Les Hyènes

Annie Ferret · Chapitre 5 sur 8

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Les Hyènes

Chapitre IV

IV

 

 

Blanche restera à jamais soulagée après ce déjeuner, parce que sa mère ignorera toujours ce que signifient le faux lingot, et tous les autres. Et surtout d’où provient cet argent qu’elle va tranquillement dilapider par-dessus bord sur les mers et les océans de tout le globe et qu’elle hésiterait à dépenser, si elle en savait la source. Elle ne lui raconte pas que, deux mois avant la mort de Georgette, elle s’est rendue chez elle. Une seule fois. Comme si elle avait deviné qu’elle allait mourir et qu’un mince fil d’amour la tenait encore attachée à sa grand-mère.

Elle avait garé sa voiture dans une rue adjacente et avait marché jusqu’au portail. N’avait pas sonné, était entrée dans l’allée, sûre que sa grand-mère avait gardé l’habitude villageoise de ne jamais verrouiller sa porte. On disait qu’elle perdait complètement la tête, mais Blanche n’en croyait rien. Arrivée devant le seuil, elle avait marqué un temps d’arrêt. Même s’ils n’appartenaient pas à la même moitié de siècle, elle avait connu son arrière-grand-mère et son arrière-grand-père et se souvenait très bien des parents de Georgette. Enfant, on l’emmenait leur rendre visite. Blanche avait survécu en transformant, dans sa mémoire, ses ancêtres rabougris en personnages grotesques. À l’époque, le très vieux et la très vieille habitaient chacun un côté de la maison. Bien plus tôt, âgés de soixante et un et soixante-trois ans, Louise-Huguette et Lucien avaient divorcé. La frontière infranchissable entre eux était le couloir, mais devant monsieur le juge, ils avaient dit domiciles séparés, ça voulait dire ce que ça voulait dire. Il y a la gauche de la maison et la droite, cher monsieur, à ne surtout pas confondre quand on va pisser en pleine nuit au fond du jardin et qu’on en revient à moitié endormi.

— Vous avez bien mûri votre réflexion, madame Valère ? avait demandé le juge.

Lucien était l’un des rares mâles à avoir habité l’antre si longtemps, l’un des seuls hommes de ce matriarcat à les avoir eues solidement accrochées.

— Allons, allons, monsieur le juge, pas la peine de dire des gros mots avec moué, j’ai soixante et un ans, j’sais ben c’que j’dis.

Y avait-il eu des écarts de conduite certains soirs de trop grande solitude ? Blanche veut penser que oui. Après tout, on ne fait jamais si bien l’amour qu’avec quelqu’un avec qui on a passé quarante-cinq ans. S’étaient-ils cognés dessus dans ces occasions ? Ils ne s’en étaient jamais privés avant. Contre Louise-Huguette, c’était un combat d’égale à égal pour Lucien. C’est épuisant pour un homme de devoir se comporter en mâle dominant tout le temps. La très vieille serait venue à bout de trois ou quatre maris, si la vie lui en avait donné le loisir, mais elle n’avait connu que le seul Lucien, mort treize ans avant elle.

— Vous êtes sûr de ce que vous voulez, monsieur Valère ? Vous savez que le divorce sera prononcé en raison d’une faute péremptoire de votre part ?

La notion de couple n’existe pas chez l’hyène. La femelle a des cycles œstraux réguliers de quatorze jours toute l’année, mais elle n’est réceptive que quelques heures par mois, et encore, seulement parce qu’elle ne peut pas faire autrement.

— Pourvu que vous me débarrassiez de cette guenon, monsieur le juge, vous pouvez bien appeler les choses comme vous voudrez.

Une seule femelle peut attirer jusqu’à une quinzaine de mâles qui se la disputeront. Ça la divertit beaucoup, l’hyène, tout ce remue-ménage, et elle peut très bien les renvoyer tous à coups de dents sans céder à aucun.

— Bien, bien, mais je ne peux pas inscrire « résidences séparées » si vous déclarez habiter tous les deux à la même adresse…

— C’est pus la même adresse, faut écrire Valère Lucien, 26 rue du Petit-Étang, anciennement grand-rue, côté droué.

Lucien avait manqué de prudence avec Louise-Huguette. Il s’était attaqué à trop gros morceau et avait été chassé de l’antre comme les autres.

— Côté droué ?

— Oui, côté droué du couloir.

— Une vraie bauge, monsieur le juge ! Moué, j’habite du côté gauche, il ne faut pas mélanger les côtés, hein !

Ils se détestaient depuis au moins avant de se connaître, avant d’être nés, avait beuglé Louise-Huguette. La séparation de corps entre eux était bien plus ancienne que le jugement du divorce.

— Vous l’avez tout de même épousé, madame Valère, permettez-moi de vous le rappeler !

— J’avais pas le choué, j’étais enceinte, ce cochon m’avait violée, il ne pense qu’à ça ! C’t’un vrai porc !

— Salope, comment t’oses parler d’moué, toué ?

Le temps les avait tout ratatinés, mais pour donner une idée du duo qu’ils avaient formé dans leur jeunesse, il faut imaginer Vulcain épousant Poséidon. Il arrivait à Blanche de se demander si elle n’avait pas cherché malgré elle avec Claude à retrouver cet attelage bizarre formé par le couple de ses arrière-grands-parents. Non parce que Claude aurait été violent, mais parce qu’il était beaucoup plus âgé qu’elle (il avait d’ailleurs facilement joué son rôle, il suffisait de reproduire la relation de domination classique qu’il peut y avoir entre un professeur et son étudiante). Souvent, Blanche pensait à eux deux. Lucien était large d’épaules, avec des jambes courtes mais des biceps énormes. Quand il avait trop bu, c’était comme si sa poitrine enflait d’un coup, une caisse trop pleine qui lui remontait dans les clavicules. L’alcool lui donnait le souffle court et haletant. Toutes les pulsions grimpaient d’un coup chez lui. Au début de leur mariage, Louise-Huguette se souvenait des nuits où son mari rentrait saoul. Il ne s’effondrait pas sur le lit, c’était sur elle qu’il s’abattait comme un chêne. Elle avait commencé à le détester dès les premiers mois. Avec les années, l’alcool l’avait rendu impuissant, ce qui avait décuplé sa rage. Les soirs où il se battait au café, quand il n’avait pas le dessus, il se rattrapait sur Louise-Huguette. Un été, trouvant le ragoût immangeable, Lucien avait saisi son assiette et profité de la fenêtre ouverte pour viser le puits. Au moment où la faïence avait percuté la chaîne de fer, il s’était écrié :

— Dans l’Aronde !

Les petits, présents à table, avaient gardé leur cuillère suspendue en l’air. La salière lui avait échappé des mains en cuisinant, puis le fond de la cocotte avait brûlé. Louise-Huguette ne niait pas. Elle avait même trié les meilleurs morceaux pour son mari. Le lendemain et les jours suivants, elle avait remonté des petits bouts de carottes et de bœuf bouilli. Depuis lors, elle avait installé sur le puits une planche de bois au cas où le geste de Lucien serait devenu une habitude. Mais Louise-Huguette était définitivement la plus violente des deux. Des accès de fureur la prenaient, au cours desquels elle lui griffait le visage. Il lui était arrivé plus d’une fois de la menacer avec une fourche. Elle l’aurait précipité dans le puits si elle avait pu. Au café, il la trompait avec la serveuse, elle le soupçonnait et le surveillait : elle collait des cheveux avec de la cire sur la porte pour vérifier s’il sortait ; glissait des brins de paille dans les rayons de la bicyclette pour savoir quand il l’avait utilisée ; volait l’argent qu’elle trouvait dans ses affaires et le cachait dans une boîte en fer sous le tas de charbon. Pour la punir, il s’asseyait à califourchon sur son ventre et cognait les côtes et le visage, mais elle était bien trop fière pour gueuler ou pour demander pardon. Au fil de ses grossesses, elle avait forci au point que, quand elle en était arrivée à la sixième, on ne se serait pas étonné de la voir rouler des tonneaux. Lucien avait connu la guerre trop jeune pour mourir au combat. Il aurait pu offrir à son épouse la dénomination respectable de veuve de guerre, mais non, cet égoïste n’y avait pas pensé. Pas d’accident du travail. Pas de cirrhose, malgré beaucoup de bonne volonté, pas de cancer de la gorge ni des poumons et, là non plus, ce n’était pas faute d’avoir essayé. Chaque fois elle pensait qu’elle en viendrait bientôt à bout, mais le très vieux s’était accroché à l’existence comme un lichen. Alors Louise-Huguette avait trouvé une autre solution : elle l’avait envoyé à l’hospice. C’est d’ailleurs le seul point que Blanche n’est pas parvenue à élucider. Elle ignore encore comment la très vieille s’y est prise pour le faire interner.

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Ce sont toutes ces réponses aux questions qu’elle se posait qu’elle était venue chercher chez Georgette. Par exemple, à partir de quand Lucien était-il devenu fou ? Et l’était-il vraiment devenu ou est-ce que Louise-Huguette avait réussi à convaincre tout le monde qu’il l’était ? Quoi qu’il en soit, on l’avait enfermé avec de vieux débris. Dans l’ensemble, ça avait été un bon débarras. Pour la très vieille surtout, mais aussi pour la vieille, pour Gabriel, Colette, Eugène, et pour Blanche. Et pour tout un tas de personnes bien soulagées de ne plus le croiser. Voir Lucien vieillir n’avait rien de gai. Ceux qui avaient fait mine de le plaindre et de traiter la très vieille de mégère étaient des hypocrites, parce qu’ils étaient bien contents. En fait d’hôpital, c’était un asile. Blanche avait six ans la première fois qu’on l’y avait traînée. L’hospice lui était apparu comme une grotte obscure où l’on emmurait les méchants pour l’éternité dans des odeurs d’eau de Javel. Les vieux étaient parqués dans l’un des plus anciens bâtiments de l’hôpital de Compiègne autrefois promis à la destruction. À l’entrée, une petite barrière et un monsieur dans sa guérite accueillaient les visiteurs. On pénétrait ensuite dans une grande salle avec deux rangées de lits séparés par un chevet et une armoire métallique pour chaque patient. On aurait dit une chambrée de soldats, comme si ces vieillards étaient encore capables de mener une guerre alors qu’ils tenaient à peine debout, accrochés à leur déambulateur. Il arrivait qu’un petit vieux tente de se faire la belle, mais on ne mettait pas longtemps à rattraper les fuyards. La plupart d’entre eux ne possédaient, en guise de pyjama, qu’une sorte d’uniforme de prisonnier. Pour autant, les membres de la famille ne manquaient pas leur visite mensuelle, parce que Lucien avait toujours son livret de caisse d’épargne.

Blanche avait moins détesté Lucien que Louise-Huguette, mais l’un comme l’autre, elle les avait mieux aimés quand ils avaient été internés. Elle était craintive, mais son imagination la sauvait. L’endroit était tellement invraisemblable qu’elle pensait que le très vieux était déjà mort, et ça ne l’effrayait plus. Elle préférait tout plutôt que de retourner dans l’antre. Georgette l’y emmenait une fois par mois et chaque fois, en les voyant arriver, Lucien se mettait au garde-à-vous. Il outrait le jeu pour Blanche. Tatata ! Demi-tour, marche ! C’était l’un des rares dans le dortoir à se tenir aussi droit et à pouvoir se déplacer sans canne. Il en profitait, il bombait le torse pour ouvrir le casier et en extirpait un maillot de corps troué qu’il tendait à sa fille. Fallait-il le laver, le raccommoder ou le jeter ? Avec des mimiques de clown, il le reniflait pour faire rire Blanche. S’installait alors entre eux une complicité fugace. La vieille fourrait le vêtement dans son cabas, mais le très vieux ne s’arrêtait pas là. Il allait au tiroir de la table de chevet où attendaient cinq ou six oranges. On lui en donnait à presque tous les repas et il ne les mangeait jamais. Il les mettait de côté comme un bien précieux et les présentait à son arrière-petite-fille qui recevait son cadeau avec gêne. Un instant, sa main frôlait celle de l’ancêtre et un grand sourire les animait tous deux. Georgette savait au nombre de fruits si Marcelle était passée avant. Les deux sœurs se surveillaient de loin en comptant des oranges pourries. La vieille les trouvait trop acides, mais elle se forçait à en manger, parce que ça faisait un dessert de moins à dépenser. Elle en gavait ensuite Gabriel et Blanche, et même la très vieille, lorsqu’ils lui rendaient visite dans son propre asile. Il ne fallait surtout pas dire d’où provenaient les agrumes qu’elle désossait et posait dans la main avide de Louise-Huguette. Celle-ci serait tombée en syncope si elle avait su que ces fruits avaient touché la main de son ex-mari et qu’ils formaient encore entre elle et lui comme un trait d’union qui rappelait l’amour qui les avait pourtant unis autrefois.

La vieille ne savait jamais quoi raconter ni à son père ni à sa mère. Lucien ne parlait quasiment plus. Il répondait oui ou non de temps en temps, un peu au hasard, comme si ça l’emmerdait, ces questions qui étaient toujours les mêmes. Tu manges bien ? Tu n’as pas mal aux jambes ? Tu as vu une infirmière ? Tout le temps que durait la visite, il faisait à Blanche des mimiques comiques pour singer Georgette. La vieille demandait sans arrêt :

— Et sinon, à part ça, quoi de neuf ?

Blanche pouffait comme une spectatrice qui avait déjà vu cette scène mille fois mais en riait encore. La phrase revenait dès que le silence durait plus de cinq minutes. Cinq ou six fois par visite en moyenne. Après quoi, on repartait.

— Et sinon, à part ça, quoi de neuf ?

On faisait asseoir Blanche sur la couverture. Rien. Rien de neuf, ça se voyait. Sauf l’antre puant de l’hyène, Blanche n’avait jamais vu endroit aussi sordide et délabré. Le très vieux ne répondait pas. Il regardait sa fille comme une idiote. Une ou deux fois, il levait les yeux, l’air de se demander si Georgette était bien à lui, mais il n’oubliait jamais de tendre les oranges à Blanche et sa main à Georgette et Gabriel pour leur rappeler qu’il était temps d’y aller.

Après plus de dix ans dans ce mouroir, le très vieux avait dû crever un matin dans son lit en fer avec sa couverture de soldat et le drap brodé hôpital intercommunal de Compiègne – département de l’Oise. Les dernières années de sa vie avaient été délimitées par le périmètre d’une salle commune d’hospice. Et dix réveillons de Noël, on lui avait servi le même menu, la dinde desséchée arrosée de jus, de la bûche glacée et deux oranges au lieu d’une, parce que c’était jour de fête.

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Avant d’entrer chez Georgette, Blanche avait revu aussi l’image de Louise-Huguette. Elle avait mis plus de temps à en faire un inoffensif fantôme que pour son arrière-grand-père.

La mère de Georgette, qui s’était ennuyée dès l’instant où elle s’était libérée de Lucien, avait elle aussi fini ses jours à l’asile, à Clermont. Mais ça n’était pas tout à fait la même chose que son mari. Elle, elle était vraiment chez les fous, ceux qu’on gardait sous clé et à qui on donnait des calmants. Après le départ de son époux, avec qui elle avait vécu toute sa vie comme avec quelqu’un à qui l’on inocule un poison lent, le destin lui avait rendu la monnaie de sa pièce. Enfin.

Voilà pourquoi d’une hyène impotente, il ne faut rien garder, sinon sa charogne infeste jusqu’à la surface. Les dents pourrissent. La mâchoire devient celle d’un vieux crocodile. Les os tombent en miettes dans la carcasse. Mieux vaut alors bazarder le tout car l’hyène désancrée du monde est bonne à abattre.

Voici comment les choses s’étaient passées. Les douze dernières années dans sa maison, Louise-Huguette avait adopté successivement deux bergers allemands, qu’elle avait dressés pour attaquer. Le garde-champêtre, le facteur ou le livreur de l’épicerie sonnaient à la porte, la très vieille lâchait contre eux son chien. Quand le premier animal était mort, elle s’était immédiatement fait conduire au chenil par un voisin et, avec un aplomb incroyable, avait exigé une bête très méchante.

— Bien nerveux. J’ai pas peur qu’il soit agressif. J’suis encore capable de mater un chien et d’lui montrer qui commande.

— Mâle ou femelle ? avait demandé le naïf employé.

Comme si la question pouvait se poser avec Louise-Huguette. Elle avait tenu en respect assez d’hommes dans sa vie pour ne rien redouter d’un vulgaire canidé, mais elle s’était contentée de déclarer fermement qu’il lui fallait un mâle. Si elle s’était fiée à elle-même, elle aurait pu se dire qu’une femelle aurait été plus méchante, mais sa propre cruauté se nourrissait avec avantage de la haine qu’elle éprouvait à l’égard du sexe fort. Elle avait choisi un mâle et avait commencé par martyriser la pauvre bête. Ce que son instinct animal ne lui avait pas appris en matière d’agressivité et de violence, Louise-Huguette le lui avait enseigné comme une mère. En quelques semaines, le chien terrorisait le village. Elle le poussait contre le facteur et les voisins savaient qu’elle attendait le jour où se produirait un accident.

Le fonctionnaire était un homme patient et docile.

— Une lavette ! traduisait Louise-Huguette.

Il avait menacé de ne plus distribuer le courrier, mais il était revenu. Il avait été mordu une première fois, mais il était encore revenu. Nouvelle morsure, beaucoup plus sérieuse que la première. Un lambeau de cuisse arraché. Pansements pendant plusieurs semaines, dix-sept points de suture. Une première plainte avait été déposée. À la fin, la très vieille en avait cumulé contre elle une demi-douzaine, émanant des habitants, d’autorités diverses, assez enfin pour que le maire soit saisi. Reconnue folle, elle avait été internée sur ordre du préfet de police.

Dans son asile, elle était logée, nourrie et régulièrement maintenue à son lit par des sangles. Elle dormait bien et avait engraissé.

 

*

 

On lui rendait visite les mercredis où l’on n’allait pas voir le très vieux. Le parking était silencieux. On descendait de voiture en chuchotant. Le paysage était une absence de bruit, couvert d’une sorte de poix épaisse impossible à respirer. Dès le premier panneau indiquant Clermont, Blanche avait mal au cœur. Puis elle se souvenait que Louise-Huguette était emprisonnée derrière une paroi de verre coulissante qui marquait pour elle la limite invisible entre le bon sens et la folie. En entrant là-bas, elle craignait de devenir folle à son tour. Il fallait d’abord sonner. Une infirmière arrivait et les menait dans la salle des familles. Sur des tables basses entre des rangées de canapés en simili-cuir, des verres de cantine patientaient avec quelques boutons de fleurs accrochés à de minuscules tiges. On attendait là comme dans un ventre chaud. Blanche retenait sa respiration pour ne pas attraper la folie, mais il arrivait toujours un moment où elle devait reprendre son souffle. Alors, il lui semblait entendre des voix. Blottie dans le ventre, une, deux, hop, rien qu’une seule à la fin !… Les seules couleurs venaient des quelques fleurs dont la tige trempait dans un demi-verre d’eau. Elle regardait les pâquerettes et les violettes avec l’envie d’arracher leurs pétales pour les entendre crier qu’elles ne voulaient pas devenir folles elles non plus. Finalement, une clé jouait dans une serrure. La très vieille apparaissait, encadrée par deux infirmiers qui l’aidaient à marcher. Georgette déballait des biscuits émiettés, une aide-soignante apportait de la grenadine dans une carafe et la très vieille se tournait vers Blanche :

— Ch’te fais peur, hein, pas vrai ? Elles m’emmerdent, les infirmières, mais chuis pas si dingue qu’on dit, va. Toué, t’as moins peur de moué, on dirait ? Chuis sûre qu’tu s’ras grosse comme moué !

Blanche redoutait le moment d’embrasser sa joue. Georgette riait d’une joie méchante. Il n’était pas question de ne pas embrasser la très vieille. Au mur, il y avait une horloge ronde qui faisait passer le temps. Blanche ne quittait pas les aiguilles des yeux et elle ne voyait rien d’autre que la masse énorme de l’aïeule qui faisait semblant de dormir, les deux mains croisées sur le ventre.

Il lui arrivait de mordre les poignets et les bras des médecins. Aussi, on lui avait retiré son dentier et limé ses ongles, mais ça ne l’empêchait pas de griffer ou de viser les yeux. Comme son arrière-train était large et plat, comme celui de la vraie hyène, plusieurs soignants étaient nécessaires pour l’attacher à son lit :

— Salopes d’infirmières, c’est des salopes, ch’te dis, toutes ! Elles se font mettre dans les coins, au pied de mon lit, par les infirmiers et les docteurs, elles croient que j’les vois pas ?

Gabriel était cramoisi. Le pauvre ! Lui qui disait trois fois bonjour au boulanger de peur de ne pas être entendu. Depuis son fauteuil, il risquait quelques tais-toi, Louise, à peine audibles entre les hoquets de rire de la vieille. Les paroles de haine sortaient de la bouche de Louise-Huguette comme des rafales de mitraillette.

Quand il y avait vraiment trop de gros mots, Blanche plongeait dans son livre et essayait de se rappeler les instants heureux vécus avec son arrière-grand-mère. Le vrai cinéma commençait. Elle se souvenait, par exemple, du bocal, au-dessus de l’évier, dans lequel Louise-Huguette serrait des cristaux de sucre candi. Blanche fermait les yeux et sentait les morceaux bruns fondre sur sa langue.

 

Un soir qu’elle avait insulté une aide-soignante, le chef de service avait prescrit une double dose de calmants à Louise-Huguette. Sous l’effet des sédatifs, son corps oscillait, et un infirmier avait relevé les barreaux de son lit pour la protéger d’une chute. Comme si la mettre en cage n’était pas plutôt se protéger d’elle. De fait, elle ne pouvait plus ni mordre ni griffer et avait sombré dans une somnolence profonde. Les bras attachés et la couverture remontée jusqu’au menton, elle avait eu chaud. Et, ce soir-là, un petit caillot de sang s’était formé dans son cerveau et était venu se poser sur sa toute dernière pensée de ce monde : Toutes des salopes, les infirmières ! Comme la zone du langage avait été touchée la première, même si elle avait rouvert les yeux à cet instant, la pensée de la très vieille ne se serait pas transformée en phrase articulée. Le petit caillot s’était élargi et emparé d’autres zones, qu’il avait culbutées à mesure, comme une flaque d’huile étend sa viscosité de proche en proche. Le cerveau de Louise-Huguette s’était retrouvé paralysé. À force de s’étendre, un peu de sang avait même fini par s’écouler de son nez et de son oreille droite, et avait taché les draps. C’était en somme un accident très bête. Les sangles étaient peut-être un peu trop serrées ou la couverture trop remontée, l’oreiller un peu trop épais ou la tête de la très vieille un peu trop en hauteur. La nuit était passée entièrement et, au bout, tout au bout, Louise-Huguette s’était réveillée morte.

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Blanche entrait dans l’adolescence. Peu après, alors qu’elle était en classe de seconde, Gabriel était mort à son tour. Celui qu’elle avait considéré comme son seul allié lors de ces visites chez les hyènes était parti. Elle était seule avec Georgette. Heureusement, elle avait maintenant l’âge de se révolter et elle n’avait plus remis les pieds dans la maison après la mort de son grand-père. Pauvre Gabriel ! Toute sa vie, il avait porté sa croix comme on le lui avait appris chez les curés. Il était arrivé au monde avec un prénom qui n’était même pas prévu pour lui ! Son père avait envoyé sa propre mère à la mairie pour le déclarer, parce qu’il n’avait pas trouvé le temps de s’en occuper, et le petit aurait dû s’appeler Ange. C’était ce qu’on avait dit à la grand-mère et ça lui allait comme un gant, mais la vieille dame perdait la tête et, au moment où elle s’était trouvée devant l’officier d’état civil, elle avait oublié le prénom. L’employé l’avait mise à l’aise dans un coin pour la laisser réfléchir. Au bout d’un grand quart d’heure, la vieille était prête à sangloter. J’ai beau me creuser, ça ne veut pas m’revenir, mais quand même, me semble bien que c’était une histoire de paradis… Le fonctionnaire n’était pas plus avancé. Gabriel, c’est quelqu’un d’important là-haut, ça, non ? Elle avait sûrement parlé dans son patois breton, vu qu’elle ne connaissait pas d’autre langue, et l’ange s’était finalement appelé Gabriel. Quant à sa mère, c’était une bigote qui avait peur du bon Dieu et n’était pas tranquille en présence de ses saints. Elle avait vécu dans la terreur d’oublier l’un de ceux qui habitaient l’église paroissiale. D’après elle, passer devant leur statue sans s’agenouiller, c’était risquer l’enfer sur un simple coup de tête de leur part. Le curé aspergeait une fois l’an les pièces de sa maison. Elle accrochait du buis bénit au-dessus des lits et elle le rapportait à l’église le mercredi des Cendres. Toutes les superstitions lui étaient bonnes. Les images pieuses, les médailles et les cierges. Gabriel s’était cru affranchi de la morale, mais elle lui collait à la chair comme une seconde peau. Il n’avait pas trompé Georgette. Il était rentré tous les jours embrasser ses filles dans leur lit. Il avait travaillé sans rechigner, mais cela ne l’avait pas empêché de subir l’héritage de sa femme. Une scène particulièrement avait signé son humiliation au tout début de sa rencontre avec Georgette. Elle était déjà enceinte de Colette, et Louise-Huguette et Lucien étaient venus un dimanche leur rendre visite. Louise-Huguette voulait voir les Champs-Élysées. Avec le désir de conquérir sa belle-mère, Gabriel lui avait montré l’Arc de triomphe qui enjambait la place de l’Étoile et du haut duquel on admirait tout Paris. Ils avaient marché ensuite en famille jusqu’à la Concorde. Louise-Huguette s’était arrêtée pour regarder les affiches de cinéma. Gabriel s’attendait à ce qu’elle lui demande de les y emmener tous. Elle s’attardait, les jambes roides comme deux poteaux au-dessus du trottoir et soudain il avait compris. Elle avait choisi le bon angle et un endroit où la pente douce de la chaussée s’inclinait vers le caniveau. Une rigole s’était bientôt étirée en un long ruban de plusieurs mètres, décrivant plus une courbe qu’une ligne parfaitement droite à cause des petites aspérités du terrain. Gabriel n’avait pas encore éprouvé une honte plus cuisante. Il aurait pu trépasser sur la place publique, comme si c’était lui qui était en train de pisser en pleine rue, jambes écartées sous la jupe entre les pans de la culotte fendue, faite exprès pour ça, avait expliqué la très vieille.

— Tu crois qu’j’ai qu’ça à faire, m’déculotter et m’reculotter, moué ?

Georgette s’était mise à pouffer quand elle avait compris à son tour et elle avait ri encore plus fort de voir la colère et la gêne de Gabriel.

Un détail cependant n’échappait pas à Blanche : pendant cette balade familiale, Georgette était enceinte de Colette, mais celle dont le ventre faisait honte à toute la rue, c’était Louise-Huguette, enceinte pour la dernière fois de Marcelle. Ce n’était pas tous les jours que deux fœtus se rencontraient comme ça à pouvoir bavarder. Ce jour-là, le rire incroyable de Georgette avait tout recouvert, mais les deux ventres avaient joué leur partition. Colette et Marcelle étaient face à face pour la première fois, le ventre de Louise-Huguette détestant plus que jamais le ventre de Georgette, ce traître qu’il avait porté comme les poupées gigognes s’emboîtent les unes dans les autres et qui lui faisait concurrence. Lucien réduit au silence à côté de sa pisseuse, Gabriel aussi rouge à cause de son épouse que de sa belle-mère, ils s’étaient esclaffés, les deux ventres, ils se détestaient, mais ils avaient ri ensemble.

Blanche se consolait cependant de penser que, des années plus tard, son grand-père était parti heureux et le front au ciel. À cinquante-sept ans, il avait quitté l’usine et s’était retrouvé avec sa femme dans le pavillon qu’il avait bâti. À l’époque, les murs étaient devenus trop petits et Gabriel avait souvent besoin de prendre le large, comme l’été, lorsqu’ils retournaient en Bretagne dans des maisons aux draps perpétuellement humides et aux papiers peints à fleurs fanées qui murmuraient dans des idiomes inconnus. Là-bas, il achetait du poisson à la criée, allait au port pour prendre un ballon de rouge au comptoir et avaler une grosse bolée d’air marin avant de retrouver Georgette. Dans leur pavillon de banlieue, il n’y avait que le journal à lire et le pain à aller acheter, et, de temps en temps, la visite chez le coiffeur. Dans le fauteuil aux généreux accoudoirs du salon de coiffure d’Alphonse, Gabriel fermait les yeux, un sourire béat aux lèvres, ses cheveux épanouis dans la mousse.

— Comme d’habitude, hein, Gabriel, bien dégagé au-dessus des oreilles et sur la nuque ?

Le vieux aurait voulu que le temps se dilate. La jeune fille qui faisait les shampooings avait les mains douces et lui massait délicatement le cou. Le grand-père de Blanche pensait à la terre à bêcher, aux pommes de terre à sarcler, à toutes les tâches qui l’attendaient au jardin et qu’il aimait, parce qu’elles lui permettaient de passer moins de temps en tête à tête avec Georgette. Par chance, son ouïe s’était dégradée en quittant l’usine, soit que son oreille s’était fatiguée, soit qu’elle n’ait plus voulu entendre la vieille. Au salon de coiffure, en tout cas, il était obligé d’ôter son appareil auditif et n’entendait plus que ce qu’il souhaitait. Ce mardi matin, Blanche voulait croire que Gabriel était heureux au moment où Alphonse, content de lui, avait posé ciseaux et laque et fait tourner le miroir :

— Tu es beau comme un jeune premier, Gabriel, si avec ça, tu ne les fais pas toutes tomber comme des mouches !

Son grand-père avait glissé du fauteuil et roulé aux pieds d’Alphonse. Les pompiers n’avaient pu que constater la rupture d’anévrisme. Au moins, il avait été enterré les cheveux propres et gominés, et, au soulagement de Georgette, Alphonse ne lui avait pas réclamé le prix de la coupe.

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Il était encore tôt. Blanche avait levé les yeux pour regarder vers le ciel. Elle venait de se rappeler sa main dans celle de Gabriel lorsqu’il la conduisait à l’école depuis ce portail. Il lui faisait compter tout ce qu’ils croisaient, les maisons, les fenêtres, les merles dans les arbres, les cheminées qui fumaient l’hiver. Plus il y avait d’images dans sa tête, moins la présence de Georgette à quelques mètres l’effrayait. Aujourd’hui, sa grand-mère n’était plus la femme redoutable de son enfance. Blanche savait combien elle avait été belle et que son grand-père l’avait follement aimée sa vie entière. À l’heure de revoir cette si vieille femme de près de quatre-vingt-dix ans, elle cherchait la faille et se faufilait dans la peau de Gabriel pour la contempler à vingt ans avec les yeux amoureux de l’homme débarqué fraîchement de sa Bretagne natale qui avait croisé sur les quais de Seine cette fille elle-même arrivée de la campagne quelques semaines plus tôt. C’était en réalité une inconnue qu’était venue retrouver Blanche. Elle était pourtant entrée comme si elle était chez elle.

L’affrontement redouté ne fut pas le duel auquel elle s’était attendue. Georgette n’avait pas eu peur de voir quelqu’un entrer dans son salon. Blanche s’était étonnée de ne pas avoir peur non plus. Peut-être acceptèrent-elles la présence l’une de l’autre comme un événement inévitable, une date que quelqu’un, loin d’elles, aurait marquée d’avance sur un calendrier imaginaire.

— T’es revenue ?

Georgette avait interpellé Blanche de manière aussi naturelle que si elle avait été là une heure plus tôt. Un instant, la jeune femme eut honte de cette effraction. De quel droit venait-elle faire parler sa grand-mère maintenant ? Des sentiments contradictoires d’assurance et de doute avaient traversé ces deux êtres sans qu’aucune des deux puisse imaginer ce qui se tramait dans la tête de l’autre, Georgette ayant l’esprit qui galopait trop loin, Blanche abasourdie et ignorant tout de cette époque lointaine vers laquelle sa grand-mère la tirait, tout cela l’avait poussée à s’asseoir. Sans un mot, parce qu’elle était beaucoup plus émue qu’elle n’aurait voulu, elle avait pris la main de la vieille femme, en avait contemplé les phalanges recroquevillées et elle avait laissé se déployer entre elles un moment de silence.

— Tu es revenue me voir, tante Adèle ? Tu es née folle, toi, tu sais ? avait repris la vieille.

Blanche s’était trompée en prêtant à sa grand-mère toute sa lucidité, Georgette perdait la tête. Elle avait cru la reconnaître et l’avait confondue avec une autre. Cette méprise avait quelque chose de bouleversant, parce que la seule Adèle que connaissait Blanche était la grande sœur de Louise-Huguette, la tante de Georgette, morte bien avant la naissance de Blanche et née avec un lourd handicap mental. Georgette l’avait connue enfant, elle était donc revenue à cette saison révolue de ses premières années. On avait probablement parlé à Adèle toute sa vie comme à une éternelle fillette. La voix de la vieille avait perdu toute agressivité, elle était seulement faible et Blanche n’avait pas eu beaucoup d’efforts à faire pour tout comprendre.

— T’as pas eu d’chance. T’étais pas méchante, mais t’as pas eu d’chance, c’est tout… Ta mère, non plus, ils l’ont pas épargnée… C’était une sacrée époque, moi, j’étais môme, j’comprenais rien, mais j’entendais, j’savais qu’il était arrivé quéque chose de pas beau à ma grand-mère. T’étais la première fille, mais maman avait l’air beaucoup plus âgée que toi… Parce qu’elle était normale, maman, tu vois… Tu comprenais ça, toi, hein ? On disait que tu comprenais rien, mais j’étais sûre que tu pigeais plus de choses qu’on pensait, pas vrai… ?

La vieille marqua une pause. Quelque chose semblait respirer dans le mur et des gouttes d’eau tombaient quelque part. Blanche ne savait pas si Georgette attendait une réponse. Elle serra un peu plus fort sa main dans la sienne. Elle aurait voulu parler, mais elle craignait de rompre le discours de sa grand-mère. Elle hésitait à dire qu’elle n’était pas Adèle, mais elle sentait que cela n’avait aucune importance. Un mystère était en train d’être levé et cette femme méchante apparaissait soudain nimbée de sa douleur. Elle n’avait jamais semblé aussi humaine. Le sort d’Adèle, la petite timbrée de naissance, comme on l’appelait atrocement, probablement aussi les moqueries qui avaient rendu plus attentives ses oreilles de fillette et la silhouette de cette grande enfant empêtrée à quarante ans dans des robes d’un autre siècle, avaient profondément bouleversé sa nièce et les souvenirs de Georgette étaient incroyablement précis.

— Paraît que t’étais tout bébé, ta mère te tenait devant elle pour les empêcher d’approcher. Les vieilles faisaient comme si elles savaient pas. Qu’est-ce que t’as compris, toi, tout bébé ? Tu t’agrippais à ta mère mais elle, elle t’aimait pas… C’est elle qu’a vu la première que t’étais arriérée et elle t’en a voulu à toi au lieu d’en vouloir à ces porcs…

Georgette eut un rire tragique. Blanche comprit qu’elle avait aimé Adèle.

— Pauv’bête ! T’y étais pour rien et t’as pris pour tout le monde ! T’étais même pas prête à naître, mais t’es venue quand même… Paraît qu’ils ont poussé ta mère derrière la scierie… Quel âge tu peux bien avoir maintenant ? T’avais même pas un an de plus que maman, mon Dieu, quel âge qu’elle a aujourd’hui, maman ?

Elle s’était arrêtée de nouveau. Tout en parlant à Blanche, elle oubliait sa présence. L’arrière-grand-tante Adèle aurait eu cent dix ans passés si elle avait vécu, mais, née handicapée, elle avait survécu moins de cinquante ans, dont les dix dernières années dans une institution pour fous. Georgette avait également eu un grand frère d’un an de plus qu’elle, handicapé aussi. Jusqu’alors, tout ce que Blanche connaissait de ce passé trouble se résumait à deux prénoms. Elle réalisait seulement maintenant que les deux aînés de son arrière-arrière-grand-mère et de son arrière-grand-mère, Adèle et Robert, étaient nés tarés. Comme pour se rattraper, les deux enfants suivants étaient venus moins d’un an plus tard, parfaitement sains. Les mères le disaient sans gêne et avec cruauté, mais cette cruauté, c’était désormais clair, était une manière de se protéger. Le cerveau de Georgette entrelaçait les visages et semblait avoir choisi ce moment pour dévoiler à Blanche des secrets qu’elle ne soupçonnait pas. Le corps de Georgette n’était plus qu’à moitié là. Coupé en deux comme une figurine de cire, une part physiquement assise dans le fauteuil et une autre marchant dans un grand champ de blé jaune. Ses mains étaient brunes de vieillesse, détendues comme deux vieux sacs. Bien qu’elle n’ait presque pas travaillé, ses doigts étaient marqués du plus dur labeur, celui de la vie trop longue, presque quatre-vingt-dix ans qui reposaient sur les genoux et dans la main de Blanche, qui continuait de serrer celle que Georgette lui avait abandonnée. Soudain, elle s’était tue et mise à somnoler. De temps en temps, elle rouvrait les yeux et fixait longtemps un point dans le vide. Blanche aurait voulu partager avec elle les paysages et les odeurs de son enfance. La vieille hyène semblait s’y mouvoir à présent, sans effort, avec les jambes robustes et la joie de sa jeunesse.

Bouleversée par les révélations de sa grand-mère, auxquelles elle ne s’était pas préparée, Blanche s’était levée et s’était dirigée vers la cuisine pour y prendre un verre d’eau. Dans le frigo, elle avait reconnu les boîtes hermétiques que Colette y déposait chaque semaine. Mais, à vrai dire, on voyait mal la femme assise dans le salon se servir une assiette pour la réchauffer ou accomplir aucun acte de sa vie. Face à cette faiblesse, soudain, il n’avait plus subsisté en elle que de la compassion, qui n’était finalement que l’autre face de sa colère d’autrefois contre sa grand-mère. En la regardant aujourd’hui par la porte ouverte depuis la cuisine, elle ne pouvait pas s’empêcher de penser à cette haine qui les avait unies pendant toutes ces années plus fermement que n’importe quelle tendresse. Une haine figée, alimentée sans cesse par les récits que Colette faisait à Blanche et par ses souffrances de femme de soixante-dix ans se plaignant de sa mère de quatre-vingt-dix. Une femme sénile qui éveillait la terreur de la mort, parce qu’elle lui donnait déjà la main et que l’approcher, c’était se souvenir douloureusement que tout cela s’arrêterait un jour.

 

À ce moment, Blanche avait commencé à comprendre que la méchanceté de Georgette à l’égard de Gabriel n’avait pas été gratuite. Sa mère et sa grand-mère avaient subi la violence des hommes sous ses yeux. Elle n’avait pas voulu vivre les mêmes humiliations et elle avait martyrisé son mari en retour. Comme si Blanche avait senti qu’elle approchait enfin de la vérité, les battements de son cœur s’étaient accélérés. Le temps de se reprendre, elle avait balayé les lieux du regard. Si seulement elle avait pu trouver là les certitudes qu’elle était venue chercher sans avoir besoin pour cela de torturer une vieille femme. Toutes les pièces étaient envahies de détritus qui montaient au plafond et il régnait partout une odeur de mort. Elle aurait encore pu renoncer, partir avec ce souvenir d’Adèle et déclarer prescrit le crime qu’elle venait demander à Georgette d’avouer, mais il y a dans la prescription du crime une ironie trop insolente pour les vivants. Dans l’entrée, ses yeux étaient tombés sur la dépouille de la vieille, un manteau d’hiver violine que Blanche avait toujours connu et qui tombait en lambeaux. Tandis que Georgette somnolait, Blanche était retournée devant le portemanteau où pendait la défroque qui dégageait une puanteur épouvantable. Ce manteau, elle le savait, Georgette l’avait porté pour passer inaperçue le soir du meurtre.

L’histoire de ce vêtement n’était pas banale : avant son mariage, pendant les six mois où elle avait travaillé, la vieille l’avait reçu des mains de sa patronne. Moins d’un an plus tard, elle sortait de la maternité avec, en tenant Colette dans ses bras. Les années avaient passé, le violet était devenu gris mat, un déguisement parfait pour se fondre dans la nuit. Était-ce la raison pour laquelle elle ne l’avait jamais jeté ? Toujours est-il qu’il avait fini par montrer la trame, mais il était toujours là. Une loque pleine de trous avec des reprises de coton noir sous les aisselles. Georgette prétendait l’avoir gardé comme un des rares cadeaux précieux qu’elle avait reçus, mais, à présent, Blanche devinait qu’il était l’ultime souvenir de cette nuit-là. Tout le monde dans la famille avait eu honte de ce vieux manteau mais elle seule savait que ce n’était pas pour la bonne raison, puisque personne n’avait jamais rien soupçonné.

La colère de Blanche contre sa grand-mère rejaillit à cette évocation. Quel mari, à part Gabriel, dont on voyait bien qu’il s’était fait embobiner jusqu’aux orteils, n’aurait pas eu honte de Georgette ? C’était une plaie qu’il avait supportée sa vie entière, parce qu’une fois épousée, il n’avait jamais pu revenir en arrière. Après tout, avait pensé Blanche, dans la savane, il n’y a rien à faire de la viande d’hyène. Puante, faisandée, abominable. Qui voudrait essayer de la boucaner ? Quel homme aurait été assez insensé pour essayer de tâter de Georgette ? Pas endossable, pas mangeable. Et surtout, surtout, avait-elle conclu intérieurement, impossible à aimer.

 

*

 

L’esprit de Blanche réclamait cette vérité qu’elle était venue chercher. Elle avait besoin d’élucider ce qu’elle avait découvert à demi-mot dans les lettres qu’elle avait lues et qui formaient une sorte de roman inachevé. Comme on est heureux, songeait-elle, de refermer un livre sur la page finale, quand bien même les dernières lignes ouvriraient sur un abîme, on les préfère à l’idée de ne pas savoir. Blanche se demandait comment elle allait pouvoir conduire Georgette de ses souvenirs d’enfance au temps de sa cohabitation avec son frère, avant son mariage avec Gabriel, et jusqu’à la mort de Robert. Mais sa grand-mère avait rouvert les yeux et semblait avoir traversé d’elle-même le temps pour rejoindre celui de sa petite-fille. Un long silence passa. Si ce combat de géantes avait eu lieu à une époque antédiluvienne et mythologique, la première parole entre elles serait remontée d’une bouche invisible venue du fond des âges. Le seul moyen d’en finir, pensa Blanche, était de faire avouer Georgette, la faire parler comme une muette à qui était enfin donnée la possibilité de s’épancher, quarante ans après son forfait. Blanche lui offrait sans le savoir cette forme de réconfort très particulier qu’il y a dans la confession, quand on devient soudain deux à porter un fardeau qui s’allège de la moitié de son poids simplement d’être dit. Toutes les deux en sortiraient transformées. À peine éveillée, Georgette s’était penchée vers l’avant du fauteuil. Elle avait regardé la jeune femme comme si elle revenait d’entre les morts.

— T’es Blanche, toi, ou j’me trompe ?

Cette soudaine reconnaissance était assez inouïe pour déstabiliser Blanche et elle se demanda si elle n’était pas elle-même en train de rêver. Mais sa chance d’apprendre la vérité ne se reproduirait pas, elle le savait et elle se ressaisit aussitôt.

— Robert… Je voudrais que tu me parles de Robert.

À ce qu’on racontait, Georgette et Robert s’étaient ressemblé comme des jumeaux et Georgette avait été l’une des seules à supporter son frère. Louise-Huguette avait tout fait pour se délester de ce garçon affublé d’un double handicap, mental et physique, qui avait la raison d’un enfant de cinq ans et une jambe atrophiée, beaucoup plus courte que l’autre. Lorsque Georgette avait atteint l’âge de dix-huit ans, sa mère les avait envoyés, Robert et elle, à Paris.

— T’as toujours été une fouille-merde et j’aurais dû m’douter que tu r’viendrais m’voir un jour.

— Tu te trompes, mémé, moi, ce sont les archives que je dépouille. Des textes qui datent du Moyen Âge. Je les lis et je les édite, et je lis aussi les histoires qui racontent des crimes de sang.

Georgette s’agita, souffletée par les propos de sa petite-fille, elle voulut cracher, mais s’étrangla avec sa salive. Blanche s’empara d’un torchon et aida la vieille à déglutir.

— Pardon, je ne voulais pas te faire mal.

— Menteuse ! T’es comme ton père, aussi salope ! Et aussi bête que ta mère ! Tu crois que j’l’aimais pas, mon frère, tu crois que j’l’ai tué, alors qu’il me voyait comme une déesse ! Quand on est arrivés à Paris tous les deux, j’en faisais ce que je voulais. Maman lui avait fait avoir une pension d’invalidité, ah, tu peux dire qu’elle perdait pas son temps, partout où y’avait d’l’argent à faire, elle était là. Robert était riche sans même bouger de l’appartement, parce que en plus, il avait hérité d’un oncle à maman qui s’était jamais marié et n’avait pas eu d’enfant. On disait qu’il aimait pas les femmes ni les petites filles et qu’il voulait rien leur donner. Robert était le seul garçon de la famille, alors il en avait fait son héritier. Seulement, à l’époque, on n’était pas majeurs, ni l’un ni l’autre. C’est maman qui menait la danse, c’est elle qu’avait tout l’argent !

Georgette parlait maintenant aussi lucidement que si elle avait possédé toute sa tête.

— Tu veux savoir pour l’argent, pas vrai ? T’es encore allée fouiller, c’est ça ? Mais j’ai plus rien à cacher, tu vois. Alors, j’vais t’dire. Maman adorait l’argent. Elle en cachait partout. Elle avait refilé le truc à Robert. Et ce qu’il préférait, lui, c’était l’or. Il disait qu’il achèterait des lingots dès qu’il pourrait toucher son pécule. Il les comptait et passait son temps à calculer ce que ça lui rapporterait.

Blanche avait trois ans à la mort de son grand-oncle. Ce qu’elle savait de lui, elle l’avait appris par des bribes de récits entendus qu’elle s’était efforcée de recoller et qu’elle avait reliées aux allusions à son sujet dans les lettres et aux photographies où on la voyait bébé dans les bras de Robert en train de lui donner le biberon. Il n’avait pas été le seul à aimer l’or. Georgette et lui s’étaient rendus malades à essayer d’en amasser, mais Robert avait un don que nul ne soupçonnait. Si les mots lui avaient résisté toute sa vie, les chiffres ne lui avaient jamais posé aucun problème. À dix ans, il restait assis au bord de la route sur une chaise basse qu’il traînait sur le trottoir. La maison était plantée sur la départementale et il regardait passer les voitures. Beaucoup circulaient déjà à l’époque. Et quelques poids lourds qui soulevaient des ballots de poussière. Il avait d’abord appris les départements, 14, Calvados, 9, Ariège, 87, Haute-Vienne, 62, Pas-de-Calais. Puis il s’était mis à faire des additions. Un Tarn et un Mayenne, 134. Quart d’heure par quart d’heure, il parvenait à des chiffres improbables. À 2000, il rentrait à la maison. Parfois, il variait les jeux. Seulement, dès cette époque, d’additions qui ne rapportaient rien, il était passé à des colonnes de pourcentages pour calculer ce qu’il toucherait à sa majorité. Lorsqu’il l’avait expliqué à sa mère, la grosse Louise-Huguette avait applaudi. Ses enfants avaient du bon sens, ils s’en sortiraient. À Paris, après guerre, Georgette et lui avaient vécu de trois fois rien, préférant se priver d’un repas que de dépenser inutilement. Faire fructifier l’argent était l’obsession de cette famille. Aussitôt gagné, ils l’empêchaient de bouger d’où il était. Quand elle regardait autour d’elle, le salon avec les fauteuils élimés, ce qui restait du canapé Louis-Philippe, l’accumulation d’objets cassés, Blanche n’avait aucun mal à imaginer la vie que sa grand-mère avait menée avec son frère. Les premiers signes de maladie avaient probablement été contractés dans le canapé-lit déplié tous les soirs. Chez eux, on mangeait sa tranche de jambon dans l’emballage du boucher ouvert sur la toile cirée pour ne pas user les assiettes ou gâcher de l’eau et du savon à les laver. On ne mouillait même pas l’éponge. Les couverts, bien léchés, pouvaient aller du petit déjeuner au dîner. Ces sains principes d’économie domestique, légués par Louise-Huguette, étaient devenus une lèpre qui avait rongé Georgette et Robert. Ils les avaient appliqués rageusement jusqu’à faire mieux que leur propre mère. Le pain durci était grillé le matin. On le trempait dans du lait et de l’œuf battu pour faire du pain perdu, on réduisait le reste en miettes pour obtenir de la chapelure. Tous ces petits secrets de femme étaient aussi évidents que la pauvreté. À côté de la gazinière, il y avait deux boîtes d’allumettes : une pour les allumettes neuves, une pour les allumettes usagées qui servaient ensuite de petit bois pour allumer le feu dans le poêle et y brûler les vieux papiers qu’on préférait voir disparaître dans les cendres. Seulement, Georgette avait étrangement manqué de prudence et Blanche se demandait comment elle avait pu oublier d’effacer les traces de son crime. Oublier ? C’était peu probable. En la voyant là parler de Robert, elle comprit que sa grand-mère avait attendu ce moment toute sa vie. Elle n’avait rien oublié. Si elle avait conservé des lettres qui la compromettaient, c’est qu’elle avait aimé Robert plus qu’elle ne pouvait l’avouer et que ces traces, de manière ironique, étaient tout ce qu’il restait de son amour.

Blanche s’était levée et avait marché jusqu’à l’escalier. Sur une console était posé un tourne-disque et des trente-trois tours dépassaient pêle-mêle du meuble de télévision à côté. Elle en tira quelques-uns et reconnut la pochette d’un album de valses de Chopin. Georgette avait toujours aimé danser. Elle avait regretté que Gabriel n’ait jamais partagé sa passion et rappelait souvent comme son frère la faisait valser autrefois. Personne ne s’expliquait comment Robert, qui se mouvait difficilement, curieusement dansait sans peine. Quand la musique s’arrêtait, on s’étonnait de retrouver sa démarche boiteuse, alors qu’il avait paru à tout le monde qu’il était en train de voler l’instant d’avant. Blanche posa le disque et mit l’appareil en marche. Elle se souvint que Georgette ne savait pas prononcer le nom de Chopin, qu’elle appelait « chopine », et elle se mit à rire. Georgette tourna la tête. Les premières notes s’élevaient et la surprirent. Elle ferma les yeux. Un très lent sourire s’étendit du visage de Blanche à celui de sa grand-mère, les reliant étrangement pendant quelques minutes. Les bras de Georgette s’élevèrent à la hauteur de sa poitrine et son buste oscilla, la tête penchée comme si elle reposait contre le torse de son frère à l’époque où il la faisait tourner au rythme de la valse. Blanche attendit la fin du disque.

— Raconte-moi comment vous avez vécu, Robert et toi, quand vous étiez à Paris. Raconte-moi comment tu l’aimais.

Elle avait les larmes aux yeux, mais l’émotion de Georgette était passée.

— J’sais pas ce que tu sais, hein ! Tu fais ta cocotte ? Fouille-merde, va ! Fais donc semblant d’être gentille ! Tu m’auras pas. Tu crois que tu pourrais m’avoir, hein ? J’te répète que j’l’aimais. Tu peux le comprendre comme tu veux. À l’âge que j’ai, j’en ai pus rien à foutre ! Je vais te l’dire c’que tu veux entendre ! On a commencé à dormir ensemble. C’est ça qu’tu veux entendre ? Hein ? Oui, on faisait tout ensemble. Il faisait tellement froid ! On est arrivés là un hiver, tu peux même pas imaginer. On n’avait qu’un poêle et encore, on le faisait pas beaucoup fonctionner. C’est pour ça qu’j’étais tellement heureuse quand ma patronne m’a donné ce manteau qu’elle avait même pas porté deux fois ! Elle pouvait se l’permettre, tu penses bien ! C’était une noble, une femme de la haute, tu parles ! J’la détestais, mais j’ai jamais oublié comment elle s’appelait. Madame de la Croix-Simon, il fallait toujours lui donner du madame, jamais ajouter un autre mot. Elle m’humiliait à me faire cirer les parquets toutes les semaines, comme s’ils en avaient besoin aussi souvent ! Le soir où j’suis rentrée avec le manteau, on l’a mis sur le lit, Robert et moi, et on s’est pelotonnés en dessous ! Évidemment, tu comprends pas ça, toi, t’as toujours eu chaud, pis tu t’es toujours crue parfaite. T’aurais bien fait ta madame de la Croix-Simon, mais t’es comme moi ! T’es née dans le caca ! Tu te s’rais voulue princesse, mais t’es née dans le caca !

Georgette désignait le tas d’ordures au milieu duquel elle vivait. Elle était consciente de tout, avait songé Blanche, même s’il lui arrivait de se rendre dans les limites de son passé, elle habitait encore parmi les vivants. C’était une très vieille femme qui jouissait de moments de parfaite lucidité. Et elle profitait, aujourd’hui, d’un tel instant pour se livrer vraiment et dire comment elle avait aimé son frère, que cela ait été, ou non, contraire aux règles. Elle semblait maintenant se dépêcher d’en finir pour tirer un trait serein sur le passé.

— Robert ne pouvait plus s’passer d’moi, c’est ça, la vérité… Mais, j’l’aimais, moi aussi. J’t’ai dit, il était entièrement dévoué, il m’adorait. Au village déjà, il venait s’coller à moi la nuit sous la couverture. Robert, tu peux pas savoir, il était si petit et si grand à la fois ! J’l’aimais, j’te dis, c’est sûr que j’l’aimais ! Mais il a tout gâché. Il a commencé à devenir jaloux.

Blanche savait, parce qu’elle avait lu les lettres mais aussi scruté des heures entières les photos de famille, que Georgette et Robert s’étaient aimés plus qu’un frère et une sœur le devraient, mais elle comprenait à présent combien ils avaient dépendu de l’affection l’un de l’autre. Elle avait cru que Robert avait été un jouet aux mains de sa sœur et de sa mère, parce qu’il était simple d’esprit, mais elle découvrait que c’était plutôt lui qui avait fait de Georgette sa chose, seulement, la situation avait changé, quand sa sœur avait commencé à travailler. Elle sortait, respirait l’air du dehors, tandis que Robert représentait la fermeture, l’ombre, l’autarcie. Lui, l’infirme, le boiteux, le diable. Elle, sa fée. Et puis, étant jolie, elle s’était mise à plaire aux hommes. Grâce aux leçons de Louise-Huguette, elle savait comment les aguicher sans rien leur donner. Comment aurait-elle pu d’ailleurs ? Même si elle avait voulu, elle avait ce frère qui ne lui laissait pas une seconde de liberté. Elle l’aimait, mais il l’encombrait. Louise-Huguette avait toujours eu honte de Robert et, à présent, Blanche était certaine qu’elle n’avait rien ignoré de la relation presque amoureuse qu’entretenaient ses deux aînés. Ce qui était incroyable, c’est que malgré ça, ou peut-être par perversité, elle les avait installés ensemble à Paris. Sans doute n’avait-elle pas anticipé que la situation lui échapperait si vite et que Paris ferait pousser des ailes à Georgette. Les garçons, les cinémas, les jupes courtes, les lumières et les battements de la capitale. Robert n’était pas idiot au point de ne pas s’en apercevoir. Il était devenu brutal, il éprouvait au fond de lui un besoin d’aimer et savait qu’à part Georgette, aucune femme ne lui rendrait jamais ce sentiment.

— Il s’est pris à m’accuser d’sortir avec des garçons. Je niais tout, bien sûr, mais il a commencé à me battre. Il avait toujours été faible à cause de sa constitution, on l’appelait le débile, il pouvait pas courir, mais il avait de la force dans les bras. On s’faisait mal tous les deux, on s’griffait la figure, et puis, quand on était en sang, ça m’faisait rire…

Elle se mit à glousser. À partir de cet instant, sauf les moments où elle s’interrompait pour rire ou pour tousser, Georgette ne prêta plus attention à la présence de Blanche.

— On dormait toujours dans l’même lit et on continuait à faire c’qu’on avait toujours fait sous les draps… Mais il y avait d’autres garçons, et ça, j’pouvais pas lui dire, sauf que ça l’enrageait quand même, parce qu’il devinait tout. Et moi, j’savais comment l’rendre fou, j’lui disais que j’voulais plus, mais j’le frôlais avec ma robe. J’me rendais bien compte quand il rêvait d’moi la nuit, il se réveillait avec l’envie, tu vois… Ah, j’étais mauvaise, c’est vrai qu’j’ai été dure avec lui, mais j’te jure que j’l’aimais toujours. Seulement j’savais que ça pouvait pas durer. J’avais pas compris ça, moi, au début, j’avais pas compris qu’j’pouvais pas vivre comme ça avec mon frère, que c’était pas normal, puis j’ai rencontré Gabriel… Robert, c’était pas pareil, j’pensais que ça resterait comme ça… J’avais pris Gabriel, parce qu’il était tellement amoureux qu’i’m’passait tout et i’voyait rien ! Mais Robert est devenu trop jaloux et violent. Il voulait pas d’arrangement, lui, il m’voulait pour lui tout seul… Tu comprends bien qu’ça, c’était pas possible… Il m’a accusée d’avoir le corps chaud, il disait des mots que j’l’avais jamais entendu prononcer, catin, t’es une catin comme maman, il vociférait ! On parlait devant lui des fois, comme s’il était trop bête pour comprendre et voilà qu’il me ressortait tout ! Alors, comme il supportait pas de m’entendre hurler, j’en rajoutais exprès, pour l’faire tourner en bourrique, j’claquais la porte et j’allais faire un tour, comme notre père à la maison… C’était la seule solution, parce qu’il ne comprenait que si on criait fort. Je sortais travailler, puis j’allais retrouver des amoureux en bord de Seine. Pendant ce temps-là, Robert faisait à manger, le ménage, il m’attendait chez nous comme un époux bien sage… Ah ! Tu peux dire que j’lui en ai fait voir… Il s’mettait en quatre, il m’préparait tout ce que j’aimais… J’crois qu’il a senti très vite pour Gabriel, que j’l’aimais, et après, quand j’ai été enceinte de ta mère… Je ne sais pas comment il faisait, mais il devinait tout… Il m’accueillait plus de la même manière le soir, il se fichait en colère contre moi pour un rien, il disait qu’il avait des soupçons… Des soupçons ! Ah ! Il me faisait rire avec ses mots, ses grands mots ! Quand il disait soupçons, c’était tout un cinéma pour lui !

Blanche se souvenait qu’immédiatement Gabriel aussi s’était démené pour Georgette. En un été, il avait vendu tous ses livres aux bouquinistes, vidé ses valises, abandonné la chambre qu’il louait et il était entré à l’usine pour nourrir le bébé qui arrivait. Blanche voulait espérer que Gabriel avait été heureux, au moins au début, et, dans son for intérieur, qu’il avait eu conscience que le plaisir qu’il prenait trop rarement à son goût avec Georgette était chargé de menace, mais il l’avait néanmoins voulu, ce plaisir, il avait choisi Georgette, parce que sa joie la plus entière, Blanche en était certaine, était demeurée celle qu’il avait goûtée le jour où il avait conçu Colette. Le plaisir avait emprunté ce détour sournois, s’emparer de son esprit si léger, si détendu alors, plus détendu qu’il ne pourrait l’être avant longtemps, au moment où il avait sombré dans la chair moelleuse de Georgette, sentant tout le bouleversement qu’avait produit en lui sa chevelure rousse, il avait éclaté à l’improviste dans son cerveau, plaisir pur et incroyablement immaculé. Si Gabriel avait pu deviner que ce même plaisir prenait racine dans une perversion séculaire et presque parfaite, la petite tache café au lait, distrayante à l’œil, remuant comme un collier de hanche, se balançant au postérieur de Georgette, allant et venant sous le regard, et symbolisant toute la lascivité, toute la volupté et toute la cruelle désillusion qu’il en résulterait, s’il avait pu se douter que cette tache, à la rotondité séduisante, dans laquelle était logée toute une histoire, celle d’hommes et de femmes qui s’étaient aimés et déchirés, parce que la source de cette lignée était maudite et le mènerait à sa perte, aurait-il pris la fuite ? Peu après avoir conçu Colette, Gabriel avait rencontré sa future belle-mère, et alors il avait compris que son destin était scellé et que rien ne pourrait dorénavant l’enrayer, que sa femme, comme sa belle-mère, allaient le faire souffrir et lui subir, parce que tous trois avaient ça dans le sang. La très vieille avait immédiatement senti que son gendre était trop sentimental. Si le secret, c’était d’attacher un homme, il fallait pouvoir s’en défaire quand on en avait marre. Un chiard, ou deux à l’extrême rigueur, mais pas un amoureux qui aurait bu votre sueur avec plaisir ! C’est ce qu’elle s’était empressée de dire à Lucien le dimanche des présentations officielles.

— Ché pas toué, mais il me revient pas trop, moué, le Gabriel.

— Qu’est-ce tu lui trouves ?

— Justement, j’y trouve rien. L’est un peu trop gringalet pour moué. J’ai bien peur qu’il soit amoureux et tu sais qu’i faut se méfier des hommes amoureux, ça fait pas d’bons maris.

— T’inquiète donc pas pour Georgette, elle sait ce qu’elle fait.

Lucien avait raison, et il était le plus à même de se mettre à la place de Gabriel. Une fois Georgette enceinte, elle avait quitté ses patrons. Robert avait vite subodoré sous la robe le ventre rond de Georgette et avait transformé en enfer les derniers temps de sa cohabitation avec sa sœur et son désormais fiancé. Le mariage avait été célébré à la va-vite. Les arrière-grands-parents de Blanche étaient venus de Bretagne pour la noce. Ils faisaient peur avec leurs mines noires et leur peau tannée par l’air salin de l’océan. La mère ressemblait à une minuscule souris, mais elle buvait autant que le père. Un souvenir heureux leur restait pourtant de la fête. Georgette avait offert son bouquet à Robert, qui en avait pleuré et avait accepté de faire la paix avec sa sœur. Il s’était levé de table pour l’inviter à danser et Georgette n’avait pas quitté ses bras de la moitié de la soirée. Quant à Gabriel, une fois marié, il avait décidé d’emmener sa femme dans la banlieue parisienne et leur avait acheté un très vaste terrain pour y construire une maison de ses mains.

— Manquait plus que ça ! s’était exclamée Louise-Huguette. Encore un bâtisseur !

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Tout cela, Blanche le savait plus ou moins mais, en écoutant Georgette raconter, elle avait compris que son histoire ne se résumait pas à un inceste, qu’il subsisterait toujours des non-dits, des chaînes invisibles enracinées dans le passé, c’est pourquoi Georgette avait fait payer Gabriel à sa manière, celle de sa propre mère, et avant ça, sûrement celle de sa grand-mère, en le tyrannisant. De leurs premières années, en revanche, Blanche ne savait rien. Ses grands-parents avaient toujours fait comme si la maison était arrivée toute seule, poussée tel un champignon par une nuit d’orage. Toujours aussi comme si leurs trois filles étaient apparues d’un coup de baguette magique, toutes les trois en même temps. Quelle avait été leur vie avant ? Leur vie à deux les quelques mois avant la naissance de Colette ? Leur vie à trois, avant l’arrivée de Michèle puis de Sabine ? Gabriel travaillait dur et il avait fallu que le salaire avec lequel il nourrissait deux personnes suffise bientôt à trois, à quatre, puis à cinq. Georgette était redevenue ce qu’elle était : paresseuse et acariâtre. En reine abeille, elle avait pondu et laissait les ouvrières, ses filles, s’activer autour d’elle pendant que le bourdon courait à l’usine rapporter de quoi survivre. Elle ordonnait, commandait, décidait, là où Gabriel avait cru pouvoir être le chef.

 

Un moment, Blanche estima qu’elle n’apprendrait rien de plus et qu’il valait mieux cesser de torturer Georgette. Elle allait somnoler et quand elle se réveillerait, il était probable qu’elle ne garderait aucun souvenir de leur conversation. Elle penserait avoir rêvé et peut-être se souviendrait-elle seulement d’avoir valsé dans ses songes. Après tout, Blanche pouvait s’être trompée. La femme qu’elle avait en face d’elle ne semblait pas être capable de tuer quelqu’un. C’était une pragmatique, elle avait toujours su faire obéir les autres pour qu’ils œuvrent à sa place. Elle était parvenue à trouver un homme assez sot pour supporter ses sautes d’humeur, réaliser ses trente-six mille volontés, se plier à ses désirs, répondre à ses caprices et la regarder avec des yeux de chien fidèle comme son idole. Les trois filles avaient été menées à la baguette aussi bien que le mâle. Enfant, Blanche s’était demandé si sa grand-mère avait vraiment un cœur ; elle n’avait jamais montré d’empathie pour ses semblables, surtout pas pour les enfants, même pas les siennes, encore moins pour ses petits-enfants ensuite. Ce n’était pas la peine de compter sur elle pour changer les couches ou donner les biberons. Interdit chez elle de filer aux bébés l’un de ces biscuits faits exprès pour leur faire les dents. Parce que les dents des hyènes ne poussaient pas avant ça, peut-être ? Lui mettre un marmot sur les genoux la dégoûtait. Un tas grouillant et chialant. Mais tout cela ne faisait pas d’elle une meurtrière et Blanche l’avait aussi vue, à de rares moments, regarder Gabriel avec tendresse, peut-être même un peu d’amour. Cependant, sans doute de se trouver là, face à Georgette, la tentation avait été trop forte, elle avait risqué le tout pour le tout.

 

*

 

— Et le jour où Robert m’a prise dans ses bras, tu t’en souviens ?

Comprenant que sa grand-mère avait ce besoin aujourd’hui de se perdre un peu dans les détours d’une mémoire qui n’en avait plus pour longtemps à lui survivre, Blanche avait choisi de mélanger les temps en prenant le problème par un autre bout et elle avait eu raison.

— Comment que tu peux te souvenir de choses pareilles, alors que t’étais si tchote ?

C’était la première fois qu’elle l’entendait prononcer cet adjectif picard qui avait cessé de se transmettre à partir de Louise-Huguette.

— Il avait l’air heureux sur les photos. Ça ne lui arrivait pas souvent, n’est-ce pas, d’être heureux ?

— T’es vraiment qu’une emmerdeuse. Qu’est-ce que tu veux savoir ? Que j’ai pris l’argent ? Oui, j’l’ai pris, et alors ? L’était à moi. Robert savait rien de ce qu’il faisait, de toute façon, il en avait pas besoin, et maman nous volait depuis toujours, elle était mauvaise et elle détestait Robert. Tu peux venir me juger aujourd’hui, mais t’as aucune idée de ce que maman nous faisait subir ni de qui je suis.

— Et Marcelle ?

Georgette accusa le coup et considéra Blanche.

— Quoi, Marcelle ? Qu’est-ce que tu sais de cette traînée ?

— Marcelle sait qui tu es, tu crois ? J’ai lu des lettres. Des lettres qu’elle avait cachées dans la maison de l’Aronde. Tu te souviens quand tu m’y emmenais quand j’étais petite ?

Georgette regardait Blanche comme si elle découvrait soudain que, tout occupée à lire qu’on la croyait, sa petite-fille avait en réalité passé son temps à déterrer leurs secrets. Elle avait donné le change, la roublarde, elle avait fait semblant de jouer aux pirates et à l’île mystérieuse, disant que l’antre était devenu sa cabane, le couloir, une rivière déchaînée remontée par d’énormes saumons, les tas de charbon, des plages de sable doré, le puits, une percée à travers la forêt vierge, les boîtes de biscuits pleines de vieux papiers, des coffres remplis d’or… mais en fait, elle passait son temps à retourner leur passé.

— Quand on était là-bas, avait repris Blanche, tu fouinais partout et t’étais tellement occupée que t’as jamais remarqué que je fouillais aussi de mon côté… Alors je te le demande maintenant : raconte-moi ce qui s’est passé le soir où Robert est mort… J’ai besoin de savoir. Pépé était déjà malade, n’est-ce pas ? Il était à l’hôpital ce soir-là ? Sinon tu n’aurais jamais pu te rendre chez Robert… Et lui, il habitait toujours à Paris… tout seul ?

Après le mariage de Georgette et Gabriel et leur paix éphémère, l’amour de Robert pour sa sœur avait tourné à la haine et cette haine avait grossi pendant des années jusqu’à ce que Marcelle entre en scène. Entre les deux sœurs, la vieille et la jeune, la rivalité n’avait rien à voir avec les petits duels mesquins menés par les hyènes contre leurs mâles. C’était un combat de dominantes, une lutte à mort dans laquelle l’une devait périr. Et Marcelle avait compris où était le talon d’Achille de Georgette. Il lui avait toujours fallu quelqu’un pour seconder Robert. Même monter des courses, avec sa jambe folle et sa tête rêveuse, il ne pouvait pas le faire sans aide. Il avait peur de changer une ampoule et, peu à peu, il s’était mis à avoir la phobie de tout : les couteaux, le gaz de la cuisinière, l’eau même. Les années l’avaient rendu paranoïaque et il faisait souvent des crises d’angoisse. Étrangement pourtant, personne n’avait jamais songé à le faire enfermer. L’explication était simple : sa passion pour l’or avait fini par se concrétiser. À douze ans, elle n’était pour tout le monde qu’un fantasme mais, une fois à Paris, Robert avait réussi à acheter de vrais lingots et les avait bouclés dans un coffre-fort. Interner Robert aurait signifier les perdre et c’était hors de question pour les hyènes.

— Il était un peu fou, Robert… Pas complètement net. Obsédé, si t’aimes mieux, parce que les lingots, c’était devenu son idée fixe. Gamin, il dormait avec un faux lingot, t’imagines un peu ! Il l’a toujours gardé. Il l’avait à côté de lui sur la table de nuit.

— Qu’est-il devenu, ce lingot ?

— Tu veux dire tous ses lingots ? Qu’est-ce que tu crois, il a jamais revendu les autres ! Jamais. Ah, il est devenu riche. Tu sais ce qu’on dit, l’or n’est pas ce qui rapporte le plus, mais c’est une valeur qui ne se déprécie pas. En un sens, il avait pas fait un si mauvais choix… Il avait investi tout ce qu’il avait reçu de l’héritage de notre grand-oncle. Plus tout ce qu’il a amassé sou à sou ! Il dépensait encore moins qu’maman ! Quand il est mort, j’ai gardé le faux lingot, en souvenir.

— Et Louise-Huguette et Marcelle l’ont su ?

— Mais tout, elles savaient tout ! T’es vraiment idiote ! Le coffre, c’était un secret qu’il avait juré de garder pour lui seul, mais maman est tombée sur le pot-aux-roses un jour, par hasard. Par hasard, tu penses ! J’y ai jamais cru, moi, au hasard. J’suis sûre qu’il m’avait trahie et qu’il l’avait incluse dans le secret elle aussi. Il était tellement stupide ! Et puis cette salope de Marcelle en a connu le code à son tour. Mais elle, j’me suis toujours demandé si c’était pas maman qui l’avait mise au courant, pour se venger de moi et s’emparer de mon argent ! Tout ce qu’elles voulaient, l’une comme l’autre, c’était m’prendre ma vie. Évidemment j’ai pas su tout de suite qu’elles avaient découvert le coffre ! J’aurais pu l’tuer si j’avais su…

— C’est bien ce que tu as fait, non ?

Georgette avait regardé Blanche et avait crié avec rage :

— Fouille-merde, ta gueule !

La lecture des lettres et aussi certaines allusions avaient permis à Blanche de reconstituer en partie ce qui s’était passé. Pendant des années, les trois hyènes, Louise-Huguette, Georgette et Marcelle, s’étaient crues chacune plus fine que les deux autres et elles avaient abusé du coffre-fort de Robert. Oh, elles n’en prélevaient rien, non, aucune ne dépensait jamais le moindre centime, mais, comme Robert, elles en possédaient le code. Dans ce coffre-fort, l’argent ne faisait qu’entrer sans jamais sortir. Partout où il voyait de l’or, l’esprit trop simple de Robert lui disait qu’il était à lui, mais il se contentait de regarder. Sa présence n’avait jamais été un obstacle, puisque toutes les trois savaient qu’il suffirait de l’écarter d’un revers de main le moment voulu. Le manège avait duré des années, même quand Robert habitait seul. L’une rendait visite à son fils chéri, les deux autres à leur frère nigaud. Chacune faisait un peu de ménage, un peu de courses, et n’oubliait pas de vérifier le coffre-fort avant de partir. Robert avait louvoyé et menti aux trois, chacune s’était considérée distinguée au-dessus des autres, certaine d’être la seule à partager le secret et avec l’espérance de récupérer un jour la fortune intégrale du crétin.

Longtemps, la situation en était restée là, mais l’hyène est endurante. Elle sait garder en elle assez de ressentiment et de haine pour ne jamais fléchir face à ses ennemis. Supprimez la haine de Georgette à l’égard de sa sœur Marcelle, la haine des filles à l’égard de leur mère, la haine de Louise-Huguette à l’égard de ses trois enfants, vous lui ôtez l’envie de se battre et vous en faites déjà une vaincue. La haine est son moteur, et le goût de la chasse, un exutoire nécessaire.

Sans sa mère et ses sœurs, Robert se sentait perdu et il préférait encore l’humiliation et les brimades que de ne plus les voir. Mais, hélas, Georgette avait fini par comprendre que Marcelle essayait de la doubler. Alors elle avait calculé son coup avec lenteur et, un soir de fin juillet, était passée à l’attaque. À l’époque, Gabriel était à l’hôpital, Marcelle séjournait à Argelès-sur-Mer pour les vacances, le champ était libre. Un hasard pareil ne se reproduirait pas. L’état de la jambe de Robert avait empiré. Elle était devenue comme un membre mort qu’il traînait derrière lui et qu’il devait tirer à lui des deux mains pour s’asseoir. Sa tête n’allait guère mieux. Il n’avait jamais eu de femme pour éclairer son petit univers et était devenu vieux prématurément. Trois ans plus tôt, Colette avait mis au monde Blanche, elle la lui avait présentée en la lui posant dans les bras. C’étaient les photos de ce jour-là que Blanche avait vues. Robert était fier de lui donner le biberon, parce que personne auparavant ne lui avait permis d’approcher un nouveau-né. Mais ce bonheur de trop courte durée avait précipité sa déchéance. Colette n’était plus retournée le voir ensuite, il s’était senti encore plus abandonné, et Georgette en avait profité.

— Je suis allée chez lui ce soir-là, c’est ça que tu veux que j’te dise ? Oui, j’suis allée récupérer l’or. J’avais pas le choix, fallait qu’j’me débarrasse de lui ! Tu crois peut-être que ça m’a amusée ?

Le corps de Georgette avait soudain été secoué d’une onde de choc qui s’était propagée jusqu’à Blanche. Elle s’était figée mais la voix de sa grand-mère avait poursuivi.

— Pour être plus discrète, j’ai pris un taxi, mais je lui ai fait faire des détours. J’voulais pas laisser de trace. J’avais tout prévu, j’avais même pris soin de mettre des vêtements sombres, mon vieux manteau violine, qu’avait l’air encore plus foncé en pleine nuit… Ah, ah ! Je devais avoir l’air d’une femme qui rend visite à son amant. C’est ce que Robert avait été, du reste, mon amant, mais c’était fini depuis longtemps… Je l’aimais, mais j’étais tellement en colère. J’ai eu peur de perdre sa fortune. Si maman ou Marcelle avaient fait main basse sur le coffre avant moi, elles auraient agi pareil, mais j’ai été la plus rapide… Aucune de nous pouvait prétendre avoir connaissance du coffre, tu comprends, aucune, ça aurait été avouer toutes nos manigances pendant des années… Il m’attendait, parce que je lui avais téléphoné deux heures avant pour lui dire que j’arrivais…

La suite, Blanche la connaissait. Dans l’escalier, sa grand-mère avait fait semblant de faire tomber son sac. Des papiers, des pièces de monnaie, un mouchoir, s’en étaient échappés, rouge à lèvres, fard à paupières, des articles de femme qui avaient dévalé les marches. Faisant mine d’être agacée, elle avait sonné à la porte.

— Robert, viens m’aider, fais-moi de la lumière, je viens de renverser mon sac à main.

Plus tard, elle avait craint d’en avoir trop fait et d’avoir été surprise sans le savoir par un voisin. Mais rien ne s’était produit. Personne n’avait entendu le corps de Robert chuter, sa chair molle qui s’affaissait et le claquement sec de sa nuque qui se brisait. Si une porte s’était ouverte, si quelqu’un était arrivé, toute la question aurait été de savoir si Robert était tombé de lui-même ou si Georgette l’avait poussé.

Avant de partir, elle avait pris soin de laisser, à un endroit où on ne pourrait pas le manquer, un papier avec les numéros à appeler en cas d’urgence, le plombier, le gardien de l’immeuble, des proches, et puis police secours. Alors, le lendemain, tout naturellement, la police avait trouvé ses coordonnées et l’avait informée la première, si bien qu’elle avait été sur les lieux tout de suite :

— Votre frère, madame, vient malheureusement d’être retrouvé dans l’escalier de son immeuble, il a probablement fait une chute… je suis vraiment désolé…

Georgette avait réagi avec énergie. Elle avait appelé, éplorée, ses trois filles et ses sœurs, puis s’était chargée des démarches, les obsèques, les fleurs, l’appartement à vider. D’argent, il n’y avait que quelques billets bien en évidence dans un tiroir, pour les courses de la semaine. Les hyènes n’avaient pas pu réclamer le contenu du coffre-fort dont elles n’étaient pas supposées connaître l’existence. L’affaire était réglée.

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Il n’y avait eu aucune trace à effacer. La justice du droit, plus sage que la justice brutale des individus, n’avait jamais eu l’intention d’atteindre Georgette, puisque la police n’avait rien trouvé de suspect à la mort de Robert. Sans mobile, pourquoi tuer ? Maintenant qu’elle est morte, Blanche ne regrette qu’une seule question. Comment Georgette avait-elle pu vivre avec le meurtre de son frère sur la conscience ? Elle imagine que ce frère a dû la hanter la nuit, son corps froid glissé sous la couverture pour se réchauffer au sien, comme il en avait l’habitude depuis leur jeunesse. La présence de ce fantôme s’était peut-être confondue parfois avec les assauts de Gabriel, qu’elle subissait avec dégoût. Probablement qu’elle avait été assez punie dans ses rêves pour avoir si facilement saisi l’occasion que lui donnait Blanche de tout raconter. Jusque-là elle avait cherché à comprendre pourquoi les femmes de sa lignée haïssaient les hommes mais savoir désormais avec certitude que l’une d’elles était devenue une meurtrière, c’était autre chose.

Blanche avait redouté le récit de Georgette, mais elle ne s’était pas préparée à nettoyer les glaires ni à essuyer ses larmes. Cet aveu avait été si brutal que Georgette n’avait ensuite plus voulu parler. Blanche était donc partie mais, en rentrant chez elle, elle s’était rendu compte qu’éclaircir le mystère qui entourait la mort de Robert en avait révélé un autre, plus profond et plus terrible. Cette énigme-là n’était en rien résolue, au contraire, ce secret que Georgette avait laissé entrevoir en la prenant pour sa tante Adèle, ce secret qui n’était plus seulement celui de sa grand-mère, mais celui de toute la famille, et qui se concentrait dans quelques portraits de femmes. Quelle violence avait subie son arrière-arrière-grand-mère pour avoir transmis à sa lignée une telle haine des hommes et une telle rage ? Alors, la confession de Georgette s’était mise à la hanter. La visite qui aurait dû l’apaiser avait ouvert un nouvel abîme. C’est là qu’elle avait lu des travaux sur l’épigénétique et la généalogie mais sans y trouver aucune réponse. Sa grand-mère s’était finalement étouffée à table peu de temps après, ouvrant une succession rocambolesque qui allait changer la vie de sa mère et de ses deux tantes.

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