Les petits enfants du siècle
Chapitre I
Je suis née des Allocations et d’un jour férié dont la matinée s’étirait, bienheureuse, au son de « Je t’aime Tu m’aimes » joué à la trompette douce. C’était le début de l’hiver, il faisait bon dans le lit, rien ne pressait.
À la mi-juillet, mes parents se présentèrent à l’hôpital. Ma mère avait les douleurs. On l’examina, et on lui dit que ce n’était pas encore le moment. Ma mère insista qu’elle avait les douleurs. Il s’en fallait de quinze bons jours, dit l’infirmière ; qu’elle resserre sa gaine.
Mais est-ce qu’on ne pourrait pas déclarer tout de même la naissance maintenant ? demanda mon père. Et on déclarerait quoi ? dit l’infirmière : une fille, un garçon, ou un veau ? Nous fûmes renvoyés sèchement.
Zut, dit mon père c’est pas de veine, à quinze jours on loupe la prime. Il regarda le ventre de sa femme avec rancœur. On n’y pouvait rien. On rentra en métro. Il y avait des bals, mais on ne pouvait pas danser.
Je naquis le 2 août. C’était ma date correcte, puisque je résultais du pont de la Toussaint. Mais l’impression demeura, que j’étais lambine. En plus j’avais fait louper les vacances, en retenant mes parents à Paris pendant la fermeture de l’usine. Je ne faisais pas les choses comme il faut.
J’étais pourtant, dans l’ensemble, en avance : Patrick avait à peine pris ma place dans mon berceau que je me montrais capable, en m’accrochant, de quitter la pièce dès qu’il se mettait à brailler. Au fond je peux bien dire que c’est Patrick qui m’a appris à marcher.
Quand les jumeaux, après avoir été longtemps égarés dans divers hôpitaux, nous furent finalement rendus – du moins on pouvait supposer que c’était bien eux, en tout cas c’était des jumeaux – je m’habillais déjà toute seule et je savais hisser sur la table les couverts, le sel, le pain et le tube de moutarde, reconnaître les serviettes dans les ronds.
— et vivement que tu grandisses, disait ma mère, que tu puisses m’aider un peu.
Elle était déjà patraque quand je la connus ; elle avait une descente d’organes ; elle ne pouvait pas aller à l’usine plus d’une semaine de suite, car elle travaillait debout ; après la naissance de Chantal elle s’arrêta complètement, d’ailleurs on n’avait plus avantage, avec le salaire unique, et surtout pour ce qu’elle gagnait, sans parler des complications avec la Sécurité à chaque Arrêt de Travail, et ce qu’elle allait avoir sur le dos à la maison avec cinq tout petits enfants à s’occuper, ils calculèrent qu’en fin de compte ça ne valait pas la peine, du moins si le bébé vivait.
À ce moment-là je pouvais déjà rendre pas mal de services, aller au pain, pousser les jumeaux dans leur double landau, le long des blocs, pour qu’ils prennent l’air, et avoir l’œil sur Patrick, qui était en avance lui aussi, malheureusement. Il n’avait pas trois ans quand il mit un chaton dans la machine à laver ; cette fois-là tout de même papa lui en fila une bonne : la machine n’était même pas finie de payer.
Chantal finalement survécut, grâce à des soins si extraordinaires que la mère en demeura à jamais émerveillée, et ne se lassait pas de raconter l’histoire aux autres bonnes femmes, et comment elle avait poussé un cri en voyant sa petite fille toute nue au milieu des blocs de glace, et que le médecin lui avait dit qu’il n’y avait pas d’autre moyen de la sauver, et en effet. À cause de cela, elle avait une sorte de préférence pour Chantal, autant qu’on pouvait parler de préférence avec elle ; mais enfin elle s’en occupait complètement, tandis que les autres étaient pour moi, y compris par la suite Catherine, même lorsqu’elle était encore un tout petit bébé.
Je commençais à aller à l’école. Le matin je faisais déjeuner les garçons, je les emmenais à la maternelle, et j’allais à mon école. Le midi, on restait à la cantine. J’aimais la cantine, on s’assoit et les assiettes arrivent toutes remplies ; c’est toujours bon ce qu’il y a dans des assiettes qui arrivent toutes remplies ; les autres filles en général n’aimaient pas la cantine, elles trouvaient que c’était mauvais ; je me demande ce qu’elles avaient à la maison ; quand je les questionnais, c’était pourtant la même chose que chez nous, de la même marque, et venant des mêmes boutiques, sauf la moutarde, que papa rapportait directement de l’usine ; nous on mettait de la moutarde dans tout.
Le soir, je ramenais les garçons et je les laissais dans la cour, à jouer avec les autres. Je montais prendre les sous et je redescendais aux commissions. Maman faisait le dîner, papa rentrait et ouvrait la télé, on mangeait, papa et les garçons regardaient la télé, maman et moi on faisait la vaisselle, et ils allaient se coucher. Moi, je restais dans la cuisine, à faire mes devoirs.
Maintenant, notre appartement était bien. Avant, on habitait dans le treizième, une sale chambre avec l’eau sur le palier. Quand le coin avait été démoli, on nous avait mis ici ; on était prioritaires ; dans cette Cité, les Familles Nombreuses étaient prioritaires. On avait reçu le nombre de pièces auquel nous avions droit selon le nombre d’enfants. Les parents avaient une chambre, les garçons une autre, je couchais avec les bébés dans la troisième ; on avait une salle d’eau, la machine à laver était arrivée quand les jumeaux étaient nés, et une cuisine-séjour où on mangeait ; c’est dans la cuisine, où était la table, que je faisais mes devoirs. C’était mon bon moment : quel bonheur quand ils étaient tous garés, et que je me retrouvais seule dans la nuit et le silence ! Le jour je n’entendais pas le bruit, je ne faisais pas attention ; mais le soir j’entendais le silence. Le silence commençait à dix heures : les radios se taisaient, les piaillements, les voix, les tintements de vaisselles ; une à une, les fenêtres s’éteignaient. À dix heures et demie c’était fini. Plus rien. Le désert. J’étais seule. Ah, comme c’était calme et paisible autour, les gens endormis, les fenêtres noires, sauf une ou deux derrière lesquelles quelqu’un veillait comme moi, seul, tranquille, jouissant de sa paix ! Je me suis mise à aimer mes devoirs peu à peu. À travers le mur, le grand ronflement du père, signifiant qu’il n’y avait rien à craindre pour un bon bout de temps ; parfois un bruit du côté des bébés : Chantal qui étouffait, couchée sur le ventre ; Catherine qui avait un cauchemar ; je n’avais qu’à les bouger un peu et c’était fini, tout rentrait dans l’ordre, je pouvais retourner.
Tout le monde disait que j’aimais beaucoup mes frères et sœurs, que j’étais une vraie petite maman. Les bonnes femmes me voyaient passer, poussant Catherine, tirant Chantal, battant le rappel des garçons, et elles disaient à ma mère que j’étais « une vraie petite maman ». En disant ça elles se penchaient vers moi avec une figure molle comme si elles allaient se mettre à couler, et je me reculais pour me garer. Les bonnes femmes étaient pleines de maladies, dont elles n’arrêtaient pas de parler avec les détails, spécialement dans le ventre, et tous les gens qu’elles connaissaient étaient également malades.
La plupart avaient des tumeurs, et on se demandait toujours si c’était cancéreux ou pas, quand c’était cancéreux ils mouraient, et on donnait pour la couronne. Maman n’avait pas de tumeur, elle avait de l’albumine et avec sa grossesse il fallait qu’elle mange absolument sans sel, ce qui compliquait encore tout, parce qu’on faisait deux cuisines.
Quand le bébé mourut en naissant, je crois que je n’eus pas de véritable chagrin. Cela nous fit seulement tout drôle de la voir revenir à la maison sans rien cette fois-là. Elle non plus ne s’y habituait pas, elle tournait sans savoir quoi faire, pendant que le travail autour s’accumulait. Puis elle s’y remit petit à petit, et nous avons tous fini par oublier le pauvre bébé.
Chantal alors marchait et commençait à parler, elle tirait sur la robe de ma mère et n’arrêtait pas de répéter : où ti fère, où ti fère ? On le lui avait promis. Ah, laisse-moi donc tranquille, répondait la mère comme toujours, tu me fatigues ! Donne ton nez que je te mouche. Souffle. Chantal était enrhumée : l’hiver, elle n’était qu’un rhume, d’un bout à l’autre, avec de temps en temps pour varier une bronchite ou une sinusite. Cette année-là les jumeaux avaient la coqueluche.
Pour faire tenir Chantal tranquille, je lui dis que le Petit Frère n’avait pas pu venir, il n’y avait pas assez de choux, mais il viendrait sûrement la prochaine.
— Parle pas de malheur, dit ma mère, j’ai assez de tracas avec vous autres !
Le vendeur vint reprendre la télé, parce qu’on n’avait pas pu payer les traites. Maman eut beau expliquer que c’est parce que le bébé était mort, et que ce n’était tout de même pas sa faute s’il n’avait pas vécu, et avec la santé qu’elle avait ce n’était déjà pas si drôle, et si en plus elle ne pouvait même pas avoir la télé, le truc fut bel et bien embarqué, et par-dessus le marché quand papa rentra il se mit à gueuler qu’elle se soit laissé faire, ces salauds-là dit-il viennent vous supplier de prendre leur bazar, ils disent qu’ils vous en font cadeau pour ainsi dire et au moindre retard ils rappliquent le récupérer ; s’il avait été là lui le père, le truc y serait encore.
— Tiens avec ça que t’es plus malin que les autres, lui dit-elle, y a qu’à voir la vie qu’on a, et là-dessus ils partirent à se reprocher tout depuis le début.
C’était une mauvaise passe. Ils comptaient le moindre sou.
Je sais pas comment tu t’arranges disait le père, je sais vraiment pas comment tu t’arranges, et la mère disait que s’il n’y avait pas le PMU elle s’arrangerait sûrement mieux. Le père disait que le PMU ne coûtait rien l’un dans l’autre avec les gains et les pertes qui s’équilibraient et d’ailleurs il jouait seulement de temps en temps et s’il n’avait pas ce petit plaisir alors qu’est-ce qu’il aurait, la vie n’est pas déjà si drôle. Et moi qu’est-ce que j’ai disait la mère, moi j’ai rien du tout, pas la plus petite distraction dans cette vacherie d’existence toujours à travailler du matin au soir pour que Monsieur trouve tout prêt en rentrant se mettre les pieds sous la table, Merde disait Monsieur c’est bien le moins après avoir fait le con toute la journée à remplir des tubes d’une cochonnerie de moutarde et arriver crevé après une heure et demie de transport si encore il avait une bagnole ça le détendrait un peu, Ah c’est bien le moment de penser à une bagnole, partait la mère, ah c’est bien le moment oui ! quand on n’arrive même pas à ravoir la télé et Patrick qui n’a plus de chaussures avec ses pieds qui n’arrêtent pas de grandir, C’est pas de ma faute dit Patrick, Toi tais-toi dit le père ça ne te regarde pas, Mais j’ai mal aux pieds dit Patrick, Tu vas te taire, oui ? Le soir on ne savait pas quoi foutre sans télé, toutes les occasions étaient bonnes pour des prises de bec. Le père prolongeait l’apéro, la mère l’engueulait, il répondait que pour ce que c’était marrant de rentrer pour entendre que des récriminations il n’était pas pressé et ça recommençait. Les petits braillaient, on attrapait des baffes perdues.
J’ai horreur des scènes. Le bruit que ça fait, le temps que ça prend. Je bouillais intérieurement, attendant qu’ils se fatiguent, qu’ils se rentrent dans leurs draps, et que je reste seule dans ma cuisine, en paix.
*
Un jour, une dame vint à la maison, et demanda si les enfants allaient au catéchisme. C’était un jeudi, après le déjeuner, j’habillais les petites pour les sortir. Maman repassait ; la dame expliquait les avantages qu’elle aurait à envoyer les enfants au catéchisme ; maman n’avait pas d’avis ; si Patrick était aux louveteaux, dit la dame, il irait en sorties le jeudi et le dimanche. Maman débrancha le fer ; elle demanda si les jumeaux étaient assez grands aussi, pour ces sorties du jeudi et du dimanche. Par contre, de moi elle avait besoin. La dame expliqua que le patronage n’était pas obligé, il suffisait que j’aille au catéchisme une heure par semaine, après la classe. Ma mère ne savait pas, il faudrait qu’elle demande au père. Je finissais de boutonner le manteau de Chantal. Je dis : « Moi je voudrais y aller au catéchisme. »
Ma mère me regarda étonnée. La dame me fit un tel sourire que je faillis regretter. Elle ressemblait à un fromage blanc.
On ne trouva rien contre. « Bah, comme ça ce sera fait », dit ma mère.
Le lundi, en sortant de l’école, je prenais à gauche au lieu d’à droite, et je rentrais une heure et demie plus tard à la maison, quand tout était prêt. Ça valait la peine.
La maîtresse ouvrit le livre, et dit :
— Qu’est-ce que Dieu ? Dieu est un pur esprit, infiniment parfait.
Jamais de toute ma vie je n’avais entendu un truc aussi extraordinaire. Dieu est un pur esprit infiniment parfait. Qu’est-ce que ça pouvait être ? Je restais la bouche ouverte. J’avais perdu le fil de la suite. Je me réveillai en entendant la maîtresse qui demandait, plus fort, en nous regardant d’un air sévère :
— Qu’est-ce que Dieu ?
— Dieu est un pur esprit infiniment parfait, répondirent les autres tranquillement. Je n’avais pas pu répondre avec elles, je ne comprenais pas la phrase, pas un seul mot. Ça commençait mal.
La leçon s’acheva. Je ne l’avais pratiquement pas entendue. Je me levai comme tout le monde, je marchai jusqu’à la maison, j’étais préoccupée.
Je ne sais pas ce qui s’est passé ce soir-là à la maison, qui a gueulé et sur qui, ce qu’on a mangé, et où est passée la vaisselle. Je retournais la phrase dans tous les sens, cherchant par quel bout la prendre ; et je n’y arrivais pas. Blanc, lisse et fermé comme un œuf, le Pur Esprit Infiniment Parfait restait là dans ma tête, je m’endormis avec sans avoir pu le casser.
Mademoiselle Garret ne pondait pas un œuf toutes les semaines. En général c’étaient, sauf l’histoire sainte qui était plus jolie que l’histoire non sainte, et, d’abord, sans dates, des explications assommantes et compliquées, comme « s’il faut un ouvrier pour construire une maison, il a bien fallu un Dieu pour créer le ciel et la terre ». Je ne voyais vraiment pas pourquoi par exemple, et j’eus une histoire avec Mademoiselle Garret, qui ne comprenait pas pourquoi je ne comprenais pas, et me dit que je « raisonnais ». C’était bizarre comme discussion, ce n’était pas moi qui raisonnais, mais eux avec leur ouvrier. Mais quand les gens se butent il n’y a rien à faire. Elle me dit que je n’avais pas à chercher à comprendre, mais à savoir par cœur, c’était tout ce qu’on me demandait. Mais moi je ne peux pas réciter par cœur un truc que je ne comprends pas, c’est comme si j’essayais d’avaler un tampon jex. Je m’embêtais, Mademoiselle Garret disait que je faisais « l’esprit fort », et si ce n’avait pas été la promenade toute seule pour rentrer, j’aurais laissé tomber, lorsque, un jour, Mademoiselle Garret nous dit :
— L’homme est composé d’un corps et d’une âme.
Mystère. À nouveau le truc se déclencha. Je laissai les autres voguer dans les explications de détail, et je contemplai mon second œuf ; il avait l’air plus simple que le premier, en tout cas pour la grammaire. C’était le sens qui ne l’était pas. L’homme est composé d’un corps et d’une âme. Et moi ?
— Josyane ? Eh bien Josyane, tu rêves ?
— Est-ce que tout le monde a une âme ?
— Bien sûr, dit Mademoiselle Garret avec un léger haussement d’épaules. J’aurais bien posé d’autres questions mais Mademoiselle Garret n’aimait pas ça, elle s’énervait tout de suite. J’emportai mon second œuf. J’avais donc une âme, comme tout le monde, Mademoiselle Garret avait été formelle. En un sens, bien que ne sachant pas trop au juste ce que c’était, ça ne m’étonnait pas tellement.
Les jours de catéchisme, Ethel Lefranc, qui n’y allait pas, ramenait Chantal de la maternelle en même temps que son petit frère ; les garçons se débrouillaient maintenant, je n’avais qu’à les ramasser dans le terrain en passant.
Il faisait nuit. Presque toutes les fenêtres des grands blocs neufs, de l’autre côté de l’Avenue, étaient éclairées. Les blocs neufs étaient de plus en plus habités. Un bloc fini, et hop on le remplissait.
Je les avais vu construire. Maintenant ils étaient presque pleins. Longs, hauts, posés sur la plaine, ils faisaient penser à des bateaux. Le vent soufflait sur le plateau, entre les maisons. J’aimais traverser par là. C’était grand, et beau ; et terrible. Quand je passais tout près, je croyais qu’ils allaient me tomber dessus. Tout le monde avait l’air minuscule, et même les blocs de notre Cité auprès de ceux-là ressemblaient à des cubes à jouer. Les gens grouillaient comme des petites bêtes sous les lampadaires. Des voix, des radios, sortaient des maisons, je voyais j’entendais tout, il me semblait que j’étais très loin et j’avais un peu mal au cœur, ou peut-être que c’était justement à l’âme. Je récupérai les gosses. Je rentrai.
— Va vite au lait dit ma mère, je n’ai pas eu le temps, Chantal a encore la fièvre ah celle-là quand elle aura pas quelque chose. Prends les sous sur le buffet. Sors les ordures en même temps, et tu prendras du râpé, et le pain, tu penseras à rentrer la poussette en revenant, et regarde le courrier par la même occasion, dépêche-toi ton père va arriver tu devrais déjà être revenue.
Si Mademoiselle Garret avait dit vrai elle avait une âme elle aussi, je lui aurais bien demandé mais la mère entra à l’hôpital et je laissai tomber le catéchisme pour un temps et ensuite ça m’était sorti de l’idée. Nicolas naquit en février, avant sa date.
Un moment j’avais cru que c’était fini. Elle était tellement patraque depuis le bébé mort, et peut-être qu’on lui avait tout enlevé par la même occasion, depuis le temps qu’elle en parlait de se faire tout enlever. Tout le monde grandissait, même Catherine malgré son retard arrivait à se boutonner toute seule, je voyais venir le jour où ils seraient tous débrouillés, où je n’aurais plus rien à foutre ; et tout repartait à zéro.
Grâce à Nicolas on pourrait faire réviser la machine à laver et ça c’était une bonne chose parce qu’autrement les couches, et j’en avais marre des couches, marre, marre, marre. On pourrait ravoir la télé, ce qui m’arrangeait aussi parce que, quand elle était là, on avait bien plus la paix. Après ça, avec de la veine, on pourrait peut-être penser à la bagnole. C’était ça qu’ils visaient maintenant, plutôt que le frigo, la mère aurait voulu un frigo mais le père disait que c’était bien son tour d’avoir du bien-être, pas toujours celui de sa femme, et avec la fatigue pour venir d’une banlieue à une autre il commençait à en avoir plein le dos. La mère pouvait bien aller au marché tous les jours, d’ailleurs c’était moi qui y allais ils n’avaient pas l’air d’y penser. Ils calculèrent tout un soir pour cette histoire de bagnole, s’il y avait moyen, avec les Trente-Trois pour Cent, de l’avoir, en grattant ici et là et compte tenu de la télé en moins et de l’impôt cédulaire en plus et si la mère pouvait rabioter avec quelques ménages dans les limites du Salaire Unique, l’Assistante avait donné tous les chiffres ; ce qui foutait tout par terre c’est si on devait acheter un nouveau lit pour Catherine si Nicolas allait dans le berceau, un lit c’est cher. Ils avaient étalé des papiers sur ma table, me gênant ; ils me gâtèrent toute ma soirée, heureusement que ça n’arrivait pas tous les jours.
Finalement avec l’oncle Georges, qui bricolait, pas comme papa qui ne savait rien faire de ses dix doigts, on monta un petit lit par-dessus celui de Chantal, qui grimperait d’un étage, tandis que Catherine, quittant le lit du bébé, s’installerait au rez-de-chaussée, et qu’est-ce qu’on ferait après, le plafond ne serait jamais assez haut si on continuait. Comme ça il n’y avait plus que la paillasse à acheter.
Maman voulait qu’on laisse Chantal en bas, dans son ancien lit : « Elle est si fragile. » Des fois qu’elle se casse en tombant. Mais Catherine était encore bien petite, et bête comme elle était elle était capable de plonger et de se faire sauter le crâne.
Catherine refusa de quitter son ancien lit. Elle s’y accrochait et quand je la tirais le lit venait avec. Ses piaillements emplissaient la baraque. On était trois après elle. Patrick, que l’odeur du sang attirait, arbitrait le combat : « Vas-y Cathy, mets-leur z’en ! Te laisse pas faire ! » Papa, énervé à force, lui fila une beigne, ce qui le fit comme d’habitude rigoler. « Qu’est-ce qu’on peut faire de lui, mais qu’est-ce qu’on peut faire de lui ! gémissait la mère, mon dieu mais qu’est-ce qu’on peut en faire je me demande, qu’est-ce qu’on peut faire de lui, qu’est-ce qu’on peut faire, mais qu’est-ce qu’on peut faire de ce gosse-là mais qu’est-ce qu’on pourrait bien en faire mon dieu ! »
Ksss ksss, disait Patrick, et Catherine enthousiasmée nous bourrait de coups de pied et nous mordait. Les voisins tapaient dans le mur, il était dix heures.
Le combat se termina par la victoire de Catherine. Puisque de toutes façons Nicolas était en couveuse pour encore trois semaines, pourquoi lutter déjà. La seconde mi-temps se jouerait à son arrivée, et peut-être qu’entre-temps il mourrait, ce qui réglerait tout. On était tous épuisés. Seuls les jumeaux n’avaient pas participé, ils ne se mêlaient pas de nos histoires ; dans leur lit, ils dormaient, tendrement enlacés.
Je récupérai ma cuisine et ouvris mon cahier. Un instant j’entendis la mère se plaindre à côté : Oh là là ce que je suis fatiguée, oh là là ce que je peux être fatiguée ils me feront mourir ; ils me feront mourir ces gosses, je suis rendue oh là là mon dieu ce que je peux être fatiguée c’est rien de le dire oh là là mon dieu que je suis fatiguée. Le ronflement du père s’élevait déjà dans la nuit profonde. Le sommier grinça, elle rentrait au lit. Soupir. Silence. Soulagement. Paix.
« Le mouchoir que tu m’as donné quand j’ai eu la croix est blanc. Le mouchoir – que tu m’as donné – quand j’ai eu la croix – est blanc. »
« Le mouchoir est blanc », proposition principale ;
« Le », article défini ;
« Mouchoir », nom commun masculin singulier, sujet de « est » ;
« Est », verbe être, 3e personne du singulier, présent de l’indicatif ;
« Blanc », adjectif masculin singulier ; attribut de « mouchoir » ;
« Que tu m’as donné », proposition subordonnée, complément de « mouchoir » ;
« Que », conjonction de subordination ;
« Tu », pronom personnel, 2e personne du singulier, sujet de « as donné » ;
« m’ », pronom personnel, 1re personne du singulier, complément indirect de « as donné ».
Plus un devoir était long, plus j’étais contente. La plume grattait, dans le silence. J’aimais ça. J’aimais la plume, le papier, et même les cinq petites lignes dans lesquelles il fallait mettre les lettres, et les devoirs les plus embêtants, les grandes divisions, les règles de trois, et j’aimais par-dessus tout l’analyse grammaticale. Ce truc-là m’emballait. Les autres filles disaient que ça ne servait à rien. Moi ça ne me gênait pas. Même je crois que plus ça ne servait à rien plus ça me plaisait.
J’aurais bien passé ma vie à faire rien que des choses qui ne servaient à rien.
« As », verbe être, 2e personne du singulier, auxiliaire de « donné » ;
« Donné », verbe donner, participe passé.
La maîtresse disait : « ce n’est pas la peine d’en mettre tant Josyane ; essaye plutôt de ne pas laisser d’étourderies ça vaudra mieux. » Car des fautes ça j’en faisais, et finalement j’étais plutôt dans les moyennes ; de toutes façons, je n’essayais pas de me battre pour être première. Ça ne m’intéressait pas. Pourquoi être première ? Ce que les gens pensaient de moi m’était dans l’ensemble bien égal. La maîtresse avait écrit dans le livret : « Indifférente aux compliments comme aux reproches », mais comme personne ne l’avait jamais regardé ce livret elle aurait aussi bien pu marquer c’est le printemps, ou Toto aime Zizi ou cette fille est une nouille, ça n’aurait pas fait de différence. Une fois dans la classe d’avant j’avais été troisième, on ne sait pas pourquoi, un coup de veine, toutes les autres devaient être malades ; j’avais mis le livret sous le nez de papa ce coup-là, il l’avait regardé et me l’avait rendu en disant Bon. Au cas où la colonne lui aurait échappé je dis : « Je suis troisième. » Ça donna : « Ah bon. » Point c’est tout. Du reste, je m’en foutais de ce qu’il pouvait dire.
Eux pourvu qu’on y soit à l’école, garés, ça suffisait. Quand Patrick s’était fait foutre à la porte par exemple, là ça avait chauffé : « Alors tu vas me rester toute la sainte journée dans les jambes ? » Ça non. Qu’on grouille, puisqu’on est là, bon, mais ailleurs, le plus loin possible. Allez-vous me foutre la paix, vas-tu finir avec tes questions, laisse-moi tranquille à la fin, alors tu vas me rester toute la sainte journée dans les jambes. Du coup elle y était allée à l’école, malgré ses phlébites, et on avait repris Patrick, vous comprenez je n’ai pas le temps de m’occuper de lui, de le surveiller. Si ça ne marchait pas, on l’enverrait au Redressement. Une trouvaille le Redressement ; cette fois Patrick eut les jetons, et fila juste assez droit pour ne pas se faire encore virer. Enchantés du résultat, ils appliquèrent sans tarder le système avec Cathy : « Si tu ne te tiens pas tranquille tu iras aux Arriérés. » Ils commençaient à s’y entendre en éducation. Cathy, quatre ans, ne savait pas ce que c’était que les Arriérés. Patrick le lui expliqua : il se tordait la figure dans tous les sens en bavant et en faisant des bruits de gorge, pour lui montrer comment ils étaient là-dedans. Cathy hurlait. Elle en rêvait la nuit, je devais aller la réveiller ; elle se rencognait contre le mur, ses gros yeux hors de la tête. Quand le mot Arriéré tombait, elle la bouclait. Patrick était encore meilleur éducateur que les parents.
Merde pour Patrick. Qu’il joue au para avec sa bande, près de la cabane du vieux qui se maintient encore dans l’ancienne zone, au bout de la Cité, dans le petit terrain plein de roses trémières de toutes les couleurs, en juin ; et avec ce qui reste de son arbre, dont ils ont cassé presque toutes les branches pour se construire une sale hutte minable qui ne tient même pas debout, et qu’ils foutent par terre même avant qu’elle soit finie, et après ça ils vont casser d’autres branches pour avoir une autre hutte à démolir ; j’ai jamais rien vu de plus bête que ces garçons ; ou alors ils mettent une vieille couverture de cloche sur des bouts de bois, ils se fourrent là-dessous et ils jouent au « prisonnier » : ça consiste à attraper tous les types qui passent devant et qui sont pas trop grands bien sûr, à les rentrer dans la tente, et là à les « cuisiner ». Avec les jumeaux par exemple, le truc ne marchait pas : c’est difficile de prendre deux types à la fois par-derrière, quand Patrick en attaquait un il avait l’autre sur le poil et il était obligé de caner, comme le jour où, l’ayant mis au sol, ils lui cognèrent dessus avec des pierres. C’est un bonhomme de la Cité, qui passait, qui le dégagea ; le bonhomme nous ramena les jumeaux par les oreilles, en les traitant de petits salauds. Moi je me dis tout de suite : qu’est-ce que Patrick a bien pu leur en faire baver avant. « Si ça continue, dit la mère, vous irez tous au Redressement. » Et en avant la bonne méthode. « Comme ça j’aurai la paix. » Il y a des moments où pour le Redressement j’aurais même été volontaire. Je nettoyai à l’alcool la figure de Patrick, qui se faisait un point d’honneur de ne pas broncher pour épater qui on se le demande, tout le monde s’en fichait. Chantal se mit à dégueuler : le sang, elle ne supportait pas. On n’entendait pas Catherine : dans le coin, elle ricanait en se tripotant vaguement. Je barbouillai Patrick de mercurochrome, comme ça il faisait encore plus para. La mère retira du feu les pommes de terre, qui avaient attaché pendant qu’elle tenait la tête de Chantal. Les beaux jeudis.
— Tiens, me dit-elle, épluche z’en d’autres. Et vous deux, débarrassez-moi le plancher, et ne recommencez pas vos conneries à amener ici des gens que ça regarde pas.
— Pati ! Pati !
Catherine avec un métro de retard appelait son frère, qui s’était déjà taillé afin de montrer aux copains son honorable figure de héros blessé, et d’organiser une vengeance.
— Laisse z’en, me dit ma mère, tu mets tout sur les pelures. Au prix où c’est.
Je ne répondis pas ; c’est ce que je faisais en général ; j’attendais que ça se passe. J’attendais que la journée se passe, j’attendais le soir, le soir qui, rien à faire, finirait par venir, et la nuit, qui les aurait tous, qui les faucherait comme des épis murs, les étendrait pour le compte, et alors je serais seule. Seule. Seule. C’est moi qui tenais la dernière.
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