Les rêves échoués

Carine Joaquim · Chapitre 2 sur 8

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Les rêves échoués

Chapitre 1

atypique, diagnostiquée EHP 1 en n de maternelle, qui pose de sérieux problèmes de comportement depuis son arrivée au collège, lesquels se sont considérablement aggravés en classe de cinquième. Actuellement, la situation est inquiétante. » Elle détache bien les syllabes, pour que la prononciation du mot soit en adéquation avec sa signi cation : « in-qui-é-tan-te ». C’est le moment que choisit papa pour retirer son coude planté sur la table et se redresser. Un instant j’ose croire qu’il va intervenir, faire taire cette bande de cons et leur hurler de cesser de parler ainsi de sa lle, mais il n’interrompt personne. Au bout de dix secondes, il change de bras et, comme s’il la trouvait trop lourde, repose sa tête sur son autre main pour reprendre une position similaire.

« … se bat avec un camarade en cours de français, continue Mme Lamaret, lance un compas sur son voisin, traite d’enculé un autre élève de la classe. »

Maman a le tour des ongles à vif. Elle abandonne la main droite malmenée et, de ses doigts endoloris, elle s’attaque à la gauche, jouant avec les cuticules, pinçant la chair tout en écoutant la longue liste de mes méfaits.

« … a dit à sa prof de mathématiques, Mme Basset ici présente : « C’est ça ouais, t’as qu’à me sucer la bite ! » C’est le dernier incident en date. »

Aucune réaction particulière ne se lit sur le visage de papa. Maman se mord l’intérieur de la joue. Je le devine à la grimace discrète qui lui déforme les traits. Je suis sûre que ça pisse le sang et qu’elle trouve dans le goût métallique qui inonde sa bouche, autant que dans la douleur irradiant du bout de ses doigts, un soulagement expiatoire. Les joues de Mme Basset s’empourprent.

– Mademoiselle Destremont, dit la principale en s’adressant directement à moi, qu’avez-vous à dire ?

Elle est sérieuse, elle ou quoi ? Qu’est-ce qu’elle veut que je lui dise ?

Rien, fais-je, d’une voix à peine audible.

– Pourtant, poursuit Mme Salignes, nous sommes réunis ici pour vous entendre.

Et elle attend.

J’ai envie de lui dire de sucer ma bite, elle aussi, juste pour voir la gueule qu’elle ferait. Mais j’aperçois une nouvelle goutte de sang près de l’ongle du majeur gauche de ma mère, et je me contente de baisser la tête.

Mme Basset s’en mêle, elle raconte avec quelle application je pourris son cours. Son débit est saccadé, sa voix geignarde, son regard un peu fuyant. Elle fait pitié, la vieille, à pleurnicher. Ce qu’elle ne dit pas, en revanche, c’est qu’elle s’est mise à chialer comme une vache, en pleine classe, le jour où j’ai décidé de la faire craquer. Peut-être qu’elle essaie de garder un semblant de dignité devant les autres adultes du collège, à défaut de s’imposer face aux élèves.

Maman parle, j’écoute à peine, blabla, j’étais une enfant dif cile, blabla, elle m’a emmenée chez la psy très tôt, blabla…, et là, horreur, elle essuie une larme et expose aux yeux de tous ses doigts gon és par les mauvais traitements qu’elle leur a in igés, sanguinolents, dégueulasses. Je détourne la tête, contrite.

– Et vous, monsieur… ? s’enquiert soudain M. Cossu en apostrophant mon père.

Papa tressaille, bat des paupières comme s’il venait de se réveiller, comprend après quelques secondes de ottement que l’on s’adresse à lui et se redresse. Il semble avoir pris dix centimètres, mais son expression demeure inchangée : pas tout à fait indifférent, mais las, blasé. Ennuyé.

– Oh, avec moi, ça va. Clarisse a toujours été assez indépendante, et je respecte ça. Elle est responsable et autonome à la maison. Nous n’avons pas de dif cultés particulières.

Mme Salignes m’interroge d’un mouvement de tête, j’opine mollement sans prononcer un mot. Responsable et autonome, c’est tout à fait moi. Il faut dire que je n’ai pas trop eu le choix, vu que depuis que je suis petite il sait me faire comprendre, dès que je le sollicite, que je le dérange. Pour que je lui foute la paix, il a vite trouvé des solutions : il m’a acheté une tablette quand j’avais six ans, un ordinateur deux ans plus tard, sans compter le Smartphone. Tant que je suis collée à l’un ou l’autre de mes écrans, il est content et considère que tout se passe bien. Ce qui, soyons honnêtes, est en partie vrai. C’est largement mieux qu’avec maman qui, malgré toutes ses tares, s’accroche à des idéaux éducatifs et me gueule dessus sans arrêt. Évidemment ça me saoule, mais j’arrive à laisser glisser. C’est elle, la pauvre, qui ne s’en remet pas. Il n’y a qu’à voir la tronche qu’elle tire.

– Et donc, insiste M. Cossu, Clarisse vit une semaine chez papa, une semaine chez maman, c’est bien ça ?