Les Premiers de leur siècle
Chapitre VII
J’avais été d’une parfaite sincérité avec Ingres. J’étais résolu à le rejoindre dès que je m’en serais procuré les moyens. Ce que je ne pouvais deviner, c’est qu’il me faudrait quatre longues années pour parvenir à ce résultat. Sans cette ignorance de l’avenir et des délais cruels qu’il impose à notre impatience, j’aurais peut-être cédé au désespoir.
Après la fermeture de l’atelier, je connus en effet une violente crise morale. Je continuais à fréquenter l’École des beaux-arts, mais je me croyais incapable d’avancer sans les exhortations et les encouragements quotidiens de mon maître.
Un soir d’hiver que, spécialement abattu, j’avais laissé mes pas traîner mon spleen de rue en rue, je me trouvai avant d’avoir pu m’en rendre compte sur une rive de la Seine. Le fleuve, d’un noir de goudron moiré de reflets verdâtres et phosphorescents, roulait ses eaux gonflées avec un mugissement sinistre. Je regardais hébété les branches d’arbres arrachées glisser sur la crête des vagues avant de s’abîmer, tandis qu’une écume livide léchait le cuir de mes chaussures. Je respirais avec peine l’air humide et glacial, fasciné par la violence du courant. N’eût-il pas été plus simple de renoncer à toutes les vaines fumées de l’ambition et de la gloire ? N’eût-il pas été souhaitable de se laisser glisser, pour disparaître à jamais dans la grisaille moelleuse des eaux profondes ?
Un frisson me tira de ma rêverie et m’apprit que j’étais transi de froid. Horrifié par les pensées funestes qui m’avaient un instant habité, je remontai le quai en quelques enjambées énergiques. En plongeant mes mains dans mes poches, je trouvai deux lettres que j’y avais oubliées le matin, soucieux de les lire dans les meilleures conditions possibles.
Sitôt rentré chez moi, je les décachetai et les lus avec un mélange de honte et de joie. La première était d’Ingres. Il me demandait si j’avais avancé dans mon Départ du jeune Tobie, et me rappelait ma promesse de le rejoindre à Rome, où tout était prêt pour m’accueillir. La seconde était de mon père. Avec les précautions que sa pudeur habituelle lui imposait, il me faisait part de difficultés d’argent dues au ralentissement de l’activité de son atelier. Il me demandait de manière voilée si j’étais en mesure de lui venir en aide.
Ces deux courriers furent l’aiguillon dont j’avais besoin pour me rappeler au devoir. Je ne pouvais me permettre de décevoir ceux qui avaient placé leurs espérances en moi. La solution aux affres dans lesquelles je me trouvais résidait dans le seul travail.
L’idée pouvait effrayer un courage mal rassis comme le mien, mais elle était également rassurante par sa simplicité nette et univoque. J’ai eu depuis, à de multiples reprises, l’occasion d’expérimenter l’écart douloureux qui éloigne la vision claire de cet impératif de sa mise en application. Il est au moins aussi étrangement vaste que celui qui sépare la conception et l’exécution dans la réalisation d’une œuvre d’art. Mille obstacles imprévus viennent se jeter à la traverse. Et je ne parle pas seulement des contraintes matérielles. Hormis dans les constitutions les plus robustes, où l’énergie l’emporte en toutes circonstances sur les atermoiements de l’âme, il faut toujours compter avec cette épuisante irrégularité de notre vie intérieure. La paresse, pente naturelle de l’homme et le plus terrible de nos vices, la lâcheté, les besoins du corps, les démons de l’imagination et l’intuition récurrente de l’inutilité de si pénibles efforts paraissent se prêter concours pour brouiller nos idées les plus précises et ramollir nos volontés les plus arrêtées.
La rage de vaincre mes démons finit par m’arracher à ma langueur. Le désir de rejoindre Ingres pâlit devant l’urgence qu’il y avait à secourir ma famille. J’écrivis à mon père pour lui proposer de le soulager en accueillant à Paris mon frère Rudolf. Mon geste n’était d’ailleurs pas entièrement désintéressé. Je sentais le bénéfice que mon cœur avide d’affection et d’émulation pourrait tirer de la présence de ce frère chéri à mes côtés.
Comme un bonheur n’arrive jamais seul, lui et ma mère arrivèrent à temps pour assister au succès de mon premier Salon. Les trois portraits que j’y exposai, ainsi que mon Jeune Tobie, achevé en quelques semaines de labeur acharné, me valurent une médaille de deuxième classe. J’exultai.
*
Chez ma tante Sophie, qui nous avait invités à fêter ce premier couronnement de mon travail, ma joie fut brutalement refroidie par un échange que j’eus avec Gérard. Mon ancien protecteur, qui se tenait un peu à l’écart dans l’ombre d’une embrasure, m’avait jeté un regard glacial quand je m’étais approché de lui pour le saluer.
« La griserie du triomphe vous a-t-elle permis d’admirer l’Hercule et Diomède du baron Gros ? me demanda-t-il sèchement. Je serais curieux d’apprendre de votre bouche si le tableau mérite vraiment tout le mal qu’en disent les journaux. »
J’étais confus. Je n’ignorais pas que la dernière toile exposée par le peintre avait suscité les ricanements les plus méprisants. Sans aller jusqu’à partager la sévérité de la critique, je dois avouer que je n’avais guère été séduit. Gros avait représenté le héros grec au moment où celui-ci écrase le sanguinaire roi de Thrace. L’amas convulsif de chairs musclées pouvait faire songer à quelque œuvre de Rubens, mais un Rubens pataud, qui aurait perdu tout sens du mouvement, tout art de la composition dramatique. Il y avait, dans l’expression distante et figée d’Hercule autant que dans la posture grotesque de Diomède quelque chose qui refroidissait tout d’abord, avant d’embarrasser franchement.
« Votre ami reste un maître, assurément, commençai-je d’une voix mal assurée. Mais il est vrai que son tableau m’a paru manquer de quelque chose d’essentiel.
– De talent ? siffla-t-il.
– Non, protestai-je prudemment. Mais… de vie, peut-être.
– Iriez-vous jusqu’à dire, comme l’un de ces écrivaillons toujours épris de notices nécrologiques, que le baron Gros est mort ?
– Je ne suis pas versé dans l’art des formules. Je ne suis pas critique d’art.
– Mais vous n’en pensez pas moins, jeune homme.
– Je vous avoue que je ne pense pas à cela, ce soir », répondis-je avec impatience.
Gérard eut un mouvement de recul. Puis son visage se détendit quelque peu. Il mit une main sur mon épaule et me pria de lui pardonner sa brusquerie.
« Vous avez raison, cher ami, de penser à autre chose en cette belle soirée. J’aurais mauvaise grâce à vous gâter la joie pure que vous offrent vos premiers lauriers. »
Je ne devinais pas bien ce qu’il y avait d’affection blessée dans l’aigreur de Gérard. Il considérait Gros comme son alter ego. Leur amitié était si ancienne, leur manière picturale et leurs thèmes de prédilection si proches, leurs carrières si pleines de similitudes, que toutes les attaques que subissait le premier revenaient au second, en plein cœur. Mais tout à l’ivresse égoïste de la jeunesse et du succès, je ne soupçonnais pas la cruauté des revirements de la critique, ni le caractère proprement assassin de ses épigrammes. La suite des événements devait se charger de me donner une leçon.
*
Les semaines qui suivirent furent d’une douceur trompeuse. J’avais installé ma mère dans ma chambre, tandis que Rudolf et moi dormions dans l’atelier. Nous étions un peu à l’étroit, mais cette promiscuité même n’était pas sans charme : elle me rappelait l’atmosphère joyeusement encombrée de notre maison hambourgeoise. Ma mère avait décidé que, pour le temps qu’elle serait à ma charge, elle tiendrait le ménage et ferait la cuisine.
« Ne va pas te livrer à des dépenses inutiles, avait-elle protesté quand je lui avais parlé de recourir aux services d’une femme de chambre. Pour rien au monde je n’aimerais avoir dans les pattes une de ces insolentes. J’ai observé celles qui sont au service de ma sœur. Elles pensent davantage à leur toilette qu’à ce qu’elles ont sur le feu. D’ailleurs on pourra dire ce qu’on veut sur la gastronomie française, ce n’est pas ce qu’il faut à mes garçons. Tu n’as qu’à voir comme tu as maigri ! Qui saura te préparer des Knöddeln aussi bien que ta mère ? »
Cette organisation judicieuse – et, il faut le dire, guère équitable – nous permit, à Rudolf et moi, de nous consacrer entièrement aux choses de l’art et de l’esprit. Mon frère me montra ses dessins. Il avait infiniment progressé. Mais quand je lui parlai de vive voix de l’enseignement d’Ingres, il sentit qu’il lui manquait encore quelque chose, et manifesta le désir de suivre les cours des Beaux-Arts et d’aller en Italie. Réciproquement, le désir de compléter mon éducation se réveilla à son contact. Nous passâmes de nombreuses heures à la bibliothèque Sainte-Geneviève et à celle de l’Institut. Nous lisions beaucoup, nous prêtant les ouvrages qui nous avaient enthousiasmés, prolongeant nos lectures par des débats enflammés. Rien ne nous semblait indigne d’intérêt. Nous prisions aussi bien les chefs-d’œuvre de l’Antiquité que la philosophie allemande et La Divine Comédie. Il n’était pas rare que nos avis divergeassent, toutefois, surtout en ce qui concernait nos contemporains. Mes préférences allaient à la poésie de Victor Hugo, si noble et pleine d’idéal. Rudolf, plus terrien que moi, ne pouvait se rassasier de la lecture des premiers romans de Balzac, dont il tentait de me montrer qu’ils n’étaient pas dépourvus d’un lyrisme puissant.
« Au fond, me dit-il un jour que nous débattions des mérites de Shakespeare, tu penses comme moi que les plus grands sont ceux qui ont su composer avec toutes les facettes de la vie. Le rêve et la réalité. Le grotesque et le sublime. Mais là où ta lucidité rend plus violent ton désir de t’envoler vers le beau, la certitude de retomber me fait au contraire souhaiter de rester bien ancré au sol. Tu comprends, je préfère la compagnie de Falstaff à celle de Hamlet.
– Alors tu ne dois guère apprécier la mienne, lui répondis-je avec une tendresse teintée d’amertume.
– Cesse donc de te prendre pour un prince danois, repartit-il en riant. Tu n’es qu’un bon Schlemihl. Tout comme moi. »
*
Après deux mois de cette vie délicieuse, il nous fallut envisager le départ de ma mère. Comme il n’était pas question qu’elle fît le voyage seule jusqu’à Hambourg, et que Rudolf, charmé de sa nouvelle vie parisienne, n’avait pas le désir de l’interrompre si précocement, il fut décidé que je me rendrais moi-même à Hambourg.
La veille de notre départ, nous allâmes dîner chez ma tante. Au moment des adieux, celle-ci me prit à part d’un air mystérieux.
« François Gérard était censé être des nôtres, commença-t-elle avec une nuance de reproche, mais il s’est fait excuser au dernier instant. T’es-tu fâché avec lui ? »
Je me récriai que ce n’était nullement le cas. Sophie ajouta qu’il ne fallait pas en vouloir à Gérard s’il avait des sautes d’humeur, que c’était un vieux monsieur, à la santé fragile et au tempérament altéré. Je répliquai que je n’avais pas perçu ce caractère lunatique, et que du moins je ne m’en étais pas inquiété. J’avais quitté le baron dans les meilleurs termes. Si on avait parlé d’altercation entre nous, on avait bien exagéré.
« Alors, c’est qu’il a dû apprendre la terrible nouvelle », dit-elle en appuyant d’un air songeur son éventail contre son menton.
Et comme, saisi d’appréhension, je demandais des éclaircissements :
« Mon Dieu, tu ne sais pas ? Le baron Gros a mis fin à ses jours. On a retrouvé son cadavre dans la Seine. »
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