Les petits enfants du siècle
Chapitre V
Les Italiens étaient à Sarcelles. Ils construisaient de nouvelles maisons. C’est Liliane Bourguin qui me le dit. Sa sœur venait de se marier, ils avaient trouvé un appartement là-bas, il y en avait. Liliane y était allée. Elle avait entendu parler des ouvriers. C’était la fable du coin. Ils habitaient là pour la durée des travaux, dans des baraquements. Le jour, quand les maris étaient partis, ils montaient chez les femmes, qui les appelaient par les fenêtres. En tout cas c’est ce qu’on disait.
Ça me prit d’un coup. Un retour de mémoire. Et par de drôles de chemins ; c’est ce qui s’était le plus effacé, qui me revenait. Je ne me souvenais plus que de ça : le bois : ce que Guido m’avait fait dans le bois. Je ne comprenais pas comment j’avais bien pu oublier une chose pareille. Il fallait que je sois tombée sur la tête. Je me demandais pourquoi j’étais allée chercher midi à quatorze heures et des histoires de Martiens et toutes ces salades, quand tout simplement Guido était un homme et ça suffisait bien, un homme, beau, avec de belles dents, et pas un « sourire invisible » et dieu sait quoi, et ce que je voulais c’est qu’il recommence, ce que je voulais c’était la pure et simple réalité, on aurait dit que c’était juste pour me cacher ça que j’avais fait tout ce cirque. Ce qu’on peut être bête quand on est gosse. Je commençai à souffrir, et cette fois je savais au juste ce que je regrettais. Ça n’était plus dans le vague et la rêverie des beaux crépuscules sur fond de ciment, et des mélancolies à propos du monde qui n’est pas drôle, c’était clair comme de l’eau de roche, à tel point que ça m’en faisait mal au ventre, d’autant plus que je l’avais sensible depuis quelque temps, pour cause d’âge.
Toute l’affaire c’était donc Comment aller là-bas, et ce n’était pas du tout commode ; c’était dans une autre banlieue, il aurait fallu prendre l’autobus jusqu’à la Porte des Lilas, le PC jusqu’à la Porte Saint-Denis ou Pantin ou La Villette, ou alors le métro en changeant deux fois, et là je ne sais plus quoi, ou encore le métro jusqu’à la gare du Nord et là un train jusqu’à je ne sais où, d’après Liliane c’était dans un endroit perdu, bref il y fallait un plein après-midi aller-retour. J’aurais pu arriver à gratter le fric pour les tickets, mais le temps ? Je n’avais pas le temps. Je ne voyais pas comment le trouver. Ce n’est pas qu’on m’en demandait compte. Mais la maison reposait pratiquement sur moi et si je la lâchais seulement une heure elle allait sûrement s’écrouler dans le scandale, et une histoire à tout casser.
Encore dans tout ça je ne comptais pas le temps de chercher Guido comme une aiguille dans une meule de foin au milieu de ce truc de cinquante mille habitants. Je savais ce que c’était que des blocs ; notre Cité contenait dans les deux mille bonshommes, et le bastringue en face à peu près le double ; de là je pouvais me faire une idée de ce que c’était que cinquante mille. Je pouvais glander dedans pendant cent jours et cent nuits en hurlant à la lune non seulement sans apercevoir un Italien mais encore sans retrouver la sortie.
Je ne pensais plus qu’à ça, et je voyais Guido comme si c’était de la veille, avec ses dents blanches, et mon filet à la main plein de bouteilles, et le scooter ce jour-là posé contre un arbre, et la suite dans tous ses détails, je voyais Guido briller comme un lustre au milieu des cinquante mille ballots de là-bas, et moi piquant droit dessus du premier coup et lui disant Me voilà, emmène-moi je t’en prie, je t’en prie je t’en prie je t’en prie ! Je me tournais dans mon lit sans parvenir au même résultat même en y mettant du mien et ça ne m’avançait à rien. La solution c’était d’y aller.
Ce qu’il m’aurait fallu en réalité c’était un scooter. Avec un scooter j’y allais d’une traite, je ne perdais pas de temps. D’abord je pensai à en piquer un au parking ; il n’y avait qu’à surveiller les heures où ils les laissaient et les reprenaient. Mais avant il fallait apprendre à m’en servir.
Je regardais les garçons caracoler le soir après six heures à la grille, appuyer sur la pédale, faire du bruit, filer, revenir, faire des cercles. Ce machin-là était rudement pratique. Les uns avaient un vrai scooter, les autres une petite moto, rouge, ou bleue, les plus bêtes avec des franges. Moi des franges je m’en serais passée, pourvu que ça roule. Je les voyais se lancer sur l’avenue, à trois ou quatre, des fois avec des filles en croupe. J’en crevais d’envie ; des scooters je veux dire ; je les dévorais des yeux. Ces idiots-là naturellement croyaient que c’était à eux que j’en avais, ils faisaient des ronds autour de moi pour me faire voir comme ils étaient fortiches. Moi je regardais les roues, et leurs pieds pour voir comment ils les manœuvraient.
— T’as tapé dans l’œil à Didi, m’informa Liliane, qui, ayant un an de plus que moi, était davantage dans le coup.
— Moi, tapé dans l’œil ?
— Fais donc pas l’étonnée ! Après tout, t’as une belle petite gueule dans ton genre, comme si tu ne le savais pas.
Elle, c’était ce qu’on peut appeler une jolie fille : des cheveux en chutes du Niagara, roux, et elle se mettait du fond de teint, et des ceintures larges.
— Si seulement tu te coiffais.
Elle m’attrapa les cheveux à poignée et me les rebroussa en star.
— Tu vois.
Je ne pouvais pas voir, on était dans la cour et il n’y avait pas de glace.
— T’as pas besoin de glace, patate, t’as qu’à regarder les types qui passent.
Il y en avait un en effet qui se retournait en se marrant. Mais c’était sûrement un père de famille et d’ailleurs il était à pied.
— Je m’en fous, dis-je avec dédain. La seule chose qui m’intéresse c’est les scooters.
Néanmoins je me coiffai comme avait dit Liliane, de toutes façons c’était un progrès, pourquoi cracher sur le progrès. Ça ne me faisait pas du tout souffrir de constater que les types tournaient la tête quand je passais. Pourquoi se priver des petites joies de l’existence sous prétexte qu’on a une grande idée derrière la tête.
C’est comme ça que je me rapprochai des scooters finalement. Et quand je fus tout près, on ne fit pas de difficulté à me laisser monter dessus, en croupe. Je posais des questions, sur comment ça marche. J’eus la réputation de m’intéresser à la mécanique, ce qui, pour une fille, me posait.
Les garçons avaient deux bras deux jambes une tête eux aussi. Ça les rendait acceptables. Dommage qu’ils parlaient. Mais enfin quand le scooter marchait on n’entendait pas. Tout ce que je visais c’est qu’on m’apprenne à conduire. Didi était le mieux disposé, car en effet je lui avais tapé dans l’œil, ainsi que Liliane l’avait remarqué. Tout ce que j’espérais c’est que j’arriverais à conduire avant que les maisons soient finies là-bas. Je n’étais pas assez bête pour ne pas savoir que dans le fond j’y serais arrivée plus vite en me taillant carrément pour une journée par les transports en commun, quitte à me faire engueuler en rentrant, mais je m’étais fourré le scooter dans la tête maintenant et c’était comme ça, l’un n’allait plus sans l’autre ; on se fait ses petites cuisines et celle-là m’arrangeait il faut croire, puisque je m’y tenais.
Le soir on allait au cinéma. Du moment que la vaisselle était finie les vieux me laissaient aller au cinéma, ils me donnaient même le fric, pour ça ils étaient gentils, le cinéma est une chose qu’ils comprenaient. Après tout je n’avais plus de devoirs, il fallait bien que je m’occupe, et le cinéma je dois dire me remplaçait assez bien les devoirs. J’y serais allée tous les soirs, et tous les films sans exception me plaisaient ; toute l’affaire c’était que ça défile sur l’écran, sans une minute d’arrêt. Au cinéma j’étais toujours assise à côté de Didi, et il me pelotait. Tous les types avaient une fille qu’ils pelotaient. J’étais la plus jeune, et la dernière venue ; Didi était un môme, il avait quinze ans, je ne le sentais presque pas.
Guido avait de la barbe ; sa figure piquait ; c’était autre chose.
Didi ne me gênait pas pour regarder le film ; au contraire, ça se mélangeait bien, ça allait ensemble ; souvent j’oubliais qui c’était ; il passait sa main sous mon pull-over, que je portais directement sur la peau. Liliane mettait des soutiens-gorge, car elle avait une grosse poitrine.
— Jo n’a rien en dessous, dit Didier, c’est bien plus chouette.
— On peut voir ? dit Joël, en manière de plaisanterie.
Didier voulut se montrer large d’idées, il dit : Je t’en prie. Liliane, assise de l’autre côté de Joël, pencha la tête, elle n’avait pas très bien suivi la conversation, que d’ailleurs Joël n’avait pas tellement essayé de lui faire suivre. C’était l’entracte. Joël paya des esquimaux à tout le monde. Quand le noir revint, je sentis la main de Joël, à ma gauche, qui passait aussi sous mon pull-over. Les mains des garçons se touchèrent, ils eurent un rire étouffé. Je loupai complètement le générique et les premières images ; ce coup-là ça m’avait vraiment fait quelque chose, je commençais à croire que même des garçons on pouvait espérer.
De ce soir-là, Joël me regarda. Il me regardait au pull-over. Joël avait dix-neuf ans ; somme toute c’était un progrès ; peu à peu, doucement, et par des voies assez détournées je dois avouer, j’avançais vers Guido.
— Dimanche on fait une virée, me dit Joël. Si tu veux en être, tu n’as qu’à te trouver à deux heures à la grille.
C’était toute la bande des grands, cinq six gars, je les avais souvent vus prendre le départ après le déjeuner les dimanches, avec des filles ; c’était la première fois qu’ils m’invitaient ; je grandissais.
Joël avait profité de ce qu’il était tout seul et moi aussi, pour me demander ça. Mais c’était Didi qui m’emmenait sur son scooter comme d’habitude. À lui j’avais mis comme condition qu’il m’apprendrait à conduire. Je ne perdais pas mon idée de vue.
Ce jour-là, j’appris aussi à danser. Ils s’y mirent tous, chacun son tour ; c’était Joël qui me serrait le plus. On buvait du vin.
À un moment où on était dans un coin de la piste éloignés des autres, Joël m’attrapa par la main et m’entraîna dehors, jusqu’à sa machine. Avant de monter je lui dis :
— Mais on va revenir ?
— T’en fais pas, me dit-il, pour Didi c’est réglé.
— C’est pas pour Didi, c’est que je veux apprendre à conduire le scooter.
— T’apprendras, m’assura Joël, pour ça t’as rien à craindre t’apprendras.
Tranquillisée, je montai derrière lui.
Je savais ce qu’il voulait. Du moins le début. Dès qu’on fut couchés sous les arbres dans un coin tranquille il releva mon pull-over. C’est ça qu’il voulait depuis une semaine, et c’était en somme entendu. Il regarda mes seins, les caressa et les embrassa, en me faisant un tas de compliments, que ça le changeait de ceux de Liliane qui étaient trop gros. Quand il se mit à ma jupe, j’eus un instant l’espoir qu’il allait faire comme Guido et c’est pour ça que je le laissai m’enlever tout sans opposer la moindre résistance. Mais aussitôt il se coucha sur moi. J’hésitai quelques secondes, je n’avais pas tellement d’opinion et le temps que j’en cherche une il était pratiquement trop tard et puis zut.
— Gueule pas, me dit-il, on pourrait t’entendre.
C’était raisonnable et je me tus. D’ailleurs ça ne faisait pas si mal que ça. Par exemple c’était beaucoup plus vite fait que je n’aurais cru, j’avais à peine eu le temps de penser à ce que je faisais que c’était terminé, il était debout, il rattachait son blue-jeans.
— Allez on repart.
Je fis bonne figure. Je ne voulais pas avoir l’air d’une gourde. La moto ne convenait pas très bien. En descendant, Joël me dit :
— T’es une bonne fille.
Apparemment les autres ne s’étaient même pas aperçus de l’histoire. Le soir, on mangea des hot-dogs et des frites et on but encore du vin ; j’appris aussi à tirer à la carabine, et Joël nous paya des fines : c’est lui qui avait le plus de fric. Et je crois qu’il était de bonne humeur. Moi aussi. J’étais en somme heureuse, enfin ça bougeait un peu dans ma vie et c’était bon, on s’amusait. Ça me changeait du reste.
Pour apprendre à conduire le scooter je n’étais pas très en forme par exemple ; mais Didi ne pensa plus à me le proposer. À toute vitesse on fonçait tous dans le bois. On prit une allée, on arriva dans une clairière. Ils avaient l’air de bien connaître l’endroit. On arrêta les motos, on éteignit les phares. On descendit. J’étais avec Didi, c’était comme entendu maintenant. Je ne fis pas de difficultés non plus, de toutes façons c’était plus la peine. Et c’était bon d’avoir un garçon sur moi, le seul défaut est que ce soit si vite fini. Mais c’est tout de même la vie.
Après Joël revint. Je ne sais pas où était Didi, et du reste je m’en foutais. On entendait les autres, pas loin ; il faisait nuit, on était bien. Joël me dit que j’étais rudement chouette en fin de compte. Il resta avec moi. Je rentrai sur sa moto à lui. Je vis que Pascale était sur celle de Didi, il s’était débrouillé en somme. Je me demandais si Liliane n’allait pas me faire la gueule, mais elle était avec Bob et ils s’embrassaient à plein corps. Tout le monde avait l’air très content, je vois pas pourquoi je l’aurais pas été. C’était une bonne journée. Je n’avais pas appris à conduire mais je n’étais pas inquiète pour ça : j’apprendrais d’ici peu, c’est sûr.
J’étais la première à la maison. Les parents étaient à la campagne avec les mouflets, chez la tante. Patrick arriva un peu après moi. J’étais en train de prendre un bain ; Liliane m’avait expliqué à ce sujet, sans savoir que ça me servirait si vite ; ou bien peut-être qu’elle le savait. J’entendis Patrick remuer sa ferraille et se coucher. J’étais au lit quand le reste rentra, ils avaient piétiné une heure et demie sur l’autoroute, mais je ne dormais pas. J’avais un peu la fièvre, et ça me brûlait. Je ne pouvais pas m’endormir.
Quand Chantal partit à ronfler, Nicolas se leva et vint près de mon lit.
— Tu ne vas pas bien ?
— Mais si…
— Je t’entends bouger, tu respires fort.
— Mais non, ça va bien. J’ai bu un peu de vin.
— Où tu as été ?
— On a été danser au bord de la Marne.
— Tu as été avec les garçons ? demanda-t-il.
Je ne sais pas s’il voulait dire ce que je voulais dire quand je disais ça. En tout cas qu’est-ce que je pouvais répondre ?
— Oui.
Il secoua la tête.
— Je suis trop petit, dit-il. Si j’étais grand, tu n’irais pas avec les garçons, et il retourna à son lit sans m’embrasser.
*
Au fond le grand truc ce n’est pas tant ce que ça fait pendant, c’est que ça laisse l’envie de recommencer. J’avais quelque chose à penser, au lieu de rien. Le jour je pensais au soir, et la semaine au dimanche. Ça meuble la vie.
— Alors Josyane, tu rêves ? disait la mère quand je faisais un truc de travers, ce qui arrivait souvent.
Et comment que je rêvais. Si elle avait su à quoi. En ce moment je m’occupais d’instruire Didi, le plus susceptible de se laisser faire pour ce que je cherchais, et qui était bien précis. J’éprouvais je l’avoue une sensation spéciale à marcher dans les petites allées à la recherche d’un coin bien noir, ma culotte mise d’avance dans mon sac, pensant au moment où j’aurais le garçon là à genoux devant moi, dans l’ombre ; oh il ne valait pas Guido, Guido faisait ça de lui-même, par goût, on sentait bien qu’il aimait ça, et celui-ci c’était seulement parce que je le forçais, que j’en faisais une condition ; mais je m’en tirais ; et ce qu’il y avait d’extraordinaire c’était d’être là debout dans l’ombre, la tête libre, le dos bien calé au mur, regardant le ciel, ne voyant que les étoiles quand il y en avait, seule en somme, et là-bas très loin tout en bas le garçon de plus en plus oublié à mesure que le plaisir vient et monte comme si c’était directement de la terre. Ça, ça me transportait. Après je le laissais faire l’amour en vitesse. C’était ça qu’il voulait, lui ; ces trois petites minutes à se soulager. Ils sont bizarres.
— Alors Josyane qu’est-ce que tu fous ! Regarde tous ces faux plis que tu m’as faits !
— T’as qu’à le faire toi-même si tu trouves que c’est pas assez bien, et je plantais tout. Il n’était plus question qu’elle me foute des baffes, pas plus qu’à Patrick d’ailleurs, il l’avait avertie : « Celle-là c’est la dernière je te préviens, la prochaine je la rends et t’auras pas le dessus je te préviens. » Elle se l’était tenu pour dit, et n’essayait plus. Qu’est-ce qu’elle y pouvait ? On était trop grands. Et on était le nombre : six contre un, encore sans compter Martine qui en était à se traîner et le petit Pascal qui n’avait pas été des jumeaux mais un seul bébé et n’avait pas encore de dents mais finirait bien par grandir un jour lui aussi, et à devenir une menace. Le père également intervenait de moins en moins dans la bagarre, étant fatigué le soir en rentrant après une dure journée de travail, mais en réalité c’était une façon de se défiler on le savait bien. Ils étaient dépassés par leurs œufs, aussi on n’a pas idée d’en faire tant, le résultat vous pend au nez. Ils ne pensent pas assez à l’avenir. À partir d’un certain âge des enfants, les parents devraient demander un port d’armes, et fonder une milice. Tout le monde en était là dans la Cité, faute d’avoir pris les dispositions à temps, et pourquoi on se serait gênés ? comme disait Nicolas, qui à présent n’était pas le moins dangereux loin de là et en plus des autres avait des idées, comme de mettre de l’encre dans le pinard du vieux, comme disait Nicolas fallait pas nous faire, ou alors fallait nous dire pourquoi.
Donc personne ne demandait d’explications à Patrick sur ses sorties, jusqu’au jour où les flics, qui, eux, sont organisés pour, et outillés, s’en occuperaient eux-mêmes directement ; en attendant, dans cette période intermédiaire, les vieux avaient le sentiment que ce n’était plus leur affaire, et ils avaient raison ; quant à moi je faisais ce que je voulais sans que personne s’en soucie, comme les copines, sauf Ethel, qui était tenue ; mais la famille Lefranc était d’une autre espèce que les nôtres, il y en avait six ou sept comme ça c’était connu dans la Cité. Le père Lefranc faisait le porte à porte avec ses pétitions à la main, sans se décourager, et d’ailleurs presque tout le monde signait régulièrement de quoi se serait-il plaint. « T’es pour la Paix bien sûr », disait-il, et bien sûr on était pour la paix, comment on aurait été contre ? Et le père signait la pétition, et il descendait laver la bagnole, et Lefranc frappait à la porte en face. « Ces gens-là c’est un peu comme les curés », disait le père, un peu apitoyé. On pouvait voir tous les dimanches matin Frédéric, le fils aîné, vendre l’Huma-Dimanche sur la place du marché, avec trois quatre copains, en criant très fort au milieu des bonnes femmes qui passaient sans faire attention à eux. Je discutais quelquefois avec Ethel ; je l’enviais, parce qu’elle allait encore à l’école, une école à Paris ; elle travaillait pour être institutrice ; elle aimait ça ; elle me dit que c’était dur, il y avait des devoirs énormes, elle en avait parfois jusqu’après minuit ; mon rêve ; mais chez elle c’était la mère qui s’occupait elle-même des gosses, d’ailleurs ils n’en avaient que quatre, et depuis qu’Ethel étudiait on lui foutait complètement la paix avec le ménage, elle n’aurait pas pu. J’aurais bien voulu être à sa place ; mais être institutrice ne m’aurait pas plu, à cause des gosses ; j’aime pas les gosses. On discuta là-dessus, elle trouvait que j’avais tort, justement les gosses il fallait les former et ils devenaient épatants ; les gosses ici ne sont pas formés pour la plupart, on les laisse courir et on ne s’occupe pas de les éduquer, je lui dis comment le pourraient-ils ils ne le sont pas eux-mêmes ils savent rien et ils s’en foutent ; là-dessus elle était d’accord. Elle me dit Pourquoi tu ne viens pas avec nous le dimanche, au lieu de traîner avec ces types ? Elle avait quelque chose d’un peu méprisant en disant ça, qui me refroidit : de quoi elle se mêlait ? Sur ce terrain on ne se comprenait pas ; elle essayait de me faire de la morale, mais ça ne pouvait pas prendre : Ethel était plus intelligente que moi sur des tas de points, mais la vérité c’est que sur celui-là j’en savais plus long qu’elle, et qu’à côté de moi, toute savante qu’elle était, elle n’était qu’une môme.
D’ailleurs c’était visible rien qu’à sa façon de se tenir et de marcher, sagement, sans regarder autour, toujours en train de réfléchir en elle-même ; j’étais comme ça avant ; maintenant je tenais le beau milieu des allées, et je regardais les gens en pleine figure. J’avais le diable dans la peau en ce moment ; j’aurais tout bouffé, même des pères de famille. Mais sauf exceptions ils se contentaient de me jeter des petits regards furtifs et passaient leur chemin en direction de bobonne et du fricot et des mômes qui braillent, ce qui me faisait bien marrer car je savais ce qu’ils pensaient, je commençais à connaître les hommes. Ils étaient juste trop lâches pour faire ce qu’ils avaient envie.
Je dis sauf exception, parce qu’il y eut une exception, René. Il avait l’œil plus vif que les autres, et plus insistant, toute la question est là, au lieu de fuir, il accrochait, si bien qu’au bout d’un temps il en crevait d’envie c’était visible, et je ne fus pas étonnée quand il m’aborda. Il commença par me dire d’un ton sévère, ou enfin faisant comme si, pour tâter le terrain, qu’il ne faut pas regarder les hommes comme ça. Ou alors il arrive des accidents, menaça-t-il, voyant que je n’avais pas l’air de m’excuser : je rigolais. Et si des fois je ne savais pas ce qu’il voulait dire par là ajouta-t-il avec l’œil de plus en plus allumé il était prêt à me montrer, et tout en parlant il regardait tout autour comme s’il cherchait un endroit pour et là je partis franchement à rire parce que ça chercher un coin discret ici alors ça, c’était du délire, dedans comme dehors on est nu comme un ver et dans le champ de vision de quelqu’un qu’on ne voit pas, surtout qu’en plus ils ont des jumelles pour la plupart. Bref un samedi après-midi il raconta à sa femme qu’il allait au Bazar acheter des outils et on se retrouva marchant dans les fourrés de Vincennes à la recherche du fameux coin tranquille à l’abri des regards indiscrets, qu’il avait l’air de particulièrement craindre, car j’étais mineure. De nous deux c’est lui qui avait le plus les jetons, mais il avait encore plus envie que peur, et me serrait derrière, m’attrapant de temps en temps et me pressant contre lui pour me faire voir où il en était rendu.
— C’est que t’es vachement bandante, disait-il. Tu me rends fou, tu sais. Tiens regarde.
Ça n’était pas une blague. Enfin on trouva un coin, avec de la belle herbe. Moi j’aime l’herbe. Il avait de grandes mains larges qui prenaient tout à la fois.
— Et c’est frais ! Frais comme un bouton de rose. Ah, tiens. Tu l’as voulu.
Je crus qu’il allait m’écraser. Je ne pouvais plus bouger, j’étais clouée, il était installé de tout son poids et arrimé à fond.
— Quand je pense que j’ai une fille de ton âge, quand je pense que j’ai une fille de ton âge, répétait-il, quand je pense que j’ai une fille de ton âge, et il n’y mettait pas moins de cœur.
Je dois dire que j’en eus bien du plaisir, plus qu’avec les garçons. Peut-être parce qu’il était plus lourd. Ou que j’étais fière d’avoir un vrai homme. Pas de doute les garçons c’est encore très frêle, très léger. Un homme fait plus d’effet. J’en restais tout amollie.
— Quand je pense que j’ai une fille de ton âge, me redit-il, après, une fois rhabillés prêts à rentrer ; mais pas sur le même ton que tout à l’heure, il me regardait en hochant tristement la tête.
— C’est malheureux…, ajouta même-t-il.
Merde alors !
On rejoignit la route. J’aurais bien recommencé. Ça devait être l’inconvénient des hommes, par rapport aux garçons, ils ne recommencent pas aussitôt. Il était pressé de rentrer, à cause de sa femme et du Bazar.
— Tu m’as rendu fou, soupira-t-il, à l’arrêt du bus. C’était un moment de folie. Un merveilleux moment, précisa-t-il. Merveilleux. De folie. Mais quand je pense qu’à ton âge déjà, tu vois, ça me bouleverse dans le fond. Je ne sais pas quoi penser.
— Pense pas, je lui dis.
— Si, justement…
Il voulait penser. Tout à l’heure dans les fourrés il n’y pensait pas, à penser.
— Dans le fond c’est terrible. Je m’en veux. J’aurais pas dû. J’aurais dû prendre sur moi, puisque toi… mais tu m’as rendu fou. Tu ne devrais pas regarder les hommes comme tu fais, qu’est-ce que tu veux, c’est ta faute, aussi ! Ils sont faibles les hommes, ils ne peuvent pas résister quand une fille les regarde comme tu fais…
On monta dans le bus qui nous ramena Porte de Vincennes, là on prit le 115, je descendrais devant la maison, lui continuerait, il voulait essayer d’arriver au Bazar avant la fermeture, de façon à ramener à sa femme n’importe quoi enveloppé dans le papier du magasin.
— Faut que tu me pardonnes. Faut qu’on oublie ça. Hein ? Promets-moi. Promets-moi que tu ne regarderas plus les hommes comme ça. Promets-moi de ne plus faire des choses pareilles. Tu ne sais pas sur qui tu peux tomber. Il y a des salauds. Ils ne sont pas tous comme moi tu sais… Un moment de folie et c’est toute une vie gâchée… Quand je pense que tu as l’âge de ma fille, ça me fait froid dans le dos.
Avant ça lui faisait plutôt chaud.
J’éprouvais pas le besoin de discuter. J’étais légèrement engourdie. On était de plus en plus entassés sur la plate-forme à mesure que les gens montaient.
— Mignonne comme t’es, ce serait trop dommage…
Je le regardai avec un grand sourire. Les cahots du bus nous jetaient l’un contre l’autre, je laissais aller, et je sentais qu’il commençait à récupérer. Il leur faut le temps.
— Penser que tu vas aller faire ça avec n’importe lequel… ça me rend enragé… un beau petit corps comme ça.
Profitant d’un cahot, il me retint. Quand on arriva à mon arrêt il ne lui restait plus beaucoup de morale, il ne disait plus un mot. Je demandai :
— Ta fille c’est Juliette Halloin ?
J’eus le temps de voir sa gueule se figer. Il murmura quelque chose comme je descendais, du genre « tu ne vas pas… » J’étais partie. Du trottoir, je le regardai, sur sa plate-forme. Il était vert de peur.
Ils sont formidables.
Du reste il ne s’était pas passé trois jours qu’il me refaisait de l’œil ; moi je filais. À la fin il me demanda si j’étais fâchée et si je lui en voulais.
— On était pas bien là-bas ?…
— Je ne me plains pas.
— Alors ?…
Quand est-ce qu’on y retourne ? ne dit-il pas. Ça lui avait repris. Ce qu’il leur faut c’est simplement un petit temps de repos. Je lui dis :
— J’ai suivi tes conseils j’ai acheté une conduite.
— Non ? dit-il, ne sachant comment le prendre, si me féliciter ou quoi.
— Oui, je ne couche plus avec les pères de famille.
C’est bon un homme mais il y a des limites.
Il était furieux. Il partit les dents serrées, et le reste en bandoulière. Ils sont formidables.
J’étais contente de moi ; il y a des plaisirs supérieurs à ceux de la chair.
Mais ce qui me faisait encore plus marrer c’est les bonnes femmes ; là je m’en payais ; depuis que je me baladais dans une jupe de Prisunic en Vichy formidable que j’avais réussi à me faire payer, et que j’avais raccourcie au dernier degré de la mode, elles me faisaient une sale bobine ; je n’étais plus une bonne petite maman ; Dieu sait ce que j’étais ; j’avais entendu une dire à l’autre : « Cette façon qu’elle a de marcher. » « Ça promet », répondit l’autre, sans doute pas suffisamment informée ; tout ça assez fort pour que j’entende, afin de me faire honte. Je ne sais pas quelle façon j’avais de marcher, en tout cas j’aurais pas voulu de la leur, on aurait dit qu’elles avaient du plomb dans le cul, toute leur connerie devait être descendue là. Bon Dieu ce que j’aimais pas les bonnes femmes ! Comment une chose pareille peut-elle arriver à exister ? Pourquoi c’est pas dans les zoos ? Toute la journée ça geint ça se traîne, ça peut pas faire trois mètres sans se planter, c’est agglutiné devant le petit commerce comme des paquets de moules je suis polie, se racontant ses malheurs, quels malheurs ? et le soir ça pleurniche que c’est claqué, et qu’est-ce que ça a donc tant produit je vous le demande à part de la mauvaise cuisine ? Ça oblige de pauvres types, qui d’ailleurs ne méritent pas mieux, à s’échiner pour leur acheter des appareils coûteux et à crédit pour leur épargner du « travail », disent-elles, que d’ailleurs ça a toujours fait faire pratiquement par les mômes, et c’est toujours aussi fatigué, à croire que la fatigue c’est leur seule véritable profession. Je connais rien de plus inutile sur la terre que les bonnes femmes. Si. Ça pond.
C’est un drôle de mystère la vie quand on y regarde.
Bref en tout cas depuis René quand je les voyais je me régalais ; d’une façon je les avais bel et bien faites cocues, toutes, en allant en pêcher un dans leur génération et en lui faisant apprécier la différence. Le père René quand il s’était retrouvé au page avec sa bourgeoise le fameux samedi soir après le Bazar et le bain de fraîcheur il avait dû l’avoir dans l’os. Je ne sais pas laquelle c’est mais c’est le même arrivage, et quand elles me regardaient comme si elles me déshabillaient je les regardais de même, et c’était pas moi qui baissais les yeux la première. René m’avait au moins rapporté ça, puisque d’autre part il avait réussi à gâcher un gentil souvenir en ne fermant pas sa gueule après. Bah. Les jours passent. La peau est neuve tous les matins. Les garçons sont légers et lisses, et Dieu merci avec eux pour parler c’est plutôt :
— Neuf heures ?
— Vu.
C’est même comme ça, avec ce manque parfois excessif de conversation, que je me trouvai un soir la seule fille au rendez-vous, contre quatre gars. Les autres filles avaient eu des empêchements, paraît-il, chacune de son côté. On ne fait pas toujours ce qu’on veut quand on vit en famille.
Là non plus on ne parla guère, à vrai dire on ne se dit pas un mot, on partit tout de même. C’était une belle nuit, de juin. Chaude. Je ne la regretterai jamais.
Maintenant tout le monde me prêtait sa moto. Même seule, même pour la journée entière. Finalement j’y étais arrivée, et même mieux que je n’espérais.
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