur. Enfin, que l’eau peut servir à tout et se recycler. Louise-Huguette, en son temps, avait plongé le très vieux dans le baquet dans la cour chaque fois que cela était nécessaire et il était tellement crasseux qu’on n’en voyait plus la couleur. Elle renversait le baquet sur la dalle de ciment et frottait avec la brosse à chiendent. Mais l’eau qu’elle lui versait sur la tête pour faire partir la mousse, elle ne la jetait pas, non, Georgette sortait alors le ballot de linge, ajoutait la lessive et laissait tremper. Le rinçage se faisait en trois seaux bien alignés comme des soldats au garde-à-vous. Dans le baquet, avec la planche, le gros savon de Marseille et la brosse, Colette frottait et faisait sortir la mousse, puis l’eau restante finissait au jardin. La lessive était un cycle de plusieurs générations qui se terminait par l’arrosage des pieds de tomates. Blanche l’avait appris mais avait tout fichu en l’air, le secret s’éteindrait avec elle.
*
À onze ans, quand elle avait eu ses règles, elle n’avait pas compris immédiatement ce qui avait changé. Pourtant, il lui avait semblé que Georgette la regardait avec des yeux plus doux. Désormais, elle appartenait à la grande communauté des femmes et sa grand-mère voyait déjà en elle la future mère. Ironiquement, c’est tout autre chose que Blanche avait découvert. Tout cela était venu du fait qu’elle avait demandé à Colette de lui acheter des tampons.
— Des tampons, Blanche ? Où tu as entendu ça ? Ce n’est pas pour les petites filles, c’est seulement quand on est maman. D’ailleurs, j’ai jamais réussi à en mettre, alors !
Alors, quoi ? C’était congénital de ne pas oser mettre les doigts dans son vagin ? Blanche, elle, ça ne lui faisait pas peur. Elle avait argumenté pour la forme. Pour aller à la piscine, c’était indispensable, alors sa mère avait cédé. La toute première fois, elle avait cru y arriver, mais elle avait mis du sang partout. La seconde, elle avait réussi. Avec un tampon dans le vagin, elle se sentait presque adulte et puis surtout, elle n’hésitait plus à introduire un doigt, deux doigts, même trois. Son premier orgasme était survenu dans son lit, un dimanche après-midi. Elle lisait dans sa chambre et entre deux chapitres, elle avait soulevé sa robe. Ce fut si soudain qu’aucun son ne sortit de sa bouche. Après ça, sa seule peur avait été de ne pas y arriver une deuxième fois. Elle s’y était exercée avec frénésie et courait régulièrement se mettre sous les draps pour y lire pendant des heures entières. Elle ouvrait les pages et respirait plus vite, comme un petit oiseau qu’on serre entre ses mains et dont le cœur s’emballe. Elle avait commencé à imaginer le poids d’un garçon sur elle et avait appris par cœur les passages des livres où le héros embrassait la fille sur la bouche. Au moins, disait Georgette, quand elle est là-haut, on a la paix !
Finalement, sa mère avait eu raison de se méfier des tampons. En devenant une femme, Blanche n’était pas seulement devenue féconde, elle avait découvert le plaisir et avait trompé tout le monde. Elle s’était souvenue alors de son amoureux à l’école maternelle, à l’heure de la sieste, ce garçonnet de quatre ans qui se glissait dans son lit. Il s’allongeait de tout son long sur Blanche qui faisait semblant de dormir.
— Tu dors ? il lui disait à l’oreille, un peu trop fort.
Elle ne répondait pas, mais il savait qu’elle l’entendait, alors il commençait à remuer. Il bougeait et se secouait et faisait trembler le lit.
— Tu dors ?
Personne ne dormait jamais dans ce dortoir, sauf la maîtresse de surveillance dont les gamins guettaient le ronflement qui ne tardait pas à s’élever.
— Tu dors ?
Les ressorts du minuscule lit de camp grinçaient, ce qui finissait par réveiller l’institutrice qui poussait des cris d’orfraie.
— Maudit ! Tu veux que j’t’apprenne, moi, à te tortiller sur ta petite camarade !
Pourquoi ? Est-ce que ça s’enseignait, ces choses ? Heureusement que Blanche n’avait pas eu l’idée de poser la question à voix haute.
Pour se cacher aux yeux des maîtresses, il y avait aussi, dans la cour de récréation, des pneus de voiture qui ne servaient plus et que l’on empilait en colonnes. À trois ou quatre ans, Blanche y grimpait et s’asseyait, les fesses dans le pneu du haut, les jambes et les bras reposant sur les rebords, comme sur les boudins d’une bouée dans la mer ou d’une baignoire ou d’un canapé. Son petit camarade lui demandait de le « laisser voir ». Bon, d’accord, mais grouille-toi, la culotte baissée jusqu’aux chevilles, le gamin se hissait pour apercevoir, entre les pneus, la fameuse tache. On voit rien, il fait trop sombre. Alors Blanche fichait un coup de reins pour se redresser, tant pis pour toi, si tu sais pas regarder, puis elle se reculottait. Fini le spectacle, ça suffit pour aujourd’hui. La première fois, le môme avait couru vers le milieu de la cour, j’ai vu sa lune, eh, les gars, j’ai vu sa lune. Les mots enfantins s’étaient envolés et étaient passés à côté d’un duo d’institutrices se plaignant des petits monstres qui leur donnaient tant de soucis :
— Ces salopiauds de garçons, au moment de la sieste, tu ne sais pas ce qu’ils font ? Ça commence à trois ans ! Tu imagines un peu ? Tous les mêmes !
J’ai vu la luuuunnne, le cri s’était étiré dans la course du petit salopiaud, mais les deux enseignantes n’y avaient même pas prêté attention.
— Kilian, bon sang, tu vas encore te faire mal !
Blanche s’était relevée. Elle avait marché dans la même direction que le garçonnet en haussant les épaules, l’air blasé, déjà celui d’une femme. Qu’est-ce qu’il avait à courir comme ça ? Pour une chose aussi simple ? C’était la première fois, mais elle se disait déjà qu’ils pourraient recommencer. Elle n’éprouvait aucune honte à montrer son sexe bombé de fille, avec sa tache café au lait qu’elle portait fièrement. Aux garçons, ça leur semblait étrange, cette fente molle et glabre, un vrai mystère. Il y avait quoi là-dedans ? Après le déculottage dans les pneus, son camarade lui avait carrément posé la question.
— Laisse-moi voir ton chose.
Elle avait ouvert des yeux démesurés en prenant des airs d’actrice.
— Mon quoi ?
Elle n’avait rien cédé tant qu’il n’avait pas été capable de prononcer le mot qui lui semblait approprié.
— On dit ta lune ou ton zizi, pas ton chose, ça veut rien dire. C’est comme si tu voulais pas l’dire.
Il avait mis des semaines avant d’y arriver, mais il regardait sans oser s’approcher. Ni à l’un ni à l’autre, il n’était encore venu à l’esprit que Blanche aussi aimerait voir, et elle, c’est sûr, elle aurait touché.
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Claude enfin parti, Blanche a commencé à cuisiner en pensant toujours à sa mère. Hier au téléphone, Colette a parlé d’une enveloppe fermée qui aurait été ouverte chez le notaire. Pourtant, jusqu’à Georgette, les hyènes sont à peine allées à l’école, tout juste pour lire et écrire de manière rudimentaire. Il est impensable de songer à un testament en bonne et due forme. Des dernières volontés ? Une confession que sa grand-mère aurait pu dicter à un tiers pour alléger sa conscience ? Claude a raison : Blanche détient sur Georgette des secrets dont sa propre mère n’a pas idée et elle redoute que sa grand-mère continue de manipuler ses trois filles du fond de sa tombe.
Autrefois, Blanche avait passé des heures dans la maison de son arrière-grand-mère, Louise-Huguette. Quand elle avait eu fini de lire tous les romans qu’elle avait trouvés dans la mansarde, comme elle s’ennuyait toute seule là-haut, elle avait déplacé les livres et les objets pour voir si elle n’en trouvait pas d’autres. Et elle avait découvert des cachettes oubliées depuis longtemps. Des papiers, des tas de lettres dont elle n’avait jamais parlé à personne et qu’elle avait lus intégralement. Ces lectures avaient fait d’elle la dépositaire des soupçons comme des aveux. À cette époque, dans sa famille, on trouvait toujours le moyen d’échanger de longues lettres, on laissait des traces. Ainsi, les plus jeunes, qui allaient à l’école et savaient écrire, tenaient un journal, truffé de fautes, certes, mais où les mots terribles ne s’effaçaient jamais. Si on ne savait pas écrire, comme le père de Blanche, on demandait à un ami de le faire et on dictait, on dictait. On écrivait, on faisait écrire, et surtout ses secrets, que Blanche n’aurait pas dû connaître et dont elle se demandait à présent si Georgette était assez perverse pour les avoir révélés en mourant à ses trois filles grâce à cette enveloppe.
L’odeur de la blanquette la tire de ses pensées et la ramène aux paroles de Mariette. Sa vieille amie lui a bien recommandé d’être attentive à tous les objets qu’elle toucherait.
— Pendant que ton plat mijotera, pense très fort à ton père et va-t’en donc faire une petite sieste… S’il en a envie, c’est lui qui viendra te trouver en rêve, tu verras ce que je te dis, ma petite Blanche.
Blanche ne sait pas si elle croit aux mots de Mariette, mais ils la rassurent et elle lui est reconnaissante de lui avoir permis de reconstituer la légende de sa famille et celle de leur malédiction. Comme dit toujours Claude, il est important de savoir les histoires pour les laisser s’envoler. Or, pour la décision qu’elle a à prendre ce matin, Blanche a plus que jamais besoin de se libérer de son passé familial, parce qu’il y a trois jours, alors que Colette était chez le notaire avec ses sœurs, elle a appris qu’elle était enceinte.
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