Les Premiers de leur siècle

Christophe Bigot · Chapitre 5 sur 39

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Les Premiers de leur siècle

Chapitre IV

 

Le baron Gérard m’avait promis d’intercéder en ma faveur auprès de M. Ingres. Il le connaissait bien, mais entretenait avec lui des relations difficiles. Fort au fait des bizarreries de son caractère, il m’avait remontré que toute précipitation pouvait être fatale à nos projets.

Alors que je commençais à perdre patience, je reçus de la part de Gérard une invitation à dîner chez M. Hittorff, que j’avais déjà rencontré à plusieurs reprises chez mon oncle Auguste. Ingres était présent. Cela tenait presque du miracle, comme je ne tardai pas à le comprendre, car le peintre ne sortait presque jamais de chez lui, ayant pour les mondanités la plus franche aversion. Il faisait exception pour Hittorff, qu’il avait rencontré à l’époque où celui-ci s’occupait de l’organisation des cérémonies du sacre de Charles X, et pour lequel il avait la plus haute estime. Je ne sais comment il découvrit qu’il était tombé dans un guet-apens, mais il m’accueillit avec une hostilité à peine cachée.

« C’est donc vous, le jeune protégé de Gérard ? commença-t-il en me jaugeant d’un regard sévère. J’espère que vous n’avez pas adopté ses principes corrompus. Sans quoi, tout jeune que vous soyez, je ne peux plus rien pour vous. »

Comme je le dévisageais d’un air ahuri, il crut bon de se justifier.

« Parfaitement ! Des principes corrompus ! Avez-vous seulement vu sa dernière manière ? Ce monsieur donne dans le vaporeux, depuis qu’il ne sait plus peindre. Il ose sacrifier la ligne à on ne sait quelles brumes anglaises. Il cherche à faire du chic, peut-être dans l’espoir de plaire à M. Delacroix et à ses admirateurs dépravés. C’est inadmissible, quand on a été formé par le maître des maîtres ! »

Je marmonnai je ne sais plus quel discours de protestation, mais il me coupa net.

« Venez me montrer vos dessins demain à la première heure. Je saurai tout de suite si l’on peut encore vous sauver. Mais laissez-moi vous dire par avance que je n’ai pas grand espoir. Quand on est tombé entre de mauvaises mains, monsieur, il faut toute la force d’une belle âme pour se relever. Et l’insolence avec laquelle vous défendez l’indéfendable me fait singulièrement douter de la qualité de la vôtre. »

Je ne sais ce qui dans cette façon de me morigéner me donna envie de rire et de battre des mains plutôt que de tourner les talons. Ce n’était pas la froide colère de Gérard Hardoff. C’était un déchaînement passionné, ridicule en ce qu’il avait de théâtral, mais réjouissant par le fort accent gascon qui l’accompagnait, et pathétique par ce qu’il laissait transparaître de sincérité de la part de l’acteur. M. Ingres s’indignait au nom de l’idéal. C’était la meilleure preuve qu’il en avait un, et non des moindres.

Dès cet instant, je ressentis pour l’homme un mélange de crainte, de respect et de tendresse. À cinquante-deux ans, il avait encore dans le regard cet éclat méridional que l’on peut admirer dans son célèbre autoportrait de jeunesse. Mais il s’était empâté, ce qui était d’autant plus fatal à sa silhouette qu’elle était courte. Il n’avait ni cou ni taille. Ses membres semblaient des moignons et son costume le serrait au point de paraître gêner ses mouvements. On a dit qu’il ressemblait à un curé espagnol. Ce n’était pas faux. Mais quoi qu’on ait pu écrire de cette apparence grotesque, de la manière dont elle jurait avec les beautés antiques qu’il exaltait dans son œuvre, elle était amendée par la splendeur de la tête et la force de l’expression. Les cheveux épais, encore très noirs, étaient séparés au milieu du front, en hommage à Raphaël et Poussin, ses deux idoles. Sous les sourcils fins et froncés, les pupilles lançaient leurs flèches ardentes. Il avait le nez un peu fort, les oreilles grandes, les joues larges, la lèvre supérieure basse, la lèvre inférieure charnue. À la moindre émotion, son teint de terre cuite était irrigué par un sang généreux. Je comprenais ce que m’en avait dit Gérard. À la différence de ce dernier, il exhalait encore – il exhala jusqu’à sa mort – le désir de vivre, de travailler, de réussir.

*

Le lendemain, je me présentai en tremblant rue des Beaux-Arts. Tandis qu’Ingres auscultait mes esquisses d’un air sévère, mon regard absorbait avec avidité les œuvres merveilleuses qui encombraient son atelier. Il y avait là des paysages à la plume, des copies d’après l’antique, des portraits somptueux qu’il avait réalisés au cours de son séjour à Rome. On devinait en un coup d’œil une force de travail titanesque. J’aurais donné dix ans de ma vie pour avoir réalisé ne fût-ce qu’un seul des dessins admirables que j’apercevais.

« Tout cela n’est pas mal, fit-il d’un ton circonspect. Je vois que M. Gérard n’a pas eu le temps de vous influencer. Qui vous a appris votre métier ?

– Mon père. Il est miniaturiste à Hambourg. »

Il parut fort satisfait de ma réponse. Il continua à me questionner sur mon éducation, mes frères et mes sœurs, avec un intérêt de plus en plus marqué. Quand je lui eus dit que mon père était violoniste, et qu’il avait eu Andreas Romberg pour professeur, il perdit toute réserve et laissa éclater une joie émue.

« Comment donc ? s’exclama-t-il en me broyant le bras. Mais savez-vous bien que je me flatte moi-même de tirer quelques sons de cet instrument divin à mes heures perdues ? J’ai eu l’honneur de jouer avec Paganini à Rome. Parfaitement, jeune homme. J’ai eu cet honneur-là. Sachez qu’il n’y a pas un art que je révère plus que la musique. Haydn, Mozart et Beethoven. Il n’y a rien au-dessus. Vous m’entendez ? Rien. »

Il continua à feuilleter mon album, mais avec une apparence de distraction. La bienveillance attendrissait les lignes de son visage et embrumait son regard.

« Ceci est très bien, me dit-il soudain en désignant un portrait à la plume de ma plus jeune sœur. Un peu anguleux, peut-être, mais très bien. »

Il reprit son feuilletage, puis reposa l’album.

« Vous aimez la nature, jeune homme. C’est là le plus important. Il n’y a pas assez de relief dans ce que vous faites. Il faudrait faire tourner tout ça. Mais votre ligne est exacte. Je dirais même que votre ligne est d’une rare exactitude. Oui, vraiment. Vraiment, je serais jaloux de l’exactitude de votre ligne. Je ne crois pas que j’étais capable d’une ligne aussi exacte à votre âge. C’est une qualité bien rare. »

Il y eut un moment de gêne. Ingres ne disait plus rien et je ne savais comment renouer la conversation. Mon cœur battait si fort que je craignais qu’il ne l’entende.

« Est-ce à dire que vous m’acceptez dans votre atelier ? » osai-je enfin demander.

Il reprit immédiatement son air courroucé, et pendant une seconde, je craignis le pire.

« Vous moquez-vous ? Croyez-vous que je vais vous laisser retomber dans les griffes des apôtres du vaporeux ? Non, monsieur. Non. Quand on a une ligne aussi exacte, on ne se laisse pas corrompre. Désormais, vous m’appartenez. »

*

Le jour même, je fis mon entrée dans l’atelier d’Ingres. Ce dernier, qu’il avait fait ouvrir à son retour en France après des années d’exil romain, était situé rue des Marais-Saint-Germain. Il jouxtait son atelier personnel, mais ne communiquait pas avec lui, ce qui préservait l’indépendance farouche du maître. L’accueil aussi triomphal qu’inattendu qu’avait reçu son Vœu de Louis XIII, au Salon de 1824, avait convaincu Ingres qu’il était temps de reconquérir sa position à Paris. Personne n’aurait pu mieux l’aider dans cette entreprise, avait-il alors songé, que de jeunes soldats formés à son goût et par ses soins, dévoués à sa cause et capables de diffuser ses principes. C’est sur eux qu’il avait d’emblée compté pour contrer les offensives d’une presse hostile, d’un public ignare et d’un pouvoir ingrat.

En réalité, et n’en déplaise à M. Baudelaire, tous les élèves formés par M. Ingres ne se transformèrent pas en adorateurs fanatisés. Mais il est vrai qu’il régnait dans son atelier une atmosphère cordiale et policée qui contrastait absolument avec celle d’autres cours, et tout particulièrement avec ceux des Beaux-Arts. Une tenue vestimentaire correcte était exigée. La plus grande pudeur était de mise avec les modèles. Les pochades à l’égard des nouveaux n’étaient pas tolérées. Tout au contraire, ceux-ci étaient accueillis avec une grande affabilité.

Amaury-Duval était le plus ancien des élèves du maître et le plus âgé d’entre eux. Ce fut lui qui me reçut. Depuis les origines, il avait joué le rôle de factotum auprès de M. Ingres, accueillant les élèves, occupant même dans les premiers temps la fonction de massier, c’est-à-dire, dans le jargon du métier, celui qui collecte les cotisations auprès des élèves pour les frais de fonctionnement de l’atelier. À vingt-quatre ans, celui qui devait rester mon ami le plus cher était un garçon doux et affable, nullement imbu de l’autorité que lui valait son statut d’aîné, et d’une modestie charmante pour tout ce qui concernait son propre travail. Il me montra un beau portrait sur lequel il était en train de travailler et qu’il appelait sa Dame verte.

« Je concourrai l’an prochain pour la première fois, m’expliqua-t-il d’un air gêné. Je ne vous cache pas que je redoute de déshonorer Ingres. »

J’eus la naïveté de m’étonner de la longueur de l’intervalle qui avait séparé son entrée dans l’atelier de sa première participation au Salon.

« Croyez-moi, il faut être patient, si vous voulez exposer. Ingres n’envoie pas facilement ses élèves sous le feu des critiques. Tant qu’il estime que leur dessin est perfectible, il leur interdit de passer à la peinture. Les choses peuvent aller très vite alors. Surtout si vous avez du talent. Mais sans dessin, point de peinture. C’est ici la règle. »

Comme je remâchais ma déception – j’avais la présomptueuse espérance de recevoir au plus vite une médaille pour couvrir ma famille de gloire –, je vis déboucher un jeune garçon qui n’avait pas plus de douze ou treize ans, et qui me fixa d’un air espiègle et interrogateur.

« Tenez, celui-ci, par exemple, ajouta Amaury avec une ironie à peine perceptible. Ingres est bien persuadé qu’il n’aura pas à attendre longtemps avant d’obtenir des triomphes. Permettez-moi de vous présenter le plus jeune élève de notre atelier. Monsieur Théodore Chassériau, dont j’ai l’immense honneur d’être le parent. »

J’observai le prodige avec curiosité. Il n’était point beau et n’avait aucune régularité dans les traits. Mais il y avait dans les grosses pierres noires de ses yeux, dans son épaisse chevelure qu’un peigne avait à grand mal disciplinée, dans sa lèvre supérieure épaisse et déjà couverte d’une ombre drue, dans son maintien mi-grave, mi-moqueur enfin, une sorte d’étrangeté qui intriguait d’abord et prévenait ensuite en sa faveur.

Je dirai plus loin dans quelles circonstances je fus amené à approfondir ma connaissance de cet être hors du commun et surtout à revenir du tout au tout de la bonne impression que sa verve et son entrain avaient tout d’abord produite sur moi. Il y a longtemps que ma rancœur à l’égard de Chassériau est morte. Ce qui domine à cette heure, près de cinquante ans après notre première rencontre, c’est mon incrédulité douloureuse en songeant que de cet adolescent à peine sorti de l’enfance et si manifestement impatient de se jeter dans tous les tourbillons de la vie adulte allait sortir l’un de ces talents hors pair dont le feu trop vif n’est pas destiné à brûler longtemps.

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