Les Premiers de leur siècle
Prologue
Henri Lehmann à la marquise Claire
de Charnacé
Plombières, le 20 juillet 1879
Ma chère Claire,
Vous serez sans doute surprise d’apprendre que je mets ces
jours-ci la dernière main à mes mémoires. Quand vous m’avez
proposé, il y a trois ans, de faire revivre pour la Gazette des beaux-
arts le souvenir des peintres, musiciens et littérateurs que j’avais eu
l’heur de fréquenter au cours de ma carrière, je vous ai opposé une
fin de non-recevoir. À défaut de me pardonner la brutalité de ma
lettre, me laisserez-vous aujourd’hui tenter de la justifier ?
Sachez d’abord qu’au moment où vous m’avez fait part de votre
projet, je venais, la mort dans l’âme, de me résoudre à abandonner
la peinture pour ne plus me consacrer qu’à mes fonctions à l’Institut
et aux Beaux-Arts. Si mes rhumatismes m’interdisaient désormais le
pinceau, était-il conséquent d’imaginer manier la plume ?
Et puis je craignais de prêcher dans le désert. Notre époque a la
religion du progrès. Nos jeunes artistes ne jurent que par l’industrie
et les réalités positives. À quoi bon dès lors tenter de divulguer les
préceptes des maîtres ? À quoi bon louer Raphaël et la lumière de
l’Italie, quand les estaminets et la gare Saint-Lazare encrassée
constituent à ce qu’il paraît des sujets dignes d’admiration ?
Mais je serai franc avec vous : le principal obstacle à la rédaction
de ces mémoires se situait ailleurs. Vous devinez déjà les mots qui
viennent sous ma plume. Je savais que je ne pourrais passer sous
silence la figure de votre mère. Narrer mes rapports avec Ingres,
Liszt ou Chassériau ; rendre compte de mon séjour à Rome, de mon
retour à Paris, de mes premières commandes ; traduire en termes
exacts l’histoire du développement de mon intelligence et de ma
sensibilité, tout cela sans évoquer jamais la comtesse d’Agoult !
Voilà qui avait aussi peu de sens que de vouloir se passer des
couleurs primaires pour exécuter une fresque.
Or, ne vous ayant pas revue depuis l’époque de vos fiançailles,
j’ignorais dans quelles dispositions vous vous trouviez à l’égard de
cette chère disparue. Je craignais de vous froisser en laissant libre
cours à ma mémoire. De souiller par des remarques désobligeantes
une femme que la mort sanctifiait. Le plaisir de parler de soi ne me
paraissait pas mériter que je prisse le risque d’un tel sacrilège.
D’ailleurs, jusqu’à une date fort récente, je considérais comme nul
l’intérêt que pouvait représenter l’exposition de ma propre
existence.
Je me suis toujours identifié au Schlemihl des cultures
hébraïques, dont mon compatriote Chamisso a fixé les traits dans ce
beau conte que vous connaissez peut-être. Le Schlemihl, cet être
malchanceux qui a vendu son ombre au diable, vit dans la peur que
son manque de consistance ne le fasse remarquer. Timide jusqu’au
malaise, discret jusqu’à l’effacement, obsédé par son insuffisance, il
n’est heureux nulle part.
À bien des égards, c’est là mon portrait. Toute ma vie j’ai voulu
échapper à l’anéantissement dans la grisaille. C’est pour m’arracher
à l’anonymat que j’ai recherché les honneurs que la patrie française
réserve à ses citoyens les plus méritants. Je les ai obtenus, tous ou
presque. Hélas, loin de constituer des titres de gloire ou des garants
de mon appartenance à la nation, ces distinctions honorifiques ont
surtout permis de m’étiqueter suppôt de l’arrière-garde aux yeux des
nouvelles générations.
Pour toutes ces raisons, j’étais disposé à finir mon existence au
fond de la trappe où la critique m’avait déjà jeté. Cependant,
certaines circonstances désagréables me conduisirent à réviser ma
décision. Vous remarquerez que je ne crains pas en les relatant de
vous montrer l’artiste que vous prétendez admirer sous un jour bien
peu flatteur pour lui. Sachez, ma bonne Claire, que je ne m’y résous
pas sans une profonde répugnance.
Depuis quelque temps, je sentais mon autorité remise en cause
dans mon propre atelier. Mes élèves s’exécutaient de mauvaise
grâce quand je leur donnais des conseils. Quelques-uns osaient
solliciter la permission de concourir pour la quatrième exposition de
ces barbouilleurs qui se font nommer impressionnistes. Et puis des
impertinences, des chahuts, des infractions toujours plus
nombreuses au règlement. Un jour, tandis que j’étais occupé à
corriger l’anatomie approximative d’une main, une boulette de pain
siffla à mon oreille. Le lendemain à la sortie de l’atelier, ce fut un
refrain abject qui m’accueillit : « Courbet, Manet, tous ceux qui ont
du génie n’ont pas la croix, ça dégoûte de la vie. » J’étais décoré
depuis vingt-cinq ans. La provocation était sans équivoque.
Deux de mes élèves poussèrent l’insolence jusqu’à me demander
de bien vouloir signer ma propre démission. J’étouffai l’incident,
car j’avais du respect pour le talent du plus doué d’entre eux, un
garçon qui avait d’ailleurs les manières correctes et froides d’un
notaire, mais qui était, j’en étais convaincu, le cerveau de la
rébellion. Ma mansuétude ne leur suffit pas. Ils allèrent trouver
Guillaume, le directeur de l’École, se plaignirent que mes principes
étaient rétrogrades, et lui demandèrent la permission d’entrer chez
Cabanel ou Gérôme. Elle leur fut aussitôt refusée. Mais je fus
convoqué dans le bureau de Guillaume, qui me réprimanda pour
mon autoritarisme.
Un après-midi que je rangeais des plâtres avec mon élève le plus
dévoué, un certain Ernest Laurent, ce dernier me témoigna de la
sollicitude. Il était lié à ceux qui m’avaient poussé à bout, mais
n’approuvait pas leurs froides galéjades. C’était un garçon sérieux,
doué, en un mot fort capable de concourir pour le prix de Rome. À
la vérité, il me rappelait bien des aspects de mon caractère au même
âge.
Il me dit qu’il avait le cœur déchiré car il avait la plus grande
admiration pour mon art, le plus grand respect pour mon
enseignement, mais il ne pouvait tolérer la violence avec laquelle je
dénigrais le Salon des refusés. Il finit par se déclarer lui-même très
attiré par les impressionnistes. J’en fus profondément peiné.
Cependant, il me remontra par des discours si sensés que j’avais
tort de méconnaître les préoccupations des nouveaux peintres que
j’en fus troublé. Il me rappela ce que je leur avais moi-même appris,
à savoir qu’Ingres et avant lui David avaient été considérés comme
des excentriques à leurs commencements. Le temps avait adouci la
nouveauté pénible que leurs œuvres représentaient pour leurs
contemporains, et leur génie avait forcé le regard à s’accoutumer à
cette manière de représenter. Viendrait de même un jour où le
scandale des tableaux de Manet et de Courbet paraîtrait
incompréhensible. Leur technique ferait autorité et leurs émules,
avant longtemps, seraient bousculés par de nouvelles écoles.
Ernest distinguait les révolutionnaires de ceux qui ne font que
pérenniser leurs découvertes. Il refusait toutefois de se servir du
génie des uns pour flétrir la médiocrité des autres. Les disciples
devenus maîtres jouaient selon lui un rôle de maillon essentiel dans
la grande chaîne de l’art. Aussi tenta-t-il de me persuader que
l’élève hautain qui avait osé demander ma démission présentait tous
les signes de la plus éclatante supériorité – l’insolence n’étant pas, à
l’en croire, le moindre d’entre eux –, mais que la maîtrise de sa
ligne et la rigueur algébrique de ses compositions témoignaient
contre son gré de mon influence.
Je m’ouvris alors à Ernest de la proposition qui m’avait été faite
de faire paraître mes mémoires en livraisons dans la Gazette des
beaux-arts. Son enthousiasme éclata. Il me dit qu’il y aurait là un
témoignage précieux sur l’atelier d’Ingres, que le récit de mon
parcours intéresserait et saurait peut-être ouvrir les yeux de la
critique sur la singularité de mon talent.
Je n’étais pas certain de pouvoir prouver par des discours ce que
mes peintures ne manifestaient apparemment pas d’elles-mêmes.
J’avais été parqué, avec d’autres élèves de M. Ingres, dans l’aimable
catégorie des « adorateurs du gris ». Et M. Charles Baudelaire avait
daigné comparer les yeux de mes portraits à des huîtres nageant
dans une soupière.
Deux ans auparavant, j’avais réalisé un dernier autoportrait pour
tenter de conjurer mon éternel vertige de Schlemihl. Dans ce visage
décharné, tôt vieilli par la maladie et les deuils, il ne restait plus,
derrière le cercle de fer des lunettes, que le gouffre sans éclat des
pupilles. Leur mélancolie insondable était la même que dans mes
autoportraits de jeunesse, mais le sourire qui la rendait autrefois
gracieuse avait disparu avec les cheveux, le noir de la barbe et le
sang des joues. Désormais, sous une lumière dure que renforçaient
mon habit noir et ma toque, mon crâne luisait comme un œuf. Mes
oreilles se découpaient crûment et ma lèvre, alourdie par une
cigarette éteinte, ne se relevait plus. C’était une tête exsangue,
contemplant la mort à venir et la donnant à voir crûment.
La rédaction de mes mémoires ne m’offrait-elle pas un moyen
plus doux de laisser une trace du passage du temps ? Ne
représentait-elle pas une occasion unique de ressaisir les émois et
les illusions de ma jeunesse, d’étreindre mon parcours et de lui
donner cette épaisseur que j’avais cherchée partout ?
Je pris ma résolution, et n’eus plus à partir de cet instant qu’à
goûter le plaisir de me faire prier. Ernest, en effet, ne voulait rien
entendre de mes réticences. Quand je lui fis part de mon incapacité à
tenir durablement la plume, il me demanda si j’avais songé à dicter
mes mémoires, et me proposa derechef ses services.
Tous les après-midi pendant quatre mois, tandis que ses
camarades couraient les musées, ce cher enfant a écrit sous ma
dictée, ne brisant le silence que pour jeter des cris d’étonnement, des
rires de connivence ou des soupirs d’empathie. Contre toute attente,
j’ai pris du plaisir à la réminiscence. Quand il virait à l’amertume,
j’ai privilégié l’ellipse et la litote. Mais ce plaisir n’était rien encore
comparé à la joie de me savoir écouté, compris, estimé peut-être.
J’ose croire qu’il augure bien de celui que vous aurez à me lire.
Il est bon de se sentir aimé par la jeunesse. Vous êtes encore
jeune vous-même – au vrai vous pourriez presque être ma fille –, et
je sens aujourd’hui pleinement le prix de l’intérêt que vous avez
toujours témoigné à mon œuvre. C’est la raison pour laquelle j’ai
souhaité en être digne en vous dédiant ces souvenirs et en vous
décernant, ma chère Claire, le rôle d’unique arbitre pour ce qui est
de leur destination.
Votre dévoué Lehmann.
PS : Comme je ne doute pas que vous vivrez longtemps, et que
vous continuerez à vous occuper de critique d’art, tâchez de retenir
le nom de mon élève rebelle. S’il faut en croire la théorie de mon
cher Ernest sur le tempérament des génies, celui-ci est promis à un
bel avenir. Il se nomme Georges Seurat.
OceanofPDF.com