Les petits enfants du siècle

Christiane Rochefort · Chapitre 4 sur 7

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Les petits enfants du siècle

Chapitre IV

 

J’en ai attendu des 115 ! J’en ai attendu. J’en ai regardé descendre des types, de ces foutus bus. Longtemps après que je n’y croyais plus, j’y croyais encore – ou alors qu’est-ce que je faisais là, qu’est-ce que j’attendais si je n’attendais rien ? Justement ils avaient mis un banc ; c’était sans doute pour moi, pour que je me repose un peu, le découragement ça fatigue. Il y avait des soirs, je ne pouvais plus porter les bouteilles. Je ne pouvais plus les porter. Elles me seraient tombées des mains.

Je m’asseyais sur le banc. Je n’y croyais plus. Je regrettais. Je regrettais, je regrettais, je regrettais.

C’était encore presque l’été ; ici, c’était beau la nature ; il y avait des étoiles. En renversant la tête je les voyais. Là-bas je n’y avais seulement pas pensé.

J’allais dans la petite rue, où j’étais allée avec Guido. Mais ça ne m’avançait à rien. Il y avait un trou à côté de moi, où Guido aurait dû être.

Quelques baraques avaient encore été démolies, des allées coupées, des jardins effacés. Les endroits changent vite ici. Avec le bulldozer pas de problèmes ; un jour il arrive et le lendemain on ne reconnaît plus rien.

J’allais traîner dans les grands blocs, en face, où Guido habitait ; on avait mis partout des pelouses régulières, entourées de grillages pour que les mômes n’y cavalent pas, on avait planté de jeunes arbres également dans des grilles pour que les mômes ne les massacrent pas ; comme ça ça leur faisait un Espace Vert, qu’ils le veuillent ou non. Ce que je me demande c’est pourquoi on ne fout pas plutôt les mômes dans les grillages et les arbres en liberté autour. La maison du vieux était partie, avec sa vigne – Guido m’avait dit que c’était une vigne – et à la place il y avait un rang de lampadaires vert pomme.

Le panneau « Foyer du Bâtiment » n’était plus là, sur le dernier bloc, on n’entendait plus chanter en italien par les fenêtres, on ne voyait plus les gars, le torse nu, en train de se raser, ils n’étaient plus sur les balcons, à six heures, à appeler les filles ; à la place il y avait des couches qui séchaient. C’était fini. Guido était parti parce que les maisons étaient finies c’est tout.

Le soir les fenêtres s’allumaient et derrière il n’y avait que des familles heureuses, des familles heureuses, des familles heureuses, des familles heureuses. En passant on pouvait voir sous les ampoules, à travers les larges baies, les bonheurs à la file, tous pareils comme des jumeaux, ou un cauchemar. Les bonheurs de la façade ouest pouvaient voir de chez eux les bonheurs de la façade est comme s’ils s’étaient regardés dans la glace. Mangeant des nouilles de la coopé. Les bonheurs s’empilaient les uns sur les autres, j’aurais pu en calculer le volume en mètres cubes en stères et en barriques, moi qui aimais faire des problèmes.

Le vent soufflait sur le plateau d’Avron, entre les blocs comme dans les canyons du Colorado, qui n’est sûrement pas aussi sauvage. Au crépuscule, au lieu des coyotes hurlaient les speakers pour nous dire comment avoir tous les dents blanches et des cheveux qui brillent, comment être tous beaux, propres, bien portants et heureux.

Moi le bonheur, ça me tue. Je pleurais. Je ne sais même pas si c’était Guido que je pleurais. Ou alors à force de dire que c’était un Martien, j’avais fini par pleurer la planète Mars et tout ce que j’avais mis dessus, et qui n’était pas sur celle-ci. Je marchais au milieu des blocs et je pleurais.

Ces blocs, c’était quelque chose d’extraordinaire. Je ne sais pas où il faudrait voyager dans le monde pour trouver quelque chose d’aussi extraordinaire. Je suis sûre que les déserts, ce n’est rien à côté.

— Tao est parti, Nicolas. Il est retourné sur Mars. Il en a eu assez.

Le soir je pleurais dans mon lit. Ces temps-ci je pleurais tout le temps, je ne sais pas ce que j’avais, c’était peut-être l’âge.

— Pleure pas Jo. Je veux pas que tu pleures. Je casserai toute la baraque.

Nicolas m’entendait pleurer, il se levait et venait me consoler.

— Je tuerai Patrick. Je tuerai tout le monde. Tao reviendra.

— Il n’y a pas que Tao, j’en ai ma claque.

— Je les tuerai tous. Je jetterai une bombe atomique et je démolirai toutes les baraques. Pleure pas. On ira sur Mars. Quand je serai grand, tu seras ma petite sœur.

— Heureusement que t’es là. Toi tu comprends tout, tu as une âme.

— J’ai une âme rouge. Le soir je la sens, ici. Elle me brûle.

Nicolas partit au prévent. Sa cuti était positive. Pourquoi lui ?

Pourquoi pas Chantal, puisque c’est elle qui toussait ? Ce n’était pas juste.

— D’un côté, commenta la mère, ça fera une place pour le bébé, je me demandais bien comment on s’arrangerait pour les lits.

Elle arrivait dans son huitième mois. On n’avait pas de quoi acheter un nouveau lit, et les hamacs c’est dangereux, on avait lu dans le journal cette petite fille qui était tombée de son hamac parce que ses parents n’avaient pas de quoi lui acheter un lit. Elle était tombée pendant que son père regardait par la fenêtre dans le parking sa bagnole dans laquelle il n’avait même pas de quoi mettre de l’essence.

— Et si des fois Nicolas ne mourait pas par hasard on ne sait jamais, comment tu feras quand il reviendra ? criai-je, furieuse.

— À ce moment-là on verra. On a le temps d’y penser.

— T’as raison, peut-être qu’après tout le bébé sera mort-né, comme l’autre d’avant, dis-je d’une voix douce, en finissant d’essuyer l’assiette. Faut jamais se biler d’avance.

La mère, ne sachant pas si c’était du lard ou du cochon, me regarda en coin pour se faire une opinion, mais j’avais pris un air con, et une autre assiette, et elle ne put pas se la faire. Concernant les enfants encore dans son ventre elle était assez sensitive.

Moi j’étais de plus en plus teigne. Nicolas me manquait, et j’avais peur qu’il meure ; c’est toujours ceux-là. Et ça m’énervait d’attendre un autre bébé, je me demandais quel genre de cloche ça allait encore être, et de quelle manière il allait s’y prendre celui-là pour m’emmerder, sans parler des couches qui étaient courues d’avance, car avec tout le progrès on n’est pas encore arrivé à faire des enfants qui chient pas.

Les vieux étaient contents. Quand on est sept autant être huit, carrément. Ils allaient pouvoir continuer les traites de la voiture. Ils n’auraient pour rien au monde voulu la lâcher, d’autant que les Mauvin venaient de s’en payer une plus neuve, et en plus ils avaient un mixeur et un tapis en poil animal.

— Et mon frigidaire, il est là ! proclamait Paulette en se tapant sur le ventre à la coopé devant les autres bonnes femmes.

Nous pour le frigo il nous faudrait au moins des triplés d’un coup. La mère jeta à sa rivale, qui avait cinq semaines d’avance sur elle, un regard mauvais.

— Et j’irai jusqu’à la machine à laver !

— Nous la machine à laver on l’a déjà, se revancha la mère. Depuis longtemps. Je trouve que c’est la première chose dans une maison. Pour le linge, précisa-t-elle.

— Moi mon mari, il ne supporte que la qualité, dit Paulette, invaincue. On préfère ne pas se presser, mais avoir du bon.

Elle faisait allusion à notre sacrée vieille machine, toujours déréglée, et qui a une fois pissé dans son plafond.

Lâchement, la mère se retourna contre le destin.

— Moi si mon avant-dernier n’était pas mort à la naissance, et si j’avais pas eu cette fausse-couche au départ qui m’a laissée des mois patraque et d’ailleurs je m’en suis jamais vraiment relevée, on aurait tout aujourd’hui, et peut-être même on aurait eu le Prix.

— Ben moi j’en ai eu trois de mort-nés ! dit Paulette. Et vous voyez, je suis encore là ! Et je peux encore servir, dit-elle avec son grand rire sain.

Une jeune mère de seulement trois enfants, qui n’attendait son quatrième que pour le printemps, regardait ses aînées avec admiration, en rêvant d’entrer dans la carrière.

— Vous en faites pas Mme Bon, lui dit l’épicière, ça vient petit à petit, sans qu’on s’en aperçoive.

Il entra une autre enceinte qui se mit aussitôt au diapason. Je me reculai dans les cageots. Y avait plus où se mettre dans la boutique, en ce moment le matin à la coopé c’était un vrai concours de ballons, cette Cité c’est pas de l’habitat c’est de l’élevage. Et sensibles avec ça, fallait pas les effleurer, avec leur précieux fardeau, elles auraient écrasé tout le monde, et surtout que moi à ce moment-là je leur arrivais à l’estomac, je voyais plus que ça dans le paysage et je risquais à tout moment d’être aplatie entre deux cloques.

Paulette fraya un passage à la sienne parmi les autres, et sortit pleine de dignité le ventre en avant avec son frigidaire dedans, et derrière la machine à laver qui trépignait en attendant d’être fécondée.

Elle eut un garçon. Elle ne faisait que des garçons, et elle en était fière. Elle fournirait au moins un peloton d’exécution à la patrie pour son compte ; il est vrai que la patrie l’avait payé d’avance, elle y avait droit. J’espérais qu’il y aurait une guerre en temps voulu pour utiliser tout ce matériel, qui autrement ne servait pas à grand-chose, car ils étaient tous cons comme des balais. Je pensais au jour où on dirait à tous les fils Mauvin En Avant ! Et pan, les voilà tous couchés sur le champ de bataille, et au-dessus on met une croix : ici tombèrent Mauvin Télé, Mauvin Bagnole, Mauvin Frigidaire, Mauvin Mixeur, Mauvin Machine à Laver, Mauvin Tapis, Mauvin Cocotte Minute, et avec la pension ils pourraient encore se payer un aspirateur et un caveau de famille.

Nous on eut une fille. On panachait. Ils l’appelèrent Martine, en souvenir de cette patate de Martine Pieuchet des vacances qui passait sa vie à déshabiller des baigneurs et à leur faire faire pipi par un petit trou. La gosse avait l’air normale. Il fallait attendre. Je me dis qu’avec un peu de veine d’ici dix ans elle pourrait me relayer. Je repassai avec soulagement la queue de la poêle à la mère. Quand elle n’était pas là ils avaient des exigences de seigneurs. Le père voulait de la soupe passée et un pli à son pantalon. Je sais pas pourquoi il voulait un pli à son pantalon spécialement quand sa femme était en train d’accoucher. Il ne courait pas papa ; tout juste s’il restait un peu plus tard quand elle était pas là, pour l’apéro ; mais rien de trop ; il ne buvait pas non plus papa, du moins pas comme il y en a, qui sont des exceptions, on les connaît dans la Cité ; papa quand il avait un coup de trop il était juste un peu plus abruti que d’habitude, ça ne se voyait pas ; même quand sa femme n’était pas à la maison et qu’il se laissait un peu plus aller, se sentant libre, forcément, il ne nous cognait pas plus ; seulement il se sentait le maître ; avec elle il était plus modeste, car elle lui faisait aussitôt remarquer qu’avec ce qu’il apportait, et la vie qu’elle avait avec nous, et sa santé, et elle se mettait à enfiler un tel chapelet qu’il en perdait l’envie de recommencer la prochaine.

Dès qu’elle rentra Chantal tomba malade ; elle dit qu’elle avait mal à la gorge depuis huit jours et que je ne l’avais pas soignée ; en effet chaque fois que je lui faisais râper du gruyère elle avait mal à la gorge ; je mettais du râpé dans tout, et je leur donnais à manger rien que des trucs qu’ils n’aimaient pas, on se distrait comme on peut. Aussi étaient-ils toujours très contents quand la mère rentrait à la maison, le nouveau bébé sur les bras.

En tout cas elle avait eu raison de ne pas se biler, tout s’arrange toujours, le problème des lits se régla tout seul ; quand Nicolas revint du prévent Catherine était aux Arriérés. Il avait fallu l’y mettre, l’école ne voulait pas la garder, elle n’entravait rien, et faisait tout un tas de conneries qui troublaient le déroulement des classes ; en plus ils s’étaient aperçus qu’elle était à moitié sourdingue, non seulement elle ne comprenait rien mais elle n’entendait même pas. On lui fit des tests, la doctoresse des Allocations la regarda une demi-heure et dit qu’elle avait un âge mental de quatre ans, que ça coûterait très cher de la rattraper, c’était un traitement long et onéreux qu’on ne pourrait pas assumer, et en tout cas la gosse ne serait jamais capable de gagner sa vie, et qu’il n’y avait qu’à la mettre tout simplement dans un bon Asile où on n’aurait plus jamais à s’en occuper. Au suivant.

— C’est tout de même bien fait leur truc dit la mère, en un rien de temps ils vous expédient ça.

Il paraît que cette docteur-là dans sa matinée elle en avait envoyé quatre comme ça à la poubelle.

Ils l’emmenèrent tous les deux, les parents, là-bas. Ils lui avaient caché où elle allait, pour un coup le mot Arriéré n’avait pas été prononcé, et le voyage était présenté comme une partie de plaisir. Mais Patrick se fit une joie de vendre la mèche au moment du départ ; ça le transforma en un bel enfer. Arrachée aux meubles, un par un, Catherine hurlante fut traînée à peu près sur le ventre jusqu’à la voiture, ameutant les deux rangées de blocs ; les bonnes femmes s’étaient mises sur les portes avec des airs outrés, une parla tout haut d’appeler la police : elles ne supportaient pas qu’on touche à un cheveu d’un enfant des autres ; il faut le dire d’ailleurs il y avait très peu d’Enfants Martyrs dans notre Cité, avec ces murs à travers lesquels on entendait tout un bourreau d’enfants n’était pas long à être repéré et dénoncé, l’Assistante se mettait en branle, et tout rentrait rapidement dans l’ordre ; et si ce n’était pas à la Cité c’était à l’école, les maîtresses étaient à l’affût des cas ; une fois on avait eu une petite fille martyre dans la classe, la maîtresse essayait de la cuisiner, la môme n’osait rien dire ; elle était couverte de bleus. Finalement ils arrivèrent à la faire avouer, sa photo parut dans le journal, et elle alla bel et bien à l’Assistance. Les gosses maintenant sont tout de même mieux protégés.

Bref dans notre cas l’Assistante arriva pour aider les parents, et les bonnes femmes comprirent que c’était régulier. Catherine hurlait qu’elle ne voulait pas aller aux Arriérés, elle avait tant crié qu’elle n’avait presque plus de voix, elle s’était tant agrippée qu’elle n’avait presque plus de forces ; si elle était dingue, elle savait au moins où était son intérêt. Elle se tenait encore aux pare-chocs. Mais maintenant ils étaient trois contre. On l’enfourna, je vis une dernière fois sa vilaine figure, c’est vrai qu’elle n’était pas belle la pauvre môme, toute bouffie, et marbrée de cambouis et de larmes, elle essayait de sortir par la fenêtre, on remonta la vitre. Elle trouva la force de pousser un cri avant que ce soit fermé. L’innocente appelait son frère. La voiture démarra, partit, disparut. Je me mis à pleurer. À un mètre de moi je vis Patrick, la tête haute ; il se détourna de la grille, et, les mains dans les poches, partit en sifflotant. Je me retournai sur lui si sec qu’il ne vit rien venir, et d’un seul mouvement je lui en filai un grand coup dans la gueule. Il venait de loin celui-là. Il se rebiffa, les jumeaux lui rentrèrent dans le chou, et Chantal voyant que ça se présentait bien me pinça. Je l’envoyai rouler d’un coup de pied. Le gardien arriva pour nous séparer.

— Si c’est pas malheureux, dit une bonne femme, à peine les parents le dos tourné.

— Je vous emmerde, répondis-je, c’est pas vos oignons.

— Allez vous faire bourrer, précisa Patrick, et là il n’avait pas tort.

Sa bouche saignait, je lui avais cassé une dent je ne sais pas comment, un miracle. Il garda le trou, et ça me faisait toujours plaisir à voir. Après tout c’est le seul souvenir qui nous resta de Catherine.

Le soir il y eut une séance, à la suite du rapport du gardien et du constat des dégâts vestimentaires, toujours mal supportés. Le raccommodage de toutes façons c’était pour moi.

— On s’esquinte pour cette vermine, dit le père, et on n’en a que des emmerdements.

— C’est ce con-là qui a dit à Cathy qu’elle allait aux Arriérés, dirent les jumeaux.

— Vous, dit Patrick, tout ce que vous avez à faire c’est de la boucler et de dire merci quand on vous met quèque chose dans votre assiette. Il zozotait, à cause de sa dent. Vous n’êtes même pas de notre sang, dit-il.

— Ton sang, tu peux te le foutre au cul, dirent les jumeaux, et le plus près du père reçut une baffe mais s’en foutit, car ils avaient la peau dure.

— Tu peux le bouffer en salade, relaya l’autre, situé plus loin du père, c’est du sang de navet, et il reçut la sienne de la mère, qu’il voisinait malheureusement.

Là-dessus le père et la mère échangèrent un long regard. Je connaissais l’histoire. J’avais cru comprendre à des allusions grosses comme des maisons qui leur échappent par-ci par-là parce qu’ils nous croient toujours trop bouchés pour comprendre, qu’ils avaient entrepris une espèce d’enquête pour Substitution d’Enfants, dont il y avait tellement d’exemples dans les journaux, ça les avait encouragés. Ils voulaient récupérer leurs beaux bébés blonds et roses, tels que la mère les voyait dans son souvenir maintenant, et Dieu sait ce qu’ils étaient en réalité, moi à leur place je me serais méfiée, j’aurais gardé ceux-là qui au moins n’étaient pas crétins, c’est déjà ça. Mais on les traitait partout de bicots, et ça vexait les parents, d’autant que ça se pouvait bien que ça soit vrai ; eux d’ailleurs s’entendaient bien avec les petits arabes, à force, et aussi pour emmerder la bande à Patrick, qui était toujours en bagarre avec eux. Ça faisait des histoires avec les autres familles, les parents en étaient gênés à la fin, ils en avaient marre de ces jumeaux-là, ils auraient voulu en changer.

Les petits se rendaient compte de quelque chose eux aussi, ils n’étaient pas sourds. Ils se mettaient de plus en plus à part, et devenaient hargneux.

Giflés, ils se marraient en regardant Patrick, dont la lèvre justement, grâce à moi, saignait, laissant échapper le précieux sang des Rouvier.

— T’es pas beau, t’es moche, t’as plus de dents, tu louches…

Patrick amorça un lever de chef ; le père le rassit d’une main ferme et douce.

— Laisse-les, dit-il, méprisant ceux qui n’appartenaient déjà plus au monde. Je savais que toute la question était de retrouver les vrais avant de lâcher ceux-là, pour conserver le chiffre, et si les autres étaient morts c’était embêtant. Et vous, taisez-vous ! ajouta le père, plus rude, à l’intention des jumeaux. Je vous conseille de ne pas faire trop les malins.

Ils se turent. Ils sentaient le vent. Il y eut un silence complet, ce qui n’arrivait jamais chez nous ; tous instinctivement on regarda autour dans la pièce, qu’est-ce qui manquait donc ? Catherine. On n’entendait pas son rire idiot, comme chaque fois qu’il y avait une scène. Ça faisait un vide. Je dis d’un ton neutre :

— Un ange passe.

La mère alla chercher les nouilles, ils tendirent leurs assiettes. Je dis :

— C’est comment, cet asile ?

Ils firent des bruits vagues, des haussements d’épaules, et le père pivota pour ouvrir la télé, qu’il avait oublié de mettre dans le feu de l’action ; l’image dansota, il n’arrivait pas à régler. Je dis :

— Peut-être qu’elle ne vivra pas…

Personne pipa. Le père actionnait les boutons. L’ange repassa. Il faisait les cent pas. Je dis :

— Ça vaudrait mieux pour elle.

— Ah merde, dit le père, qu’est-ce qu’il a ce machin ?

— Le potentiomètre, dit Patrick. Faut le pousser plus.

— Qu’est-ce qui veut encore des nouilles ? dit la mère. Chantal, tu ne manges pas ?

— J’ai pas faim, dit Chantal, j’ai mal là, dit-elle en désignant sa poitrine et en commençant une quinte ; elle dit que je lui avais envoyé mon pied dans les poumons. Mais moi je savais bien que je lui avais collé dans le ventre.

Quand elle eut fini de tousser, je dis :

— Si elle mourait Catherine, on ne toucherait plus ses Allocations ?

— Ah, ça va ! dit le père en cognant sur la table. Mêle-toi de ce qui te regarde !

Il mit la télé en plein.

Nicolas alla dans le lit de Catherine. La vie continue.

Le printemps arriva. L’été. Puis l’hiver.

J’avais eu mon Certificat du premier coup ; manque de pot ; j’aurais bien tiré un an de plus, mais ils me reçurent. Je ne pourrais plus aller à l’école.

À l’Orientation, ils me demandèrent ce que je voulais faire dans la vie.

Dans la vie. Est-ce que je savais ce que je voulais faire, dans la vie ?

— Alors ? dit la femme.

— Je ne sais pas.

— Voyons : si tu avais le choix, supposons.

La femme était gentille, elle interrogeait avec douceur, pas comme une maîtresse. Si j’avais le choix. Je levai les épaules. Je ne savais pas.

— Je ne sais pas.

— Tu ne t’es jamais posé la question ?

Non. Je ne me l’étais pas posée. Du moins pas en supposant que ça appelait une réponse ; de toutes façons ça ne valait pas la peine.

On m’a fait enfiler des perles à trois trous dans des aiguilles à trois pointes, reconstituer des trucs complets à partir de morceaux, sortir d’un labyrinthe avec un crayon, trouver des animaux dans des taches, je n’arrivais pas à en voir. On m’a fait faire un dessin. J’ai dessiné un arbre.

— Tu aimes la campagne ?

Je dis que je ne savais pas, je croyais plutôt que non.

— Tu préfères la ville ?

À vrai dire je crois que je ne préférais pas la ville non plus. La femme commençait à s’énerver. Elle me proposa tout un tas de métiers aussi assommants les uns que les autres. Je ne pouvais pas choisir. Je ne voyais pas pourquoi il fallait se casser la tête pour choisir d’avance dans quoi on allait se faire suer. Les gens faisaient le boulot qu’ils avaient réussi à se dégotter, et de toutes façons tous les métiers consistaient à aller le matin dans un truc et y rester jusqu’au soir. Si j’avais eu une préférence ç’aurait été pour un où on restait moins longtemps, mais il n’y en avait pas.

— Alors dit-elle il n’y a rien qui t’attire particulièrement ?

J’avais beau réfléchir, rien ne m’attirait.

— Tes tests sont bons pourtant. Tu ne te sens aucune vocation ?

Vocation. J’ouvris des yeux ronds. J’avais lu dans un de ces bouquins l’histoire d’une fille qui avait la vocation d’aller soigner les lépreux. Je ne m’en ressentais pas plus que pour être bobineuse.

— De toutes façons dit la mère, ça n’a pas d’importance qu’elle ne veuille rien faire, j’ai plus besoin d’elle à la maison que dehors. Surtout si on est deux de plus…

On croyait que c’était des jumeaux cette fois.

 

Tout de suite ce qui me manqua, c’est l’école. Pas tellement la classe en elle-même, mais le chemin pour y aller, et, par-dessus tout, les devoirs du soir. J’aurais peut-être dû dire à l’orienteuse que j’aimais faire des devoirs, il existait peut-être un métier au monde où on fait ses devoirs toute sa vie. Quelque part, je ne sais pas. Quelque part.

Je me sentais inoccupée. Je n’arrêtais pas mais je me sentais tout le temps inoccupée. Je cherchais ce que j’avais bien pu oublier, où, quand, quoi ?… Je ne sais pas. Au lieu de me dépêcher pour être débarrassée, je traînais : débarrassée, pour quoi ? Le soir, j’étais fatiguée, mes yeux se fermaient, il me semblait ou qu’il n’y avait pas assez de lumière, ou qu’il y en avait trop. Je ne sais pas. Avant, le soir, je commençais à me réveiller, maintenant je tombais. Et une fois au lit, alors impossible de m’endormir. Je versais quelques larmes. C’était devenu une habitude. Je ne savais même pas à quoi penser.

L’hiver passa. Le printemps revint. Le printemps, le printemps…

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