Les rêves échoués
Chapitre 5
Après la plage, Tony et moi retournons chez Dona Capitolina. Avant même de la voir, je sens que la maison est toujours fermée. Elle l’est effectivement, mais sans hésiter nous escaladons le petit portillon, plus symbolique que réellement dissuasif pour d’éventuels intrus, et nous allons tambouriner à la porte. Personne ne répond. La certitude qu’un malheur est arrivé, tranchante comme une lame de rasoir, ne me quitte plus. Tony insiste, et je m’y mets aussi, même si c’est peine perdue. J’appelle « Dona Capitolina ! » d’un ton convaincu, espérant malgré tout la voir nous accueillir et se précipiter pour m’éplucher une pomme.
Au lieu de cela, c’est la tête de la voisine qui paraît. Elle habite la maison mitoyenne. C’est une femme brune, qui pourrait avoir trente-cinq ans comme cinquante, on ne sait pas vraiment. Tony et elle se lancent dans une discussion, et leur mine, à l’un et à l’autre, me con rme que la boule qui m’obstrue la gorge depuis ce matin n’est pas près de se résorber. Tony s’approche de moi tout en poursuivant la conversation. Quand il me prend la main, puis qu’il la serre doucement dans un insupportable geste de réconfort, les larmes brûlent mes paupières, parce qu’il n’y a plus rien pour les retenir.
Il y a quatre jours, lorsque nous sommes partis, Dona Capitolina s’est sentie terriblement fatiguée. C’est ce qu’elle a répété à ses connaissances
qui passaient par là : « Tou cansada 5 ! Hoje ‘tou cansada ! ». Mais elle continuait à sourire, exhibant sa dent unique dans une bonne humeur qui paraissait la contredire. Les gens haussaient les épaules, lui conseillaient de se reposer, espéraient la voir plus en forme le lendemain. Et ils poursuivaient leur chemin.
Ce jour-là comme les autres, elle est restée assise au grand air, silhouette habituelle des rues de Sesimbra, jusqu’à ce qu’elle soit prise de vertiges et de nausées. La voisine a insisté pour faire venir le médecin. Le verdict était clair et sans appel : il fallait aller à l’hôpital, le plus tôt possible. « Le cœur », précisa le docteur. Dona Capitolina, incapable de se déplacer seule, avait appelé sa lle qui habite à Cascais, à plus d’une heure et demie de route de là, peut-être davantage avec les embouteillages de n de journée. Celle-ci lui avait assuré qu’elle arriverait le lendemain matin pour la conduire, si elle ne se sentait pas mieux, aux urgences de Setúbal. Le médecin avait hoché gravement la tête, ce que tout le monde avait pris pour une approbation de la décision, et il était parti après lui avoir prescrit un médicament et recommandé de s’allonger. Dona Capitolina n’avait pas protesté, mais au lieu d’obtempérer, elle s’était mise à nettoyer la maison de fond en comble, laissant tout impeccable, jusqu’à l’arrière-cour qu’elle avait débarrassée des mauvaises herbes de plus en plus nombreuses, et qu’elle se promettait d’arracher depuis des semaines déjà. La voisine l’avait vue faire depuis son propre jardin, elle l’avait disputée un peu, mais Dona Capitolina avait ri, encore une fois :
– Quand on m’enterrera, j’aurai tout le temps de me reposer.
La voisine n’avait pas insisté. C’est qu’elle était têtue, la vieille ! Et coriace avec ça. À coup sûr, elle serait sur pied dès l’aube.
Mais au petit matin, Dona Capitolina ne s’était pas réveillée. On l’avait retrouvée étendue sur le carrelage de sa cuisine, morte, les yeux ouverts sur un horizon bien plus in ni que celui qu’offrait le ciel de Sesimbra.
L’assiette encore emballée me glisse des mains lentement. Je la sens qui dégringole et je ne fais aucun geste pour la retenir. Elle bute sur mon genou droit, l’os amortit un peu la chute, mais ne l’empêche pas de se briser dans un bruit sec en heurtant le sol, à l’endroit même où la vieille installait sa chaise.
Voici donc ce qu’il reste de la vie. Quelques objets. Des souvenirs vite effacés. Une porte fermée. Une maison déserte. Et l’indifférence des promeneurs, des touristes de plus en plus nombreux qui montent la rue et la descendent, passent et repassent, sans voir le vide qui enferme la ville dans sa bulle creuse.
Le soir même, un feu d’arti ce illumine la mer et égaye le visage des enfants. Le 25 avril, on commémore la Révolution des œillets de 1974 et le retour à la démocratie après des décennies de régime dictatorial. Depuis le balcon, je vois les couleurs envahir le ciel à tour de rôle, puis s’y rencontrer, s’opposer, fusionner, disparaître, éclater de nouveau dans une magni que explosion visuelle et sonore, en me demandant depuis quel invisible refuge l’âme de Dona Capitolina peut bien regarder le spectacle.