Les petits enfants du siècle

Christiane Rochefort · Chapitre 3 sur 7

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Les petits enfants du siècle

Chapitre III

Alors arrivèrent les vacances. Ce n’était pas leur faute. L’usine fermait en août. Cette fois on n’irait pas chez la grand-mère à Troyes lui biner ses carrés et retaper ses cabanes à lapins pour revenir avec des ampoules et des tours de reins, on irait dans un hôtel à la campagne, comme les vraies gens qui vont en vacances, et on se reposerait pour de bon, du matin au soir, sans rien faire que respirer le bon air et faire des réserves de santé pour la rentrée, on partirait le, on irait par, on mangerait à. Bref en un rien de temps ils avaient réussi à transformer la fête en un sacré emmerdement. On en parlait depuis Pâques ; l’itinéraire ; l’hôtel ; le programme ; l’horaire. Car ils avaient enfin la bagnole, et le chef de famille était passé mécano qualifié, incollable sur le delco les pignons et les pompes, la tête dans le capot le samedi après-midi et le spontex ravageur le dimanche matin, faisant le concours avec Mauvin laquelle qui brillerait le plus. Jamais il n’aurait touché à l’évier de la cuisine mais sa peinture c’était autre chose. Et allez donc que je te brique, et fier comme un pou, « on pourrait manger la soupe dessus », une vraie petite ménagère.

Enfin on partit, tous en chœur entassés ; cette année, pour bien que tout le monde profite de la voiture et se rende compte que le père en avait une, personne n’avait été mis à la Colonie, au diable l’avarice, et ça c’était bien dommage, les seules bonnes vacances qu’on prend c’est celles des autres.

Papa conduisait comme un cochon ; tous les autres chauffards de la route le lui faisaient bien remarquer, et j’avais les jetons chaque fois qu’il essayait de doubler une bagnole ; c’était une vieille traction ce qu’on avait, il disait que ça devait doubler tout, à cause de la Tenue de Route ; la Tenue de Route ça devait être vrai, sinon avec papa elle n’y serait pas restée longtemps.

Chaque fois qu’un de ces excités sortait sa sale gueule de sa quincaillerie pour le traiter de connard, son aîné rougissait ; il avait honte de son père ; et depuis le début il était en fureur parce qu’on l’avait jamais laissé toucher à la précieuse mécanique ; c’était un point sur lequel le père ne cédait pas.

Toutes les vingt-cinq bornes Patrick demandait qu’on lui laisse le volant, rien qu’un peu, et le père répondait fermement que non.

— Merde, je ferais au moins aussi bien que toi, dit Patrick, humilié une fois de plus car le père venait de se faire agonir par un quinze tonnes.

— J’avais la priorité ! proclama le vieux, en accélérant victorieusement au virage qu’il prit à la corde à gauche, Dieu merci il ne venait personne en face.

— Un si gros que ça a toujours la priorité, fit remarquer Patrick. D’ailleurs il venait de droite, et on était dans une agglomération.

— De droite, de droite ! Je vais te la faire voir la droite, dit-il en la lâchant du volant pour l’envoyer dans la figure du rebelle ; la mère serra sa Chantal sur son cœur en voyant arriver le platane, le père rattrapa le volant à deux mains, de justesse, le fils n’eut pas la beigne ; il profita aussitôt de la situation.

— De droite. La droite, c’est là, dit-il, en la montrant. De fait, c’est bien Patrick qui avait raison.

— Je sais ce que j’ai à faire, déclara le père, qui puisait dans la tenue d’un volant une autorité nouvelle. Pendant un moment on tapa le cent dix en silence.

— Pipi, dit Catherine.

— Ah non ! dit le père.

— J’ai envie, dit Catherine, et elle se mit à pleurnicher.

— Tu attendras qu’on prenne de l’essence.

— Tu sais bien qu’elle ne peut pas, attendre, dit la mère, plaintivement. Elle va faire dans sa culotte.

— Ah là là ! dit le père, pour gagner encore un peu de temps.

Ou alors c’était Chantal qui avait mal au cœur ; elle ne supportait pas la voiture, et finalement il avait fallu la mettre devant avec la mère, près de la vitre, en cas. Patrick était au milieu, entre le père et la mère. Moi derrière j’avais Nicolas sur moi, et la moitié de Catherine ; les jumeaux étaient tassés dans l’autre coin, regardant le pays et échangeant leurs impressions dans leur javanais à eux qu’ils s’étaient fabriqué pour qu’on ne les comprenne pas. Aux arrêts Nicolas cueillait des fleurs et les lâchait en l’air, pour voir si elles allaient s’envoler. On remontait dans la voiture, où le père resté s’impatientait en regardant sa montre.

— Avec vous autres j’arriverai jamais à tenir ma moyenne.

Patrick se mit à rigoler bruyamment.

— Toi je vais te laisser sur la route, dit le père. Je vais te laisser sur la route tu vas voir !

Il pensait que quitter sa belle voiture c’était un châtiment suprême.

— Oké, dit Patrick. J’aime mieux être orphelin que d’être mort.

Comme on n’était pas encore démarrés il eut sa gifle.

Le père avait une faiblesse pour l’aîné de ses garçons, celui qui le continuait en somme ; mais question voiture c’était un autre homme : plein d’allant, de dynamisme, d’autorité : ça le révélait.

— Descends, dit-il en ouvrant la portière de droite, devant laquelle la mère achevait de reculotter Catherine.

— Maurice… dit la mère faiblement.

— Ça lui servira de leçon, dit le chef de famille. Ce morveux. Ça lui servira de leçon, tiens.

Sur le bord de la route, Patrick jubilait. Le père démarra, avec difficulté parce qu’il s’était mis dans un tas de sable. Aussitôt commença une scène avec la mère, qui trouvait qu’il avait été trop dur, et qui voulait qu’on retourne. Lui ne voulait pas.

— J’en ai marre à la fin, de ce morveux. Toujours à critiquer ce que font les autres.

Dans le fond ça le soulageait de ne pas l’avoir à côté de lui en train de lui faire remarquer toutes ses conneries. Nous on les remarquait aussi mais au moins on la bouclait. Il s’offrait une petite récréation. Quand il eut assez profité, il se laissa fléchir. « Il doit avoir compris maintenant », dit-il, et il exécuta sur la route un demi-tour qu’il valait mieux que Patrick n’ait pas vu, et il nous dit que les vitesses dans la traction ça grinçait toujours.

Patrick n’était plus où on l’avait laissé. Plantés de part et d’autre de la route le père et la mère observaient l’environ. Rien. L’angoisse s’établit. On appela, Paaatrick ! Paaatrick ! Je te l’ai dit, disait la mère, que t’étais trop dur. Je le savais ; le père ne répondait pas. Moi les jumeaux et Nicolas on avait trouvé un buisson de mûres et on était dedans.

— Vous pouvez pas nous aider à chercher plutôt, non ? J’émis l’idée qu’il s’était peut-être jeté dans la rivière, qui coulait non loin ; mais dans le fond je n’y croyais pas. Cathy se mit à hoqueter. Je dis qu’après tout on s’était peut-être trompés d’endroit, est-ce qu’il y avait bien cette bâtisse, là, je ne me souvenais pas de l’avoir vue la première fois ; les jumeaux dirent qu’ils étaient absolument sûrs qu’elle n’y était pas, ils avaient vu un transformateur. On réussit à faire remonter les vieux comme ça un bon bout de chemin, et à la fin ils ne savaient plus rien du tout. Le père décida de prévenir les gendarmes et les Recherches dans l’intérêt des Familles, si on peut dire dans le cas de Patrick. Et de continuer. La mère dit qu’elle resterait dans le village jusqu’à ce qu’on ait retrouvé « le petit », comme ils l’appelaient maintenant. Tous les péquenauds du coin s’intéressaient à nous, la mère était entourée de bonnes femmes, il y a des bonnes femmes partout. Le père, conscient de ses responsabilités, décida qu’il conduirait les Siens à destination d’abord, on ne pouvait pas faire courir les routes à de jeunes enfants comme ça, surtout la petite fille dans cet état, Cathy avait des convulsions, et qu’il reviendrait aussitôt pour les Recherches. Tout le monde s’intéressait à Patrick, « le Petit Disparu ». Le père disait : « J’ai été trop sévère, il est tellement sensible », les hommes parlaient de draguer le fleuve.

On le rencontra plus loin à un croisement, assis sur un parapet de pont, et mangeant des pommes.

— Ben vous allez pas vite, nous dit-il avec mépris quand on s’arrêta à sa hauteur. Ça fait bien une heure que je vous attends.

— Ben où que t’as passé ? dit le père complètement sur le cul.

— Je vous ai doublés, dit Patrick. C’était pas difficile. Et ça l’aurait été encore moins si t’avais pas roulé en plein sur le milieu de la route. J’allais repartir, je commençais à en avoir marre.

— Non mais tu te fous de notre gueule ? éclata le père. Je vais te relaisser là, moi !

— Maurice… supplia la mère. Allez, monte, dit-elle à Patrick, en descendant avec sa Chantal en toute hâte pour le lui permettre. Dépêche-toi, ton père a déjà perdu assez de temps avec toi.

Patrick monta dignement, regardant tout avec dédain.

— J’étais dans une Cadillac, dit-il au bout d’un moment, bien que personne lui ait rien demandé. Ça c’est de la suspension, ajouta-t-il après un passage de pavés.

— T’aurais tout de même pu nous attendre, dit la mère ; tu savais bien qu’on reviendrait te chercher. On se demandait où t’étais passé.

— Josyane a dit que tu t’étais jeté dans la rivière, moucharda Chantal à tout hasard.

— J’y croyais pas vraiment, dis-je, ç’aurait été trop beau.

— Patrick nous ferait pas ce plaisir, dirent les jumeaux.

Mais Patrick ne s’occupait pas de nos bavardages ; il expliquait tout ce qu’il y avait dans la Cadillac, qui n’était pas dans celle-ci.

— Et les vitesses peuvent pas grincer même avec la dernière des cloches, fit-il remarquer comme le père passait en troisième, vu qu’elles sont automatiques.

— Pourquoi tu y es pas resté ? dis-je, en ayant marre. Pourquoi t’es revenu avec des minables comme nous ? Pourquoi t’y es pas resté dans ta Cadillac ? Patrick négligea l’interruption et continua sur les boutons du tableau de bord.

— Pourquoi tu y es pas resté, pourquoi tu y es pas resté, se mirent à chanter les jumeaux, couvrant sa voix.

— Oh bouclez-la, dit le père qui cherchait ses lumières car la nuit tombait, on n’y voit rien.

— C’est la mauvaise heure, lui dit sa femme, en veine de converser. Entre chien et loup.

— Dans la Cadillac, dit Patrick, les phares s’allument automatiquement quand le jour baisse.

— La ferme, dit le père, avec ta Cadillac.

— Patrick nous les casse, dirent les jumeaux, Patrick nous les casse, Pa-trick-noulékass, Pakass nous les trique, tri casse les patates…

— Allez-vous vous taire ! dit la mère. Ah ces gosses !

— On n’est jamais tranquilles avec ça ! Même en vacances !

— Y ne nous laissent même pas profiter du moment.

— Dire qu’il faut traîner ça ! soupira le père accablé.

— Pourquoi que tu nous as faits ? dit parmi les soupirs la petite voix de Nicolas, supposé endormi.

Ils ne répondirent pas. On entendit des gloussements. C’était nous, pour un instant unis dans une douce rigolade. On avait tout de même quelque chose en commun. Les parents.

Il se mit à pleuvoir et on creva. Le père nota qu’on avait assez de pot, c’était le premier pépin, un pépin en quelque sorte normal et courant, dit-il en faisant marcher le cric, sous la flotte. Patrick tenait la lampe.

— Dans la Cadillac, dirent les jumeaux, quand un pneu crève, un autre pneu vient se mettre à la place tout seul.

Néanmoins, Patrick resta avec nous. La nuit, il n’avait jamais été très fortiche.

On arriva. On réveilla l’hôtel. Le patron avait donné une des chambres, ne nous voyant pas arriver, en saison on ne peut pas garder des chambres vides. On s’installa dans deux, en attendant un départ. Le lendemain, les vacances commencèrent. Je m’attendais à aimer la Nature. Non.

 

*

 

C’était les mêmes gens, en somme, que je voyais d’habitude, qui étaient là. La différence est qu’on était un peu plus entassés ici dans ce petit hôtel qu’à Paris où on avait au moins chacun son lit ; et qu’on se parlait. Comme ils disaient, en vacances on se lie facilement. Je ne vois pas comment on aurait pu faire autrement, vu qu’on se tombait dessus sans arrêt, qu’on mangeait ensemble à une grande table, midi et soir, et que dans la journée on allait pratiquement aux mêmes endroits. Avec ça qu’on n’avait rien à faire du matin au soir, puisque justement on était là pour ça, et même il n’y avait pas de télé pour remplir les moments creux, avant les repas, alors ils se payaient des tournées et causaient ; et entre le dîner et l’heure d’aller au lit, car si on va au lit juste après manger, comme il y en avait toujours un pour le faire remarquer à ce moment-là, on digère mal ; alors on allait faire un tour dehors, sur la route, prendre l’air avant de rentrer : c’était sain, disaient-ils, ça fait bien dormir ; c’est comme de manger une pomme, et de boire un verre de lait, ajoutait l’un, et la conversation partait sur comment bien dormir.

Moi je dormais plutôt mal dans le même lit que mes sœurs, Catherine avec toujours ses sacrés cauchemars, qui sautait, et Chantal avec ses sacrés ronflements ; et je ne pouvais même pas bavarder avec Nicolas, qui était dans l’autre pieu avec ses frères.

Le pays était beau, disaient-ils. Il y avait des bois, et des champs. Tout était vert, car l’année avait été humide. Les anciens, qui étaient arrivés avant nous, nous indiquaient où il fallait aller, comment visiter la région. On faisait des promenades ; on allait par le bois et on revenait par les champs ; on rencontrait les autres qui étaient allés par les champs et revenaient par le bois. Quand il pleuvait papa faisait la belote avec deux autres cloches, également en vacances. Les gosses jouaient à des jeux cons. Les femmes à l’autre bout de la table parlaient de leurs ventres.

— En tout cas on se repose. Et puis il y a de l’air, disaient-ils. Pour les enfants.

Je ne me souvenais pas d’avoir manqué d’air à la Cité. En tout cas pas au point de me faire chier tellement pour aller en chercher ailleurs.

Quel malheur qu’on ne m’ait pas donné de devoirs de vacances ! Des arbres à planter en quinconce le long d’allées qui se croisent. Des fontaines remplissant des bassins. Des conjugaisons. Le verbe s’ennuyer, si difficile : où met-on le yi ?

J’essayai de m’en inventer ; mais ça ne marchait pas ; les devoirs, ça doit être obligé, sinon c’est plus des devoirs c’est de la distraction et comme distraction les devoirs c’est barbant.

— Promène donc Nicolas tiens, qu’on ne soit pas obligé de le traîner.

Nicolas et moi, on ne trouvait même rien à se dire, je ne sais pas pourquoi, parce qu’enfin à Paris, il n’arrivait pas tellement de choses non plus si on veut bien regarder. C’était peut-être l’air : ils disaient aussi que le Grand Air, ça fatigue.

— Pourquoi on rentre pas à la maison ? dit Nicolas.

— Parce qu’on est en vacances.

— En tout cas on se repose, disait la mère. Elle avait pris l’habitude d’aider à l’épluchage des légumes du déjeuner, généralement des mange-tout, avec un bout de viande. Le dimanche on avait du poulet. Un des hommes commandait une bonne bouteille, que le patron allait chercher spécialement, et qui fournissait aussitôt un sujet de conversation, s’il était meilleur que l’autre d’avant, ou non, et de quelle année il était, et de là quelle était la meilleure année des dernières, et si cette année-ci où on était serait bonne selon le soleil qu’il avait fait et l’eau qu’il était tombé ; à cette occasion notre père montrait une connaissance du pinard dont il ne faisait pas preuve en ville, à croire que le bon air lui donnait de l’instruction. D’ailleurs les autres bonshommes étaient également des puits de science, ils étaient intarissables sur n’importe quoi, traitant tous les sujets avec autorité, chacun tenant à montrer aux autres qu’il n’était pas un con et qu’il en connaissait un bout, surtout sur les bagnoles, où on arrivait toujours quand tout le reste avait été traité, et dont aucune n’avait de secrets pour eux, l’Aston et sa direction fragile, la Jaguar et ses putains d’amortisseurs et l’Alfa avec ses réglages perpétuels, la 220 SL ça c’était de la vraie voiture mais il fallait aller en Allemagne chaque fois qu’elle perdait un boulon, quant aux Américaines n’en parlons pas c’est des veaux et bref en fin de compte le mieux c’était encore la bonne petite Voiture Française, qui réunit le plus de qualités sous le plus petit volume, et économique, cinq litres au cent la 4 CV et tellement pratique avec son moteur derrière parce qu’on pouvait mettre les bagages devant.

— Oui mais en cas d’accident alors on dégustait, tandis qu’avec le moteur devant on est au moins protégé.

— On est peut-être protégé mais le moteur lui l’est pas, et là où on déguste c’est sur la facture.

— Vaut mieux déguster sur la facture que sur la fracture !

Rires.

— De toutes façons quand on en est à avoir bousillé son moteur c’est bien rare qu’on n’en ait pas pris un coup en même temps alors où est l’avantage ?

— La Stabilité.

— Ah permettez alors pour la Stabilité la traction, dit le père.

— On parle pas des grands accidents bien sûr parce que là bien sûr y a rien à faire, mais dans les petits chocs alors là avec la 4 CV y a jamais que de la tôle à redresser.

— On peut avoir aussi des chocs derrière si vous allez par là.

— Oui mais alors c’est l’autre qui est dans son tort et il y a l’assurance qui joue.

— Elle joue aussi dans l’autre sens.

— Pas pour les collisions quand on est dans son tort.

— Assurance pas assurance, moi si vous voulez mon avis moi j’aime mieux une voiture qui tient la route, comme la Traction – ça c’était papa. Avec la Traction dit papa vous avez jamais de pépins. Ça se retourne jamais. Au virage, vous la sentez qui colle à la Chaussée, et plus ça va vite plus elle colle.

— Oui mais vous avez vu ce que ça bouffe comme essence ? Moi avec ma 2 CV je mange 5 litres au cent. Mon voyage ici m’a coûté voyons 5 par 6 attendez ça fait trois cents, non trois mille, je veux dire trente francs. Avouez que c’est pas cher.

— L’économie c’est bien mais la sécurité d’abord, dit papa. Moi avec ma famille j’ai besoin de sécurité, et en plus si je divise par le nombre attendez ça fait, dix par six voyons, oui et divisé par neuf, bref ça me revient pas plus cher.

— Eh bien je crois que je vous bats ça m’est revenu attendez…

— Vous vous n’êtes que cinq en tout, nous on est neuf. Y a qu’à faire le compte. Et puis où je les mettrais, dans une 4 CV ?

— Sous le capot !

Rires.

— Et où je mettrais les bagages ? dit le père. Hein ? Où je les mettrais. Vous voyez.

— Nous on tient à sept dans ma 2 CV, et la sécurité c’est pareil, c’est la traction avant aussi.

— Oui, mais à quelle vitesse vous allez ?

Pieuchet, de la 2 CV, se crispa : c’était son humiliation, de ne pas aller vite. Il le savait, et n’y pouvait rien. Sur la route, tout le monde passait devant lui, il arrivait toujours les nerfs à plat et il fallait qu’il dorme un jour entier.

— Moi pour venir ici j’ai mis, enfin j’aurais mis s’il n’y avait pas eu cette saloperie de môme qui nous a perdu bien deux heures, attendez…

— Moi j’ai mis dans les sept heures. Un peu moins.

— J’aurais donc mis cinq heures et demie, si j’avais pu conserver ma moyenne. Hein, c’est pas si mal, non ?

Il oubliait quand on avait changé la roue, en plus de rabioter sur l’ensemble, mais il avait gagné la course de conversation c’était le principal.

— Peut-être, dit Pieuchet, mais après tout quand on part en vacances on n’est pas pressés. Et en ville, j’ai tous les avantages.

— Pas les Reprises ! intervint Charnier, de la 4 CV. Pas les Reprises ! La 4 CV, c’est la plus nerveuse des voitures. Aux feux, c’est elle qui démarre bille en tête avant tout le monde.

— Oui mais après, moi j’arrive, dit papa. Et je passe.

— Oui, et quand vous tournez, c’est moi qui repasse ! La 4 CV ça se glisse partout, c’est léger, maniable…

— C’est tellement léger que ça se retourne comme une crêpe. Un coup de vent et hop. Sur la route en venant j’en ai vu deux dans les champs, les pattes en l’air, dit Pieuchet.

— On est pas obligé de faire l’andouille, dit Charnier.

— Un coup de vent, et hop ! dit Pieuchet, ravi.

— La 2 CV c’est du vrai carton, y a qu’à y mettre le doigt pour faire un trou. Dit Charnier.

— Tiens, vous essayerez pour voir. On verra qui c’est qui fera le trou le premier.

— La Traction, c’est du solide, dit papa. Un tank.

— Ça ne braque pas, jeta Charnier.

— Bien sûr faut pas une fillette pour la manier, dit papa. C’est une vraie machine, pas un jouet. Une voiture d’homme. Et ça arrache. Même en côte.

— En côte la 4 CV est imbattable.

— Sauf par la Traction !

— Si vous allez par là les Rolls elles vous doublent comme une fleur.

— On parle pas des Rolls. C’est spécial les Rolls. C’est la voiture de prestige. Nous ici on préfère ne pas faire la voiture de prestige et fabriquer beaucoup de bonnes petites machines, correctes. C’est tellement vrai que les étrangers en achètent plutôt que les leurs.

— Moins. Ils en achètent moins. Ils ont compris, ils se sont mis à en fabriquer.

— Attendez, attendez ! Attendez qu’ils essayent ! Peut-être qu’ils y reviendront, à nos Dauphines ! Nos Dauphines elles craignent personne moi je vous le dis.

— Ça, la Dauphine…

— Ça oui…

— Dommage qu’elle soit si cher…

— Oui et pour le prix elle est pas tellement plus spacieuse que la 4 CV alors quand on est beaucoup…

— La France a jamais fait une meilleure voiture que la Traction. Vingt ans d’avance sur l’industrie Automobile Mondiale.

— Peut-être, mais on n’en fabrique plus.

— Ça sert à rien de pleurer sur le passé.

— Elles tiennent encore drôlement le coup.

— Y en a de plus en plus qui vont à la casse, et pour les pièces bientôt ce sera tintin.

— Le cardan. C’est le point faible.

— Ils auraient mieux fait de la moderniser un peu et de garder leur vieux moteur. La DS les vaudra jamais.

— Non. Elles ont des pépins.

— C’est des vrais wagons.

— Difficile à manier.

— À garer en ville, impossible.

— Et ça bouffe.

— Ça ne braque pas, dit Charnier.

— On est bien assis, concéda Pieuchet. Dans la Traction on était mal derrière.

— Une voiture c’est pas un pageot. C’est un moyen de transport. Grande comme elle est, la DS en tient moins que la Traction en tenait. Neuf là-dedans, et à l’aise.

— Au fait comment vous ferez l’an prochain, dit Pieuchet, à Charnier, en jetant un regard plein de malice vers sa dame, située avec les autres épouses à l’autre bout de la table, de laquelle son ventre en poire la tenait un peu à distance.

— Surtout si c’est des jumeaux, dit finement papa.

Tous les hommes pivotèrent, rigolards, vers les femmes, spécialement celle récemment fécondée.

— Eh, vous croyez que ce sera des jumeaux ? demanda papa, jetant un pont entre les sexes.

— Le docteur dit que ça se pourrait bien, dit Mme Charnier, tournant vers les géniteurs sa figure déjà cheval et éclairée du sourire placide des futures mères.

— Bah, c’est pas plus terrible que d’en avoir un, dit la mienne, forte de son expérience. Et comme ça ça vous fera cinq d’un coup, c’est avantageux.

— C’est mignon des jumeaux, dit attendrie l’épouse Pieuchet.

— Je la regretterai, dit Charnier, c’était une bonne petite bagnole, mais si on est sept je serai obligé de m’en séparer. Je la regretterai. C’était une bonne petite bagnole.

— Moi quand j’ai eu les miens, ils étaient tout roses et blonds ; des vraies petites miniatures. Et regardez-les aujourd’hui !

On ne pouvait pas les voir, car ils étaient dehors, à patauger dans le ruisseau, pour leur élevage de têtards.

— Et qu’est-ce que vous prendrez à la place ?

— Je ne sais pas. Je me tâte. Peut-être une 2 CV.

— Ils me les ont perdus pendant six mois, et quand ils nous les ont rendus…, la mère baissa la voix en vue sans doute de confier aux bonnes amies le lourd secret de la substitution ; les têtes se penchèrent.

— Prenez donc une Traction, c’est ce qu’il y a de mieux. Finalement. Si c’est cher de consommation au moins c’est pas cher à l’achat, et l’un dans l’autre on s’y retrouve. Finalement. Croyez-moi. Prenez une Traction.

— Oui, mais faut encore voir sur quoi on tombe. C’est ancien maintenant.

— Ah ça. Faut s’y connaître, dit papa.

— Quand j’ai vu ma petite fille toute nue au milieu des blocs de glace, j’ai poussé un cri terrible, Mon Dieu j’ai dit mais ils vont me la tuer ! C’est le seul moyen de la sauver m’a dit le médecin, et en effet.

Les regards féminins se tournèrent vers Chantal, dans le coin de la fenêtre, qui jouait avec la petite Pieuchet à habiller et déshabiller et rhabiller et redéshabiller une poupée en gazouillant bêtement. Se voyant l’objet de l’attention elle sourit et rappliqua dans les jupes, en racontant gravement que la poupée avait fait pipi dans sa culotte et qu’il avait encore fallu la changer.

— C’est comme Catherine, expliqua ma mère aux autres conasses, à son âge penser que ça lui arrive encore. Au fait, où elle est ? Josyane, va chercher Catherine !

— Elle est sûrement dans la grange, dis-je, sans bouger, car j’avais dégotté un bouquin et je lisais.

— C’est comme mon petit Daniel, dit la femme Pieuchet ; à trois ans et demi, il faisait encore au lit, et pas moyen de lui passer. Tous les matins on le trouvait mouillé, tous les matins il avait sa fessée, et toutes les nuits il recommençait.

— Vous ne l’avez pas amené ?

— Nous l’avons perdu, dit la mère avec un gros soupir.

— Oh, dirent les autres.

— La leucémie. À six ans.

— Oh.

— On les met au monde, et puis… Elle fit un geste des bras comme pour dire qu’ils nous échappent.

— Ah, vous l’avez dit.

— C’est notre vie, à nous les femmes.

— Et pourquoi tant de souffrances, on se le demande.

Elles firent un instant silence, pour méditer.

— Josyane, je t’ai pas dit d’aller chercher Catherine ?

Le bouquin était sur une orpheline qui s’était fait planter un môme par un duc, et elle s’apercevait que c’était son frère, du moins c’est ce que j’avais compris, en tout cas c’est ce que lui révélait la duchesse, et elle s’enfuyait dans les bois avec son précieux fardeau, et là il arrivait un bonhomme, le garde-chasse de la duchesse, qui n’avait qu’un bras, et j’aurais bien voulu savoir ce qu’il allait en faire. En tout cas ça me barbait d’aller chercher Catherine, et de me mettre en quête de sa culotte qu’elle avait probablement enlevée, c’était le truc qu’elle avait trouvé pour cacher qu’elle avait fait pipi dedans, elle l’enlevait et elle la planquait ; puis elle s’asseyait devant une porte pour se faire sécher, et tous les garçons qui passaient regardaient. Quand je voulais la retirer de là elle me filait des coups de pied. Pour retrouver la culotte c’était plus facile, parce que dès que je m’approchais de l’endroit elle se mettait automatiquement à brailler ; heureusement sinon la mère râlait, car les culottes sont chères.

— Il pleut maman, elle s’est sûrement abritée dans la grange.

— Quel sale temps, dit l’enceinte.

— Mais non il ne pleut pas, minauda Chantal, pour m’emmerder.

— Tiens oui ça s’est arrêté, dit un des pères, venu sur la porte et ayant tendu la main dehors.

— On va pouvoir aller faire un tour alors.

— Je ne sais pas si c’est prudent, dit le père qui s’était entièrement sorti, et observait le ciel d’un œil critique. Ça va retomber d’une minute à l’autre.

— On n’a pas eu de veine cette semaine, qu’est-ce qu’il est tombé. La semaine dernière c’était mieux. On a eu beau temps tout du long, dit Pieuchet, qui était arrivé avant nous, et aimait avoir l’air plus verni que tout le monde.

— Tout du long, tout du long, dit Charnier, faut pas exagérer. Il a plu.

— Il a plu un peu.

— Il a plu pas mal, dit Charnier.

— Moins que cette semaine-ci, dit Pieuchet. Cette semaine-ci ça n’a pas arrêté.

— Mardi il a fait beau.

— Une éclaircie, dit Pieuchet.

— Une éclaircie toute la journée, dit Charnier. Il a fait beau.

— Il en est tombé dans l’après-midi, dit Pieuchet : on était aux carrières et on a dû se mettre sous une grotte, je me souviens.

— Une averse, dit Charnier, une simple averse, cinq minutes après c’était sec. On était au village je me rappelle, on n’a même pas eu le temps de finir notre verre, le soleil était revenu.

— C’est l’année dernière qu’il a fait beau ! intervint Mme Pieuchet. Tu te souviens ? On était à Lancieux. Quel bel été !

— Ce qui console c’est que cette année en juillet ça n’était pas mieux.

— C’est un été pourri.

— C’est bon pour les récoltes, dit Charnier.

— Pas forcément. Pas pour tout. « Pluie d’août, mauvais moût. »

— Ah.

— C’est les pluies de printemps qui sont bonnes pour la culture. Pas celles d’été.

C’était papa qui s’exprimait ainsi. J’aurais pas cru qu’il s’y connaissait là-dedans non plus.

— Tiens, ça remet ça vous voyez.

— C’est qu’un grain. Ça ne va pas durer. La pluie ne fait pas de bulles quand elle tombe. Quand la pluie ne fait pas de bulles quand elle tombe, c’est que ce n’est qu’une averse passagère.

— On dirait que c’est un peu plus clair là-bas, vers le transformateur.

— Ça va peut-être s’arranger.

— Je vous le disais bien.

Le piquet de la météo se tenait sous l’auvent, observant la marche des nuages. Ils calculèrent d’où venait le vent. De l’Est-Sud-Est. C’était bon, ça allait sûrement s’arranger.

— Ce que j’aimerais vous voyez, c’est trouver une bonne 203, dit Charnier, rêveusement, le nez au ciel. Pas trop neuve, mais bonne.

— Peugeot, il faut dire, c’est la bonne Mécanique Française…

— Cent mille avant la première réparation…

— Et les pièces, presque pour rien.

— L’ennui, c’est le prix. Même vieille.

— En quatrième, le Freinage est ardu.

— Mais non, c’est des histoires !

— Elle a un Châssis.

— Mais non elle a pas de Châssis.

— Si, je vous le dis, elle a un Châssis.

— Mais non elle a pas de Châssis.

— Quand même.

— Oui.

— On en tape une en attendant ?

Ils refluèrent vers le 32.

— En tout cas, on se repose.

Je me demande pourquoi on ne nous faisait pas une piqûre qui nous ferait dormir pendant le temps du congé, ça nous reposerait encore mieux et au moins on n’aurait pas l’emmerdement de s’en apercevoir. Ça, ça serait des vraies vacances.

Un jour on alla visiter le barrage. Les hommes étaient en extase devant le béton, la quantité qu’il en avait fallu pour retenir toute cette eau, et le travail que ça avait exigé ; Charnier demanda aux gardiens s’ils étaient sûrs que c’était solide. Je connais rien de plus triste qu’un barrage, sauf peut-être un canal, on en visita un aussi. Tous les jours on cherchait quelque chose à visiter. Les femmes tricotaient des pull-overs pour l’hiver, qui en somme n’allait pas tarder. Après déjeuner, les hommes racontaient des histoires cochonnes. Finalement le garde-chasse recueillit la pauvre orpheline, et lui révéla que c’était elle en réalité la véritable héritière du château, dont la duchesse-mère s’était emparée indûment grâce à une substitution d’enfants au berceau, mais l’orpheline avait un signe sur la poitrine que le garde-chasse finit par découvrir, en fait elle s’était mépris sur ses intentions. L’héritière épousa le duc-fils, qui du coup n’était plus son frère, et ils eurent beaucoup de petits ducs. Enfin on reparla de rentrer. La conversation se mit sur le boulot, chacun racontait le sien, on comparait les avantages et les inconvénients ; ça s’animait. Dommage que ce soit fini on commençait vraiment à s’y mettre, hélas les meilleures choses n’ont qu’un temps. D’ailleurs dans le fond on aime bien retrouver son petit chez-soi. On est content de partir mais on est content aussi de revenir.

Les nouveaux débarquèrent pendant qu’on chargeait les paquets. Ils furent d’entrée affranchis sur les coutumes de la maison, l’heure des repas, comment ne pas braquer la patronne, où aller se promener ; comme ça ils se sentirent tout de suite moins dépaysés.

Il y avait un petit garçon, dont l’air dégoûté me plut. Dommage, on aurait pu s’ennuyer ensemble. En partant je lui dis : « Qu’est-ce qu’on s’emmerde ici tu vas voir ». Histoire de lui donner du courage, il n’y a pas de raison.

On embarqua ; ils se firent des grands adieux, ils se regrettaient, ils étaient copains comme cochons ; ils échangèrent les adresses, il faudrait se revoir à Paris, ne pas se laisser tomber. La joie de la séparation. Tout le monde était sur le seuil pour nous voir partir, les vieux agitaient les bras par les portières. Patrick était dans le fond, couvert de bleus, les types du coin lui avaient présenté la facture en bloc juste avant le départ, à cinq contre un ; les jumeaux surveillaient leurs têtards dans une bouteille ; Chantal se prélassait dans le pull-over que la mère lui avait fait. On démarra, en broutant, sans que Patrick l’ouvre.

— Et voilà, dit le père, filant sur la route. En voilà encore une de tirée.

— Eh oui, répliqua la mère.

On roula. On était silencieux. On rentrait. Finies les vacances. Heureuse, je voyais défiler les platanes. À mesure que Paris approchait mon cœur dansait.

Guido n’était plus là.

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