Les Premiers de leur siècle

Christophe Bigot · Chapitre 25 sur 39

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Les Premiers de leur siècle

Chapitre XXIV

 

 

Chevandier m’avait proposé de me conduire au couvent Sainte-Sabine pour m’y présenter Lacordaire. Le lendemain de notre retour, je me rendis à son domicile. Mon impatience de rencontrer le grand homme était tempérée jusqu’au malaise et à la paralysie par mon éternelle timidité. Aussi fus-je à la fois déçu et soulagé de ne pas trouver Chevandier chez lui. Je restai un moment sur le palier, hésitant. Alors que je tournais les talons, je crus entendre des rires étouffés derrière la porte. Je pris la fuite.

Deux jours plus tard, je retentai l’expérience. Soit que Chevandier fût absent, soit qu’il ne fût pas en situation de me recevoir, je trouvai de nouveau porte close. Cette fois je déposai ma carte avant de m’éclipser, ému par un étrange pressentiment. Je commençais à désespérer d’obtenir jamais la moindre nouvelle de lui, quand Chassériau vint me voir à l’improviste. Il paraissait nerveux. Il examina mes projets en cours, me complimenta sur mes dessins, la propreté de ma chambre, enfin s’enthousiasma sur la vue qu’on avait des jardins. Agacé de le voir tourner autour du pot, je lui demandai s’il avait quelque requête.

« Je sais que vous m’avez déjà prêté de l’argent, me dit-il d’un air piteux. Mais je ne sais vers qui me tourner. J’ai une visite d’importance à faire, et vous comprendrez qu’il m’est impossible de me présenter chez la personne en question avec ces souliers troués.

– Pourquoi ne demandez-vous pas à Chevandier ? Il est plus en fonds que moi.

– Il m’a déjà tiré d’affaire à Naples. Il a déclaré qu’il ne dénouerait plus les cordons de sa bourse que je ne l’aie remboursé. J’ai reçu deux commandes de portraits. Dès que j’aurai été payé, ce qui ne peut être qu’une affaire de quelques jours, je vous jure que vous aurez votre argent. »

La somme étant dérisoire, j’acceptai. Il me remercia avec effusion.

« À propos de Chevandier, le coupai-je, avez-vous des nouvelles de lui ? Voilà des jours que je cherche à le voir. »

Il prit un air gêné et m’expliqua que la maîtresse de Chevandier lui engloutissait ses réserves d’argent, de temps et de talent. Lui-même n’avait pu le voir qu’entre deux portes.

Au moment de nous quitter, je lui demandai s’il accepterait que j’aille à mon tour voir ses tableaux. Il opina distraitement.

Après quelques jours, nous reprîmes nos dîners au Lepri. N’osant plus demander à Chevandier de me présenter à Lacordaire, je me contentai de le prier de me donner son adresse. Je le vis s’agiter sur sa chaise d’un air hésitant. Mais il finit par déchirer un morceau d’enveloppe, attrapa un morceau de craie noire et s’exécuta.

Le lendemain, comme je m’ouvrais à Fries, mon camarade d’atelier, de l’étrangeté du comportement de Chevandier et de Chassériau, il me regarda d’un air surpris.

« Vous ne savez donc pas que Chassériau est en train de faire le portrait de Lacordaire ? Il voulait vous en faire la surprise, c’est pour cela qu’il ne vous a rien dit. »

La colère m’étrangla. Mais je n’étais pas au bout de mes surprises. Le lendemain, Chassériau m’envoya Lavinia, ce modèle sublime dont j’ai déjà parlé, avec un petit billet et les quelques piastres qu’il me devait. Il s’excusait de ne pas s’être présenté lui-même en arguant de la nécessité d’avoir à ébaucher les habits de Lacordaire. Ainsi, il affectait de croire que ce qu’il m’avait si visiblement caché m’avait toujours été connu ! Pire encore, il semblait vouloir m’offrir son modèle en guise de dédommagement.

Mon dépit fut tel que je m’en ouvris à Ingres. On me pardonnera cette faiblesse, mais j’étais sûr de trouver en lui une oreille complaisante. Je savais que Chassériau avait dîné chez son ancien maître quelques jours auparavant, et que la rencontre s’était fort mal passée.

« Il est terminé, avait décrété Théodore d’un ton excédé. Il se croit toujours chef d’école, mais son autorité est morte, parce qu’il ne comprend rien à l’esprit du temps ni aux aspirations de la jeunesse. Aux yeux des générations futures, il représentera une aberration pour l’art. Un monstre chinois couvant des tronçons de colonnes grecques. Voilà ce qu’il aura récolté pour n’avoir jamais professé que dédain pour Shakespeare et Delacroix. »

Ces propos m’avaient peiné. Mais sans doute Ingres ne s’était-il pas montré charitable pour Chassériau. Dans ces circonstances, me confier à lui du froissement que j’en avais reçu ne pouvait qu’aggraver la brouille du maître et de l’élève. Cependant, mon orgueil cherchait un baume dans la fureur d’Ingres. Aux premiers mots, il laissa effectivement éclater un mépris scandalisé, teinté de la jubilation de voir si bien réalisées ses prédictions.

« Je vous avais dit de vous méfier de ce blanc-bec. Il n’a aucun principe en matière d’art. Comment pourrait-il respecter ceux de la morale la plus ordinaire ?

– Ce sont deux choses différentes, osai-je objecter, poussé par ma fâcheuse tendance à me faire l’avocat du diable. L’indélicatesse dont il use avec les gens ne l’empêche nullement d’être un immense artiste. Peut-être l’avez-vous d’ailleurs reçu avec trop de sévérité. »

Je vis Ingres se retourner vers son épouse avec un ricanement muet. Celle-ci haussa les épaules, comme si j’avais énoncé là une énormité.

« Ne l’avons-nous pas accueilli comme notre propre enfant, Madeleine ?

– Et comment ! répondit cette dernière en secouant la tête d’un air navré. J’avais pilé des noisettes tout l’après-midi pour lui faire un gâteau. C’est à peine s’il y a touché. Monsieur doit désormais considérer ma cuisine creusoise indigne de son palais délicat.

– Cet apostat m’a affirmé avec une impudence extraordinaire qu’il renonçait pour toujours au glacis. Cette technique lui donne, paraît-il, froid à l’âme. A-t-on jamais rien entendu de plus arrogant ? Il a osé défendre devant moi l’étalage au couteau.

– Il a dit qu’il en avait assez de la peinture qui sentait l’oignon, ajouta Madeleine avec hargne, ce qui m’a bien fait penser qu’il n’avait pas goûté mon potage.

– Mais non, ma bonne. Il a dit que la peinture mince comme une pelure d’oignon lui donnait la nausée. Il préfère sans doute les doubles et les triples couches graisseuses de ce damné de Delacroix. Il est vrai que s’il aime les croûtes, celui-là lui en donne pour son argent en raclant sa palette directement sur la toile. »

*

La véhémence d’Ingres eut l’étrange effet d’apaiser mon propre ressentiment contre Chassériau. Il fallut toutefois quelques conciliabules pour obtenir un raccommodement, et il ne devait pas être plus solide que celui de la comtesse avec Mme Sand. Surtout, la colère avait cédé la place à une tristesse infinie, que ni la présence de Rudolf ni l’arrivée à Rome de mon cher Guermann Bohn ne purent guérir.

Je recevais de nouveau des lettres de la comtesse, qui avait passé la fin de l’été et le début de l’automne à Fontainebleau en compagnie de Mlle Delarue. Elle avait laissé Franz en Allemagne, et je devinais au ton de ses lettres que leurs adieux n’avaient pas été des plus tendres. Après des concerts à Baden et à Ems, Franz avait brièvement séjourné à Hambourg. Il m’écrivit de ma ville natale l’impression délicieuse qu’il avait reçue de ma famille, à laquelle il avait eu la délicatesse de rendre visite. J’eus le sentiment qu’il n’était pas resté indifférent à la beauté de ma sœur, et en éprouvai quelque inquiétude. Mais ce fut surtout le mal du pays qui m’envahit à cette lecture, et plus encore la certitude que, désormais, je ne serais plus jamais nulle part chez moi.

C’est le triste privilège des exilés que de laisser pousser leurs racines dans des contrées qu’ils croient hostiles, mais qu’ils ne quittent qu’au prix d’un arrachement douloureux. Il résulte de cela que ni la terre d’accueil ni la patrie ne peuvent plus leur rendre l’intégrité de leur âme, et qu’ils sont condamnés à la chercher aux quatre coins de la terre.

Plus que jamais, c’était dans un cœur de femme qu’il m’eût fallu trouver un port. Sur l’ordre de la comtesse, qui prétendait diriger à distance ma vie amoureuse et me dégoûter des cantatrices, je fréquentais quelques jeunes filles romaines. L’une d’elles était un modèle qui m’avait servi pour des Baigneuses inspirées de Victor Hugo. La pensée que Mme d’Agoult devait avoir eu dans sa jeunesse ce genre de blondeur délicate m’avait troublé. La demoiselle n’avait cependant ni éducation ni hygiène, et sa dent manquante me détourna rapidement d’elle. La nostalgie de mes amours avec la Ungher me reprit alors de plus belle.

Caroline venait de répondre à mes reproches de silence qu’elle n’avait jamais reçu mes lettres. Je rapportai cette justification à la comtesse, qui m’assura qu’il s’agissait d’un système bien connu pour rompre avec ses amants. Cependant, un avis de la poste me confirma les dires de Carola, et je repris brièvement espoir. Mais les rares lettres qui me parvinrent à dater de ce moment me parurent d’une inexplicable sécheresse. Ce fut par les journaux que j’appris que la Ungher avait quitté Vienne pour Florence et qu’elle avait signé un engagement pour Londres, où elle devait chanter avec Pauline Garcia, la sœur de l’infortunée Malibran.

Je refusais d’ajouter trop de crédit aux médisances dont la comtesse farcissait ses lettres. Elles étaient pourtant confirmées par certains récits d’artistes. On rapportait que Caroline faisait des projets d’avenir avec Jean-Victor Schnetz, qui devait remplacer Ingres à la direction de l’Académie de France. Qu’elle n’avait pas rompu tout commerce avec Dumas. Qu’elle espérait encore un revirement de Nicolas Lenau.

Mais le coup de grâce me fut involontairement porté par Hébert et Gounod. Je leur avais raconté ma mésaventure avec Lacordaire et Chassériau. Hébert, outré, m’avait proposé à titre de consolation de réaliser le portrait de son ami Charles qu’il s’apprêtait lui-même à peindre. Il prétendait, avec la clairvoyance des vrais talents, que Gounod serait bientôt l’une des individualités les plus éminentes du monde de la musique, et que nos deux gloires naissantes se consolideraient mutuellement par le truchement d’un tel tableau. J’avais accepté en pleurant de gratitude, et Gounod s’était prêté à la proposition de son ami avec sa grâce et sa modestie habituelles. Hébert n’avait exigé en retour de la faveur qu’il me faisait que celle d’assister aux séances de pose. C’est à la fin de l’une d’elles qu’il m’ouvrit les yeux.

« Comme vous avez bien fait de renoncer à Caroline Ungher ! déclara-t-il alors que j’étais en train de nettoyer mes pinceaux. Cette chanteuse stupide et artificieuse aurait peut-être fini par vous corrompre. Je me réjouis de ce mariage qui vous éloigne d’elle. »

Je restai dans l’incapacité de poser la question qui me brûlait les lèvres.

« Tu es cruel, protesta Gounod. Mlle Ungher n’aspire sans doute à rien d’autre qu’à mettre ses vieux jours à l’abri du besoin et de l’infamie. Henri a été assez sage pour ne pas épouser une femme qui pouvait être sa mère. On ne peut reprocher à celle-ci d’avoir jeté son dévolu sur un homme moins regardant.

– Et plus riche ! ajouta Hébert sans la moindre malice. C’est un miracle pour tous deux que Sabatier n’ait plus ni père ni mère. Il les aurait tués en leur présentant sa fiancée. »

*

Cette infamie de la part d’un homme en qui j’avais placé toute ma confiance aurait pu me briser. Elle m’endurcit. J’affectais même d’en rire. Dans mes lettres à la comtesse, je moquais ma propre crédulité, me ridiculisant à plaisir pour paraître plus indifférent. Mais une humeur misanthropique s’insinuait dans mon cœur. Était-il donc dit que je serais toujours ce parfait imbécile de qui l’on peut se jouer en toute impunité ?

La nuit, cette pensée m’empêchait de dormir. Je tâchais de me réconforter en reconnaissant que Gounod avait raison, que Sabatier était peut-être l’homme qu’il fallait à la Ungher, que pour rien au monde je n’eusse moi-même souhaité l’épouser. Elle était trop âgée, je ne l’aimais pas vraiment, et il m’eût été insupportable d’affliger mon père en prolongeant ma liaison. Mais chaque fois que je songeais que c’était par mon entremise que Carola avait connu Sabatier, chaque fois que je me représentais cette soirée au cours de laquelle elle avait feint de s’intéresser au daguerréotype de mon ami et où avaient dû être jetées les prémices de leur union, le même rictus amer contractait mon visage.

Au fond, c’était mon propre aveuglement qui me causait la plus violente indignation. Et aujourd’hui encore, alors que ce pauvre Sabatier vient seulement d’enterrer sa femme, et que la profondeur de son deuil a prouvé à tous ceux qui en doutaient la sincérité, la longévité et le courage de son amour, c’est sur mon personnage risible que je me retourne, atterré.

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