Les petits enfants du siècle
Chapitre VII
Philippe. Mon amour. C’est peu à peu qu’on se mit à s’aimer. Ou plutôt en réalité on s’était aimés du premier instant qu’on s’était vus, comme on s’en rendit compte après, on s’en souvenait parfaitement tous les deux, ce jour-là, devant les boîtes à lettres, lui l’air ahuri, moi avec les jumelles. Les gardiens. Le père. Le martini. Et si le coup de foudre n’avait pas éclaté immédiatement, c’était à cause du plus bête des malentendus : me voyant avec des nouveau-nés, rentrant de l’hôpital, accompagnée d’un homme, Philippe n’avait pas supposé une seconde que les bébés n’étaient pas de moi. Je me souvenais de la façon dont il m’avait regardée, et qui tout de même m’avait paru bizarre ; c’est qu’il pensait : une fille si jeune, avec un homme si vieux, et déjà des jumeaux ! Ça l’avait stupéfié. « Et t’étais belle ! dit-il. Tu peux pas savoir comme t’étais belle, avec ce bébé dans les bras, si petit, minuscule comme toi, qu’est-ce que tu veux ça paraissait logique qu’à ton âge tu aies des bébés en miniature ! » Il m’avait même trouvé un air de jeune accouchée, heureuse et épanouie, et il avait été jusqu’à se dire, Quel dommage que ce ne soit pas moi, à la place de ce vieux ! Il avait été jaloux du père ! C’est pas croyable. Et moi qui ne savais rien de tout ça ! Bref il avait nettement battu la campagne, et dès le départ, non ce que ça peut être bête la vie. Résultat, tout un hiver perdu, où chaque fois qu’il me croisait il me faisait un salut discret et respectueux Bonjour Madame, et moi pendant ce temps-là je le trouvais timide ce garçon je me disais ma parole il est dingue celui-là, il doit être idiot, et je continuais à mariner tristement sans me douter que le bonheur était juste sous mon nez. Jusqu’au jour où il poussa l’audace jusqu’à me demander, toujours respectueusement, comment allaient mes bébés si charmants, Caroline et Isabelle, il avait même retenu les noms. Caroline et Isabelle allaient bien elles nous avaient rapporté le Prix Cognac et Philippe alla encore mieux quand il comprit que c’était mes sœurs, il n’arrivait pas à y croire il me demandait si j’en étais bien sûre il me le fit répéter quatre fois et alors là, il ne perdit pas une seconde pour m’inviter à aller au cinéma, et pour le soir même, et moi je n’hésitai pas plus à laisser tomber toute la bande, d’ailleurs je n’étais plus si emballée, on se connaissait tous maintenant sur toutes les coutures ça devenait une routine, et puis on avait mal passé l’hiver, l’hiver les virées c’est moins marrant, on n’a pas où aller, on ne peut pas se foutre à poil, c’est mouillé par terre, on a froid, et je dois dire que quand on arrivait à dégotter une piaule pour se mettre, eh bien ce n’était pas la même chose, entre quatre murs, on s’ennuyait. Il nous fallait la Nature, en définitive.
Je me demande même si au fond ce n’était pas la Nature qui faisait tout, c’est difficile à dire, je ne peux pas aller jusqu’à prétendre que je me faisais baiser par les étoiles mais il y a de ça. Il y a de ça, et la preuve, que sans étoiles, avec une ampoule électrique, ça perdait la plus grande partie de son charme, ça prenait même un côté moche, on buvait trop, et moi quand je bois trop je sens moins, et le lendemain je suis de mauvais poil. Bref pour en revenir à Philippe on alla au cinéma, et il me prit la main.
En revenant, devant ma porte il me dit qu’il m’aimait.
— Je t’aime me dit-il.
Là-dessus il se taille. J’avais failli dire « Quoi ? » parce qu’il avait parlé si bas que je n’étais pas sûre d’avoir bien entendu, mais il était déjà parti. Il habitait le bâtiment F, moi le C. Pendant une heure il m’avait embrassée devant ma porte, il me disait au revoir et pour me dire au revoir il m’embrassait encore, il me serrait contre lui à m’étouffer, j’attendais à tout instant qu’il me dise « Viens », et au lieu de ça il me disait « Je t’aime » et filait, me laissant plantée sur le seuil comme un pain. Il n’était vraiment pas comme les autres celui-là non plus ; d’une façon il rappelait Frédéric, au moins par ses mœurs.
Avec les garçons, on ne s’embrassait presque pas ; juste au cinéma, et encore en se pelotant. On n’aimait pas tellement. Et puis Philippe avait de la barbe, il piquait sérieusement, j’avais la figure tout en feu.
On avait rendez-vous le dimanche suivant ; décidément, je laissais tomber les copains.
Ce dimanche-là, il m’attendait devant la grille avec une 2 CV. Il venait de l’acheter, d’occasion et à crédit, et, à ce que j’ai compris, exprès pour moi, pour me sortir. Ça avait l’air de dire qu’il avait l’intention de me sortir un certain nombre de fois, sinon il ne se serait pas mis dans de tels frais.
Pourquoi, avec Philippe, rien que de marcher l’un près de l’autre, les doigts emmêlés, c’était quelque chose de merveilleux ? Pourquoi lui ? Et lui se demandait Pourquoi elle ? On n’en revenait pas ni l’un ni l’autre, que ce soit justement nous. Ce qui était extraordinaire, c’est qu’on ait réussi à se rencontrer. Penser qu’on habitait justement dans le même endroit, quand des endroits il y en a tant. L’Amérique. Même sans aller si loin il aurait pu être à Sarcelles par exemple, alors là c’était foutu je le voyais jamais, j’aurais ignoré même son existence, et lui la mienne. Rien que l’idée d’une pareille catastrophe nous épouvantait rétrospectivement ; qu’on ait pu se louper, continuer à vivre chacun de son côté comme des idiots, car c’était bien comme des idiots qu’on avait vécu tous les deux jusqu’à maintenant pas la peine de se le dissimuler, et d’ailleurs on l’avait toujours senti dans le fond de nous-mêmes, sans savoir que ce qui nous manquait à chacun, c’était l’Autre. C’est pour ça que j’étais si souvent triste, que je pleurais sans raison, que je tournais en rond sans savoir quoi faire de moi, regardant les maisons, me demandant pourquoi ci pourquoi ça, le monde et tout le tremblement, cherchant midi à quatorze heures et rêvassant dans le vide derrière une fenêtre, c’est pour ça c’est pour ça, et c’est pour ça aussi que j’allais avec des tas de garçons sans être regardante sur lequel, puisqu’en tous cas ce n’était pas le bon, rien que pour me passer le temps en attendant le seul qui existait sur la terre pour moi et qui maintenant chance extraordinaire était là, près de moi, les doigts emmêlés aux miens, et la preuve que c’était bien vrai c’est que pour lui, j’étais la seule qui existait sur la terre, qu’il avait attendue en faisant l’andouille d’une autre façon de son côté et qui maintenant était là, les doigts emmêlés aux siens, ouf. Dans le fond la vie est drôlement bien faite quand on y pense, tout arrive qui doit arriver, il y a une logique. Désormais on savait pourquoi le soleil brillait, c’était pour nous, et c’était pour nous aussi que le printemps commençait, justement aujourd’hui, quand on faisait notre première promenade ensemble, la première sortie de notre amour.
Il s’arrêtait et me disait : « Écoute, un oiseau ! » Le chant de l’oiseau s’élevait dans l’air frais, dans le ciel lumineux. C’était notre oiseau. C’était notre soleil. Notre aubépine en fleurs, et il y eut notre violette, notre pousse de muguet, encore rien qu’une pointe verte à peine visible mais on la vit, c’était la première ; la nôtre. La première du monde. À nous pour toujours. Ah.
On marchait, dans la forêt encore presque nue, on marchait la main dans la main avec sous les pieds le tapis des feuilles anciennes. On n’était pas pressés, on avait tout le temps. Tout le temps. Le temps aussi était à nous puisqu’on avait l’éternité devant nous. Tout nous appartenait. C’est fou. Tous les trois pas on s’arrêtait pour se regarder.
— Jo…
— Philippe…
Nos regards, nos noms, ça aurait suffi à notre bonheur, presque suffi, si on avait pu, si on avait eu la force, j’aurais tant voulu que cela suffise, qu’on reste toujours à jamais ainsi, les yeux dans les yeux comme deux miroirs face à face, c’était tellement plus beau si seulement c’était possible, mais, le corps est exigeant, nous voulions nous toucher, et quand nous nous touchions nous voulions nous étreindre, on titubait, ivres d’amour, on allait en titubant vers un bonheur fatal, qu’on n’avait pas la force de refuser malgré la Perfection de ce que Nous possédions déjà et qu’il eût été si doux de prolonger encore. Mais, impossible, on ne tenait plus debout, nos jambes ne voulaient plus nous porter, la terre nous accueillit comme un grand lit de noces, il était temps, on n’en pouvait plus.
— Jo…
— Philippe…
— Rien que nos Noms, ça contenait Tout.
— Philippe.
— Jo.
— Ah.
Dès qu’il m’eut prise je fus heureuse. Depuis le temps aussi, depuis qu’il m’avait plantée sur mon seuil, en feu. Quatre jours. Une femme ne peut pas attendre. J’étais follement heureuse. C’était lui, c’était bien lui, tel que j’en avais eu le pressentiment, il était fait pour moi, il avait sa place marquée depuis toujours. Après il me dit :
— Bien sûr j’aurais aimé être le premier…
Il me fit un petit sourire un peu triste, il jouait machinalement avec des feuilles de l’année dernière.
— Tu es si jeune… j’avais presque espéré.
D’abord il me croit mère, ensuite il me veut vierge, il est merveilleux mon Philippe. Je lui caressai la joue, il s’était détourné un peu fâché.
— Je t’aime.
Il jeta ses feuilles à tous les vents.
— Tant pis ! J’aurais dû venir encore plus tôt, c’est ma faute.
Maintenant je comprenais Ethel. Dans le fond elle avait raison.
Il faut se garder pour le garçon qu’on aime pour de bon comme ça y a pas d’histoires.
— Philippe…
— Jo ! Il me serra passionnément. Ça ne fait rien dit-il, maintenant je t’ai, oublions le passé, c’est aujourd’hui que la vie commence. Je vais les effacer, murmura-t-il dans un souffle, en revenant.
Tout l’après-midi on resta là. On ne se fatiguait pas. On voulait toujours. On croyait qu’on ne pouvait plus, et puis on voulait encore. On s’était enroulés dans la couverture qu’il avait prise dans la voiture à tout hasard je suppose. On se voyait. Il était beau, chaque muscle de son corps était beau, j’avais envie de tout embrasser. Lui aussi. Le froid nous chassa. Le soleil descendait. Notre soleil nous quittait, même l’amour ne pouvait empêcher le soleil de se coucher. Ma peau était ravagée par ses baisers et ses morsures, je gardais sa trace et ça me faisait chaud.
On titubait encore mais cette fois c’était de fatigue, on était comme saouls. Quand on aime on est toujours saouls, ou bien c’est de manque ou bien c’est de trop. Alors on s’aperçut qu’on crevait de faim : on avait oublié de bouffer. On n’en revenait pas : fallait-il qu’on s’aime ! Mais alors maintenant qu’est-ce qu’on la sautait ! L’amour ça donne faim ; ça enlève la faim, ça donne faim, l’amour ça fait tout, l’amour c’est la vie au grand complet. « Qu’est-ce que tu voudrais faire dans la vie ? » – Aimer. Aimer, voilà, voilà ce que j’aurais dû répondre, à l’Orientation. Qu’est-ce que je voulais faire dans la vie ? Aimer. Dans le fond c’est tout simple.
Avant de remonter dans la voiture il m’attira à lui, et prit tendrement mon visage entre ses deux mains. – Je les ai effacés ? me dit-il.
Je faillis demander qui. Dieu sait si c’était loin de mes pensées ! Dans mes pensées il n’y avait plus que Philippe. Philippe Philippe.
— Philippe…
— Jo…
Il m’embrassa.
— Alors je les ai effacés ?
— Tu parles… d’abord ils ne tenaient pas tellement…
— Jo…
— Et puis d’ailleurs j’ai pas de mémoire.
— Mais de moi, tu en auras ? Dis ? Tu ne vas pas m’oublier moi ?
— Toi c’est pas pareil. Toi c’est toi.
— Jo.
— Philippe.
— Et puis je ne te laisserai pas le temps, de m’oublier ! Je ne te lâche plus. Tu sais, me dit-il avec une infinie tendresse, que je ne te lâche plus ? C’est pour de bon tu sais.
— Philippe.
— Jo.
— Philippe.
— Ma chérie. Tu es à moi ?
— Oui.
— Pour toujours ?
— Philippe mon amour.
— Jo ma chérie. Comme on va être heureux !
— Heureux ?
— Et comment qu’on va être heureux. Tu as du mal à y croire hein ma pauvre chérie ? Tu n’as pas eu une bien bonne vie, hein ? mon pauvre petit amour. Mais c’est fini maintenant c’est fini, je suis là, ne sois pas triste, je suis là, tu verras, je suis là maintenant. Rien ne t’arrivera plus.
Il avait vingt-deux ans. Il était monteur de télévisions. Il venait d’entrer dans une grosse boîte, d’avenir. Il gagnerait bien sa vie. Ils étaient cinq enfants, l’aînée des filles était mariée, la cadette travaillait, dactylo, les deux derniers seraient bientôt débrouillés, la mère était morte. Il n’aurait pas beaucoup de charges. Il habitait encore chez eux mais il avait fait une demande de logement et déjà constitué un dossier. Il avait fini son Service, il était revenu l’automne dernier, c’est pourquoi je ne l’avais pas vu avant. Il n’en parlait jamais de là-bas. Il ne voulait pas en parler. Il ne voulait plus y penser jamais. Ni à ça ni au reste, toutes les salades il en avait marre, il ne voulait pas s’en mêler. De rien de tout ça. Seulement à être heureux et c’est tout, la seule chose qu’on a à faire dans la vie c’est d’être heureux, il n’y a rien d’autre rien, et pour être heureux il faut s’aimer, être deux qui vivent l’un pour l’autre sans s’occuper du reste, se faire un nid où cacher leur bonheur et le préserver contre toute atteinte.
Quand je lui dis que j’étais enceinte, et ça n’aurait pas dû être une surprise, c’était fatal que ça arrive avec nos méthodes on ne pouvait jamais se quitter et même on remettait ça dans l’ardeur du moment, il n’y a rien de plus dangereux, cette pauvre Liliane me l’avait bien dit, ça ne lui avait d’ailleurs pas réussi toute sa connaissance elle était morte et d’une sale façon la pauvre fille, ça m’avait foutu la trouille, mais quand je le dis à Philippe, il me souleva de terre et me fit tourner en l’air comme un fou. D’un côté j’aimais mieux ça.
— Depuis le jour où je t’ai vue avec un bébé dans les bras j’en ai envie, criait-il. Tu peux pas savoir ! J’ai envie de te faire un enfant depuis ce jour-là !
Il me dit que chaque fois qu’il m’avait fait l’amour, il y avait pensé, il se répétait Je lui fais un enfant, je suis en train de lui faire un enfant, et ça le rendait fou de joie, de bonheur, de plaisir. Ça le faisait jouir de me faire un enfant. Eh bien il était fait, il n’avait pas joui pour rien.
Il n’attendait que ça dit-il, pour qu’on se marie, pour de bon. Et vite maintenant. Ce n’était pas pour le principe il s’en fichait il avait les idées larges, mais il voulait que je sois encore toute fine quand je sortirais de la Mairie, avec lui à mon bras ; toute belle, dans une belle robe qu’il allait m’acheter, pas blanche bien sûr ça n’avait pas d’importance ces mômeries, mais une belle robe, ce que je n’avais jamais eu. Il voulait une belle image de ce jour-là, pour la garder dans son cœur.
On achèterait un berceau. Il les regardait déjà dans les vitrines. Il ne voulait pas d’un vilain lit, soi-disant qui sert pour plus tard, tant pis pour la dépense, il voulait un berceau un vrai, avec le truc en mousseline qui pend autour. Bleu. Non, rose, parce qu’il préférait une petite fille. En effet c’est plus pratique.
En tout cas pour la prime on serait dans les délais.
Toute l’affaire c’était de se loger, et à toute pompe maintenant ; il faudrait activer la demande, on pourrait chercher aussi par nos propres moyens, sa boîte lui consentirait sûrement un prêt, avec des délais pour rembourser, et de toutes façons on avait le Crédit ; il y avait des coins où on commençait à trouver à présent. Je lui indiquai Sarcelles.
1960
OceanofPDF.com
[1] Tel que dans le livre (note numérisation)
OceanofPDF.com
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Christiane Rochefort