Les rêves échoués

Carine Joaquim · Chapitre 5 sur 8

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Les rêves échoués

Chapitre M

– J’aimerais bien avoir de l’eau pour m’arroser avec, moi aussi, dis-je en me rapprochant de lui.

Il tenait l’une de ces petites eurs sauvages, nombreuses sur le carré d’herbe au fond de la cour, près du grillage, et qu’il avait arrachée. Il la faisait tourner nerveusement entre ses doigts.

Quand je posai ma main sur sa braguette, il ne dit rien. Il se contenta de me

xer d’un air interrogateur, peut-être un peu effrayé aussi, comme s’il pressentait que ce que nous faisions ne plairait pas aux adultes, s’ils venaient à nous surprendre. Mais il ne t rien pour m’arrêter, alors je continuai. Je sortis son minuscule zizi et je le mis dans la bouche. C’était bizarre, ce truc tout mou contre ma langue. Arthur ne bougeait pas comme j’imaginais qu’il le ferait. Il restait immobile, et bientôt je ne sus plus quoi faire de ce sexe tiède qui commençait à s’agiter de petits soubresauts. C’est à ce moment-là que Paul « Lazaime » est arrivé. Il a haussé la voix, nous a séparés, a remonté précipitamment le pantalon de mon jeune complice en nous demandant ce que c’était que cette histoire. Qu’est-ce que nous étions en train de faire dans la cabane ?

Arthur et moi nous sommes retrouvés, honteux, à devoir fournir des explications. L’un comme l’autre nous sommes murés dans le silence, parce que nous ne savions pas quoi dire.

Et puis ils ont appelé mes parents.

2. Agent territorial spécialisé des écoles maternelles.

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Lorsque, jadis, je rêvais à une fuite loin du domicile parental, je me voyais ler sur un scooter d’un rouge étincelant, cheveux au vent, un jour de grand soleil. Je n’imaginais pas qu’en réalité, je serais à bord d’une Clio grise et qu’il pleuvrait des cordes.

J’ignorais que Tony avait une voiture. Quand il m’a expliqué ce qu’il prévoyait, cela m’a semblé si énorme que j’ai été saisie d’une sourde angoisse, désemparée par la tournure inattendue prise par les événements.

– Et si on nous arrête à la frontière ?

– Non, c’est très peu probable, m’a rassurée Tony, il n’y a presque jamais de contrôles pour les particuliers. Ou alors il faudrait que l’on soit signalés et qu’ils nous recherchent précisément.

Ce qui est fort possible.

L’autoroute A10 est quasiment vide. Un mardi de mars en milieu de matinée, forcément, il n’y a pas foule.

Nous dépassons des camions français, néerlandais, roumains, portugais. Le clignotant à gauche, quelques oscillations d’essuie-glace plus rapides pour chasser la pluie que les gigantesques pneus projettent sur notre pare-brise, le retour sur la voie de droite, et ça recommence. C’est toujours le même camion que l’on double, ce sont toujours les mêmes gouttes d’eau qui glissent, les mêmes arbres anonymes sur le côté que l’on oublie sitôt aperçus. Le mouvement perpétuel réinventé.

À la radio démarre une chanson de Bob Marley. Tony augmente le son. Il se met à fredonner, la voix quasi inaudible au milieu du brouhaha que font le moteur, le vent et l’averse mêlés. Je regarde dé ler les paysages forestiers, agricoles, industriels parfois. Les voies rapides, pourtant incontournables, sont loin d’être une invitation au voyage. Elles aspirent l’automobiliste dans un tunnel à ciel ouvert de sorte que, le pied sur l’accélérateur, il s’efforce de le traverser dans l’urgence, en chantant pour retenir ses bâillements d’ennui.

Nos arrêts sont brefs. Tant que nous sommes en France, nous risquons d’être repérés. Tony privilégie les aires qui ne disposent que des équipements minimaux, toilettes et tables de pique-nique, rien de plus, car les conducteurs les ignorent souvent au pro t de stations où ils pourront s’abriter dans une cafétéria, le temps d’une pause au sec.

Nos maigres provisions nous permettent de tenir tant bien que mal la première journée, et quand en début de soirée nous entrons en Espagne, Tony se tourne vers moi et s’exclame avec un large sourire :

– Mission accomplie, Clarisse ! La France est derrière nous !

– Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? On continue ?

– Oui, un peu. Et puis il faudra faire une pause pour la nuit.

La pluie s’est arrêtée, mais le bitume reste humide, et les basses températures des Pyrénées rendent la route glissante. Nous sommes entourés de camions qui s’élancent à vive allure dans l’obscurité malgré les descentes et les virages, entre tunnels et viaducs, forêts de sapins et précipices.

Jamais je n’ai fait un si long voyage. Une fois, ma mère m’a emmenée en vacances sur la Côte d’Azur, mais nous avions pris l’avion. Autrement, nous partions sur la côte atlantique, en Vendée la plupart du temps, un été à Arcachon, guère plus loin. Cette fois-ci c’est l’aventure. Des centaines de kilomètres avalés. Des milliers, presque. La police à nos trousses, peut-être. Le sentiment plutôt excitant de vivre un destin d’exception.

Quand il m’a dit : « Viens, on va au Portugal », c’est comme s’il m’avait proposé d’aller sur la Lune. Puis c’est devenu concret. Tony a un appartement là-bas, dans une station balnéaire située à une quarantaine de kilomètres de la capitale, celui-là même où il passait ses vacances en famille avant l’accident.

La dernière fois qu’il y est allé, c’était il y a presque deux ans et le logement vide, habité des seules reliques familiales, avait tellement intensi é sa solitude qu’il n’y était plus retourné. Il avait préféré la région parisienne où se confondaient des souvenirs du monde entier, de provinciaux, banlieusards, citadins, touristes, au charme douloureux de cette petite ville du Sud du Portugal coincée entre l’océan et la montagne qui renfermait, captifs, des pans de son enfance.

Nous dormons dans l’hôtel premier prix d’une zone industrielle du Nord de l’Espagne. Quand nous arrivons, la réception est fermée. Tony prend tout de même une chambre grâce à la machine située à l’entrée qui permet, à l’aide d’une carte bleue, de se passer de contact humain. Ce qui nous va parfaitement.

La couverture râpée sent mauvais, les relents qui s’en dégagent sont un mélange indiscernable de renfermé et de moisi, et le dégoût qu’elle m’inspire est accentué par les traces d’un vomi depuis longtemps séché.

Le froid mordant hache mon sommeil. Je nis blottie contre Tony qui m’entoure d’un bras protecteur que je voudrais, si seulement c’était possible, greffer à mon corps pour continuer, au-delà de cet instant, à sentir sa chaleur autour de moi.

Le lendemain, la Castille nous offre un soleil radieux dont les rayons nous accompagnent tout au long de notre périple espagnol. Passé Burgos, nous nous enfonçons dans une étendue in nie de paysages ocre et déserts, marqués par les stigmates de l’aridité estivale que l’hiver, rude, mais impuissant, n’a pas totalement réussi à effacer.

De loin en loin, on aperçoit un village isolé dans l’immensité stérile, les habitations serrées les unes contre les autres comme pour se donner du courage face à l’environnement hostile. Parfois les ruines d’une construction médiévale nous rappellent que la terre et le temps reprennent inéluctablement leurs droits sur toutes nos vaines réalisations tandis qu’une station-service perdue au milieu de nulle part attend, tous les trente ou quarante kilomètres, les routiers fatigués et les voyageurs égarés.

Pour vaincre l’engourdissement dont nous enveloppent ces routes au tracé rectiligne, nous parlons. J’en apprends plus sur Tony en quelques heures que durant ces dernières semaines passées avec lui.

Il est le fruit d’une histoire d’amour impossible. C’est lui qui le dit. Impossible.

Sa mère, Mathilde, était une jeune lle bourgeoise du Quartier latin qui avait grandi dans une famille très aisée, sans autre préoccupation existentielle que celle de savoir si elle allait passer le concours d’entrée à Normale Sup ou à Sciences Po après la prépa d’excellence à laquelle ses parents la destinaient depuis son plus jeune âge. Sa réussite en amont tout comme la gloire de son avenir n’étaient que pures formalités.

Sans jamais le dire vraiment, car ils croyaient théoriquement en la liberté de l’individu à choisir sa propre voie, ils l’imaginaient faire un beau mariage, pas tout de suite, mais pas trop tard non plus, avec un étudiant forcément brillant qu’elle ne manquerait pas de croiser lors de ses études dans une prestigieuse école parisienne.

Leur attachement à l’épanouissement personnel de leur lle fut mis à mal quand elle s’amouracha d’un maçon portugais, rencontré alors qu’elle marchait sur les quais de la Seine, le sac chargé de classeurs et de livres. Apostrophée, sif ée par la horde de mâles qui ne refusaient jamais une distraction lorsque surgissait une jolie demoiselle, Mathilde, au lieu de passer son chemin, le port de tête altier et sans un regard pour le peuple besogneux et libidineux, s’était arrêtée face aux hommes vêtus de pantalons maculés de plâtre et, sans l’ombre d’une hésitation, solidement campée sur les jambes qu’ils admiraient depuis qu’ils l’avaient vue approcher, elle leur avait adressé, pour toute réponse à leurs invitations salaces, un double doigt d’honneur. Main gauche, main droite, les deux majeurs résolument dressés vers le ciel nuageux.

Comme un fait exprès, le bruit des marteaux-piqueurs cessa sur-le-champ, et quelques secondes durant on n’entendit plus que le pépiement d’oiseaux guillerets et le clapotis du euve tandis que Mathilde gardait sa posture déterminée.

Paulo Manuel Moreira Castro, subjugué par cette créature indomptée, tomba alors immédiatement amoureux d’elle.

Tony reste évasif sur la manière dont l’improbable rapprochement s’était fait. Je comprends que quelques-uns des maçons se sont montrés désagréables avec la belle et que Paulo Manuel pro ta de l’aubaine pour endosser le rôle du chevalier blanc. Il prit énergiquement sa défense et dut être suf samment convaincant pour obtenir de la revoir.

Tony ne s’étend pas non plus sur la réaction de ses grands-parents, mais son ressentiment est palpable. Bien sûr, ils n’ont jamais accepté le petit Portugais du chantier des bords de Seine, avec ses manières rustiques et son accent ridicule. Ils ont fait mine de bien l’accueillir au début, persuadés que le beau brun ne serait jamais qu’une lubie éphémère, une dernière folie d’adolescente dont le renoncement marquerait le passage à l’âge adulte.

Mathilde n’abandonna pas son amourette, mais elle fut toutefois raisonnable sur le reste : elle s’inscrivit au concours de l’École normale supérieure, fut recalée à Paris, mais admise à Cachan. Elle poursuivit sagement ses études avant de devenir professeur de lettres modernes dans un lycée de l’Essonne. Agrégée, évidemment.

Les vieux s’étaient habitués à Paulo comme on s’accommode d’une in rmité chronique, peu invalidante, mais qui jamais ne laisse oublier totalement ses inconvénients. Ils avaient aimé les enfants. Tony d’abord. Antoine, of ciellement, parce que ça sonnait mieux, mais que seuls les grands-parents appelaient ainsi. Puis Émilie. Emilia. Milla.

Quand Mathilde s’était mariée, ils lui avaient fait une importante donation en insistant pour que la somme fût protégée par l’une des clauses du contrat prénuptial. Elle avait accepté, bien sûr, et grâce à cela la famille menait un joli train de vie, entre le logement principal en France et l’appartement au Portugal. Puis elle était morte, et Tony avait, en tant que seul enfant survivant, hérité de tout. Il avait découvert à sa majorité un montant impressionnant, suf samment bien placé pour lui permettre de vivre de rentes confortables sans trop s’inquiéter de l’avenir. Les grands-parents en possédaient bien davantage et n’avaient d’autre descendant que lui.

– Mais quand on a soudain tout cet argent à dix-huit ans, on fait de sacrées conneries, ajoute Tony.

– Par exemple ?

– Par exemple… on dit merde à ses grands-parents. On les quitte, et des années plus tard on se demande si on les reverra un jour. On fait de mauvais choix pour régler de vieux comptes avec la vie et, au lieu de les résoudre, on se crée de nouveaux problèmes.

– Qu’est-ce que tu as fait, toi, exactement ?

Il regarde dans le rétroviseur avant de doubler un énième camion, puis il me dit :

– Je me suis drogué. Cocaïne. Et quelques autres merdes.

Je ne commente pas. Tony se rabat sur la voie de droite.

– Et maintenant ? fais-je au bout d’un moment.

– Et maintenant, quoi ?

– Est-ce que tu te drogues ?

Il tourne la tête vers moi avec un sourire et, alors qu’il se remet à xer la route, il me répond, amusé :

– Non. Maintenant je fuis à l’étranger avec une lle de treize ans que tout le monde croit morte. Tu vois, ça va beaucoup mieux.

Nous rions tous les deux.

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Valladolid. Salamanca. Portugal.

Le poste-frontière de Vilar Formoso est désert. Notre Clio immatriculée en France ne suscite aucune curiosité lorsque nous passons devant un groupe de ics en uniforme. Tony et moi poussons un soupir de soulagement, mais quelques kilomètres plus loin il faut de nouveau retenir notre souf e. Un barrage de police nous empêche de poursuivre notre route. Les agents nous font signe de nous ranger, puis de prendre une sortie, à droite, qui donne sur une aire où il y a des bornes comme au péage. Le véhicule derrière nous est autorisé à continuer, lui. La panique me gagne.

– C’est foutu, ils vont nous arrêter !

Un des ics fait le tour et s’approche du côté conducteur. Tony adopte l’expression la plus neutre possible et, en silence, il pose simplement sa main sur la mienne. De l’autre, il descend sa vitre. Je me tais.

Le ic s’adresse à lui en portugais, et Tony lui répond. L’entendre parler une langue incompréhensible le soustrait à la sphère de ce qui m’est familier et le revêt d’une forme d’étrangeté. Instinctivement, pour limiter les possibilités de contact visuel avec les agents, je me mets à fouiller dans mon sac, feignant de chercher quelque chose d’important. Tony tend sa carte bleue aux policiers, la récupère à peine deux secondes plus tard. La barrière s’ouvre et nous sommes libres de partir.

Il faut attendre deux, trois, peut-être cinq kilomètres pour que nous retrouvions l’usage de la parole, comme si nous craignions, avant cela, que l’on puisse toujours nous entendre. Tony m’explique que, sur certaines portions d’autoroute, les péages sont automatiques. Les voitures portugaises sont verbalisables si elles ne s’acquittent pas de la somme due, mais pour empêcher la fraude des conducteurs étrangers, on leur demande de fournir un moyen de paiement lors de l’entrée sur le territoire.

– Nous voilà tranquilles, alors ?

– Non, Clarisse. Nous voilà pistés.

Direction Castelo Branco. Portalegre. Lisboa.

– Il est où, exactement, ton appartement ?

– À Sesimbra.

Il dit « Zimbra », et il faut qu’il répète le nom, en y mettant un accent français et en détachant chaque syllabe, pour que j’en visualise l’orthographe.

– C’est au pied de la Serra da Arrábida, des montagnes littorales. Ça a quelque chose de très méditerranéen, tu verras.

Le voyage s’étire, interminable. Plus nous approchons, plus la destination nale paraît inatteignable. Cela fait deux jours que nous sommes dans la voiture, et la luminosité décline avec le soir qui vient. Je suis fatiguée. J’ai mal au dos. J’ai faim.

Bientôt les constructions se densi ent, le tra c aussi. Tony m’informe que nous sommes sur le point d’arriver à Lisbonne. J’imaginais une ville somptueuse perchée avec insolence sur le anc de collines en bord de mer, je ne vois que des immeubles de bureaux tantôt neufs, tantôt délabrés, des stations-service, et même des avions qui atterrissent ou décollent de l’aéroport tout proche. Nous sommes sur une sorte de périphérique, m’explique Tony. Après plus d’une heure d’embouteillages, nous arrivons sur le pont du 25-Avril, avec son métal rougeâtre qui surplombe l’estuaire du Tage tandis que dessous passe un voilier. En face, bras écartés, immense, le Christ Roi nous regarde avancer avec bienveillance. Perché sur les hauteurs d’Almada, il veille sur la capitale depuis la rive opposée. Bientôt, il disparaît de notre champ de vision.

Tout au long du voyage, Tony m’a dit que nous allions de l’autre côté du

euve. Voilà que nous y sommes. Nous avons traversé, et pour nous tout reste à inventer.

Après une dizaine de minutes, nous quittons l’autoroute, direction Sesimbra. La route est un peu triste, les maisonnettes alternent avec des installations commerciales, le plus souvent des concessionnaires. À droite, un gros hangar – fermé – vend des accessoires de plage en saison. La mer n’est pas très loin, elle est partout me dit Tony, à l’ouest la côte frappée directement par l’Atlantique, venteuse, houleuse, prisée par les surfeurs, au sud les plages aux eaux plus calmes et claires, parsemées des rochers qui, un jour, ont chuté du haut des falaises.

Nous traversons ensuite une zone plus forestière. La conduite des automobilistes est nerveuse, et nous nous faisons doubler à plusieurs reprises. « C’est sur cette route que mes parents sont morts », dit Tony.

Puis nous partons à l’assaut de la montagne. Ça monte, le moteur vrombit. Tony accélère encore, mais la Clio fatigue et semble sur le point de nous lâcher alors que nous touchons au but. Elle continue pourtant, grimpe vaillamment jusqu’au sommet d’où, brusquement, apparaît l’immensité d’une mer somptueuse dans laquelle le soleil plonge déjà. Tony sourit en voyant l’océan s’offrir à nous ; pour lui, ce sont des retrouvailles.

Nous amorçons la descente. La mer disparaît quand nous nous enfonçons dans les rues pentues, tortueuses. J’observe, dépaysée par les azulejos qui ornent la plupart des façades, les immeubles bas dont beaucoup auraient besoin d’un bon ravalement. Les mouettes sont nombreuses, et leur cri insistant devient vacarme lorsque passe la nuée. Puis nous entrons dans un parking souterrain, et l’obscurité, en se refermant sur nous, marque à la fois la n de notre équipée européenne et le début d’une nouvelle aventure, qui a l’ambition et la candeur de nos rêves.

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Quand la directrice de l’école leur a demandé de venir, ils ignoraient tout des raisons de cette convocation.

On m’a fait attendre dans le couloir pendant le rendez-vous qui m’a semblé affreusement long, j’ai longé plusieurs fois le mur, orné d’une frise réalisée par les élèves qui m’avaient précédée sur les bancs de la maternelle, m’occupant comme je pouvais à compter les eurs surplombant chacun des crochets où, ici et là, pendaient encore quelques gilets oubliés. Il y en avait trente-deux, puis une porte violette marquait la rupture avant un nouveau décor, plus maritime que champêtre. Arrivée à une deuxième porte, jaune cette fois, je revenais sur mes pas en comptant les eurs à rebours. Trente-deux. Trente et un. Trente. Vingt-neuf.

Seul le silence parvenait du bureau où mes parents avaient disparu, pas le moindre bruissement annonciateur du cataclysme qui allait suivre. Au fond du couloir, une dame en tablier rose saumon poussait le chariot de ménage d’un pas fatigué. Je me suis remise à compter les eurs.

Ensuite, je garde l’image des yeux rougis de maman, le souvenir de ses questions insistantes, et moi qui changeais obstinément de sujet. L’anxiété dans sa voix, si prégnante malgré ses efforts pour conserver un ton léger. Et mon père qui assistait à toute cette détresse ravalée et qui faisait mine de la consoler.

Chaque question supplémentaire éloignait un peu plus les con dences et la vérité demeurait captive, retenue aussi bien par une honte confuse que par l’étrange pacte qui scellait mes lèvres.

Ne dis rien à maman.

Le soir, j’entendais la rumeur des conversations inquiètes de mes parents et les sanglots étouffés de ma mère qui, me croyant endormie, venait souf er un baiser dans mes cheveux, comme si mon sommeil allait lui livrer à mon insu les réponses dont elle était si désespérément en quête.

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L’appartement de Tony est situé face à la plage. Un grand soleil pare la mer d’incroyables re ets tantôt turquoise, tantôt argentés.

Tony dort encore lorsque la rumeur de la rue m’accueille, me prend, fait de moi un élément de l’histoire de ce lieu. Juste en bas de l’immeuble, des cafés et des boutiques. Fermés. Ils rouvriront plus tard, dans quelques semaines, quand les températures généreuses du Portugal feront de nouveau af uer les hordes de vacanciers qui, tels des oiseaux migrateurs, s’empressent d’aller vers le sud à la recherche du beau temps.

Un peu plus loin, des étals proposent du poisson frais, encore si luisant qu’on l’imagine frétiller quelques heures à peine, voire quelques minutes plus tôt. Des femmes aux jambes épaisses s’approchent, avancent un doigt qui reste suspendu à quelques centimètres de la marchandise, baragouinent une question aux vendeurs avant d’arrêter leur choix d’un hochement de tête décidé. Elles se redressent ensuite, le porte-monnaie serré dans une main, les sourcils froncés comme si une quelconque contrariété compromettait la promesse du bon repas à venir, puis elles saisissent, en remerciant, le sac lourd qu’on leur tend.

Ils sont nombreux à proposer le fruit de la pêche du jour. Ils discutent avec les clients comme avec de vieux amis. Sesimbra est un gros village niché au pied de la montagne qui, au l du temps, a entrepris la conquête de ses ancs. Là-haut, sur la falaise, plusieurs résidences épousent la pente abrupte et offrent de larges terrasses avec vue.

L’odeur d’iode, de poisson, de fruits de mer et, déjà, des premières grillades réveille mon estomac malmené depuis notre départ de Montrouge. Quand je rejoins l’appartement, Tony me dispute. Il s’est inquiété, bien sûr, où étais-je donc allée, toute seule dans ce pays étranger dont je ne connais même pas la langue ?

Mais le ravissement laissé par ma promenade est si grand qu’un sourire suf t à le faire renoncer à poursuivre la confrontation. Je suis heureuse, et cela fait bien longtemps que je n’ai éprouvé un tel sentiment de paix – si toutefois je l’ai ressenti un jour. Tony me sourit en retour, prend ma main et, sans rien ajouter, m’emmène sur l’immense balcon que je n’avais pas remarqué la veille. Je suis des yeux les bateaux lointains. On devine à peine leurs voiles que, déjà, l’horizon les engloutit.

Plus tard, c’est ensemble que nous arpentons les rues pavées. Tony semble impatient de tout. Il s’ouvre à moi, se raconte à travers la ville en même temps qu’il se réapproprie ses souvenirs. Il les convoque, les ressuscite en les narrant et les fait nôtres. Ici, Milla est tombée. Elle s’est écorché le genou et a pleuré des heures durant. Dans cette boutique, sa mère avait voulu s’acheter un maillot de bain, et s’il se le rappelle si bien c’est qu’il s’était ennuyé ferme le temps de l’indécision maternelle, fallait-il qu’elle prenne le rouge ou plutôt le bleu ? Elle avait nalement acheté les deux, mais n’avait jamais porté le rouge.

Dans ce restaurant, oui celui-là, avec sa terrasse fermée, il avait goûté sa première bière, une Sagres bien d’ici, offerte par un ami de son père qui considérait qu’à quatorze ans on est un homme et puis c’est tout. Paulo Manuel avait laissé faire tout en arrachant à son ls la promesse de ne pas en parler à sa mère.

Ne dis rien à maman.

Toutes les familles ont leurs secrets.

C’était le dernier été.

 

Là, dans ces escaliers, il avait joué des heures, des jours, des semaines durant, après les bains de mer, après les douches qui débarrassent du sel, propre et frais dans la douceur du soir. Il traînait parfois avec des enfants du coin, mais la plupart du temps il s’amusait seul – Milla était trop petite pour rester dehors au bord de la route—, à monter et descendre les marches usées aux pavés devenus glissants, jusqu’à ce que l’un des parents, la mère le plus souvent, l’appelle. Il demandait toujours à béné cier de quelques minutes supplémentaires, et prolongeait même sans en obtenir l’accord, le temps que le soleil disparaisse derrière les montagnes, à droite, à l’ouest. Puisque Sesimbra regarde vers le sud, la mer ne recueille que des paillettes de re ets dorés, l’astre lumineux préférant s’abîmer dans les ots plus tumultueux qui frappent les plages voisines, de l’autre côté du cap Espichel.

– Je t’emmènerai, un jour, s’interrompt Tony.

– Où ça ?

– Mais partout, Clarisse ! Partout ! Au Cabo Espichel, et sur ces plages dont je te parle ! À Lisbonne, à Sintra, à Óbidos… mais oui, bien sûr, Óbidos ! Il faut que tu voies ça. Et Nazaré ! Et Alcobaça… !

Mais un détail lui rappelle subitement un autre épisode, et des étoiles s’allument au fond de ses yeux, étincellent jusque dans son sourire. Voilà un Tony radieux dans les rues de Sesimbra qui, pour la première fois depuis l’accident, se repasse le lm de sa vie avec davantage de bonheur que de tristesse.

 

Elle m’adopte, la ville du bord de l’océan, et je m’y fonds moi aussi. J’aime me lever tôt, laisser Tony assoupi et partir en exploration.

Les Portugais parlent fort, et il m’arrive, les premiers jours, de prendre peur en entendant des éclats de voix. Le ton monte, les cordes vocales vibrent, grondent, les hommes s’apostrophent, hurlent, tendent une main, brandissent le poing, crient encore, et je sursaute à plusieurs reprises. Quand nalement je n’ai plus aucun doute sur la nature con ictuelle de l’échange, voilà que retentit un rire tonitruant et les interlocuteurs tombent dans les bras l’un de l’autre pour une longue et fraternelle accolade, avant de reprendre leurs gesticulations et de s’assommer de nouveau d’assourdissantes palabres.

Le midi, les odeurs de nourriture s’échappent de chaque cheminée, chaque fenêtre, rampent sous les portes et, en n libérées, s’élèvent pour accompagner la rumeur de la rue, se mêlent, se confondent, planent au-dessus des terrasses où les multiples langues entendues marquent déjà l’ouverture de la saison touristique. De tous les plats, la sardine est la star, dans les assiettes des clients comme dans les airs. Elle s’impose sans dif culté face aux ef uves de poulet et de chorizo grillés qui, presque timides, étouffent sous le fumet conquérant du poisson dont Sesimbra est incontestablement le royaume.

Dans la Rua dos Pescadores – la rue des pêcheurs –, les tables de restaurant ont envahi la ruelle pentue. Le dénivelé rend parfois leur équilibre précaire. Je m’y fau le, curieuse, attentive au spectacle des serveurs affairés. Au début, certains me parlaient et je me sauvais bien vite, sans trop m’éloigner toutefois, à la manière de ces chats égarés qui, mé ants, aiment observer à distance ceux dont ils projettent de faire leur nouvelle famille. Plus haut, les maisons se font face, et les habitants vivent portes ouvertes, se parlent sans bouger de chez eux, car la rue est leur foyer commun. L’été, il n’est pas rare qu’on sorte les tables et le barbecue pour un grand repas partagé. Dès le mois de juin, la ruelle est toute décorée, depuis les façades des bâtiments jusqu’au ciel de guirlandes qui adoucit les rayons du soleil. « C’est pour la Saint-Jean, m’explique Tony. Ou pour la Saint-Antoine, je ne sais plus. »

Arrivée tout au bout de la Rua dos Pescadores, je tourne généralement à droite pour revenir vers la mer et l’immeuble de Tony. Des escaliers aux larges marches facilitent la descente. Le trottoir est étroit, et nous frôlons presque les habitations. Chaque jour, sur le pas de la porte de l’une d’elles, dans une minuscule cour, se tient une vieille, assise, toute droite, la main posée sur une canne usée. Le noir est sa couleur, il l’enveloppe de la tête aux pieds, depuis le voile qui dissimule ses cheveux d’argent jusqu’aux espèces d’espadrilles en crochet qu’elle chausse. Lorsqu’il fait plus froid ou que le vent souf e avec une vigueur toute particulière, elle couvre ses genoux et parfois ses épaules d’un large châle, noir également, bordé de petites franges. Elle ne bouge pas. Elle est là, ne somnole ni ne rêve ; en retrait, les yeux ouverts, elle regarde la vie en mouvement. Rien ne semble la surprendre, rien ne la sort de sa contemplation. Elle ne participe plus. Simplement, elle constate. Cette moto qui grimpe la colline, cette voiture dont le conducteur a mal anticipé la pente et qui cale juste devant chez elle, la camionnette du facteur qui passe. De temps à autre, un voisin lui dit bonjour. Polie, elle adresse un salut en retour : c’est la seule chose qui brise son immobilité, mais aussitôt après elle retrouve sa posture de statue.

Un après-midi où la ville est particulièrement alanguie sous l’effet des premières chaleurs, sa voix me surprend tellement que je manque de tomber à la renverse. Je l’imaginais uette, chevrotante. Elle est forte au contraire, et c’est un bonjour rocailleux qu’elle m’offre à l’improviste alors que je passe devant la petite cour où elle veille.

– Boa tarde, réponds-je en m’appliquant, soucieuse de mon accent.

Mais la vieille ne fait plus attention à moi. De nouveau elle a quitté la scène, déjà muette, déjà invisible, spectatrice attentive à la manière dont se joue la pièce, à la façon dont chacun interprète son rôle, bien que personne ne sache vraiment ce qu’elle en pense.

Je m’éloigne, songeuse.

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Souvent, nous nous contentons de rester chez Tony, parce que l’appartement est vaste et très beau. Une fois éradiquées l’odeur de renfermé et l’épaisse couche de poussière qui recouvrait tout, il est très agréable de s’y calfeutrer, de s’allonger sur un transat sur la grande terrasse, de savourer la douce chaleur d’avril même quand la température monte et qu’elle provoque picotements et frissons, entre caresse et brûlure. Un bateau passe. Les mouettes veillent. Les klaxons retentissent, mais me tirent rarement de ma bienfaisante léthargie.

Peu à peu les touristes arrivent. La plage est plus fréquentée, les promeneurs s’y attardent et le sable garde les traces que les pas ont laissées, jusqu’à ce que les marées et le vent l’aplanissent pour lui redonner une virginité.

Tony et moi aimons y marcher. Il faut descendre pour y accéder, la ville ayant édi é, depuis longtemps déjà, une digue a n de se mettre à l’abri d’une montée soudaine des eaux. À marée haute, l’étendue de sable disparaît quasiment, et il arrive que nous nous collions contre le mur pour nous soustraire à l’assaut d’une vague plus entreprenante.

La plage est étroite, mais longue. Elle est séparée en deux parties distinctes par un fort du e XVII siècle. Quand Tony mentionne la date, cette information fait aussitôt naître l’image de pirates méridionaux coiffés de perruques ridicules, mais bientôt je la chasse pour me laisser aspirer par la ronde des mouettes qui disputent aux pigeons quelques restes de nourriture.

Tout au bout, des barques traditionnelles amarrées au port cahotent au gré du ressac. Tony évoque alors tout ce qui se soustrait à notre regard, il dit qu’il m’emmènera là-bas, à l’ouest. Il fait un signe de la main pour m’indiquer la direction. Tout y est différent, absolument tout, le littoral est immense, sauvage, il n’y a pas de digue pour se parer contre la colère de l’Atlantique, et seuls quelques hommes minuscules osent se dresser face au gigantesque océan.

Á l’autre extrémité, la montagne marque la limite de la plage. Un mur naturel qui s’oppose à la mer. Un nombre incalculable de générations furent les témoins aveugles de cette lutte, car il faudrait visionner l’enchaînement des frappes et des ripostes en accéléré pour en saisir tous les enjeux. Là, ce rocher immense qui trempe dans l’eau : une blessure. Un stigmate. La cicatrice est visible, c’est ce trou dans la montagne où la végétation n’a jamais repoussé, laissant la pierre à nu, comme écorchée. Le gros caillou s’est détaché du sommet, un jour pareil aux autres, a dévalé la pente, s’est écrasé en faisant fuir les mouettes affolées. Ici, à la base, les vagues frappent avec une régularité qui a eu raison de la roche, et un large creux s’accroît à mesure que l’écume s’y engouffre, la pénètre, la ronge. La civilisation, en investissant le théâtre de l’immémorial, combat entre la terre et la mer, a pris soin d’avertir le promeneur aventureux : attention aux chutes de rochers, lit-on sur un panneau au pictogramme évocateur. Des accidents ont parfois lieu, plus au sud, sur les plages bondées de l’Algarve où les touristes, principalement allemands ou scandinaves aiment poser leur serviette, indifférents à la colère des dieux et au fait que, cette fois-ci, le ciel pourrait vraiment leur tomber sur la tête.

Tony parle , et nous nous fau lons entre les pierres, intrépides nous aussi, une vague nous mouille les pieds, je pousse un cri de surprise qui s’accentue lorsque Tony entreprend de m’éclabousser.

 

Tony aime me montrer les alentours, et je ne demande qu’à découvrir. Il a prévu une virée sur les lieux historiques les plus prisés, vers le nord, avec une halte à Lisbonne que je ne connais pas encore. Aujourd’hui il m’emmène jusqu’au parking. Une fois à la voiture, il m’ouvre la portière et m’invite, d’une révérence, à y prendre place. Je ris de ces simagrées et je monte.

Les routes sont sinueuses, elles longent des précipices, épousent les

ancs rocailleux des montagnes et semblent ne mener nulle part. Les rares villages traversés sont déserts, les cafés fermés, même les arrêts de bus, constitués de trois plaques de zinc mal assemblées, dépourvus de tout, y compris d’un simple siège, ont l’air d’avoir été oubliés. Quelle ligne desservirait ces lieux ? D’où pourraient bien venir les passagers éventuels ? Pour aller où ?

Le feuillage des arbres se rejoint au-dessus du bitume. La clarté du jour y pénètre avec peine, en de longues lances lumineuses jetées du ciel. Plus loin, des nuages apparaissent, se multiplient tandis qu’une brume, ne d’abord, s’épaissit, dissuasive, à mesure que nous avançons. Je ne demande pas où l’on va, et Tony ne me donne aucune explication. Vient un moment où le chemin s’élargit pour déboucher sur un vaste parking quasiment vide. Un panneau indique le lieu : Cabo Espichel. Lorsque je descends, une bourrasque de vent me déstabilise et manque d’arracher la portière. Je sursaute sous l’effet de surprise et m’empresse de la refermer.

Des vendeurs ambulants proposent toutes sortes d’objets, coquillages, breloques et même des bougies et des talismans offrant santé et protection. C’est que le lieu est propice à ancrer les superstitions.

– Certains considèrent que les promeneurs ressentent, à un moment, l’envie incontrôlable de se jeter du haut de la falaise, me dit Tony, amusé.

La falaise. Bien sûr. Nous sommes sur une falaise, ce qui explique le vent qui décoiffe et les gouttelettes qui ottent dans l’air et dont on se demande si elles viennent du ciel ou de l’océan. Il fait soudain sacrément froid. Tony enveloppe mes épaules d’un bras protecteur, et, serrée contre lui, j’avance, tête baissée pour mieux vaincre la force des éléments.

Devant nous, un bâtiment déploie deux ailes ourlées d’arcades sous lesquelles se nichent de nombreuses portes. Toutes sont murées, comme les fenêtres. Au centre, une église. À l’autre extrémité, face à elle, se dresse une grande croix en pierre, indifférente aux intempéries et aux années qui ont réduit le site, dont on devine la splendeur passée, à une triste ruine.

Quelques promeneurs vêtus de parkas et protégés par de larges capuches nous dépassent. Je grelotte maintenant. Nous avançons vers l’église qui s’avère fermée, mais je comprends que ce n’était pas le principal point d’attraction lorsque Tony m’invite à poursuivre. Nous sortons de l’enceinte du sanctuaire, et devant moi s’ouvre la porte d’un autre monde. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Un promontoire rocheux abrupt, aux herbes rampantes, vertes, jaunes, parfois euries, ondulant sous l’effet de vents hostiles dont le grondement se mue, en s’engouffrant sous les arcades du bâtiment, en un sif ement démoniaque.

Je plisse les yeux. La mer est là, étouffée par les nuages bas, noirâtre et couverte d’une écume fébrile. Pourtant Tony m’af rme que, lorsque le ciel est clair, il n’y a nulle part ailleurs d’océan plus bleu que celui qui frappe la falaise en contrebas. Pour l’heure, éblouie par les nuances d’un gris intense, gris des cieux, gris des ots, je contemple l’immensité sans savoir si c’est le début ou la n d’un univers. C’est l’espace de la transition, de la confrontation, du déchaînement de forces contraires, et soudain c’est comme si je me trouvais au cœur même de la rencontre titanesque entre le solide et le liquide, entre le bien et le mal.

Au bord du promontoire se tient une minuscule chapelle blanche. Paisible. Son rebord donne directement sur le vide. La falaise s’arrête à pic, comme coupée net d’un coup de hache géante dont la lame invisible a épargné par miracle le charmant lieu de dévotion. Il demeure en équilibre et attend que l’érosion, progressivement, disloque et précipite ces pierres édi ées par l’homme tout en bas, et rende la roche à la nature toujours victorieuse.

Des touristes prennent des photos. D’autres s’assoient, pieds dans l’abîme à plus de cent mètres d’altitude. Les puissantes rafales les poussent en arrière, puis en avant. Ils tanguent. C’est une danse macabre avec une mort dont ils ne voient pas le visage, qui a revêtu le masque de la farce et du jeu, qui n’offre rien de plus, en apparence, que la promesse de l’impressionnant sel e partagé sur les réseaux sociaux. Mais c’est la mort quand même.

– Elle est partout, me dit Tony. Ici, on ne compte plus les suicides. Avant, la barrière qui empêche l’imprudent de s’avancer près du bord n’existait pas. Mais certains s’en moquent, qu’elle soit là ou non. Ils l’escaladent et passent. Certains sautent. D’autres viennent en voiture. Mais viens. Approche.

Prise de vertige, je me penche à peine, maintenant les fesses en arrière, et je devine tout en bas, en effet, la carcasse ratatinée d’une vieille auto, entre deux rochers. Elle a sans doute été rouge, mais aujourd’hui la couleur est dif cilement reconnaissable. Un instant, je me représente très nettement ses occupants, son conducteur du moins. J’essaie de comprendre ce qui peut passer par la tête de celui qui vient jusqu’ici, à l’une des extrémités les plus occidentales du continent européen, qui voit la n du monde droit devant lui et qui, délibérément, plonge.

Loin, si loin, un navire longe la côte, peut-être en direction de Lisbonne. Le phare ne diffuse pas encore la lumière qui, cette nuit, sera seule à pourfendre les ténèbres.

Pour l’heure, le brouillard s’épaissit. Il est facile d’imaginer une population gavée de superstitions transmettre toutes sortes de légendes, génération après génération, pour exprimer tout le mysticisme qui se dégage du lieu. Tony m’en fait le récit tandis que je xe l’horizon, et j’arrive presque à la voir, la Vierge émergeant des ots sur le dos d’une mule, avant de gravir la falaise, telle qu’elle est apparue, dit-on, à des villageois, des siècles plus tôt. Il y aurait encore, gravée dans la roche, l’empreinte des sabots de sa monture.

– Et tu sais ce que sont ces traces, en réalité ?

– Non, qu’est-ce c’est ?

Ici il redevient un enfant, bouillant d’excitation. Je secoue la tête et attends sa réponse.

– Ce sont des traces de dinosaures, Clarisse. Là où nous nous tenons, les dinosaures ont marché.

Je frissonne.

– Rentrons, dis-je.

Nous nous frayons un passage entre les buissons pour revenir en arrière : l’église, le sanctuaire, la croix bien alignée. Je meurs de froid, et Tony resserre son étreinte. Il est dix-sept heures. Déjà, le jour commence à s’assoupir. Lorsque nous arrivons à Sesimbra, il fait nuit depuis longtemps. Je me suis endormie en chemin.

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Quand je passe cette fois-ci, c’est moi qui la salue.

– Boa tarde !

La vieille tourne son visage vers moi :

– Olá ! répond-elle en découvrant une bouche dépourvue de dentition, où seule une incisive rebelle s’accroche encore à la gencive supérieure.

Je ralentis un peu l’allure jusqu’à ce que ses yeux perdent leur éclat. Ils restent dans ma direction, mais me traversent désormais comme s’ils avaient cessé de me voir.

Tony connaît la vieille de vue. Quand il était petit, elle était déjà là. Les voisins l’appellent Dona Capitolina. De mémoire de commère, elle a toujours vécu à Sesimbra. Son mari est mort il y a trente ans, pris dans un feu de forêt, coincé comme ça, sur la route, au milieu des herbes jaunes assoiffées et des eucalyptus. Il a aperçu la fumée, mais ne s’est pas inquiété, au mois d’août ce n’est pas ce qui manque, les incendies. Quand il a vu les ammes, il a certainement essayé de faire demi-tour, mais, cerné, il périt dans l’œil de la fournaise. On a retrouvé son véhicule calciné le lendemain matin, la ferraille et les pneus fondus ne formaient plus qu’un tas rougi, noirci, racorni. Dona Capitolina a revêtu les habits sombres dont elle ne se séparera plus, car pour les veuves d’un certain âge sortir du deuil est impossible. L’af iction prend la forme d’un linceul noir dans lequel on se drape.

– Est-ce que tu sais si elle a des enfants ?

Tony hausse les épaules d’un air agacé, peu intéressé par la vieille, et soupire :

– Aucune idée, mais si elle en a ils ne lui rendent certainement pas souvent visite.

 

À

À force de me voir aller et venir, monter et descendre les escaliers de la Rua dos Pescadores et de la Rua Afonso Henriques jusqu’au Largo do Calvário, une petite place où ont lieu, d’après Tony, réunions de quartier et processions religieuses, les habitants commencent à me connaître. Ils me disent bonjour et me grati ent d’un sourire, qui est bien souvent, de par son caractère universel, le seul présent qu’ils aient à offrir à un étranger.

Progressivement, on m’appelle d’une bien curieuse manière : Nina, dit le serveur en me voyant. Obrigado, Nina, dit l’épicier en me rendant la monnaie un jour où j’étais allée lui acheter des œufs. Même la vieille Capitolina s’y est mise : Nina, Nina.

– Ils sont tarés, les Sesimbriens ! On dit Sesimbriens ? Ah, Sesimbrense ? Oui, mais ça, c’est en portugais, en français il doit y avoir une autre manière de le dire. Bref, pourquoi tout le monde m’appelle Nina ? Ils se foutent de ma gueule ou quoi ?

Tony ne fait pas grand cas de mes interrogations, il ne sait pas, me croit à peine, j’ai dû mal comprendre, les gens ça n’invente pas un prénom sorti de nulle part comme ça, voyons.

Je lui suggère de venir avec moi plutôt que de sous-entendre que je délire, que je suis folle. Il se laisse entraîner en riant de l’importance que j’accorde à l’affaire. Cet après-midi-là, nous prenons soin d’entrer dans de nombreux commerces, je demande le prix de babioles, de bracelets tissés, une paire de tongs, un chapeau de paille. On me donne l’information voulue, simplement, sans rien ajouter, et Tony commence à glousser, moqueur, jusqu’au moment où je croise le serveur de l’un des restaurants devant lequel je passe quotidiennement, et qui, toujours, me salue chaleureusement. Pas de raison qu’il en soit autrement aujourd’hui. Dès qu’il m’aperçoit, il s’écrie joyeusement :

– Bom dia, Nina !

Je me tourne vers Tony, triomphante.

– Ah, tu vois ! Nina ! Il m’a appelée Nina !

Tony me considère un instant sans mot dire, perplexe, et son silence semble con rmer ma victoire. Puis il part d’un grand rire et, une fois qu’il parvient à reprendre son souf e, il me dit :

– Mais non, Clarisse ! Il t’appelle « menina ». Ça veut dire « petite

lle », mais on peut l’utiliser pour les jeunes lles aussi. Menina, pas Nina ! Nina… Pfff…

Et le voilà qui repart dans son hilarité tandis que, vexée (je ne peux pas deviner, s’ils bouffent les syllabes, m’nina qu’ils disent, les abrutis), j’attends qu’il passe à autre chose. Mais c’est mal le connaître.

– Ma chérie, c’est décidé, à partir de maintenant, je vais t’appeler Nina.

 

Le soir, après le dîner, Tony et moi discutons, regardons des lms sur Internet ou, si le temps le permet, nous squattons sa terrasse, chacun dans son transat. On reste là des heures à contempler ces millions d’étoiles dont certaines, de temps à autre, déchirent le ciel et le traversent si rapidement qu’elles m’arrachent un sursaut. Je fais toujours un vœu alors.

Au moment de me coucher, il arrive que j’aille dans son lit. Pas du tout pour lui sucer la bite en douce pendant qu’il est endormi, c’est ni tout ça, on ne se touche pas davantage qu’on ne reparle de cet épisode. Nous discutons des heures, lumière allumée, lumière éteinte, peu importe, et alors qu’au début je regagnais mon lit avant que le sommeil ne me prenne je reste de plus en plus souvent. Le matin, le soleil ltre à travers les stores mal fermés, et nous nous réveillons dans la chaleur de l’autre.

Peu à peu je m’efforce de ne plus penser à la vie que j’ai laissée en France, j’en chasse les réminiscences avec application. J’aime ma nouvelle routine, bien qu’elle soit totalement déraisonnable. On n’est pas censé se soustraire, à treize ans – quatorze ans le 22 avril, bientôt – à l’existence que les parents ont programmée pour leur enfant, tant pis si le costume a toujours été trop étroit, il faut le porter, encore et encore. Eh bien non, écoutez-moi bien les gens, je n’en veux pas, moi, de votre vêtement étriqué. Pas quand il étouffe, pas quand il camisole, quand il empêche d’avancer ; bien sûr qu’il faut s’en défaire, le déchirer avec ses ongles, avec son désespoir, évidemment qu’il faut le brûler, puis partir, nue, seule, et en n renaître à soi-même.

Quand l’étoile lante passe, je prie pour qu’on ne me retrouve jamais.

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L’appel a eu lieu à l’automne. C’était la brigade des mineurs.

Évidemment, l’école avait fait un signalement, considérant que l’affaire était grave.

C’est à cette période-là, je crois, que maman a commencé à se ronger les doigts comme un chien mâche compulsivement son os. Je la revois les porter constamment à sa bouche, les traits tendus, tordus, torturés.

Elle est devenue plus insistante aussi. Pourquoi avais-je fait ça ? Hein ? Clarisse, ma chérie, tu peux tout dire à maman. Comment l’idée t’est venue ? Où as-tu vu ça ? Est-ce que quelqu’un t’a fait quelque chose ? Qui ? Qui ! Dis-moi ! Mais bon sang, Clarisse, réponds-moi !

Les sanglots qui suivaient, qu’elle ne retenait plus, me terri aient, j’étais celle que l’on sommait à la fois de parler et de se taire, celle qui devait couvrir le responsable, mais qui, complice, devenait plus fautive que le coupable lui-même.

Nous nous sommes rendus à la convocation un mardi matin. J’ai dû louper l’école. Une dame m’a fait entrer dans une pièce. Mes parents n’ont pas pu m’accompagner, et la porte s’est refermée sur eux alors que je les cherchais encore. La dame était gentille, mais la caméra m’a intimidée, cet œil pointé sur moi qui immortaliserait tout ce que je dirais, pour que je n’aie pas besoin de revenir plusieurs fois répéter la même chose.

Au début, j’ai refusé de parler. Je disais que je ne savais pas, mais la dame écoutait les signes, elle comprenait mes gestes, disséquait mes feintes, contrait mes esquives.

Elle m’a coincée.

Pas complètement. Il a fallu revenir une deuxième fois pour que j’abdique et que j’aille jusqu’au bout des révélations. À l’issue du premier interrogatoire, je n’ai réussi à divulguer qu’une chose. Une seule. Je l’ai dit à la dame. Et ensuite je n’arrivais plus à arrêter de le répéter en boucle, comme une automate. La parole trop longtemps contenue, soudain, s’emballe.

Et c’est, bien sûr, le premier mot que ma mère a entendu quand on l’a fait entrer dans la pièce, ma mère uniquement, qui n’a pas tout de suite compris pourquoi on n’invitait qu’elle et pas son mari, du moins jusqu’au moment où je l’ai regardée et où je lui ai dit, sans ciller :

– C’est papa.

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Je n’aurais jamais cru qu’elle m’inviterait à entrer. Elle est sur sa chaise, comme toujours, lorsque je passe.

« Olá ! », me fait-elle en souriant, dévoilant sa dent unique, longue et jaune. Cette fois, la vieille n’attend pas que je m’éloigne et me fait signe d’approcher. Un peu étonnée, presque intimidée, j’hésite un instant, puis franchis le portillon, descends les deux marches, et me voici chez elle.

– Anda ! Anda ! 3 fait-elle en se levant.

Le mouvement lui coûte. Elle décompose chaque geste. D’abord une main se pose près de sa cuisse. Ses fesses se soulèvent péniblement, de quelques centimètres à peine, et Dona Capitolina réprime dif cilement une grimace. Elle appuie davantage sur son bras, déplie sa jambe et reste quelques secondes dans cette position, en équilibre précaire, plus du tout assise, mais pas vraiment debout non plus. Je la vois tanguer, elle stabilise le vacillement grâce à sa main droite qui immobilise fermement la chaise tandis que la gauche agrippe le dossier. Je remarque ses doigts déformés par l’arthrose, les articulations sont épaisses et noueuses, mais la poigne est robuste. Elle s’entête, elle se hisse, et soudain la voilà dressée sur ses jambes arquées.

Je ne me la représentais pas si menue : elle m’arrive à peine plus haut que l’épaule, et, même si je suis plutôt grande pour mon âge, je suis loin d’être une géante. Dona Capitolina est minuscule et me considère maintenant du haut de sa toute petite taille.

– Vem ! ordonne-t-elle en saisissant sa canne.

Elle me tourne les talons et se dirige vers la maison.

La porte est ouverte. Elle fend le rideau antimouches composé de longues lanières multicolores, et, dans un bruit de plastique, je m’engage derrière elle. Les pièces sont sombres. Les volets sont restés fermés, sans doute pour garder éloignée la chaleur extérieure. De fait, l’habitation est relativement fraîche alors qu’aucune climatisation ne vient arti ciellement réguler la température. Nous nous arrêtons dans la grande cuisine, Dona Capitolina baragouine une phrase absolument inintelligible, je hausse les épaules d’un air désappointé.

– Je ne comprends rien du tout, lui dis-je en français.

Elle éclate de rire.

– Francesa ? És francesa, menina ?

Cette fois j’entends le « menina », et plus le prénom Nina que je croyais avoir identi é au début. J’acquiesce d’un signe de tête, ouais, voilà, je suis francesa. Fugosa, même. Ça se dit « fugosa » en portugais ? Pourchasseda par la policia, si tu veux tout savoir.

Je lui dis ça, à la vieille, mais elle sent bien que c’est n’importe quoi, elle se met à rire de nos vaines tentatives pour communiquer, sa dent accroche un rai de lumière et luit un instant dans la pénombre. Puis elle s’affaire, fouille dans ses placards, fébrile, me présente un paquet de biscuits, me propose un verre de lait. Je déteste le lait, mais j’accepte pour lui faire plaisir, et en effet elle paraît ravie.

– Capitolina, dit-elle en frappant sa poitrine avec le plat de sa main biscornue.

Je reproduis le même mouvement tout en disant :

– Nina… Nina.

Ses yeux rieurs accrochent les miens, elle répète plusieurs fois « Nina » comme si elle avait de la dif culté à mémoriser un prénom et, tout en continuant à psalmodier « Nina, Nina », elle se tourne, attrape une pomme, la coupe en deux, puis en quatre, se met à l’éplucher précautionneusement en prenant soin de ne retirer que la peau et d’épargner le fruit avant de m’offrir les morceaux ainsi préparés. Je la remercie, ça je sais dire, obrigada la vieille, t’es bien sympa quand même. Dona Capitolina me répond un truc en portugais, si ça se trouve elle m’insulte, ou alors elle essaie de m’empoisonner avec sa pomme, elle a d’ailleurs un petit air de sorcière avec son nez crochu, son visage ratatiné et sa dent menaçante, mais cela m’est bien égal, car déjà je sais que je reviendrai la voir.

 

– Nina, non, sans blague ? me fait Tony quand je lui raconte.

– Ben quoi ? Je n’allais pas dire Clarisse. Cela aurait été le meilleur moyen de se faire repérer. Imagine, si elle nous balance aux ics.

Il éclate de rire.

– Sérieusement ? Et où est-ce qu’elle aurait entendu parler de toi ?

– Ouais, bon, d’accord, tu as sans doute raison. Mais j’aime bien Nina, moi.

– O.K. Moi aussi j’aime bien Nina, dit-il avec un clin d’œil.

 

J’y retourne. Nous prenons des habitudes. Parfois elle me prépare une tasse de chicorée et une tartine. À d’autres moments elle m’épluche des pommes. Il y a des grands-mères qui font des gâteaux, son truc à elle c’est de ler des pommes à ses invités.

De l’autre côté de la maison, la cuisine s’ouvre sur une espèce de terrasse ombragée, bordée d’arbustes. Je reconnais un olivier à droite, et un peu plus loin un oranger, à côté d’un guier. Dans un coin trône un vieux lavoir en pierre, une sorte d’imposant bac de la taille d’une petite baignoire, mais avec des parois plus hautes, surmonté d’une plaque ondulée sur laquelle on frotte et frappe les vêtements pour les décrasser. À en juger par l’eau blanchâtre qui le remplit, Dona Capitolina trouve assez d’énergie pour s’en servir encore, comme elle le faisait du temps de sa jeunesse. Au-dessus du lavoir, deux serviettes sèchent, accrochées aux

ls suspendus, et se balancent au gré des rafales, diffusant à chaque mouvement l’odeur du savon frais. La vieille commente tout à mesure que je découvre les lieux, elle me raconte certainement les anecdotes attachées aux endroits, aux objets, sans se formaliser de mon absence de réaction. Ses mots sont pour moi dénués de sens, mais la musique de sa voix enrouée me porte, moi si légère face à ce chant qui dit le poids des ans.

Dans un tiroir du lourd buffet de la salle à manger, elle attrape un album photo. Elle le tient entre ses mains comme s’il s’agissait d’un animal blessé qu’un mouvement brusque pourrait achever. Les pages tournent, les vieux clichés dé lent. Beaucoup sont abîmés, de grosses taches jaunâtres ont fait disparaître un œil, parfois un sourire, que la mémoire reconstitue ou, à défaut, que l’imagination redessine. Elle s’attarde sur l’image d’une jeune lle, les cheveux bruns, la vingtaine