Les Premiers de leur siècle

Christophe Bigot · Chapitre 23 sur 39

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Les Premiers de leur siècle

Chapitre XXII

 

Au printemps, l’exposition de mes œuvres me valut, contre toute attente, une médaille de première classe. Ma Catherine d’Alexandrie fit couler quelques larmes de tendresse. Ma Vierge à l’enfant Jésus occasionna des comparaisons exagérées avec Raphaël et Ingres. Mais c’est mon portrait de Franz qui provoqua la plus vive admiration. Marie me rapportait après chacune de ses visites au Salon les commentaires transis que le tableau suscitait. Une ivresse d’orgueil la prenait à l’écoute de ces hommages qui consacraient l’art de son ami et la beauté de son amant, tout en lui offrant l’illusion doucereuse de sa présence.

« Ah, mon cher Henri ! Quelle synthèse splendide de rigidité allemande et de sensualité italienne ! Quelle alliance délicate de chair et d’idéal ! Vous avez percé mon Franz à jour. Vous nous avez donné un Savonarole, mais un Savonarole sublime, beau comme le Sébastien de Grünewald. Et comme vous avez su rendre l’intensité de son regard ! Et la puissance déliée de ses mains ! Tenez, je me trouvais à côté d’une oie blanche qui paraissait tout juste sortie du couvent. Je l’ai crue hypnotisée par un python. Elle haletait, la poitrine soulevée, le museau en avant. Pour un peu, cet animal aurait crevé la toile ! »

Cependant, le véritable Franz n’était pas toujours pas là. Il m’écrivait pour me témoigner sa joie de mon succès, promettait un retour imminent, mais continuait à différer. Mars passa. Marie avait des sautes d’humeur de plus en plus marquées. Elle avait placé le portrait que j’avais fait d’elle au purgatoire, dans un cabinet auquel personne n’avait accès, et ne cessait de répéter à ses hôtes que je l’avais vieillie et enlaidie à dessein.

Quand l’enfant prodigue arriva enfin, au début du mois d’avril, la comtesse ne fut pas soulagée le moins du monde. Telle une terre longtemps asséchée qu’un arrosage distrait ne peut rendre à sa souplesse première, elle avait trop attendu Franz pour éprouver un quelconque bienfait de son retour. La jalousie avait poussé dans son cœur comme les ronces d’un jardin abandonné. Je fus souvent témoin, bien contre mon gré, de scènes pénibles où alternaient silences et railleries, reproches furieux et sorties dédaigneuses.

Pressé d’échapper à la comtesse, Franz ne tarda pas à prendre de nouveaux engagements, en Angleterre cette fois. Mais Marie exigea de le rejoindre, dès qu’il aurait trouvé un logement décent pour elle. Dans l’intervalle qui le sépara de son départ, il déserta le plus qu’il put le salon de la rue Neuve-des-Mathurins, lui préférant celui de la princesse Belgiojoso, pour la plus grande fureur de Marie.

Franz avait rencontré celle que tout le monde surnommait Principessa au début de son premier séjour parisien. La jeune femme, exilée volontaire de Lombardie où ses intrigues incessantes avaient fini par inquiéter le gouvernement autrichien, vivait alors dans un quasi-dénuement. N’ayant pu emporter sa fortune avec elle, elle avait même été contrainte de faire sa propre cuisine, à son arrivée en Provence. Ses relations et ses menées pleines d’énergie auprès de puissants protecteurs tant français qu’italiens lui avaient progressivement permis de retrouver une position digne d’elle.

Dix ans plus tard, son salon était l’un des plus prisés de Paris. Il était fréquenté par La Fayette, qui réchauffait sous son influence ses vieux idéaux révolutionnaires, Henri Heine, qui l’idéalisait dans ses poèmes, l’historien Mignet, que l’on disait son amant et le père de sa fille, Alfred de Musset, qui soupirait pour elle, enfin Balzac, qui, avec sa perfidie coutumière, s’était inspiré de ses traits pour peindre Fœdora, la femme sans cœur de La Peau de chagrin.

On prêtait à Cristina mille amants. Mais parmi ses fidèles, magnétisés par son étrange beauté cadavérique et sa fièvre patriotique, pas un n’eût osé prétendre qu’il avait des droits sur elle. La rumeur voulait qu’elle fût épileptique, et que son libertin de mari, le dépravé comte Emilio, lui eût offert la syphilis en cadeau de noces. Elle était séparée de lui depuis de longues années. Ils avaient cependant gardé en commun un même idéal politique, et continuaient à s’informer dans leur correspondance des progrès de la cause italienne. Principessa avait en tout cas conservé assez d’estime pour Emilio pour lui recommander Franz, quand celui-ci avait séjourné à Genève au cours de sa première année de pèlerinage.

La princesse avait une passion extrême pour la musique. Ce n’était curieusement pas le cas de la comtesse d’Agoult, qui n’en parlait jamais que pour vanter sa propre formation pianistique. Franz trouvait en Cristina une oreille attentive, compréhensive, qui l’encourageait dans ses expérimentations et sympathisait avec son rêve d’une révolution des principes de la composition.

Un soir d’avril, Franz m’emmena dîner chez elle. Nous l’attendîmes dans son célèbre salon tendu de velours noir piqueté d’étoiles d’argent. Elle fit son entrée d’un pas léger, apparition fantastique auréolée d’une grâce lunaire, magicienne mutine issue de quelque épopée du Tasse ou de l’Arioste. Sa silhouette frêle et longiligne, ses mains d’une délicatesse extrême, aux doigts fuselés, ses cheveux tirés en bandeaux lustrés, d’un noir bleuté, ses yeux, surtout, qui ressemblaient à deux grosses pierres volcaniques encore mal éteintes, me subjuguèrent au premier regard. Un demi-sourire hiéroglyphique donnait à sa physionomie quelque ressemblance avec le Sphinx du Caire ou la Joconde de Léonard. Franz m’apprit qu’elle souffrait presque continuellement, ce qui expliquait cet air de contrainte et de lassitude qui se peignait sur son visage à la phosphorescente pâleur.

« J’ai vu l’admirable portrait de Franz que vous avez exposé au Salon, me dit-elle d’une voix grave, qu’un fort accent italien rendait plus envoûtante encore. Vous avez transcendé sa beauté. Il faudra que vous me rendiez le même service, quelque jour, si du moins la compagnie d’un spectre n’effraie pas un aussi jeune homme. »

Nous rentrâmes enchantés de notre visite. Cristina nous avait servi un souper fin agrémenté d’huîtres et de vin de Champagne, et nous étions passablement égayés. Franz prétendit redouter au plus haut point de retrouver la compagnie de la comtesse, et me demanda de l’escorter. J’eus la sottise de céder.

« Eh bien, persifla Marie, sans se détourner de la partie de piquet qu’elle avait entamée avec Ronchaud, vous avez décidément bien du mérite, monsieur Crétin. Vous me dérobez un fidèle un soir de réception. Vous le conduisez chez cette femme qui pourrait être sa mère, et le voilà comme un collégien éméché qui revient pour la première fois d’un mauvais lieu. »

Puis, se tournant vers moi :

« Mon pauvre Henri, vous devriez avoir honte. Il faut que vous soyez bien dégoûté des beautés à la Rubens de la Ungher pour vous jeter ainsi sur ce fantôme à angles aigus. Je ne m’étonne plus que vous m’ayez fait les joues si maigres. Vous aimez les squelettes, et vous en voyez partout, voilà la vérité. Seulement sachez-le, les squelettes ne donnent jamais rien en peinture. Une vanité, si vous voulez. Une allégorie de la mort ou des méfaits de Vénus. Mais un beau portrait, non, vous faites fausse route. »

Je vis Franz blêmir. Sentant venir l’orage, Ronchaud se leva et, sur un signe de tête qu’il me fit, je résolus de le suivre.

Quelques jours plus tard, j’appris que Franz était parti à Londres. Au moment des adieux, il avait donné l’ordre à la comtesse de rendre une visite de politesse à Cristina. J’eus le sentiment qu’y obéir lui avait été présenté par Franz comme le seul moyen d’obtenir son autorisation de le rejoindre en Angleterre. Au moment où elle achevait elle-même ses préparatifs de départ, elle me manda chez elle pour me conter l’entrevue.

« Je n’ai pas été juste avec vous, mon bon Clear, commença-t-elle avec une fausse libéralité. J’ai vu cette pauvre femme, et il n’est pas vraisemblable que des hommes de votre talent ou de celui de Franz n’aient décelé ce qu’il y avait de comédienne en elle. Elle veut faire croire qu’une dague ou un poison menacent sa vie à chaque instant, afin de s’attirer la compassion des amis de la cause italienne. Mais plus personne ne croit à ces vieux subterfuges. Et sa beauté est détruite. Irréparablement. La voilà réduite à déguiser son intérieur en décor de théâtre, pour y retenir les curieux que son teint de coing rebute. Elle m’a reçue dans sa chambre, une cellule de vierge cossue, hypocritement tendue de taffetas blanc. Espérait-elle me faire croire qu’elle avait triomphé là de la fidélité de Franz ? Je ne sais, mais elle a manqué son effet. Et croyez-moi, je ne me suis pas privée d’écrire à Franz tout le mal que j’en pensais. Il saura ce qu’il en coûte de forcer mes antipathies. »

*

Les quelques semaines que dura sa séparation avec Liszt, Marie se radoucit. Cette brutale détente coïncida comme toujours avec un grand abattement. Il fallait que le ressort de sa vitalité soit cassé pour emporter avec lui ce prurit jaloux et ce verbiage aigre. Nous eûmes des moments charmants, mais tristes. Le printemps était pourri. Au beau milieu du mois de mai, nous nous serrions au coin du feu.

Marie quitta Paris pour l’Angleterre début juin. Elle s’installa à Richmond, dans une belle campagne bordée par la Tamise. En son absence, ma légitime irritation s’estompa. Je ne ressentais plus qu’une affreuse détresse en songeant que je ne la reverrais pas avant de longs mois. De ma fenêtre, je contemplais le cœur navré les yeux fermés de sa chambre.

Nos liens n’étaient pourtant pas rompus. Il était entendu que je reprendrais mon ministère auprès du jeune Daniel sitôt de retour en Italie. En outre, j’avais présenté Marie à mon oncle Auguste, et celui-ci, aussitôt converti au zyotisme le plus zélé, s’était empressé de lui rendre mille services. Comme il s’était rendu en Angleterre par le même bateau, il me rapporta quelques nouvelles fraîches qui me laissèrent hébété pour plusieurs jours.

Je tâchai de secouer ma torpeur en m’occupant des préparatifs de mon départ pour l’Italie. Je commandai de nouvelles chemises de toile légère et résistante ainsi que des bottines censées supporter les longues marches sur des routes poussiéreuses. J’arrêtai ma place et celle de Chassériau dans le courrier de Marseille pour la fin du mois. Enfin je fis une tournée d’adieux auprès de ceux qui m’avaient soutenu au cours de ce bref séjour parisien.

Sur la recommandation de Marie, qui m’avait assuré qu’il nourrissait pour mon travail une sincère estime, je rendis visite à Jules Janin, la fameuse plume du Journal des débats. Sa protection pouvait être décisive pour ma carrière. J’entrai en tremblant dans un appartement meublé comme celui d’une femme entretenue, surchargé de bibelots et de chinoiseries. L’embonpoint de Janin n’avait pas encore atteint cette monstrueuse obésité qui le signala dans les dernières années de sa vie. Mais le critique avait déjà cette façon intimidante de scruter ses interlocuteurs, paupières plissées, ventre gonflé, menton relevé dubitativement, tout en faisant tourner ses immenses favoris entre le pouce et l’index.

« J’aimerais vous confier un travail, me dit-il après m’avoir examiné. Il s’agit de dessiner la tête de la Vierge aux candélabres, qui est exposée ces jours-ci à Paris. »

J’acquiesçai sans dire un mot, trop heureux de ma bonne fortune.

« Votre dessin servirait de modèle pour une gravure que nous publierions dans L’Artiste, avec un article sur les collections du duc de Luynes. Mais il faut vous dépêcher, car l’exposition touche à sa fin, et l’immortel tondo ne reviendra pas à Rome.

– Ce chef-d’œuvre doit donc quitter le palais Borghèse pour de bon ? m’étonnai-je.

– Hélas, mon cher ! La divine Vierge vient d’être cédée aux Anglais. Elle ira bientôt respirer le charbon et le brouillard. Autrefois, les œuvres appartenaient aux peuples qui avaient enfanté les génies. Plus tard, elles furent la proie des conquérants militaires – Napoléon en soit loué, le Louvre serait bien vide sans les pillages de l’armée impériale. Aujourd’hui, rien de si glorieux. L’art va où l’argent se trouve. »

Le soir, comme je réglais avec Chassériau certains détails de notre voyage, je lui fis part de la proposition de Janin. J’étais inquiet de ne pas avoir le temps d’accomplir ma mission avec toute la diligence et la dextérité requises. Chassériau balaya mes appréhensions. J’étais tout à fait capable de m’acquitter de cette tâche. Et d’ailleurs, une proposition pareille ne se déclinait pas. Y répondre devait être pour moi une priorité absolue.

Trois jours plus tard, je portai chez Janin mon dessin de la Vierge aux candélabres.

« Décidément, me répondit Janin d’un air embarrassé, vous ne vous tenez guère informé. La gravure de Calamatta a paru ce matin dans L’Artiste. »

Et comme, bégayant, je demandais des explications :

« C’est votre ami Chassériau qui a réalisé le dessin. Il dit que vous lui avez demandé de vous rendre ce service. M’aurait-il menti ? Bon Dieu, Lehmann, faites attention à ne pas vous faire doubler. Vous avez affaire à un tempérament prodigieux. »

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