Les petits enfants du siècle

Christiane Rochefort · Chapitre 6 sur 7

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Les petits enfants du siècle

Chapitre VI

 

Sauf que Guido maintenant, est-ce que je le reconnaîtrais ? Il avait passé tellement d’eau sous le pont depuis. Tellement. Guido, Guido, j’appelais son nom pour voir si ça répondait. Je me souvenais de tout bien sûr, ses dents, sa main quand il me tenait ; le bois : le scooter posé contre l’arbre ; le scooter posé contre l’arbre ça m’avait marquée par exemple, un scooter posé contre un arbre et j’avais envie de me coucher, automatique. Un chimpanzé aurait pu m’avoir avec le coup du scooter contre l’arbre. Et quand il avait parlé en italien. Ah ça, ça m’était resté. Pas les mots bien sûr, je n’aurais pas pu en répéter un seul, sauf « morire », et justement ce n’était pas à ce moment-là, pas les mots mais le son, cet espèce de torrent qui coulait de sa bouche, de sa bouche et qui finalement disait mieux ce que ça voulait dire qu’une belle phrase en clair. Cette musique, ce qu’il disait lui Guido sans que j’y comprenne rien, c’était la vie tout entière, et ça ne se résume pas. Le reste, la sensation… j’entendais encore chanter les oiseaux, pendant. Des sensations j’en avais eu d’autres, le corps n’a pas beaucoup de mémoire en définitive. On change de peau.

J’étais sur la machine. Être sur la machine, ça c’était quelque chose, là pas de doute, je fonçais je ralentissais je virais, j’étais seule j’étais libre, c’était un vrai plaisir ; rien que pour être sur la machine ça valait la peine, même si je ne trouvais pas Guido.

Si je le trouvais je lui dirais Monte ! Et c’est moi qui l’enlèverais. C’est ça le grand truc des motos au fond, comme les chevaliers et les cow-boys, une femme en croupe, ou bien jetée sur le garrot en travers ; même une fille là-dessus, ça se sent un homme, alors un homme qu’est-ce que ça doit pas se sentir, même une lavette doit s’imaginer qu’il en a, ça expliquait beaucoup de choses. Qu’est-ce que je fonçais. J’aurais enlevé n’importe quoi, un champion de boxe.

On arrive à Sarcelles par un pont, et tout à coup, un peu d’en haut, on voit tout. Oh là ! Et je croyais que j’habitais dans des blocs ! Ça, oui, c’étaient des blocs ! Ça c’était de la Cité, de la vraie Cité de l’Avenir ! Sur des kilomètres et des kilomètres et des kilomètres, des maisons des maisons des maisons. Pareilles. Alignées. Blanches. Encore des maisons. Maisons maisons maisons maisons maisons maisons maisons maisons maisons maisons. Maisons. Maisons. Et du ciel ; une immensité. Du soleil. Du soleil plein les maisons, passant à travers, ressortant de l’autre côté. Des Espaces Verts énormes, propres, superbes, des tapis, avec sur chacun l’écriteau Respectez et Faites respecter les Pelouses et les Arbres, qui d’ailleurs ici avait l’air de faire plus d’effet que chez nous, les gens eux-mêmes étant sans doute en progrès comme l’architecture.

Les boutiques étaient toutes mises ensemble, au milieu de chaque rectangle de maisons, de façon que chaque bonne femme ait le même nombre de pas à faire pour aller prendre ses nouilles ; il y avait même de la justice. Un peu à part étaient posés des beaux chalets entièrement vitrés, on voyait tout l’intérieur en passant. L’un était une bibliothèque, avec des tables et des chaises modernes de toute beauté ; on s’asseyait là et tout le monde pouvait vous voir en train de lire ; un autre en bois imitant la campagne était marqué : « Maison des Jeunes et de la Culture » ; les Jeunes étaient dedans, garçons et filles, on pouvait les voir rire et s’amuser, au grand jour.

Ici, on ne pouvait pas faire le mal ; un gosse qui aurait fait l’école buissonnière, on l’aurait repéré immédiatement, seul dehors de cet âge à la mauvaise heure ; un voleur se serait vu à des kilomètres, avec son butin ; un type sale, tout le monde l’aurait envoyé se laver. Et pour s’offrir une môme, je ne voyais pas d’autre moyen que de passer avant à la mairie, qui, j’espère pour eux, était prévue tout près aussi. Ça c’est de l’architecture. Et ce que c’était beau ! J’avais jamais vu autant de vitres. J’en avais des éblouissements, et en plus le tournis, à force de prendre la première à droite, la première à gauche, la première à droite, la première à gauche ; j’étais dans la rue Paul-Valéry, j’avais pris la rue Mallarmé, j’avais tourné dans Victor-Hugo, enfilé Paul-Claudel, et je me retombais dans Valéry et j’arrivais pas à en sortir. Où étaient les baraques, où étaient les ouvriers, où était Guido ? Même en supposant qu’il soit en ce moment en train de me chercher de son côté Guido, on pouvait se promener cent ans sans jamais se croiser, à moins d’avoir pris une boussole et un compas de marine. Mais ici ils n’avaient que des jumelles, j’en vis deux, on voyait l’intérieur des maisons, qui s’observaient d’un bloc à l’autre en train de s’observer à la jumelle. Ça c’est une distraction, et puis ça fait penser.

Encore Verlaine, je l’avais déjà vu celui-là, je me dis que je ferais mieux de foncer droit et j’aboutis sur un grillage. La limite. Il y avait une limite. Je refonçai dans l’autre sens, le chemin devint bourbeux, sale, j’étais dans les chantiers. On ajoutait des maisons, une ou deux douzaines. Là on voyait la carcasse, les grands piliers de béton. Ce qui serait bientôt les belles constructions blanches. « C’est toi Guido qui fais ces maisons, toi qui es né sur les collines… » Il y eut une bouffée d’air parfumé, chaud. « Ragazza, ragazza. » Toi Guido, Gouiido.

— Guido comment ?

— Je ne sais pas.

— Gouiido ! Gouiido !

— Eh petite, ragazza, qu’est-ce qu’il t’a fait ce Guido-là que les autres ne peuvent pas faire ?

— Eh piccoline, tu ne veux pas que je sois ton Guido ?

— Si tu attends la fin de journée, je m’appellerai Guido toute la nuit !

J’étais là en plein soleil devant tous ces hommes, avec mon noir aux yeux, et j’en avais mis justement un paquet, et ma jupe en Vichy ma seule bien, et j’avais encore grandi depuis, on me voyait les cuisses, le soleil me perçait, la lumière m’arrosait à flots, les types riaient, Italiens Arabes Espagnols, et le chef de chantier, Français lui, me regardait d’un sale œil, j’avais l’air de faire le tapin je faisais tache. Les garçons joyeux riaient d’un rire sain derrière leur vitrine là-bas avec les jeunes filles au visage lisse ; ils m’auraient envoyée me débarbouiller. Il faisait trop clair, trop clair. J’étais nue comme un ver. Je cherchais de l’ombre, un coin, un coin noir, un coin où me cacher, j’avais la panique, une panique folle, je ne retrouvais plus le scooter, je ne savais plus où je l’avais laissé. Paul Valéry. Désordre et ténèbres. J’aurais voulu une cabane à outils, un débarras, un placard à balais, une niche à chien ; une caverne. Désordre et ténèbres, désordre et ténèbres, désordre et ténèbres. Je retrouvai le scooter, près d’une pelouse. Respectez et Faites Respecter.

C’était beau. Vert, blanc. Ordonné. On sentait l’organisation. Ils avaient tout fait pour qu’on soit bien, ils s’étaient demandé : qu’est-ce qu’il faut mettre pour qu’ils soient bien ? Et ils l’avaient mis. Ils avaient même mis de la diversité : quatre grandes tours, pour varier le paysage ; ils avaient fait des petites collines, des accidents de terrain, pour que ce ne soit pas monotone ; il n’y avait pas deux chalets pareils ; ils avaient pensé à tout, pour ainsi dire on voyait leurs pensées, là, posées, avec la bonne volonté, le désir de bien faire, les efforts, le soin, l’application, l’intelligence, jusque dans les plus petits détails. Ils devaient être rudement fiers ceux qui avaient fait ça.

Le matin, tous les hommes sortaient des maisons et s’en allaient à Paris travailler ; un peu plus tard c’étaient les enfants qui se transféraient dans l’école, les maisons se vidaient comme des lapins ; il ne restait dans la Cité que les femmes les vieillards et les invalides, et alors, toujours d’après Liliane, les ouvriers des chantiers montaient chez les femmes ; si c’est vrai, ça ne devait pas passer inaperçu, mais en tout cas, qu’est-ce qu’elles feraient quand les ouvriers ne seraient plus là ? Le soir, tous les maris revenaient, rentraient dans les maisons, trouvaient les tables mises, propres, avec de belles assiettes, l’appartement bien briqué, la douce chaleur, et voilà une bonne soirée qui partait, mon Dieu, mon Dieu, c’était la perfection, Dieu est un pur esprit infiniment parfait je comprenais enfin.

Sur le pont en partant, je m’arrêtai encore, je me retournai vers la Ville ; il ne faut pas se retourner quand on quitte une ville, on est changé en statue de sel ; ça doit être vrai, je ne pouvais pas me décider, je ne me fatiguais pas de regarder. Les fenêtres commençaient à s’éclairer. Que ça pouvait être beau ! Je ne me fatiguais pas. Sarcelles c’était Dieu, ici on pouvait commencer à croire qu’il avait créé le monde, car s’il faut un ouvrier pour construire une maison, Amen.

En rentrant, notre Cité me parut pauvre, en retard sur son temps ; une vraie antiquité. On était déjà hier nous autres, ça va vite, vite. Même les blocs en face, les « grands », n’avaient l’air de rien. Douze misérables baraques sur un petit terrain. Je n’irais sûrement plus y pleurer.

Je me sentais à l’étroit, pour un peu j’aurais manqué d’air. Si on veut rester content il ne faut pas voir le monde.

Je rencontrai Ethel. J’essayai de lui expliquer. C’est comme Dieu. Voyons, pourquoi aller chercher Dieu, les hommes ça suffit pour construire. Oh non c’est pire ! Ethel riait. Je ne comprends pas ce qui te rend triste : si c’est beau comme tu dis. Oui c’est beau. Alors ? Qu’est-ce que tu veux ?

Désordre et ténèbres.

Tu veux que les gens soient sales ? Tu veux qu’ils aient des poux ? La tuberculose ?

Je ne sais pas ce que je veux.

 

Si dans ce temps-là on avait regardé dans mon cœur on aurait trouvé un sentiment caché : pour Frédéric Lefranc. Il n’était pas comme les autres. Il était plus sérieux, plus réfléchi. Mais justement à cause de cela il ne se mêlait pas à nous. Il avait autre chose à faire dans la vie. C’était ce qui m’attirait, ce « autre chose » : quelle chance il avait ce Frédéric ! Et comment faisait-il ? Mais en même temps que ça m’attirait ça le mettait à des kilomètres de moi, qui n’avais rien. Auprès de lui j’étais muette ; ce que j’aurais pu dire, n’aurait été pour lui que des sottises. C’est avec Ethel que je parlais, c’était plus facile, on avait fait nos classes ensemble, même on s’était quelquefois trouvées en rivalité ; dans ce temps-là ça nous rendait ennemies ; maintenant, ça nous rapprochait. Je crois qu’Ethel regrettait pour moi que je n’aie pas continué ; c’était comme quelqu’un qu’on est obligé de laisser sur la route parce qu’il est trop faible, et on ne peut rien pour lui ; on se retourne, on a honte de sa propre force. Ethel était la seule personne au monde avec qui je pouvais parler d’analyse grammaticale ; elle aurait voulu m’aider, me prêter des livres, mais ça aurait servi à quoi ? De toutes façons je n’y avais plus la tête, j’étais hors de coup maintenant. Elle me dit que dans un Pays Socialiste on m’aurait fait poursuivre mes études, même si ma famille était encore plus pauvre ; dans un Pays Socialiste, chacun faisait ce pour quoi il était fait ; je lui dis qu’à l’Orientation on avait cherché quoi me faire faire, mais on n’avait rien trouvé ; elle me dit que c’est parce qu’on ne m’avait proposé que des métiers en rapport avec la condition de mes parents, qui exigeait que je gagne tout de suite ma vie ; dans un Pays Socialiste on n’aurait pas tenu compte de ça, mais seulement de mes goûts et de mes capacités. Je lui dis qu’alors c’était comme sur Mars, et je partis à lui raconter que quand j’étais gosse j’avais inventé une planète Mars où tout le monde se comprenait sans même parler rien qu’en se regardant, et où les arbres ne perdaient jamais leurs feuilles, et où… Elle me dit que c’était de l’Évasion, qu’il ne fallait pas faire de l’Évasion, que ma planète Mars c’était ici qu’il fallait la faire. Toujours son petit côté sérieux vous tombait dessus au moment où on commençait à folailler, pour la rigolade elle n’était bonne à rien. Gentiment, elle essayait d’expliquer. Mais moi je n’étais pas aussi intelligente qu’elle, je n’étais pas allée assez à l’école, ce n’était pas ma faute. Il venait un moment où je lâchais. Et de toutes façons, chaque fois que je me mettais à penser à des choses sérieuses ça me rendait triste. Comme elle me demandait pour la vingtième fois : « Mais au fond, qu’est-ce que tu veux ! » je me mis à pleurer. Elle m’emmena dîner chez eux, pour me remonter ; je ne me le fis pas dire deux fois, rien que l’idée de voir Frédéric et j’étais redevenue gaie comme un pinson. Jeannot fit une crème. Ce qui me frappa chez les Lefranc, c’est que les deux garçons, les plus jeunes, Jean et Marc, s’occupaient de la cuisine, ils firent la vaisselle, et ils avaient l’air de trouver ça naturel par-dessus le marché. Je dis que chez nous ça ne se passait pas comme ça, on n’avait même pas idée de leur demander. « Mais pourquoi ça ? Ils ont bien deux mains ? » dit Mme Lefranc. Je me dis que je ferais bien d’importer la méthode chez nous, s’il n’était pas trop tard ; je me souvenais d’une fois où la mère avait essayé d’embaucher Patrick, exceptionnellement, et avec des gants encore, aucune fille n’était disponible, et comment il l’avait envoyée chier dans des termes que j’oserais pas répéter, et pour finir concluant : « Papa dit que c’est pas mon travail » – qu’est-ce qui était son travail on se le demande d’ailleurs. En tout cas la mère fit preuve de faiblesse, et le père confirma le principe.

— Dix mille logements, tous avec l’eau chaude et une salle de bains ! C’est quelque chose ! disait Ethel.

Ils discutaient de Sarcelles, j’avais raconté mon voyage.

— Oui, dit M. Lefranc.

— Oui, dit après lui Frédéric.

— Vous n’avez pas l’air enthousiastes, dit Ethel.

— Si, dit le père.

— Si si, dit le fils. C’est très bien, quoi.

— Bien sûr que c’est très bien ! dit Ethel. Il y a encore des gens qui sont entassés à six dans une chambre d’hôtel avec un réchaud à alcool pour faire la cuisine, j’en connais.

— Même toi tu as vécu comme ça, lui dit son père. Tu ne peux pas te rappeler, tu avais six mois quand on a bougé.

— Ce biberon, quelle histoire ! dit la mère.

— Moi je m’en souviens, dit Frédéric. Ça donnait sur une cour dégueulasse, qui puait.

— Nous on a d’abord habité dans le XIIIe, dis-je. Il y avait des rats. Je me souviens que j’avais peur.

— Moi je suis née dans un sous-sol, dit Mme Lefranc, je crois bien que je n’ai pas vu le soleil avant l’âge de raison. Ma mère a eu quatorze enfants, il lui en reste quatre. Dans ce temps-là nourrir sa famille c’était un drôle de problème pour un homme, il fallait se battre… Je me souviens comme mon père était en fureur, dit-elle, avec un sourire. Et les grèves… le chômage… les bagarres…

— Eh bien ? dit Ethel. Les gens sont tout de même plus heureux maintenant, non ?

— Oui, dit Frédéric, ils sont plus heureux…

— Je demande un pouce, dit Jeannot : comment est ma crème ? Vous allez la bouffer sans vous en apercevoir.

C’était vrai et ç’aurait été dommage. Sa crème était formidable.

— Surtout pour un garçon, dis-je.

— Maintenant vous pouvez continuer, dit Jeannot.

— Mais ? dit Ethel à son frère.

— Je n’ai pas dit mais.

— Tu ne l’as pas dit mais je l’ai entendu, dit Ethel.

— Bon, dit Frédéric. Mais.

— Les gens ne sont pas plus heureux ? insista sa sœur. Ethel ne lâchait jamais prise.

— Si, dit Frédéric, rogue.

— C’est passionnant votre discussion, dit Marc.

— Je comprends que c’est passionnant, dit le père. Vas-y.

— Vas-y frérot, dit Marc. Ksss.

— Si le bonheur consiste à accumuler des appareils ménagers et à se foutre pas mal du reste, ils sont heureux, oui ! éclata Frédéric. Et pendant ce temps-là les fabricants filent leur camelote à grands coups de publicité et de crédit, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes…

— Capitalistes, dit le père.

— Le confort c’est pas le bonheur ! dit Frédéric, lancé.

— Qu’est-ce que c’est le bonheur ? dit Ethel.

— Je sais pas, grogna Frédéric.

— Mais dis-moi, qu’on arrive à se poser ce genre de question au lieu de comment bouffer, ça ne prouve pas qu’on a tout de même un peu avancé ? dit M. Lefranc.

— Peut-être, dit Frédéric. Peut-être bien dans le fond.

— Pour découvrir que le confort ne fait pas le bonheur, il faut y avoir goûté, non ? C’est une question de temps… Quand tout le monde l’aura, on finira bien par se poser la question. Ce qu’il faut c’est regarder un peu loin. Moi je ne verrai sans doute pas ça, mais vous, vous le verrez.

— Au fond, le bonheur c’est vivre dans l’avenir…

En disant ça il me fit un beau sourire. Et sans doute qu’il y vivait lui dans l’avenir, car si gentil qu’il fût il ne paraissait pas remarquer les yeux que je lui faisais, ni mon chemisier ouvert jusqu’à l’avant-dernier bouton, ce que les autres garçons voyaient en premier lieu, et même en général, voilà le revers de la médaille, ils ne voyaient que ça. Sans doute que quand tout le monde serait heureux sur la terre il commencerait à s’intéresser à ces choses-là ; vivre dans l’avenir ça devait être de famille en tout cas Ethel non plus n’allait pas avec les garçons.

— J’irai avec un garçon que j’aimerai pour de bon, disait-elle. Sinon, pourquoi ?

Pourquoi. Voilà une question que je ne m’étais pas posée avant par exemple, pourquoi. J’avais d’abord commencé. Et, comme je dis à Ethel, je ne le regrettais pas, ça ne m’avait pas fait de mal, et c’était toujours ça de pris.

En tout cas je serais bien « allée » avec Frédéric. Mais il ne le demanda pas. Et il partit au Service. Et il fut tué.

 

*

 

L’été finissait. Il tombait des seaux. Plus de virées, plus d’étoiles. Et Joël partit à son tour. Je commençais à entendre parler d’armée autour de moi, c’était signe que je vieillissais. Patrick partirait peut-être avant l’âge, on l’avait averti, s’il s’avérait irréductible il serait envoyé comme volontaire. Il s’était fait piquer pour la première fois : vol de voiture. C’était prévu depuis longtemps, par tout le monde, on le lui avait assez dit et répété dès son plus jeune âge, qu’il finirait mal ; d’autant qu’il n’était pas tellement malin, il ne manquerait pas de se faire pincer aussitôt qu’il bougerait. C’est ce qui arriva. Ils le gardèrent le temps de lui donner une leçon, et nous le rendirent, le père s’était laissé attendrir. Mais il était tenu à l’œil et au moindre écart il n’y couperait pas, dit le juge, qui était bien gentil et coulant à mon avis, moi j’aurais été plus vache je l’aurais envoyé casser des cailloux, ce qui en plus lui aurait fait du muscle : car ce dur, manque de chance, ne poussait pas, ni en hauteur ni en largeur. Ça le rendait furieux et on ne faisait rien pour l’apaiser ni les uns ni les autres, Attends je lui disais quand il s’agissait d’attraper quelque chose sur une étagère, je vais te le donner tu ne pourrais pas l’avoir ; dans ces cas-là j’étais toujours prête à lui rendre service, ainsi que les jumeaux, qui le dépassaient de toute l’épaisseur de leurs cheveux crêpés et d’une demi-largeur chacun, ce qui les mettait à trois contre un, Patrick ne s’avisait plus d’y toucher. Il devenait de plus en plus évident qu’ils n’étaient pas « de notre sang », car alors que les vieux étaient plutôt fluets eux c’étaient de vrais balèzes, ils devaient descendre de Gengis Khan. Pourtant ils étaient toujours parmi nous, on ne parlait plus de l’Affaire de Substitution : les vieux avaient renoncé, ils s’étaient rendu compte qu’il n’y a que les pistonnés qui parviennent à faire valoir leurs droits, ceux qui sont placés pour faire parler d’eux dans les journaux ; eux ne connaissaient personne et ne savaient pas comment s’y prendre ; la vie n’est qu’injustices et faveurs, c’est toujours les mêmes qui ont tout. Les jumeaux étaient donc là et ne se laissaient pas monter sur les pieds, d’ailleurs on ne les voyait qu’à peine, ils étaient en apprentissage et le reste du temps menaient leur vie avec leurs amis à eux ; ils étaient pressés de travailler pour de bon, et de se tailler, et ne s’en cachaient pas, « les ingrats », disait la mère, en effet ils ne seraient pas très rentables. La paix soit avec eux. Rentable Patrick l’était encore moins, dès qu’on essayait de le faire boulonner il fallait rembourser les dégâts au lieu d’empocher la paye. Comme disaient les vieux c’est vraiment pur dévouement d’avoir des gosses pour ce que ça rapporte quand c’est grand. Fallait prévenir avant que c’était un placement à intérêts, répliquait Patrick, à juste titre ; je serais pas venu.

— Trop tard, dit Nicolas, maintenant t’es là et tu te fais chier, et tu vas te faire chier toute ta vie, surtout avec la bobine que t’as.

— Dis donc toi je t’ai demandé l’heure ? Mais Patrick n’allait jamais plus loin que les paroles avec Nicolas, qui était bien plus méchant que lui.

— Louche pas dit Nicolas, t’es encore plus moche.

— Moi je louche ?

Ça c’était le genre d’inventions de Nicolas ; une fois il avait réussi à faire croire au père qu’il boitait.

— C’est pas vrai, dit Patrick, qui s’était mis devant la glace.

— Mais puisque tu louches tu peux pas le voir quand tu te regardes eh grand con !

— Nicolas, je t’ai pas déjà dit de pas parler comme ça ? dit la mère.

— Si, tu me l’as déjà dit, répondit calmement Nicolas en continuant à dessiner. Il dessinait un tableau rouge intitulé en grosses lettres : « Le Roi la Reine et les Petits Princes Décapités par Moi. » Je pensais que peut-être il serait un grand artiste, mais il me dit qu’il serait un Grand Assassin.

— Tu verras, me disait-il. Attends seulement que je sois juste aussi grand que toi. Je ferai d’abord une chose, et ensuite je serai un Grand Assassin.

Nicolas était pressé de grandir. Tous les matins il se mesurait et faisait une marque dans le mur. Il mangeait des quantités de soupe, parce qu’il avait entendu dire que ça fait grandir. Je n’ai jamais vu un gosse manger autant de soupe.

Il écrivit : Je tuerai mon père. Je tuerai ma mère. Je tuerai mon frère. Je ne tuerai pas ma sœur Jo je l’aimerai fort et je l’attacherai avec des cordes, elle ne sortira plus jamais. Je lui apporterai à manger des grands biftecks.

Moi aussi quand j’étais môme j’écrivais des trucs sur des bouts de papier. Plus maintenant. Je restais des heures devant la fenêtre en faisant semblant de coudre, à regarder tomber l’eau, et les gens entrer et sortir à la grille. Maintenant on voyait la grille, on avait changé de bloc ; on avait obtenu un appartement plus grand, pour cause d’accroissement de famille : dix vivants sans compter Catherine, et un en germination, même deux si le médecin avait raison ; on ne le croyait plus trop après l’autre fois mais ils le mirent sur la demande, autant en profiter. On avait quatre pièces. Je me mettais dans la chambre du devant et je faisais semblant de coudre, je regardais la pluie, et les gens. C’était des gens. De la pluie. J’étais vide. Les blocs en face ne me faisaient plus peur, les garçons ne me faisaient plus brûler, les choses se plaçaient à leur place je ne sais pas, ça ne m’entrait pas dans le cœur comme avant, en me blessant et me faisant mal. Mal, bon mal, reviens ! Ma tête était comme un bloc de ciment. Comme on dit : le temps est bouché, ça ne se lèvera pas de la journée. Ça ne se lèvera pas. J’arrivais dans une espèce de cul-de-sac de ma vie. Et du reste en me retournant je voyais que c’était un cul-de-sac de l’autre côté aussi. Où j’allais ? « Où vas-tu ? – Nulle part. – D’où viens-tu ? – De nulle part. » Jo ! Jo de Bagnolet ! Ma voix dans un passage de grand vent m’appelait dans le désert, je ne répondais pas. « Où est la petite Jo ? » Je me voyais moi-même toute petite, passant et repassant la grille, avec mon filet, toute petite fille au milieu des grandes maisons, et où j’allais comme ça si faraude ? Nulle part. Quand on meurt on revoit toute sa vie d’un coup, je mourrais, seule au milieu des grandes maisons. Maisons maisons maisons maisons. Comment vivre dans un monde de maisons ? « C’est toi Guido qui fais ces maisons, toi qui es né sur les collines ? » Les phrases allaient et venaient, il y en avait qui sortaient de derrière moi, je me retournais, personne. Jo ! Je me retournais, et personne. « Si on a une âme on devient fou, et c’est ce qui m’arrive. » C’est probablement ce qui m’arrivait je devenais folle, mais non je devenais morte, c’est ça devenir une grande personne cette fois j’y étais je commençais à piger, arriver dans un cul-de-sac et se prendre en gelée ; un tablier à repriser sur les genoux éternellement. L’homme est composé d’un corps et d’une âme, le corps est quadrillé dans les maisons, l’âme cavale sur les collines, où ? Quelque part il y avait quelque chose que je n’aurais pas parce que je ne savais pas ce que c’était. Il y avait une fois quelque chose qui n’existait pas. La petite Jo passait et repassait la grille, avec son filet, j’arrivais presque à la voir. Je regardais la grille jusqu’à ce que mes yeux se brouillent. Il tombait des seaux. « Ça ne se lèvera pas ».

Je regardais regardais[1] la grille. Je voyais arriver Guido, venant me chercher ; on s’en ira ; où ? « Un jour le monde serait tout comme ça, Dieu veuille que je sois mort ce jour » ; il y avait une fois quelque part qui n’était nulle part, Guido venait me chercher pour m’emmener nulle part. Ou Frédéric. Mais Frédéric était mort, on ne pouvait pas revenir là-dessus. « Il faut vivre dans l’avenir. » Mais il n’y en a pas.

Les Lefranc ne pleuraient pas quand ils pensaient à Frédéric ; ils étaient en colère. Ils étaient fous de colère. Frédéric était mort pour rien. Tué de face au combat, ou bien comme un chien par-derrière. En tout cas, pour rien. Et cela les rendait fous de colère. J’aimais les écouter. Marc, qui avait seize ans maintenant, disait à son père : ça ne peut pas continuer, ça ne continuera pas comme ça avec nous vous verrez ! Oui disait son père sans se fâcher, je ne peux rien dire contre ça ; je ne peux rien vous dire ; c’est à vous. Si vous pouvez faire mieux…

Ethel ne m’avait jamais emballée avec ses clairs dimanches, à tout prendre s’il faut faire un dimanche alors autant me faire sauter par n’importe qui n’importe où. À l’ombre. La nuit. Dans le faisceau des phares, en plein, braqués par un abruti tout d’un coup quand on ne s’y attend pas, les cris des filles surprises les rires des types ces bêtes stupides, éteins imbécile ! La nuit qui mélange tout. Désordre et ténèbres. Comment ça se fait, quand j’y repense, que je vois, au-dessus de ma tête, toujours, le ciel et les arbres, et jamais la figure du garçon qui pourtant devait bien se trouver là, entre le ciel et moi ? Est-ce qu’ils étaient transparents ? peut-être, peut-être, en tout cas ses clairs dimanches Ethel pouvait toujours se les remballer – Mais la colère, c’était autre chose, la colère ça me parlait, ça me faisait bouger, c’était le seul truc qui m’aurait fait sortir de ma gelée et réchauffée, qui arrivait encore à me faire mal ; et ça venait de loin ; de toujours ; si c’était la colère je pouvais en être. Je me baladais avec Marc, je l’accompagnais, je l’aidais, je l’écoutais fulminer, râler, et Nicolas qui sentait la poudre nous filait le train, portant le pinceau à colle comme si c’était une mitrailleuse, dans les rues le soir aux Lilas. On allait tout casser. En fait on ne cassa rien du tout sauf les pieds des copains, une fois les élections finies avec un résultat minable tout retomba comme un soufflé refroidi, plus d’affiches ni d’écritures sur les murs, Marc fut invité à la modération et affecté aux sonnettes et aux travaux d’aiguille comme il disait, il l’avait assez saumâtre, et de mon côté j’avais maintenant les jumelles sur les bras, le médecin avait eu raison cette fois, plus la mère couchée avec une double phlébite et défense de bouger ; elle en avait pris un sérieux coup, à tel point qu’ils se demandaient s’ils finiraient la douzaine, ce qui, quand on est à onze, est pourtant bien tentant. Pour la consoler le père lui fit cadeau du fameux mixeur, enfin elle put réussir la première mayonnaise de sa vie, et comble de luxe, au lit. Comme elle se faisait suer, Chantal en rentrant de l’école venait s’asseoir sur le plumard et lui faisait la lecture de ses illustrés, dont elle s’était entichée et ça lui fatiguait la vue de les lire elle-même, aussi Chantal se dévouait, c’était son principal travail et quand j’entrais dans la chambre avec le plateau à dîner j’entendais « Mon amour ne me quitte pas je ne peux pas vivre sans toi ! » ou « Va t’en femme perfide tu as gâché ma vie ! ». Le reste c’était pour moi, les basses besognes, durant que ces dames se livraient aux pures joies de l’esprit, que ces messieurs venaient juste à temps pour flairer leur assiette, pas contents si l’odeur n’était pas assez riche, et que les petits, qui savaient d’où tombait la bonne soupe, se reposaient sur moi avec une touchante confiance impossible à décevoir. Quand je voyais cette population je me disais qu’il fallait vraiment être un pêcheur de lune pour l’imaginer autrement que le cul sur une chaise devant un plat rempli ou une image qui bouge. Merde. Même Marc n’arrivait pas à sortir du truc, noyé qu’il était dans les tâches quotidiennes. La trappe s’était refermée. S’était-elle jamais ouverte, ou si j’avais rêvé ? Quand j’avais une seconde je regardais la grille en essayant de me rappeler mes états bizarres d’avant, et au lieu de ça je pensais rageusement à foutre le camp, sans même me poser la question où, juste filer de cette baraque et ne plus être la bonne de tout le monde, comme lisait Chantal dans la chambre à côté, « Ma chérie, je vous emmènerai loin de ce monde sordide et nous irons tous deux vers le bonheur ! », c’était le fils du Grand Tanneur qui venait épouser la fille du contremaître et l’emmenait, renonçant à la succession paternelle, dans sa petite Panhard sport. Je jetais un rapide coup d’œil à la grille, et puis j’entendais crier les jumelles, c’était l’heure du biberon, en route pour le bain-marie ; d’ailleurs elles étaient gentilles, ce n’était pas leur faute à elles non plus.

Le père et moi on était allés, comme la mère était au lit, les prendre à l’hôpital où on les avait gardées quelques jours pour des soins. En rentrant on passa par la loge des gardiens, c’était la coutume quand on rentrait un nouvel enfant, en somme un nouvel habitant.

C’était des vraies miniatures ces petites filles, j’en avais jamais vu de si petites, et je dois dire assez mignonnes. C’était des jumelles identiques, on nous avait expliqué, ce qui voulait dire qu’elles se ressembleraient toute leur vie comme des gouttes d’eau, et qu’elles auraient les mêmes maladies.

J’en avais une dans les bras, le père avait l’autre. Les gardiens, et les bonnes gens qui passaient prendre leur courrier, les trouvaient vraiment mignonnes, et tellement pareilles.

— Et laquelle est Caroline et laquelle Isabelle ? demanda la femme du gardien.

Papa et moi on se regarda. On ne savait plus. On avait oublié, et comment savoir maintenant. On avait l’air fin, tout le monde se fendait la pipe. Le gardien nous offrit le martini pour fêter ça ; ils aimaient bien voir la Cité s’agrandir, tout ça c’était un peu à eux, leur petit troupeau.

Devant les boîtes à lettres il y avait un jeune homme blond, que je n’avais jamais vu ; il était tourné vers moi, et me regardait, bouche bée, d’un air complètement ahuri. C’était Philippe. Mais je ne le savais pas.

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