Les Hyènes

Annie Ferret · Chapitre 4 sur 8

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Les Hyènes

Chapitre III

III

 

Colette a cru décider librement mais elle aussi a été le jouet des autres et c’est à cette reproduction-là que Blanche veut échapper. Aujourd’hui, le temps et les peines ont fait de sa mère une grosse femme dépourvue d’humour, qui porte, non sans élégance, des tuniques amples et des colliers de perles. Elle continue à se cacher dans les coins et à jouer la victime, et manipule son monde comme autrefois où, dès qu’elle trouvait une occasion de pleurnicher, elle poussait les sanglots au-delà du raisonnable. Est-ce qu’elle va encore pleurer si sa fille lui dit aujourd’hui qu’elle est enceinte mais songe à avorter ? se demande Blanche en lui ouvrant la porte. Mais là où elle s’attend à trouver la figure familière de martyre, elle fait face à une femme pleine d’assurance, comme neuve.

— Tiens, tu as fait de la blanquette ? Le plat préféré de ton père ! Ce n’est pourtant pas la saison… Avec la chaleur qu’il fait !…

Dans leur empressement de la veille, Colette implorant Blanche, Blanche rendue inquiète par la voix de sa mère, elles se sont méprises toutes les deux. Un instant suffit à Blanche pour le comprendre. À voir sa mère si digne, c’est que Georgette n’a révélé aucun secret et que Colette ne sait toujours rien. Elle a sûrement quelque chose à dire à Blanche, mais sûrement pas ce que Blanche redoutait. À peine arrivée, Colette se débarrasse de son sac d’un geste et réclame à sa fille un verre d’eau en s’effondrant dans un fauteuil.

— Ça va, maman ?… Tu n’as pas mis trop longtemps pour venir ?

— Non, j’ai pris un taxi, comme je t’ai dit dans mon message… Je pensais que tu décrocherais… J’ai tellement mal à la tête… Ma chérie… Comme je te disais hier, il fallait que je te parle…

— C’était si urgent que ça ?

Blanche s’empresse de remplir deux verres. Elle regarde, médusée, sa mère dénouer son foulard en lui disant qu’elle aime les taxis, elle qui a toujours prétendu avoir connu les trains de troisième classe, parce que c’est tout ce que son père et elle pouvaient se payer pour voyager. Elle reste silencieuse en attendant que Colette parle et elle n’a pas longtemps à patienter. Colette a rajeuni. Elle n’a plus l’air du tout d’avoir soixante-dix ans. Ces jours-ci, ses genoux ne lui font plus mal et elle se réveille tôt, avec beaucoup d’appétit, lui explique-t-elle.

— Au fait, Blanche, tu as vu un peu le carnage qu’ils ont fait dans ta rue ?

Quand elle était rentrée la veille de ses courses, Blanche avait en effet remarqué les employés municipaux à l’œuvre. Sous prétexte de tailler les énormes tilleuls, ils avaient coupé les branches si ras qu’on se demandait comment elles allaient repousser.

— Ils ont complètement ratiboisé tes tilleuls ! Ce n’était pas le moment de faire ça !

— C’est à cause de la canicule de cet été, maman. Ils ont souffert et la municipalité a maintenant peur qu’ils tombent.

— Bah, un arbre, ça ne tombe pas comme ça ! En tout cas, ton père aurait été complètement malade de voir ça !

Colette ne parle pas souvent d’Eugène mais sa voix change chaque fois qu’elle prononce son prénom. Cette seule évocation suffit à Blanche pour savoir que sa mère et elle continuent à s’en remettre à lui, bien qu’il soit mort, et que son souvenir verse toujours sur elles deux un baume qui les rassure. Comme cet été que le grand-père de Blanche était sorti de l’hôpital très affaibli et qu’il était resté couché dans son lit pendant des jours. Eugène avait eu un geste que personne n’aurait pu imaginer de la part de cet amoureux des arbres. Il avait coupé une énorme branche du cerisier du jardin, une branche chargée de cerises noires, et l’avait fait passer par la fenêtre jusque dans la chambre de Gabriel pour que celui-ci puisse se croire dans son arbre. Par la suite, il s’était senti honteux, parce que le cerisier avait failli y passer, mais le sourire de Gabriel émergeant des feuilles avait pleinement justifié qu’Eugène ait un peu perdu la tête.

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Colette boit son verre d’eau, puis très vite, elle lâche le morceau. Il y a trois jours, elle et ses deux sœurs sont devenues riches. Ces trois filles issues d’un milieu populaire sont aujourd’hui trois femmes riches qui n’en ont pas l’habitude et qui ne s’attendaient pas à ça. Si Georgette n’a laissé aucun écrit, ni journal, ni confessions, elle leur a légué de l’argent. Et beaucoup plus que Colette, Michèle ou Sabine n’en ont jamais possédé. Tant que Gabriel était en vie, Georgette et lui ont vécu chichement. Leur mère était encore plus radine après la mort de Gabriel. La maison, délabrée, était envahie d’objets et de détritus et, à l’exception de ses filles, elle n’autorisait personne à y entrer. Colette racontait souvent à Blanche le fatras qu’elle y trouvait lors de ses visites. Surtout les derniers mois où la maladie de Georgette s’était aggravée, les voisins la voyaient errer comme une clocharde au milieu du tas d’ordures qu’était devenu son jardin. Personne n’approchait de la grille de la maison. À cause de tous les asiles où avaient fini la plupart des membres de la famille, Colette, Michèle et Sabine n’avaient jamais consenti à la placer. Après tout, Georgette se nourrissait et se déplaçait toute seule. Elle ne se lavait jamais, ne faisait aucun ménage, mais elle entendait et voyait encore assez pour utiliser le téléphone et insulter ses filles ou les appeler à des heures improbables pour médire de son voisinage. Néanmoins les trois sœurs avaient fait des tentatives. Des aides-ménagères avaient été embauchées, des repas livrés, mais on jetait vite l’éponge avec Georgette, qui liquidait tout le monde et clamait qu’elle pouvait se débrouiller toute seule.

Colette parle sans s’arrêter. Elle redit d’abord à Blanche les mêmes choses répétées mille fois, la saleté, la maladie de Georgette, l’odeur, puis elle baisse la voix :

— Là-haut, dans les chambres… Je ne sais pas si tu te souviens… C’est vrai que toi, tu n’y allais plus… depuis combien de temps ? Au moins vingt ans. Tu me diras que ça ne t’intéresse pas de savoir, mais Blanche… Si seulement tu avais vu ! On ne montait presque plus. Elle ne voulait pas. Sabine parfois forçait le passage, tu la connais, mais, bon, en même temps, elle venait pas souvent, j’habitais pas loin, alors évidemment c’est moi qui y allais le plus. Tu me disais que je n’étais pas obligée, mais je me sentais forcée. J’y allais tous les dimanches, et parfois presque tous les jours, tu sais ? Ça dépendait. Je ne voulais pas lui donner de mauvaises habitudes, mais je m’ennuyais aussi, toute seule à la maison… Depuis au moins deux ans, j’y allais, mais je ne grimpais jamais là-haut. Oh, deux ou trois fois par an peut-être. C’était un tel fouillis là-dedans ! On ne trouvait rien ! Même sur son lit, y’avait des piles de linge, avec juste sa place dégagée sur le côté… On ne pouvait pas imaginer, mais dans tout ce désordre, je ne sais même pas si elle se souvenait encore elle-même… y’avait, tu ne vas pas me croire… y’avait des collections d’objets, certains précieux, d’autres beaucoup moins, mais avec un peu de valeur quand même… Je ne sais pas où elle a acheté tout ça. Enfin, ce sont les experts qui ont dit ça, parce qu’il a fallu faire venir des experts, des spécialistes, des gens pour évaluer tout ça. Ça nous a pris deux mois. Je t’ai rien dit tant que j’étais pas sûre, et puis, je ne comprenais pas vraiment, mais jeudi, tu sais que jeudi, on était chez le notaire, avec Michèle et Sabine ? Et il nous a annoncé qu’entre l’argent liquide, les placements et le prix de la maison elle-même… nous voilà riches !

La sidération de Colette venait de ce qu’elle n’avait jamais soupçonné sa mère d’avoir eu de l’argent. Personne ne pouvait imaginer d’où cette fortune pouvait provenir. Georgette touchait la pension de réversion de Gabriel, les papiers étaient en règle et elle ne dépensait rien. Elle passait des jours sans ouvrir un robinet d’eau, à peine pour boire, et encore. Colette lui apportait de la soupe tous les dimanches, les trois sœurs payaient la livraison d’un repas par jour, que Georgette souvent laissait moisir. En attendant, l’argent s’accumulait sur les comptes sans jamais en sortir, or, depuis longtemps elle avait placé des sommes considérables à des taux si avantageux que les intérêts s’étaient ajoutés et son patrimoine avait enflé. Blanche écoutait sa mère, aussi innocente qu’un enfant. Elle savait tout. Combien de fois Georgette l’avait traînée dans l’antre inhabité depuis des années à la recherche du trésor de Louise-Huguette ? Les mercredis et pendant les vacances, Georgette embarquait Blanche, jetait le pique-nique dans la voiture et prétendait partir en promenade. Gabriel était obligé de suivre. On arrivait tôt. On aurait pu déjeuner avant de partir, mais sa grand-mère préférait préparer ses sandwichs au jambon caoutchouteux, les briquettes de jus d’orange et les roulés à la fraise. Blanche s’adossait au mur dans la cour, les fesses par terre. Personne n’osait lui dire de ne pas salir sa robe. Dans la maison, ça sentait le moisi, même l’été. La vieille et Gabriel restaient debout. Elle, comme un arbre, elle ne bougeait pas, rien que les mandibules qui s’activaient. Lui, il ne tenait pas en place, il faisait les cent pas dans la petite cour fermée sur tous les côtés. Une fois la porte de bois close, c’était une vraie prison, même pas une cage, parce qu’à part le ciel, il n’y avait rien à voir nulle part. On mangeait, puis on se secouait pour faire tomber les miettes. On gardait quelques oranges et les biscuits fourrés pour le goûter. Ce serait la récompense plus tard, quand on aurait bien travaillé.

Gabriel ouvrait la maison. Pauvre vieux ! L’évasion, pour lui ç’aurait été de reprendre la voiture et de rouler n’importe où. Au lieu de quoi, il faisait grincer la porte vermoulue. Blanche se demandait ce qu’ils avaient à s’obstiner à revenir dans ce terrier puant et miteux, refilé de génération en génération.

— C’est qui qu’habite là maintenant, pépé ?

Petite gourde ! Elle voyait bien qu’il n’y avait plus personne.

— Quand j’avais ton âge, c’était chez moi, tranchait Georgette.

Très vite elle envoyait Blanche prendre un bouquin.

— Ta mère aussi est souvent venue ici. Elle dormait avec ma sœur.

— Ta sœur, mémé ? Et ton frère ? Il est où, ton frère, mémé ?

La main de la vieille se levait et venait s’écraser contre le mur.

— V’là que j’me cogne, moi ! Bon, faut s’y mettre, suffit de dire des bêtises, Blanche, on a du travail. Tu veux pas te mettre dans un coin ! Tu nous encombres le passage !

Il ne fallait pas parler du frère. Il fallait prendre un livre et s’asseoir dans un renfoncement. À part elle, le seul qui lisait dans la famille, c’était Gabriel. Le journal et des livres avec des pistolets et des femmes nues sur les couvertures qu’elle n’avait pas le droit de toucher. Blanche leur préférait de toute manière les livres qu’elle trouvait dans l’antre. Elle montait dans la mansarde, impatiente d’y retrouver les histoires d’amour, les femmes qui attendaient des maris et dont les jupes ne cessaient de remonter dès qu’un homme entrait en scène. Elle lisait très lentement les passages de baisers qui étaient ceux qu’elle préférait. Les hommes y étaient appelés amants, ils avaient des mains larges et fortes, tenaient la nuque de l’héroïne dans l’une, pendant que l’autre dérangeait son chemisier et que leur bouche se plaquait sur ses lèvres. Blanche fermait les yeux pour imaginer la poigne masculine lui enserrer le cou en lui faisant pencher la tête. Elle remuait doucement les lèvres dans le vide mais elle avait toujours peur que quelqu’un surgisse à l’improviste. Elle n’entendait plus la vieille déplacer les meubles, pousser le lit contre le mur et explorer sous le linoléum. À cet endroit, le revêtement avait été coupé au rasoir et remis en place. Là où dormait autrefois la très vieille, la vieille grattait le sol. Le vieux aurait tant voulu être ailleurs. La sueur lui collait le visage. Quand la vieille mettait la main sur quelque chose, sa figure luisait comme du beurre frais. Son rire effrayait Blanche qui inclinait un peu plus la tête en arrière.

— Je savais qu’il y avait du liquide quelque part !

Triomphe et ricanement de la vieille dans la pièce à côté. Nouveaux fouissements. Les joues de Blanche rosissaient de bonheur. L’argent rendait Georgette ivre. Blanche était ivre d’amour. La vieille hyène riait toute seule en recomptant les liasses de billets, de bons au porteur, les milliers d’anciens et de nouveaux francs. Blanche connaissait ses premiers émois. Gabriel, lui, empilait les petites coupures dans la boîte à gâteaux. Il transpirait, et la peau de son crâne blanchissait, humilié d’obéir docilement. Il s’était peut-être mis à détester Georgette au long de ces après-midi perdus à passer au peigne fin la maison, le jardin, la cour devant, la cour derrière. Elle lui faisait honte mais il se mettait quand même à quatre pattes avec elle pour fourrager le parquet comme un porc, parce qu’elle l’ordonnait et qu’il ne savait pas résister à sa femme. Il tapotait le mur tel un prisonnier, sondait, une oreille collée au papier peint. Georgette voulait arriver la première, surtout avant Marcelle, la petite sœur qu’elle détestait. La vieille hyène reniflait l’odeur de l’or, tandis que Blanche rêvait qu’elle portait un chemisier blanc de dentelle désordonné par une main de garçon. Elle était secouée de tressautements nouveaux entre ses cuisses, pendant que les narines de Georgette frissonnaient. L’argent seul la faisait frémir, frémir et jouir.

— Il faudra voir dans la cour et dans le puits la semaine prochaine. Ma mère avait plein de cachettes dans le puits quand on était gamines.

Bientôt le jour tombait. La petite refermait le livre.

— Tu t’abîmes les yeux à lire dans le noir. Tu as passé ton après-midi enfermée comme une paresseuse ! Tu aurais au moins pu aller jouer dans le jardin, Blanche ! On t’emmène à la campagne, pas comme tes petites camarades, et toi tu lis !

Pendant que la vieille était occupée, elle grimpait par l’échelle de meunier, s’allongeait sur le sol, le menton dans la poussière, elle n’avait plus peur des araignées et des souris. Elle n’avait même pas l’idée d’appuyer sur l’interrupteur. À plat ventre, puis dos au plancher, les muscles relâchés, elle pensait à la sensation que ce serait quand un corps d’homme serait couché sur le sien.

— Blanche ! Qu’est-ce que tu fabriques toute seule là-haut ? Dans le noir, en plus, mais, bon sang, Blanche, tu te fais encore ton cinéma ou quoi ? Tu es sale comme une chiffonnière, ma parole ! T’es pas bien de te rouler dans la poussière comme ça ?

 

Au fil des années, Blanche s’était de plus en plus évadée de ses rêves d’étreintes pour se lever et s’approcher de la porte. Elle avait ainsi appris qu’on pouvait cacher des trésors partout quand on était une vieille hyène folle, sous son matelas ou à l’intérieur. Pour les retrouver, on faisait gicler la laine, on entrait la main comme dans les entrailles du poulet, on éventrait et on recousait avec des aiguilles grosses comme des alênes de cordonnier. Dans le mur aussi, on creusait de petites niches puis on rebouchait et on colmatait. Sous le sol, dans les recoins des placards. Entre les poutres du plafond du grenier. Dans le compartiment à glace du frigo acheté dans les années 80 et qu’on n’avait jamais branché à cause de l’électricité que ça coûtait. Au fond du puits, dans des cavités, il fallait se pencher par-dessus la margelle pour les atteindre. Sous le tas de charbon. Au pied des haricots-rame. Dans les doubles tiroirs de la commode de la chambre. À l’intérieur du couvre-lit en piqué, cousu proprement avec les carrés de percale. Sous la terre des pots de fleurs, même quand plus rien n’y poussait depuis des lustres. Georgette cherchait l’or sans jamais se lasser. À l’intérieur de son ventre d’hyène se consumaient et se désintégraient en cendres pulvérulentes des proies de toutes tailles. Elle brûlait de posséder. La mâchoire de l’hyène est l’une des plus puissantes au monde et son estomac peut tout absorber : ossements, ivoire d’éléphant, cuirs, peaux et plumes, mais aussi lingots, lingotins, louis, napoléons, souverains, onces, demi-souverains, demi-napoléons, OPCVM monétaires, obligataires ou actions. Même seule, l’hyène n’a pas peur de capturer un gnou de cent soixante-dix kilos. Elle mange tout ce qui passe à sa portée. Sabots, cornes et poils. Quand ses sucs gastriques n’en viennent pas à bout, elle en forme une pelote qu’elle rejette comme un hommage à sa gloutonnerie. À cause de tout le calcium contenu dans les os de ses victimes, les déjections de l’hyène sont blanches et cendrées : de la merde de vieille sorcière chenue.

Blanche aussi se mettait en chasse, mais ce qu’elle cherchait n’intéressait pas Georgette. Elle guettait l’amour et la tendresse, se demandait où nicher ses rêves dans une aussi petite habitation. Où y loger les soupirs ? Et comment s’aimer dans un lieu aussi crasseux ? Pas juste une fois, mais le long d’une vie commune de cinquante ans ? Comment avait-on pu y mettre au monde autant d’enfants, dans le lit où ils avaient été conçus ? Blanche était la seule à savoir d’où provenait la richesse de Georgette. À l’époque, elle n’était qu’une petite fille pour qui les mots qui traversaient les murs n’avaient aucune signification, appartenaient à un conte terrifiant. Sa grand-mère savait qu’elle ne dirait rien et ne révélerait pas son secret, faute de comprendre que c’en était un.

 

*

 

Blanche attend que sa mère reprenne son souffle, la conduit adroitement à table, remplit les verres de vin et lui fait remarquer comme la lumière est belle et les taches de vert et de rose qu’on perçoit à travers le paysage. Elle l’observe enrouler autour de sa fourchette les anchois marinés avant de les avaler d’une bouchée. Sa mère a tellement de choses à lui raconter. Blanche la croyait lac, mais elle se déverse comme l’eau d’un barrage trop longtemps retenue. Elle la regarde et mange très lentement le contenu de sa propre assiette, avant de retirer la blanquette du feu. Puis, il y a un bref silence et Colette paraît gênée. Blanche retrouve un instant les traits de sa mère. Son air conquérant l’a quittée. Colette repousse alors son assiette et va chercher quelque chose dans son sac, après avoir échauffé ses genoux, comme si les douleurs disparues depuis trois jours se réveillaient d’un coup. Revenue à sa place, elle avale d’un trait son verre de vin.

— Tu ne sembles pas te rendre compte, ma chérie, mais ça fait quand même une somme considérable… On peut dire qu’on est vraiment très riches maintenant ! À l’âge qu’on a ! La vie est curieuse parfois, tu sais… Tiens, je t’ai apporté ça…

Elle lui tend une serviette de toilette roulée. Blanche écarte les verres pour dégager de l’espace sur la table et Colette déroule le linge.

— Maman, que veux-tu que je fasse de ça ?

Colette a étalé une douzaine de cuillères et, au milieu, un petit lingot dont la couleur or tranche avec l’argent noirci.

— C’est bizarre, tu sais. En plus des avoirs sur les comptes de ta grand-mère, c’est incompréhensible, mais quand on est allées dans la maison, comme je t’ai dit tout à l’heure… On a fouillé… Et on a trouvé deux coffres ! Tu imagines, ma chérie, deux coffres ouverts ! La vaisselle, les collections de pièces, en fait, d’après ce que j’ai compris, ça n’a pas tellement de valeur, mais dans les coffres, en plus des papiers des banques indiquant les placements qu’avait faits Georgette, y’avait des lingots… Des lingots comme celui-ci, et pas qu’un, non, beaucoup de lingots… On s’est renseignées… Y’a des choses, tu comprends, on n’est pas allées les montrer au notaire, on a partagé directement. En fait, celui-ci, je ne sais pas pourquoi, c’est ça qui est vraiment bizarre, c’est un faux ! Je l’ai apporté pour te montrer… tu ne trouves pas ça étrange ? Est-ce que tu te souviens que ton grand-oncle Robert, le frère de mémé, collectionnait aussi les lingots ?

Blanche blêmit.

— Enfin, je sais que tu l’as à peine connu, tu étais petite quand il est décédé dans cet accident… Quand même, c’est un mystère, tu vois, il y a plein de choses bizarres dans cette histoire…

Blanche fixe les couverts en argent sur la table : il n’a même pas été possible de partager une ménagère autrement qu’en la dépeçant en plusieurs lots, roulés dans des serviettes-éponges. Colette lui a apporté les cuillères à soupe, les fourchettes trônent sans doute chez un de ses cousins.

— Tu comprends, c’est comme si on était devenues riches d’un coup ! Bien sûr, je voudrais pouvoir t’en donner un peu dès maintenant, ma chérie, et…

— Maman, je ne te demande pas d’argent, ça m’est complètement égal.

— Je sais, mais… Ma chérie, je ne voudrais pas que tu me juges mal… Je sais bien ce que les gens vont penser, mais les gens, je m’en fiche… Tu comprends… Ne crois pas que je n’aimais pas ta grand-mère, ce n’est pas ça… Oui, je sais, toi, tu as coupé les ponts depuis longtemps, tu la détestais, mais j’ai jamais réussi, moi. Depuis que papa est parti, je suis seule… J’oublierai jamais papa, tu le sais. J’aurais voulu le suivre, mais la vie en a décidé autrement… Je suis toute seule maintenant, tu ne viens jamais me voir, je m’ennuie…

Eugène n’avait pas dérogé à certaine règle qui voulait que, dans la famille, les hommes vivaient peu, tandis que les femmes duraient au point d’en avoir marre. Elles évitaient autant que possible de mourir et, quand elles ne pouvaient vraiment plus reculer, elles s’efforçaient de rendre le passage expéditif et indolore. Eugène n’avait pas eu cette intelligence. Il avait craché, vomi et souffert, si bien que sa mort avait été un soulagement pour tout le monde, à commencer par lui.

— Ma chérie, comme je me suis toujours beaucoup occupée d’elle, je trouve que je mérite de me payer un peu de bonheur… alors j’ai décidé, tant que j’en suis capable, déjà que je commence à avoir mal aux jambes… Tu vas trouver que c’est une espèce de caprice, mais je vais faire le tour du monde sur un bateau de croisière de luxe. C’est peut-être dangereux… Mais je préfère ne pas savoir… Je veux juste profiter une fois dans ma vie, tu comprends ? J’ai déjà tout réglé. Je pars dans deux mois pour presque un an. L’agence s’occupe de tout, même des visas. De soixante-dix à soixante et onze ans, je serai sur l’eau ! Avec des escales, bien sûr ! Et il y a du personnel médical très qualifié à bord, ne t’inquiète pas…

À soixante-dix ans, la mère de Blanche, pour la première fois, n’écoute que son plaisir et accomplit quelque chose pour elle. Pour quelques dizaines de milliers d’euros, on lui fera voir la lune se coucher sur le Nil et sur les côtes du monde entier au long de fêtes ininterrompues et de festins chatoyants.

— Tout est inclus, même les boissons à bord et les chaises longues ! J’aurai une cabine grand luxe sur le pont supérieur. Et puis, pour tout te dire, si je pouvais mourir sur la mer, je crois que j’aimerais ça !

À la seconde passent dans l’esprit de Blanche toutes les images des catastrophes qui pourraient advenir durant cette croisière. Elle sait déjà comment tout cela finira, devine les angoisses, la poitrine oppressée de sa mère ballottée au fil de l’eau et le naufrage, qui serait une délivrance. Elle ne peut pas s’empêcher de penser que Colette est en train de s’offrir, à défaut d’un voyage féerique, une mort de cinéma.

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